Revue française de psychosomatique 2012/1
Revue française de psychosomatique
2012/1 (n° 41)
168 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130593959
DOI 10.3917/rfps.041.0005
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Vous consultezAvant-propos. La psychosomatique de l’enfant aujourd’hui

AuteurGerard Szwec du même auteur

Gérard Szwec est psychiatre et psychanalyste, membre titulaire formateur de la Société psychanalytique de Paris, directeur médical du Centre de psychosomatique de l’enfant Léon-Kreisler (IPSO enfants) du département de psychosomatique de l’ASM 13. Dernier ouvrage publié : Les Galériens volontaires, PUF. Dernier article publié : « Défaillance de la psychisation du corps chez le bébé non câlin », in Revue française de psychanalyse, Paris, PUF, 2011, n˚ 5 (vol. 74).

L’évolution du courant de pensée théorique de l’École de Paris de psychosomatique a été ponctuée, depuis les travaux fondateurs, par un dialogue permanent entre psychosomaticiens d’adultes et d’enfants.

2 C’est en 1962 que Pierre Marty et Michel de M’Uzan décrivent la pensée opératoire, et en 1963 que paraît L’Investigation psychosomatique[1][1] Marty P. , de M’Uzan M. , David C. (1963), L’Investigation...
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, écrits majeurs dans le champ de la psychosomatique de l’adulte. C’est à partir de 1966 que Léon Kreisler, Michel Fain et Michel Soulé publient leurs travaux fondateurs de la psychosomatique de l’enfant dans Psychiatrie française. Ce sont des commentaires sur des observations pédiatriques, qui seront plus tard rassemblés dans l’ouvrage L’Enfant et son corps[2][2] Kreisler L. , Fain M. , Soulé M. (1974), L’Enfant et son...
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.

3 Ce débat, cette confrontation des travaux issus des deux champs, a toujours été une évidence. Lorsque, par exemple, P. Marty décrit la dépression essentielle, il la rapproche d’emblée de la dépression anaclitique du bébé décrite par René Spitz. Dans les écrits sur l’adulte qui somatise, c’est dans le très jeune âge qu’on situe l’origine des achoppements à la mentalisation, tandis que les travaux concernant les désorganisations somatiques chez l’enfant sont fortement inspirés par les découvertes issues du champ de la psychosomatique de l’adulte. Avec l’apport freudien et la théorie évolutionniste de P. Marty, l’adulte n’a pas cessé d’être présent dans la psychosomatique de l’enfant, et celle-ci ne s’est jamais réduite à l’observation pédiatrique directe[3][3] Szwec G. (1994), « L’enfant dans l’adulte dans...
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.

4 Pour P. Marty, dans l’enfance, l’organisation « c’est l’état du développement de l’enfant au moment où il est examiné, en tenant compte au maximum des fonctions “en pointe évolutive” dans sa structuration[4][4] Marty P. (1984), « Les processus de somatisation »,...
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 ». P. Marty ne pensait pas qu’un bébé avait déjà une « structure », notion dont découle un déterminisme, mais pour lui des tendances élémentaires, structurales, se dégagent progressivement et influencent l’organisation fonctionnelle et le comportement des bébés. Il avait une attente, à ce propos, vis-à-vis de la psychosomatique de l’enfant, qu’il a formulée ainsi : « Les raccordements qui ne manqueront pas de s’effectuer entre la nature physiologique des nouveau-nés, leurs tendances élémentaires, l’évolution de ces tendances pendant le développement, et les aboutissements structuraux de l’âge adulte, permettront sans doute de concevoir point par point et phase par phase le rôle des interactions enfant-entourage, et enfant-mère en particulier, dans l’évolution fonctionnelle des individus, jusqu’à la constitution de la structure d’adulte. »

5 L. Kreisler s’est engagé dans cette voie et, par ses travaux, a permis de valider chez l’enfant de nombreuses intuitions de P. Marty[5][5] Kreisler L. (1981), Le Nouvel Enfant du désordre psychosomatique,...
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.

6 Mais parallèlement à ces échanges, inspirés par le point de vue évolutionniste et très hiérarchisé de l’économie psychosomatique de P. Marty, s’est déroulé un autre dialogue, celui de L. Kreisler et de M. Fain, qui a stimulé d’une autre façon les travaux dans le champ de la psychosomatique de l’enfant. C’est à partir de cas de bébés insomniaques et des relations de ceux-ci avec leur mère au moment de l’endormissement que Michel Fain a développé sa conception du conflit interne de la mère qui redevient femme, et de la censure de l’amante. M. Fain a toujours mis en regard les observations pédiatriques par L. Kreisler d’enfants très jeunes ayant des désordres somatiques (mérycisme, spasmes du sanglot, etc.) avec des cas d’adultes en analyse. Il se servait des uns pour éclairer les autres[6][6] Szwec G. (2010), « L’enfant dormira bien vite… »,...
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, et il comparait constamment la clinique psychosomatique du jeune enfant avec l’enfant reconstruit par l’adulte névrosé en analyse. Pour M. Fain, la psychanalyse d’adultes était un instrument de compréhension de la connaissance du développement psychique de l’enfant, et la clinique psychosomatique de l’enfant était une source d’inspiration permanente pour penser la clinique de l’adulte en analyse et enrichir son point de vue métapsychologique.

7 Il me semble que la psychosomatique de l’enfant s’est constituée en un champ épistémologique nouveau à partir de ces deux dialogues transdisciplinaires.

8 Celui de L. Kreisler avec P. Marty a conduit à mettre l’accent sur l’évolution vers une structuration, une organisation économique et des dynamiques fonctionnelles de l’enfant. On le retrouve dans la description, chez l’enfant, de notions comme la mosaïque première, la relation d’objet allergique, la dépression du bébé, le syndrome du comportement vide, etc. Inspiré par P. Marty, Kreisler a également envisagé les processus de somatisation sous l’angle de maladies à crises ou de désorganisations progressives.

9 Le dialogue avec Michel Fain a conduit à une lecture de la clinique infantile s’appuyant de très près sur la théorie freudienne, notamment la dernière théorie des pulsions.

10 Il faut ajouter enfin que cette naissance de la psychosomatique de l’enfant s’est faite dans un dialogue permanent avec les psychanalystes d’enfants. Parmi eux, Michel Soulé, co-auteur des premiers travaux. Michel Fain a travaillé à l’Institut Claparède, et Léon Kreisler a beaucoup échangé avec Serge Lebovici et René Diatkine, à qui il a apporté ses observations cliniques de la psychopathologie du premier âge, influencées par sa connaissance de leurs travaux psychanalytiques.

11 Quelle a été l’évolution de la psychosomatique de l’enfant dans les décennies qui nous séparent de ces premiers travaux ?

12 L’impact de ceux-ci a été considérable, bien au-delà de l’univers des psychosomaticiens. S. Lebovici considérait L’Enfant et son corps comme le livre fondateur de la psychopathologie du bébé, et on peut dire qu’il l’a été aussi pour la psychiatrie du bébé.

13 Les consultations d’investigations d’enfants ayant des troubles somatiques ont commencé à être plus nombreuses. La demande de soins a pris de l’ampleur. Ces consultations ont débouché sur de nombreuses indications de psychothérapies qui ont été effectuées, en tout cas à l’IPSO, par des psychanalystes formés non seulement à la psychanalyse, mais aussi à la pratique avec des adultes somatisants. C’est donc à la question des implications techniques de la théorie en psychosomatique de l’enfant que s’est trouvée confrontée la génération suivante de psychosomaticiens, celle des élèves de P. Marty, M. Fain et L. Kreisler.

14 Sur ce plan technique, nous n’avons pas développé, dans les cures d’enfants, une théorie de la pratique aussi codifiée que celle qui a été élaborée dans le champ de la psychosomatique de l’adulte, à l’exception des deux modèles de psychothérapies conjointes que nous avons élaborés, R. Debray[7][7] Debray R. (1987), Bébés/ mères en révolte, Paris, Le...
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de son côté, et moi du mien[8][8] Rosine Debray a été la première à pratiquer à l’IPSO...
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15 Il me semble que la « fonction maternelle du thérapeute », telle que l’a préconisée P. Marty pour les cures d’adultes, ne permet pas de différencier nettement une attitude de l’analyste qui serait distincte avec un enfant ayant des insuffisances de fonctionnement mental et un enfant chez qui prévaut une symptomatologie plus psychonévrotique. Le psychanalyste avec un enfant, psychosomatique ou non, a une pratique prudente. On peut la rapprocher des « interventions descriptives et incitatives de la fonction maternelle[9][9] Marty P. (1990), La Psychosomatique de l’adulte, Paris,...
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 » que P. Marty a opposées aux interprétations, celles qu’on peut faire dans une psychanalyse d’adulte névrosé. Avec un enfant, l’interprétation concerne plus la situation présente, actuelle, que les traces mnésiques. J’ai fait remarquer que cette particularité complique aussi le recours à la construction, même si on conçoit bien que cet enfant ne se situe pas que dans le présent, et que son organisation psychique est prise dans un avant et un après[10][10] Szwec G. (2008), « La construction dans l’analyse...
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. L’aide à la verbalisation, l’entraînement à faire des liens, qui font partie de l’attitude thérapeutique recommandée par P. Marty avec des patients somatiques adultes, est l’ordinaire de la psychothérapie d’enfants.

16 En tout cas, nous n’avons pas pour stratégie thérapeutique avec un enfant une attitude visant, aussi résolument que chez l’adulte, à l’aménagement progressif de la relation « pour passer de la fonction maternelle à la psychanalyse » (P. Marty).

17 En fait, nous, psychanalystes psychosomaticiens d’enfants, nous travaillons avec les mêmes outils que les autres psychanalystes d’enfants, en ayant recours au jeu, aux dessins, etc. Ce qui nous distingue, ce n’est pas un modèle de cure différent, c’est plutôt notre cadre interne, qui intègre, avec nos lectures freudiennes, les théories psychosomatiques issues de l’École de Paris et des connaissances acquises dans la pratique de cures avec des adultes somatisants. Ce cadre interne nous permet, dans les cures d’enfants, d’avoir en tête l’évolution possible à l’âge adulte lorsque existent des achoppements à la mentalisation. De ce fait, nous portons une attention particulière au point de vue économique dans nos séances avec des enfants (jeux se répétant sans évoluer, témoignages divers de refoulement défaillant, passage au caractère ou au comportement, cauchemars, procédés autocalmants, entraves aux mouvements régressifs, à la passivité, insuffisance des possibilités de compensation par des activités auto-érotiques, etc.).

18 L’expérience que nous avons, à présent, de la pratique psychanalytique avec des enfants ayant des désordres somatiques a placé sur un autre axe la recherche dans le champ de la psychosomatique de l’enfant. Comme on s’en rendra compte à la lecture des textes qui composent ce numéro, les observations que nous discutons aujourd’hui sont plus souvent des séquences de psychothérapies que des consultations ponctuelles, comme c’était le cas dans L’Enfant et son corps. Ce recentrage, qui a marqué notre domaine ces dernières années, nous a apporté d’autres connaissances sur les entraves à la mentalisation. Elles nous viennent maintenant de ce que nous apprennent les cures d’enfants somatisants, de ce que nous comprenons des phénomènes transféro-contre-transférentiels dans les jeux, les dessins, et, chez les plus petits, les interactions entre parents et enfants lorsqu’ils parlent et jouent avec un analyste.

19 Cette évolution, qui, je crois, était inéluctable du fait du développement de l’outil thérapeutique, s’est accomplie, il faut bien en convenir, sans que puisse être maintenu l’ancrage de la psychosomatique de l’enfant, aussi équitablement que l’auraient souhaité ses pionniers, dans la pédiatrie et la psychanalyse. Mais après tout il en a été de même pour la psychosomatique qui est devenue résolument plus psychanalytique aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque où elle ne se distinguait pas de la médecine psychosomatique.

20 Un dernier point concernant les changements dans le champ de la psychosomatique de l’enfant est le développement des échanges scientifiques sur le plan international. C’est ainsi un véritable débat européen entre psychanalystes psychosomaticiens d’enfants français, espagnols, suisses et grecs que publie ce numéro de la Revue française de psychosomatique, dont une partie des textes est issue du colloque « L’Enfant malade et le maternel », organisé par l’Association internationale de psychosomatique Pierre-Marty en octobre 2011 à Paris.

 

Notes

[1] Marty P., de M’Uzan M., David C. (1963), L’Investigation psychosomatique, Paris, PUF. Retour

[2] Kreisler L., Fain M., Soulé M. (1974), L’Enfant et son corps, Paris, PUF. Retour

[3] Szwec G. (1994), « L’enfant dans l’adulte dans la théorie de Pierre Marty », in Revue française de psychosomatique, no 6, Paris, PUF. Retour

[4] Marty P. (1984), « Les processus de somatisation », in M. Fain et C. Dejours, Corps malade et corps érotique, Paris, Masson. Retour

[5] Kreisler L. (1981), Le Nouvel Enfant du désordre psychosomatique, Toulouse, Privat. Retour

[6] Szwec G. (2010), « L’enfant dormira bien vite… », in Revue française de psychosomatique, no 37, Paris, PUF. Retour

[7] Debray R. (1987), Bébés/mères en révolte, Paris, Le Centurion. Retour

[8] Rosine Debray a été la première à pratiquer à l’IPSO des psychothérapies de bébés avec leur mère et, lorsque c’était possible, de la triade père-mère-bébé. Nous partageons sur des biens des points une technique comportant un cadre où tous les participants sont en psychothérapie avec le même analyste. Nous avons pris des options différentes sur certains points. La question de la « neutralité bienveillante » de l’analyste fait partie de ceux-ci. On comprend qu’elle est forcément malmenée dans un cadre organisé autour d’un bébé et avec autant de protagonistes, mais qu’il est nécessaire de la préserver autant que possible. R. Debray estimait plus souvent que moi nécessaire d’intervenir activement pour protéger le narcissisme de la mère, ou de faire de la « réanimation psychique ». Retour

[9] Marty P. (1990), La Psychosomatique de l’adulte, Paris, PUF, Que sais-je ?, p. 97. Retour

[10] Szwec G. (2008), « La construction dans l’analyse avec des enfants, un passage à l’acte de l’analyste ? », in Revue française de psychanalyse, vol. 72, n° 5, p. 1661-1665, Paris, PUF.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Gerard Szwec « Avant-propos. La psychosomatique de l'enfant aujourd'hui », Revue française de psychosomatique 1/2012 (n° 41), p. 5-9.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychosomatique-2012-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/rfps.041.0005.