Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130552269
192 pages

p. 5 à 11
doi: 10.3917/rfps.028.0005

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no 28 2005/2

2005 Revue française de psychosomatique

Avant-propos

Gérard Szwec
Un certain nombre d’articles qui composent ce dossier sur le stress partent du même constat : le mot, intraduisible en français, très souvent employé dans le « langage populaire », est aussi fréquemment galvaudé.
Il ne pouvait être question, ici, de recenser les mésusages du mot par rapport à son sens initial donné par Hans Selye, le découvreur du « syndrome général d’adaptation », ni de recenser les multiples extensions qu’il a pu prendre depuis. Il faut dire que, dès le début, le mot désigne aussi bien la réaction sur l’individu, que l’agent extérieur qui a déclenché cet effet : le stress est produit par le stress.
On incrimine un stress dans de multiples situations, des catastrophes aussi bien que des faits insignifiants de la vie quotidienne, touchant un individu, ou tout un groupe dans la société.
Pour les médecins, le stress a remplacé la catégorie des « facteurs psycho-logiques » dans l’étiologie de certaines maladies réputées plurifactorielles, prenant la place d’un nouveau paradigme de la psychosomatique médicale. Les dermatologues, par exemple, recherchent souvent minutieusement avec leurs patients l’événement réputé stressant qui a pu précéder une pelade, l’apparition d’un lichen ou d’un psoriasis, et construisent ainsi une explication après coup.
C’est dire que dans le langage médical, le mot stress est maintenant devenu aussi vague que l’était le mot psychosomatique qu’il a remplacé. Il finit par désigner indistinctement toutes sortes de phénomènes corporels engageant l’aspect psychologique, sans discrimination : angoisse, excitation, dépression, mal-être, souffrance psychique, troubles fonctionnels ou maladies organiques.
Comment en est-on arrivé là, en partant de travaux qui excluaient précisément l’aspect psychologique ?
Dans les souvenirs qu’elle nous livre, Paulette Letarte, collaboratrice biologiste de Hans Selye avant d’être psychiatre et psychanalyste, nous rappelle que pour celui-ci il s’agissait de mettre en évidence la réaction d’adaptation de tout organisme subissant une agression. C’est un effort biologique pour s’adapter à la situation nouvelle, un contrecoup endocrinien, une réaction biophysiologique non spécifique, qui ont été découverts, se manifestant quel que soit le stimulus agresseur. Dans le laboratoire de H. Selye, les expérimentations sur des rats ont montré que le stress, stimulation vitale, peut compromettre la santé s’il est excessif, voire entraîner la mort.
Dans les spéculations biologiques de Freud, on trouve aussi une hypothèse d’intoxication dans un autre domaine, à propos des symptômes des névroses actuelles, dont l’origine se trouve, non pas dans les conflits infantiles, mais dans le présent. Freud pensait qu’ils pouvaient se former par une action biologique résultant d’une intoxication par des produits du métabolisme des substances sexuelles.
Mais lorsque Freud envisage le débordement « au-delà du principe de plaisir » d’un appareil psychique dans l’incapacité de lier les excitations en excès, comme dans la névrose traumatique, la destruction qui se profile, pour lui, c’est surtout celle que fait courir au fonctionnement psychique la pulsion de mort désintriquée ou non intriquée. Le débordement du pare-excitations, tel qu’on peut le concevoir dans le fil des spéculations freudiennes n’est pas la réaction biophysiologique empruntant les voies neuro-endocriniennes et neuro-végétatives dans le stress.
La névrose traumatique résulte d’un choc émotif trop intense qui survient le plus souvent dans une situation où la vie du sujet est menacée. Ce dernier se trouve incapable de faire face au flot d’excitation psychique qui l’envahit et menace son intégrité, ne pouvant répondre ni par une décharge, ni par une élaboration psychique. Son appareil psychique, débordé dans ses capacités de liaison de l’énergie excessive, se fixe au trauma qu’il ne cesse de tenter d’abréagir en le répétant, mais en vain. Les cauchemars répétitifs en sont un exemple cliniquement repérable.
En 1980 est publié sous l’égide de l’American Psychiatric Association le DSM - III, nouvelle classification des troubles psychiatriques qui va devenir une référence mondiale. Elle instaure une rupture épistémologique en supprimant le concept de névrose. Désormais, les diagnostics reposent sur des symptômes, plus ou moins combinés, qui ne sont plus compris comme l’expression de processus psychiques invisibles.
On y trouve cependant les symptômes de névrose traumatique décrits sous le nom de « troubles de stress post-traumatique » ( PTSD ). Simple changement d’appellation d’une entité épargnée par la purge antifreudienne et antipsychanalytique des classifications DSM ?
En fait, dans les écrits psychanalytiques postfreudiens d’après-guerre, la notion de névrose traumatique semble bien avoir commencé à évoluer du côté du stress, dans une dérive scientiste, bien avant donc que le changement de nom n’intervienne. Ce mouvement résulte des efforts faits par nombre de successeurs de Freud pour arrimer les découvertes de la psychanalyse aux découvertes physiologiques, dans l’espoir de rendre la psychanalyse plus compatible avec les critères d’« évaluation » scientifique que les « sciences dures » réclament.
Dans un travail antérieur à celui qui figure dans ce dossier, Allan Young a fait remarquer que ce ne sont pas les textes de Freud sur la névrose traumatique qui ont servi de référence au Comité qui a rédigé la notice consacrée au PTSD dans le DSM III, mais l’ouvrage Les Névroses traumatiques de guerre d’Abraham Kardiner.
La biologie métaphorique de Freud ignore les réactions endocrinales à une expérience traumatique ainsi que la neurophysiologie moderne, tandis que Kardiner, au contraire, relie la compulsion de répétition et le réveil des symptômes post-traumatiques au fonctionnement du système nerveux autonome et au point de vue biologique évolutionniste de la réponse « fuite ou combat ». Pour lui, ce n’est pas seulement l’appareil psychique que la compulsion de répétition doit protéger, mais c’est aussi l’organisme que les symptômes post-traumatiques préparent au danger. Nuance dont Allan Young a bien pointé les enjeux, elle conduit à intégrer la compulsion de répé-tition dans le courant principal de la neurophysiologie et de la logique évolutionniste de Walter Cannon (1911), selon laquelle le corps répond à la peur traumatique en mobilisant ses ressources, que ce soit pour la fuite ou le combat. Pour Cannon, c’est le système neuro-végétatif et les voies corticothalamiques qui sont à la base de l’homéostasie biologique du milieu interne, conception que Selye va enrichir avec le syndrome général d’adaptation, en y ajoutant l’équilibre des deux systèmes hormonaux antagonistes régulateurs de l’adaptation qu’il a découverts [1].
Si, par leurs efforts « scientistes », un certain nombre d’auteurs psychanalystes, en particulier aux USA, ont préparé le terrain du remplacement de la notion freudienne de névrose traumatique par celle de stress post-trauma-tique, la vogue formidable de celui-ci ces dernières années est devenue aussi un phénomène de société.
C’est bien ainsi que le comprend Allan Young, s’interrogeant dans ce numéro sur l’épidémie de PTSD virtuels apparus « à distance » des attentats du 11 septembre chez des téléspectateurs, avec une fréquence de survenue proportionnelle au nombre de fois où ils ont visionné les images du crash des avions sur les tours… De son point de vue d’anthropologue, le syndrome de stress post-traumatique est devenu un moyen universel de « témoigner » de la souffrance globalisée. Dans une démarche parallèle, c’est à la figure du traumatisé de notre époque que s’intéresse Richard Rechtman pour qui, « en moins de vingt ans, le témoignage du traumatisme psychologique s’est imposé sur la scène sociale pour dire la vérité d’une certaine conception de l’homme ».
Si la vogue du stress post-traumatique est portée par le courant de pensée qui attaque beaucoup actuellement la psychanalyse, c’est certainement parce qu’elle apparaît comme une variation de la normale pouvant survenir chez tout le monde, plutôt que comme une affection psychopathologique individuelle. Le stress post-traumatique étant réputé arriver chez n’importe qui, pour peu qu’il ait seulement été là au mauvais moment (la chute du pot de fleurs évoquée par Michel de M’Uzan), il est socialement plus présentable qu’une aggravation névrotique ou un délire schizophrénique, par exemple.
Les psychanalystes eux-mêmes ne sont peut-être pas tout à fait étrangers à l’élimination de la notion de névrose traumatique, du fait même de la place particulière qu’elle occupe à partir de 1920 dans la théorie freudienne. Car c’est la névrose traumatique qui fournit le meilleur exemple de ces faits qui mettent en échec le principe de plaisir, à partir desquels Freud postule la pulsion de mort « au-delà » de ce principe et introduit sa dernière théorie des pulsions. La névrose traumatique est, après 1920, indissociable de ces développements théoriques dont on sait qu’une partie de la communauté psychanalytique ne les a pas acceptés. Les psychanalystes n’ayant pas suivi Freud dans sa dernière théorie des pulsions se seraient trop désintéressés du trauma, qui s’opposerait au fantasme, selon un article récent d’Antonio Andreoli et Cristian Damsa dont Jean-Jacques Pailler nous livre, ici, un commentaire.
Mais il semble bien que la dérive scientiste de psychanalystes séduits par le stress a eu des répercussions dans d’autres domaines que celui du trauma et du « traumatisé ». Après que les découvertes de H. Selye eurent conduit à envisager certaines maladies, telles que l’ulcère duodénal et l’hypertension artérielle, comme des maladies de l’adaptation, Franz Alexander a construit sa théorie psychosomatique sur le modèle psychophysiologique. Il a cherché à établir systématiquement des corrélations entre le contenu psychologique d’une émotion et les réactions physiologiques, en particulier les réactions du système neuro-végétatif et du système nerveux central. Pour lui, les processus psychologiques ne diffèrent en rien des autres processus se déroulant dans l’organisme humain, et sont en même temps physiologiques.
Dans La Médecine psychosomatique (1939), il se réfère à Walter Cannon pour considérer que la sphère sympathique du système nerveux autonome est chargée de préparer l’organisme à la lutte et à la fuite, en modifiant les processus végétatifs internes dans le sens de la plus grande utilité lors des situations critiques de danger. D’un côté, le système nerveux sympathique inhibe l’activité gastro-intestinale, stimule le cœur ou les poumons, modifie la distribution du sang dans les différents organes, agit sur la tension artérielle, mobilise des hydrates de carbone et les sécrétions de la surrénale. De l’autre, ces actions sont compensées par celles du système parasympathique, antagoniste en tout point du sympathique. L’ensemble est influencé et régulé par les centres les plus élevés du système nerveux central, à savoir, pour Alexander, la vie psychique, la personnalité.
Il considère que toute maladie est psychosomatique parce que les facteurs émotionnels agissent sur tous les processus physiologiques par les voies nerveuses et humorales. S’il a intégré le syndrome d’adaptation non spécifique de Selye aux principes fondamentaux de sa médecine psychosomatique, sa recherche personnelle porte sur la nature, au contraire, spécifique des facteurs émotionnels dans la genèse des troubles somatiques. Ce sont des conflits spécifiques qu’il cherche à mettre en évidence à l’origine de syndromes psychosomatiques. Mais Alexander fait coexister ces deux champs, celui d’une non-spécificité sur le plan biologique (par exemple due à l’action du système autonome végétatif) qu’il associe à des conflits spécifiques sur le plan psychique (par exemple, de type névrotiques hystériques, repérables grâce à une métapsychologie freudienne qui est surtout celle de la première théorie des pulsions). Dans son approche fondamentalement dualiste, il juxtapose, en fait, les niveaux médico-physiologique et psychanalytique, tout en restant dans une logique qui est celle de la nosographie médicale. L’une des critiques de l’École de Paris qui s’est démarquée de son modèle portait d’ailleurs sur le fait qu’il s’intéressait à la maladie et non au malade.
Ces psychanalystes de l’École de Paris de psychosomatique [2] ont, dans les années soixante, innové en cessant de centrer leurs travaux sur la nosographie médicale pour s’intéresser au fonctionnement mental de leurs patients et à la régularité de celui-ci. Ils découvrent ainsi des différences entre le fonctionnement de l’appareil psychique des malades somatiques et celui des névrosés mentaux, et notamment les insuffisances du fonctionnement mental chez les premiers. Insuffisances qui culminent dans le fonctionnement opératoire du psychisme, décrit par P. Marty et M. de M’Uzan en 1962 [3]. On peut, à ce propos, inscrire au chapitre des relations de la psychanalyse avec la physiologie qu’aux États-Unis P. E Sifneos et J. C. Nemiah se sont inspirés de la pensée opératoire pour en présenter en 1973 une version neurophysiologique, l’« alexithymie », qu’ils ont observée chez des individus n’arrivant pas à décoder et à exprimer leurs émotions.
Le sujet qui a un fonctionnement opératoire a une insuffisance de défenses spécifiques névrotiques ou psychotiques pour faire face aux excitations psychiques en excès contre lesquels il doit lutter par d’autres moyens, par la voie comportementale ou somatique.
Soumis à des tensions d’excitation potentiellement traumatiques, ce sujet dépourvu de défenses psychiques spécifiques réagit sur un mode qui évoque chez celui qui l’écoute, réduction, normalité et simplicité. Le névrosé mental réagit tout autrement parce qu’il dispose de tout un panel de défenses se situant au niveau de l’activité psychique, éventuellement d’allure hystérique, phobique ou obsessionnelle. Il paraît plus compliqué et plus indéchiffrable.
Ces faits cliniques ont donné lieu à deux sortes de dérives chez les psychanalystes. Michel Fain évoque à ce propos deux « clans » : ceux qui décèlent la névrose et ses ramifications inconscientes partout et qui ont tendance à assimiler névrose et troubles psychosomatiques en donnant un sens symbolique à ces derniers, et « les médecins, séduits par la simplicité du trouble somatique et qui assimilent ce dernier à un cas particulier de la réaction de l’organisme aux agressions » [4].
La notion de stress, en assimilant le fait psychique dérangeant à une agression venue de l’extérieur, est devenue une doctrine agressologique élémentaire qui tend même vers une simplicité de type arc réflexe. Or, c’est cette simplicité qui est justement l’un des éléments les plus caractéristiques du fonctionnement mental du patient psychosomatique dont l’activité mentale est court-circuitée. Inapte à intégrer un traumatisme psychique par une voie mentale hors circuit, il le fait par une voie simplifiée, celle d’un agir comportemental ou sur un mode somatique.
Le syndrome général d’adaptation, lui aussi, ne se produit chez un sujet que lorsque ses défenses spécifiques sont défaillantes…
Certains auteurs de ce numéro ont évoqué la question du stress dans les traitements, sa possible transformation en réprésentation (Félicie Nayrou), en jeu d’enfant (Marie Sirjacq), le réinvestissement narcissique des traumatismes (Béatrice Le François). Lucien Hounkpatin et Diran Donabédian évoquent ce qui a été appelé stress post-traumatique chez des rescapés des massacres au Burundi ou du tremblement de terre en Arménie, et les difficiles problèmes que posent les traitements psychothérapiques dans ces situations de catastrophes. Ils exposent les repères théoriques qu’ils se sont donnés dans les missions humanitaires auxquelles ils ont participé.
Il y a de nombreuses variantes dans les méthodes de « débriefing » utilisées couramment dans les urgences traumatiques. Faire parler les victimes de leur trauma est l’idée thérapeutique la plus répandue, ce qui a parfois son utilité. D’autres fois, la méthode utilisée, simpliste, confine au procédé quasi opératoire. À travers des paroles empruntées à des victimes et des bourreaux de la Shoah, Rachel Rosenblum nous rappelle, ici, les dangers inhérents au fait de « dire » des expériences intolérables, le retour des affects pouvant être dévastateur.
L’un des sujets classiques de controverse sur le stress tient à la place de ses causes sociologiques (les rapports au travail, le rendement, etc.). Mais le stress vu sous cet angle semble simplifié, son caractère de phénomène social permettant de réduire et d’effacer les causes psychologiques personnelles qui différencient ceux qui y sont soumis.
Michel Fain a donné l’exemple d’une patiente qui incriminait le stress dû à son métier et à ses obligations familiales dans le déclenchement de coliques néphrétiques survenant juste avant les vacances. Il apparaîtra que c’est bien plutôt la situation des vacances qui réactive un violent conflit œdipien avec sa mère, qui énerve la patiente au plus haut point. Elle s’en culpabilise, ce qu’elle tente de réprimer. Pour M. Fain, « la goutte d’eau qui fait déborder le vase », autrement dit, la tension préexplosive qu’on a désignée par stress, ne tombe ni au travail ni en vacances, mais bien plutôt quand la liaison s’établit entre les deux [5].
On voit, ici, la différence entre les causes sociologiques de stress mises en avant – le travail et les obligations familiales – et l’écoute du psychanalyste qui s’intéresse aux représentations, aux scènes qui s’imposent à la conscience de son patient, et qui font « déborder le vase », c’est-à-dire les défenses psychiques dont il dispose contre le débordement des tensions excessives d’excitation.
 
NOTES
 
[1]Voir à ce propos Pierre Marty (1990), La Psychosomatique de l’adulte, PUF, Que sais-je ? 1990, p. 7, et Hanna Kamienecki (1994), Histoire de la psychosomatique, PUF, Que sais-je ? 1994, p. 59.
[2]Notamment Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan et Chritian David.
[3]Pierre Marty et Michel de M’Uzan (1962), La Pensée opératoire, Revue française de psychanalyse, XXVII, n° spécial, 1963, republié en 1994 in Revue française de psychosomatique, n° 6.
[4]L. Kreisler, M. Fain, M. Soulé (1995), L’Enfant et son corps, PUF, 5 e éd.
[5]M. Fain (1997), « La Goutte d’eau », in Revue française de psychosomatique, n° 12.
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Notamment Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan et Ch...
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[3]
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[4]
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M. Fain (1997), « La Goutte d’eau », in Revue française de ...
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