2002
Revue française de psychosomatique
L’enfant – organe hypocondriaque de sa mère
[1]
Gérard Szwec
65, rue Claude-Bernard 75005 Paris
L’auteur rapporte le cas d’un bébé ayant une grave anorexie dès les premiers
jours de vie. Il fait part de sa compréhension d’une telle pathologie ultra-précoce à
l’issue d’une psychothérapie psychanalytique de la triade père-mère-bébé, commencée
lorsque l’enfant avait onze mois et qui a duré jusqu’à l’âge de trois ans et trois mois.
Entre autres hypothèses que ce cas suscite, celle qu’un enfant peut parfois jouer le rôle
d’un organe hypocondriaque pour sa mère.Mots-clés :
Psychothérapie de la triade, Anorexie néo-natale, Hypocondrie, Opératoire, Iatrogène.
The author relates the case of a baby suffering from serious anorexia from
the first days of life, and tries to understand such early pathology following psychoanalytical psychotherapy conducted with the triad of the father, mother and baby which
began when the baby was 11 months old and continued until he was 3 years and 3 months
of age. Amongst the various hypotheses which this case evokes, the author retains the idea
that a child can sometimes play the role of a hypochondriacal organ for the mother.Keywords :
Psychotherapy of the triad, Neo-natal anorexia, Hypochondria, Operatory, Iatrogenic.
Der Autor stellt den Fall eines Babys vor, das eine schwere Anorexie seit seinen ersten Lebenstagen aufweist. Er zeigt, wie ihm das Verständnis einer solchen extrem frühen Pathologie durch eine psychoanalytische Psychotherapie der Triade
Vater-Mutter-Baby gekommen ist, die begonnen wurde, als das Kind 11 Monate alt war
und andauerte bis es 3,3 Jahre alt war. Unter den Hypothesen, die dieser Fall aufwirft,
ist diejenige, dass ein Kind die Rolle eines hypochondrischen Organs für seine Mutter
übernehmen kann.Schlagwörter :
Psychotherapie der Triade, Neonatale Anorexie, Hypochondrie, Operatorisch, Iatrogen.
El autor presenta el caso de un bebé que padece una anorexia grave desde los
primeros días de vida y transmite su compresión de ésta patología ultra precoz tras una
psicoterapia analítica de la triada padre-madre-bebé que duró desde los 11 meses hasta
los tres años y tres meses de edad del niño. El autor propone la hipotesis, entre otras, que
un niño puede a veces representar un órgano hipocondriaco para su madre.Palabras claves :
Psicoterapia de la triada, Anorexia neonatal, Hipocondría, Operatorio, Iatrógeno.
Nous sommes de plus en plus souvent confrontés à d’inquiétantes
expressions somatiques de plus en plus précoces.
Dans le cas que je vais évoquer, une perturbation du comportement
alimentaire d’une gravité exceptionnelle semble avoir commencé dans les
premiers jours qui ont suivi la naissance.
Je vais tenter, ici, de faire part de ma compréhension d’une telle
pathologie à l’issue d’une psychothérapie psychanalytique de la triade
commencée lorsque l’enfant avait onze mois et qui a duré jusqu’à l’âge
de trois ans et trois mois.
La première consultation de Nina et de ses parents a lieu alors qu’elle
est hospitalisée en pédiatrie.
C’est une belle petite fille éveillée et souriante, mais la sonde gastrique qui sort par une narine rappelle que ce n’est que grâce à cette
prothèse qu’elle peut donner cette apparence, au lieu de celle, difficile à
supporter, d’un bébé qui se laisse mourir de faim.
L’anorexie et son traitement avant la psychothérapie
Son poids est alors 3,5déviations en dessous de la courbe standard, et
sa taille 3déviations en dessous, alors qu’elle avait un poids normal de
trois kilos et une taille normale à la naissance.
Selon la mère, elle n’a d’emblée pas voulu téter et a montré également
peu d’appétence pour le biberon, ingurgitant difficilement de faibles
quantités de lait. Elle perd progressivement du poids et on l’hospitalise
au cinquième jour de vie.
La mère parle de sa hantise de voir se répéter ce qu’elle a connu avec
son fils aîné, déjà hospitalisé très précocement pour une anorexie, bien
que son amaigrissement ait alors été attribué à une intolérance aux protéines du lait de vache. Ces antécédents ont dû peser sur la décision
d’hospitaliser si tôt la petite Nina.
À l’hôpital, Nina subit de multiples examens dont une fibroscopie au
septième jour de vie et une biopsie duodénale au vingt-huitième jour.
Au quinzième jour est instauré un gavage par sonde gastrique qui va
échouer, alors que de multiples complications surviennent, avec des diarrhées et vomissements, dues d’abord à une infection virale puis en réaction à une alimentation trop riche.
Au vingt-troisième jour, l’aggravation de l’état de Nina conduit à une
renutrition par cathéter veineux central. Le poids augmente, mais lorsqu’à
deux mois on arrête la perfusion, il diminue du fait du refus des biberons.
On recommence le gavage par sonde. Nouvel échec. On la perfuse à nouveau. À trois mois, des vomissements font supprimer toute alimentation
par voie buccale et la renutrition se fait exclusivement par voie veineuse.
Lorsqu’elle sort de cette première hospitalisation, Nina a cinq mois.
Elle n’a plus son cathéter mais est nourrie par un gavage gastrique
continu. Elle pèse cinq kilos cent. Pour les pédiatres, le diagnostic est
resté inconnu.
Elle sera réhospitalisée brièvement trois semaines après pour une
éruption cutanée qui va s’avérer tout à fait bénigne, mais huit jours après,
alors qu’on diminue un peu le gavage au profit de repas à la cuillère, elle
est hospitalisée une troisième fois, cette fois pour une anorexie sévère avec
une stagnation pondérale préoccupante. Elle a exactement six mois.
Elle ne reste que huit jours à l’hôpital et va être suivie avec sa mère
en hospitalisation à domicile.
Au retour de Nina à la maison, son frère aîné fait un épisode anorexique et refuse d’aller à l’école. La mère est très angoissée et déprimée.
À sept mois, on baisse progressivement le gavage en reprenant une
alimentation orale fractionnée, ce qui permet une certaine croissance staturopondérale mais sans aucun rattrapage. Aucun signe d’une supposée
allergie au lait de vache n’apparaît. L’appétit est médiocre.
À l’arrêt du gavage se développe une sévère anorexie d’opposition. Le
poids chute d’un kilo entre le huitième et le neuvième mois, et on la
réhospitalise pour la quatrième fois.
Outre les impératifs médicaux, les pédiatres comptent aussi sur les effets
d’une séparation avec la mère, qui lui propose à manger à toute heure.
À l’hôpital, on note que Nina ne joue pas, ne va pas vers les choses et
présente les signes d’une sévère dépression du nourrisson. Elle refuse toute
alimentation orale et hurle dès qu’elle voit la nourriture, qu’elle soit donnée par sa mère ou autre. L’hospitalisation semble aggraver l’anorexie.
On recommence à la nourrir par gavage gastrique, très mal toléré,
donnant lieu à des vomissements et, malgré des apports caloriques
importants, ne conduisant qu’à une absence totale de reprise de poids.
À neuf mois et demi, on repose donc un cathéter veineux central qui
déclenche une infection immédiate. Un mois plus tard, le cathéter migre
et provoque un œdème unilatéral du visage et une nouvelle infection. On
doit le retirer.
On recommence le gavage.
On supprime en vain toute relation entre la mère et la nourriture,
puis on tente au contraire de lui faire manger des plats préparés par sa
mère. Sans succès.
Nina continue de maigrir de façon préoccupante et on procède une fois
de plus à la pose d’un cathéter veineux central qui se complique cette fois
d’une thrombose de l’oreillette droite. Il faut immédiatement le retirer.
À onze mois, l’hypothèse d’une anorexie mentale va s’imposer à une
équipe pédiatrique pourtant peu encline à croire à l’existence même
d’une telle pathologie. L’idée que ce bébé s’autodétruit devient insoutenable aux soignants qui y sont confrontés. C’est à ce moment-là que Nina
et ses parents me sont adressés.
Autres éléments de la consultation d’investigation
Le récit de cette impressionnante histoire a occupé la plus grande partie du premier entretien dans lequel j’apprends encore que Nina refuse
à présent toute autre alimentation qu’un peu de pain émietté et donné
avec les doigts, et de l’eau.
Dans mon bureau, les interactions de Nina avec ses deux parents sont
de bonne qualité. Lorsque la mère pleure, Nina a une attitude consolatrice à son égard, cherchant à aller dans ses bras.
Elle ne montre aucune angoisse vis-à-vis de moi et je joue à lui tendre
des jouets qu’elle jette par terre pour que je les lui ramasse. Elle y prend
du plaisir. Elle en fait autant avec une tétine que les parents lui remettent constamment en bouche. À ce propos, la mère évoque une période
où il fallait impérativement lui remettre la tétine après chaque bouchée.
La mère de Nina est la dernière d’une longue série de filles issues
d’un couple qui s’est obstiné à avoir au moins un garçon. Celui-ci est né
un an après elle.
Avant d’avoir ses enfants, elle a fait onze fausses couches, ce qu’elle
minimise.
Elle a perdu son père lorsqu’elle était adolescente et sa mère est
morte d’un cancer il y a trois ans, après qu’elle l’a assistée dans sa
longue agonie. Elle a été très marquée par le désintérêt progressif de la
nourriture et l’évolution cachectique de cette femme auparavant obèse.
Elle déplore que Nina, à qui elle a donné le prénom de sa mère, ne soit
pas aussi « forte » que celle-ci, utilisant une expression ou poids et force
sont équivalents.
Contrairement au père qui pense que tout se passerait bien mieux si
Nina rentrait à la maison, la mère craint une sortie prématurée de l’hôpital.
LA MISE EN PLACE DE LA THÉRAPIE ET SON CADRE
Une psychothérapie à une séance par semaine est mise en place avec
Nina et les deux parents. Elle va durer dix-huit mois, dont neuf alors que
Nina est hospitalisée.
Le père a participé au traitement pendant les cinq premiers et les cinq
derniers mois.
La mère commençait chaque séance par l’annonce du poids et ses
variations dans la semaine, parfois à cinq grammes près. Quand le père
était présent, il faisait sans cesse jouer Nina, dans le but évident que
j’écoute sa femme et le laisse tranquille.
Je réservais un moment dans chaque séance pour jouer moi-même
avec elle, en verbalisant et en dialoguant, lorsque l’apparition du langage
l’a permis. J’introduisais souvent les parents dans le jeu, leur attribuant, par exemple, une poupée ou une peluche à faire manœuvrer et
parler.
GRANDES LIGNES DE LA THÉRAPIE
De onze à quatorze mois, Nina est encore hospitalisée
Nina sortait de l’hôpital pour venir me voir et restait dormir chez elle
la nuit suivante.
Un sujet d’étonnement, pour moi, au début de cette cure, a été le
contraste entre l’enfant que je voyais dans mon bureau, jouant avec plaisir, et celle qui m’était décrite, en danger de mort chez elle et à l’hôpital.
De plus, dès la deuxième séance, la mère ayant ôté la sonde, elle grignote un quart de baguette que les parents ont apportée. Elle va le faire
pendant un mois.
À l’hôpital, elle est nourrie par gavage et présente un sévère état
dépressif, dont je ne vois aucun signe dans mon bureau. On la décrit
apathique, atonique, montrant peu d’appétence relationnelle et se réfugiant beaucoup dans le sommeil.
À la maison, elle est, au contraire, très vive et éveillée, mais très
insomniaque, ne s’endormant que par épuisement. Elle refuse la
cuillère et maigrit pendant les permissions.
Dans les premières séances, Nina continue à jeter des jouets pour
qu’on les lui ramasse et le père introduit des variantes qu’elle accepte
bien, du style coucou ou cache-cache. En revanche, la mère ne joue pas
avec Nina ou se révèle incapable de s’adapter à son jeu et en particulier
à celui de cache-cache. Elle demande plutôt avec insistance à sa fille
d’embrasser la poupée qu’elle lui tend. Nina supporte très mal son
acharnement à lui tendre cet objet comme si c’était une cuillère. On la
voit alors s’angoisser, geindre et se détourner, comme si elle faisait une
expérience de l’étranger.
À chaque séance, la mère me détaille ses échecs à faire manger Nina,
même en changeant plusieurs fois de plat ou en essayant de lui enfourner
une cuillère par surprise.
Elle relate aussi une incroyable série de maladies. Grippes, rhinopharyngites, angines, fatigues d’origine variée, gastro-entérites surtout,
se succèdent sans fin. Selon la mère, elles provoquent toujours un amaigrissement, soit en lui coupant l’appétit, soit en entraînant des vomissements ou des diarrhées, et pendant les permissions, la mère vit avec l’œil
sur l’aiguille de la balance.
Je n’étais pas en position de connaître la réalité de ces maladies. Je
pense que, dès que Nina faisait une selle un peu liquide, ou ne dormait
pas assez, la mère, paniquée, se précipitait avec elle à l’hôpital, persuadée que l’amaigrissement et l’anorexie de l’âge de cinq mois recommençaient.
Elle s’inquiétait également des multiples complications du gavage, et
en particulier des fréquents arrachages de sonde par Nina.
Les séances étaient remplies d’une plainte ininterrompue de la mère
concernant le poids et la santé de Nina.
L’insomnie va disparaître à la suite d’une séance où la mère m’en a
beaucoup parlé, Nina s’endormant pour la première fois dans ses bras à
la sortie de mon bureau.
Le grignotage de pain se faisait avec une dextérité surprenante pour
son âge. Il n’a persisté que quelques semaines. Je le comprenais comme
une tentative de Nina de s’alimenter activement par elle-même plutôt que
d’être nourrie à la cuillère, en cherchant, par cette conduite d’autonomisation précoce, à se passer de l’objet maternel vécu comme source de
son excitation.
Malgré ce qu’elle mangeait et le gavage, Nina ne grandissait et ne
grossissait toujours pas. Une allergie aux protéines de lait pouvait peut-être expliquer ce problème d’assimilation, mais celle-ci n’a pas été prouvée. Une autre possibilité eût été celle d’un retard staturo-pondéral
d’origine psychogène non réductible aux conséquences de l’anorexie,
supposant des dysfonctionnements hormonaux indépendants.
Toujours est-il que le comportement anorexique a repris et s’est
amplifié au fur et à mesure que la sortie de l’hôpital se rapprochait.
Le projet du service de pédiatrie était de diminuer progressivement le
gavage en augmentant l’alimentation orale, d’augmenter aussi la durée
des permissions, et de trouver des solutions d’aide à l’extérieur.
À chaque nouveau pas dans cette direction, l’anorexie s’aggravait.
La dimension phobique de celle-ci était maintenant évidente. La
cuillère et la nourriture, très anxiogènes, étaient évitées par tous les
moyens, de même que certains comportements d’insistance de la mère.
Le gavage gastrique reste efficace à l’hôpital mais, pendant ses permissions, Nina reperd systématiquement le poids gagné, alors que la
mère essaie de la bourrer.
Elle va mettre de plus en plus de conditions à la sortie de l’hôpital :
que Nina n’ait plus du tout de gavage, qu’elle sache marcher, qu’elle
parle, avoir la certitude qu’elle ne restera pas handicapée. La mère
refuse tour à tour une nouvelle hospitalisation à domicile, une entrée en
pouponnière et la crèche à temps partiel.
L’allongement des permissions est freiné de la même manière. La mère
ramène Nina à l’hôpital plus tôt que prévu, dès qu’elle perd quelques
grammes, ou lorsqu’elle croit lui avoir fait mal, témoignant ainsi d’une
vive phobie d’impulsions agressives.
La mère a maintenant la hantise qu’on arrête le gavage. Sans lui, elle
craint de ne pas pouvoir s’empêcher de refaire du forcing alimentaire,
révélant, au passage, que c’est ce qu’elle avait fait à l’arrêt du gavage à
cinq mois.
Pendant cette même période, Nina me réclame systématiquement le
jouet ou le feutre qui semble mis à l’écart. Une fois que je le lui donne,
elle m’en réclame un autre pouvant sembler à son tour relégué. Comme
je rapprochais ce jeu de l’angoisse des retours à l’hôpital, les parents ont
pu retrouver d’autres situations où Nina avait peur d’être abandonnée.
Ils n’en ont pas moins continué à se livrer à chaque fin de séance au
jeu cruel de faire semblant de l’abandonner dans mon bureau. « Au
revoir Nina, on te laisse ici », la taquinaient-ils. Elle se paniquait et pleurait. Alors que la sortie de l’hôpital est différée plusieurs fois et que Nina
souffre beaucoup à chaque retour de permission, le jeu ne fait que s’amplifier.
Les parents ne s’amusent pas seulement de sa crainte de l’abandon.
Lorsqu’une phobie d’un animal apparaît, ils s’amusent à la déclencher.
Ou encore le père dit à Nina : « va voir maman !» en faisant mine de la
mettre dans les bras de celle-ci, mais en la retirant au dernier moment,
ce qui la fait pleurer. Les parents jouent aussi à agiter des objets sous son
nez avant de les faire disparaître.
Un sommet dans le sadisme du jeu de l’abandon dans mon bureau
sera atteint à la séance qui précède son retour à la maison.
De la sortie de l’hôpital à la nouvelle hospitalisation
Dès la sortie de l’hôpital à quatorze mois, l’anorexie de Nina va
reprendre de plus belle. La mère fait échouer une entrée en crèche. Elle
se plaint que Nina ne mange pas, qu’elle ne marche pas, qu’une poussée
dentaire et une angine lui coupent l’appétit, qu’une « gastro-entérite »
l’empêche de prendre du poids. À l’évidence le manque d’appétit s’accompagne d’un rejet anxio-phobique de toute nourriture par voie orale.
La mère ne pense qu’à la nourrir. Elle ne sera tranquille, me dit-elle, que
lorsque Nina aura un kilo de trop, et tout est prétexte à essayer de lui
enfiler une cuillerée de quoi que ce soit.
Dans nos séances, Nina joue en m’aidant à nourrir un poupon, même
lorsque je fais jouer à celui-ci le rôle d’un enfant qui refuse la nourriture. Un jeu où j’incite la mère à jouer avec nous dégénère lorsqu’elle se
met à faire le forcing auprès du poupon avec le faux biberon. Nina,
angoissée, détourne la tête et se met à pleurnicher, reprenant son comportement anorexique.
Il ne faut pas un mois pour que Nina, très amaigrie, soit de nouveau
hospitalisée dans un état très grave. Pour la mère, l’amaigrissement est
dû aux maladies. Le diagnostic pédiatrique est celui d’une entéropathie
en rapport avec une aggravation de l’intolérance aux protéines de lait de
vache. Le refus de nourriture, évident, est minimisé par tous au profit
d’autres causes dont je ne conteste pas qu’elles aient pu jouer un rôle.
C’est à la veille du départ en vacances d’été que Nina est réhospitalisée et je pense que cette date a été déterminante. La mère ne pouvait
pas se représenter des vacances avec Nina loin de l’hôpital auquel elle
attribuait une fonction protectrice fondamentale.
Une rechute gravissime de l’anorexie à 15 mois
Les parents sont partis sans elle, mais ont fait des navettes entre leur
lieu de vacances et l’hôpital. L’état de Nina est devenu gravissime et l’issue a failli être fatale selon l’équipe. L’anorexie était totale, le gavage
était en échec aussi et l’ampleur de l’amaigrissement a conduit à la pose
en urgence, pour la quatrième fois, d’un cathéter veineux central. Nina
a très mal supporté cette nouvelle hospitalisation pendant laquelle elle a
fait une dépression très sévère et une septicémie.
À la première séance où elle revient, elle a peur de moi comme d’un
étranger menaçant. Par la suite, elle recommence à jouer avec moi, mais
lorsqu’il est question de donner un biberon au bébé, l’angoisse resurgit,
semblant ainsi déplacée du visage de l’étranger à la nourriture maternelle.
Le cathéter se bouche à nouveau, il faut le retirer et remettre en
œuvre un gavage gastrique. Nina reste très déprimée à l’hôpital mais pas
à la maison où elle est de nouveau insomniaque et refuse toute nourriture.
Elle va rester dans un état critique de quinze à dix-sept mois, âge où
commence une très lente amélioration.
Quelques mouvements ultérieurs de la psychothérapie
Cette amélioration a coïncidé avec une lente mobilisation des positions
maternelles dont il ne m’est possible, ici, que de donner un bref aperçu.
J’ai pu faire prendre conscience à la mère que l’angoisse transitoire
de Nina devant mon visage devenu étranger ou au moment de quitter
mon bureau témoignait de sa peur d’être abandonnée.
La mère va se saisir de ce thème pour me parler de sa propre angoisse
au moment de l’entrée de son fils à la grande école. Elle-même n’est
entrée à l’école qu’à six ans, ce que sa mère a vécu comme un arrachement. Par la suite, elles n’ont jamais cessé de vivre ensemble, même
après le mariage.
Parallèlement à ce mouvement, Nina développait dans ses jeux de
nouveaux moyens de maîtrise de la menace d’abandon, notamment par
le retournement de la passivité en activité : c’est elle qui abandonnait
pour tenter de se prémunir contre le risque d’être désinvestie, ce que je
fais remarquer à la mère.
À propos de l’abandon, le fil associatif va se poursuivre. Il permettra
de faire resurgir un secret concernant un abandon d’enfant dans la
famille. Il conduira ensuite à la mort de sa propre mère, mais pour révéler à quel point cette perte est déniée. La seule douleur dont elle parle est
celle qui provient du fait que Nina n’a pas la force de sa mère. Va apparaître que ce terme désigne une toute-puissance provenant de l’incorporation de nourriture. Cette femme serait devenue volontairement obèse
pour reconquérir son mari qui menaçait de la quitter pour une femme
plus grosse qu’elle.
La mère de Nina se souviendra avoir fait un chantage à l’anorexie
lorsqu’elle était enfant, sans, toutefois, être passée à l’acte.
L’amaigrissement mais aussi le retard statural de Nina vont devenir
considérables : – 4 déviations standard pour le poids, – 3,5 déviations
pour la taille.
Elle devient de plus en plus phobique. Elle ne marche qu’à vingt-deux
mois, mais est en avance pour la propreté. Des identifications bisexuelles
plutôt précoces s’expriment d’abord par un intérêt très vif pour le
maquillage, puis pour les revolvers. La mère affirme alors ne faire
aucune différence entre ses enfants, au point de leur offrir le même
jouet, comme ses parents ne faisaient aucune différence entre son frère
et elle. Mais cette dénégation finira par tomber pour révéler l’immense
blessure qui s’est constituée chez elle du fait qu’ils privilégiaient ce garçon tant attendu.
Dès lors, il devient plus clair qu’en exprimant sa crainte que le retour
de Nina à la maison puisse nuire à son fils, elle cherche, en fait, à protéger celui-ci de la haine qu’elle a pu concevoir pour son propre frère.
Elle interpose Nina en lui assignant un rôle de pare-excitations.
Ces moments féconds de la thérapie sont peu nombreux, le discours
de la mère étant pour l’essentiel consacré au poids. Elle a une inquiétude
spéciale la veille des retours de permission, par exemple que Nina fasse
des selles trop abondantes, alors qu’elle va être pesée à son arrivée à
l’hôpital.
Dans ses jeux, Nina montre toujours une grande volonté de s’autonomiser et à la maison, au moment de manger, elle dit maintenant « toute
seule ». « Elle veut être indépendante à mort », traduit la mère.
Nina prend un grand plaisir à jouer avec moi à nourrir le bébé au
biberon. Quand elle me voit jouer le rôle d’une mère refusant de donner
à manger à son bébé, elle a un moment de sidération, mais finit par ne
plus vouloir quitter ce rôle de mère affamant son bébé.
Au moment de sa sortie de l’hôpital, à vingt-deux mois, ce jeu cesse et
elle cherche au contraire à éviter toutes les situations de conflit autour de
l’alimentation. Elle est encore très anorexique et on lui laisse son cathéter en place par précaution. Sa phobie des médecins devient très importante.
L’angoisse qu’on la désinvestisse va s’accroître, avec une recrudescence du jeu de réclamer le jouet rangé à part. Je fais le lien entre cette
identification et le jeu des parents (« Nina, on te laisse ici !») pour leur
montrer qu’ils cherchent à se défendre de leur perception de cette
angoisse. Je ne serai pas plus explicite sur le caractère sadique et mortifère de ce jeu.
Dès lors, celui-ci va s’arrêter.
L’anorexie a cessé dans un contexte où les phobies devenaient de plus
en plus importantes. Nina ne voulait plus se coucher et elle a commencé
à faire diversion en demandant à manger. Le fait que Nina se nourrisse
ne va pas calmer l’acharnement de la mère qui la gave jusqu’à la faire
vomir. Elle se dit culpabilisée, mais paraît surtout catastrophée de lui
avoir fait perdre ainsi quelques grammes.
Nina continuant à manger, une période de transfert positif aussi bien
de la mère que de l’enfant va commencer. La mère trouve que le trajet
pour venir est une promenade agréable, et je deviens pour elle un personnage paternel étayant, aimant certainement « les grosses » et qui aimerait sans doute que Nina grossisse plus vite.
On enlève le cathéter à vingt-quatre mois, ce qui angoisse beaucoup la
mère. Elle recommence probablement le forcing alimentaire mais n’en
parle pas. Une nouvelle aggravation s’ensuit mais plus modérée. Nina
refuse de manger, ce que la mère attribue à une affection ORL. Elle fait
une chute dans le bureau, se console avec une tétine et finira par s’endormir dans les bras de sa mère. Je fais remarquer à celle-ci qu’elle
refuse la purée, mais pas la tendresse. Elle me répond que ce n’est pas la
tendresse qui la nourrira.
Elle revient à la séance suivante après avoir médité notre échange et
dit avoir cessé son forcing. Je m’aperçois que, dès que la tétine tombe,
elle la remet d’office dans la bouche de Nina qui ne demande rien. Compulsion qui semble se substituer à celle de l’alimenter à toute heure.
Il va apparaître que les conduites de forcing sont permanentes chez la
mère et qu’elles s’expriment dans d’autres domaines.
Elle a le même acharnement lorsque Nina a une période transitoire de
cauchemars et d’insomnies. Bien que tous les médecins consultés refusent la prescription de somnifères, la mère ne peut pas renoncer.
Dans ces cas-là, tout se passe comme s’il s’agissait d’une question de
survie. Le raisonnement n’a plus prise.
Pour moi, cet automatisme de répétition qui la meut témoigne d’un
état traumatique.
Il va être possible de retrouver celui-ci à d’autres moments de sa vie.
L’évocation de son combat pour avoir un enfant révèle un acharnement
proche du forcing alimentaire ultérieur. Elle ne pensait plus qu’à cela, de
plus en plus envahie au fur et à mesure de ses onze fausses couches. Sa
demande de soins à l’hôpital et d’examens médicaux a été en tous points
comparable à celle qu’elle aura plus tard pour l’anorexie de ses enfants.
Elle était d’autant plus blessée, malgré le soutien apporté par sa
mère, que ses sœurs ne cessaient de procréer.
Lorsque je lui dis que, pour Nina, c’est de l’hôpital qu’elle attend ce
rôle pare-excitant joué par sa mère auparavant, lui reviennent plusieurs
souvenirs où sa mère tenait le rôle de médecin pour elle.
Plus tard, je rapprocherai son vécu désastreux des fausses couches et
plus généralement des attentes déçues en série, de sa place de dernière
d’une série de filles alors que ses parents attendaient un garçon.
Il apparaît ensuite que, dans l’esprit de la mère, un manque d’appétit pourrait signifier le premier signe d’une cachexie. Elle lutte contre le
dépérissement de Nina en la bourrant, mais à chaque bouchée elle
semble poursuivre aussi la lutte contre le dépérissement de sa propre
mère. Ce point va s’éclairer quand il apparaîtra qu’il s’agit de ne pas
être accusée de ce dépérissement.
A contrario de ces éléments, un fonctionnement plus opératoire se manifeste par la place prise par le quantitatif. C’est ainsi que la mère, obnubilée par le nombre de calories ingurgitées par Nina, tente de substituer aux
pâtes qu’elle mange sans problème des repas entièrement constitués de
purée, parce que les quantités de calories y seraient plus importantes. Elle
passe aussi son temps à se fixer des objectifs à court terme, par exemple que
Nina atteigne 9,350 kg tel jour, puis 9,400kg le lendemain.
Selon la mère, qui conduit souvent sa fille aux urgences, elle continue
à refuser de manger. Il y a bien de nombreux incidents somatiques et la
réintroduction du lait échoue, mais la gaieté de Nina dans les séances et
le plaisir qu’elle prend dans ses jeux semblent démentir les propos catastrophistes de la mère.
Tous les moyens sont bons pour que Nina mange. Comme elle semble
mieux manger quand elle a peur, la mère lui raconte des histoires de
loups au moment des repas et fait téléphoner une amie qui se fait passer
pour une sorcière. Régulièrement, elle termine les repas en lui faisant
avaler la nourriture de force.
Nina va trouver la solution de se raconter elle-même, à table, ces histoires qui l’effrayaient peu auparavant, ce qui contraint la mère, toujours en quête d’efficacité, à attendre avec sa cuillère, parce que, quand
on parle, on ne peut pas manger.
Je relie ces événements à ceux qui se déroulent dans mon bureau où
Nina montre le même besoin de maîtriser par une reprise active ce
qu’elle a vécu passivement. Cette nouvelle intervention de ma part va
permettre que la pression exercée par la mère au moment des repas se
relâche. Elle la laisse enfin manger seule de petites quantités.
Nina, qui a maintenant trois ans, va dès lors continuer à manger,
mais surtout ce qu’elle ingurgite va lui profiter. Elle grossit, grandit et
rattrape son décalage jusqu’à le réduire à un écart-type. La mère, pourtant, me dit qu’elle la voit toujours très maigre.
Nina prend de plus en plus de plaisir, dans ses jeux avec des poupées,
à s’identifier à une mère qui s’occupe de ses bébés et qui leur donne à
manger. La réintroduction du lait se fait avec succès, ce que la mère
attribue à la diminution de son angoisse.
Nina continue à faire de grands progrès, avec la particularité de toujours vouloir tout faire par elle-même.
Cette évolution a coïncidé avec deux changements importants chez la
mère.
C’est maintenant à elle-même et non plus à sa mère qu’elle compare
Nina, et sa déception porte sur le fait qu’elle ne lui ressemble pas plus.
Je pense, à ce propos, que la thérapie, en révélant le rôle que sa mère a
pu jouer dans leur incapacité commune à se séparer, a eu pour effet une
désidéalisation de celle-ci et moins d’entraves au travail de deuil.
Le deuxième changement : si la mère va toujours aux urgences des
hôpitaux, ou voir de nombreux médecins, c’est maintenant pour elle-même. C’est elle, maintenant, qui subit quantité d’examens, persuadée
d’avoir un cancer. L’inquiétude permanente pour le corps de Nina s’est
mutée en une inquiétude pour le sien, une vive angoisse hypocondriaque.
Tel était le prix du relâchement de la pression qu’elle exerçait sur l’alimentation de Nina.
Anorexie et mentalisation
L’anorexie est apparue si tôt dans la vie de Nina qu’on pourrait la
qualifier de néonatale. Mais cette anorexie a pris plusieurs formes. Selon
moi, Nina, née petite mangeuse, développe une anorexie d’abord par
manque d’appétit qui semble rapidement faire partie d’un tableau
dépressif très précoce qui, à cet âge-là, est sans doute plus à comprendre
comme une sidération de la pensée préforme d’une dépression essentielle, que comme une dépression objectale classique.
L’anorexie prend ensuite un caractère de refus et d’opposition et
devient plus radicalement anxio-phobique, virage qui est patent au
5e mois, et qu’il faut mettre en rapport avec les avatars de la différenciation du moi et de l’objet.
Habituellement, l’apparition de l’angoisse de l’étranger fournit un
contre-investissement nécessaire au maintien du refoulement d’un fantasme très global mais déjà triangulé concernant la disparition de la
mère, au moment où se constitue un objet séparé et un moi capable de
penser la perte de celui-ci. Ce processus aboutit à une séparation entre
familier et étranger, structurante pour l’enfant.
Le fait que chez un nourrisson anorexique l’angoisse ne porte pas
sur le « non-mère », mais s’arrête en quelque sorte en chemin, sur la
nourriture, témoigne d’un ratage de ce mouvement organisateur. La
mère elle-même, via sa nourriture, reste anxiogène et vécue comme destructrice. Le nourrisson ne réussit pas à détacher d’elle la projection de
ses manifestations destructrices primaires, et le processus de clivage
décrit par Melanie Klein entre bon et mauvais objet ne se fait pas.
Je conçois le refus de nourriture à la fois comme une tentative de l’enfant d’expulser vers l’extérieur sa propre pulsion de mort, et comme une
tentative pour supprimer l’investissement placé en cette mère trop anxiogène, et ce, d’une façon partielle, à travers sa nourriture.
La conduite déviante se substitue à l’activité psychique, au refoulement qu’elle court-circuite. Elle s’oppose aussi bien à l’incorporation de
la nourriture maternelle qu’à l’introjection de représentations concernant la mère. Ce en quoi ce comportement anorexique s’oppose à la pensée, à la mentalisation. S’il s’accompagne de troubles somatiques dont il
fait sans doute le lit, c’est parce qu’il est en lui-même une entrave à la
mentalisation.
La machinerie médicale, qui tend à répéter le mode de nutrition du
fœtus par le cordon, supprime cet instinct de conservation essentiel
qu’est la faim, et on peut se demander ce qui va tenir lieu d’expérience
de satisfaction d’un besoin chez Nina, alors que ce temps constitue un
préalable indispensable à la représentation par l’hallucination. La
recherche de cette satisfaction étant d’emblée perturbée, c’est la
recherche d’une décharge qui va s’y substituer.
L’ensemble mère-machinerie empêche l’élaboration fantasmatique, et
je pense que les fantasmes décrits par les kleiniens en termes de sadisme
oral, d’introjection de l’objet et de réintrojection de ce qui a été projeté
ne se mettent pas en place du fait des circonstances.
Toute l’évolution psychique de Nina est marquée par un refus massif
de la passivité en tant que position pulsionnelle. C’est, pour moi, un
point essentiel : être nourrie passivement par l’objet maternel actif ou
par la machinerie qui en tient lieu semble ne pouvoir apporter qu’un
nouveau trauma provoqué par la nature de l’investissement maternel, et
c’est ce trauma permanent qui devient persécutant. Le désinvestissement
de l’objet maternel actif devient pour Nina un impératif, la conduisant
notamment au développement prématuré de conduites d’autonomie,
comme c’est déjà évident à onzemois lorsque je fais sa connaissance.
Quant aux processus somatiques en cause dans la mauvaise assimilation des aliments, ils résultaient soit d’une allergie aux protéines de lait
de vache, soit d’un trouble de l’hormone de croissance. Dans l’un ou
l’autre cas, je pense, en accord avec la théorie psychosomatique de
Pierre Marty, qu’ils ont été favorisés par un débordement des capacités
de mentalisation dont la dépression précoce est sans doute le révélateur.
La part maternelle
J’ai peu parlé de la personnalité du père. Au premier plan est apparu
son rôle dans les taquineries de fin de séances, et par conséquent son
sadisme inconscient. Il a cherché à ne pas trop s’exposer dans le traitement, mais celui-ci n’aurait probablement pas pu avoir lieu sans sa participation.
La mère se révèle incapable de s’adapter aux jeux qui préfigurent le
jeu de la bobine. Elle est plus en relation avec l’enfant imaginaire auquel
elle n’a pas renoncé qu’avec la petite fille bien réelle.
L’enfant idéale, pour elle, doit être grosse, et tous les messages qu’elle
adresse à Nina, dans quelque registre qu’ils soient, véhiculent cette
injonction : « mange !». L’atteinte de son narcissisme se chiffre en kilos
manquants chez sa fille.
Le combat contre l’amaigrissement de son enfant est confondu avec le
combat contre la cachexie de sa propre mère. Pour assurer le déni de la
perte de celle-ci, elle se lance dans la fabrication mégalomaniaque d’un
substitut fétiche. « Mange pour qu’elle ne meure pas !» Le prix aurait pu
en être la mort de Nina en tant que sujet.
Mais lorsque toute l’énergie, tous les efforts de la mère sont tendus
vers la prise d’une cuillère supplémentaire, je ne pense pas que le mécanisme en cause puisse être réduit à une défense maniaque contre un processus mélancolique.
Ce que je trouve le plus saisissant dans cette injonction maternelle perpétuelle c’est moins le registre du sens ou des significations qu’elle véhicule, que sa nécessité économique. La mère est bien une « esclave de la
quantité ». Son psychisme est rempli de cette pensée unique : « toujours
plus », sans que ce soit jamais suffisant. La répétition n’est, chez elle,
qu’une forme de sidération de la pensée. Elle ne parle que de chiffres de
pesée, de grammes perdus ou retrouvés, du nombre de cuillerées avalées,
de quantités de fèces perdues. Son fonctionnement psychique, quasi opératoire, est entièrement tourné vers des objectifs à court terme.
L’enveloppe corporelle, la corpulence, doivent servir de pareexcitations, et à défaut, il faut que ce soit l’hôpital qui en tienne lieu. Tout
comme il doit pallier la défaillance de son propre pare-excitations et remplacer sa propre mère.
La crainte de ne pas pouvoir tenir un rôle maternel a été décuplée par
onze fausses couches. Comment arriver à garder un enfant vivant quand
tant de projets d’enfants ont avorté ou sont mort-nés ?
L’état traumatique généré par ces fausses couches, si minimisées au
début, ne s’est vraiment révélé dans toute sa pathogénicité qu’à la fin de
la thérapie.
Nina au faible appétit, si peu « forte », a suscité l’équivalent d’une
menace imminente de douzième fausse couche. Il fallait la sauver en la
suralimentant. En nourrissant Nina, c’est la perception cauchemardesque du dépérissement de ses fœtus insuffisamment « forts » que la
mère a tenté de mettre à l’écart, condensée au dépérissement de sa
propre mère dans sa cachexie terminale.
Composante iatrogénique
Il est probable que le faible appétit de Nina à la naissance fait partie
de ses particularités constitutionnelles, de son équipement d’origine. Il
aurait dû évoluer vers une résolution complète. Si tel n’a pas été le cas,
c’est vraisemblablement du fait de facteurs iatrogènes surajoutés par les
traitements médicaux traumatisants et les très longues hospitalisations.
Les problèmes posés par ces interventions pédiatriques sont qu’elles
ne prennent en compte que des besoins physiologiques théoriques,
qu’elles s’attaquent directement au symptôme par des moyens physiques
en niant toute participation psychologique, et ce au détriment de la mise
en œuvre d’une aide psychothérapique urgente.
Le gavage permanent et la nutrition par voie veineuse ont supprimé la
faim en tant que besoin physiologique, en déréglant cet instinct de
conservation fondamental.
Cependant, l’échec des soins médicaux n’a peut-être pas été total,
dans la mesure où le caractère d’intrusion des fibroscopies et des poses
de sondes gastriques a sans doute finit par conduire aussi à leur hypersexualisation en devenant équivalents à l’exercice d’une violence et de
viols contre lesquels la petite Nina a dû se défendre par le refus d’ingurgiter. L’activité fantasmatique qui a pu se développer à propos de ces
actes a peut-être favorisé une issue plus psychique.
L’hypothèse d’une action combinée de la mère et des soins médicaux
conduit à discuter d’un syndrome de Münchhausen par procuration. Je
le fais avec réserve, parce que la notion de pathologie factice qui en est
l’une des caractéristiques me semble inappropriée pour parler d’une
anorexie, S’il y a un intérêt au rapprochement avec cette entité clinique,
il se trouve, à mon avis, dans la notion que certains « demandeurs
d’aide » qui cherchent souvent à faire hospitaliser leur enfants pratiquent ainsi une forme de maltraitance.
L’enfant organe hypocondriaque de sa mère
Le plus étonnant, pour moi, dans cette thérapie, a été de constater
qu’au moment même où la mère relâchait enfin son surinvestissement
anxieux du corps de Nina, elle reportait son anxiété sur son propre
corps.
Le corps de Nina a été, pour la mère, comme l’un des organes de son
propre corps générateurs d’angoisse hypocondriaque sur lesquels elle a
porté une attention excessive, les ressentant comme douloureux et abîmés. Elle a fait le siège de l’hôpital dans l’attente d’interventions susceptibles d’extirper la cause de son mal, localisé d’abord dans le corps de
son enfant, avant de l’être dans le sien.
On doit rapprocher, ici, cette position hypocondriaque de la mère qui
cherche à excorporer un mal en elle, comme s’il s’agissait d’une introjection menaçante ayant été avalée, et le refus de sa fille d’ingérer et
d’incorporer quelque aliment que ce soit.
Nina semble prise dans une régression maternelle à un fonctionnement qui tend à restaurer l’unité mère-fœtus.
Mais cette régression conduit inexorablement la mère au vide laissé
par toutes ses grossesses inabouties.
Elle n’a perçu, en Nina, qu’un nouveau fœtus fatalement en train de
mourir de faiblesse, et cette perception a activé la névrose traumatique
en relation avec les raisons restées mystérieuses pour lesquelles elle n’a
pas pu supporter tant de fœtus.
C’est cette névrose traumatique que je pense à l’œuvre dans la compulsion irrésistible et démesurée de la mère à remplir un vide au niveau
de la bouche de Nina. Chaque répétition du comportement maternel a
certainement fait subir une répétition traumatique à l’enfant. De son
côté, Nina vomissant et excorporant jusqu’aux sondes et cathéters est
devenue une sorte d’avortement permanent répétant et entretenant l’état
traumatique de sa mère.
Une évolution va avoir lieu chez la mère que je résumerais schématiquement par cette formule : « il vaut mieux une hypocondrie qu’une
névrose traumatique ». Car, pour la mère, tenter de traiter sur un mode
hypocondriaque le trauma si insoutenable pour elle, c’est tenter de remplir le vide représentatif résultant de ce trauma en se redonnant par projection sur le corps un objet interne.
Cette démarche, qui s’accompagne d’un repli narcissique de la libido
objectale, aurait pu conduire à un désinvestissement général des relations objectales, mais l’investissement de la relation psychothérapique a
pu entraver ce mouvement.
Le changement, chez la mère, s’est produit parce qu’elle a pu, au fil
des séances, parler à un analyste à l’écoute, chez qui elle a fait naître des
affects, des représentations et des mouvements identificatoires.
Niée dans son individualité psychique par sa propre mère, elle a pu
devenir le sujet de son histoire, et laisser ainsi à sa fille la possibilité de
devenir sujet de la sienne.
[1]
Ce texte, que le comité de rédaction a souhaité faire figurer dans ce numéro, est, à l’origine,
celui d’une conférence dans laquelle j’ai voulu exposer comment je conçois une pratique psychanalytique avec des bébés et leurs parents (conférence à la Société européenne de psychanalyse de
l’enfant et de l’adolescent (SEPEA), Paris, 23 mars 2001). Ce texte n’a pas été modifié, à l’exception
de son titre qui était initialement : « Psychothérapie de la triade dans un cas d’anorexie néonatale ».