2006
Revue française de psychosomatique
Argument
Jean-jacques Pailler
Marina Papageorgiou
« Regardez, Maître, j’ai trouvé une substance qui peut dissoudre toutes
les matières », annonce triomphant le jeune alchimiste. « Et dans quel récipient vas-tu pouvoir renfermer cette substance ? » lui répond le vieux sage.
Cet extrait de sagesse ancienne évoque les modalités de la transmission
initiatique de la connaissance, mais aussi l’impératif de penser le rapport
entre le noyau et l’enveloppe, le dedans-dehors, le contenant-contenu,
chaque fois qu’il s’agit de « fabriquer » un nouvel objet, indissociable de la
fabrication de la pensée théorique qui le contient.
La peau, organe limite par excellence entre le dedans et le dehors, constitue une interface pour penser la fabrication de l’être humain dans une
corporéité double, biologique et psychique. Elle est aussi métaphore de cette
entité, en articulation et en contact permanent avec ce qui identifie les
contenus appartenant au dedans, inscrivant ainsi et clôturant sa propre
identité, en la délimitant des contenus de l’altérité appartenant au dehors.
Ce faisant, elle fournit au sujet une figuration pour se représenter lui-même
en tant que contenant de ses contenus psychiques, ce qui sera essentiellement
développé par D. Anzieu dans le concept de Moi-peau.
L’embryologie de la peau nous apprend que ce qui vient du noyau, le plus
précoce et le plus profond, migrera jusqu’à la surface pour former l’enveloppe cutanée, mais donnera également naissance au tissu cellulaire, support
de la fonction la plus complexe, celle du système neuronal.
Pour Freud, dans « Le moi et le ça » (1923) : « le moi est avant tout un
être corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais il est lui-même la
projection d’une surface ». En 1927, il ajoute une note : « Le moi est finalement dérivé des sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur
source dans la surface du corps. Il peut être considéré comme une projection
mentale de la surface du corps », note importante qui rend compte des
rapports entre sensations corporelles, traces (mnésiques ?) et représentations,
autrement dit du cheminement de la psychisation de l’excitation du contact
avec l’extérieur (réalité, objet primaire) mais aussi avec l’intérieur (ça).
Ce cheminement, aussi bien dans sa forme que dans sa force, ses contours,
ses détours, embûches et impasses, impose ses traces dans la constitution de
l’identité et se trouve au centre des travaux des psychosomaticiens de l’École
de Paris notamment dans la conception de P. Marty d’un système de fixationsrégressions très précoce. Conception qui diffère de celle de Freud ainsi
que d’autres modèles chargés de représenter l’articulation psyché-soma. Il
s’agit dans la démarche de Marty de rendre compte, non pas de l’inscription
corporelle des réminiscences fantasmatiques, mais de la fixation somatique
de la trace de l’échec, de l’incapacité de se penser doté d’une « peau
psychique » qui délimiterait un dedans et un dehors. Il s’agit aussi du rapport
à soi-même et à l’altérité, concomitant de la mise en place d’un contenant des
processus du préconscient et des fonctions intégratrices et différenciatrices
du moi, dont la complexification et l’arborescence définissent la texture de la
mentalisation. Dans « La relation objectale allergique » (1957), texte qui inaugure ce numéro, P. Marty marque la frontière mais aussi la rupture, au sens
de coupure épistémologique, avec le modèle hystérique qui privilégie l’investissement du sens, décrivant quant à lui une véritable théorie du fonctionnement mental ayant aussi valeur de diagnostic. Cela bouleverse le raisonnement nosographique médical et donc aussi celui de l’École de Chicago,
instaurant la valeur heuristique du « contact » mental entre le psychanalyste
et le patient somatisant. La relation d’objet allergique ne s’applique pas
exclusivement aux patients atteints de maladies de la peau, mais intéresse
également, et peut-être plus, les asthmatiques et les migraineux. Elle est
toutefois une description clinique et théorique magistrale d’un type de fonctionnement mental « inscrit » et fixé très précocement, et qui rend compte
d’une impossibilité de se constituer psychiquement à partir du toucher et de
l’expérience « de peau à peau » du bébé avec l’objet maternel, du fait d’un
fonctionnement mental de ce dernier trop excitant ou trop pare-excitant. La
constitution des auto-érotismes est ainsi entravée, de même que l’investissement du fantasme et du rêve en tant qu’analogons de peaux psychiques.
Autrement dit, le recours à la maladie désignera non pas un investissement
de la conflictualité psychique, mais l’impossibilité de se représenter et de
« tenir » psychiquement et fantasmatiquement un conflit. Ce qui peut
confiner le sujet à un fonctionnement mental binaire et indifférencié, dont il
convient de discuter les rapports aussi bien avec l’hystérie qu’avec le fonctionnement psychotique.
Gérard Szwec discute l’intérêt clinique et la pertinence de cette frontière
théorique proposée par P. Marty et M. Fain en insistant particulièrement sur
la qualité du toucher entre les mères et les bébés non câlins, la dimension de
la phobie du contact en opposition à la configuration de l’angoisse de
l’étranger, ainsi que la question essentielle de la ligne du sens du symptôme
chez des patients atteints des maladies de la peau.
Il peut être intéressant de confronter les conceptions de l’École de Paris
avec d’autres. C’est ainsi que Christine Jean-Strochlic reprend le modèle
psychosomatique de P. Marty dans ses articulations avec d’autres approches
cliniques conceptuelles telles que les pathologies chez les personnes autistes et
l’identification adhésive.
Selon le modèle winnicottien, exposé ici par Philippe Jaeger, l’hyperexci-tabilité de la peau dans le cas des prurits procède d’une tentative du sujet de
rétablir l’unité psyché-soma, ainsi que de renforcer les limites corporelles
afin de pallier la carence d’un objet maternel mais aussi de lutter contre la
menace de la dépersonnalisation et même un risque psychotique.
Dans la pensée et l’œuvre de D. Anzieu, qui a commencé son parcours de
psychologue clinicien dans un service de dermatologie, la configuration de la
peau en tant que métaphore de l’appareil psychique et interface entre le
corps et la pensée est d’un intérêt fondamental pour la pensée psychanalytique et la pensée psychosomatique. Dominique Cupa relate la place de ce
concept au sein d’une véritable théorie du contact.
Deux contributions cliniques, celles d’Aleth Prudent-Bayle et de Savvas
Savvopoulos, psychanalystes psychosomaticiens, discutent les questions techniques posées par les suivis psychothérapiques des patients somatiques, mais
aussi les rapports entre l’éclosion de la maladie de la peau en lieu et place
d’une organisation phobique ou d’une décompensation psychotique.
Daniel Wallach, dermatologue mais aussi historien de la dermatologie, en
suivant la piste de l’eczéma atopique, montre l’évolution de la pensée nosographique. La peau s’affiche. Est-il besoin de voir au-delà ? À partir de
plusieurs traités de dermatologie de Degos à Saurat, l’auteur nous montre
l’évolution de la pensée dermatologique.
Maurice Mimoun nous fait part des interrogations d’un chirurgien esthétique conscient des enjeux identitaires mais confronté à la radicalité de
l’action de son bistouri. D’autres penseurs conçoivent la peau comme une
véritable matrice des neurotransmetteurs développant des nouvelles synapses.
Dans la pensée biologique actuelle, la conception de la peau dépasse celle
d’une simple enveloppe au profit d’une entité plus complexe, celle d’un appareil neuro-immuno-cutané. La peau est de plus en plus connue comme un
quasi-système nerveux avec ses cellules propres et des équivalents de
synapses. L’un d’entre nous parcourant les approches d’un épistémologue
(Dagognet), d’un sociologue (Vigarello) ou d’un philosophe (Serres),
retrouve dans leur pensée l’essence des intuitions et des propos freudiens. Se
retrouvent les notions de peau enveloppe, peau trouée ou peau carapace
jusqu’à cet aboutissement qu’est la représentation de mot. On pourrait ainsi
imaginer que la peau, réalité ou métaphore de la psyché, pourrait constituer
une interface entre les théories du sens et celles qui rendent compte d’un
dehors du sens.
Ce numéro se termine par un texte publié dans le cadre de l’Espace
Psychothérapie, rubrique que nous avons ouverte avec la collaboration
d’André Green, consacrée au dialogue que nous souhaitons instaurer avec
des psychanalystes engagés dans des pratiques psychanalytiques avec des
patients provenant d’autres champs cliniques que celui de la psychosomatique. Il s’agit d’un article de Christian Vasseur évoquant les conditions dans
lesquelles se sont déroulées les étapes de la mise en place de la législation sur
la pratique des psychothérapies en France. André Green, dans la présentation qu’il fait de ce texte, dit l’intérêt que nous trouvons à le faire connaître à
nos lecteurs, tout en laissant à son auteur l’entière responsabilité des positions politiques qu’il a été amené à prendre au nom de l’Association française
de psychiatrie qu’il préside.