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Notes sur les rapports entre le sein et la dépressivité féminineAuteurJacqueline Lanouzière du même auteur
12, bd Soult75012 Paris
INTRODUCTION
L’épidémiologie a mis en évidence deux faits qui posent à la science des questions auxquelles jusque-là elle n’a pu répondre de façon satisfai-sante : dans l’ordre de la pathologie mentale, la fréquence élevée chez les femmes de la pathologie dépressive, toutes formes de dépression confondues, et dans l’ordre de la pathologie somatique, la fréquence élevée du cancer du sein. Y a-t-il un lien, un point commun, entre ces deux formes de pathologie féminine, l’une concernant la psyché, l’autre le corps ?
2 Si l’on peut évaluer l’ampleur du phénomène dépressif féminin dans le monde, son interprétation en revanche se révèle plus délicate et discutée. Cette suprématie féminine est attribuée soit à un facteur bio-logique, soit à un facteur psycho-affectif et social. L’influence de la fra-gilité hormonale de la femme pour expliquer sa propension aux dépressions n’a pas encore pu être clairement démontrée, même si on peut observer qu’elles surviennent avec une certaine fréquence à des périodes clés de la vie féminine (adolescence, maternité, ménopause) marquées par des événements importants comme la poussée mammaire et les premières menstruations, la gestation et le « retour d’âge ». L’approche hormonale oubliant que ces événements biologiques sont aussi des événements psychologiques majeurs de la vie psychosexuelle des femmes, on a invoqué leur « vulnérabilité » à des facteurs psycho-affectifs et leur « sensibilité » particulière à certains « événements vitaux » comme la perte d’objet et/ou la perte de l’estime de soi, événements dont on sait par ailleurs qu’ils ne sont pas dépourvus d’effets sur l’équilibre hormonal féminin. Les explications biologiques et psycho- sociales laissant ouverte la question du pourquoi de la plus grande « vulnérabilité » des femmes à des situations de perte et de déperdition narcissique, j’ai essayé d’y répondre en partant de l’idée développée par Rosolato d’un « axe narcissique » commun aux différentes variétés de dépression et en proposant l’hypothèse d’une prédisposition féminine aux dépressions qui serait liée au destin anatomique de la femme et à sa fonction sexuelle. Je reprends brièvement ici un thème que j’ai déjà abordé en plusieurs endroits et notamment dans « Le sein et la dépressivité féminine »[1] [1]Lanouzière J. (1989), « Le sein et la dépressivité...
suite.
3 Les séparations, les abandons, les trahisons, les pertes d’objets, les deuils qui font partie des événements vitaux auxquels les femmes semblent bien électivement sensibles, générant chez elles des réactions dépressives, sont également retrouvés dans l’histoire récente ou plus lointaine des femmes présentant des mastopathies bénignes ou des cancers du sein. L’intuition d’un lien entre la dépression qui succède à un deuil, à une séparation ou à une menace de ce genre et un cancer du sein ou des « organes féminins » n’est pas récente. Elle a fait l’objet de nombreuses observations anciennes et de travaux plus récents[2] [2]Lanouzière J. (1981), « Dépression et cancer...
suite. Freud, dans un de ses premiers articles[3] [3]Freud S. (1890), « Traitement psychique (traitement...
suite où il examinait les rapports de l’âme et du corps, reconnaissait également le rôle capital des affects dépressifs dans le déclenchement de maladies organiques ; ce qui dans ces cas amène, ajoutait-il, à « admettre que l’intéressé avait déjà une prédisposition à la maladie, restée jusque-là sans effet ».
4 Je ne traiterai pas directement dans ce texte de la pathologie mammaire. Elle implique de poser plusieurs questions, non seulement celle de la causalité psychique des maladies organiques, mais encore celles du « choix » de l’organe et du « sens » ou du « non-sens » du symptôme qui l’affecte. Personnellement, je ne crois pas au non-sens, à la « bêtise » du symptôme, peut-être parce que, dans le cas du sein, celui-ci est saturé en représentations imaginaires individuelles et collectives et pris dans un réseau serré de relations intersubjectives. Dans un travail ancien (1988) que je ne me suis pas encore décidée à publier, entrepris à la suite du constat que des histoires de seins recouvraient des affaires de « cœur » actuelles ou passées, graves ou bénignes, j’ai entrepris de vérifier plus systématiquement si ce lien entre affection mammaire et peines de cœur était fortuit ou plus constant, répondant à une certaine logique affectivo-somatique. J’ai pu vérifier alors qu’il existait bien un lien entre une affection mammaire et une atteinte narcissique récente causée par la perte ou la séparation d’un objet auprès duquel le sujet occupait une place privilégiée, généralement de soutien, conformément à un idéal du moi exigeant. L’incapacité de surmonter une séparation, d’élaborer une perte et donc de mener à bien un travail de deuil semblait une constante des affections mammaires cancéreuses que j’ai eu l’occasion d’étudier. L’observation m’a montré qu’offense narcissique et dépression en sont les deux composantes principales. Elle m’a montré aussi que les événements récents ayant provoqué l’offense narcissique et la dépression répétaient, comme Freud et Abraham l’avaient déjà signalé à propos de la mélancolie, une perte ou une déception primitives jamais réellement cicatrisées. Certains ont pu voir alors dans le cancer du sein une sorte de « mélancolie somatique ».
5 En approfondissant les données anamnéstiques, il m’était apparu que cette atteinte narcissique récente redoublait une atteinte narcissique ancienne due à un désinvestissement dépressif précoce et passager par la mère, pesant néanmoins sur la ligne de fragilité narcissique dessinée dans l’organisation psychique de la fille par son absence de seins et par la collusion pour elle entre perte du « sein » et absence de « seins ». Au vu de ce qui avait été reconstruit des histoires infantiles dans l’après-coup de la cure ou des entretiens, il apparaissait aussi que la somatisation récente était la réplique d’une somatisation passée, consécutive au désinvestissement par la mère (mobilisateur de haine) dont le sujet avait été victime mais grâce à laquelle elle avait tenté de la « soigner » (mobilisateur d’amour) et put ainsi, dans le cadre de la réussite de la tentative, être réinvestie. La somatisation et l’organe engagé dans celle-ci condensaient perte de l’objet et retrouvailles de l’objet. J’avais alors fait l’hypothèse que cette somatisation par laquelle l’enfant exprime simultanément sa souffrance dépressive et sa haine ainsi que son « souci thérapeutique » concerne l’unité zone/objet complémentaire. L’implication de l’unité bouche/sein dans cette somatisation mobilisatrice d’amour pour l’objet et de haine pour l’objet mais réversibles l’un et l’autre sur le sujet en raison de l’indivision, corrélative de la précocité du conflit auquel le sujet est confronté (détruire l’unité mauvais objet/ mauvaise zone ou reconstruire l’unité bon objet/bonne zone), est créatrice d’une fixation à un mode spécifique de réponse (somatisation) et à une localisation spécifique de la somatisation, le sein.
6 La significativité élevée du sein dans l’histoire individuelle féminine, renforcée par l’introjection de l’ensemble des discours et des productions culturelles représentatives de ce dont le sein est le signifiant, renforce l’aptitude primitive du sein à la métaphorisation corporelle des « peines de cœur », de tout ce qui est lié à une expérience de perte, d’abandon et de séparation.
7 Créer, produire, se dépasser et se prolonger dans des œuvres de chair ou de pensée est le dessein assigné à l’homme s’il veut surmonter sa finitude, l’angoisse de mort et donner un sens à sa vie. La condition féminine me semble particulièrement exemplaire à cet égard, la femme étant vouée par la nature à engendrer et condamnée à enfanter dans la douleur, c’est-à-dire condamnée à perdre ses objets et à en surmonter la souffrance et le deuil. C’est dans cette perspective que j’ai essayé alors d’établir les liens inconscients et préconscients par lesquels la maladie du sein se donne à la psyché en tant que métaphore agie de ses maladies infantiles non guéries et de sa condition féminine.
LE SEIN DANS L’IMAGINAIRE MASCULIN
8 Le sein n’est pas un organe ordinaire réductible à sa seule fonction nourricière, en charge d’assurer la survie du nourrisson, il est plus que la mamelle, plus que la glande mammaire, tout comme l’allaitement est plus que la lactation. Plus qu’aucune autre, cette partie du corps féminin a été depuis les temps les plus reculés un objet universel de fascination, de vénération et d’exécration. C’est pourquoi cet organe que la femme partage avec les femelles animales exerce attirance la plus vive et répulsion la plus totale et se trouve doté d’un imaginaire qui s’est enrichi au fil des millénaires. L’imaginaire que nous connaissons est un imaginaire masculin auquel nous avons accès par des documents – représentations plastiques et discours – produits dans leur immense majorité par des hommes qui ont essayé de comprendre le mystère de la différence des sexes et le mystère des fonctions féminines. L’abondance de sa représentation plastique dans l’histoire humaine apporte la preuve indiscutable qu’il a focalisé et cristallisé les hantises et les obsessions des hommes comme leurs désirs et leurs envies.
9 L’envie masculine des organes et des fonctions féminines, le désir de s’approprier les pouvoirs fabuleux de la femme de donner la vie et de la mère de nourrir le nourrisson, condamnés par les sociétés comme honteux et dégradants, ont été refoulés et déniés mais ont fait retour dans les mythes et légendes, dans des théorisations telles que celles de la nature masculine du lait maternel fabriqué par le sperme de l’homme et même dans des théories scientifiques. Aristote[4] [4]Aristote, Histoire des animaux, Paris, Folio/ Essais,...
suite et Hippocrate croyaient à la possibilité pour certains mammifères mâles et pour les hommes d’avoir des sécrétions lactées et d’allaiter les enfants. Darwin[5] [5]Darwin Ch. (1859), L’Origine des espèces,...
suite, bien après, soutiendra que dans des temps reculés les mammifères mâles « aidaient les femelles à nourrir leur progéniture » et que cette fonction a disparu quand elle n’a plus été nécessaire. L’anthropologie moderne voit dans ce motif répandu[6] [6]Lionetti R. (1984), Le Lait du père, trad. fr. ...
suite de la lactatio mascula outre une réponse possible à la « hantise de la faim », l’expression de la menace que représente pour l’homme la possession par la femme de tels attributs et de telles fonctions, menace pour sa virilité, pour sa supériorité et sa domination des femmes. Cette envie masculine des attributs et des fonctions féminines fait retour aussi dans certains délires, tel le célèbre délire de féminisation du « Président Schreber » dans lequel les seins féminins jouaient un rôle essentiel. Déclenché par la déception d’être privé de progéniture, liée à la stérilité de son épouse, ce délire contribua à sa guérison en l’aidant à lutter contre une dépression induite par la conjugaison de divers événements[7] [7]Lanouzière J. , « Schreber et le sein »,...
suite.
Pourquoi deux sexes ?
10 La croyance en un pénis universel n’est pas qu’une des « théories sexuelles infantiles » des petits garçons persuadés que tous les êtres sont comme eux pourvus d’un pénis, c’est une croyance qui repose sur le fantasme largement répandu de l’existence d’un sexe unique masculin. Hésiode (VIIe av. J.-C.) évoque le mécontentement des hommes lorsqu’il prit fantaisie à Zeus de fabriquer un deuxième sexe, une femme, Pandora[8] [8]Pandora, dont le nom signifie « don des dieux »...
suite, et d’en faire « cadeau » aux hommes, bouleversant ainsi profondément leurs vies et leurs habitudes. On peut comprendre que, vivant jusque-là sans femme dans la compagnie des dieux, ignorant donc la naissance par engendrement et ne connaissant ni la vieillesse ni la mort, les hommes aient été furieux de l’intrusion de cette femme, la « première femme », à la beauté et à la séduction irrésistibles et ravageuses dans leur « club » masculin. Hippolyte[9] [9]Hippolyte, in Euripide, Tragédies complètes...
suite exprimera crûment que la femme n’est pas un « cadeau » pour l’homme ou alors un cadeau empoisonné et que « ça serait beaucoup mieux s’il n’y en avait pas ».
Pourquoi un seul sexe ?
11 L’une des plus grandes blessures humaines est d’être assigné à un sexe, de ne pouvoir être l’un et l’autre[10] [10]Le désir des hommes de ne pas être assignés...
suite, blessure partagée par les hommes malgré la valorisation universelle du sexe masculin. L’envie féminine du pénis identifiée par Freud a son pendant dans l’envie masculine de seins tirée de l’ombre par M. Klein. Cette limitation, génératrice de la bisexualité fantasmatique, des figures universelles de la femme au pénis et de l’homme aux seins, porte aussi irrésistiblement les humains vers l’autre, le différent, pour, l’espace d’un instant, ne plus faire qu’un avec lui, transcendant ainsi ce douloureux problème de la dualité par l’effacement des différences dans un tout unitaire éphémère. Aimer le différent n’est-ce pas aimer sa différence et désirer sa différence, n’est-ce pas aussi aimer le différent ? Jusqu’ici l’homme n’a pu supporter sa finitude, surmonter son angoisse de la mort qu’en se prolongeant dans un « autre » lui-même engendré avec un « autre » différent. Pour survivre, l’homme, comme l’animal, a été condamné à cette union des différences. Union facilitée par l’attirance irrésistible exercée par un sexe sur l’autre.
Le sein, universel consolateur
12 Hanté par les mêmes obsessions métaphysiques que l’homme moderne, l’homme de Néanderthal exorcisait ses peurs et trouvait un réconfort dans des figurines féminines aux seins proéminents dont les parties du corps de certaines d’entre elles étaient « mamellisées », chaque partie étant représentée comme un sein ou un mamelon, ou bien encore dans de petits objets ayant la forme d’un sein, sculptés dans des pierres au grain fin et aussi doux au toucher que la peau tendue d’un sein gonflé de lait. Il est aisé d’imaginer qu’ils servaient à exorciser les peurs du Néanderthalien rassuré de les tenir dans sa main comme un nourrisson agrippé à la mamelle maternelle ou plus tard à son doudou. Le caractère nourricier et protecteur du sein explique la présence sur les sites funéraires et dans des tombes d’enfants de ces figurines placées là pour accompagner, nourrir et protéger les morts au cours de leur voyage extra-terrestre. Sa fonction de talisman s’étendait aux menaces pesant sur la collectivité où, en période de famine et de stérilité, son effigie accompagnait les pratiques magico-religieuses destinées à ramener l’abondance et la fécondité.
13 À côté des Vénus plantureuses dont l’hypertrophie mammaire ou la polymastie symbolisaient l’abondance, la fécondité, la toute-puissance protectrice et soutenaient un concept maternel de la féminité, la présence de Vénus à formes plus fines et élancées, aux seins menus, représentait un autre concept de la féminité, un féminin séducteur à la gloire de la sensualité et de l’amour, mais potentiellement dangereux. Ces deux concepts de la féminité annonçaient la dichotomie entre la mère et la femme, entre une divinité toute-puissante au service de la production et de la conservation de la vie et une divinité au service du plaisir et de la beauté autour de laquelle se développèrent les figures de l’érotisme.La dichotomie entre la mère et la femme se doubla alors d’une dichotomie entre la « bonne » mère protectrice, la Dea bona de l’Antiquité et la « mauvaise » mère, redoutable, inquiétante et dangereuse, la « sorcière », portées respectivement par le « bon » et le « mauvais » sein.
14 À certaines périodes de l’histoire des idées, le « bon » sein et le « mauvais » sein sont en effet nettement distingués et désignés. Le bon sein est le sein d’un maternage dévoué tel qu’il se manifeste au premier chef dans sa fonction nourricière immémoriale, l’allaitement de l’enfant. Le christianisme s’emploiera, particulièrement au Moyen Âge, à une réidéalisation du sein et à la sacralisation de l’allaitement à travers ses multiples « Vierges lactantes » ou « Vierges au lait » dans la pure tradition égyptienne d’Isis allaitant Horus.
Du sein assassin...
15 Le mauvais sein chrétien est le sein sexuel, séducteur, par lequel le péché et le mal sont entrés dans le monde, symbolisé par la fameuse pomme dont Dieu avait interdit de manger mais qu’Adam, séduit par Ève, avait néanmoins croquée, incapable de résister à la tentation. À la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, le mauvais sein était désigné sans ambiguïté comme le lieu où se trame le conflit entre le vice et la vertu, le lieu par excellence de tentation et de contamination du mal. La luxure, dans l’iconographie, était symbolisée par le redoutable serpent de la Bible et par les bêtes immondes – le crapaud en est un exemple – s’abreuvant aux mamelles féminines qui, à leur tour, sont flétries, abîmées, dévorées par la luxure, véritable « cancer » qui les ronge.
Au sein condamné
16 Le discours des images reproduisant les discours tenus dans les églises rappelle et prolonge sous une forme plus concrète (le dessin, la peinture, la sculpture) et plus durable les menaces et les sanctions qui pèsent sur les femmes pervertissant les hommes par l’exhibition de leurs seins dénudés. Les seins nus, ces grands coupables, ces « criminels », ne sont en effet pas seulement un signe de débauche et de provocation à celle-ci, ils sont « une peste portative », un vecteur actif de contamination de la maladie licencieuse. Dans leurs prônes et leurs sermons, les chanoines et les dévots menaçaient du cancer de leurs seins les femmes qui, en les dévoilant, pervertissaient l’ordonnance de la Nature et enfreignaient les lois divines, cancer préfigurant sur la terre l’enfer qui les attendait pour la vie éternelle, juste punition de leur crime. Le passage du chancre « moral » au chancre « corporel » établissait ainsi implicitement un lien de causalité de l’un à l’autre particulièrement apte à frapper les esprits et à faire trembler les impénitentes. Si les sermonneurs échouèrent néanmoins dans leur entreprise, impuissants à revoiler ces appas féminins, le refoulement de ces malédictions maintint actif dans l’inconscient ce lien entre la faute morale et la sanction somatique de l’organe emblématique de la féminité qui ressort encore clairement dans la clinique.
17 Je rapporterai brièvement les propos de Suzanne, jeune femme de vingt-sept ans, élevée dans un milieu traditionaliste, convaincue que la transgression de l’interdit d’exhiber ses seins nus sur la plage est la cause du cancer de sa jeune cousine de dix-sept ans. Pour elle, obéissante et respectueuse de la parole de ses parents et de l’Église, « ce n’est pas bien d’enfreindre leurs interdictions et donc de montrer ses seins nus ». Sa frondeuse et insouciante cousine, en n’écoutant pas ses parents, les Anciens et Dieu le père, fondus en une seule unité, a commis une faute dont le cancer de son sein est la punition. Comme dans la loi du talion, la punition frappe le corps du délit. Le sein enlevé, « coupé », ne pourra plus jamais être ni montré ni touché. Pour Suzanne, tout se passe comme si Dieu a puni du cancer la jeune fille qui a désobéi, la chassant de la plage où elle aimait batifoler et s’exposer au soleil, comme il avait puni Adam et Ève en les chassant du paradis et en les condamnant à mourir.
De la mamelle au sein
18 Le sein n’est pas un organe banal, déjà au cours de l’histoire humaine il a changé de nom, portant jusqu’à des temps récents celui de mamelle, organe glanduleux propre aux mammifères et sécrétant du lait. Multiples et rudimentaires, hors des périodes de lactation chez les femelles animales, les mamelles sont thoraciques, doubles et permanentes chez l’être humain, ne se développant que chez les femmes à l’approche de la puberté, pour devenir alors proéminentes et d’un volume nettement supérieur à celui exigé par leur fonction nourricière. Apparu au XIIe siècle en même temps que « l’amour courtois », le terme de sein (tiré du sinus latin riche de sens) ne s’imposera que lentement dans la langue française qui, pendant une période intermédiaire, lui préférera celui de « téton » ou « tétin », privilégiant par là la fonction nourricière originelle de cet organe et l’activité orale, tandis que celui de « sein » privilégie plutôt la forme, la courbure de celui-ci, ce qui, en lui, attire l’œil, le charme, sa dimension esthétique[11] [11]Lanouzière J. , « Le sein », in Dictionnaire...
suite.
L’assignation identifiante
19 L’assignation à un sexe est le premier acte identifiant du petit être qui vient au monde et c’est par la vue, par le regard porté sur son corps que celui-ci est assigné à un sexe. L’assignation au sexe féminin a ceci de particulier qu’elle ne s’effectue pas à partir de la constatation de caractères sexuels spécifiques, propres à ce sexe, mais à partir de la non-assignation au sexe masculin. L’assignation au sexe féminin s’effectue sur le constat d’une absence, d’un manque. Dépourvue de pénis et ne pouvant pour cela être de sexe masculin, l’enfant fille est déclarée de sexe féminin en tant que négatif du sexe masculin, parce que, là où est vu un organe distinctif sur le corps du garçon, rien de tel n’est vu sur le corps de la fille. Elle est un « garçon manqué », c’est-à-dire un garçon auquel il manque quelque chose pour en faire un « garçon réussi », c’est-à-dire porteur d’un sexe qui se voit et qui partout et depuis toujours est l’étalon par rapport auquel la femme est identifiée puis évaluée. La « valence différentielle des sexes est universelle », affirme F. Héritier[12] [12]Héritier F. (1996), Masculin/ Féminin. La pensée...
suite. Cette assignation négative est sans doute la première des blessures narcissiques de la femme et on est tenté, comme l’ « homme d’esprit » dont parle E. Bergler[13] [13]Bergler E. (1949), La Névrose de base. Régression...
suite, de se demander « ce qui se passerait si une fille avait des seins avant la puberté ». On ne peut que répondre avec lui qu’« elle n’en a pas et que cela règle la question ».
LE SEIN ET LES CONCEPTIONS DE FREUD SUR LA FÉMINITÉ
20 Cette idée d’un garçon manqué, raté, a hanté les conceptions de Freud sur la féminité. Il n’a cessé de voir dans le clitoris féminin un pénis « atrophié », jamais parvenu à son terme, expression de « l’infirmité » anatomique de la femme et cause de son sentiment d’infériorité. Dans ses derniers textes testamentaires sur la féminité (1931-1933), il a explicitement relié les qualités négatives de la femme à cette infériorité anatomique, opposant l’homme dans la trentaine, plutôt inachevé, encore ouvert à tous les développements ultérieurs, à la femme du même âge, « achevée » prématurément, qui « effraie par sa rigidité psychique et son immuabilité » et pour laquelle « il n’y a pas de chemin vers un développement ultérieur ». Cette notion d’inachèvement et de ses effets sur le développement psychique différentiel de l’homme et de la femme à laquelle Freud fait allusion a été peu étudiée par la communauté psychanalytique. J’ai pointé de mon côté (Lanouzière, 1988 ; 1989) les contradictions de Freud concernant ce développement différentiel de la fille et du garçon et souligné que dans son constat d’un inachèvement somatique de la fille il n’avait pris en compte ni une authentique absence, celle de seins, même si elle est provisoire, ni, bien que tardive, la poussée des seins à la puberté. Si son intérêt ne s’était pas ainsi porté exclusivement sur le clitoris féminin, expression de l’infériorité anatomique de la fille, constitutive d’une blessure narcissique et moteur de son envie de pénis, mais également sur le sein, il n’aurait pu soutenir cette idée d’un achèvement psychique féminin prématuré. À travers le retard d’apparition des signes de la féminité, c’est au contraire la lenteur de sa construction qu’il aurait retenue avec toutes les conséquences que cela implique tant du côté du dommage narcissique subi que du côté de sa réparation et du développement de mécanismes psychiques qui y contribuent.
21 Responsable de la lenteur de la construction de la féminité en raison de l’attente imposée par la biologie, l’inachèvement sexuel féminin a deux conséquences psychiques majeures : l’intensification de la vie fantasmatique grâce à laquelle la fille comble imaginairement ce que la nature lui a momentanément refusé et l’intensification des mécanismes d’identification permettant de surmonter le « manque » sous ses différentes et successives figurations et les angoisses spécifiques de séparation, de perte et d’intrusion tenues par Freud comme les équivalents féminins des angoisses masculines de castration. Ces angoisses typiquement féminines éclairent le fond de dépressivité reconnue par l’épidémiologie qui voit en effet dans la dépression, toutes formes confondues, la psychopathologie féminine par excellence.
22 Dans un travail antérieur (Lanouzière, 1989 ; 1992) dans lequel j’ai examiné plus en détail les conséquences de ce retard somatique sur le devenir psychique féminin, j’ai isolé les particularités psychiques pouvant être considérées comme prédisposantes à la dépression. Outre l’intensification des mécanismes identificatoires précoces, j’ai retenu la dépendance à l’objet, l’ambivalence des relations d’amour, l’écart important entre le moi, le moi idéal et l’idéal du moi, la simultanéité de l’investissement et de l’identification dans la relation à l’objet et le sentiment féminin précoce de préjudice que je ne peux développer ici.
La tyrannie du visible
23 Les qualités négatives recensées par Freud, dépendance, envie dévorante, absence d’altruisme, du sens de la justice, de capacité sublimatoire, ne sont pas différentes de celles que de tout temps les hommes ont attribuées aux femmes et qui ont entretenu leur misogynie. Cherchant les causes de cette négativité, Freud les trouve dans le destin anatomique féminin en vertu du principe que « l’être de la femme est déterminé par sa fonction sexuelle » et « qu’il faut bien que la différence anatomique se marque dans des conséquences psychiques ». En faisant découler ces qualités négatives de l’absence d’un organe visible, en considérant que cette absence est constitutive d’une infériorité anatomique et qu’à ce titre elle constitue une blessure narcissique, il noue le narcissisme au champ du corporel et plus particulièrement au champ du regard, au regard de l’autre et à l’auto-regard. Il applique là ce qu’il avait énoncé des années plus tôt dans « Pour introduire le narcissisme », où il avançait ce nouveau concept à propos de l’amour que l’individu porte à son propre corps, le traitant comme un objet sexuel, « le contemplant en y prenant un plaisir sexuel », et où il précisait que le narcissisme féminin est associé à la formation des organes sexuels restés jusque-là en état de latence, c’est-à-dire en état d’invisibilité, provoquant lors de leur visibilité une augmentation du narcissisme originaire.
Blessure narcissique originelle/ narcissisme féminin
24 La liaison par Freud du visible et du narcissisme, de la genèse du narcissisme au visible, suggère, par rapport au narcissisme masculin, une construction tardive du narcissisme féminin marqué dès l’origine par un défaut, une défaillance, une incertitude (d’où sa fragilité) due à ce défaut qui prend ainsi valeur « ontologique » ayant chez la femme des conséquences dans sa vie amoureuse, dans le caractère narcissique de ses choix d’objet et dans le double registre d’investissement et d’identification de son lien à l’autre comme si elle tentait de se prémunir contre les inévitables abandons auxquels l’exposerait ce défaut, ravivant ainsi la blessure originelle. Dans « La féminité », Freud explique le narcissisme élevé de la femme, qui influence ses choix d’objet, par le surinvestissement de ses attraits « en tant que dédommagement tardif de son infériorité sexuelle initiale », le dommage corporel narcissique initial se cicatrisant sous l’effet de la narcissisation réparatrice apportée par le développement des caractères sexuels secondaires. Généreusement pourvue par la « Nature » non d’un seul sein mais de deux, accroissant la visibilité de l’emblème de la féminité, la « vanité corporelle », pour reprendre l’expression de Freud, remplace le sentiment d’infériorité sexuelle antérieure. Ce qui se voit, se montre revalorise ce qui est caché, ne se voit pas et ne peut être montré. L’humiliation et la honte cèdent la place à une assomption triomphale mais néanmoins fragile de la féminité, ce que Freud (1905) avait bien saisi qui affirmait que « la femme est fière de ses organes génitaux et que l’amour-propre joue là un rôle particulièrement important, ajoutant que, « lorsque ces organes sont atteints de quelque affection propre, croit-on, à provoquer de la répugnance et du dégoût, l’amour-propre féminin en est blessé et humilié à un degré incroyable ». Une preuve en est apportée par les réactions dépréciatives et dépressives des femmes atteintes d’affections gynécologiques et pour certaines mutilées par des interventions chirurgicales (hystérectomies ou mammectomies) qui affectent gravement leur image d’elle-même, pouvant aller jusqu’à ébranler leur assise identitaire.
Le regard de l’autre
25 De ce constat originaire d’une absence qui la fait déclarer de sexe féminin, de ce regard posé sur un corps dont il ne retient à la première vue que le manque, de cette première et offensante rencontre, blessante en son essence pour la constitution de son narcissisme et donc traumatique, dérive le surinvestissement féminin du visible, de ce qui se voit, se montre, s’exhibe, comme en dérive aussi son assujetissement anxieux au regard de l’autre. « être vue », corrélat logique et attendu de « se faire voir », appartenant au même registre que l’angoisse de ne pas être vue, est le point organisateur de la relation féminine et hystérique à l’autre[14] [14]Lanouzière J. , « Hystérie et féminité »,...
suite.
26 L’angoisse de ne pas être vue s’entend cliniquement dans la plainte féminine d’être « invisible » et de ne pas être « reconnue », dans la plainte ordinaire que ses « objets » (son mari, son amant, ses enfants, ses parents, ses amis) ne la voient pas, signe indiscutable qu’ils ne s’intéressent pas à elle, et donc qu’ils ne l’aiment pas, du moins comme elle aimerait être aimée, c’est- à-dire être vue, regardée et admirée. L’accrochage au regard de l’autre dans lequel se lit la preuve aussi bien de l’amour de l’autre que celle de son non-amour ou de son désamour est une des caractéristiques féminines de la relation à l’autre qui prend sens de symptôme chez l’hystérique.
27 C’est dans le retournement sur lui de l’amour visuel de son corps et de son sexe par l’autre parental que l’enfant construit son propre narcissisme, il « se voit » avec les yeux de l’autre. Si la mère l’aime narcissiquement comme elle-même, comme un prolongement d’elle-même, une partie de son propre corps, l’enfant, lui, s’aime narcissiquement comme elle-même l’aime.
28 Centré sur le membre du petit homme, le regard maternel se pose autrement sur le corps de la fille. Lorsque sa déception n’est pas trop vive ou lorsqu’elle est comblée par la vue d’une fille, la mère, phallicisée par l’enfantement et par le gonflement de ses seins, transfère le phallicisme concentré sur le pénis du garçon sur le corps entier de la fille, narcissiquement enveloppé par son regard. L’investissement phallique du corps entier de la fille aura pour effet une exacerbation de son envie du pénis tout en lui offrant en même temps les conditions de son dépassement, au moment de la poussée mammaire où la libido exhibitionniste trouve là son objet narcissique spécifique.
LE SEIN AUX ORIGINES DE LA SEXUALITÉ
29 Attribut sacralisé de la « Grande Déesse Mère », de la Dea bona de l’Antiquité, identifié par le christianisme à la pomme qui a apporté aux hommes le péché et le mal, désacralisé, dénoncé comme agent de contamination licencieuse, resacralisé cependant au Moyen Âge dans le mouvement du « culte marial », le sein, bien que chargé de tant de représentations imaginaires qui n’ont pas pu ne pas peser sur l’imaginaire féminin, n’a pas retenu l’attention des psychologues. Les psychanalystes, Freud en tête et H. Deutsch mise à part, ont méconnu ou négligé son rôle et sa fonction dans la construction de la féminité, négligé notamment qu’il est une zone érogène féminine majeure, un lieu et une source de plaisir dans les jeux érotiques. Reconnaître son rôle érotique conduit à reconnaître dans l’allaitement une situation érogène et par conséquent à attribuer le surgissement du sexuel chez l’enfant non à une cause endogène mais à un effet de la sexualité maternelle. Sans doute la crainte des dérives destructrices de la libido est-elle l’une des raisons pour lesquelles l’image d’une mère sexuellement excitée et excitante pendant l’allaitement, que proposait à la discussion en 1911 Ruth Hilferding à la Société psychanalytique de Vienne, a été écartée. Elle heurtait aussi l’idéalisation du sein maternel chez Freud et chez certains des membres du groupe viennois sous influence. C’est ce qui est arrivé également à G. Groddeck quelque temps plus tard en faisant lui aussi de la relation d’allaitement une relation sexuelle véritable. Et pourtant les « orgasmes de la tétée » (H. Parrat, 1999) étaient bien connus. Cabanis[15] [15]« Plusieurs nourrices m’ont avoué que l’enfant,...
suite en 1855, à propos des rapports étroits qui s’établissent entre la mère et l’enfant allaité, relevait en note la nature sexuelle des émois maternels. C’est ce même registre du sexuel qui est aussi responsable de l’usage peu fréquent du terme de « mamelon » et de l’absence de distinction entre le mamelon et le sein. N. Bradley[16] [16]Bradley N. (1973), « Notes on theory-making,...
suite, qui a consacré un article intéressant à ce sujet, notait en 1973 cette incapacité des auteurs d’études sur la sexualité féminine à établir une différence entre seins et mamelons et par là l’absence de référence à leur fonction érotique, alors que les mamelons et le clitoris sont pourtant les seuls organes avec le pénis à être doués d’érotisme érectile dont le rôle sexuel est fondamental. Il distinguait avec Sarlin[17] [17]Sarlin C. N. (1963), « Feminine identity »,...
suite (1963) le rôle de stimulant sexuel, source de plaisir, du mamelon et celui plus reposant et confortable de la masse du sein.
30 L’idée d’une contamination du « sein nourricier » par le « sein érotique » est la raison des prescriptions, restrictions et interdictions qui ont encadré la maternité et l’allaitement et disent la hantise de cette contamination chez les hommes[18] [18]Lanouzière J. (2002), « Le sein et l’allaitement...
suite. Cet encadrement a instauré une sorte de « clivage » social entre la mère et la femme, entre le « sein nourricier » et le « sein sexuel » imposant aux mères un refoulement, plus ou moins réussi, des composantes sexuelles de leur libido. Un tel clivage se repère dans des conceptions de la maternité en tant que suspension des composantes érotiques et destructrices de la libido, telles que celles de M. Klein et H. Deutsch pour ne citer qu’elles. Freud percevait dans le réveil de la sexualité infantile de la mère par la vue de l’enfant une menace pour le refoulement sexuel imposé par la culture et maintenu à grands frais, en libérant les composantes hostiles de la libido. Il considérait que la satisfaction de certaines zones érogènes que procurent les soins apportés à l’enfant induit une certaine régression qui dévie la mère de ses devoirs maternels. Inceste maternel et maltraitances sont présents en filigrane, mais la figure maternelle qu’il a léguée à ses disciples est celle de la mère « perverse mais innocente » des Trois Essais et du Léonard[19] [19]Lanouzière J. (1991), Histoire secrète de la...
suite .
31 Le développement du sein s’inscrit, tardivement par rapport à d’autres organes, dans la double construction du corps biologique et du corps libidinal qui s’édifie en étayage sur le corps biologique à partir des « soins » corporels prodigués à l’enfant par ses parents pour assurer sa conservation et sa croissance, soulager ses tensions causes de dysfonctionnements et de troubles à expression somatique et lui témoigner leur amour.
32 Ces « soins » provoquent nécessairement des stimulations des zones érogènes, des zones orificielles en particulier par où s’effectuent la pénétration et la diffusion de certaines stimulations externes. Les réponses sensori-motrices de l’enfant à ces « soins », perçues par la mère, activent et entretiennent chez elle une fantasmatique qui passe dans l’enfant à travers eux. Les gestes autoconservatifs de la mère transportent avec eux, sur et dans l’enfant, dans différents lieux de son corps, des messages divers, d’amour et de haine, de plaisir mais aussi de dégoût, messages dont le sens reste obscur, ambigu et par là même encore plus excitants et inquiétants pour celui qui les reçoit comme pour celui qui les émet car allant bien au-delà de leur finalité autoconservative intrinsèque. Je fais une place à part, parmi ces « soins », aux « soins de bouche » apportés par le sein, zone/organe fortement érogène et excitable, déjà engagée dans un commerce sexuel antérieur à la naissance de l’enfant, faisant du sein, dans le cadre privilégié de l’allaitement, un agent d’excitation de la bouche de l’enfant et de la bouche de celui-ci un agent d’excitation du mamelon et du sein.
33 Dans son commerce avec l’enfant, le sein joue ainsi le rôle d’un « agent double » de l’autoconservation et de la sexualité. Mais il n’est pas simplement ce que l’on pourrait appeler un « porte-message » de la mère à l’enfant et de l’enfant à la mère, il est lui-même un émetteur de messages en direction de l’une et de l’autre, tout aussi obscurs pour l’un que pour l’autre. Si l’enfant tâtonne à répondre à la « question » posée par Laplanche[20] [20]Laplanche J. (1984), « La pulsion et son objet-source. ...
suite : « Que me veut ce sein qui me nourrit mais aussi qui m’excite ; qui m’excite à s’exciter ? Que veut-il me dire, qu’il ne sait pas lui-même ? » La femme tâtonne pareillement à répondre à la question que lui pose aussi le sein : « Que veut ce sein ? Que me veut-il ? » « L’énigme » du sein est autant, si ce n’est plus, du côté de la femme que du côté de l’enfant, car l’objet chez elle d’une histoire complexe, d’une attente chargée de promesses ou de menaces, au cours de laquelle il a été investi, surinvesti, contre-investi en tant que signifiant phallique de la féminité et de la maternité, objet/zone de pulsions sexuelles et d’autoconservation.
34 Avec le sein se met donc en place, d’emblée, un processus d’excitations réciproques et d’échanges relationnels dans lequel l’intersubjectivité trouve son point de départ. Avec le sein, l’enfant rencontre la mère et aussi la femme. De l’identification primaire au sein résulte pour lui, quel que soit son sexe, une féminisation primitive infiltrée des significations inconscientes qu’a le sein pour la mère.
35 Dans ce processus, le sein joue, pour la mère, diverses fonctions en relation avec son histoire libidinale et la construction de sa féminité et donc notamment avec la nature des réponses qu’elle a apportées à la question : « Qu’est-ce que le sein ? Qu’est-ce que cet organe fait là sur mon corps ? Pourquoi pousse-t-il ainsi ou pourquoi ne pousse-t-il pas ? » Tout un temps de la vie féminine est marqué par l’idée de cette poussée interne incontrôlable. À la différence des autres organes corporels présents et visibles d’emblée et qui ne subissent qu’une croissance progressive, plus ou moins accélérée à certains moments du développement, le sein longtemps absent fait véritablement irruption sur la scène du corps féminin.
36 Alors que le petit garçon s’identifie précocement à son pénis, la petite fille, dans le mouvement de l’identification primaire au sein, s’identifie au sein de l’autre (la mère, la femme) avant de pouvoir s’identifier à son propre organe mammaire. De cette situation dérive chez la fille le sentiment fréquent que le sein est un corps étranger, intrusif ou persécutif. À ma connaissance, ce caractère effractif que peut prendre parfois la poussée mammaire, effraction qui, par retournement et recueil des investissements du pénis, pourra être vécue fantasmatiquement comme une pénétration du corps par cet organe, est sous-estimée. Comment pourtant une telle fantasmatique resterait-elle sans influence sur la fantasmatique de la mère au moment où elle allaite et sur la fantasmatique du bébé allaité ? Le sein jouera, par rapport à la bouche/vagin de l’enfant, la fonction d’un pénis gratificateur ou frustrant ou encore celle d’un pénis intrusif, agent d’une violence pulsionnelle dominatrice et sadique. Avec ce déplacement opéré du bas vers le haut, la permutation des positions passives-réceptrices/actives et « l’intromission » du mamelon, se mettent en place chez la mère des éléments constitutifs du fantasme des parents combinés et de la femme au pénis élaboré par l’enfant.
37 Pour terminer, j’ajouterai à cet apport du sein à la genèse du sexuel une conception de l’allaitement comme séduction originelle et comme scène originaire de séduction[21] [21]Lanouzière J. , « De l’allaitement comme...
suite. Si la relation de soins et en particulier l’allaitement constitue une « séduction » directe de l’enfant inhérente à sa faiblesse et à sa dépendance, elle n’en constitue cependant que le premier temps, le second temps consistant, lui, en une séduction indirecte provoquée par le spectacle d’« une mère donnant ses soins, son sein à un autre » qui reproduit, mais sous la forme d’un donné à voir, la situation originaire de séduction. Ce spectacle, que l’enfant contemple fasciné, déclenche une excitation analogue à celle provoquée par la séduction directe, réactive et entretient des contenus psychiques formés à partir des excitations, des sensations et des affects nés du contact et de sa rupture avec le corps maternel. Dans cette perspective, le fantasme de « scène primitive », scène du coït des parents, apparaît comme une élaboration secondaire de la scène d’allaitement. Il résulte du remodelage des contenus représentatifs informels issus de la situation d’allaitement et de la rencontre avec le sein et le corps de la mère par des éléments perceptifs propres à la scène originelle d’allaitement et par des éléments perceptifs ultérieurs tels que précisément l’observation du coït des parents ou de l’accouplement animal. Cette conception qui articule une situation originaire, fondamentale, la situation d’allaitement, occasion pour l’enfant d’expériences corporelles précoces avec sa mère, sources elles-mêmes de désirs et de mouvements d’investissements et d’identification, à l’observation d’une scène originelle d’allaitement s’inscrit dans ce que Laplanche définit dans les Nouveaux Fondements pour la psychanalyse comme « séduction originaire ».
Notes
[ 1] Lanouzière J. (1989), « Le sein et la dépressivité féminin », in Topique, 43, 89, 1, p. 141-165.
[ 2] Lanouzière J. (1981), « Dépression et cancer du sein (revue critique) », in Revue de médecine psychosomatique et de psychologie médicale, n° 3, 1981, p. 293-317.
[ 3] Freud S. (1890), « Traitement psychique (traitement d’âme) », in Résultats, idées, problèmes, I, 1890-1920, Paris, PUF, 1984.
[ 4] Aristote, Histoire des animaux, Paris, Folio/Essais, 1994.
[ 5] Darwin Ch. (1859), L’Origine des espèces, 2 vol., Paris, La Découverte, 1980.
[ 6] Lionetti R. (1984), Le Lait du père, trad. fr. Anne-Marie Castelain, préface de F. Loux, Paris, Imago.
[ 7] Lanouzière J., « Schreber et le sein », in Psychanalyse à l’université, 1990, 15, 57, p. 23-55. 
[ 8] Pandora, dont le nom signifie « don des dieux » (en grec, doron signifie cadeau et pan tous), est considérée dans le mythe comme la première épouse et l’ancêtre de l’espèce féminine. Cf. à ce sujet Vernant J.-P., Pandora, la première femme, Paris, BNF Bayard, 2006.
[ 9] Hippolyte, in Euripide, Tragédies complètes I, édition de Marie Delcourr-Curvers, Paris, Gallimard, 2000.
[ 10] Le désir des hommes de ne pas être assignés à un seul sexe est l’un des fondements du « mythe d’Aristophane », la croyance qu’au temps jadis il y avait trois genres, le mâle, la femelle et un troisième composé des deux autres, l’androgyne pourvu des deux sexes.
[ 11] Lanouzière J., « Le sein », in Dictionnaire du sein, sous la direction de Michela Marzano,Paris, PUF, 2007.
[ 12] Héritier F. (1996), Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob.
[ 13] Bergler E. (1949), La Névrose de base. Régression orale et masochisme psychique, Paris, PBP, 1976, p. 79.
[ 14] Lanouzière J., « Hystérie et féminité », in André J., Lanouzière J., Richard F., Problématiques de l’hystérie, Paris, Dunod, 1999, p. 125-206.
[ 15] « Plusieurs nourrices m’ont avoué que l’enfant, en les tétant, leur faisait éprouver une vive impression de plaisir partagée à un certain degré par les organes de la génération. D’autres femmes m’ont dit aussi que souvent les joies ou les peines maternelles étaient chez elles accompagnées d’un état d’orgasme de la matrice », Cabanis P.J.G., 1855, Rapports du physique et du moral de l’homme, Paris, Charpentier, libraire-éditeur, p. 287.
[ 16] Bradley N. (1973), « Notes on theory-making, on scotoma of the nipples and on the bee as nipple », Int. J. Psycho-Anal., 54, 301.
[ 17] Sarlin C. N. (1963), « Feminine identity », J. Am. Psycho-Anal. Ass., 11, 790-816.
[ 18] Lanouzière J. (2002), « Le sein et l’allaitement dans le jeu des pulsions d’autoconservation et des pulsions sexuelles », in Cahiers de maternologie, 19, Les visages de l’allaitement, p. 56-64.
[ 19] Lanouzière J. (1991), Histoire secrète de la séduction sous le règne de Freud, Paris, PUF.
[ 20] Laplanche J. (1984), « La pulsion et son objet-source. Son destin dans le transfert », in La Révolution copernicienne inachevée. Travaux 1967-1992, Paris, Aubier, 1992, p. 237-242. 
[ 21] Lanouzière J., « De l’allaitement comme séduction originelle et comme scène originaire de séduction », Colloque international Nouveaux Fondements de la psychanalyse, Montréal, juillet 1992, Paris, PUF.
Résumé
La fréquence élevée chez les femmes des dépressions et des cancers du sein mise en évidence par l’épidémiologie a conduit l’auteur à se demander s’il existe un lien entre ces deux formes de pathologie. L’auteur avance l’hypothèse d’une prédisposition dépressive liée au destin anatomique et à la fonction sexuelle de la femme.
Mots cles
Dépressivité, Féminité, Imaginaire, Visibilité, Regard, NarcissismeThe high frequency of breast cancer and depression in women, as seen in epidemiological studies has led the author to wonder if there exists a link between these two forms of pathology. The author puts forward the hypothesis of a depressive predisposition linked to anatomical destiny and sexual functioning in women.Mots cles
Depressiveness, Femininity, Imaginary, Visibility, Gaze, Narcissism
Die Häufigkeit, mit der sich in epidemiologischen Studien bei Frauen mit Brustkrebs gleichzeitig Depressionen diagnostizieren lassen, hat den Autor zu der Suche nach einer Verbindung zwischen diesen beiden Formen der Pathologie veranlasst. Der Autor stellt die Hypothese einer depressiven Prädisposition auf, die mit der anatomischen Bestimmung und mit der Geschlechtsfunktion der Frau zusammenhinge. Mots cles
Depression, Weiblichkeit, Das Imaginäre, Sichtbarkeit, Blick, Narzissmus
La frecuencia elevada entre las mujeres de las depresiones y de los canceres del seno puesta en evidencia por la epidemiología a conducido el autor a preguntarse si existe un vinculo entre esas dos formas de patología. El autor avanza la hipótesis de una predisposición depresiva vinculada al destino anatómico y a la función sexual de la mujer.Mots cles
Depresividad, Feminidad, Imaginario, Visibilidad, Mirada, Narcisismo
PLAN DE L'ARTICLE
- INTRODUCTION
- LE SEIN DANS L’IMAGINAIRE MASCULIN
- LE SEIN ET LES CONCEPTIONS DE FREUD SUR LA FÉMINITÉ
- LE SEIN AUX ORIGINES DE LA SEXUALITÉ
POUR CITER CET ARTICLE
Jacqueline Lanouzière « Peines de cœur, peines de seins ? », Revue française de psychosomatique 1/2007 (n° 31), p. 41-58.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychosomatique-2007-1-page-41.htm.
DOI : 10.3917/rfps.031.0041.




