2006
Revue française de psychosomatique
Argument
Philippe Jaeger
Claire Escoubès
Le deuil est, lui aussi, le propre de l’homme. Expériences toujours singulières, formes multiples, les deuils mobilisent chez l’être humain des forces venues du plus lointain de son histoire personnelle et collective. Forces constructives et forces destructives, mouvements de vie et mouvements de mort, les deuils enrichissent, démantèlent, immobilisent ou " tuent " notre vie psychique, de façon passagère ou durable, selon les voies empruntées pour y faire face, c’est-à-dire selon qu’un travail psychique accompagne ou non le deuil. Au destin de l’objet perdu pourrait répondre rien moins que celui des fondements de la mentalisation, dont le travail du deuil est un des témoins, et partant, de la constitution du moi.
Qualifier les deuils, depuis les pertes précoces d’êtres indispensables à notre survie jusqu’à la confrontation à notre propre disparition, en retenant ceux qui infligent des blessures à la représentation de soi, idéale ou non ; évoquer les voies " choisies " pour répondre à ces événements toujours traumatiques, des voies élaboratives de l’identification et de la sublimation à celles de la somatisation, en passant par la capture de la psychose ; s’arrêter spécifiquement ici sur la voie la plus risquée parce que la moins " psychisée ", celle de la somatisation, pour mieux en saisir l’origine, le parcours et le devenir ; tels sont les grandes lignes de ce numéro 30 consacré à deuils et somatisations.
L’abord des sujets évoqués n’est pas sans gravité. Pour autant, les textes présentés touchent d’emblée au vivant, du fait de leur caractère même, autant que par leur questionnement :
- Faire un deuil maniaque protège-t-il de la somatisation ?
- Tomber malade au terme de son analyse traduit-il nécessairement une impasse ou une faille de celle-ci ?
- Vieillir, est-ce pour certains d’abord une atteinte narcissique, un démantèlement de l’idéal du moi, une (trop) violente confrontation au principe de réalité ?
- À quoi renonce-t-on lorsque s’arrête l’activité professionnelle ? Que perd-on quand les enfants partent ? Les complications après une IVG sont-elles d’origine uniquement biologique ?
- Une somatisation consécutive à un deuil récent vient-elle relayer le traumatisme précoce d’une perte impensable ?
- Comment ne pas évoquer les deuils successifs de Freud dans la période qui a précédé l’apparition de son cancer, dont les morts d’un petit-fils auquel il était très attaché, de sa fille Sophie et de son ami Anton von Freund ? Quels rôles ces deuils ont-ils joués dans l’élaboration de ses conceptions sur la pulsion de mort et des textes de cette époque, lui qui écrivit à Lou Andreas- Salomé (1919) : " J’ai choisi maintenant comme aliment le thème de la mort " ?
Mais aussi :
- Les deuils précoces, non élaborés, des deux premières années ont-ils un impact décisif sur la qualité du fonctionnement psychique et son avenir, comme le pensait P. Marty ?
- De quelles stratégies identificatoires le sujet dispose-t-il en cas de perte majeure ? Celles-ci varient-elles selon les cultures ?
- Quelles sont dans ces traversées la place et la nature du masochisme ?
Mais encore :
- Comment comprendre certaines attaques du corps en forme d’" inscrip- tions volontaires ", tels certains tatouages et scarifications opérés dans le décours d’un deuil ? Ne sont-ils pas à déchiffrer comme des tentatives pathétiques de symbolisation inachevée ? Comme des marques en " positif " d’un " négatif " interne trop destructeur, en particulier du moi ? Comme signant l’absence de travail de deuil ?
Pour le médecin généraliste, le " trouble psychosomatique " est souvent un trouble fonctionnel réversible, comme chez cette patiente qui a des conjonctivites à répétition et retrouvera en psychothérapie n’avoir pas pleuré la mort d’un proche. Le trouble n’est pourtant pas ici de l’ordre d’une symbolisation mais bien de celui d’une réelle absence d’un travail psychique de deuil qui fera le lit de la somatisation en cause.
Il arrive qu’une douleur physique prenne la place de la douleur morale parfois intolérable du deuil, telle cette autre patiente qui souffre de contractures musculaires multiples tout en se sentant " toute cassée ". La frontière entre conversion et maladie somatique peut ici devenir incertaine.
L’environnement est, lui aussi, à prendre en considération, tant il est vrai que le travail du deuil ne se fait pas dans l’isolement. Le sujet privé de relations, dont le deuil n’est pas reconnu par l’entourage, nous paraît plus souvent en danger mortifère de somatisation. Nous pensons ici à un enfant de huit ans qui fait une hémorragie cérébrale le jour anniversaire de la mort de son jeune père, lui-même décédé d’une hémorragie cérébrale, un sujet tabou dans la famille.
D’autres chemins, dont celui de la transitionnalité, favorisent la réussite du deuil par son intégration. Piaget cite un enfant de huit ans :
" – Qu’est-ce que l’esprit ?
C’est quelqu’un comme nous, qui n’a pas de peau, pas d’os, qui est comme l’air, qu’on ne peut pas voir ; après notre mort, il part du corps.
- Il part ?
- Il part mais il reste. Il reste mais il est quand même au ciel. "
Rappelons-nous enfin que dans les plus anciennes croyances les morts ne ratent pas une occasion de revenir chez les mortels et participent aux fêtes primitives.
Les quelques exemples cités laissent entrevoir l’impossibilité d’un parcours exhaustif des formes des deuils et de leurs rapports aux somatisations. Les pistes de réflexion proposées pourraient bien entendu être complétées. En recueillant les expériences, les réflexions et les interrogations de psychanalystes/psychosomaticiens ou non, sur un sujet difficile mais si communément partagé, nous espérons mieux comprendre la nature des trajets opaques qui, à l’occasion d’un deuil et de la carence du travail psychique qu’il devrait susciter, aboutissent à ces atteintes du corps.
Le rapport entre " deuil et somatisations " garde encore beaucoup d’obscurités, mais nous espérons que la publication de ce dossier contribuera à enrichir la discussion.