2002
Revue française de psychosomatique
Argument
La clinique de l’hypocondrie se présente sous les formes les plus
diverses, voire extrêmes. Du délire hypocondriaque du patient meurtrier
de son médecin, à l’appoint hypocondriaque à l’œuvre dans toute organisation névrotique au décours des périodes de remaniements de la vie
(adolescence, ménopause, vieillissement, maladies…), le champ est vaste
et très complexe.
Nous souhaitons ici nous intéresser à des cas de figure fréquemment
signalés et moins étudiés, nous semble-t-il, probablement en raison de
leur situation frontière entre observation médicale, approches psychiatrique et psychanalytique. Il s’agit soit du passage énigmatique d’une
hypocondrie constatée comme telle à l’entrée brutale dans la maladie
redoutée, soit de l’apparition concomitante d’une symptomatologie hypocondriaque et d’une symptomatologie organique qui peut aussi affecter
un autre lieu du corps, soit enfin de la constatation du manque du souci
hypocondriaque nécessaire et habituel lors d’une maladie grave, hypocondrie en négatif ? en creux ?
Nous voudrions souligner l’importance de l’abord psychosomatique
pour la compréhension de la fonction économique de l’hypocondrie. Si
l’on admet que la décompensation somatique témoigne parfois d’un
échec de l’hypocondrie en tant que solution plus psychique ou mentalisée, cela nous conduit à faire l’hypothèse de l’angoisse hypocondriaque
comme signal d’alarme.
Cette idée a déjà été défendue par R. Stolorow, qui toutefois n’évoque
pas la maladie organique. À partir du parallèle fait par Freud (1914)
entre l’angoisse hypocondriaque – « de la part de la libido du moi, le pendant de l’angoisse névrotique » – et la fonction de l’angoisse dans les
névroses de transfert, Stolorow propose l’hypothèse de l’angoisse hypocondriaque comme signal d’alarme d’un danger dans la sphère narcissique. Il est vrai qu’à la lumière de la seconde conception freudienne de
l’angoisse (1926), émise par le moi pour signaler un danger intrapsychique, devient possible l’extension de cette compréhension à l’angoisse
hypocondriaque : celle-ci signerait un état d’alerte concernant l’investissement narcissique du corps propre. Ces angoisses hypocondriaques
diffuses semblent connues dans la clinique lors de moments critiques, tels
que la ménopause chez la femme, mais ce phénomène reste plus mystérieux quand il a précisément trait à une atteinte somatique spécifique.
On peut imaginer qu’à la faveur d’un repli narcissique se produise un
« grossissement à une échelle gigantesque » (Freud, 1917) de sensations
corporelles encore silencieuses, comme dans le rêve. L’alerte ainsi donnée, ce surinvestissement narcissique permettait parfois un réaménagement des distributions de la libido; par contre sa mise en échec serait la
voie ouverte à l’entrée dans la maladie.
Ce numéro se voudrait un approfondissement de toutes ces questions.
Des médecins généralistes et spécialistes ont en effet attiré notre attention sur ces patients qui, ayant consulté de nombreuses fois, sont classés
par eux comme « hypocondriaques », puis reviennent un jour porteurs de
la maladie redoutée, encore faut-il être en mesure de faire le diagnostic
différentiel entre hypocondrie et nosophobies. Un exemple célèbre en est
Glenn Gould (M. Schneider, 1988). Dans le domaine de la littérature, et
là à propos de l’angoisse hypocondriaque et de la somatose, sont très
intéressantes les lettres de F. Kafka (1913-1915) à Félice Bauer qu’il a
aimée sans pouvoir se décider ni à vivre avec elle, ni à vivre sans elle.
C’est lors de ses secondes fiançailles que se déclare la tuberculose pulmonaire dont il écrit « qu’elle a décidé de venir en aide à sa tête (…). La
tuberculose réelle ou plutôt bien avant elle la tuberculose prétendue me
saute aux yeux, et il me faut abandonner. C’est une arme à côté de
laquelle les armes innombrables employées jadis apparaissent dans tout
leur utilitarisme économique et leur caractère primitif ».
Peut-on, comme certains l’ont avancé, émettre l’hypothèse d’un « travail de l’hypocondrie »? Mais de quelle hypocondrie ? Certaines formes
protégeraient-elles le soma et d’autres non ?
Contrairement au langage du corps de l’hystérique, le discours de
l’hypocondriaque témoigne d’une modalité défensive où le mot prédomine sur la chose. C’est un langage sur le corps qui fait écran par rapport à l’intrusion possible de l’objet, barrière de protection, mais aussi
appel pour réinvestir les représentations de choses. Si ce processus est
rendu possible, l’hypocondrie peut se faire plus discrète ou bien se limiter à la fonction du rêve.
L’angoisse hypocondriaque est également corrélative des enjeux qui
concernent la bisexualité psychique. Il s’agit dans les deux sexes d’intégrer la passivité que Freud a rattachée au féminin. On peut se demander
si la fréquence apparemment plus grande des plaintes et des souffrances
hypocondriaques chez la femme ne serait pas en relation avec la dimension du caché et de l’invisible de l’appareil génital féminin et avec l’organisation du masochisme primaire.
À travers la bisexualité et le biphasisme, le « travail » de l’hypocondrie participerait ainsi des processus de symbolisation du corps dans le
psychisme. Condition et source de la réalité psychique, le corps appartient en même temps au monde extérieur et est le lieu privilégié pour
négocier les relations entre sujet et objet et entre les instances psychiques. L’auto-observation hypocondriaque s’enracinerait alors dans
cette « quasi-réflexion » du corps – telle que décrite par Merleau-Ponty
(1964) – qui maintient un écart, qui n’est toutefois pas un vide, entre le
corps sentant et le corps sensible.
Revisiter les cliniques de l’hypocondrie et leurs économies à la
lumière d’une approche des désordres corporels ou d’une théorie psychosomatique est l’ambition de ce numéro.
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Les cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, Hypocondrie, n° 21, automne 1990
(sous la direction de M. Aisenstein et A. Gibeault).
·
Monographies de la Revue française de psychanalyse, L’Hypocondrie, Paris, PUF, 1995 (sous la
direction de M. Aisenstein, A. Fine, G. Pragier).
·
Ferenczi S. (1919), « Psychanalyse d’un cas d’hypocondrie hystérique », traduit de l’allemand par
J. Dupont et A. Viliker, in Psychanalyse, 3 (1919-1926), Paris, Payot, 1974, p. 77-78.
·
Freud S. (1914), « Pour introduire le narcissisme », S.E., XIV, p. 73-102, traduit de l’allemand
par D. Berger, J. Laplanche et coll., in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 81-105.
·
— (1917), « Complément métapsychologique à la théorie du rêve », S.E., XIV, p. 222-285, traduit
de l’allemand par J.Laplanche et J.-B.Pontalis, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968,
p. 125-146.
·
— (1920), « Au-delà du principe de plaisir », S.E., XVIII, p. 7-64, traduit de l’allemand par
J. Laplanche et J.B. Pontalis, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 41-115.
·
— (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, S.E., XX, p. 87-172, traduit de l’allemand par
M. Tort, Paris, PUF, 1968.
·
Kafka F. (1913-15), Lettres à Félice, traduit de l’allemand par M. Robert, Paris, Gallimard, 1972.
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Merleau-Ponty M. (1964), Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard.
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Schneider M. (1988), Glenn Gould, Paris, Gallimard.
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Stolorow R.D. (1977), « Notes on the signal function of hypocondriacal anxiety », in The International Journal of Psycho-Analysis, 58,2, p. 245-246.