2005
Revue française de psychosomatique
Avant-propos
Gérard Szwec
Un certain nombre d’articles qui composent ce dossier sur le stress partent
du même constat : le mot, intraduisible en français, très souvent employé
dans le « langage populaire », est aussi fréquemment galvaudé.
Il ne pouvait être question, ici, de recenser les mésusages du mot par
rapport à son sens initial donné par Hans Selye, le découvreur du « syndrome
général d’adaptation », ni de recenser les multiples extensions qu’il a pu
prendre depuis. Il faut dire que, dès le début, le mot désigne aussi bien la
réaction sur l’individu, que l’agent extérieur qui a déclenché cet effet : le
stress est produit par le stress.
On incrimine un stress dans de multiples situations, des catastrophes
aussi bien que des faits insignifiants de la vie quotidienne, touchant un individu, ou tout un groupe dans la société.
Pour les médecins, le stress a remplacé la catégorie des « facteurs psycho-logiques » dans l’étiologie de certaines maladies réputées plurifactorielles,
prenant la place d’un nouveau paradigme de la psychosomatique médicale.
Les dermatologues, par exemple, recherchent souvent minutieusement avec
leurs patients l’événement réputé stressant qui a pu précéder une pelade,
l’apparition d’un lichen ou d’un psoriasis, et construisent ainsi une explication
après coup.
C’est dire que dans le langage médical, le mot stress est maintenant
devenu aussi vague que l’était le mot psychosomatique qu’il a remplacé. Il
finit par désigner indistinctement toutes sortes de phénomènes corporels
engageant l’aspect psychologique, sans discrimination : angoisse, excitation, dépression, mal-être, souffrance psychique, troubles fonctionnels ou
maladies organiques.
Comment en est-on arrivé là, en partant de travaux qui excluaient précisément l’aspect psychologique ?
Dans les souvenirs qu’elle nous livre, Paulette Letarte, collaboratrice
biologiste de Hans Selye avant d’être psychiatre et psychanalyste, nous
rappelle que pour celui-ci il s’agissait de mettre en évidence la réaction
d’adaptation de tout organisme subissant une agression. C’est un effort biologique pour s’adapter à la situation nouvelle, un contrecoup endocrinien, une
réaction biophysiologique non spécifique, qui ont été découverts, se manifestant quel que soit le stimulus agresseur. Dans le laboratoire de H. Selye, les
expérimentations sur des rats ont montré que le stress, stimulation vitale,
peut compromettre la santé s’il est excessif, voire entraîner la mort.
Dans les spéculations biologiques de Freud, on trouve aussi une hypothèse
d’intoxication dans un autre domaine, à propos des symptômes des névroses
actuelles, dont l’origine se trouve, non pas dans les conflits infantiles, mais
dans le présent. Freud pensait qu’ils pouvaient se former par une action
biologique résultant d’une intoxication par des produits du métabolisme des
substances sexuelles.
Mais lorsque Freud envisage le débordement « au-delà du principe de
plaisir » d’un appareil psychique dans l’incapacité de lier les excitations en
excès, comme dans la névrose traumatique, la destruction qui se profile, pour
lui, c’est surtout celle que fait courir au fonctionnement psychique la pulsion
de mort désintriquée ou non intriquée. Le débordement du pare-excitations,
tel qu’on peut le concevoir dans le fil des spéculations freudiennes n’est pas la
réaction biophysiologique empruntant les voies neuro-endocriniennes et
neuro-végétatives dans le stress.
La névrose traumatique résulte d’un choc émotif trop intense qui survient
le plus souvent dans une situation où la vie du sujet est menacée. Ce dernier
se trouve incapable de faire face au flot d’excitation psychique qui l’envahit
et menace son intégrité, ne pouvant répondre ni par une décharge, ni par une
élaboration psychique. Son appareil psychique, débordé dans ses capacités
de liaison de l’énergie excessive, se fixe au trauma qu’il ne cesse de tenter
d’abréagir en le répétant, mais en vain. Les cauchemars répétitifs en sont un
exemple cliniquement repérable.
En 1980 est publié sous l’égide de l’American Psychiatric Association le
DSM - III, nouvelle classification des troubles psychiatriques qui va devenir une
référence mondiale. Elle instaure une rupture épistémologique en supprimant le concept de névrose. Désormais, les diagnostics reposent sur des
symptômes, plus ou moins combinés, qui ne sont plus compris comme l’expression de processus psychiques invisibles.
On y trouve cependant les symptômes de névrose traumatique décrits sous
le nom de « troubles de stress post-traumatique » ( PTSD ). Simple changement
d’appellation d’une entité épargnée par la purge antifreudienne et antipsychanalytique des classifications DSM ?
En fait, dans les écrits psychanalytiques postfreudiens d’après-guerre, la
notion de névrose traumatique semble bien avoir commencé à évoluer du côté
du stress, dans une dérive scientiste, bien avant donc que le changement de
nom n’intervienne. Ce mouvement résulte des efforts faits par nombre de
successeurs de Freud pour arrimer les découvertes de la psychanalyse aux
découvertes physiologiques, dans l’espoir de rendre la psychanalyse plus
compatible avec les critères d’« évaluation » scientifique que les « sciences
dures » réclament.
Dans un travail antérieur à celui qui figure dans ce dossier, Allan Young
a fait remarquer que ce ne sont pas les textes de Freud sur la névrose traumatique qui ont servi de référence au Comité qui a rédigé la notice consacrée au
PTSD dans le DSM III, mais l’ouvrage Les Névroses traumatiques de guerre
d’Abraham Kardiner.
La biologie métaphorique de Freud ignore les réactions endocrinales à
une expérience traumatique ainsi que la neurophysiologie moderne, tandis
que Kardiner, au contraire, relie la compulsion de répétition et le réveil des
symptômes post-traumatiques au fonctionnement du système nerveux autonome et au point de vue biologique évolutionniste de la réponse « fuite ou
combat ». Pour lui, ce n’est pas seulement l’appareil psychique que la
compulsion de répétition doit protéger, mais c’est aussi l’organisme que les
symptômes post-traumatiques préparent au danger. Nuance dont Allan
Young a bien pointé les enjeux, elle conduit à intégrer la compulsion de répé-tition dans le courant principal de la neurophysiologie et de la logique évolutionniste de Walter Cannon (1911), selon laquelle le corps répond à la peur
traumatique en mobilisant ses ressources, que ce soit pour la fuite ou le
combat. Pour Cannon, c’est le système neuro-végétatif et les voies corticothalamiques qui sont à la base de l’homéostasie biologique du milieu interne,
conception que Selye va enrichir avec le syndrome général d’adaptation, en
y ajoutant l’équilibre des deux systèmes hormonaux antagonistes régulateurs
de l’adaptation qu’il a découverts
[1].
Si, par leurs efforts « scientistes », un certain nombre d’auteurs psychanalystes, en particulier aux USA, ont préparé le terrain du remplacement de
la notion freudienne de névrose traumatique par celle de stress post-trauma-tique, la vogue formidable de celui-ci ces dernières années est devenue aussi
un phénomène de société.
C’est bien ainsi que le comprend Allan Young, s’interrogeant dans ce
numéro sur l’épidémie de PTSD virtuels apparus « à distance » des attentats du
11 septembre chez des téléspectateurs, avec une fréquence de survenue proportionnelle au nombre de fois où ils ont visionné les images du crash des avions
sur les tours… De son point de vue d’anthropologue, le syndrome de stress
post-traumatique est devenu un moyen universel de « témoigner » de la souffrance globalisée. Dans une démarche parallèle, c’est à la figure du traumatisé
de notre époque que s’intéresse Richard Rechtman pour qui, « en moins de
vingt ans, le témoignage du traumatisme psychologique s’est imposé sur la
scène sociale pour dire la vérité d’une certaine conception de l’homme ».
Si la vogue du stress post-traumatique est portée par le courant de pensée
qui attaque beaucoup actuellement la psychanalyse, c’est certainement parce
qu’elle apparaît comme une variation de la normale pouvant survenir chez
tout le monde, plutôt que comme une affection psychopathologique individuelle. Le stress post-traumatique étant réputé arriver chez n’importe qui,
pour peu qu’il ait seulement été là au mauvais moment (la chute du pot de
fleurs évoquée par Michel de M’Uzan), il est socialement plus présentable
qu’une aggravation névrotique ou un délire schizophrénique, par exemple.
Les psychanalystes eux-mêmes ne sont peut-être pas tout à fait étrangers à
l’élimination de la notion de névrose traumatique, du fait même de la place
particulière qu’elle occupe à partir de 1920 dans la théorie freudienne. Car
c’est la névrose traumatique qui fournit le meilleur exemple de ces faits qui
mettent en échec le principe de plaisir, à partir desquels Freud postule la
pulsion de mort « au-delà » de ce principe et introduit sa dernière théorie des
pulsions. La névrose traumatique est, après 1920, indissociable de ces développements théoriques dont on sait qu’une partie de la communauté psychanalytique ne les a pas acceptés. Les psychanalystes n’ayant pas suivi Freud dans sa
dernière théorie des pulsions se seraient trop désintéressés du trauma, qui
s’opposerait au fantasme, selon un article récent d’Antonio Andreoli et Cristian
Damsa dont Jean-Jacques Pailler nous livre, ici, un commentaire.
Mais il semble bien que la dérive scientiste de psychanalystes séduits par
le stress a eu des répercussions dans d’autres domaines que celui du trauma
et du « traumatisé ». Après que les découvertes de H. Selye eurent conduit à
envisager certaines maladies, telles que l’ulcère duodénal et l’hypertension
artérielle, comme des maladies de l’adaptation, Franz Alexander a construit
sa théorie psychosomatique sur le modèle psychophysiologique. Il a cherché à
établir systématiquement des corrélations entre le contenu psychologique
d’une émotion et les réactions physiologiques, en particulier les réactions du
système neuro-végétatif et du système nerveux central. Pour lui, les processus
psychologiques ne diffèrent en rien des autres processus se déroulant dans
l’organisme humain, et sont en même temps physiologiques.
Dans La Médecine psychosomatique (1939), il se réfère à Walter Cannon
pour considérer que la sphère sympathique du système nerveux autonome est
chargée de préparer l’organisme à la lutte et à la fuite, en modifiant les
processus végétatifs internes dans le sens de la plus grande utilité lors des
situations critiques de danger. D’un côté, le système nerveux sympathique
inhibe l’activité gastro-intestinale, stimule le cœur ou les poumons, modifie la
distribution du sang dans les différents organes, agit sur la tension artérielle,
mobilise des hydrates de carbone et les sécrétions de la surrénale. De l’autre,
ces actions sont compensées par celles du système parasympathique, antagoniste en tout point du sympathique. L’ensemble est influencé et régulé par les
centres les plus élevés du système nerveux central, à savoir, pour Alexander,
la vie psychique, la personnalité.
Il considère que toute maladie est psychosomatique parce que les facteurs
émotionnels agissent sur tous les processus physiologiques par les voies
nerveuses et humorales. S’il a intégré le syndrome d’adaptation non spécifique de Selye aux principes fondamentaux de sa médecine psychosomatique,
sa recherche personnelle porte sur la nature, au contraire, spécifique des
facteurs émotionnels dans la genèse des troubles somatiques. Ce sont des
conflits spécifiques qu’il cherche à mettre en évidence à l’origine de syndromes
psychosomatiques. Mais Alexander fait coexister ces deux champs, celui d’une
non-spécificité sur le plan biologique (par exemple due à l’action du système
autonome végétatif) qu’il associe à des conflits spécifiques sur le plan
psychique (par exemple, de type névrotiques hystériques, repérables grâce à
une métapsychologie freudienne qui est surtout celle de la première théorie des
pulsions). Dans son approche fondamentalement dualiste, il juxtapose, en
fait, les niveaux médico-physiologique et psychanalytique, tout en restant
dans une logique qui est celle de la nosographie médicale. L’une des critiques
de l’École de Paris qui s’est démarquée de son modèle portait d’ailleurs sur le
fait qu’il s’intéressait à la maladie et non au malade.
Ces psychanalystes de l’École de Paris de psychosomatique
[2] ont, dans les
années soixante, innové en cessant de centrer leurs travaux sur la nosographie médicale pour s’intéresser au fonctionnement mental de leurs patients et
à la régularité de celui-ci. Ils découvrent ainsi des différences entre le fonctionnement de l’appareil psychique des malades somatiques et celui des
névrosés mentaux, et notamment les insuffisances du fonctionnement mental
chez les premiers. Insuffisances qui culminent dans le fonctionnement opératoire du psychisme, décrit par P. Marty et M. de M’Uzan en 1962
[3]. On peut,
à ce propos, inscrire au chapitre des relations de la psychanalyse avec la
physiologie qu’aux États-Unis P. E Sifneos et J. C. Nemiah se sont inspirés de
la pensée opératoire pour en présenter en 1973 une version neurophysiologique, l’« alexithymie », qu’ils ont observée chez des individus n’arrivant pas
à décoder et à exprimer leurs émotions.
Le sujet qui a un fonctionnement opératoire a une insuffisance de défenses
spécifiques névrotiques ou psychotiques pour faire face aux excitations
psychiques en excès contre lesquels il doit lutter par d’autres moyens, par la
voie comportementale ou somatique.
Soumis à des tensions d’excitation potentiellement traumatiques, ce sujet
dépourvu de défenses psychiques spécifiques réagit sur un mode qui évoque
chez celui qui l’écoute, réduction, normalité et simplicité. Le névrosé mental
réagit tout autrement parce qu’il dispose de tout un panel de défenses se
situant au niveau de l’activité psychique, éventuellement d’allure hystérique,
phobique ou obsessionnelle. Il paraît plus compliqué et plus indéchiffrable.
Ces faits cliniques ont donné lieu à deux sortes de dérives chez les psychanalystes. Michel Fain évoque à ce propos deux « clans » : ceux qui décèlent la
névrose et ses ramifications inconscientes partout et qui ont tendance à assimiler névrose et troubles psychosomatiques en donnant un sens symbolique à
ces derniers, et « les médecins, séduits par la simplicité du trouble somatique
et qui assimilent ce dernier à un cas particulier de la réaction de l’organisme
aux agressions »
[4].
La notion de stress, en assimilant le fait psychique dérangeant à une
agression venue de l’extérieur, est devenue une doctrine agressologique
élémentaire qui tend même vers une simplicité de type arc réflexe. Or, c’est
cette simplicité qui est justement l’un des éléments les plus caractéristiques du
fonctionnement mental du patient psychosomatique dont l’activité mentale
est court-circuitée. Inapte à intégrer un traumatisme psychique par une voie
mentale hors circuit, il le fait par une voie simplifiée, celle d’un agir comportemental ou sur un mode somatique.
Le syndrome général d’adaptation, lui aussi, ne se produit chez un sujet
que lorsque ses défenses spécifiques sont défaillantes…
Certains auteurs de ce numéro ont évoqué la question du stress dans les
traitements, sa possible transformation en réprésentation (Félicie Nayrou), en
jeu d’enfant (Marie Sirjacq), le réinvestissement narcissique des traumatismes
(Béatrice Le François). Lucien Hounkpatin et Diran Donabédian évoquent ce
qui a été appelé stress post-traumatique chez des rescapés des massacres au
Burundi ou du tremblement de terre en Arménie, et les difficiles problèmes que
posent les traitements psychothérapiques dans ces situations de catastrophes.
Ils exposent les repères théoriques qu’ils se sont donnés dans les missions humanitaires auxquelles ils ont participé.
Il y a de nombreuses variantes dans les méthodes de « débriefing » utilisées couramment dans les urgences traumatiques. Faire parler les victimes de
leur trauma est l’idée thérapeutique la plus répandue, ce qui a parfois son
utilité. D’autres fois, la méthode utilisée, simpliste, confine au procédé quasi
opératoire. À travers des paroles empruntées à des victimes et des bourreaux
de la Shoah, Rachel Rosenblum nous rappelle, ici, les dangers inhérents au
fait de « dire » des expériences intolérables, le retour des affects pouvant être
dévastateur.
L’un des sujets classiques de controverse sur le stress tient à la place de ses
causes sociologiques (les rapports au travail, le rendement, etc.). Mais le
stress vu sous cet angle semble simplifié, son caractère de phénomène social
permettant de réduire et d’effacer les causes psychologiques personnelles qui
différencient ceux qui y sont soumis.
Michel Fain a donné l’exemple d’une patiente qui incriminait le stress dû
à son métier et à ses obligations familiales dans le déclenchement de coliques
néphrétiques survenant juste avant les vacances. Il apparaîtra que c’est bien
plutôt la situation des vacances qui réactive un violent conflit œdipien avec sa
mère, qui énerve la patiente au plus haut point. Elle s’en culpabilise, ce
qu’elle tente de réprimer. Pour M. Fain, « la goutte d’eau qui fait déborder le
vase », autrement dit, la tension préexplosive qu’on a désignée par stress, ne
tombe ni au travail ni en vacances, mais bien plutôt quand la liaison s’établit
entre les deux
[5].
On voit, ici, la différence entre les causes sociologiques de stress mises en
avant – le travail et les obligations familiales – et l’écoute du psychanalyste
qui s’intéresse aux représentations, aux scènes qui s’imposent à la conscience
de son patient, et qui font « déborder le vase », c’est-à-dire les défenses psychiques dont il dispose contre le débordement des tensions excessives d’excitation.
[1]
Voir à ce propos Pierre Marty (1990),
La Psychosomatique de l’adulte, PUF, Que sais-je ? 1990,
p. 7, et Hanna Kamienecki (1994),
Histoire de la psychosomatique, PUF, Que sais-je ? 1994, p. 59.
[2]
Notamment Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan et Chritian David.
[3]
Pierre Marty et Michel de M’Uzan (1962), La Pensée opératoire,
Revue française de psychanalyse, XXVII, n° spécial, 1963, republié en 1994 in
Revue française de psychosomatique, n° 6.
[4]
L. Kreisler, M. Fain, M. Soulé (1995),
L’Enfant et son corps, PUF, 5 e éd.
[5]
M. Fain (1997), « La Goutte d’eau », in
Revue française de psychosomatique, n° 12.