Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529860
192 pages

p. 45 à 64
doi: 10.3917/rfps.022.0045

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no 22 2002/2

2002 Revue française de psychosomatique

L’hypocondrie : thématique ou organisation spécifique ?

Bernard Brusset 40 avenue d’Italie 75013 Paris
L’auteur défend l’idée que la spécificité de l’hypocondrie est dans le statut des sensations corporelles surinvesties qui tentent de suppléer au désinvestissement relatif des représentations inconscientes correspondantes. La dimension hypocondriaque de certaines anorexies et la genèse de l’appareil à influencer des schizophrènes selon Tausk illustrent cette conception.Mots-clés : Narcissisme négatif, Auto-érotisme, Déliaison, Irreprésentable, Lan- gage d’organe. The autor argues that the specificity of hypochondria is in the status of hypercathected bodily sensations which attempt to make up for the relative decathexis of the corresponding unconscious representations. The hypochondriacal dimension of certain forms of anorexia and the genesis of the apparatus influencing schizophrenic patients, according to Tausk, illustrate this conception.Keywords : Negative narcissism, Auto-eroticism, Unbinding, Unrepresentable, Language of the organ. Der Autor vertritt die Idee, dass dis hypochondrische Spezifizität im Status der überinvestierten körperlichen Empfindungen liegt die versuchen, der relativen Entinvestition der unbewusst entstandenen Vorstellungen beizukommen. Die hypochondrische Dimension gewisser Anorexien und die Genese des Apparates, nach Tausk, das Schizophrene beeinflusst, veranschaulichen diese Konzeption.Schlagwörter : Negativer Narzissmus, Autoerotismus, Enttäuschung, Unverstellbar, Organsprache. El autor defiende la idea que la especificidad de la hipocondría está en el estatuto de las sensaciones corporales sobreinvestidas que intentan suplir el desinvestimiento de las correspondientes representaciones inconscientes. La dimensión hipocondríaca de ciertas anorexias y la genesis del aparato a influencia de los esquizofrenicos, segun Tausk, ilustran esta concepción.Palabras claves : Autoerotismo, Desunión, Irrepresentable, Lenguaje del órgano.
L’hypocondriaque typique est invivable pour son entourage qu’il tyrannise. Il est redouté par les médecins qu’il met en échec sans cesser d’y recourir. La réaction négative qu’il suscite tend à l’enfermer dans un destin. La psychanalyse de l’hypocondriaque comme la théorie de l’hypocondrie se heurtent à de grandes difficultés. Mais, si elle est si facilement confondue avec d’autres formes de la psychopathologie de l’expérience du corps, c’est en raison de son pouvoir de mettre en cause les classifications nosographiques, de défier le savoir des thérapeutes et de provoquer des contre-attitudes négatives. Le DSM IV ne retient pas la notion de personnalité hypocondriaque mais celle de « trouble somatomorphe » caractérisé par l’interprétation erronée par le sujet de signes physiques, sans « intensité délirante », mais à l’origine de souffrance et d’invalidité relative durable. Que l’hypocondrie soit de diagnostic difficile par des critères d’exclusion clairs n’empêche pas l’existence de sa relative spécificité. Les analystes sont rarement confrontés aux grands hypocondriaques qui assiègent et persécutent les médecins, mettent les spécialités médicales en conflit et refusent toute interrogation d’ordre psychologique, mais l’hypocondrie peut n’être que partielle et temporaire, associée à d’autres modes d’organisation psychique. La logique de la compulsion hypocondriaque est l’immobilisation psychique et la constitution, par la chronicité de la maladie, d’une néo-identité, mais sa coexistence avec la névrose et l’organisation œdipienne est un élément positif qui rend possibles l’abord psychanalytique et l’évolution favorable, de sorte que, depuis Freud et Ferenczi, elle a été privilégiée dans les publications, au risque de réduire la théorie de l’hypocondrie à celle de l’hystérie. La confusion avec les nosophobies permet, comme avec l’hystérie, d’utiliser le modèle du symptôme névrotique, c’est-à-dire d’une formation de compromis supposant le jeu des représentations conscientes et inconscientes. Or, tout le problème est justement de savoir quels sont les rapports entre les perceptions ou les sensations hypocondriaques et les représentations inconscientes. D’où l’intérêt de la comparaison avec la somatisation et avec la douleur qui appellent cependant d’autres modèles théoriques. Quant aux manifestations somatiques de l’angoisse et de la dépression et aux rationalisations de celles-ci en termes de maladie, elles montrent bien la nécessité de distinguer d’une part la thématique hypocondriaque, d’autre part le processus et l’organisation hypocondriaques comme dimension spécifique associée ou non à certaines dépressions et certaines névroses.
On peut considérer schématiquement la parenté de l’hypocondrie avec trois grandes catégories :
  • les nosophobies et les thématiques hypocondriaques de l’angoisse et de la dépression, par exemple au cours des névroses : elles sont les aspects cliniques le plus souvent rencontrés par les analystes;
  • la mélancolie (et le syndrome de Cotard, devenu très rare mais illustratif);
  • les formes incipiens des psychoses dissociatives et la paranoïa
  • Schreber, l’Homme aux loups).
Le surinvestissement des sensations corporelles, normalement inaperçues dans le silence des organes qui définit la santé, se fait-il aux dépens des représentations de sorte que toute symbolisation serait négativée ? Il est évident que la logique hypocondriaque, qui est plus ou moins entière et efficace, tend à produire des symptômes désubjectivés, dépourvus de sens et de rapports avec l’histoire subjective et la mémoire. Reste l’actualité de la sensation et l’histoire de la maladie dont s’absente le malade. L’actuel est négateur d’un passé toujours présent et indépassable. Le temps de la maladie est substitué au temps de l’existence humaine. La « névrose actuelle » comme modèle de l’angoisse hypocondriaque résulte d’une défense plutôt que de la frustration réelle. Elle impliquerait la néantisation du temps, la forclusion de la temporalité (Green, 2000).
Le symptôme hypocondriaque s’explique par la projection, non pas celle qui substitue à un danger fantasmatique interne une perception extérieure qui le symbolise comme dans la phobie, mais plutôt la projection par laquelle revient dans la perception ce qui est aboli dans le monde interne, ou si l’on préfère ce qui en est forclos. Par là, l’hypocondrie au sens strict, c’est-à-dire comme organisation psychopathologique, se distingue de l’hystérie, de la nosophobie, et se rapproche de la paranoïa. En principe, la différence est claire par rapport à l’hystérie dans laquelle il s’agit toujours de représentations fantasmatiques et sexuelles inconscientes du corps. Elle est moins claire par rapport à la nosophobie du fait, dans certains cas, de l’importance de l’angoisse, et moins encore par rapport aux réactions, qu’on peut dire hypocondriaques, à la maladie somatique.
La projection vise à expulser quelque chose hors des limites de soi, mais elle a ici la particularité d’être intracorporelle, c’est-à-dire localisée sur une partie ou une fonction physiologique du corps, plus précisément une partie du vécu corporel, préalablement clivée. Le double statut interne et externe du corps en fait, ainsi, un lieu de projection initiale de beaucoup de délire (Schreber, l’Homme aux loups : le traitement dermatologique du Dr Wolff, perçu comme nocif, était contemporain de son analyse avec Freud).
Du fait de l’ambivalence pulsionnelle archaïque, voire de la désunion pulsionnelle, l’organe hypocondriaque a un statut paradoxal à la fois familier et étranger, indispensable et insupportable. Son statut d’extériorité à soi en fait, pour le sujet, une perception inquiète en quête d’explication dans l’ordre de la santé et de la maladie, du savoir médical. Les formes typiques et graves d’hypocondrie se rencontrent dans les services de psychiatrie au terme de tout un parcours dans les différentes spécialités médicales, parcours qui ne demande qu’à continuer malgré la souffrance et l’invalidité croissantes.
 
L’HYPOCONDRIE À L’HÔPITAL
 
 
L’hypocondrie n’est jamais aussi évidente que dans le cadre de l’hôpital général et elle y a mauvaise réputation. Or, dans les cas où un abord psychothérapique a été possible, mon expérience personnelle et de super-vision à La Salpêtrière m’a montré que, dans certaines limites, un travail authentiquement psychanalytique était possible : ce que Balint avait établi au sujet des « malades à gros dossiers ». Dans des cas, sans doute favorables, où le patient accepte les entretiens psychothérapiques, comme ceux dont il est question dans les articles publiés en 1995 (Vichard et Cadier, A. de Billy), l’écoute psychanalytique, attentive à la problématique narcissique hypersensible, vient rompre le cercle et ouvre au transfert une autre dimension. Celle-ci détermine le passage au mode de fonctionnement psychique qui tend à faire du symptôme hypocondriaque un symptôme névrotique hystérique. Cette transformation fait apparaître l’hypocondrie, notamment quand elle fait retour, comme une forme majeure de résistance et de transformation du transfert qui s’avère clivé.
Ferenczi, dans son article intitulé « Hypocondrie hystérique » « (1919), attribue l’efficacité de la psychanalyse à l’existence du transfert lié à la face hystérique, faute de laquelle « l’hypocondrie reste inaccessible et se confine, souvent de façon délirante, dans la sensation et l’observation des paresthésies ».
Le processus transférentiel produit des changements significatifs en offrant une alternative à l’attente illusoire adressée à la médecine, à l’institution hospitalière, c’est-à-dire à l’espoir de trouver le thérapeute idéal, détenteur de la toute-puissance réparatrice et magique, en dépit de la rage de ne le point trouver. En rivalité avec les médecins, l’hypocondriaque veut être le médecin de ses propres symptômes pour les mieux objectiver, c’est-à-dire les mieux désubjectiver. Sous couvert de la dimension narcissique et auto-érotique, inversée en sensation anormale ou douloureuse, et surtout de l’inscription médicale de la plainte, la demande implique la référence implicite ou déniée à la toute-puissance du médecin, laquelle renvoie à la mère primitive omnipotente. Le sujet, vis-à-vis de son mal, est lui-même en quête d’identification et, à défaut, d’imitation du médecin. Mais, par son échec, cette position narcissique grandiose, projetée ou revendiquée, s’inverse en honte et en humiliation, lesquelles renforcent la régression. Dans le cadre de la psychothérapie analytique, le transfert prend une tout autre dimension. Le thérapeute est utilisé comme double nécessaire à l’introjection des effets inconscients de l’histoire infantile. Une attente implicite désigne la place de la fonction thérapeutique du cadre analytique dont les attitudes de l’analyste : le dosage approprié de la présence attentive et de l’effacement de la personne du thérapeute, son refus d’être engagé dans le paradoxe de la demande d’investigation médicale et de réponse par un diagnostic. Du fait que l’investigation clinique se heurte à la focalisation sur la scrutation de l’organe et l’effet de halo qui en résulte, il importe d’abord de trouver un autre registre de communication. Par exemple, il peut être important que l’analyste se reconnaisse incompétent en matière de médecine somatique pour être situé comme tiers entre le malade et le médecin, et que sa position et le cadre de la prise en charge soient clairement définis.
Dans plusieurs cas masculins, le contexte de survenue de l’invalidité hypocondriaque, et de la prise en charge régressive par les parents dans la réalité, étaient une rupture sentimentale. L’hypocondrie avait pour fonction le déni, d’une part, des effets subjectifs de la perte d’objet et de la perte narcissique que celle-ci entraînait, d’autre part de la culpabilité et de l’angoisse de castration liées à la signification incestueuse de la vie sexuelle et affective. Les réalisations en acte, comme leur brusque suspension, gardaient un statut d’extraterritorialité psychique au prix du clivage, de la projection hypocondriaque et de l’invalidité. En psychothérapie, la mise en jeu des représentations inconscientes de choses et d’objets montre que celles-ci n’avaient pas été durablement désinvesties, ni déliées des représentations de mots. En somme, la situation conflictuelle, du fait qu’elle est mise en acte dans la réalité extérieure d’une manière qui active directement l’angoisse de castration, peut être déniée et annulée par la position narcissique au prix de l’hypocondrie. Mais cette disposition n’est pas sans rapport avec des traumatismes infantiles. Dans deux de ces cas exemplaires, le patient avait subi, enfant, des interventions chirurgicales sur la verge : l’érection était redoutée comme risquant d’être sans limites de temps, comme risque d’éclatement, d’effraction de la surface, de la continuité temporelle narcissique. Depuis la puberté, la sexualité était visiblement le point le plus fragile de l’organisation psychique et du narcissisme, tout particulièrement sur le plan concret de l’expérience corporelle, du changement global dans le sentiment du corps, dans la perception du monde et celle des objets, changement que réalise l’excitation sexuelle par la coalescence du psychique et du corporel, de la sexualité infantile et de la sexualité orgastique postpubertaire.
Cependant, l’hypocondrie n’est pas exclusivement caractérisée par la conviction de l’existence d’une maladie grave et la demande d’investigation médicale et de traitement qui ne sont jamais suffisants et jamais efficaces, mais par la préoccupation et la souffrance en rapport avec l’interprétation de sensations physiques persistantes qui tendent à devenir un objet exclusif d’attention et d’intérêt. Un organe ou une fonction prend le statut d’un persécuteur qu’il faut surveiller et contrôler. La signification hypocondriaque n’est donc pas limitée à la demande adressée au médecin, elle peut prendre d’autres aspects cliniques.
 
LA DIMENSION HYPOCONDRIAQUE DE CERTAINES ANOREXIES
 
 
Dans certaines formes d’anorexie mentale, tel le cas de Delphine que j’ai rapporté et commenté en détail (Brusset, 1998), les sensations corporelles prennent le statut de symptôme hypocondriaque. Il n’est plus question de l’apparence physique comme expression de soi (ce qu’on a pu appeler « l’hypocondrie de l’apparence »), mais du corps vécu dans la seule logique de l’alimentation et de la digestion, de la diététique et de la nutrition, le corps tube devient un corps machine. Une machine toujours suspecte de s’emballer et de détruire l’esprit, de prendre le contrôle de soi. Le souci quotidien du bilan énergétique au moindre coût est aussi une mesure de protection vis-à-vis des toxines, c’est-à-dire des projections persécutrices sur certains aliments. Rares sont ceux qui restent innocents et auxquels il est possible de faire confiance.
Mais c’est initialement tout un aspect du corps qui est vécu comme persécuteur, d’où l’idée de M. Selvini d’une « paranoïa intrapersonnelle » dans le rapport de l’anorexique avec son corps du point de vue du vécu de l’acte alimentaire, de la digestion et du point de vue de l’obésité possible. Le clivage du psychique et du physique, la revendication d’intellectualisme pur, la contrainte de l’action utile, l’exclusion du plaisir pour le plaisir au bénéfice de celui de la faim et de maîtrise, visent à conjurer le pouvoir menaçant du corps de désirs et de besoins constitué en objet envahissant, intoxicant et annihilant. S’y oppose l’idéal désincarné, la fétichisation du corps mince, du muscle et de l’os, et aussi la compulsion à la purification de l’intérieur du corps. En fait, il s’agit, dans certains cas, d’un processus, lié à l’adolescence, caractérisé par la désexualisation, puis la déshumanisation, la dévitalisation et la réduction du corps à une machine inanimée, voulue extérieure à soi, mais qui est à l’origine de sensations aliénantes, c’est-à-dire qui privent le sujet de lui-même. Un tel processus n’est pas sans rapport avec la genèse de l’appareil à influencer décrit chez Natalia par Tausk. Il est remarquable que les mêmes étapes en soient décrites. Tausk définit ainsi « les trois phases principales dans l’histoire évolutive du vécu de la machine à influencer :
  1. sentiment d’altération, provoqué par la stase libidinale au niveau d’un organe (hypocondrie);
  2. sentiment d’aliénation provoqué par le refus opposé par le moi à l’organe malade… L’organe se trouve donc exclu;
  3. sentiment de persécution (paranoïa somatique) issu de la projection des modifications pathologiques dans le monde extérieur. »
Si, en matière d’hypocondrie, la référence est souvent faite aux travaux de Tausk, au moins de manière allusive, c’est que les cas dans lesquels l’hypocondrie entre dans le cadre d’une psychose dissociative au début sont particulièrement illustratifs par le grossissement qu’ils donnent de la genèse de la dissociation du moi psychique et d’une partie au moins du moi corporel.
La genèse de l’appareil à influencer selon Tausk
Il s’agit de la description par sa patiente Natalia, trente et unans, de la figuration projective d’une forme humaine, d’un corps entier sans tête, agissant par la production en elle d’images, de pensées, de sensations et de mouvements (ce qui correspond assez exactement à ce que, à la même époque, G.G. de Clérambault décrivait comme le triple automatisme mental : idéique, sensoriel et moteur). Cette formation délirante évolue vers la désanimation pour n’être plus qu’une machine, un instrument au moyen duquel les persécuteurs, et d’abord un « prétendant éconduit », agissent sur elle et sur son corps. D’autres persécuteurs agissent aussi sur les personnes de son entourage, et sur elle-même. Se sentant menacée par Tausk, elle refuse de le revoir au terme de leur troisième entretien. Tausk écrit : « Cette observation apporte un argument décisif en faveur de la thèse que l’appareil est un stade évolutif d’un symptôme, le délire d’influence, qui peut exister aussi bien sans la formation délirante de la machine. »
Par rapport à la sémiologie classique des machines à influencer par lesquelles les psychotiques construisent, à partir de leurs connaissances ou de leurs croyances, une causalité extérieure susceptible de rendre compte de leur vécu d’aliénation de leur pensée et de leur corps (cf. l’enfant-machine décrit par Bettelheim), Tausk décrit une genèse. Elle passe par trois étapes typiques : le vécu initial d’aliénation correspondant pour nous au petit automatisme mental de G.G. de Clérambault, le syndrome d’influence (type Seglas), parfois le délire paranoïaque, et enfin l’appareil à influencer qu’il considère comme « le terme final de l’évolution du symptôme qui a débuté par de simples sentiments de transformation » et qu’il appelle « paranoïa somatique ».
Le cadre psychopathologique est donc celui de l’émergence du délire dans les psychoses. En France, à la même époque, c’est le moment historique où, de Clérambault à Seglas, l’idée d’influence tend à prendre le relais du mécanicisme fondé sur le modèle organiciste de l’épilepsie sensorielle (des auteurs italiens), et de l’épilepsie des centres du langage. Si l’automatisme mental, initialement centré sur les troubles du cours de la pensée, est anidéique et athématique c’est, du point de vue psychanalytique, qu’il est en rupture avec les significations et témoigne de la détérioration des chaînes signifiantes, c’est-à-dire de la déliaison, de « l’attaque contre les liens » et contre l’activité de penser, et aussi de la dissolution des liens avec les objets et avec soi comme objet. Les défenses autistiques n’empêchent pas les tentatives de rétablissement du sens et de restauration des objets par les voies du délire. Ainsi, les effets négatifs de la destruction de la pensée et de la dissolution des liens à autrui suscitent des tentatives de restitution par le vécu projectif d’influence de l’autre sur soi. Les angoisses paranoïdes préludent au délire proprement dit. La rationalisation extériorise toujours davantage l’agent de la persécution à des fins de sauvegarde narcissique ultime.
En somme, à défaut de la limite interne du refoulement, la limite primaire de la différenciation sujet/objet, aux frontières du moi, est signifiée directement dans le vécu du corps, et typiquement dans l’hypocondrie, par le clivage entre l’organe mauvais et le reste du corps entièrement bon et innocent.
Chez Natalia, le trouble de l’investissement du corps et le trouble de la perception de l’image spéculaire de soi, typique des psychoses dissociatives au début, pourraient avoir suscité cette extériorisation projective autoscopique du corps comme autre moi corporel presque identique mais pas tout à fait. La richesse visuelle (chez cette patiente sourde depuis de longues années) et l’évolution d’allure onirique, de même que la complexité de l’appareil à influencer sont expliquées par comparaison avec le rêve comme effet de la condensation (ou de la compression) de représentations hétérogènes immobilisées (la « stase libidinale »). La machine à influencer est une formation plutôt hallucinatoire que postonirique, hétérogène, surdéterminée, qui pourrait être reconstitutive de l’unité corporelle menacée par le morcellement, ultime sauvegarde du narcissisme comme unité de soi mise en danger par la logique primaire de l’auto-érotisme (au sens que Freud lui a initialement donné de « plaisir d’organe »), et susceptible de s’inverser en souffrance ou en sensation de vide anxiogène.
L’étape initiale comporterait l’identification de Natalia à l’objet, c’est-à-dire au « prétendant éconduit » qui revient ensuite comme persécuteur actionnant la machine. Tausk prend argument en ce sens du cas d’Emma rapporté par lui et commenté par Freud dans lequel le « langage d’organe » était lié à l’identification aliénante au fiancé perdu, comme forme régressive de la relation d’objet, prenant ici la forme d’une prise de possession de sa personne. Secondairement, l’échec des opérations défensives du moi psychique laisse place au désinvestissement de ce moi corporel projeté : réduit à la bidimensionnalité des membres (cf. Meltzer), privé d’organes génitaux, donc elle-même de sensations génitales, puis dévitalisé, prenant l’aspect d’un cercueil et d’une sorte de sarcophage, enfin réduit à l’appareil inanimé. Les objets et le moi corporel, exclus par la régression narcissique destructrice et la projection, font retour sur un mode persécutif : le double retournement archaïque se fait par la médiation de cet appareil agissant sur le corps de la patiente perçu maintenant comme agi par les objets persécuteurs au moyen de l’appareil qui résulte de la transformation défensive du moi-corps extériorisé : « une machine indépendante des intentions du moi et donc soumise à une volonté étrangère ». Ce processus est évidemment difficile à verbaliser par la patiente (ce qui tend à prouver, s’il le fallait, qu’il n’est pas d’ordre postonirique ou hystérique).
Tausk part de l’idée de Freud que, dans les rêves, le corps sans tête est le rêveur et que les machines représentent les organes génitaux. D’où les deux conceptions qu’il confronte : le corps entier ou le pénis ? Il revient à plusieurs reprises sur le fait clinique qu’il s’agit d’abord de la figuration du corps entier, et, suivant Freud, il fait une deuxième hypothèse selon laquelle ce corps entier sans tête et, secondairement, sans organes génitaux signifie, indirectement, le pénis en tant que siège de la stase de la libido (dans une conception réaliste de la libido comme sub-stance). Mais la régression dans la relation d’objet ramène celle-ci à l’identification comme première forme du lien sur le mode de l’indifférenciation, en deçà de la constitution des limites du moi. Nous dirions que la dédifférenciation régressive d’avec l’autre comme effet des identifications primaires met en cause l’autonomie du sujet. Elle ne peut plus être assurée autrement que par la fonction différenciatrice de la haine comme le montre bien la paranoïa.
Se référant à l’idée de Freud de la projection de la libido homosexuelle au cours de la paranoïa, Tausk se demande si, chez Natalia, la projection concerne la libido attachée au corps propre et pas au moi psychique, mais que, du fait de la régression, c’est au niveau du corps propre que se ferait la trouvaille de l’objet, le corps étant alors considéré comme monde extérieur, ce qui renvoie à l’époque où le nourrisson découvre son propre corps de façon morcelée en tant que monde extérieur (cf. Bleger), soit, selon Tausk, « le stade évolutif au cours duquel la trouvaille de l’objet se passait encore au niveau du corps propre, celui-ci étant encore considéré alors comme monde extérieur » (p. 201).
Il écrit aussi : « le narcissisme se constitue en relation avec le psychisme du moi, l’auto-érotisme en relation avec les divers organes en tant que sources de plaisir » (p.201). La machine à influencer pourrait être vue comme formation composite négatrice de cette contradiction. Il revient à plusieurs reprises sur la double centration : le pénis et le corps dans son ensemble, et il résout la contradiction entre les deux conceptions en parlant du corps comme figuration du pénis lié au désir de retour intra-utérin, et comme totalité phallique.
Qu’en est-il dans l’hypocondrie ?
Paru la même année que l’article de Ferenczi cité ci-dessus, le texte de Tausk donne un relief singulier à ce qu’a de paradoxal et de provocant la thèse de Freud selon laquelle l’organe hypocondriaque ressemble à l’organe génital en état d’excitation. Elle peut laisser supposer que l’investissement de celui-ci, à sa place naturelle, a disparu. Dans l’hypocondrie, l’organe perçu comme malade se distingue du reste du corps qu’il menace comme la maladie menace la santé. Il y a clivage entre l’organe persécuté et persécuteur et le reste du corps qui, du fait du clivage, reste entier, bon et innocent, mais privé d’érotisme et menacé de destruction et de mort par la maladie. Entre l’organe et le corps entier, plus que d’un rapport de symbolisation par métonymie, il s’agit d’une contradiction telle que l’autoérotisme (comme « plaisir d’organe ») puisse mettre en cause le narcissisme comme investissement d’une représentation unifiée de soi en rapport avec l’objet lui-même total, complet, unifié. D’où l’angoisse de morcellement ou de démantèlement, ou encore, dans la perspective kleinienne, les logiques contradictoires de la position paranoïde-schizoïde et de la position dépressive. Mais le mauvais sein n’est pas le pénis en érection ! Si l’organe hypocondriaque décrit par le patient évoque à l’analyste l’organe génital, il peut s’agir d’une génitalisation défensive ou encore de la co-excitation libidinale. Mais l’objet partiel incarné dans l’organe peut être investi dans la logique de la transposition des pulsions en particulier dans l’érotisme anal (Freud, 1917), et prendre ainsi place dans l’équation symbolique en logique primaire qui fait équivaloir pénis, objet anal et enfant. L’importance du tube digestif et du thème de la grossesse dans les hypocondries joue comme preuve. La question est alors celle-ci : l’organe malade est-il une figuration corporelle du « mauvais objet »?
 
ORGANE HYPOCONDRIAQUE ET « MAUVAIS OBJET »
 
 
Dans le cadre des relations d’objet fantasmatiques de l’archaïque kleinien, le danger qui menace de destruction l’objet total et, corrélativement, la représentation unifiée de soi vient des objets partiels de la position paranoïde-schizoïde, donc des relations d’objet partielles, notamment des fantasmes prégénitaux d’appropriation destructrice de l’objet. L’organe hypocondriaque donnerait figuration au mauvais objet, non pas agissant, personnifié, mais immobilisé, en quelque sorte mis sous séquestre médical. Par cette défense, il serait persécuteur dans le registre de la santé et de la maladie, et non pas destructeur des liens intégrateurs de l’ambivalence pulsionnelle sur le plan narcissique et sur le plan objectal.
Ce point de vue prolonge la notion freudienne de pulsions partielles de la sexualité potentiellement perverse polymorphe de l’enfant et des fixations auto-érotiques comme antagonistes du narcissisme. L’organe hypocondriaque ne signifierait pas tant l’organe génital excité que les objets partiels qui lui correspondent dans l’équation symbolique décrite par Freud à propos de « la transposition des pulsions plus particulièrement dans l’érotisme anal » (1917): une petite chose détachable du corps déplacée, surinvestie. Le conflit entre le désir de son élimination et celui de sa conservation cherche à se résoudre dans la rationalisation par la maladie : elle ouvre l’alternative de l’exérèse chirurgicale ou du traitement médical conservateur. Freud (1910) considérait que l’érotisme anal « aurait, avec l’hypocondrie, le même rapport que le sadisme avec la névrose obsessionnelle ». L’analité est directement repérable à l’articulation entre perte et sauvegarde de l’objet soit entre les deux sous-stades décrits par Abraham. Le premier est illustré par la paranoïa, le second par la névrose obsessionnelle. Or, dans l’hypocondrie, le développement des symptômes peut comporter le thème de l’enfant, de la grossesse (et pas seulement chez les femmes).
En somme, la mise sous séquestre du mauvais objet dans l’organe résulte d’une projection dans le corps et du clivage entre l’organe persécuté et persécuteur et le reste du corps qui, du fait du clivage, reste entier, bon et innocent, mais privé d’érotisme. De plus, l’organe ou la fonction malade, attaquée et attaquante, menace le corps entier de destruction, de mort. La scrutation typique et la rationalisation tendent à assurer une certaine maîtrise sur l’organe hypocondriaque comme objet partiel primaire et comme source pulsionnelle projetée dans le corps. En effet, la confusion de la pulsion et de l’objet, plus qu’un effet de la négligence topique de M.Klein, est une caractéristique de l’archaïque. Les modèles inspirés par ce point de vue rendent compte du travail psychanalytique avec des patients souffrant entre autres d’hypocondrie. Mais, comme le montre le texte souvent cité de Rosenfeld (1964), les mêmes modèles rendent compte des symptômes hypocondriaques, hystériques et même de la somatisation, ce qui montre bien leurs limites.
 
LA REPRÉSENTATION INCONSCIENTE ET LA PERCEPTION
 
 
Le regain d’intérêt actuel pour l’hypocondrie, entité clinique longtemps négligée, tient en partie aux recherches contemporaines sur le statut de la représentation inconsciente dans ses rapports avec le pulsionnel archaïque d’une part, avec la perception et la conscience d’autre part.
On sait que la thèse kleinienne, explicitée par S.Isaacs, de la présence de fantasmes en rapport avec les processus corporels dès la naissance a été vivement contestée, notamment par Bion. Il a ainsi décrit des éléments psychiques sans signification pour l’enfant, de l’ordre de la sensation, de la perception et de l’émotion primaire comme des événements bruts en deçà de toute intégration et de toute régulation spécifiquement psychiques. L’enfant évacue ces expériences brutes insupportables par excorporation, projection expulsive et identification projective dans la mère. Après transformation par la mère, ils peuvent être réintrojectés et utilisés. À défaut, la projection peut créer des objets bizarres (telle, peut-être, la préforme de l’appareil à influencer).
Mais les éléments béta sont-ils caractéristiques d’un état originaire, de l’effet de la désintégration ou encore d’un processus défensif de sensorialisation, face aux défauts de réponse convenable dans la relation mère-enfant, soit le défaut de la fonction alpha qui n’est pas encore à la disposition de l’enfant ? Les sensations brutes transformées par la fonction alpha deviennent, selon Bion, des « affects symbolisés ». Ils ne sont pas d’emblée reliés à des représentations, mais vécus comme significatifs, comme psychiques, et pas seulement comme des sensations mauvaises inassimilables. La question est alors celle de la nature de cette symbolisation. Il ne s’agit pas de la mise en scène fantasmatique et encore moins de la mise en mots. Le symbole n’est pas ici le « meurtre de la chose », mais le produit d’une symbolisation ni primaire ni secondaire, peut-être originaire au sens de P. Aulagnier, au sens du représentant psychique, non plus de la pulsion mais de la sensation et de l’émotion primaires.
Ainsi peut-on comprendre que l’investigation psychanalytique du symptôme hypocondriaque ne trouve, en lieu et place des représentations fantasmatiques attendues, ni la somatisation, ni la figuration hallucinatoire, ni seulement l’angoisse ou la douleur, mais des sensations douloureuses ou inquiétantes dont la perception et l’interprétation restent interrogatives et compulsives. L’hypocondrie, envisagée sous cet angle, pourrait être déterminée par le réinvestissement sur un mode douloureux de parties du corps qui sont le lieu non seulement de déni mais aussi de désinvestissement ou plutôt d’un investissement de type particulier du fait de leur rapport altéré avec des représentations inconscientes. Le thème de la maladie recouvre celui de la destruction et les significations apparemment génitales n’en sont que l’ombre laissée par les effets de la désunion pulsionnelle et des réinvestissements sur un mode masochiste. De manière sous-jacente à la plainte et à la sensation anormale surinvestie qui tendent à polariser tous les intérêts, il pourrait s’agir du désinvestissement de certaines représentations au niveau inconscient des représentations de choses et d’objets, régies par le principe de plaisir. Le problème devient celui des réactions de l’organisation psychique au retrait ou à la transformation de l’investissement des représentations inconscientes. Il est significatif que Bion, qui donne peu de références à Freud, revienne souvent sur la théorie des deux principes du fonctionnement mental. Or, c’est dans ce cadre justement que Freud, commentant un cas clinique rapporté par Tausk, a décrit « le langage d’organe ».
 
LE « LANGAGE D’ORGANE »
 
 
Freud en est venu à l’idée d’un retrait d’investissement des représentations inconscientes susceptibles d’entraîner l’investissement du langage sur un mode primaire tel que le mot vaille pour la chose. Le « langage d’organe » est alors une forme inconsciente de symbolisation primaire substitutive. Peut-on supposer le même mode d’investissement primaire non plus du langage mais de la perception de certaines sensations corporelles ? Ainsi pourrait s’expliquer qu’à leur propos le symbolisme des organes sexuels s’impose à l’analyste dans l’écoute du discours tenu par le patient sur ses sensations telles celles du jeune homme hypocondriaque publié par F. Perrier (1976). Plus que d’angoisse de castration, il s’agit de l’horreur de la castration invoquée par Freud à propos du fétichisme. D’où l’idée que le symptôme hypocondriaque aurait la même fonction narcissique que le fétiche dont Freud pensait qu’il nie l’absence de pénis chez la femme mais aussi la perte d’un être cher. Mais, loin de rendre possible l’orgasme sous couvert du clivage, il l’exclurait en inversant les valeurs du plaisir en déplaisir et douleur, et par déplacement des sensations des organes génitaux à d’autres parties du corps. Il est alors « le garant de l’impossibilité de l’accès à la jouissance sexuelle, sorte de fétiche négativé ayant fonction de négativation du désir sexuel » (Brusset, 1998). Il en est de même de la fétichisation du corps mince de l’anorexique.
En deçà de ce mode de réinvestissement, s’ouvre la question fondamentale du déni et de l’irreprésentable. Le déni trouve illustration dans le syndrome de Cotard décrit dans l’évolution des mélancolies chroniques. Il associe la négation d’organe et des fantasmes narcissiques grandioses. La négation est l’effet d’une opération mentale défensive de l’ordre de l’hallucination négative, d’où une sorte d’hypocondrie négative. Le déni de la perception du corps en partie ou en totalité se trouve aussi, outre le négativisme, dans les schizophrénies dysthymiques. Dans son livre Le travail du négatif, André Green considère que l’hypocondrie (et certaines manifestations passionnelles de caractère plus ou moins délirant) pourraient survenir sur fond d’hallucination négative dans la sphère du corps (ou dans celle de l’émotion : l’alexithymie). La disparition de l’investissement libidinal érotique d’une partie significative du corps serait première, effet de la réalisation hallucinatoire négative du désir, au-delà, ou en deçà, du principe de plaisir.
Mais, au niveau où les représentations de choses et d’objets sont exclues, quelle place donner à l’irreprésentable ? Selon César et Sarah Botella : « l’irreprésentable ne semble pouvoir se définir que dans une négativité singulière de la représentation incluant celle-ci (…) dans les écrits analytiques, l’usage du terme d’irreprésentable devrait être réservé… à ce qui n’a pas la possibilité d’accéder à une chaîne de représentations gouvernée par le désir inconscient, par la pulsion et sa fixation à son représentant psychique. » (p. 206-207). Ils situent l’hallucinatoire comme processus « au-delà et en deçà du représentationnel et du perceptif dont il est à la fois source et résultante » (ils en tirent une généralisation : « Rien dans le psychisme n’aurait lieu sans la participation de l’hallucinatoire, même les processus perceptifs »).
On peut supposer que dans l’hypocondrie la capacité de figuration aurait la particularité d’utiliser les sensations physiques d’un organe ou d’une fonction dont le choix est déterminé par leurs rapports détruits avec des représentations inconscientes ou des motions pulsionnelles inintégrables. La figurabilité psychique serait ici de mauvais aloi, ne laissant que des sensations inquiétantes scrutées par une rationalité interrogative toujours frustrée, mais elles impliquent l’attente vis-à-vis du médecin. Les sensations corporelles persécutrices occulteraient le vide sous-jacent créé par l’hallucination négative et « le travail de l’hypocondrie », pour reprendre l’idée de Marilia Aisenstein et Alain Gibeault (1990), aurait pour fonction de les inscrire dans la demande de diagnostic et de traitement médical. Par la plainte, la demande ou la revendication se manifeste, avec plus ou moins de virulence, l’appel à l’entourage et au médecin qui témoigne de l’échec de la solution du repli narcissique et de la carence auto-érotique (au sens de l’auto-érotisme générateur de l’activité fantasmatique du sujet). L’instabilité de la structuration antidépressive engage le processus interminable que l’on pourrait appeler la carrière médicale de l’hypocondriaque. Tantôt la répétition des consultations médicales et des investigations spécialisées contribue à accroître l’invalidité, par le maintien du quiproquo et par les bénéfices secondaires, tantôt le parcours comporte une certaine élaboration dans le maintien du rapport à la réalité et aux autres. Ailleurs se manifeste la guérison par un transfert passionnel, justifiant l’idée classique que l’érotomanie guérit l’hypocondrie. La persistance des ressources transférentielles explique les effets positifs, parfois surprenants, de la rencontre avec un psychanalyste qui change, au moins provisoirement, le cours des choses. Les cas favorables permettent des constructions explicatives de l’origine lointaine de l’hypocondrie.
 
LE POINT DE VUE GÉNÉTIQUE
 
 
Si la machine à influencer a la place des rayons divins de Schreber, la question se trouve posée des rapports qu’elle pourrait avoir avec des traumatismes infantiles précoces, soit le « noyau de vérité du délire ». Ainsi les formations hypocondriaques ne sont pas le seul produit des opérations défensives vis-à-vis de l’attaque contre les liens, mais elles pourraient donner actualité à ce qui a déjà eu lieu dans un passé irreprésentable et d’autant plus solidement inscrit. Cette perspective peut constituer une bonne théorie d’attente dans l’abord psychanalytique de l’hypocondriaque.
Or, elle recoupe des modèles théoriques proposés dans beaucoup de publications en psychosomatique qui me semblent rendre compte bien davantage de l’hypocondrie que des somatisations, encore que, dans les exemples cliniques donnés, le rapport de l’une et de l’autre se trouve posé. Ainsi en est-il dans les travaux d’inspiration phénoménologique mais aussi, par exemple, dans l’hypothèse défendue par René Roussillon (1995) d’un « retour perceptif-hallucinatoire d’expériences psychiques clivées » liées au vécu intrusif traumatique de l’histoire infantile. Au sein de la perception actuelle, « s’infiltre un processus hallucinatoire correspondant à l’activation d’une trace mnésique perceptive de certains contacts primaires avec la mère ». L’absence de travail psychique de transformation expliquerait leur statut clivé et leur connexion avec un processus de type hallucinatoire. Ne s’agit-il pas bien davantage des sensations hypocondriaques que de la somatisation ? Cette conception de la somatisation selon Roussillon convient très bien au symptôme hypocondriaque :
  • comme « trace d’une histoire non inscrite dans l’ordre de la représentation »: dans l’hypocondrie, l’irreprésentable est en quête de d’expression dans le symptôme offert à la scrutation intellectuelle;
  • comme « pièce de la métabolisation pulsionnelle »: le surinvestissement localisé de l’organe hypocondriaque qui tend à prendre une place exclusive;
  • comme « formation auto-informatrice »: l’angoisse hypocondriaque signal d’une menace narcissique. On peut ajouter, paradoxalement, autoprotectrice si l’on admet l’idée de Freud que la création d’une zone corporelle douloureuse empêche la survenue d’une névrose traumatique, et rend possible une réorganisation interne. L’investissement hypocondriaque d’un organe comme aspect localisé et circonscrit de la réalité corporelle aurait une fonction de barrière anti-excitation psychique. Cette fonction, en quelque sorte secondaire, n’exclut pas la fonction de l’angoisse hypocondriaque de signal d’une menace narcissique, laquelle suscite les défenses (l’hypocondrie-signal selon Stolorow, M. Aisenstein et A. Gibeault, 1995). Mais cette fonction de l’angoisse hypocondriaque comme signal et comme défense laisse entière la question de l’organisation hypocondriaque proprement dite.
La dimension relationnelle intériorisée de l’hypocondrie trouve une illustration éloquente dans le cas d’un enfant investi par sa mère comme un organe hypocondriaque de son propre corps. D’où l’idée, non pas d’une forme d’identification de l’hypocondriaque à la mère, même en deçà de l’ordre des représentations, mais de l’investissement d’une partie de son corps valant comme son corps d’enfant, lieu de l’objet perdu de la mère (Fédida, 1990), cristallisation de la mélancolie de celle-ci. Ne donnent pas moins à penser les cas dans lesquels le sujet fait fonction d’organe hypocondriaque au sein de son groupe familial (Racamier, 1992), ce qui pourrait correspondre au déploiement groupal de la même problématique. Mais, comme l’a écrit Perrier dans le commentaire du cas qu’il rapporte, déjà cité ci-dessus, la structuration hypocondriaque peut être le dernier rempart face à la folie. L’actualisation de conflits œdipiens traumatiques (l’« incestuel » selon Racamier ?) entraînerait, du fait de la trop grande menace de la rivalité avec le père, le repli vers la dépression maternelle.
L’hypocondrie suggère des modèles génétiques inspirés par ces points de vue. Ils ont leur utilité pour enrichir la perception contre-transférentielle et en tirer des moyens de compréhension, mais ils ont l’inconvénient de simplifier la théorisation du monde interne, voire de faire disparaître la métapsychologie du négatif au bénéfice d’une phénoménologie de l’intersubjectivité, voire d’une conception quelque peu chamanique du traitement. Il reste que le processus hypocondriaque est évidemment tributaire des réponses données à la plainte. Dans les bons cas, comme je l’ai déjà indiqué ci-dessus, le travail psychanalytique attentif aux aspects narcissiques de l’économie pulsionnelle entraîne, en fonction du transfert, des transformations telles que le symptôme hypocondriaque s’apparente de plus en plus à un symptôme de conversion hystérique. Après la mise en œuvre de la dimension névrotique et la réparation narcissique produite par le travail analytique dans son cadre propre, devient possible le réinvestissement des traces mnésiques des traumas préreprésentationnels, ou, au moins, l’émergence d’éléments rendant possible la construction de ceux-ci. Mais la reviviscence transférentielle qui y est liée peut être assez insupportable pour relancer le parcours hypocondriaque toujours offert par la pluralité des spécialités médicales et la multiplicité des investigations possibles. Le retour de la préoccupation hypocondriaque est alors exemplaire de la réaction thérapeutique négative. L’espace, le temps et la pensée de la maladie tendent à absorber l’existence entière du patient d’une manière qui le met, parfois temporairement, à l’abri du transfert, mais aussi de la dépression, de la désorganisation ou de la somatisation. Là réside la principale difficulté du traitement psychanalytique de l’hypocondrie.
 
CONCLUSION
 
 
Pour garder une signification à la notion d’hypocondrie, il importe de bien distinguer la thématique hypocondriaque qui peut se manifester dans un très grand nombre d’organisations psychopathologiques et l’organisation spécifiquement hypocondriaque. Le travail psychanalytique, quand il est possible, requiert la prise en compte de cette spécificité.
Le retrait de l’investissement des représentations inconscientes qui sont en rapport avec un organe ou une fonction, ou leur immobilisation, laisse un vide que remplissent, sur le plan corporel, les sensations physiques perturbantes. Privées de rapports organisateurs avec les représentations en quête d’expression, les sensations physiques sollicitent d’autant plus vivement soit les mots appelés à prendre la place des représentations dans la logique primaire, c’est le « langage d’organe », soit l’activité perceptive inquiète. D’où la quête de rationalité somatique à l’aide du savoir médical, un savoir de l’objectivité désubjectivée, et désaffectivée. Mais cette issue implique la demande adressée au médecin : l’impuissance du sujet devient celle du médecin. La logique interactionnelle de la relation médecin-malade vient occulter la signification transférentielle d’une attente qu’elle entretient et renouvelle dans la déception, la frustration et la souffrance. Celle-ci est, ainsi, assignée à résidence dans son statut physique imputé à une maladie à diagnostiquer, à un organe à réparer ou à extraire. Le psychanalyste, situé en tiers entre l’hypocondriaque et ses médecins, peut, à certaines conditions, obtenir des changements surprenants.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Perrier F. (1978), « Psychanalyse de l’hypocondriaque », in La Chaussée d’Antin (Antienne), Paris, UGE.
·  Racamier P.-C. (1992), Le génie des origines (psychanalyse et psychoses), Paris, Payot.
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