2007
Revue française de psychosomatique
Argument
À la vue des cariatides, le regard du spectateur est saisi par le mouvement des plis de leur robe, le drapé lourd et fluide, fait de terre et de brise, suspendu au souffle de leurs seins érigés, gonflés de sève nourricière pour élever la toiture d’Érecthéion. Ce temple, offert par leur père, roi fondateur de la ville d’Athènes, en hommage à ses filles sacrifiées pour le sol de la patrie, représente à côté du Parthénon l’articulation entre l’impératif de l’autochtonie et la nécessité d’inscrire la bisexualité psychique dans la filiation patrilinéaire, afin de fonder la cité. C’est aux côtés d’Athéna – née de la tête de son père, vierge de toute « matrice obscure », pure de toute sécrétion féminine et maternelle mais nourricière et tisserande – qui préside à l’art de la stratégie et à la fonction essentielle des femmes, élever les hommes selon l’idéal politique grec, que se trouvent les Érecthéides, premières-nées d’Athènes. Elles incarnent ce que signifie naître du sol paternel de la cité, l’intrication de deux fondations, celle de l’origine chthonienne des êtres et celle du fondement identitaire sous le primat phallique paternel. Le mot sein en grec signifie « ce qui tient » comme un pilier, et aussi « ce qui se tient » tel un socle. À l’opposé, le mythe des Amazones met en jeu une filiation monosexuée qui abolit les hommes et les pères. La représentation du sein coupé, guerrier et destructeur, figure la négation de la cité, un univers « sauvage », à l’envers de l’espace politique, régi par les rites de la guerre et de la chasse.
Érotique et nourricier, le sein dans le pensée freudienne est une intrication entre l’objet et la pulsion – objet partiel qui est là pour et par l’enfant, et dont l’investissement repose sur l’investissement pulsionnel du bébé par la mère. Dialectique tellement subtile que la mère est souvent figurée absente dans la théorie freudienne, supposée suffisamment présente pour assurer l’étayage des besoins mais aussi les fondements de la réalisation hallucinatoire du désir.
« Lorsqu’on voit un enfant rassasié quitter le sein en se laissant choir en arrière et s’endormir, les joues rouges avec un sourire bienheureux, on ne peut manquer de se dire que cette image reste le prototype de l’expression de la satisfaction sexuelle dans l’existence ultérieure ». Ce temps du commencement, où l’enfant est le sein, deviendra la première trace de la satisfaction pulsionnelle. C’est aussi un paradigme de double étayage. D’une part « l’amour apparaît en s’étayant à la satisfaction du besoin de nourriture », ce qui suppose la présence « positive » d’un objet visible prodiguant des soins et des investissements sensoriels et fantasmatiques qui tisseront la matrice du narcissisme et des auto-érotismes. Mais, d’autre part, paradoxe du sein, l’apparition de la représentation, au travers de l’hallucination, nécessite la capacité de négativation de l’objet : « le sein naît de l’absence de sein ». Autrement dit, l’objet psychique est enfant de la pulsion en même temps que de l’expérience de satisfaction et d’absentification, ce qui ne coïncide pas avec la construction d’un objet perdu, mais avec les processus qui entrent en jeu dans la tiercéisation et dans l’aire transitionnelle. être le sein, c’est le prélude pour l’enfant à la capacité de créer lui-même la mère, à la capacité d’halluciner, de créer-trouver l’objet (Winnicott). Mais ce processus va de pair avec la possibilité de tiercéiser, à savoir de se représenter l’absence de la mère en fonction de l’investissement du père en tant qu’objet du désir de l’objet. Le concept de la censure de l’amante (M. Fain, D. Braunschweig) donne à la triangulation conflictuelle une place centrale dans la structuration psychique. Dans cette logique, H. Parat approfondit une réflexion sur les « deux facettes d’un sein indissolublement maternel-féminin », que l’on trouve également dans la clinique présentée par F. Moggio et celle de D. Blin.
Dans la pensée kleinienne, il y a moins de place pour la dialectique narcissisme primaire / investissement objectal et surtout pour la tiercéisation, malgré l’Œdipe précoce. Le sein devient bon ou mauvais, partiel ou total, du fait de la prépondérance du clivage.
Pour Bion, le sein est essentiellement un transformateur psychique. Ses qualités de psychisation dépendent de la capacité de la mère de transformer les expériences émotionnelles de l’enfant en éléments alpha, précurseur des processus de pensée. L’intolérance à la frustration conduit à des dépenses d’évacuation de la pensée et des contenus psychiques. C’est la dialectique visible/invisible, présent/ absent, continu/discontinu, qui semble marquer la plupart des problématiques autour du sein, y compris celle qui est soulevée par l’alternance du singulier et du pluriel. Au balancement sein maternel- seins érotiques, M. Schneider juxtapose celui du creux et du plein qui est l’empreinte même du féminin.
Freud insiste sur l’objet partiel dans l’ordre du maternel – le sein – sans s’attarder sur le caractère sensuel de cette partie du corps – les seins – pour la femme ; et pourtant la célébration du sein dans ses travaux en fait un véritable contrepoint au pouvoir phallique du pénis.
Ce sont les regards des hommes et leurs productions culturelles qui marquent les seins comme zone érotique – plus que toute autre partie du corps féminin, ils sont objet de fascination chez eux, particulièrement pris dans la logique pulsionnelle du voyeurisme et de l’exhibitionnisme.
Serait-ce à cause de cette place particulière dans la fantasmatisation des deux sexes, que certains seraient tentés, à propos du cancer de sein – plus que pour d’autres atteintes somatiques –, de privilégier l’hypothèse d’un choix d’organe et d’une étiologie liée à une symbolique organique ? Pourtant la clinique psychosomatique développée par C. Smadja et C. Jean nous confronte à des fonctionnements marqués par l’effacement des processus psychiques, par la dépression essentielle et le défaut de mentalisation. Ici la logique désir-rêve du sein pulsionnel s’efface au profit d’un sein calmant au service de la pulsion de mort et de la désintrication. Dans une autre optique, J. Lanouzière s’interroge sur les liens entre l’atteinte du sein et une dépressivité intrinsèque au féminin. Ce même marquage par le féminin érotique et maternel nourrit l’angoisse et l’effroi face au sein détruit, dans les réflexions de F. Brullman et de D. Gros, sénologue hospitalier. Il envahit également les figurations picturales contemporaines, comme le montre M. Gagnebin, en décortiquant les procédés de déformation, de déni et d’outrage des seins. Enfin le sein « agi » en situation analytique peut relancer, comme le propose J. Angelergues, les capacités régressives de l’analyste et modifier la qualité représentationnelle dans un contexte traumatique.
Cette réflexion sur ce thème nous donne aussi l’occasion de faire connaître un article écrit en anglais en 1990 pour Annals of Oncology, par C. Jasmin, M. G. Lê, P. Marty, R. Herzberg et le Groupe psycho-oncologie pour présenter les résultats d’une recherche faite en commun sur le cancer du sein.
Loin de recentrer le sujet, ce numéro le diffracte. C’est que nous avons laissé jouer la complexité et la pluralité des problématiques qui se sont trouvées ouvertes tant dans la métapsychologie que pour la psychosomatique, par la thématique « le sein / les seins ».
FÉLICIE NAYROU ET MARINA PAPAGEORGIOU