Revue française de psychosomatique 2007/1
Revue française de psychosomatique
2007/1 (n° 31)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130561965
DOI 10.3917/rfps.031.0109
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Vous consultezAh ! vous dirais-je, Maman

Variations sur le thème du sein nourricier

AuteurFrançoise Moggio du même auteur

47, rue Falguière
75015 Paris


Quiconque a un jour appris le piano sait combien de variations subtiles comporte cet air mozartien si connu Ah ! vous dirais-je, Maman. Dans cette revue consacrée au sein, j’ai eu envie d’exercer à mon tour quelques variations cliniques autour du sein allaitant ou nourricier, la mamelle chère à Rabelais (du latin mamilla, diminutif de mamma, pris du grec mamma, « mère »). Ces variations sont issues de mon exercice analytique avec des femmes adultes, dont certaines sont devenues mères et ont nourri avec plus ou moins de bonheur leur nouveau-né, et de mon travail d’analyste avec les mères et leurs bébés. Le sein n’y est pas métaphorique, il est au contraire omniprésent et forcément somato-psychique. Cependant, plus qu’aux affections psychosomatiques touchant le sein allaitant, je m’attacherai à la fantasmatique de l’allaitement, à son trouble et à ses conséquences.

2 Je ne reviendrai pas ici sur le thème « sein et psychanalyse », de nombreux rédacteurs de la revue y contribuant. Je me contenterai donc de rappeler quelques sentences freudiennes qui nous ont tous bercés :

3

  • Lorsqu’on voit un enfant rassasié quitter le sein en se laissant choir en arrière et s’endormir, les joues rouges, avec un sourire bienheureux, on ne peut manquer de se dire que cette image reste le prototype de l’expression de la satisfaction sexuelle dans l’existence ultérieure. (Trois Essais sur la théorie sexuelle).
  • Ce n’est pas sans raison que l’enfant au sein de la mère est devenu le prototype de toute relation amoureuse (ibid.).
  • Le premier objet érotique de l’enfant est le sein nourricier de la mère, l’amour naît en s’étayant sur la satisfaction du besoin de nourriture... Quand il est séparé du corps et doit être situé au-dehors, parce qu’il manque si souvent à l’enfant, il emporte avec lui en tant qu’objet une partie de l’investissement narcissique originel (Abrégé de psychanalyse).

4 Cependant, autour du berceau, bonnes et mauvaises fées volettent tour à tour...

L’ange de la mort »

5 N. a deux ans, sa sœur aînée a trois ans, sa mère est enceinte. Les bébés se succèdent, plus ou moins souhaités, la maman est fatiguée, nous dirons vite ensemble qu’elle est franchement déprimée : le bébé ne veut pas la quitter fût-ce un instant, mais au fond elle reconnaît que ça ne l’ennuie pas trop. Ce qui la fait consulter c’est qu’il ne parle pas, ne communique qu’avec elle. Que va-t-il se passer quand l’autre enfant va naître ?

6 Dès la salle d’attente, N. s’est mis à pleurer très fort, s’est accroché à sa mère. Quand elle s’est assise dans mon bureau, il est d’abord resté sur le seuil de la pièce un bon moment, toujours pleurant. Puis il s’est niché sur ses genoux, entreprenant de la téter à travers son corsage, ce qui le calme aussitôt. Elle me dit spontanément qu’il fait toujours comme ça, elle rit un peu gênée et ajoute qu’elle l’a sevré récemment, vers l’âge de 18 mois. Elle a aimé l’allaiter car il n’y a eu aucun problème, alors qu’elle avait rencontré de grandes difficultés avec sa fille ; ça la changeait, la rassurait, lui faisait du bien.

7 Cependant, alors que je n’ai fait aucun commentaire, elle le repose par terre. Il ne proteste pas, prend un jouet en forme d’œuf dans la boîte que je lui propose et se met à le faire tourner en le caressant simultanément. Je pense aussitôt que dans ce qui semble être un jeu de nature autistique (sa mère confirme qu’il fait ça et qu’il se retire très loin dans ces moments là) le sein maternel est toujours là nécessairement concret ; il ne peut être halluciné. Le jouet manipulé pourrait être un « jeu de la bobine » mais la répétition stéréotypée vient empêcher cette transformation progrédiente. Je choisis donc de dire que cela a dû être difficile de ne plus boire le lait de Maman, intervention qui ne paraît guère intéresser l’enfant mais qui fait sens chez la mère qui associe immédiatement sur la maladie gravissime de sa propre mère dont le diagnostic a été fait alors qu’elle était enceinte de N. et allaitait encore sa fille : « C’était comme si je sentais l’ange de la mort. »

8 La dimension traumatique est donc au premier plan pour cette jeune mère, l’annonce de la maladie de sa propre mère venant réactiver des expériences traumatiques de l’enfance qu’elle évoquera lors de la thérapie conjointe et dont elle s’était défendue jusque-là en restant dans une relation étroite, voire dépendante, avec sa mère. Avec le bébé elle répète cette même dépendance en tolérant, et même encourageant, le maintien d’un investissement du sein, essentiellement dans sa dimension érotique, générant ainsi chez son fils une excitation continue entravant la mise en jeu de la satisfaction hallucinatoire et des auto-érotismes. Ce traitement n’en est qu’à son début, mais déjà l’enfant a pu organiser un espace entre sa mère et lui et accepter d’ébaucher une activité ludique très motrice avec le thérapeute. À la 4e séance, le mot Maman est apparu, témoignant d’une activité psychique ébauchant la reconnaissance de l’absence.

Le bébé requin

9 Mme L. revient me consulter très peu de temps après la naissance de son bébé. Grossesse et accouchement se sont bien passés, en revanche l’allaitement est difficile et elle est inquiète des régurgitations de son bébé. Chez cette jeune femme dynamique, la décision d’allaiter participe de son besoin de maîtrise et de son désir de faire au mieux. Mme L. a déjà fait une psychothérapie pour des problèmes d’ordre anxieux ; elle est venue me consulter durant sa grossesse et a souhaité venir me voir après l’accouchement, avec ou sans son bébé. Je l’ai laissée libre de choisir : elle est venue seule, et nos entretiens essentiellement centrés sur l’allaitement et ses avatars vont lui permettre d’élaborer une problématique orale très marquée du sceau d’un sadisme oral primaire hautement conflictualisé. De nombreux rêves où la pulsion orale est au premier plan, en particulier un rêve où son bébé est un jeune requin qui rôde autour d’elle sans la mordre ni même l’attaquer, vont être au cœur de ces entretiens psychothérapiques. La difficulté à nourrir son bébé – les tétées sont longues et parfois douloureuses – lui permet d’aborder sa propre difficulté à se nourrir et le lien oral rageur à sa mère, une intellectuelle peu encline aux travaux ménagers. Elle prend conscience qu’en s’engageant en quelque sorte a minima avec moi et en refusant de venir avec son bébé elle a mis en place, avec mon assentiment, un dispositif « restreint » reflétant son inhibition alimentaire et l’envie que suscite, chez le bébé en elle, son propre bébé lorsqu’il est au sein. La forte anxiété générée par les régurgitations est en fait le produit de sa culpabilité devant ses attaques envieuses ; le rêve prend alors aussi le sens d’une inhibition de son agressivité projetée sur moi. Au décours de ce travail, elle décidera d’entreprendre une analyse.

De glace et de vin

10 Mme A. reprend son analyse quelques semaines après avoir accouché. Elle me dit très vite que l’allaitement a mal commencé et qu’elle s’est sentie très coupable quand le pédiatre lui a dit sans ménagement que son bébé ne grossissait pas assez. Elle a alors pris conscience qu’elle ne lui offrait qu’un seul sein à téter. Elle a tout de suite corrigé les choses mais se demande pourquoi « elle affamait ainsi son bébé ». Sa propre histoire est bien entendu convoquée et un rêve, là encore, va venir apporter un éclairage œdipien qu’elle ne soupçonnait pas. Elle tient le bébé dans ses bras et s’aperçoit qu’il a régurgité quelque chose comme des petites billes de glace avec un filet de sang. Mais, à mieux y voir, il s’agit d’un filet de vin. Elle est au milieu d’une fête et son père est là qui lui offre du vin. La tragédie glacée et ensanglantée d’abord présentée venait me/lui masquer les désirs œdipiens et le plaisir pris à allaiter inscrit dans une dimension pulsionnelle au père qu’il convenait sans doute de réduire en quantité, comme elle a réduit la quantité de lait fournie à son bébé.

11 Ces différentes vignettes cliniques me semblent bien illustrer la diversité des problématiques rencontrées autour de l’allaitement et la place que le sein nourricier va venir occuper entre l’analyste et son patient, et ceci quelles que soient les circonstances : consultations mère-bébé, thérapie ou analyse d’ une patiente devenue mère, etc.

12 On peut voir dans cette clinique l’importance revêtue par la dimension traumatique qui vient affecter la femme-mère, mais qui trouve à s’exprimer plus spécifiquement dans l’allaitement. Cette dimension d’acte de l’allaitement vient souvent masquer la dimension symbolique du sein, même pour des jeunes femmes déjà engagées de longue date dans un processus analytique et pour leur analyste. Dans un des cas que j’ai choisi de relater, le trauma vient affecter l’objet de la mère et la mort, via la maladie, est convoquée. Les affects liés à cette mort annoncée de la grand-mère doivent être réprimés et viennent altérer la relation mère-bébé en attaquant les capacités de rêverie de la mère. Leur reconnaissance se fait souvent au travers du contre-transfert de l’analyste.

13 Mais on peut voir aussi des aspects tout à fait névrotiques comme dans la dernière vignette. Cependant, là encore, la dimension d’acte de l’allaitement fait que les conflits peuvent se traduire par des actes symptomatiques.

14 Je n’ai pas abordé ici la clinique plus spécifiquement somatique du sein allaitant – des montées de lait capricieuses à la crevasse, la lymphangite et jusqu’au rare cancer de la nourrice – qui sont rapportées par les mères, en particulier lorsque je les rencontre dans le cadre de ma clinique de l’enfant.

15 Du côté de l’enfant les conséquences de ces problématiques de l’allaitement sont extrêmement variables, souvent bénignes, mais elles peuvent bien entendu faire le lit de graves dysfonctionnements à venir, comme dans la première vignette. Pour mémoire, je rappellerai ici la fréquence des reflux gastro-œsophagiens et de leur complication, l’œsophagite, comme corollaire de ces difficiles rencontres mère-bébé autour du nourrissage et, plus largement, du holding de la mère et de ses capacités contenantes et pare-excitantes.

16 Je voudrais maintenant quitter la clinique précoce et son « réalisme » pour reprendre la question de la place fantasmatique du sein nourricier, cette fois en proposant des extraits d’une cure de femme adulte non névrotique dans laquelle le lien à l’objet maternel est central.

La première gorgée de lait, mêlée de sang

17 M. ne parle jamais de rêve mais toujours de cauchemar. Le rêve est pour elle, toujours, une effraction du pare-excitations, mais le terme de cauchemar est aussi le rappel de l’enfance, cette enfance qu’elle ne veut pas quitter. Néanmoins, de mon point de vue, ces rêves ont qualité de rêve, parce que le travail du rêve y est reconnaissable, exemplaire qu’il est du travail de transformation effectué par l’appareil psychique.

18 Pour parler de l’affect lié à ses rêves, M. parle toujours d’angoisse, mais il s’agit d’une angoisse secondaire, lorsque le rêve échappe au refoulement, qu’elle le garde en mémoire et qu’elle sait avoir à m’en faire le récit. La réticence est consciente, me raconter un rêve réveille les angoisses persécutrices d’intrusion – je vais lire dans sa tête – et les angoisses de castration anale : en me le racontant elle le perd. L’angoisse est donc bien dans le transfert. C’est la raison pour laquelle les rêves me sont racontés souvent longtemps après, de manière très maîtrisée grâce à ses talents littéraires (on peut voir là la valeur défensive de la sublimation) et qu’ils me sont souvent donnés de façon écrite. J’ajoute que le système défensif obsessionnel lié au récit de rêve en séance est tel qu’il m’arrive fréquemment de perdre le fil du récit et de voir ma pensée associative inhibée, au moins en partie.

19 Mais le rêve du restaurant fait exception. C’est un rêve récent qu’elle a écrit et m’a donné le jour même du récit, sans délai.

« Je suis dans une rue normalement vivante (boutiques et restaurants), plutôt piétonne, et moi, je suis terriblement désespérée (=ide), car je sais ce que je m’apprête à faire. Je m’approche d’un restaurant qui a des tables à l’extérieur, j’entre et je demande si je peux manger même s’il est trop tôt pour cela. On m’installe à une table pour deux, à côté d’une autre table pour deux, à côté d’une autre table pour deux... ce qui fait que je suis en fait au bout d’une longue table. J’ai le dos à la porte du restaurant, je vois au fond plus ou moins les cuisines, un escalier qui monte mais juste devant moi j’ai un petit muret qui constitue une séparation entre les différentes rangées de tables (suit un petit dessin dans le texte écrit, explicatif de la spatialité du rêve, mais aussi réminiscence de sa thérapie d’enfant). On m’apporte la carte mais je dis que ce n’est pas la peine puisque ce que je m’apprête à faire donc (souligné dans le texte) c’est de me suicider en mangeant trop ou d’arriver à me dégoûter de la nourriture – pour ne plus avoir jamais à en souffrir – en mangeant trop ; je demande donc tous les plats l’un après l’autre, même si ça paraît fou. Puis je rectifie en précisant qu’ils peuvent laisser tomber tous les plats de/avec viande. Et je mange dans une tristesse et une solitude absolues. Des clients entrent peu à peu et me voient manger. On me laisse. »

20 Il y a un détail du rêve qu’elle ajoute verbalement dans un deuxième temps et qu’elle appelle « l’épisode des couteaux » ; comme elle n’a pas pu l’écrire, elle a fait un schéma : il s’agit de l’alignement très particulier, en diagonale, des couteaux qui, de table en table, vont jusqu’à la cuisine.

21 L’inhibition relative de la mise en récit de cette partie du rêve est, pour moi, directement à rapporter au transfert négatif hostile et érotique (désir inconscient du pénis et désir sadique envers la mère-cuisine). L’intensité de la pulsion conduit à un double mécanisme de transformation : isolation (récit fait dans un second temps) et annulation partielle. C’est le transfert positif qui permet que l’affect ne soit pas totalement réprimé et que la pulsion hostile puisse se figurer dans le rêve.

22 En effet, ce rêve est pour moi un mouvement nouveau dans la cure de cette patiente. La pulsion et sa formidable force économique sont représentées : la cuisine est la mère-analyste ; la table dressée est pour deux mais elle y est seule ; la table est longue, aussi longue que ces années de traitement ; la dépression primaire est représentée : le vide, la solitude sont convoqués en contraste avec la rue si normalement vivante ; on la voit manger ce qui dans la vie lui fait honte (transformation de la pulsion voyeurisme/exhibitionnisme : l’interdit de voir est très contraignant chez elle) ; quant aux couteaux, symboles de la castration et de l’agressivité, ils vont jusqu’à la cuisine-mère.

23 J’ai peu interprété ce rêve sauf pour en souligner la richesse. Le travail associatif qu’elle a pu faire au moment du récit en séance est resté tout à fait au niveau du conscient : description de ses multiples rituels alimentaires, douleur de la contrainte.

24 Ce rêve précédait de quelques jours une visite du père, occasion pour elle d’aller au restaurant, ce qui l’angoisse plusieurs jours à l’avance : le niveau œdipien est donc présent à côté du niveau prégénital. L’oralité primaire – la voracité – est en effet primordiale. Et la désintrication pulsionnelle est représentée : bouffer jusqu’à en crever, mais pas de la viande (à mon avis le sein maternel, objet de toutes les convoitises et de tous les interdits) : nous sommes bien donc là dans le stade oral cannibalique décrit par Abraham et repris par Klein.

25 En soi, ce seul rêve, et surtout ces modalités nouvelles de présentation du matériel onirique, ont un caractère intéressant. Mais ce qui va suivre est tout aussi important. Ma patiente va, dans les séances qui suivent, reprendre et rassembler un matériel déjà produit mais qui, par cette nouvelle associativité, témoigne d’une souplesse nouvelle des défenses, même si on peut les voir à l’œuvre. Je lui dirai, et ça la fera rire, qu’elle me gave de rêves après m’avoir tellement restreinte. L’humour est en effet un vecteur possible de l’interprétation qui se doit d’être très prudente avec cette patiente pour ne pas entraîner de relation thérapeutique négative désintricante.

26 Elle va ainsi revenir sur trois rêves – trois cauchemars – qui datent de son enfance et qui reprennent les thèmes du vide, du manque, de la castration orale. Je ne les commenterai pas ici, sauf pour dire que c’est la première fois qu’elle me donne le sentiment d’« accepter de mettre des choses ensemble », comme je le lui dirai. Puis, toujours portée par ce mouvement de remémoration, elle va revenir sur l’histoire de sa naissance telle qu’elle me l’a déjà racontée mais qui va cette fois s’enrichir pour nous deux d’un sens nouveau.

27 Elle est la deuxième enfant de sa fratrie, mais la seule née loin des liens familiaux de ses parents. Nous avons déjà construit ensemble l’hypothèse d’une dépression maternelle possible dans ses premiers temps de vie à la lueur de son lien actuel à sa mère et des modalités de son transfert qui ne peut que m’évoquer « une mère morte ». L’accouchement fut difficile car dystocique, une présentation par l’épaule ; mais surtout la mise au sein fut compliquée et douloureuse pour sa mère qui lui en aurait fait ainsi le récit : elle a cessé très rapidement l’allaitement au sein car son lait était ensanglanté en raison de crevasses. De ce fait, tiré du récit maternel, ma patiente va enfin pouvoir faire autre chose qu’une répétition mortifère : « dès la naissance j’ai endommagé ma mère ». Le lien avec son anorexie, que je conçois comme une restriction alimentaire visant à réduire, faute de pouvoir l’éteindre, toute forme de plaisir oral, lui apparaît plus clairement. Je précise que cette anorexie l’accompagne depuis le début de la vie, et en particulier qu’elle a présenté, entre autres symptômes, dans la petite enfance, une anorexie primaire grave avec retentissement staturo-pondéral et anémie. Le médecin de famille l’aurait « miraculée » selon la légende familiale en lui faisant une transfusion sanguine à l’âge de neuf mois. Les somatoses et autres symptômes psychosomatiques vont cependant jalonner toute son histoire jusques et y compris aujourd’hui.

28 L’anorexie avec sa dimension masochique – la faim toujours présente, la privation, la fatigue chronique – est ancrée dans la relation fantasmatique à l’objet primaire frustrant et dangereux. Le sadisme oral ne trouve jamais à se satisfaire et son corollaire l’avidité, la faim d’objet, est toujours là, massivement projetée sur l’analyste. La régression analytique a replacé ce mode de relation d’objet au premier plan, alors même que les conduites suicidaires tendaient à s’estomper dans le réel de la patiente. Dès lors, le rêve du restaurant représente une forme de symbolisation de ce courant pulsionnel et objectal qui marque une certaine progression dans les capacités de la patiente à représenter.

29 Le sein dans cette clinique est, me semble-t-il, celui de la perspective kleinienne, objet partiel dans sa dimension persécutante, obérant le jeu incorporation/ introjection. Mais il est aussi le fruit d’un certain vécu perceptif de ma patiente nourrisson au sein de sa mère. La scène qu’elle imagine est le visage plein d’effroi de sa mère découvrant le lait ensanglanté que régurgite son bébé et s’éloignant d’elle épouvantée. Bébé cannibale certes, mais aussi bébé confronté au visage plein d’effroi de la mère et à l’expérience de la satisfaction liée à la tétée, en confondant les deux, dans un pictogramme originaire où manger signifie mourir et tuer, « manger à mort » comme dans le rêve.

30 Il ne saurait être question de faire de cette scène primordiale et de sa construction dans l’analyse l’alpha et l’oméga de la problématique border-line de cette patiente, mais il est certain que chez elle l’oralité primaire tient un grand rôle et revêt la forme d’une oralité-limite comme en parle Bernard Brusset qui nous rappelle que « l’oralité a une place majeure dans l’origine des fantasmes, du moi et des opérations structurantes de la vie psychique et même unique du fait qu’elle associe étroitement, dès la naissance (et même in utero), le corps, le comportement, le manque, le plaisir et la mère ».

31 Figures hautement idéalisées, le sein nourricier et le bébé au sein hantent nos imaginaires et nos images. La clinique que j’ai souhaitée mettre en lumière dans cet article revêt différentes gammes expressives avec comme socle commun l’oralité, cette mise en forme sexuelle de la faim que Freud a découverte. L’acte d’allaiter est à la croisée de la vie fantasmatique des mères et l’allaitement nourrit nos fantasmes. Figure mythique d’un paradis perdu qui n’a jamais existé mais que l’on recherche éperdument, tel est le sein maternel. Voilà pourquoi je voudrais en guise de conclusion rapporter quelques lignes de J.M. Coetzee à propos de la Vierge à l’enfant du Corrège (Élisabeth Costello, Seuil). L’auteur est plus connu pour sa réflexion littéraire et romanesque autour de ce qu’il nomme lui-même le Mal que pour son intérêt pour l’allaitement. Il est par ailleurs intéressant de noter que c’est sous le masque d’emprunt d’une femme qu’il tient ce propos. « La mère que nous voyons dans le Corrège, celle qui des doigts soulève le bout de son sein pour faire téter son enfant, qui se découvre sans gêne sous l’œil du peintre (...) Pendant ce temps, dans l’ombre, d’autres hommes (...) Les membres de tous ces hommes, leurs verges, sont-ils parcourus d’un frisson ? Sans aucun doute. Mais il y a autre chose dans l’air. De l’adoration. Le pinceau s’immobilise comme ils sont en adoration devant le mystère qui vient de se révéler à eux : du corps de la femme coule une source de vie. »

 

Résumé

L’auteur propose un regard sur la clinique de l’allaitement et les fantasmes liés à celui-ci à partir de son expérience avec les mères et les bébés mais aussi des cures de femmes récemment mères. La question traumatique est souvent présente ainsi que la violence des projections. La question de l’oralité primaire est abordée à partir d’une problématique border-line.

Mots cles

Sein, Allaitement, Mère, Bébé, Oralité primaire



The author proposes a look at the clinical aspects of breast-feeding and the fantasies linked to it through her experience with mothers and babies, as well as the treatment of women who have recently become mothers. The traumatic question is often present as well as the violence of the projections. The question of primal orality is discussed from the perspective of the border-line problematic.

Mots cles

Breast, Breast-feeding, Mother, Baby, Primal orality


Der Autor betrachtet die Klinik des Stillens und die es umgebenden Phantasmen anhand seiner Erfahrung mit Müttern und Babys, aber auch mit Kuren von jungen Müttern. Das Thema des Traumas kommt oft auf, wie auch die Gewalt der Projektionen. Die Frage der Oralität wird auf der Grundlage einer Border-line-Problematik angesprochen.

Mots cles

Brust, Stillen, Mutter, Baby, Primäre Oralität


El autor propone una mirada sobre la clínica de la lactancia y las fantasías vinculadas a este partiendo de su experiencia con las madres y los bebés pero también de las curas de mujeres recientemente madres. La cuestión traumática esta a menudo presente como la violencia de las proyecciones. La cuestión de la oralidad primaria está abordada por una problemática border-line.

Mots cles

Seno, Lactancia, Madre, Bebé, Oralidad primaria

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Françoise Moggio « Ah ! vous dirais-je, Maman », Revue française de psychosomatique 1/2007 (n° 31), p. 109-118.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychosomatique-2007-1-page-109.htm.
DOI : 10.3917/rfps.031.0109.