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Revue française de psychosomatique

2007/2 (n° 32)



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Ce numéro traite des tentatives de penser la maladie en articulation avec les processus psychiques et biologiques impliquant la destructivité, à partir de deux modèles théoriques différents. Certains articles sont inspirés d’un colloque de psychosomatique sur ce thème [1]  « Maladie et autodestruction », 4e colloque de l’Association... [1] , qui a réuni un biologiste, Jean-Claude Ameisen, et des psychanalystes. Cet échange n’est pas sans rappeler d’autres moments de réflexion et de dialogue entre la psychanalyse et les sciences.

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« Comment est-il possible que la masse, par des moyens que nous avons indiqués, se laisse enflammer jusqu’à la folie et au sacrifice ? Je ne vois pas d’autre réponse que celle-ci : l’homme a en lui un grand besoin de haine et de destruction. En temps ordinaire cette disposition existe à l’état latent et ne se manifeste qu’en période anormale ; mais elle peut être éveillée avec une certaine facilité et dégénérer en psychose collective », écrivait Einstein [2]  Einstein A., Freud S. (1933), Pourquoi la guerre ?,... [2] à Freud en 1932, en demandant au « grand connaisseur des instincts » d’apporter la « lumière » sur la question suivante : « Existe-t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l’homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ? »

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Aux interrogations profondément humanistes d’Einstein, animées par l’espoir que l’intelligence aurait raison de la destructivité et serait génératrice de pacification, Freud répond par la description puissante et lumineuse du fonctionnenement psychique régi par le dualisme pulsionnel – pulsions de vie/pulsions de destruction – et de manière plus élargie selon la polarité force/sens. Deux « guerres » opèrent aussi bien au niveau intrapsychique qu’au niveau social : l’une, destructrice et dévastatrice, vise à établir une suprématie qui anéantit ou parfois asservit l’ennemi. L’autre, d’essence civilisatrice et surtout transformatrice, viserait à promouvoir le droit et la force d’union entre les membres d’une communauté, conserver et accroître les liens affectifs, telle la force d’Éros. On y voit le rôle fondamental du surmoi dans l’intrication de la destructivité exercée. Il s’agit non pas de pacifier ou d’éteindre les motions agressives ou destructrices, mais de complexifier le fonctionnement du moi et du groupe social, ce qu’on pourrait comparer à la logique d’Œdipe en tant que héros civilisateur. Cette mission intricante, si elle réussit, ne peut être que de courte durée et précaire, dit Freud, car il faut comprendre surtout qu’il s’agit là d’un modèle dynamique et tensionnel, et non pas structural et topique, d’équilibre fragile et en réorganisation permanente. Dans cette échange épistolaire, Freud emprunte à la théorie de la relativité de son interlocuteur la polarité d’attraction/répulsion pour décrire l’action conjuguée ou antagoniste les pulsions amour/haine, « tout aussi indispensables l’une et l’autre » dont découlent les phénomènes de la vie. Il évoque le problème crucial de la direction de la destructivité vers l’extérieur ou vers l’intérieur, avec, dans les deux cas, des conséquences favorables ou dangereuses. Ainsi la conscience morale résulte du revirement interne de la destructivité, mais l’excès de la « civilisation » comporte le danger de mortification psychique, par extinction de la fonction sexuelle.

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De manière analogue, l’intrication pulsionnelle introduite par la deuxième théorie des pulsions pose la question de la modification et de la texture du moi en tant que théâtre de lutte entre la pulsion et l’objet. Si la destructivité est tournée vers l’extérieur du fait de la musculature et de la décharge motrice, elle est liée à l’intérieur, « domptée par la libido », du fait de la co-excitation sexuelle, ce qui implique l’action intricante de l’objet primaire et le masochisme érogène ainsi que la qualité du surmoi. Leurs défaillances conduisent à l’expression d’une destructivité, des systèmes défensifs conduisant à des formes d’autodestructivité, notamment sous forme de mortification psychique. La mort peut survenir, donnée à l’extérieur par des conduites criminelles étudiées, ici, par C. Balier, ou vers l’intérieur, telles les désorganisations somatiques graves décrites par P. Marty.

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Cette mise en perspective procède, d’un côté, de la mise en œuvre de comportements destructeurs ou autodestructeurs, tel le suicide, et de l’autre d’une régression somatique à défaut de possibilité de régression, même comportementale. Mais les deux problématiques dépendent de l’articulation entre le rôle de l’objet et du fonctionnement mental.

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Freud explicite la pulsion de mort lors de la compulsion de répétition et l’« au-delà du principe de plaisir », mais son avènement est implicite dès l’introduction du narcissisme, et est nécessaire pour des raisons liées à la cohérence d’une théorie du dualisme pulsionnel. Dans le modèle moniste et évolutionniste de Marty, la pulsion de mort n’existe pas en tant que concept, car elle correspond au processus même de la désorganisation progressive, mouvement régrédient, « en contre », qui traverse en décomplexifiant toutes les « couches » de l’unité « feuilletée » psyché-soma jusqu’à la mort. Il s’agit d’une véritable « autodestruction effective ». Marty évoque la capacité de l’individu de « détruire lui-même son corps, partiellement ou totalement, non plus de façon théorique, comme dans les névroses, mais de façon pratique, effective » [3]  Marty P., 1952, « Les difficultés narcissiques de l’observateur »,... [3] . Le fonctionnement mental selon Marty est un système susceptible de remaniements économiques permanents désorganisants et réorganisants, « des mouvements individuels de vie et de mort » selon les capacités d’investissement des régressions-fixations. L’autodestruction lors d’une somatisation grave procède d’un défaut de palier de fixation, de heurtoir qui accroche la libido et la force de représentations, ce qui laisse libre cours à une régression désorganisante, évoquant la description freudienne de la dégradation énergétique vers l’état inorganique antérieur.

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J.-C. Ameisen [4]  Ameisen J.-C., 2003, La Sculpture du vivant, le suicide... [4] montre que « l’apoptose », véritable « récit » de suicide cellulaire programmé, est un indispensable mécanisme de vie visant à « sculpter » des formes vivantes « belles et merveilleuses » avec un plus haut degré de complexité, quant à leurs liaisons internes et externes. Telle la force vitale des ancêtres qui présuppose la disparition et la décomposition des êtres, le vivant est caractérisé par sa capacité de se déconstruire et de se réorganiser, alors que la mort, tel que le processus cancéreux, serait au contraire le résultat d’une désorganisation de ce programme, d’une négativation de la vie et de la temporalité, une immortalité qui tue la vie.

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Dans les deux métaphores, l’une biologique, l’autre psychanalytique, la vie émane non pas d’une progrédience linéaire tranquille, mais d’une guerre et d’une intrication entre la négativité et la négativation de cette négativité, ce qui nécessite l’action de l’objet, lui-même créé par l’action de la pulsion. Cette dialectique, en articulation avec le travail du négatif, est au cœur de la pensée et de l’œuvre d’A. Green.

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Dans le présent numéro, A. Green approfondit cette réflexion et s’interroge sur la difficulté que pose le concept de la pulsion dans la clinique psychosomatique. Il émet l’hypothèse d’une rupture précoce entre la pulsion et l’objet à advenir, ce qui sape à sa source tout potentiel transformationnel entre narcissisme et objectalité, ainsi que l’investissement de la réflexivité, le nécessaire détour par l’autre. La destructivité de la mort se déploie alors, en lieu et place de la double exigence du deuil : la célébration de la perte et le devoir de l’oubli.

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La désintrication précoce met en place un régime de silence et d’effacement psychique, régi par l’extinction des conflits et « l’impératif de retour au calme » dont parle C. Smadja, où le bruit somatique agit en lieu et place de la « guerre » pulsionnelle.

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B. Chervet propose une riche et complexe théorisation de l’émergence de la pensée théorisante créatrice des métaphores, inscrite elle-même dans une double limite d’attraction négativante. Vers l’intérieur, du côté du ça et de l’inconscient, et vers l’extérieur du côté de la perception, cette « co-naissance » est régie par la mise en tension des polarités telles que pulsion/représentation, castration/destructivité, conflictualité/inertie.

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Plusieurs réflexions théoriques et cliniques prolongent ce métissage des métaphores. A. Potamianou souligne les formes défensives d’auto-organisation restrictive massive du moi lors des somatisations, ainsi que les marquages et le devenir des liens aussi bien psychiques que somatiques. M.-L. Roux dépeint la dimension mortifère de l’objet primaire apaisant. M. Jung-Rozenfarb interroge la notion d’autodestructivité dans ses rapports avec l’autoconservation lors d’une somatisation figurable dans une activité sublimatoire. Pour P. Declerck dans la vie des clochards, alors que le lien social est très réduit, l’autodestructivité semble jouer un rôle organisateur d’une certaine intégrité psychique.

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Dans l’espace psychothérapie, Guy Lavallée s’interroge sur le sens de l’autodestructivité de certains patients ainsi que sur ses conséquences sur l’autre manière de penser voire transformer nos modèles théoriques et nos modalités interprétatives.

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De cette riche et féconde rencontre de pensées différentes, il apparaît une interrogation commune, proche des propos échangés entre Einstein et Freud. Comment vivre avec l’autre et penser le lien si fragile et si indispensable qui nous lie les uns aux autres, menacé en permanence par l’irruption de la destructivité mortifère et de la maladie. Ce qui reviendrait à se demander : comment rendre notre autodestructivité intéressante ?

Notes

[1]

« Maladie et autodestruction », 4e colloque de l’Association internationale de psychosomatique Pierre-Marty, organisée par Claude Smadja, tenue à Paris le 3 février 2007.

[2]

Einstein A., Freud S. (1933), Pourquoi la guerre ?, 2005, Paris, Éditions Payot et Rivages.

[3]

Marty P., 1952, « Les difficultés narcissiques de l’observateur », in Revue française de psychosomatique, n˚ 4, 1993, p. 162.

[4]

Ameisen J.-C., 2003, La Sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Paris, Seuil, « Points Sciences ».

Pour citer cet article

Pailler Jean-Jacques, Papageorgiou Marina, « Argument », Revue française de psychosomatique 2/ 2007 (n° 32), p. 5-8
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychosomatique-2007-2-page-5.htm.
DOI : 10.3917/rfps.032.0005


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