2002
Revue française de psychosomatique
Hypocondrie et érotisme
Hélène Troisier
51 boulevard Beauséjour 75116 Paris
Une symptomatologie hypocondriaque survenue au cours d’une cure au début
marqué par une intense angoisse traumatique en a dénoté le sens transférentiel. Le travail
analytique a permis de laisser émerger la fantasmatique sado-masochiste que masquait le
discours sur la souffrance du corps. Les représentations érotiques d’échange avec un
autre corps avaient été proscrites du fait de leur dimension homosexuelle et de la culpabilité liée à la destructivité.Mots-clés :
Hypocondrie, Érotisme, Masochisme, Destructivité, Homosexualité, Grossesse.
Hypochondriacal symptomatology occurring in the course of an analysis
marked at the onset by intense traumatic anxiety revealed the transferential meaning.
Analytical work enabled the sado-masochistic fantasies to emerge which had been masked
by the discourse on the suffering of the body. Erotic represtations of exchange with another body had been proscribed due to their homosexual dimension and to feelings of guilt
linked to destructivity.Keywords :
Hypochondria, Eroticism, Masochism, Destructivity, Homosexuality, Pregnancy.
Eine hypochondrische Symptomatologie, welche im Verlauf einer
Kur, deren Beginn von einer intensiven traumatischen Angst geprägt war, aufkam, hat
deren Uebertragungssinn erklärt. Die analytische Arbeit hat es erlaubt die sadomasoschistischen Phantasien aufkommen zu lassen, die sich hinter dem Diskurs des leidenden
Körpers verbargen. Die erotischen Vorstellungen des Austausches mit einem anderen Körper waren verbannt worden wegen ihrer homosexuellen Komponente und des an Destruktivität gebundenen Schuldgefühls. Schlagwörter :
Hypochondrie, Erotik, Masochismus, Destruktivität, Homosexualität, Schwangerschaft.
Durante una cura marcada al principio por una intensa angustia traumática,
que denotó el sentido transferencial, apareció una sintomatología hipocondriaca. El trabajo analítico permitió la emergencia de fantasmas sadomasoquistas que escondlan un
discurso sobre el sufrimiento del cuerpo.Las representaciones eroticas de cambio con otro
cuerpo fueron proscritas por su dimensión homosexual y por la culpabilidad unida a la
destructividad.Palabras claves :
Hipocondría, Erotismo, Masoquismo, Destructividad, Homosexualidad, Embarazo.
Je me propose d’envisager la problématique de l’hypocondrie sous un
angle très spécifique, celui de la survenue d’un épisode d’angoisse hypocondriaque en cours d’analyse, dont je vais essayer de montrer qu’il a
été un moment charnière entre une angoisse traumatique et son évolution
vers une relation perverse sadomasochiste. Le développement plus tardif
et plus directement œdipien ne sera pas relaté dans ce travail.
Clémence est une jeune femme qui avait vingt-six ans lorsqu’elle s’est
présentée à moi. Longue et mince, elle entra dans la pièce et m’a sourit
délicatement, sourire qu’elle m’offrira tout au long de l’analyse quels
que furent les orages affectifs qu’elle traversa. Elle était venue demander
une aide, ne pouvant plus supporter l’intensité de son angoisse depuis
que son chef de service, Geneviève, avait choisi une autre jeune femme
pour la seconder alors que jusqu’à présent elle se percevait comme
l’unique objet de ses attentions. Clémence a quitté le service en question
pour en rejoindre un autre qui lui paraissait affectivement plus paisible,
mais le sentiment d’avoir été injustement abandonnée nourrissait son
angoisse. Cette relation passionnée, chargée de violence et de déception,
alimenta très longtemps les séances en des termes qui ne laissaient apparaître aucune association hors du vécu actuel. La dimension homosexuelle était déniée, et Clémence cherchant à me convaincre affirmait :
« Je ne suis pourtant pas homosexuelle. »
Au cours des entretiens préliminaires à l’analyse (j’hésitais à proposer ce mode de prise en charge), Clémence m’avait « mise au courant » de
sa constellation familiale : sa mère était le pivot de la famille et elle entretenait avec elle une relation de grande proximité– « je lui dis tout»–,
signant ainsi l’intensité de leur lien. Son père semblait absent de ses préoccupations et n’apparaissait que par cette négation : « je ne pense
jamais à lui. C’est un inconnu… » Elle était issue d’une famille aisée,
l’aînée d’une sœur et d’un frère de sept ans plus jeune qu’elle dont elle
parlera souvent, le considérant comme son enfant.
Pour fuir la relation avec Geneviève, elle avait fait, récemment, un
court séjour en Angleterre, y avait noué une relation sentimentale
« romantique »avec un jeune Américain. Elle relatait également que
durant son adolescence elle avait éprouvé « un amour » très intense pour
son parrain, un ami de ses parents.
Je garderai ce fil œdipien en tête pendant les longs moments de
découragement devant ma difficulté à faire évoluer un processus analytique.
Elle avait mentionné rapidement qu’entre sa rupture avec Geneviève
et son départ en Angleterre, elle avait eu un épisode d’anorexie, qu’elle
présenta comme sans importance.
Lors de ces premiers temps de nos rencontres, elle me fit part également, sur un ton léger, d’une rêverie consciente à laquelle elle faisait
appel « lorsqu’elle veut se faire plaisir et que les choses sont trop angoissantes par ailleurs : elle imagine qu’elle est enceinte et alors elle est heureuse». Je saurai plus tard que cette représentation était le contenu de
sa fantaisie masturbatoire.
Elle mentionna également qu’elle avait tenté d’entreprendre une analyse quelque temps avant de venir me voir. Elle avait rencontré une autre
analyste, mais l’entretien l’avait angoissée : elle avait eu le sentiment de
se trouver face à une sorcière prête à la dévorer. Elle ne donna pas suite
à cette entreprise.
Je notai évidemment la massivité de l’angoisse, le manque de fluidité
entre le vécu actuel et une quelconque réminiscence du passé. Je notai
également les troubles alimentaires associés à la représentation de la
crainte de dévoration ainsi que les nombreux objets homosexuels
(Geneviève, le choix des analystes, etc.) qui avaient jalonné son itinéraire
jusqu’à moi. Tous ces éléments laissaient présager d’une relation à la
mère qui, selon les termes de Freud, était encore très « en connexion avec
l’héritage archaïque ».
Les premiers temps de la cure s’écoulèrent sans qu’un travail associatif et encore moins élaboratif aient eu lieu. Néanmoins, Clémence
venait régulièrement à ses séances, me souriant à chaque fois qu’elle
entrait ou sortait de mon bureau.
Elle parlait abondamment. Ses paroles étaient sous-tendues par des
émotions qu’elle avait de la peine à contenir. Les évocations répétitives
de ce qui s’était passé avec Geneviève étaient entrecoupées par celles de
moments de sensations de vide. Elle me disait alors qu’elle se sentait
plate et sèche, ceci contrastant avec l’expression de son désir d’avoir,
pour être heureuse, le ventre rempli par un enfant.
Je me suis souvent questionnée dans les débuts de cette cure sur la
pertinence de l’indication d’analyse. Pourrais-je un jour faire surgir
quelques rejetons de refoulement ou bien les clivages étaient-ils trop solidement ancrés ?
Clémence rejetait toute intervention évoquant un transfert. Elle se
défendait de tout sentiment à mon égard et ne reconnaissait que ma
« bienveillance ». Sa crainte d’un transfert homosexuel transparaissait
dans sa crainte que je puisse vivre seule. Elle avait remarqué parmi les
noms qui figuraient à l’entrée de l’immeuble que j’étais certainement
mariée. « Je n’aurais pas supporté que nous puissions être toujours
seules ensemble. » La perspective d’une fusion augmentait son angoisse et
sa régression l’emmenait vers la dépersonnalisation. Elle se sentait,
alors, devenir petite, bizarre, habitée par une impression de vertige.
J’avais le sentiment de ne servir que de contenant à l’angoisse et de
réceptacle à ses évocations répétitives. Aucune association ne me permettait d’entamer cette cuirasse de paroles enroulées sur elles-mêmes qui
ne laissait aucune issue.
Un jour, Clémence m’annonça qu’elle avait rencontré un homme qui
travaillait dans le même lieu qu’elle et qu’elle en était devenue amoureuse. Comme toujours, elle parla de ce nouveau lien d’une façon allusive. Je sus seulement que cet homme avait des dons de sculpteur, qu’il
était marié et avait une petite fille. Les débuts de cette liaison furent idylliques, mais très vite Clémence fut envahie par une intense jalousie. Celui
qu’elle aimait était séparé de son épouse mais non divorcé et avait de fréquentes rencontres avec sa petite fille. Elle ne put supporter cette situation et devint vite très agressive avec lui.
LE PROCESSUS HYPOCONDRIAQUE
La jalousie atteignit son acmé quand un soir la femme du compagnon
de Clémence téléphona au sujet de leur fille. Quelques jours plus tard,
pour la première fois, l’angoisse de Clémence se focalisa sur son corps,
sur sa santé. Elle m’expliqua qu’elle ressentait une vive douleur localisée
dans un sein et qu’elle était persuadée qu’il s’agissait d’un début de cancer. Par là, débuta une longue période d’hypocondrie. Je fus amenée à
lui interpréter sa jalousie concernant la maternité d’une autre femme, ce
que Clémence reconnut. Clémence put la rapprocher de ses sentiments
éprouvés lors de son éviction de la relation avec la directrice de son
département. Pourtant, cette prise de conscience n’entama guère sa souffrance hypocondriaque.
J’avais le sentiment que Clémence était obligée de me protéger de
toute agressivité directe. Elle se plaignait de ce que je ne faisais rien pour
que la situation évolue, de la même façon qu’elle reprochait à son compagnon de ne pas divorcer, rendant irréalisable son désir d’avoir un
enfant de lui.
Par ailleurs, elle me suppliait quelquefois « d’arracher cette chose si
douloureuse qu’elle avait en elle ». Je notai l’importance de ce mouvement transférentiel. En effet, en me plaçant ainsi dans une position de
puissance sadique, Clémence engageait l’objet de sa souffrance hypocondriaque dans « l’arène du transfert ».
En même temps qu’elle me suppliait de faire cesser la souffrance, elle
invectivait son compagnon pour tenter d’obtenir le divorce. Elle maintenait le clivage entre les deux courants de son ambivalence. Comme elle
maintenait celui entre sa résistance à un transfert direct et le vécu du
transfert latéral.
Arrivant, un jour, silencieusement dans la salle d’attente (je n’avais
pas entendu la sonnette), Clémence m’entendit parler au téléphone et me
limer les ongles. Allongée, elle exprima pour la première fois qu’elle
découvrait un aspect inquiétant de moi : ma voix et mes ongles lui évoquaient une sorcière. Je pourrais lui faire du mal. Au mieux, j’avais les
griffes d’un chat. Animaux qu’elle déteste. Sa mère avait un chat, sau-rais-je bien plus tard, qui avait failli l’étouffer en montant sur elle dans
son berceau. Sa mère elle-même avait, disait Clémence, de dangereux
ongles très longs.
Survenu dans le cadre, cet incident eut des conséquences importantes :
mon image et celle de sa mère commencèrent à se désidéaliser. Une brèche
était ouverte dans la nécessité défensive de l’idéalisation de l’objet. De
nombreux rêves commencèrent à se manifester, signant ainsi par leur présence que le travail du préconscient était enfin possible. La figuration des
rêves permettait à Clémence d’exprimer la pulsion destructrice de son
ambivalence, même si pour l’instant seul l’effroi que la pulsion suscitait
était reconnu. Par exemple, elle rêve que des chats lui mordent l’anus et
elle imagine dans une grande angoisse que c’est ainsi que peut commencer
un cancer. Dans autre rêve, Geneviève est présente. Clémence entend une
femme hurler : Geneviève lui explique que c’est une femme qui ne peut
accoucher parce qu’elle est prisonnière d’un cancer de l’utérus.
Mais Clémence ne peut encore reconnaître la partie haineuse du lien
qu’elle entretient avec l’objet maternel et avec l’enfant anal de sa grossesse. Certains rêves étaient plus transférentiels mais elle en renie ce
sens. Elle rêva, une nuit, qu’elle était dans un berceau et qu’elle souillait
son lit (son divan). Elle manifestait sans doute l’agressivité anale envers
moi mais plus sûrement une crainte que je puisse vider son ventre plein
en lui demandant de me donner des mots. Peut-on voir ici une équivalence d’angoisse de castration ?
Je notai que certains contenus de rêves pouvaient se renverser d’une
position masochiste en position sadique.
Toutefois, c’est à partir de cette période que les associations de Clémence laissèrent émerger les prémices de souvenirs qui me permirent,
sur une très longue période et par petites touches, de reconstituer les éléments de son passé vécus traumatiquement.
Clémence cherche à se rassurer chez les gynécologues sur l’intégrité
de son corps. Elle découvre avec étonnement sur des gravures comment
est constitué l’intérieur de son corps féminin. Elle avait cru très tardivement que les enfants naissaient par l’anus. Ses rêves prennent une
tonalité anale ou orale. Dans l’un d’eux, sa mère mettait sa nièce (la fille
de son frère) dans une poêle et la faisait frire.
Les rêves de Clémence sont fréquents et, quoique très angoissants,
permettent un travail associatif et la levée de refoulements. Les équivalences enfant-pénis-fécès se profilent. « Je ne sais toujours pas à l’heure
actuelle comment naissent les enfants… on m’a souvent expliqué mais je
ne m’en souviens jamais, je me rappelle seulement qu’un jour, en jouant
sous les jupes de ma mère, j’ai vu un linge ensanglanté entre ses
jambes… c’était comme les couches des bébés pour les empêcher de
perdre leurs excréments… ».
Cette reviviscence ouvrait sur le travail de décondensation de son fantasme masturbatoire : bien qu’effectivement Clémence m’ait très rapidement, lors de nos premières rencontres, mise au courant de sa rêverie
diurne, ce n’est qu’à ce moment-là de la cure qu’elle put en relater le
contenu en son entier : elle imagine qu’elle est enceinte, ce qui accentue
son excitation mais le plaisir doit se manifester avant que l’accouchement ait lieu. La perte d’objet est ainsi évitée.
Clémence se demande par quelle association elle avait relié le plaisir
masturbatoire à une représentation de grossesse. Elle avait toujours
voulu avoir un enfant, mais elle a toujours eu peur de mourir en accouchant. Peur qu’en mettant un enfant au monde elle puisse perdre son
sang et en mourir. Ce n’est que bien plus tard dans le cours de l’analyse
que s’éclaireront les racines de cet effroi lié à la destruction lors d’une
séparation.
Bien que Clémence, à ce moment-là, ait pu reconnaître le lien entre
son agressivité (qu’elle n’hésitait plus à me manifester), son angoisse et sa
crainte du cancer, quoique toujours présente a minima, n’avait pas totalement disparu. Ma place transférentielle en tant qu’objet homosexuel
maternel ne s’éclairait pas encore.
Par contre les associations autour des rêves de grossesse et d’enfantement s’intensifièrent; son désir d’être enceinte et la violence vis-à-vis
de son compagnon se déployèrent : « Je lui arracherai un enfant», dit-elle. N’étaient-ce pas les mots qu’elle m’adressait évoquant l’angoisse liée
à la présence d’un cancer en elle ? Le désir d’enfant est ainsi en lien avec
la castration du géniteur et la culpabilité qui s’ensuit.
INVESTISSEMENT D’UN NOUVEL OBJET ÉROTIQUE
Clémence justifie la non-réalisation de ce désir d’enfant par « l’incapacité » de son compagnon d’assumer une paternité. Elle lui reproche
surtout de ne pas avoir une situation professionnelle stable (elle avait été
attirée par ses dons artistiques) et de ne pouvoir de ce fait subvenir aux
besoins d’un enfant. Pour pallier sa déception, elle commença à s’intéresser à d’autres hommes. Elle est attirée, surtout, par des hommes plus
âgés (entre autres, un ami de son père).
Un jour, son compagnon lui présente un de ses amis de dix-huit ans
plus âgé qu’elle. Lors d’une rencontre, seule avec cet ami, elle lui parle
d’elle et lui confie que la réalisation d’un de ses désirs les plus chers
serait d’avoir un enfant. La réponse, dans son invitation brutale : « je
vais t’en faire », déclenche la passion de Clémence pour cet homme, passion qui envahira pendant de longs mois sa vie quotidienne et bien sûr le
matériel des séances.
Dans un mouvement sadique, rationalisé par un souci de vérité, elle
avait mis son compagnon au courant de sa liaison avec son nouvel amant
(ne disait-elle pas, depuis toujours, tout à sa mère !).
La passion de Clémence emplissait ses pensées quotidiennes. Elle s’y
livrait entièrement, disait-elle. La relation qu’elle entretenait avec son
amant s’imprégnait de masochisme. Elle était totalement soumise à ses
désirs, acceptant de le rencontrer uniquement selon son bon vouloir et
consentant à être « battue » dans la mise en acte de scénarios pervers de
tonalité sadique-anale imposés par son partenaire. Elle aurait aimé, affir-mait-elle, que leurs relations sexuelles fussent plus tendres et ne se déroulent pas selon cette modalité, mais malgré « ce regret (!)» elle faisait la
découverte de nouvelles sensations procurées par son corps. Ce corps, qui
pendant de longs mois l’avait persécutée, était devenu un corps érogène.
Son état de dépendance amoureuse était sous-tendu par l’espoir que
se réalise son désir impérieux de vivre avec son amant et d’obtenir un
enfant de lui. L’enfant promis lors de leurs premières rencontres, promesse qui avait déclenché, je le rappelle, la cristallisation passionnelle.
Mais la réalité était tout autre : il ne renouvelait pas sa proposition du
premier jour et continuait à vivre avec une autre femme. De son côté,
elle ne pouvait envisager de quitter son compagnon.
Le désir de grossesse sur lequel s’était polarisé, jusque-là, toute l’angoisse attachée à la conflictualité de la pulsion destructrice autour d’un
objet partiel narcissique évoluait vers une autre modalité. La pulsion de
mort se liait avec Éros et se traduisait à travers des pratiques et des fantasmes masochistes.
Le désir d’un enfant de son amant ne suscitait plus aucune angoisse
de mort pour elle ou pour l’enfant, disait-elle. Elle pouvait envisager la
représentation de cette mort et la souffrance qui s’y rattacherait à condition que cet événement soit pris dans une fantaisie masochiste : « elle imaginait être enceinte de son amant et celui-ci lui demandant d’avorter, elle
s’y soumettait avec plaisir ».
Elle reconnaissait ouvertement qu’elle aimait être malheureuse. Ceci
n’était pas entièrement nouveau. Elle me raconta que durant son adolescence, quand elle était amoureuse de son parrain, elle était persuadée
que celui-ci l’aimait aussi. Mais il n’aurait pas fallu qu’ils se l’avouent
car dans ce cas elle aurait sacrifié son bonheur pour ne pas faire souffrir
la femme de l’homme qu’elle aimait. On voit bien comment déjà il lui fallait négocier son conflit œdipien sur un mode masochiste.
Clémence se complaisait dans ces évocations et parallèlement se plaignait de ne pas obtenir ce qu’elle désirait mais l’érotisation de la souffrance masquait la culpabilité. Elle ne mentionna plus jamais sa crainte
d’un cancer.
Elle exprimait plus clairement son angoisse de castration en reconnaissant que la grossesse pourrait la rendre plus précieuse aux yeux de
son amant.
Son désir de châtrer l’homme s’exprimait par le défilé défensif du
désir de réparation. Elle avouait avoir une attirance pour les hommes
fragiles qui auraient été blessés par une « autre » femme et qu’elle pourrait ainsi consoler.
Mais, parallèlement à cette élaboration progressive de son angoisse de
castration anale et génitale, le travail analytique, en appui sur le matériel œdipien (les évocations de la présence du père dans son histoire
devenaient plus présentes), fit surgir des souvenirs portant sur des
pertes d’objets d’amour et d’anéantissement. Ces évocations bouleversèrent Clémence mais lui permirent peu à peu de faire le rapprochement
entre sa crainte que les femmes puissent blesser les enfants dans leur
ventre et le fait qu’ayant lu le journal intime de sa mère elle découvrit
que sa mère, avant sa naissance, avait accouché d’un enfant mort. Un
petit garçon dont le prénom fut ensuite donné au petit frère né après
elle. Ce même petit frère qu’elle avait, un jour, blessé à la tête en le faisant tomber.
Clémence se souviendra d’un épisode traumatique où elle avait perdu
sa mère enceinte dans les grands magasins et l’avait retrouvée évanouie
et blanche derrière un comptoir. « Comme une morte. » Ces évocations
ravivent son angoisse. Elle se souvient également qu’après la naissance
de ce petit frère, on l’avait séparée de sa mère très déprimée. Celle-ci
était partie, accompagnée du nouveau-né. Clémence avait hurlé en réclamant sa mère et une voisine lui avait reproché de rendre sa mère malade.
Elle avait alors déféqué dans sa culotte. Son père, avec lequel elle se
trouvait seule à ce moment-là, furieux, l’avait menacée de l’envoyer en
pension. Elle avait, jusqu’à l’analyse, refoulé la déception œdipienne et
nié que l’effacement de la fonction de l’objet tiers ait pu avoir de l’importance. Toutefois, le travail élaboré autour de ces pertes — enfant,
feces, objet maternel — lui fit prendre conscience que d’avoir su que la
mère de sa mère était morte pendant l’enfance de celle-ci avait induit la
terreur de la mort dans la filiation maternelle.
HYPOCONDRIE ET ÉROTISME MASOCHISTE
J’ai dessiné les grandes lignes de la clinique de plusieurs années d’une
analyse qui ne se limite naturellement pas aux fragments présentés ici. Le
« récit clinique » est toujours une reconstruction secondarisée et j’ai centré mon propos en le situant dans le champ de l’hypocondrie, pensant
qu’il rejoint assez bien de nombreux points de vue d’auteurs qui ont travaillé ce sujet. Je me réfère plus particulièrement aux deux excellentes
monographies sur ce thème
[1].
Ce qui a retenu mon intérêt, dans le cas de Clémence, c’est que sa
plainte a surgi au cours d’une analyse, alors qu’elle m’avait donné
jusque-là le sentiment d’un discours évoquant le déversement d’un tropplein traumatique qui ne pouvait se lier. Son cas diffère de celui des
patients qui engagent une analyse en raison de leur souffrance hypocondriaque. Cette plainte, nous l’avons vu, s’est progressivement chargée de
sens. Avais-je perçu, dès les débuts, que Clémence, malgré le côté
« actuel » traumatique de sa demande, était susceptible de nouer une
relation transférentielle, ce qui m’avait décidée, malgré mes hésitations,
à engager avec elle une analyse ? Nous ne parviendrons qu’avec le temps
de l’analyse et ce qu’elle y a vécu à saisir toutes les implications de l’histoire de Clémence dans la construction de ce lien analytique.
Clémence était venue chercher de l’aide pour atténuer la profonde
angoisse qui la submergeait quotidiennement. Celle-ci ne « la quittait » pas,
répétait-elle, comme sera présente, un peu plus tard, la crainte du cancer.
Ce non-détachement de l’objet, quel que soit la souffrance que celui-ci
provoque, signe la nécessité de la permanence du lien avec lui après
l’abandon par l’objet externe. Le traumatisme de la rupture sentimentale
a été d’autant plus violent que le lien affectif à l’objet devait être nié de
crainte d’en devoir reconnaître la dimension homosexuelle. Lorsque commence son analyse, Clémence n’est pas en mesure de prendre conscience
d’une possible analogie entre son objet primaire et son actualisation dans
le personnage du chef de service féminin. L’idéalisation de l’objet narcissique doit être maintenue. Tout le champ de sa conscience est occupé par
le ressassement de la situation qui a été à l’origine de la douleur psychique. Mais n’en est-il pas toujours ainsi dans les états traumatiques ?
L’angoisse est alimentée par le trop-plein d’excitabilité qui ne trouve à
s’exprimer qu’à travers un affect de détresse et de rancune. Clémence ne
vit aucune autre relation sexuelle satisfaisante que celle qu’elle entretient
avec son corps, satisfaction soutenue par un fantasme privilégié. Dans les
débuts de l’analyse, elle n’avait guère livré entièrement les modalités de
cette rêverie. Ce fantasme remplissait peut-être la fonction de déni d’un
manque et pourrait être assimilé à un fantasme pervers s’ancrant dans
l’angoisse de castration : l’objet phallique n’étant jamais menacé d’être
perdu. Lorsqu’une rivale, l’épouse de son compagnon, donne la preuve
qu’elle n’est pas « châtrée » en montrant qu’elle a un enfant, Clémence ne
peut plus maintenir le clivage entre son désir de posséder, à jamais, l’enfant pénis et son désir et sa crainte de destruction. Sa mère n’a-t-elle pas
détruit un enfant garçon avant sa naissance et elle-même, n’a-t-elle pas
désiré la mort de sa mère lorsque celle-ci était enceinte ?
L’hypocondrie, crainte sous la forme d’un cancer destructeur,
condense l’incorporation-identification à la fois à la mère infanticide et
également à l’enfant mort. De nombreux auteurs, parmi lesquels F. Perrier (1978), ont bien mis en évidence le lien entre les fantasmes de grossesse et l’hypocondrie.
Le cas de Clémence évoque par moments celui de la mélancolie dont
Freud avait dégagé les éléments en 1911 : perte d’un objet narcissiquement investi que l’on ne peut quitter sans se perdre soi-même et méconnaissance du conflit particulièrement ambivalent.
Clémence, comme il a été souligné, a essayé de me protéger de toute
agressivité directe et n’a exprimé celle-ci que dans un transfert latéral. Mais,
à regarder de plus près, le transfert a été très vite implicite. La survenue du
vécu hypocondriaque devient transfert et par ce biais Clémence a tenté de
trouver un nouvel objet à investir afin de défléchir la rage du conflit devenu
insoutenable tant qu’il se maintenait uniquement en circuit fermé.
Benno Rosenberg a bien mis l’accent sur le masochisme du mélancolique
[2]. Il cite Freud qui écrivait que la torture que le mélancolique s’inflige à lui-même lui procure une jouissance. S’il y a jouissance dans la
souffrance, c’est que celle-ci est érotisée, donc masochiste. La souffrance
de l’hypocondriaque semble comparable. Il ne peut se séparer de ce qui
le fait souffrir, l’objet persécuteur, étant une partie de son corps. De la
sorte, le lien libidinal avec l’organe en souffrance équivaut au lien libidinal avec l’objet qu’il permet de maintenir. Clémence pour sa part avait
fait le « choix » du sein comme siège de l’excitation, organe sollicité autant
dans le registre de la maternité que dans celui de l’érotisme féminin.
Toute l’excitation auto-érotique est maintenue sous une forme sadomasochiste ou autosadique selon la formulation de Rosenberg.
La plainte que Clémence m’adressait cherchait à déplacer vers un
objet extérieur à elle-même la même modalité relationnelle : la plainte est
à la fois une demande du masochiste adressée à un persécuteur anonyme
de faire cesser la souffrance qu’il inflige et, par la répétitivité de la plainte
sans issue, s’assurer de l’impuissance de l’analyste. Mais n’est-ce pas,
également, une tentative de tiercéiser la relation entretenue avec un objet
primaire ?
Ce fut l’épisode de mon « acting » qui permit le début d’une désidéalisation de l’imago maternelle et les chaînes associatives qui firent suite à
l’irruption de rêves amenèrent le travail du préconscient.
Mais l’érogénéité du masochisme ne trouvait toujours pas d’issue.
L’offre que lui fait l’homme qui deviendra son amant relance son
désir de grossesse et la perspective de voir se réaliser ce désir. À partir de
cet instant, toute la conflictualité autour de ce désir peut émerger. La
situation transférentielle dans laquelle Clémence évitait toute reconnaissance d’un lien homosexuel avec moi et toute évocation de son homosexualité put être travaillée. Ceci à partir du moment où s’est nouée la
pratique de sa relation sexuelle de tonalité perverse masochiste. Par l’exhibition de cette relation, elle me faisait participer à son érotisme. La triangulation à laquelle participait un homme lui permit d’élaborer le
versant homosexuel de son organisation psychique. La tonalité sadiqueanale, en maintenant l’indifférenciation des sexes, entretint dans un premier temps l’ambiguïté entre les imagos parentales.
Je ne m’attarderai pas sur le travail autour de la présence du père
qui se mit à occuper une place ouvrant plus directement sur la situation
œdipienne, m’étant cantonnée à évoquer ce qui participe du registre de
l’analité et de la levée de refoulements d’éléments concernant la perte
d’objet et la crainte de destruction d’un enfant.
Les débuts de la cure de Clémence évoquent une « névrose actuelle ».
La survenue du vécu hypocondriaque implique « une reliaison… qui se
fait avec des sensations, à défaut de pouvoir se faire (encore ?) dans des
représentions »
[3]. Ce « travail de l’hypocondrie » (Aisenstein, Gibeault),
tel qu’il apparaît dans la cure, s’inscrit dès lors dans le processus analytique et en devient un moment charnière. Le travail pourra désormais
faire advenir une meilleure mentalisation ouvrant sur une activité de
niveau supérieur d’organisation psychique.
La violence de la perte de l’objet homosexuel a désorganisé la protection que représentait le fantasme auto-érotique. Toute la pulsionnalité
destructrice qui se maintenait à l’abri de ce fantasme a été soudainement
activée par la perte de l’objet qui brusquement s’est refusé. La désintrication pulsionnelle ne peut alors que s’adresser à un objet narcissique
incorporé. L’auto-érotisme est enclavé mais maintenu par l’hypocondrie.
C’est par la quête d’un objet extérieur que Clémence tente de sortir de
cette situation. Son compagnon ne lui offre qu’une possibilité d’externaliser son sadisme (reproches violents de ne pas lui donner un enfant
puis mise au courant de ce qui se passait dans sa relation avec son
amant !). Dans un premier temps, la relation transférentielle lui permet
de moduler l’investissement de l’objet narcissique dont l’idéalisation protège de toute ambivalence destructrice.
La reliaison pulsionnelle s’instaure plus solidement à travers le masochisme pervers trouvé auprès de son amant. Culpabilité et « motion
amoureuse » peuvent être abordées et le travail élaboratif se déployer
par la mise en place d’une situation dans laquelle participe ma place
dans le transfert.
Nous savons que classiquement la plainte hypocondriaque peut s’inscrire dans différentes organisations psychiques. On retrouve dans le cas
de Clémence de nombreux points décrits par les auteurs comme centraux
dans l’hypocondrie : lien avec la mélancolie, auto-érotisme, masochisme,
objet narcissique…
Le travail analytique a bien montré, par contre, la part en relation
avec la névrose et l’angoisse de castration, soumis non uniquement au
clivage mais également au refoulement, ce qui en a permis l’évolution.
Il est quelquefois noté que la différenciation entre plainte hypocondriaque et nosophobie n’est pas toujours aisée. J’ai choisi de ranger le
symptôme de Clémence dans le cadre de l’hypocondrie en raison de la
sensation de douleur, bien que la peur du cancer soit présente. Au
départ, la sensation dominait le tableau et ce n’est que secondairement
que la représentation s’est imposée, marquant ainsi la mobilisation de
l’activité psychique.
[1]
Cahiers du Centre de psychothérapie et de psychanalyse, n° 21, Paris, ASM 13,1990.
L’hypocondrie, Monographie de la
Revue française de psychanalyse, Paris, PUF, 1995, sous la
direction de M. Aisenstein, A. Fine, G. Pragier.
[2]
Rosenberg B. (1991),
Masochisme mortifère, masochisme gardien de la vie, in Monographie
de la
Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
[3]
Brusset B. (1998),
L’hypocondrie, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ?».