2002
Revue française de psychosomatique
Trajectoires hypocondrie-soma
Diane L’heureux - le beuf
42, rue Dauphine 75006 Paris
L’hypocondrie révèle-t-elle une faille du travail psychique? La clinique montre
qu’elle peut se teinter de gradients de mentalisation différents. Certaines formes d’hypocondrie constitueraient une défense psychique solide et éviteraient une désorganisation
somatique. Par contre, trop peu mentalisée, la manifestation hypocondriaque se montrerait moins protectrice, et serrait alors plus ou moins coupée du corps sexué et d’une relation d’objet rendant le transfert difficile à établir.Mots-clés :
Hypocondrie, Désorganisation somatique, Défense psychique, Corps érotique, sexualité, Représentations de mots et de choses.
Does hypochondria reveal itself to be a fault in psychic work? Clinical work
shows that it can be tinged with gradients of different types of mentalization. Certain
forms of hypochondria constitute a strong psychic defense and can prevent somatic disorganization. On the other hand, when mentalization is insufficient, hypochondriacal manifestations are not as protective and can be more or less blended with a sexual body and a
relationship to the object making the transference difficult to establish.Keywords :
Hypochondria, Somatic disorganization, Psychic defense, Erotic body, Sexuality, Word presentation, Thing-presentation.
Weist die Hypochondrie einen Mangel in der psychischen Verarbeitung auf? Die klinische Erfahrung zeigt, dass sie von verschiedenen Mentalisierungsgraden gefärbt sein kann. Einige hypochondrische Formen bilden eine solide psychische
Verteidung und verhindern somit eine somatische Entorganisierung. Wenn hingegen die
hypochondrische Manifestierung zu wenig mentalisiert ist, so ist sie weniger schützend und
somit auch mehr oder weniger vom sexuierten Körper sowie von einer Objektbeziehung
abgeschnitten, was die Uebertragung erschwert. Schlagwörter :
Stichwörter-Hypochondrie, Somatische Entorganisierung, Psychische Verteidigung, Erotischer Körper, Sexualität, Wort und Sachvorstellung.
¿Revela la hipocondría una falla en el trabajo psíquico? La práctica demuestra que puede adoptar diferentes grados de mentalización. Ciertas formas de hipocondría
constitúyen una defensa psíquica solida pudiendo evitar una desorganización somática.
Pero, poco mentalizada, la manifestación hipocondriaca se mostraría menos protectora,
y estaría mas o menos cortada del cuerpo sexuado y de la relacion de objeto dificultando
el establecimiento de la relacio´n transferencial.Palabras claves :
Hipocondría, Desorganización somática, Defensa psíquica, Cuerpo erótico, Sexualidad, Representaciones de palabras y de cosas.
Peut-on dire que l’hypocondrie, comme la conversion hystérique, révèle
une faille du travail psychique même si elle est différente de celle qui marque
la maladie somatique ? Les perceptions douloureuses viennent rompre le
nécessaire et rassurant « silence du corps »
[1] sur lequel s’effectue habituellement le travail psychique. L’engagement du corps impliquerait alors un
échec partiel du travail mental, ce que Freud avait proposé en faisant de
l’hypocondrie la troisième névrose actuelle. J’ajouterais aujourd’hui, à la
lumière de la théorie psychosomatique de l’École de Paris et de mon expérience clinique, que l’hypocondrie peut se teinter de gradients de mentalisation différents. Il y a donc des hypocondries. Elle peut constituer une
défense psychique solide, tandis qu’une hypocondrie trop peu mentalisée se
montrerait moins protectrice. Dans ce dernier cas, l’hypocondrie serait plus
ou moins coupée du corps sexué et d’une relation d’objet rendant la relation
transférentielle souvent impossible à établir.
La déroute vers un corporel, plus ou moins psychisé, a aussi une fonction : l’hypocondrie, fixant le mal à un endroit précis du corps, peut faire
« assumer à l’organe la fonction mélancolique d’un deuil » (Fédida, 1995) ou
celle de prendre le corps comme lieu de projection, c’est-à-dire de la diriger
vers un objet intérieur; l’hypocondrie protégerait alors d’une mélancolie et
d’une psychose paranoïaque, deux formes d’affections qui lui sont proches
[2].
Et, selon M. Aisenstein et A. Gibeault, la
solution hypocondriaque pourrait
être un point d’arrêt d’une désorganisation somatique. Ces auteurs soulignent aussi que, « contrairement à l’hypocondrie, la douleur organique
semble dans certaines somatisations n’être pas suffisamment investie masochiquement, ce qui suppose une rupture entre le corps et ses représentations
dans le psychisme »
[3].
LES DIVERSES MANIFESTATIONS SOMATIQUES
Les distinctions entre l’hystérie de conversion, l’hypocondrie et la
maladie somatique ont été maintes fois évoquées et il n’est pas dans mon
propos de les rappeler ici.
Dans ses textes sur la
« névrose d’angoisse »
[4], Freud indique, dans des
termes qu’on reconnaît chez nos contemporains, que
« tous les facteurs
qui empêchent l’élaboration psychique de l’excitation sexuelle somatique » conduisent au
« divorce entre le somatique et le psychique ». Il
avait remarqué de fréquentes concomitances, ou des alternances, entre
des symptômes psychonévrotiques et des symptômes actuels, comme
entre des symptômes psychiques de différentes psychonévroses. Il a
appelé ces nouvelles formes « névroses mixtes ». Une organisation névrotique ou psychotique peut être remise en cause par l’accumulation d’une
excitation non élaborable psychiquement, qui « dévie dans le somatique ». La coexistence de ces symptomatologies est aussi observée et
Freud notait que des symptômes identiques (céphalées par exemple) peuvent appartenir tantôt à l’un, tantôt à l’autre de ces registres. Ce n’est
donc pas la seule présence d’un symptôme en tant que tel, que spécifie le
registre – hypocondriaque, conversionnel ou somatique –, mais leur
relation individuelle avec la problématique du désir, de la sexualité et
l’évaluation clinique de leur qualité économique.
La question de l’angoisse est importante : absente quand la conversion est réussie, toujours présente et narcissique chez l’hypocondriaque, ne dit-on pas qu’elle manque trop souvent, chez le malade
atteint d’une maladie somatique grave ? Chez celui-ci, l’angoisse peut
être présente, mais reste diffuse. Quant au repli du moi, commun aux
deux affections même si différemment exprimé, aussi bien le malade
somatique que l’hypocondriaque « cesse d’aimer aussi longtemps qu’il
souffre » (Freud 1915). Par contre, on ne retrouve pas ce repli du moi
chez l’hystérique.
Le symptôme de conversion hystérique est un langage du corps qui
exprime symboliquement un conflit pulsionnel inconscient. Chez l’hystérique, point besoin de convaincre son interlocuteur de la véracité de sa
maladie. L’hystérique a des mots, des représentations, cependant l’affect
qui devrait leur être approprié est souvent discordant. D’où l’apparente
« belle indifférence » vis-à-vis de symptôme conversionnel. Tout autrement est l’hypocondriaque dont la plainte constante de ne pas être
entendu est grande. « Il pense, écrit Freud
[5], que la langue est trop
pauvre pour lui permettre de dépeindre ses sensations; ses sensations
sont quelque chose d’unique, que l’on ne saurait parvenir à décrire parfaitement. » Plus tard, Freud (1915)
[6] dira que le langage hypocondriaque
est
un langage d’organe, dans lequel il remarque la prédominance des
représentations de mots sur les représentations de choses. L’hypocondriaque ne parle que de son corps, il est désespéré, envahi par les affects
mais sans représentations.
Le malade atteint d’une affection somatique n’a pas à convaincre de
la réalité de ses plaintes, le médecin en trouve l’origine; en revanche il
est souvent aussi déçu des capacités médicales à le soigner, à le guérir.
La théorie et la clinique psychosomatiques nous enseignent les liens
entre la difficulté, même momentanée, à élaborer les conflits psychiques
et la survenue d’une maladie somatique. L’économie du corps érotique
est alors troublée, l’étayage de la pulsion n’est plus assuré et la bascule
dans le somatique est fréquente. Le symptôme de conversion concerne un
corps érogène qui a tendance à s’effacer lors d’une affection organique.
Chez l’hypocondriaque, le trouble du corps érogène se traduit par la difficulté à éprouver du plaisir avec un autre. Notons une distinction : dans
l’hypocondrie et la conversion, on parle de corps tandis que dans la
maladie somatique il s’agit du soma; le corps étant le corps libidinal avec
ses zones érogènes tandis que le soma est le corps réel plus ou moins
coupé du corps libidinal.
Y aurait-il pour certains d’entre nous une hiérarchie entre les
diverses modalités de réponse de l’appareil psychique face aux souffrances de la vie ? Pourtant nous savons tous qu’un fonctionnement psychique convenable ne met pas à l’abri des maladies somatiques. (Il ne
faut pas négliger dans l’apparition d’une affection somatique les facteurs
héréditaires, génétiques, l’âge, etc.) La tentative d’une solution hypocondriaque, ou celle d’une conversion n’est ni moins bonne ni meilleure
qu’une voie purement psychique; rappelons-nous aussi la valeur économique d’une bénigne affection somatique.
HYPOCONDRIE, MALADIE SOMATIQUE
Qu’en est-il des passages entre hypocondrie et maladie somatique ?
Entre corps érotique et corps malade ? La clinique nous montre que la
réorganisation psychosomatique se fait souvent sur un mode hypocondriaque et c’est avec soulagement que nous accueillons les préoccupations hypocondriaques, donc plus psychisées, de nos patients. En effet,
l’argument le souligne, l’angoisse hypocondriaque est souvent absente
chez le malade atteint d’une affection somatique grave. Comme si toute
l’énergie devait être mobilisée pour lutter contre la maladie. Le malade
se mettait ainsi au repos en une sorte de réinvestissement narcissique
quand s’impose, selon la formule de Michel Fain, « l’impératif du désinvestissement du moi ». Dans d’autres cas, la dépression essentielle s’installe, le désinvestissement trop grand et le silence intérieur ne pourront
amener qu’une désorganisation somatique pouvant aller jusqu’à la mort.
Par contre, chez le malade atteint d’une affection somatique légère,
d’une maladie « à crises »
[7] par exemple, l’angoisse est souvent présente et
l’affection peut être précédée ou suivie d’une angoisse hypocondriaque :
angoisse signal ou angoisse témoin d’une réorganisation.
L’hypocondrie revêt plusieurs formes : du délire hypocondriaque, aux
formes les plus mixtes, où les composantes paranoïaque ou mélancolique
sont importantes, jusqu’à la nécessaire préoccupation hypocondriaque
chez chacun, parfois annonciatrice d’une affection somatique. Freud a
parlé en 1917 de l’agrandissement de souffrances corporelles du rêve lui
donnant des
capacités diagnostiques. « Cet agrandissement est de
nature hypocondriaque, il a présupposé que tout investissement psychique a été retiré du monde extérieur sur le moi propre, et il rend alors
possible la reconnaissance précoce de modifications corporelles qui pendant la veille serait encore quelque temps passées inaperçues. »
[8]
La forme d’hypocondrie dont il sera question ici n’est ni un délire, ni
une simple préoccupation. Je ne saurais toutefois la classer dans une
nosologie. Elle est une modalité de fonctionnement comme l’est, de façon
différente, celle des patients atteints d’affections somatiques.
QUESTIONNEMENTS CLINIQUES
Freud avait remarqué la disparition de troubles psychiques propre à
la mélancolie ou à la schizophrénie lors de l’apparition « d’une affection
organique intercurrente »
[9]. L’angoisse hypocondriaque pourrait-elle
aussi disparaître lors de l’apparition d’une affection somatique ?
Je me suis demandé, à partir d’histoires cliniques, si certaines formes
d’hypocondrie pouvaient protéger d’une désorganisation somatique tandis que d’autres n’en pourraient faire l’économie. Je reviens à mon
hypothèse de départ, quant à l’importance plus ou moins grande de la
« psychisation » de l’hypocondrie, de la possibilité d’établir une relation
transférentielle et enfin de l’érogénéité de l’organe concerné permettant
de parler de sexualité. Évidemment, je me garderais bien de toute généralisation, mon expérience étant trop limitée. Deux patients hypocondriaques, suivis à l’IPSO, me serviront de guide. Ils avaient en commun
des angoisses et des plaintes hypocondriaques, une grande souffrance,
un repli sur eux. Absorbés par leurs douleurs corporelles, aucune activité ne les intéressait ou ne leur procurait de plaisir, ils n’avaient pas de
relations sexuelles, pas d’amis. L’un, Xavier, était tout absorbé par ses
douleurs, sans véritable relation à l’autre, son langage n’était pas infiltré de sexuel. Il redoutait un ulcère à l’estomac, qui a finalement été diagnostiqué. Chez Arthur, la souffrance hypocondriaque prenait l’allure
d’une véritable passion. La relation transférentielle fut possible bien que
limitée car il gardait certains traits hystériques. Un travail psychothérapique fut donc possible, la régression somatique fut peu importante,
les liens entre représentation de mots et représentations de choses purent
être rétablis.
XAVIER : QUAND LA MALADIE ATTENDUE ET REDOUTÉE SE MANIFESTE
Xavier a trenteans. Il consulte à l’IPSO à la demande de son médecin pour des douleurs très invalidantes à l’estomac qu’il croit être signe
d’ulcère, sans qu’aucun examen n’ait pu les déceler jusqu’ici. Il vient
parler de ses malaises, me décrit le type de douleur, l’heure de son
début, quand celle-ci s’apaise. Il se plaint aussi de l’incompétence des
médecins à trouver l’origine de son mal. Il parle sans passion, montrant plutôt une grande lassitude. Durant les séances, la monotonie de
ses plaintes m’ennuie. J’ai l’impression d’être une sorte de témoin,
interchangeable, sans qu’aucune relation ne s’établisse avec moi. J’apprends tout de même qu’il est marié, complètement dépendant de sa
femme, qu’il n’a pas d’enfant, ni aucun intérêt. Toute sa vie étant centrée sur sa maladie digestive, il n’a d’autres désirs que d’en parler. Sa
femme voudrait un enfant; il refuse, se croyant trop malade, et puis,
ajoute-t-il, soudain animé : « Je ne peux quand même pas lui faire un
enfant avec mon estomac !» Mon patient a bien raison, il disait quelque
chose d’important. Son estomac est, en effet, la seule partie de son
corps qu’il sent vivre, et qui semble érogène. Sous couvert d’une dénégation, Xavier exprime une théorie sexuelle infantile, à prédominance
orale et anale.
Bientôt, Xavier perd son travail et sa femme menace de le quitter. Il
raconte ces événements importants sans manifester d’angoisse et
semble rester uniquement concerné par ses douleurs qui cependant
augmentent considérablement. Lier les deux lui semble sans intérêt,
déplacé, non pertinent. Je ne parvenais pas à entendre ni richesse ni
complexité dans ses angoisses hypocondriaques, ni à l’intéresser à son
fonctionnement.
Un jour Xavier arrive à sa séance l’air détendu, souriant. C’est un
autre homme. Un nouveau médecin consulté lui a appris, la veille, qu’il
avait bien un ulcère à l’estomac. La récente radiographie le montrait. Il
me décrit la localisation précise de l’ulcère, sa taille, le traitement médicamenteux prescrit et le régime strict qu’il devra suivre. Je l’écoute, perplexe, me disant que sa vie a enfin un sens. Il touche son estomac, le
câline, en parle comme s’il s’agissait d’un être vivant en lui. J’imagine
une femme enceinte, une mère prenant soin de son bébé. Il reste complètement indifférent quand je lui fais, prudemment, une proposition
dans ce sens.
Se sentant guéri, toujours souriant, il ne reviendra que quelques fois
me voir. Durant ces séances, il ne parle que de son ulcère et de son soulagement. Seule ombre au tableau : il souhaiterait consulter un grand
spécialiste; son médecin l’en dissuade fermement et refuse même de lui
donner les radiographies. Il me passe alors par la tête que Xavier n’a pas
d’ulcère et que son médecin aurait inventé ce médicament miracle. Cette
pensée, témoin de mon contre-transfert difficile, non dénué de sadisme,
m’a semblé étrange.
Je n’ai pas su ce que Xavier était devenu. Mais j’ai pensé souvent à
lui. Quelle était la valeur de l’érotisation de son estomac ? Aurait-il pu
reconnaître ce fantasme de grossesse si nous avions poursuivi notre travail ? Et peut-être l’élaborer, parler de sa rivalité avec sa femme ? Qu’en
est-il de sa passivité homosexuelle ? Son soulagement a-t-il persisté ? A-t-il cru longtemps en un diagnostic d’ulcère ou s’est-il imaginé porteur
d’un cancer ?
Même s’il est hasardeux de vouloir donner une hypothèse sur un
symptôme, surtout sans avoir beaucoup d’éléments pour le faire, il me
semble que le fait de voir sur une radio une figuration de sa douleur a pu
donner à Xavier une représentation dont le creux était une source d’excitation permanente, rappel d’une sensation de vide du corps qu’aucun
auto-érotisme n’avait pu combler de façon satisfaisante. Ceci attire l’attention sur le trouble de l’auto-érotisme (carence ou enclavement
[10] ?) chez
l’hypocondriaque. Cette douleur, non nommable, répétait sans doute les
expériences de manque de la petite enfance. On peut souhaiter que l’affection somatique, celle-là même qui était attendue et redoutée, aura permis que les représentations redeviennent assez fluides pour permettre
une réorganisation sur un mode plus névrotique ou peut-être une réapparition des manifestations hypocondriaques.
J’ai observé un certain soulagement des angoisses hypocondriaques
de Xavier quand l’affection somatique qu’il attendait et redoutait sera
enfin diagnostiquée. Soulagement, peut-être temporaire, d’autant plus
que le pronostic vital n’était pas en cause. Dans ce cas, l’angoisse aurait
pu jouer un rôle d’angoisse signal, bien que rien ne confirme ou n’infirme la prédictibilité de la douleur somatique.
J’ai imaginé un fantasme de grossesse, où était impliquée la chaîne
d’équivalence bouche-anus-utérus, sans que celle-ci soit symbolisée. La
possibilité de représentation et la constitution d’un fantasme inconscient
de grossesse, d’où le tiers-père pourrait être réintégré, pouvaient-elles se
faire sans l’aide d’un analyste ? Je rappelle que, chez Xavier, l’hypocondrie ne me semblait pas assez psychisée, la possibilité de relation
transférentielle difficile, le peu d’érotisation et partant de sexualité
inquiétante.
ARTHUR : UNE ANGOISSE HYPOCONDRIAQUE PROTECTRICE
Arthur, mathématicien de quarante-cinq ans, vient me voir pressé par
sa femme qui n’en peut plus de l’entendre se plaindre, d’exhiber ses
moindres douleurs, de ne parler que de sa santé. Il a sa propre interprétation de ses symptômes corporels et n’en démord pas. Je me sentirais
bien incapable de lui en procurer une autre. C’est un redoutable théoricien du corps. D’humeur toujours sombre, son pessimisme concerne sa
vision du monde, l’évolution de la société et de la pensée, ses maladies
qui, même si elles ne sont pas encore identifiées, finiront par le tuer. Il dit
non « à l’espoir d’un jour », pour ne voir que le malheur de la fin (Canguillem). Et bien sûr il mourra un jour. Arthur aura finalement raison.
Sa vie s’est rétrécie à ses souffrances somatiques. Elles occupent le
champ de sa pensée, de ses relations. Il parle de son foie, de son cœur, de
ses douleurs articulaires comme on parle d’une personne. Avec passion.
En fait, je me rends compte que ce sont des compagnons fiables, ayant
valeur, me semble-t-il, d’êtres sexués. Les seuls qui ne l’abandonneront
jamais et auxquels il ne renoncera pas.
Ici, la souffrance hypocondriaque touche des organes, poumons et
cœur et des fonctions : hypertension, diabète, arthroses, fonction respiratoire, etc. Si la vie était sans problème, dit-il, il pourrait dormir, cesser de fumer, faire de l’exercice et ainsi guérir. Malheureusement, il n’a
que des inquiétudes. En fait, Arthur semble avoir projeté sur ses fonctions somatiques le mauvais objet qu’inconsciemment il pense être.
Arthur a gardé un certain humour, qui m’évoque l’humour noir des
chansonniers ou celui de certains auteurs de polars américains. Malgré
(ou à cause de) son intérêt exclusif pour la catastrophe ambiante, et sa
façon de l’exprimer, je le trouve sympathique.
Un médecin a trouvé grâce à ses yeux et depuis il a cessé de multiplier
les consultations médicales. Il apprécie qu’il lui prescrive tous les examens qu’il souhaite. Arthur ne reconnaît pas son plaisir à le maintenir en
échec. Ce médecin refuse aussi de lui donner les antidépresseurs que les
nombreux spécialistes consultés lui ont suggérés. Tous lui ont parlé d’une
importante dépression sous-jacente, pour laquelle ses médicaments n’ont
eu aucun effet. Arthur maintient qu’il n’est pas déprimé, qu’il est simplement très malade physiquement. Cependant, il reconnaît l’importance
de la perte de sa sœur aînée, celle de son idéal de vie conjugale et en dernière analyse du deuil de ses parents. Arthur est en deuil d’une enfance
qu’il aurait voulu aimante. Arthur peut lier ses douleurs aux deuils.
Mais il ajoute aussitôt ses confidences faites : « vous, les psychanalystes,
vous voyez les choses à l’envers, ce n’est pas la dépression qu’il faut guérir, c’est la maladie physique. Pour moi, quand je serai guéri de mes
maux physiques, je ne serai plus triste ». En effet, dit-il, la réalité d’une
atteinte somatique que la médecine ne peut trouver ne saurait être guérie ou améliorée par un traitement psychique.
Quand notre travail sera suffisamment engagé, j’en apprendrai
davantage sur la déception concernant son idéal de vie conjugale.
Arthur me fait une confidence. Il y a une dizaine d’années, il a trompé sa
femme avec une collègue de travail. Il rompt rapidement sa relation de
peur que sa femme ne l’apprenne et aussi parce qu’il avait perdu le désir
sexuel. Pure coïncidence, dit-il, c’est à ce moment qu’apparaissent les
craintes de maladies et la perception de troubles organiques. Maintenant, il craint que Claire ne le trompe à son tour. Arthur projette sur sa
femme des envies « d’aller voir ailleurs ». Il a une peur terrible d’être
abandonné, de se décomposer, dit-il. Il ne se sent pas jaloux, ajoute-t-il,
mais croit que sa femme peut se lasser de lui. Au lieu de développer un
délire de jalousie, une projection réussie, c’est sur son corps qu’Arthur
a projeté sa crainte de décomposition. S’agit-il pour lui de fixer, quelque
part dans son corps, le mal, la souffrance, l’angoisse éprouvés par un
moi inconsistant, incapable de se représenter à lui-même ?
Arthur dit n’avoir aucun souvenir d’enfance, ne rien imaginer, ne pas
rêver. « La vie est assez pénible comme cela sans la rêver en plus ! »
Arthur s’intéresse de plus en plus à notre travail. Il continue cependant à se plaindre de sa santé. Malgré de très nombreux examens, on ne
lui a rien découvert de gravement pathologique. Cependant certains systèmes sont affectés : un léger diabète, une hypertension labile, une hyperthyroïdie. Après chaque analyse sanguine, Xavier dessine ses courbes,
fait ses déductions qu’il lie maintenant, un peu amusé, à sa formation de
mathématicien. Les affections diagnostiquées ne semblent pas lui suffire,
leur banalité ne le rassure pas et son angoisse hypocondriaque persistante le protège, dit-il, contre une confiance injustifiée en la médecine.
En tout cas, il demeure vigilant. Ses malaises le gardent vivant.
Arthur a engagé un véritable travail de psychothérapie psychanalytique. Je pense que son hypocondrie est actuellement la solution la plus
économique pour le protéger contre une désorganisation somatique plus
grave, mais aussi contre une mélancolie ou une paranoïa délirante.
La localisation de l’affection somatique est souvent troublante. Peut-être le corps sait-il qu’il est malade ? Si les symboles mnésiques corporels
existent chez l’hystérique, peut-on penser qu’il existe aussi des traces
mnésiques corporelles qui seraient interprétables somatiquement ? Rien
ne le prouve avec certitude. Rappelons-nous comment certains malheurs,
longtemps attendus et redoutés, sont accompagnés de : « je le savais
bien… j’en avais le pressentiment… je le sentais », etc. Malgré les pressentiments funestes, tous les avions ne tombent pas, toutes les maladies
ne sont pas inévitables ! Pourtant on ne peut négliger, ou rejeter d’un
revers de main, ces vécus intuitifs de signal ou de savoir du corps.
L’hypocondrie suffisamment mentalisée pourrait constituer un point
de fixation psychique assez solide pour constituer une défense psychique
et éviter une désorganisation somatique. L’angoisse hypocondriaque
pourra alors être comprise et accéder à un sens en train de se
construire.
Lorsque la relation transférentielle est par contre impossible, les composantes névrotiques ayant été abrasées, il y aurait plus facilement
« court-circuit » du travail psychique avec bascule dans le somatique.
Quand l’hypocondrie ne constitue pas un point d’arrêt contre une désorganisation somatique, nous avons vu que le symptôme corporel peut
prendre valeur de véritable objet psychique.
L’analyste psychosomaticien est attentif à l’évolution possible de l’hypocondrie vers un délire paranoïaque bien organisé, une mélancolie ou
une affection somatique grave. Plus heureusement il y a aussi des passages d’un processus hypocondriaque en un processus névrotique où la
sexualité infantile, la culpabilité œdipienne, l’angoisse de castration
reprennent toute leur place.
La plainte somatique organique ou hypocondriaque, toutes deux bien
réelles, est à entendre comme un appel désespéré pour demander de
l’aide. L’aide de l’analyste, passerait par une circulation libidinale avec
son patient et un fonctionnement de son préconscient pour mettre des
mots, susciter des liaisons, rétablir le lien entre les représentations de
mots et de choses.
Le psychanalyste a beaucoup à apprendre de l’écrivain. Qui pourrait
décrire mieux que Kafka la complexité des liens et passages entre l’angoisse hypocondriaque et la maladie somatique. Ses fiançailles malheureuses avec Félice Bauer le plongeaient dans le désespoir. Dans une
lettre, déjà citée dans l’argument, il lui parle de sa tuberculose pulmonaire qui « a décidé de venir en aide à ma tête (…) La tuberculose réelle,
ou plutôt bien avant elle la tuberculose prétendue me saute aux yeux (…)
Je ne recouvrerai plus la santé, précisément parce qu’il ne s’agit pas
d’une tuberculose qu’on couche et qu’on soigne (…) mais d’une arme
dont la nécessité extrême demeure tant que je suis en vie. »
[11] On sait que
Kafka mourut de cette tuberculose, non sans avoir connu un grand
amour qui lui avait donné l’espoir d’une guérison.
[1]
Fain M. (1960), « À propos de l’hypocondrie », in
Cahiers du Centre de psychanalyse et de
psychothérapie, n° 21, Paris, ASM 13, p.73-82.
[2]
Sur les thèmes développés dans cette article
cf. Monographie de la
Revue française de psychanalyse, L’Hypocondrie, sous la direction de M. Aisenstein, A. Fine et G. Pragier, Paris, PUF, 1995.
[3]
Aisenstein, M. et Gibeault, A. (1990), « Le travail de l’hypocondrie » in
Cahiers du Centre de
psychanalyse et de psychothérapie, n° 21, Paris, p. 20-48.
[4]
Freud S. (1895), « Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes
déterminé, en tant que névrose d’angoisse », in
S. Freud, Œuvres complètes, vol. III, Paris, PUF,
1989, p. 31-59.
[5]
Freud S. (1895), « Psychothérapie de l’hystérie », in S. Freud et J. Breuer,
Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 205-248.
[6]
Freud S. (1915), « L’inconscient », in
Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 65-123.
[7]
Marty P. (1991), « Genèse des maladies graves et critères de gravité en psychosomatique », in
Revue française de psychosomatique, n° 1, Paris, PUF, p. 5-22.
[8]
Freud S. (1917), « Complément métapsychologique à la doctrine du rêve », in
Métapsychologie,
Œuvres complètes, vol. XIII, Paris, PUF, 1988, p. 245-258.
[9]
Freud S. (1920) « Au-delà du principe du plaisir », in
Essais de psychanalyse, Paris, Payot,
1987, p. 41-115.
[10]
Fain M.,
op. cit., p. 80.
[11]
Kafka F., (1913-1915),
Lettres à Félice, Paris, Gallimard, 1972. Trad. de l’allemand par
Marthe Robert.