2003
Revue française de psychosomatique
Argument
Gérard Szwec
Claude Smadja
Ce nouveau numéro de la Revue française de psychosomatique vise à
ouvrir le débat sur la question de l’immunité. Il peut sembler étrange
que des psychanalystes s’interrogent sur cette question. Cependant, les
psychanalystes psychosomaticiens se trouvent régulièrement confrontés
à des malades dont les pathologies concernent bien souvent des déficiences de leur système immunitaire.
Depuis le début des années 1980, des chercheurs en biologie ont ouvert
un nouveau champ d’étude unissant la neuropsychologie et l’immunologie. Cette nouvelle discipline a pris le nom de psychoneuro-immunologie.
De nombreux articles et ouvrages scientifiques ont déjà été publiés parmi
lesquels le déjà classique livre de Robert Dantzer L’illusion psychosomatique. Dans cet ouvrage, l’auteur dessine les contours de cette nouvelle
discipline scientifique et dans un esprit, il faut bien le dire, polémique,
cherche à substituer à la psychosomatique psychanalytique de nouvelles
bases théorico-cliniques fondées sur les comportements et excluant toute
référence aux processus inconscients de la vie psychique. La psycho-neuro-immunologie, en tant que trait d’union entre la psychologie des
comportements et la biologie des mécanismes immunitaires, constituerait
ainsi le chaînon manquant entre l’ordre somatique et l’ordre psychique.
Dans un précédent numéro de cette revue
[1], le biologiste Gabriel
Gachelin avait proposé d’envisager les modèles immunologiques selon
trois catégories.
La première est celle du « stress » dont les expériences ont montré
qu’il pourrait déprimer le système immunitaire par l’intermédiaire de la
baisse de certains lymphocytes (T), obtenue par une augmentation du
taux de corticostéroïdes circulants.
Gabriel Gachelin nous a semblé apporter une critique très pertinente
de l’extrapolation issue de ces conditions de laboratoire aux conditions
de vie naturelle dans lesquelles les corticostéroïdes n’ont qu’un effet
marginal et dont il n’est pas prouvé, selon lui, qu’il puisse avoir des
conséquences pathologiques. Dans la genèse des troubles psychosomatiques, il considère comme plausible le rôle de doses physiologiques d’un
immunosuppresseur naturel comme la cortisone. Cependant, un effet de
système immunitaire spécifiquement sur les cancers, infections ou dermatoses n’est observé que lors d’une immunodéficience massive comme
celle provoquée par des traitements immunosuppresseurs ou aplasiques
agressifs ou par le virus du VIH en fin d’évolution de la maladie.
Mais le principal écueil de cette conception théorique se trouve dans
la notion même de « stress », tentative de réduire à des phénomènes strictement biologiques et somatiques des réactions qui engagent le psychisme. Le « stress » propose une conception agressologique de la vie
psychique et réduit au niveau de réactions réflexes des phénomènes aussi
complexes et différents qu’une peur sans objet, une détresse due à l’impuissance à s’aider soi-même, ou une angoisse phobique constituant un
système défensif élaboré supposant un refoulement dans l’inconscient et
un déplacement réussi.
Mais sans même parler des réserves que ne peut qu’inspirer la notion
de stress à des psychanalystes, on peut rappeler que pour l’immunologiste qu’est Gachelin « on ne peut, en dépit des séductions d’un tel
modèle, sur des bases aussi imprécises, fonder une théorie de la relation
entre “stress” et état fonctionnel du système immunitaire ».
La seconde catégorie est celle de la psychoneuro-immunologie qui
s’appuie sur l’existence de messagers moléculaires communs aux cellules
du système nerveux et neuro-endocrine et aux cellules du système immunitaire. L’auteur pense que la présence sans cesse changeante de messages chimiques pourrait s’apparenter à une représentation somatique
des affects et reconnaît que, pour la pertinence de cette hypothèse, il
serait nécessaire d’avoir, en biologie, une notion apparentée à celles, psychologiques, de représentation et de sens.
La troisième catégorie est celle du fonctionnement en réseau formel.
L’expérimentation a permis de découvrir que la reconnaissance de
l’étranger (ou du non-soi) par des molécules d’anticorps pouvait être
parfois tournée vers soi. Finalement, celle-ci n’apparaît que comme un
simple cas particulier d’une organisation en réseau de reconnaissances
infinies.
Dans le système immunitaire qui cherche à éliminer l’étranger (virus,
bactérie, cellule altérée par un cancer ou le vieillissement), les lymphocytes autoréactifs sont tués ou inactivés. Un certain nombre d’apprentissages conduisent à un mécanisme de tolérance dont la fonction est
d’éviter l’autoréactivité. Toutefois, Gachelin souligne que « des anomalies dans cet apprentissage peuvent avoir pour conséquence la rupture de
la tolérance à un composant du soi provoquant éventuellement des
pathologies dites auto-immunes ».
Les travaux sur les réseaux d’anticorps n’expliquent pas les propriétés régulatrices du système immunitaire qu’on a pu découvrir en laboratoire.
Il nous a semblé intéressant de rappeler ces points de vue liant le système immunitaire aux pathologies psychosomatiques dans la mesure où
Gabriel Gachelin introduit une conception évolutionniste hiérarchisée
entre différentes modalités de défenses immunitaires. Cette démarche
n’est pas sans rappeler la conception évolutionniste de Pierre Marty
pour qui l’économie psychosomatique s’étagerait selon différents degrés
de défenses des plus biologiques aux plus mentales.
Pour Gabriel Gachelin, les mécanismes immunitaires, fondés sur la
reconnaissance très hautement spécifique des antigènes par les anticorps,
ne seraient pas les seuls à jouer un rôle chez l’individu. Il distingue deux
niveaux évolutivement différents de mécanismes immunitaires : les uns,
les plus récents dans l’évolution, correspondent à des réseaux très spécifiques de reconnaissance antigènes-anticorps, les autres plus anciens et
plus archaïques. Cette hypothèse est fondée sur l’observation d’un certain nombre de maladies dans lesquelles est fréquemment supposée une
contribution psychique touchant souvent les épithéliums ou muqueuses,
« peaux qui, pour l’immunologiste, constituent la véritable interface avec
le monde extérieur et ses multiples composants infectieux et allergéniques ».
Ainsi donc, les perspectives nouvelles, en immunologie, s’articulent
autour de la notion d’une organisation défensive biologique qui n’est pas
sans rappeler l’organisation défensive du pare-stimulus ou pareexcitations selon Freud, alors que la notion d’une hiérarchie des défenses
immunitaires n’est pas sans rappeler non plus la hiérarchie des possibilités d’écoulement et de décharge des excitations selon Pierre Marty au
sommet de laquelle il plaçait le travail mental.
Les travaux de l’École de Paris, en réintroduisant le point de vue économique freudien qui conduit à mettre en rapport la fonctionnalité de
l’appareil psychique et le risque de somatisation, ont modifié la façon de
concevoir la contribution du psychisme.
Pierre Marty, dans sa conception des processus de somatisation, a
proposé de ranger sous l’égide de la désorganisation progressive les
malades atteints de pathologies auto-immunes aux côtés de ceux atteints
de cancers. Cette proposition théorique qu’il a décrite dans le premier
numéro de cette revue mériterait une discussion approfondie. Cette
démarche, en rupture avec des conceptions de l’origine du phénomène
psychosomatique qui tendaient à accorder une toute-puissance à la pensée, envisageait dorénavant celui-là en rapport avec l’insuffisance du
fonctionnement mental.
Ce numéro tentera d’aborder l’ensemble de ces questions à partir de
la clinique, de la théorie et de la pratique psychosomatique.
[1]
Gachelin G. (1995), « Psychosomatique et modèles en immunologie », in
Revue française de psychosomatique, n° 8 « Psychosomatique et modèles théoriques II », Paris, PUF.