2008
Revue française de psychosomatique
Avant-propos
Claire Rueff-EscoubÈs
Félicie Nayrou
Philippe Jaeger
La notion d’excitation a connu des destins divers dans les travaux de Freud. Dès 1894, il situe dans l’affect « quelque chose (quantum d’affect – somme d’excitation) qui possède toutes les propriétés d’une quantité ». Ensuite, il avance l’idée de l’importance fondamentale de cette décharge d’« excitations pathogènes ». Ultérieurement, il semble récuser l’excitation comme notion analytique à cause de son ancrage dans le biologique, estimant que le travail de la psychanalyse ne peut « poursuivre le psychique que jusqu’à son fondement et pas au-delà ».
Pourtant le concept d’excitation retrouve sa place avec le tournant de 1920 dans le modèle de la névrose traumatique que Freud utilise pour introduire la pulsion de mort. Ainsi, dans « Au-delà du principe de plaisir », l’appareil psychique est représenté sous la forme d’une vésicule vivante dont la couche corticale s’est différenciée en pare-excitations au contact des stimuli du monde extérieur. Si cette barrière de protection est effractée par des excitations traumatiques, le principe d’organisation du fonctionnement psychique, le principe de plaisir-déplaisir, est mis hors jeu.
C’est ce point de vue économique freudien qui va donner lieu à des développements décisifs dans la théorisation psychosomatique : Pierre Marty considère que c’est le débordement de l’appareil psychique par des excitations non liées qui est à l’origine de la démentalisation et de la désorganisation psychosomatique.
Dans le meilleur des cas, le travail psychique lie et symbolise l’excitation qui tend à la décharge selon le principe d’inertie. Cette excitation ainsi différée est transformée psychiquement, d’abord sous forme d’affect puis, déplacée et représentée, elle constitue un matériau pour les rêves, par exemple. Mais, quand un excès d’excitations ne peut se lier aux représentations de mots, reste un trop-plein d’excitations déliées qui menacent l’appareil psychique. L’appareil psychique peut alors avoir recours à la compulsion de répétition ou à la fuite pour tenter de maîtriser le débordement – on est « au-delà du principe de plaisir », avec une possible décharge par les agirs comportementaux. Si cette tentative échoue, selon la conception de P. Marty, les excitations risquent de se décharger dans le somatique. Le point de passage de ce changement du qualitatif au quantitatif tient à la capacité du pare-excitations à contenir ce débordement – lequel pare-excitations s’est construit avec l’environnement primaire précoce.
Pour tenter de recharger un psychisme qui s’épuise – faute de moyens de liaisons pour parer à l’état de détresse – il peut y avoir recours à des procédés autocalmants par l’activation répétitive d’une autre excitation apte à apaiser l’excitation débordante.
L’excitation en excès peut devenir traumatique dès lors que le sujet ne peut la traiter lui-même par ses auto-érotismes et par la satisfaction hallucinatoire du désir. Cependant, un certain niveau d’excitations est nécessaire à la formation des systèmes de fixations-régressions, systèmes qui assurent une protection contre la désorganisation et les maladies graves.
C’est la « fonction maternelle » selon P. Marty qui dose les excitations – ni trop, ni pas assez – et qui permet au tout petit enfant de se structurer dans cette « dépendance première ». De la même façon, une fonction pare-excitante exercée par le psychanalyste auprès des patients somatisants dose le régime tolérable des excitations dans la séance, action analogue à celle de la mère qui s’adapte aux besoins de son enfant. Par là, la « fonction maternelle » rejoint la fonction du holding de Winnicott en ce qu’elle requiert une identification maternelle primaire de la part de l’analyste.
Ce que nous avons souhaité interroger dans ce numéro, ce sont ces différentes problématiques de l’excitation telles qu’elles sont à l’œuvre dans la clinique psychosomatique, toujours en dialectique subtile avec la pulsion.