2001
Revue française de science politique
Les écologistes français, des experts en action
Sylvie Ollitrault
Sylvie Ollitrault est chargée de recherches au CNRS (CRAPS, Lille). Elle s’intéresse actuellement aux formes de transnationalisations des répertoires d’action. Elle étudie les mobilisations des organisations non gouvernementales écologistes, humanitaires et de défense des droits. Ayant obtenu en 1999, une bourse Marie-Curie (Commission européenne), elle a été affiliée à l’université du Kent (Canterbury, Royaume-Uni) au Centre for Study of Political and Social Movement (dir. : Chris Rootes). Elle participe au groupe de Green Politics de l’European Consortium of Political Research et collabore avec les chercheurs du département d’anthropologie d’Oxford aux questions de transnationalisme. Elle a publié « The Transnational Repertoire », La Lettre de la Maison française, 10, 1999 ou encore « De la caméra à la pétition web : le répertoire médiatique des écologistes », Réseaux, 17 (98), 1999, p. 119-153. Elle a dirigé, en collaboration avec O. Baisnée, « Comparaison franco-britannique du Mouvement écologiste : entre similitude internationale et systèmes écologistes », rapport de recherches, programme « Développement durable et systèmes écologiques », CRAP, Rennes I, 1999, et a rédigé le chapitre « L’Europe, usages et constructions des sources. Les ONG et le rôle des institutions européennes dans les mobilisations médiatiques », dans E. Neveu, D. Marchetti (dir.), « Signifier l’Europe, médias, référentiels et espaces publics », rapport de recherches, CRAP, décembre 2000 (CRAPS, Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales, 1 place Déliot, BP 629, 59024 Lille cedex, <ollitrault.sylvie@wanadoo.fr>).
Les associations écologistes françaises ne dérogent pas aux caractéristiques attribuées aux mouvements verts européens et nord-américains, elles rassemblent des militants dotés en capitaux culturels qui deviennent de véritables experts, epistemic community, aptes à construire une démonstration scientifique et à mener des actions collectives avec des moyens sophistiqués (médias, usage des sciences, de la législation...). En explorant de manière rigoureuse, au travers les discours identitaires des acteurs, les types de trajectoires de ces militants, des ressemblances sensibles apparaissent : le poids des experts dans leur association. Néanmoins, en observant de manière microsociale leur profil social, leur socialisation, leurs engagements (politique, associatif, religieux), des distinctions entre groupes militants complexifient ce phénomène de l’émergence d’un militantisme expert. Alors que des trajectoires différenciées (politique, scientifique et réactive) expliquent les rivalités internes au mouvement déconcertant l’observateur, les effets de génération reflètent deux formes de militantisme liées à deux étapes historiques (les mobilisations des années 1970 et la professionnalisation des années 1990). Or les façons de « vivre de et pour » le militantisme ne sont ni exclusivement utilitaristes ni totalement homogènes. Les contraintes externes ont été puissantes pour transformer l’engagement en expertise et celles-ci réclament de plus en plus une socialisation secondaire (universitaire) adaptée au profil militant réclamé.
The members of the French Green associations, like those of European and North American movements, are well-educated and belong to the upper and middle classes. They can be defined as an “epistemic community”, using their intellectual skills as a resource, exploiting scientific discourse and evidence and undertaking sophisticated forms of collective action which exploit science, the law and the media. When we consider the trajectories of Green activists, through a study of the ways in which they represent themselves, a common theme emerges : the weight accorded to “experts” in militant associations. However, an analysis at the microsocial level of the background, trajectory and activities (political, associational or religious) of these activists reveals differences which make the appearance of the “expert-activist” a more complex phenomenon than might appear at first. Three distinct types of trajectory – political, scientific and reactive – can help to account for the internal disputes which mark the Green movement. Another factor is the gap which separates two generations of activists : we identify two types of activism linked to two historical stages – the activism of the 1970s, and the increasing professionalism of the 1990s. Where the “Founding Fathers” of the Green movement in France developed their own forms of expertise, the militants of the new generation must have a proper academic background if they are to become Green experts-activists. External constraints have had a powerful effect in turning simple activism into professional expertise.
Dès la fin des années 1980, on ne devient plus écologiste seulement grâce à la socialisation acquise lors de mobilisations antinucléaires ou d’environnement. Les militants, aguerris aux luttes des années 1970, côtoient de plus en plus des activistes, dotés de compétences techniques. La tendance se confirme durant les années 1990. Par exemple, de petits guides à destination des étudiants en mal d’inspiration pour leur avenir comme
Les métiers de l’humanitaire, Les métiers de l’environnement
[1], apparaissent sur les rayons des librairies. Soudain, des militantismes qui, au sein de ces ouvrages, ne sont pas présentés directement sous cet aspect, deviennent des métiers, des vocations, et se mêlent étroitement l’idée de faire un métier grâce auquel on se réalise et la foi de changer l’état des choses, des lieux, en d’autres termes de trouver une utilité sociale. Pour marquer le contraste, il ne viendrait pas à l’idée d’un éditeur de lancer des titres intitulés
Devenir communiste ou
socialiste ou
Front national, qui constituerait un vivier d’emplois pour peu que l’individu devienne entrepreneur politique et se décide à vivre de et pour la politique. Hormis le fait qu’annoncer de tels intitulés risque de faire sourire tout lecteur, il semble qu’il y ait effectivement une césure entre le militantisme purement politisé « politicien » et le militantisme apolitique comme l’écologie dont les représentants se sont toujours positionnés dans le registre de la neutralité. Pour ceux-ci, il serait légitime et souhaitable de développer au-delà du champ politique des secteurs qui ont une dimension et une tradition incontestable de bénévolat.
Effectivement, une recherche
[2] menée à l’origine pour mieux comprendre de manière globale la transformation d’un mouvement qui avait été l’un de ceux qui constituaient le prototype d’un « nouveau mouvement social »
[3] a abouti à une réflexion plus générale sur les mutations qu’avait connues ce militantisme, depuis son origine, à l’aube des années 1970. Comment certains individus connus comme radicaux ont-ils pu devenir des experts ? Il y a eu dans les années 1980 une transformation qui transparaît dans les discours militants comme celui d’un tournant.
Il fallait être sérieux. Le sérieux, en l’occurrence, rime avec expertise
[4]. Donner des preuves tangibles, démontrer la non-viabilité des expertises concurrentes, forment le cœur même de l’entreprise militante. À côté de cet aspect, les organisations se sont étoffées en nombre et il a bien fallu les adapter pour trouver des ressources financières, permettant leur survie. Le volet éducatif destiné aux enfants ou adolescents, véritable source de revenus, a demandé une spécialisation des tâches et une professionnalisation. Ces quelques aspects brièvement présentés illustrent surtout que cette professionnalisation a été voulue, recherchée mais aussi imposée. Il s’agit de comprendre quelles sont les contraintes du contexte qui ont dicté ce remodelage du militantisme. Nous verrons que ces redéfinitions des formes de militantisme n’ont pas toujours été vécues aussi facilement par ces acteurs, bien qu’au début ces derniers semblent disposer de ressources permettant une certaine adaptation à ces effets de contexte. En empruntant la notion de carrière
[5], on peut comprendre comment les militants gèrent cette mutation et donnent un sens à leur engagement. Cependant, l’enquête ayant été opérée auprès des militants actifs (souvent ayant survécu aux changements), nous devons rester vigilants sur ces résultats. Il est possible que les sortants aient pu renoncer au militantisme « nouvelle formule » justement par leur manque de ressources ou leur sentiment de ne plus correspondre à la définition devenue dominante de l’engagement écologiste. Le point aveugle reste par conséquent ces défections.
Le mouvement écologiste recèle par ailleurs en son sein de nombreuses variantes en termes d’identité militante (de l’individu inquiet de la détérioration de son environnement au militant contre-culturel, replié dans une sociabilité de militantisme groupusculaire). Cette variété d’acteurs, s’auto-proclamant écologistes, multiplie les rivalités de définitions de l’écologie et des stratégies destinées à promouvoir la défense de cette cause. Les deux niveaux identité/stratégie étaient intrinsèquement liés
[6]. Et les trajectoires, recomposées grâce aux discours des acteurs sur leurs motivations à militer, permettent de retracer les dynamiques de ces rivalités, qui découragent les analystes à trouver « sens » dans cette nébulosité de sous-catégories de l’écologie. Aussi, pour comprendre ces luttes de définitions
(intramovement frame disputes), l’étude au sein du mouvement écologiste brosse un aperçu général de l’ensemble des trajectoires possibles menant à défendre l’environnement. En effet, les définitions identitaires sont étroitement déterminées par les trajectoires des écologistes selon qu’ils sont venus à l’écologie pour des raisons politiques, scientifiques ou encore en réaction à un intérêt qu’ils estimaient négligé ou spolié. En outre, la porosité entre les normes militantes et professionnelles ou/et culturelles de ces acteurs offre une grille d’explication à ce phénomène de « professionnalisation du militantisme », qui est souvent résumé par une montée du modèle de l’expert-militant, sorte de dénominateur commun à toutes les catégories désignées ci-dessus. Être écologiste s’apparente, de plus en plus, à une profession remplissant la vie de l’individu. Ce militantisme d’expertise se consolide dans un contexte dans lequel les formes de contestation légitimes pour les acteurs doivent se réaliser à l’échelle individuelle (« ne plus espérer les grands soirs »), en s’adaptant à un environnement économique qui ne laisserait plus le loisir d’être « des doux rêveurs ». L’analyse des trajectoires des individus, tout en nous renseignant sur les profils de militants, met en lumière la capacité des acteurs à renégocier et à valoriser leur identité d’expert qui ne signifie pas pour eux une quelconque rupture avec l’idéal militant. Si les socialisations primaires (famille-éducation durant l’enfance) expliquent l’engagement et le choix d’un groupe d’écologistes, la socialisation secondaire, en particulier universitaire, favorise l’émergence d’un modèle généralisé de militants, créateurs et applicateurs de « nouvelles » normes vertes. C’est pourquoi nous pouvons penser que l’émergence et la consolidation du modèle de l’activiste-expert s’explique par une socialisation secondaire, donnant des prédispositions et des ressources à un tel militantisme.
Luttes de différenciations identitaires et trajectoires écologistes
La méthode des entretiens semi-directifs, fondés sur des récits de vie, a mis au jour la diversité du mouvement et les conditions de l’engagement. La découverte de la variété des formes de militantisme écologistes a amené à distinguer trois grandes catégories : les écologistes politiques, les écologistes scientifiques et les écologistes réactifs. Bien que cette classification ne trace pas de frontières intangibles entre les groupes, elle donne une appréciation générale des diverses socialisations antérieures ou concomitantes au militantisme ainsi que les contours de certaines identités collectives constituant le mouvement.
Reprendre les distinctions usuelles, telles qu’elles ont été admises par la plupart des études
[7] entre environnementalistes et écologistes ou entre écologistes associatifs
stricto-sensu et écologistes politiques
[8] était une solution envisageable mais risquée : cette démarche instituait une dichotomie qui pouvait masquer des distinctions produites par les militants. La méthode a été de rendre la parole aux militants sur leur propre militantisme et de construire des classifications à partir de leurs discours. La grille d’analyse construite par les représentations croisées des acteurs donnant une définition légitime de la « bonne écologie » ou encore de la véritable écologie était ainsi neutralisée. Il s’agissait d’écouter autant les écologistes que les environnementalistes sans présupposer que certains étaient « plus sérieux » que leurs concurrents. En outre, avoir laissé les militants parler de leur perception de l’écologie a permis d’appréhender les choix stratégiques de leurs groupes. Tout d’abord, grâce à la méthode de
l’identity talk ou discours sur son identité militante, trois manières de présenter l’écologie ont été mises en évidence par les récits militants. Ensuite, le lien qui existe entre les représentations des acteurs et les options stratégiques a pu être recomposé, c’est-à-dire en quoi ces dernières sont dépendantes de l’interprétation que les acteurs se font de la réalité.
Le discours identitaire des militants : trois manières d’être écologiste
Récemment, Olivier Fillieule et Christophe Broqua ont interrogé des militants sur les motifs
[9] de leur engagement et sur leur manière de concevoir l’action collective. Davantage intéressée par l’analyse des identités militantes produisant des logiques d’action, nous avons utilisé des travaux
d’identity talk (discours identitaire) de Robert Benford et Scott Hunt
[10] sur les mouvements pacifistes aux États-Unis. Leur méthode s’inscrit dans la lignée d’études consacrées aux identités des individus se convertissant
[11] ou connaissant des situations d’exclusion sociale. Les précautions de David Snow
[12] sur le recueil de tels matériaux rappellent que ces informations recueillies restent des interprétations que les acteurs produisent sur leurs propres militantismes et qui varient en fonction du contexte général, des expériences collectives et individuelles. Comme pour tout récit de vie, le sociologue n’est pas à l’abri de recompositions enchantées du passé par les militants. Néanmoins, ces discours apportent de précieux renseignements sur les éléments déclenchant l’adhésion à une cause, les raisons pour persister dans leurs engagements, leur participation active à décrire la logique de leur action. Cette mise en garde effectuée, ils définissent leur concept : « Le discours identitaire est défini comme un discours qui reflète les perceptions de l’ordre social par les acteurs et est fondé sur les interprétations des situations actualisées ». Lors de l’étude des discours des militants, apparaît l’affirmation de stratégies de distinction entre les différents groupes pacifistes
[13].
Or, dans leur discours identitaire, les écologistes interrogés marquent une forte tendance à se démarquer les uns des autres. Ainsi, deux grands groupes définissent différemment leurs représentations de l’écologie
[14]. Certains se présentent comme des écologistes urbains tandis que les autres n’établissent aucune distinction. Sans l’affirmer ainsi, ces derniers, qui appartiennent à des associations de protection de la nature, sont naturellement écologistes alors que les premiers, militant dans des associations sur des questions de recyclage, d’énergie alternative, de promotion des transports en commun ou de l’usage de la bicyclette, s’efforcent de convaincre la sociologue de leur spécificité.
« Disons que nous appartenons à une sensibilité spéciale : l’écologie urbaine. C’est la ville qui nous intéresse, la démocratie… Les associations de protection de la nature n’ont pas le même objectif. On peut dire pour être un peu méchant, elles s’intéressent aux loisirs. ».
(président de la Feuille d’Érable, Association de recyclage de papier et d’insertion sociale rennaise, 1994)
« Je ne suis pas attiré par la nature, pour elle-même. Je ne lui veux aucun mal, je ne la détériore pas. Je souhaite sa protection. Mais je ne serais pas capable de m’investir pour la défense d’un marais ou d’un oiseau rare. La ville, c’est le milieu qui m’intéresse… Je suis plus écologiste urbain. ».
(président de l’Association de défense des transports en commun (ADTC) de Grenoble, 1993)
Cette distinction entre deux types d’écologie n’est pas isolée, elle marque au contraire une véritable tendance des écologistes à énoncer leur interprétation de l’écologie et à vouloir maîtriser les perceptions sur leur propre organisation.
« Écologiste, disons… cela peut être péjoratif écolo… (rires). Écolo égal rigolo. Disons écologue. ».
(ancien président de la Fédération des Associations de protection et d’étude de la nature (FAPEN), vice-président actuel, président de Nature et progrès Bretagne, 1994)
« C’est-à-dire vous parlez là des associations de protection de l’environnement mais pas du mouvement écologiste ».
(élu écologiste à Grenoble, 1993)
Cette lutte dans le mouvement pour garder le monopole de l’interprétation du label écologiste, s’intensifie lorsque les questions de choix dans le répertoire d’action collective se posent
[15]. Deux stratégies ou manières de concevoir l’identité du groupe se font jour : soit se présenter comme un mouvement, soit se déclarer en groupe de pression. Les militants, engagés dans les années 1970, contemporains et acteurs des mouvements antinucléaires demeurent attachés à l’idée que l’écologie est née de cette lutte et qu’elle doit être une forme de mouvement social.
« Plogoff ! Vous, vous n’y étiez pas. Vous êtes trop jeune (Silence)… Quand j’y pense, c’était bien on y croyait… (Silence). (…) Au changement… Je ne dirais plus à la Révolution ; car, depuis Malville, on a eu une douche froide… En tout cas, c’était très gai… Maintenant, je dirais qu’il n’y a plus cet enthousiasme. Il faut être réaliste. C’est dommage, quand même ! Quand on regarde les rapports Nord/ Sud, il y aurait de quoi… Je ne veux pas être violente… Mais il y a de quoi s’inquiéter. De toute façon, un jour cela explosera… Et tout ce que nous avons dit, il y a vingt ans quand on nous traitait d’utopistes, cela arrivera. ».
(fondatrice des Amis de la terre à Grenoble, 1993)
L’effet de génération se révèle en écoutant les militants âgés de moins de trente-cinq ans, qui croient à une révolution des mentalités, se manifestant par le penser autrement ou les petits gestes du quotidien qui transforment les attitudes à l’égard de l’environnement. L’écologie se neutralise, se dépolitise tout en ne niant pas qu’elle constitue un moyen de contestation de l’ordre économique ambiant.
« L’idéologie, je dirais qu’il n’y en a pas… D’ailleurs, être écologiste, c’est respecter l’environnement, ce n’est pas idéologique. Ainsi faire en sorte que les gens dans leurs quartiers prennent des responsabilités ou encore déposent leurs papiers pour le recyclage, c’est une manière de produire une révolution mentale… Oui. Il ne s’agit pas d’attendre le grand soir. Je ne sais pas, je suis sans doute un peu jeune. C’est vrai que l’écologie, au début, il y avait de cela. ».
(le président et la directrice de la Feuille d’Érable, Rennes, 1994)
D’autres militants affirment d’emblée une stratégie de groupe de pression sans se référer à un mouvement global. Leur action de défense est moins visiblement écologiste. Autant la protection d’espaces apparaît une revendication environnementale, autant le recyclage des déchets ou la pratique du vélo doivent démontrer avec plus de vigueur leur caractère écologique. Dès l’origine de leur militantisme, la contre-expertise était affirmée comme un moyen d’action privilégié, un moyen de dénoncer les erreurs commises lors de la prise de décision. Ainsi ces deux témoignages sont symptomatiques de cette tendance.
« Je me suis débrouillé pour aller dans une commission municipale en 1973 (…) Tous les poncifs à la mode y sont passés et vraiment aucune idée directrice et aucune pression en faveur de décisions rationnelles. Alors c’est ça qui m’a décidé à réunir un groupe fin 1973 (…) À la fin de l’année, on a eu 1000 adhérents, cela a très bien marché. Ensuite, dès le départ, on a lancé l’idée du tramway et des propositions pour une politique cohérente. ».
(fondateur de l’ADTC à Grenoble, 1993)
Ou encore :
« On a travaillé très vite avec les élus. (…) Certains craignaient que cela soit une perte de liberté ; en fait, cela n’est pas du tout cela. On n’est pas devenu une agence officielle, administrative, au contraire, on a gardé toute notre indépendance et on arrive à impulser une politique de l’énergie tout à fait remarquable dans le département de la Savoie en harmonie avec le conseil général. ».
(directeur et fondateur de l’Association savoyarde pour le développement des énergies renouvelables, ASDER de Chambéry, 1993)
Dans ce groupe se revendiquant « écologistes urbains », deux stratégies et surtout deux modes de représentation de l’écologie se concurrencent. Les écologistes naturalistes, quant à eux, réservent leur stratégie revendicative lors d’une menace directe sur l’environnement. En revanche, ils entendent la Nature lato sensu. L’ornithologue est aussi sensible à la chasse à la baleine qu’à la disparition des espèces africaines. Un élargissement de leur intérêt premier pour telle activité scientifique ou pour tel animal s’est produit au fil du temps. « Par exemple, quand on installe des pylônes à haute tension ou des pylônes à remontée mécanique en moyenne montagne, voire en haute montagne, les premières victimes sont les rapaces… » (membre fondateur de la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (FRAPNA), 1993).
Leurs moyens d’action favoris relèvent de la stratégie du groupe de pression (entrée dans les commissions-expertise ou contre-expertise sur dossier). Ils admettent faire pression sur tous les partis politiques sans toutefois prêter une confiance particulière aux écologistes politiques. « Les Verts, on leur donne des renseignements comme aux autres mais sans plus », déclare un militant naturaliste breton. « Vouloir faire une révolution verte, comme ils disent (les politiques). Mais les gens ne marcheront jamais », dit en souriant un militant FRAPNA-Isère.
Les discours d’identité militante ont contribué à éclairer les diverses représentations que les écologistes se font de leur engagement et de leurs moyens d’action pour promouvoir leur intérêt. Cependant, pour comprendre les rivalités internes au sein du mouvement écologiste entre les tenants d’une écologie de compromission, cherchant avec des moyens consensuels à « verdir » les politiques locales ou nationales et les promoteurs d’une écologie contre-culturelle, ayant pour ambition de révolutionner les mœurs politiques et sociales, la description des trajectoires des écologistes permet de révéler les différents profils d’acteurs, expliquant cette incompatibilité de stratégies. De plus, en regroupant les profils sociaux, les lieux de socialisation et les types d’organisations dans lesquelles ces acteurs ont une activité militante, trois trajectoires-types menant à l’écologie ont pu être découvertes et ont complété les études existantes. Ainsi, Tiphaine Barthélemy et Florence Weber
[16] avaient élaboré des typologies d’écologistes en se fondant sur les seuls motifs déclarés des acteurs sans considérer les trajectoires des acteurs. En réalisant son étude quantitative et macrosociale du mouvement écologiste des pays occidentaux, Russell Dalton
[17], quant à lui, ne s’était pas intéressé au cheminement des acteurs vers l’adhésion.
Trajectoires à dominante politique
Un premier groupe de militants partage la conviction que leur organisation doit être actrice du champ politique et aspire à un changement de société (13 entretiens sur 40). Ils se recrutent dans les groupes politiques (les Verts, Génération Écologie et des groupes locaux écologistes) et les associations de type Amis de la terre (Grenoble), Feuille d’Érable (association de recyclage des papiers, Rennes), Centre d’information sur l’énergie et sur l’environnement (CIELE, association de promotion des énergies renouvelables, Rennes). Ces militants pourraient être appelés militants multicartes ; car ils adhèrent par ailleurs à des organisations de type caritatif ou humanitaire, souvent d’obédience catholique (Terre des hommes), qui s’intéressent aux problèmes des rapports Nord/Sud et de développement.
Deux exemples de militants peuvent illustrer ce groupe. André est professeur dans un IUT à Rennes, il milite au CIELE, à la Feuille d’Érable et adhère aux Verts. En ayant des amitiés à la Confédération française démocratique du travail (CFDT), il a constitué le premier réseau de sympathie active, vivier des premiers militants. Professeur d’anglais, Geneviève a été membre du Parti socialiste unifié (PSU), a « collé des affiches pour Pierre Mendès France » dans les années 1960. Elle a fondé les Amis de la terre car, déclare-t-elle, elle aimait ce « type d’approche généraliste, c’est-à-dire au-delà du seul environnement naturel ».
Parmi ce groupe, les militants rappellent leur passé militant politique avec un passage au PSU :
« J’étais membre du PSU. Je l’ai lâché en 1974-1975 mais pas du tout pour aller au PS comme tous ceux du PSU. Mais, je faisais partie de la section environnement du PSU ; donc j’ai pensé qu’il fallait accorder de l’importance à cela et que cela avait une signification politique. Quand on s’est présenté aux élections en 83, les socialistes, les communistes et les gens de gauche auxquels nous prétendions appartenir nous disaient : l’écologie doit faire partie du communisme ou du socialisme, à la rigueur, mais vous ne pouvez pas faire un mouvement autonome. Et nous nous disions si ! ».
(élue écologiste, Grenoble, 1993)
Le passage ou le militantisme encore actif à la CFDT reste une variable déterminante car le syndicalisme est une activité déclarée par les écologistes les plus politisés, qui sont également les moins défiants envers l’engagement politique et le champ politique :
« Par ailleurs, j’ai été représentant du personnel, mais cela n’a rien à voir, à l’Université CFDT, élu » (élu écologiste, Grenoble, 1993). « Je faisais de la formation pour adultes et là je me suis engagé dans le mouvement syndical essentiellement la CFDT. C’était une boîte nationale et j’étais délégué du personnel et j’ai terminé brillamment ma carrière dans cet organisme comme représentant dans le comité d’entreprise. ».
(militant Écologie Autogestion Alternative (E2A), groupe local écologiste grenoblois, 1993)
Le syndicat est un des lieux où les premières amitiés militantes vertes se sont constituées : « disons il y a eu une circonstance importante, on s’est rencontré à la SGEN-CFDT. » (militant CIELE, 1994). Mais la première expérience militante a souvent été dans un syndicat étudiant comme l’UNEF, dans la période post-68. « Quand j’étais étudiant, j’étais militant UNEF. » (militant écologiste grenoblois E2A, 1993). « J’étais syndiqué à l’UNEF. » (Élu Conseil municipal Grenoble E2A ; 1993). « J’étais étudiant à Rennes – je suis originaire de Rennes et je suis entré en fac en 1965. J’avais été élu président de la Corpo de sciences (…). » (élu Vert, Rennes, 1992). Mai 68 et les mobilisations qui ont suivi, apparaissent comme des repères de socialisation militante, voire de déclenchement à l’engagement. L’expérience a pu être politique ou contre-culturelle (la vie en communauté ou encore un « retour à la terre »).
« Moi, à titre personnel, je fais partie de la génération de 68. J’ai été à Paris à l’époque et quand… J’étais déjà sensibilisé, j’étais lecteur de Charlie-Hebdo, de la Gueule ouverte. J’étais déjà très sensibilisé quand je suis arrivé ici [18]. Je n’ai pu que me mobiliser car cela devenait quelque chose de quasi naturel dans la logique des idées que j’avais auparavant adoptées. (…) J’ai été intéressé par les fameux néo-ruraux d’après 68. Ceux qui ont créé des communautés en Ardèche et ailleurs. J’ai beaucoup suivi ces mouvements riches d’idées, d’idées nouvelles, novatrices tant au niveau des modes de production que des rapports sociaux. Je crois que ce qui m’intéressait beaucoup, c’étaient les nouveaux rapports sociaux. Voilà, c’est l’esprit de Mai 68. ».
(militant fondateur du Comité Malville-rédacteur d’une revue militante, 1993)
« Moi, je suis plutôt issu du mouvement comités d’action après 68, dit mouvement contestataire issu du milieu étudiant. Par exemple, j’ai fondé en 1971-1972, un comité anti-pollueurs sur la fac. On a sorti des journaux intitulés « Vérité Chimie » sur les dangers pour les travailleurs de Rhône-Poulenc. Il y avait des produits qui étaient manipulés, en particulier les défoliants pour la guerre du Vietnam. ».
(élu écologiste, Grenoble, 1993)
« C’est historiquement daté : l’ambiance du retour à la terre et tout ça des années 1970. Je ne sais pas si vous voyiez ce que c’était le livre Savoir Revivre… c’était la dimension critique bien vue, bien posée. C’est d’une pertinence, d’une actualité vingt ans après, cela n’a pas vieilli. Mais la dimension alternative existait aussi. Donc le projet de l’élevage des chèvres est venu tout naturellement. De nouveau, je suis redevenu intellectuel [19] à 100 %, il y a des jours j’étouffe, j’ai un manque. (…) Pendant huit années en pleine campagne. Moi il me manque cet équilibre, il me faudrait que deux heures par jour couper du bois, faire mon jardin au lieu de brasser du papier du matin au soir. Vous voyez ce bureau… ».
(président de Nature et progrès Isère, 1993)
Ces passages, y compris ponctuels, dans des mouvements politiques contre-culturels et gauchistes
[20], donnent à leur engagement un contenu politique : l’écologie est une critique sociale. Tous ces militants manifestent un intérêt pour la politique et ne conçoivent l’expression de leur contestation écologiste qu’avec une dimension politique. La société doit être écologisée. Autrement dit, la régulation sociale et économique et les rapports inter-individuels doivent se transformer. L’expérience dans des communautés contre-culturelles a profondément changé leurs perceptions, y compris s’ils la considèrent comme un moment de leur biographie. La recherche d’un monde meilleur, plus « doux » est au centre de leurs revendications avec un maniement habile d’une rhétorique politique, apprise au contact des associations syndicales, politiques ou de mouvements sociaux. Ces acteurs se défient de la politique et des politiques tels qu’ils existent sans estimer déshonorant d’entrer dans le champ politique. Ce dernier aspect les différencie des acteurs ayant eu une trajectoire scientifique.
Trajectoires à dominante scientifique
Le terme scientifique est à entendre largo sensu. Il s’agit des scientifiques diplômés mais également d’individus intéressés par la nature ou un de ses aspects (11 entretiens sur 40 recueillis) sans détenir obligatoirement des diplômes. La démarche reste scientifique parce que la volonté de ces individus est d’apprendre, de comprendre et de découvrir la nature, l’environnement, une espèce animale.
« Mon parcours personnel… Depuis très longtemps, je m’intéressais aux oiseaux. Je me suis renseigné sur ce qui existait comme association. C’était en 81. En 82, effectivement, je suis allé voir le CORA donc là comme un adhérent bêta, j’ai fait des sorties. J’ai assisté aux réunions. J’ai appris beaucoup de choses pour me perfectionner en connaissances ornithologiques. J’ai aussi travaillé sur les mammifères, reptiles, amphibiens. Donc c’est venu petit à petit. Ensuite, mon engagement s’est traduit en devenant membre du Conseil d’administration. Après j’ai fait mon objection de conscience pendant 2 ans au CORA, enchaînée avec une année de CES. Pendant ces trois ans disons que cela m’intéressait de monter un poste au CORA… ».
(directeur du Centre ornithologique Rhône-Alpes (CORA), Grenoble, 1993)
Un autre exemple :
« – Denise : On a voulu lancer une réunion LPO avec les autres adhérents du département. Discuter aller voir les oiseaux ensemble, faire des échanges au départ, c’était quelque chose de très simple. (…)
– Jacques : Disons que nous sommes des naturalistes de salon. On est des citadins qui nous sommes intéressés à la biologie par vocation et puis… cela a été une occasion de passer sur le terrain car on n’était pas complètement ornithologues. Maintenant un peu plus, après 6 ans d’activité, on commence à avoir l’œil. (…)
– Denise : Nous sommes profs de chimie-biologie.
– Q. : Vous avez choisi la biologie par envie ? Il y avait déjà un attrait ?
– Jacques : Déjà au collège, cela me passionnait.
– Denise : Moi j’ai choisi biologie car je voulais faire océanographie et pour faire. Je voulais… (Silence)
– Jacques : … Et puis cela s’est dérouté.
– Denise : Oui, la vie… C’était à Liège, j’ai déménagé… et (Silence)
– Q. : En Bretagne, vous pouvez vous rapprocher de votre passion ?
– Les deux : Oui, Oui… (…)
– Jacques : Pendant mon service militaire, j’ai fait deux ans de recherche en écologie, volontaire à l’aide technique. Je suis allé à l’archipel des Kerguélen. C’est là que j’ai fait du terrain. Enfin ! Car avant j’étais un naturaliste de labo… Je travaillais sur les insectes et j’ai rencontré des ornithologues… ».
(…)
Après plusieurs questions, les militants ne s’étaient pas posés en « écologues », il a fallu demander clairement leur spécialité :
– Q. : Je n’ai pas très bien compris vous avez étudié l’écologie ?
– Denise : On est spécialisé en écologie lui en botanique moi en entomologie.
– Jacques : … J’ai pourtant fait de l’entomologie à l’armée. Vous savez l’armée (rires) »
(couple fondateur de la Ligue de protection des oiseaux, Rennes, en 1994)
Bien que n’étant pas politique, l’antériorité d’une socialisation collective est souvent présente : la participation à des mouvements de jeunesse (catholique ou laïque). Or cette expérience a donné le goût pour la nature, l’encadrement des sorties en groupe et une aptitude à « faire passer » un message de respect total pour tout être vivant, y compris non humain (ce souci permanent dans le message de scoutisme de « rendre la vie meilleure » par des actes concrets et immédiats, seules preuves tangibles de la volonté) ; les militants ont toujours dénié le fait qu’ils étaient encore religieux. Ils restent distanciés avec leur jeunesse formée par le scoutisme, en parlant « d’être catho de gauche », souvent avec une forte autodérision.
« Moi personnellement, j’étais aux éclaireurs de France et je faisais de l’initiation à l’environnement à la nature. »
(fondateur FRAPNA, Grenoble, 1993)
« J’ai commencé tôt. J’ai pris des responsabilités dans un mouvement de jeunesse quand j’avais 15 ou 16 ans qui s’appelait le Centre Saint-Exupéry à Lyon. »
(président de Nature et progrès Isère, 1993)
En revanche, les militants « les plus scientifiques » expliquent, paradoxalement, leur engagement par une forme d’irrationalité. Les termes utilisés sont du registre de l’affectif et du religieux : la vocation, la conversion. Il n’existe pas réellement un cheminement plutôt un moment de « prise de conscience » personnelle. « J’étais dans mon labo et je me demandais ce que je faisais. C’était fou… Il fallait arrêter ». En même temps, les grilles de la sociologie où l’on doit expliquer un engagement par des prédispositions sociales sont vivement récusées. « Vous ne comprendrez rien avec notre socialisation ».
En récapitulant, ces militants ont été, souvent, attirés par une recherche, une étude ou un intérêt pour la nature et ils ont senti à un moment donné le besoin de protéger leur « objet » d’intérêt. Ils adhèrent en majorité aux associations de protection de la nature : FRAPNA, Société d’études et de protection de la Nature-Bretagne (SEPNB), la Ligue de protection des oiseaux (LPO), CORA, Groupement d’études et de protection de la nature (GEPN (Bretagne) qui sont exclusivement scientifiques, parfois structurés par une Fédération (sauf la LPO de Rennes). Dans ce cas, l’écologie n’est pas associée à une idée politique ; elle est une science. Ils craignent la politisation de l’écologie. Pour ces acteurs, la socialisation politique a été peu présente dans leur biographie, voire totalement absente. Se sentir écologiste est donc relié à d’autres valeurs que politiques et s’apparente davantage à une forme d’expression religieuse (le respect de la nature emprunte, volontiers, au vocabulaire mystique). Enfin, un troisième groupe d’individus semble être en transition entre ces deux pôles, l’un fortement politisé et l’autre exclusivement scientifique. Tout en étant scientifique, ces militants n’interprètent pas l’engagement dans une lutte politique ou de groupes d’intérêt comme synonyme de trahison de l’écologie.
Trajectoires à dominante réactive
Certains militants déclarent « être devenus écologistes » parce qu’ils avaient le sentiment de connaître une perte de qualité de vie et ils la ressentaient de manière intime, corporelle (crise d’asthme, pollution d’un site apprécié ou encore risque d’expropriation « en arrachant la terre, on m’arrachait le cœur »). On a l’habitude de les nommer Nimby’s (Not in my backyard) mais, cette dénomination est souvent posée pour accentuer la dimension « égoïste » de ce genre de militantisme. Ces militants sont nettement plus réactifs à une forme « d’injustice » qu’ils perçoivent, qu’à la seule motivation de défendre un intérêt personnel. D’ailleurs, ces écologistes ont ensuite persévéré dans l’action, même si leur intérêt n’était plus menacé. Seize militants sur quarante correspondent à ce profil. Contrairement aux militants scientifiques, défiants à l’égard des acteurs politiques, leur rapport au champ politique et aux groupements écologistes reste plus conciliant. Certains adhèrent également aux Verts mais leurs trajectoires restent nettement moins politiques. Des militants affirment qu’adhérer aux Verts est une manière de promouvoir leur cause. Bref, ils utilisent le parti comme un relais d’expression et d’amplification de leurs demandes.
Ces militants ont réagi à une non-prise en compte de leur intérêt ou de leurs usages. Le but de l’association est ciblé : Association de défense des transports en commun (ADTC, Grenoble) – Eaux et rivières-Associations d’énergie renouvelable-Association promouvant des produits bio. Ils reconstruisent une rationalité face à un environnement irrationnel : « le monde est devenu fou », « on marche sur la tête », « il faut leur (les politiques) dire ». En effet, ils ont engagé leur lutte pour la défense de leur intérêt ou de leurs modes de vie, en s’opposant aux autorités prenant des décisions à la rationalité apparente (prise en compte des réalités économiques) se révélant irrationnelles (oubli de la volonté ou des intérêts à long terme des citoyens). Ces militants élaborent des critiques de la prise de décision et réagissent en démontrant son irrationalité. Ils ont souvent commencé à militer pour la défense d’un intérêt qui était marginalisé dans les préoccupations dominantes (protection d’un site, la circulation à bicyclette). Agacés par le monde qui les entoure, ils ne s’intéressent qu’à leur environnement proche (aucune prise de position d’emblée, par exemple, sur les rapports Nord/ Sud). Deux exemples de trajectoires peuvent illustrer ce type de militants.
Madeleine n’a eu aucun engagement politique, cette ancienne inspectrice d’Académie s’est toujours intéressée à la diététique, à la nourriture de bonne qualité préservant la santé (sa mère est morte d’un cancer et une peur réelle de la maladie semble la hanter). La promotion de produits bio est une manière de diffuser des modes d’alimentation saine et respectueuse de l’environnement. Mais, son approche est celle d’une consommatrice qui ne « savait plus ce qu’elle mangeait ». Il fallait encourager les produits bio pour aider les producteurs à se défendre « contre les grands monopoles qui limitent en fin de compte le choix des consommateurs ». Elle n’a aucun engagement politique ou syndical. Elle reste attachée au militantisme associatif et segmenté : la promotion des produits verts et de l’agriculture bio.
Ce professeur du secondaire, membre du SGEN-CFDT, sans toutefois « s’en sentir militant », sauf quand il peut mobiliser ses collègues pour des actions « écologistes », fait pression sur la municipalité pour améliorer les transports en commun et pour généraliser l’usage de la bicyclette en ville. Il ne veut pas qu’« on lui impose un mode de transport » et il souhaite circuler à vélo sans danger. Ce n’est qu’ensuite, que vient l’élargissement à des thèmes comme la protection de la couche d’ozone, par exemple.
« Comment est née l’ADTC ? C’est une idée personnelle. Tout à fait personnelle. J’ai toujours été énervé par les bagnoles parce que cela fait du bruit. C’est dangereux, ça prend tout l’espace. Même quand vous allez vous balader en montagne, vous entendez le bruit de la route au fond de la vallée. Hier, je me suis baladé toute la journée dans le Vercors. Quand on s’approche du bord de la falaise, on entend le ramdam dans le fond de la vallée. C’est désagréable. Autre chose. Si on n’a pas de voitures, on ne peut pas bouger. Tout le monde croit (enfin, les politiques) croit que tout le monde a une voiture. Or c’est totalement faux. C’est d’abord cela, qui m’a gêné. Je me suis rendu compte qu’il fallait que j’achète une bagnole pour me déplacer, ensuite disons les nuisances de l’automobile ».
(fondateur de l’ADTC et ancien président, Grenoble, 1993)
Ce militant, fondateur de la FRAPNA, a d’abord été un usager de la montagne. Il a participé à la mobilisation en faveur du parc de la Vanoise en 1969, grâce au réseau du Club alpin français auquel il appartenait. Par ailleurs, il ne déclare aucun engagement politique ou syndical. Mais il figure sur les listes écologistes à Grenoble (toujours en position non éligible) en soutien au parti (il confie pourtant : « Ils n’arriveront jamais au pouvoir ! Mais c’est bien de les soutenir ! C’est bon pour nous ! »). Il rappelle son engagement de la manière suivante :
« Moi, j’étais dans l’industrie. J’ai travaillé toute ma vie dans l’industrie. Je faisais beaucoup de montagne en particulier du ski de randonnée. Mon intérêt pour la protection de la nature vient surtout de ce que je m’étais aperçu qu’on exagérait en montagne, on en mettait un peu trop. C’est une question de sensibilité car pour militer dans des associations de protection de la nature, il faut être sensible à un certain nombre de choses. Je ne pouvais pas concevoir qu’on abîme la montagne en banalisant les sites. Il y a, voilà, une sorte de banalisation des sites, c’est comme cela que j’ai démarré une association en 1965 qui s’appelait l’Association pour la sauvegarde des hauts plateaux du Vercors. »
(un des fondateurs de la FRAPNA, Grenoble, 1993)
Dans cette catégorie de militants, la défiance envers le politique est minimale et ils ne se déclarent pas écologistes politiques. En militant pour la promotion d’un intérêt déterminé, ils pensent que soutenir les Verts ou tout autre groupe écologiste participe à la visibilité de leur action. Contrairement aux militants scientifiques, ils ne se posent pas dans une attitude de stricte neutralité à l’égard du politique bien qu’ils restent distanciés par rapport au jeu politique. Certains déclarent ne pas voter obligatoirement écologiste. Comme les scientifiques, l’engagement vient de la révélation d’une injustice ; mais le rapport à la nature est moins enchanté. Participants aux luttes urbaines, ils s’intéressent peu à la protection animale que certains considèrent avec condescendance. Par ailleurs, leur engagement n’a souvent que peu bouleversé leur vie ou leur identité, aucun d’entre eux n’ayant adopté un mode de vie contre-culturel ou avec un suivi scrupuleux de toutes les normes écologistes. En conséquence, ils regardent avec appréhension les « excités » qu’ils soient scientifiques ou politiques.
Les trajectoires ainsi distinguées montrent des regroupements d’acteurs selon une représentation de l’écologie. L’homogénéité apparente de chaque groupe s’explique moins par une sorte de négociation inter-individuelle, que par des représentations communes, réunissant des individus ayant des similarités dans leur parcours biographique, s’identifiant aux buts de l’organisation. Toutefois, ces trajectoires reconstituées ne signifient pas que les individus n’incorporeraient dans leurs représentations que leurs expériences personnelles, dictées par leurs seules socialisations propres. Le mécanisme est plus complexe et les représentations individuelles de la réalité sont aussi composées de représentations ambiantes que certains sociologues anglo-saxons appelleraient
master frame ou cadres dominants
[21] d’interprétation. Les formes légitimes de contestation et de promotion d’un intérêt dépendent également du contexte et les acteurs, consentants ou forcés, doivent prendre en compte les mutations de leur contexte d’action. La trajectoire individuelle témoigne des expériences personnelles et des influences subies : culture politique (syndicats, associations, mouvements sociaux), valeurs (humanistes et religieuses), discours ou culture nationale (discours sur l’égalité, sur le droit). Davantage, la manière de rendre compte de leur militantisme, la façon de le concevoir se transforme au point de rencontrer d’authentiques professionnels-activistes. Cette réflexion s’inspire de Max Weber
[22] qui a, déjà, décrit le procès de professionnalisation des hommes politiques en entrepreneurs. Avec les écologistes, apparaissent de nouveaux entrepreneurs qui investissent le champ politique. Ils se veulent critiques du jeu politique (les militants du parti Vert), s’imposent en acteurs neutres (les militants associatifs). Alors qu’ils ne suivent pas la définition
stricto sensu de l’entrepreneur politique, ils font de plus en plus profession de leur militantisme, en mélangeant étroitement aptitudes professionnelles et militantisme. Cette tendance lourde a été observée dans toutes les organisations écologistes et transcende les frontières des identités militantes. À la typologie qui vient d’être décrite, s’ajoute par l’effet de contexte et l’effet de génération (entrée de jeunes activistes), un profil général d’expertise militante de ces professionnels atypiques de la politique.
Le paradigme olsonien du choix rationnel
[23], ne peut être une grille d’analyse rendant compte de la diversité des trajectoires écologistes. Les forces et les ressources personnelles (salaire) des écologistes ont souvent été épuisées par des années de militantisme. C’est pourquoi, les mutations observées depuis les années 1980 dans le mouvement écologiste, comme la montée d’un militantisme d’expertise, ne signifie pas une adaptation faite simplement par cynisme ou compromission des acteurs. Les témoignages des militants permettent de relativiser cette idée que la rentabilisation du militantisme serait seulement d’ordre « économique ». Par exemple, un ingénieur qui, dans le secteur privé, avait une position et un salaire élevé et qui décide de tout abandonner pour entrer dans le secteur associatif, perd obligatoirement une partie de ses revenus et de son prestige social. « On me prend quand même pour un doux rêveur… Vous savez tout quitter pour défendre la viabilité de l’énergie solaire. On m’a regardé de travers et cela a fait sourire. » Souvent, être écologiste devient un véritable choix de vie. Il remet en cause une partie notable de sa trajectoire : « on nous prend pour des rigolos ». Et, pour les militants de la première heure, la persévérance a été d’abord d’affronter nombre de déconvenues. La fameuse « traversée du désert » du début des années 1980
[24], ainsi que la disparition pure et simple de groupes locaux constitués et des dettes à rembourser (à la suite de campagnes électorales malheureuses ou à la fin d’une mobilisation de longue haleine), forment des étapes qui jalonnent l’histoire collective du mouvement et l’histoire individuelle de ces militants de la première heure. Faire de son militantisme une quasi-profession, reléguant toutes les autres activités sociales en second plan, a demandé une adaptation des militants en fonction de leurs ressources et de leurs socialisations antérieures. Deux générations militantes se fréquentent dans le mouvement écologiste en pleine mutation : celle qui a transformé son répertoire d’action militant, celle qui s’est engagée, en ayant une connaissance des ressources militantes valorisées (expertise juridique, scientifique ou dans le domaine médiatique).
Des scientifiques-amateurs, sollicités en experts
Ce couple d’une trentaine d’années réside dans un quartier périphérique de Rennes. Professeurs en sciences naturelles dans un lycée professionnel agricole, ils militent depuis des années dans les associations d’ornithologues et de naturalistes en général. Lui vient du Sud-Ouest ; elle, de Belgique. Au début de l’entretien, ils expliquent la création de ce groupe local de la LPO (Ligue de protection des oiseaux). Leur envie était de continuer ce qui avait été leur passion de toujours, l’observation des oiseaux. Le jeune couple s’est rencontré sur le campus de sciences (diplômés en sciences tous les deux) et après de nombreuses pérégrinations dues à leurs emplois de professeurs de secondaire (mutations multiples), il arrive à Rennes et décide d’ouvrir une antenne de la LPO. À l’origine, les militants aiment à souligner qu’ils ont créé ce groupe local par un intérêt personnel de « loisir »
[25]. Mais, en même temps, rapidement, ils reprennent une activité scientifique réelle en menant des observations qui sont « reconnues par l’Université », même s’ils déclarent que « les universitaires méprisent notre boulot… Pourtant, c’est un travail tout à fait digne. Mais, pour ces universitaires, si on n’a pas de titre, on est pris pour des rigolos. » Leur travail sert essentiellement au conseil général qui met en œuvre la politique d’environnement du département et de protection des sites. En outre, ils se sont retrouvés en charge d’une autre tâche qui semble les dépasser et d’une certaine manière ne pas leur convenir complètement.
« On siège à la préfecture pour déterminer les arrêtés de chasse. Ça, c’est un drôle de boulot, se plaint la femme. Je ne peux pas y aller tout le temps ; car, j’ai des cours, moi. Alors je demande mon congé… C’est pas toujours simple. Et puis, là on n’est pas écouté. Il y a les chasseurs et les agriculteurs contre nous. Cela fait beaucoup. J’ai beau défendre que telle espèce est menacée ou encore que c’est une période sensible en terme de reproduction… On ne m’écoute pas. Alors, pour être crédible, il faut leur faire peur. Je sors des chiffres, je les menace de faire pression… Cela ne marche pas tout le temps… – Vous n’aviez pas l’air préparés à cela ? –Tout à fait, nous n’étions pas préparés. » Et, une phrase qui a été souvent entendue dans de nombreux entretiens est prononcée, « Il a fallu s’y mettre ». « Vous voyez pour être crédible et aussi pour mener des études sérieuses, il faut du temps et aussi du fric… Et nous, nous sommes totalement bénévoles. Alors, c’est vrai que depuis qu’on a un animateur, cela va mieux… ».
Cet animateur salarié prépare des expositions, réalise des interventions dans les écoles qui participent aux financements de l’association. Il prend en charge les activités administratives allégeant le travail des militants, qui reconnaissent ne plus avoir de vie personnelle : « Cela nous bouffe tout notre temps… ». Mais, ils apprécient le fait d’être reçus au titre de scientifique dans les commissions, et de devenir de véritables experts qui, parfois, rivalisent avec ceux « de l’Université, ou du Muséum ». Le charisme de leur secrétaire général, Alain Bougrain-Dubourg, producteur de célèbres émissions animalières, renforce leur fierté d’être dans une association qui a une visibilité nationale, voire internationale.
Un double aspect apparaît dans leur cas : d’une part, une volonté de revanche qui se matérialise par une entrée sinon dans le champ universitaire au moins dans celui des experts scientifiques (se créer un métier qui est proche de celui que ces acteurs auraient aimé exercer) et d’autre part, une mobilisation des ressources intellectuelles et scientifiques pour répondre aux exigences de l’administration, demandeuse d’une expertise. Il existe donc une constante ambiguïté entre une expertise voulue, recherchée et une expertise imposée, qui demande la mobilisation de ressources autres que scientifique (du temps et de l’argent). « Le conseil général, nous a donné des missions… C’est vrai on a des subventions mais, en même temps, il faut rendre des comptes. » Et une certaine lassitude est exprimée quand ils s’aperçoivent qu’ils passent plus de temps à faire de l’administratif qu’à se consacrer à leur passion. « Et c’est pas évident. Car il faut être au courant de tout ce qui est juridique… On ne peut pas échapper à cela mais ce n’est pas ce qu’on aime faire. Nous, on aime amener les gens à la nature, faire des sorties. » (entretien mai 1994)
Être écologiste-politique, l’expertise bénévole
Un autre profil militant rassemble des individus exerçant une profession (souvent enseignants) tout en étant écologistes-contestataires à plein temps. Georges est de ceux qui semblent être militants professionnels sans en faire un métier. Il a construit ses connaissances en amateur, tout en devenant rapidement un véritable contre-expert, qui sait mobiliser dans son réseau de connaissances des scientifiques de renom. Et, paradoxalement, le plus « politisé » n’est pas celui qui vit professionnellement de son expertise militante. Georges est un militant antinucléaire de la première heure. D’origine parisienne, il est arrivé dans la région proche de Creys-Malville au moment de la mobilisation vers 1973. Étudiant en économie en 1968 à Paris, il reconnaît avoir été « vaguement mao, sans doute libertaire ». Il lisait Charlie-Hebdo, Le Sauvage et la Gueule ouverte (presse alternative et écologiste). Il est « devenu écolo comme cela ». Il ne se souvient pas véritablement de ce qui l’a décidé à tout quitter pour s’installer à la campagne. « Peut-être une envie de vivre autre chose. » Dans les années 1970, il était le rédacteur en chef d’une revue militante, Super-pholix, et du groupe local antinucléaire de Lhuys, à proximité de Creys-Malville. Évidemment, il raconte les préparatifs et la manifestation de 1977 : « La Manif ratée », fortement réprimée et qui a compté un mort parmi les manifestants, de nombreux blessés et des estropiés à vie. Elle a échoué dans ses objectifs, puisque la volonté était de faire une grande manifestation pacifique pour recueillir le soutien de la population locale. Violente, elle a contribué à l’essoufflement du mouvement antinucléaire local. Mais Georges a persévéré. En 1992, il faisait encore partie d’un collectif recueillant les pétitions anti-superphénix et il attaquait la déclaration d’utilité publique. Les grandes manifestations façon happening étant révolues, Georges utilisait les armes habituelles des écologistes des années 1990, c’est-à-dire les recours contentieux, les pétitions et l’alerte lancée dans les médias.
Dans un petit hameau perdu dans l’Isère Nord, il vit dans une ferme dont l’intérieur regorgeant de livres ressemble à un appartement d’universitaires ou de professeurs. C’est à la fin de l’entretien qu’il donne sa profession comme une information secondaire :
« Euh ! Prof…
– Q. : Prof de lycée ?
– Non, par correspondance… Je travaille comme je veux comme cela… » Et, rapidement :
« Venez, voir mon jardin bio… J’ai fait un stage récemment et j’ai réussi à planter de nouvelles variétés.
– Q. : Vous faites du bio… à quelques kilomètres de Malville ?
– Rien à craindre… Tant que cela ne pète pas !
– Q. : Mais quand même vivre comme cela près de la centrale, vous n’avez pas peur !
– Je suis écologiste. J’ai droit d’être irrationnel. »
(Lhuys, Isère, 1993)
Dans cet exemple, pris parmi de nombreux, nous retrouvons le profil de semi-professionnel. Des militants, sans être à proprement dit rémunérés par leurs organisations, sans avoir fait un métier de leur engagement, remplissent leur vie de ce militantisme au point de faire de leur profession réelle, professeur du secondaire généralement, un emploi de subsistance. Certains disent avoir choisi ce métier pour la flexibilité qu’il offre en terme d’emploi du temps. D’autres avouent que cela a été presque « le fruit du hasard ». Dans les deux cas de figure, l’engagement écologiste remplit la vie au point de mettre au second plan la profession. Et, en terme d’occupation principale, être écologiste prime : « je sais, j’emmerde mes collègues au travail avec mes idées », avoue en souriant un militant.
Dans le cas des politiques, l’investissement lorsqu’ils ne sont pas élus ou ne sont que des élus locaux (conseillers municipaux) apparaît le plus coûteux en temps, en énergie et paradoxalement, les écologistes politiques « rentabilisent » peu leur expertise dans le sens où ils n’en font pas profession ou ne peuvent, comme les scientifiques, y trouver une forme de rentabilisation symbolique (rivaliser avec les professeurs du Muséum) dans un champ dans lequel ils sont des entrants.
Des militants professionnels
Le militantisme fait vivre et ce n’est plus seulement un repositionnement symbolique ou un art de vivre dans ce cas. De nombreux militants, après des années de bénévolat, deviennent salariés de l’association dans laquelle ils ont milité. Le cas de Pierre, celui d’André ou encore celui de Bénédicte représentent cette forme de militantisme qui permet à l’individu de se construire un itinéraire professionnel qui serait une vocation
[26]. Pierre est maintenant salarié d’« Eaux et rivières » à temps complet même s’il reconnaît qu’il serait mieux payé dans le privé. Quand il rappelle qu’il est fils d’agriculteurs du centre Bretagne, il avoue amusé, que « son père fait sans doute partie de ces agriculteurs pollueurs » qu’il dénonce et poursuit à l’occasion en justice.
« Je viens d’une petite ferme du centre Bretagne. Alors, évidemment mon père s’est reconverti… L’élevage de quelques têtes de bétail n’était pas suffisamment rentable. Il a commencé à faire du porc…
– Q. : Il ne doit pas aimer alors. Quand vous faites des manifs contre les pollueurs ?
– Ça, non ! (rire)… Mais tant pis, on s’engueule. Il ne sait pas ce qu’il fait à la terre… Et il ne comprend pas bien ce que je fais non plus…
– Q. : Vous en êtes venu comment à travailler à Eaux et rivières ?
– C’est long à expliquer… J’ai un BTS agricole. Je l’ai eu chez les frères. Vous savez à Pontivy [27]. Bref, après mon BTS, j’ai essayé de travailler chez mon père… Mais, ce n’était pas rentable et puis, on n’était pas d’accord sur les méthodes. (…) Je voulais faire du bio… Et puis le service, j’ai fait mon objection dans une association écolo du côté de Nantes.
– Q. : Vous êtes contre l’Armée ? Ou vous aviez envie de faire votre objection pour une autre raison ?
– C’est clair, je suis allergique à l’uniforme… C’est contre mes convictions…
– Q. : Religieuses ?
– Oui, mais ce n’est pas que cela… L’Armée, la discipline, j’y suis allergique… Et puis c’est vrai que l’objection me permettait de me former à la bio… C’était à Nature et progrès. J’avais quelques compétences, je m’y connaissais.
– Q. : Et après ?
– Je ne sais plus… J’ai dû traîner… Vous savez, on ne sait pas trop ce que l’on veut faire (rires). Enfin, bref, je suis arrivé ici… On m’a proposé un mi-temps… Puis un temps complet.
– Q. : Vous aimez cela ?
– Bien sûr… Mais c’est vrai que j’aurais voulu être agriculteur. C’est ça mon truc. Je déteste la ville. Voyez Lorient pour moi, c’est trop grand. J’aimerais un village. Oui, vraiment, je sais c’est idiot mais j’aurais aimé être paysan… »
(Eaux et rivières, Lorient, 1993)
Pierre, dans son association, s’occupe de coordonner les actions et les relations avec l’administration. Il a d’énormes responsabilités qui lui « bouffent tout son temps ». Il me sort son fichier et me le montre avec une certaine fierté. « Vous voyez, ce sont toutes les actions en justice qu’on mène… Et puis il y a l’Europe. Je vais aller à Bruxelles mener cette action. » Quand on lui rappelle combien il doit être difficile de mener de front des batailles contre les lobbies agricoles et en même temps de continuer à espérer devenir agriculteur, il me répond : « Justement, si on fait de la bio… Il y aura plus d’agriculteurs. Car les parcelles seront plus petites ! ».
Il raconte ensuite dans la journée, comment il réussit à utiliser ses connaissances en pédologie, en hydrologie, mais « pour le droit c’est René ! À nous deux, on forme la paire… Lui, il fait une thèse en droit. Le droit, il en connaît un morceau. Moi, c’est la technique.
– Q. : Et cela sert à quoi ?
– Mais à faire des recours… À trouver la faille dans les décisions ou contre un pollueur… On emmerde quoi ? (rires)
– Q. : Et en plus vous êtes payé pour le faire !
– Oui, Ça c’est génial ! Faire un truc qu’on aime. »
Les normes vertes peuvent être diffusées autant par les associations que par le secteur marchand. En effet, André est un « épicier bio » qui vend à Dinan des produits issus de l’agriculture biologique et est affilié à « Nature et progrès » tout en étant membre du bureau de l’association régionale. Il a été, par ailleurs, le président d’une association fédérant les groupes locaux environnementaux dans le département et au moment de l’entretien, « à cause de la boutique », il n’en est plus que le vice-président.
André a obtenu une licence d’histoire dans les années 1970 à Rennes. Son engagement dans l’écologie ne s’est produit qu’après une réflexion d’historien sur la dégradation de l’environnement : « Je sentais qu’il y avait des trucs qui n’allaient pas… La situation se dégradait… C’est vrai que l’écologie m’a permis de trouver des réponses. Et puis, depuis tout gosse, j’aimais la nature… ». Il interprète les manifestations de sa grand-mère contre les effets du gaz Ypérite comme un engagement écologiste avant l’heure. L’idée de la protection de l’environnement commence à l’obséder vers la fin des années 1970 ; aussitôt, il s’engage dans un activisme forcené en animant plusieurs associations. Maintenant, il pense que la meilleure manière de promouvoir l’écologie est de vendre des produits bio. « Les gens aiment cela… Ils se rendent compte que nos produits sont meilleurs… » En fin connaisseur de l’état du marché, il sait attaquer la concurrence
[28] : « Vous savez… Je me méfie vendre tant de variétés à tout moment de l’année, c’est louche… Leurs champignons par exemple. On ne peut pas vendre du champignon à longueur d’année… Je suis sûr que c’est du faux-bio. »
Dans les années 1970, quand Bénédicte
[29] était étudiante à Grenoble, elle a participé aux luttes antinucléaires. Elle a fait un passage au parti socialiste avant 1981. Puis, elle a rejoint les Verts. Elle milite également dans des associations chrétiennes de gauche et même si elle n’approfondit pas la question, il semble qu’elle y passe du temps. Ingénieur-physicienne, elle a travaillé dans des entreprises comme Pechiney avant de choisir d’exercer une fonction de conseil dans cette association de promotion des énergies renouvelables. On ressent que sa foi de chrétienne a une part essentielle dans sa quête d’un métier ouvert aux autres et qu’une profession technicienne au sein d’une entreprise ne pouvait la satisfaire :
« – Q. : C’est mieux de travailler dans une association ?
– Oui, c’est vrai… C’est plus confortable. Mais dans le boulot, avant, je devais convaincre les gens et dans un sens, c’était mieux… C’était comme dans la vraie vie. Ici, les gens qui viennent à l’association, sont déjà des gens sensibilisés.
– Q. : Vous travaillez à mi-temps ?
– C’est mieux pour les petits… J’ai du temps pour eux.
– Q. : Qu’est-ce que vous faites concrètement ?
– J’aide les gens à concevoir leur projet solaire, voir si c’est viable…
– Q. : C’est technique.
– Oui.
– Q. : Votre formation d’ingénieur vous est utile ?
– Oui, bien sûr… Mais en plus, c’est un projet d’ensemble. C’est mettre ses compétences au service des gens surtout… ».
Dans tous ces cas, être militants écologistes veut dire faire le métier d’écologiste. Toutefois, ces divers entretiens montrent l’imbrication étroite entre le métier et la vocation. Il ne s’agit pas d’analyser ces professionnels uniquement comme des cyniques ayant recomposé une trajectoire sociale, parfois défaillante ou stagnante comme Pierre. Il faut voir aussi toute la dimension primordiale de s’inventer une vie ou un parcours qui permet à l’individu de faire une transaction satisfaisante entre des valeurs professionnelles et personnelles. L’idée de « servir à quelque chose » est au cœur de cet engagement même si cette forme d’altruisme repose parfois sur des expériences et des intérêts, liés aux expériences de l’individu.
Les universitaires-militants
L’expertise scientifique et le militantisme se mêlent, parfois, si étroitement qu’il est impossible de démêler les deux aspects. Les universitaires-militants en sont idéal-typiques. Les exemples d’Étienne et de Jacques illustrent ce phénomène, désormais, connu de l’expertise écologiste.
Étienne est le président de Nature et progrès à Grenoble. Son entretien a lieu entre la réception de deux étudiants qu’il encadre pour leur mémoire de DEA. Il est par ailleurs, souvent dérangé, soit par des étudiants, soit par des collègues qui veulent régler les derniers problèmes avant la remise des notes de fin d’année. Cet économiste a pour ambition de créer des enseignements en environnement pour ouvrir des vocations et pour que tout étudiant en économie intègre dans son cursus et ses connaissances, des approches écologiques.
« On surveille si les appellations bio sont respectées. Un agriculteur doit respecter un certain cahier des charges… On ne lui donne le label que s’il le respecte. (…) On travaille aussi à élargir l’idée d’agriculture bio. Car, si un gars fait du bio mais qu’à côté un type fait de l’agriculture traditionnelle, le danger est que le mec qui fait du bio a un sol pollué. On aimerait instituer l’idée de zone écologique. (…) Enfin, vous voyez ici, je fais un projet de DEA en économie où il y aurait une grande place à l’environnement. Car si on ne fait rien, on va crever la Gueule ouverte. »
Toutefois, un autre militant, spécialiste de la sociologie urbaine, prend sciemment dans ses analyses une optique écologiste. Jacques est aussi un ancien soixante-huitard, fier de rappeler qu’il a fait voter la grève dans « son bahut », l’un des premiers en France à l’avoir votée à Besançon. Il travaille sur les quartiers défavorisés en France et aux États-Unis, sur les processus d’exclusion et surtout le rôle des classes moyennes. Souvent dans l’entretien, on ne peut distinguer l’universitaire qui fait un constat scientifique du militant qui a un regard politique.
« Vous voyez dans mon quartier… Il y avait des classes moyennes qui structuraient la contestation dans les années 1970. Maintenant, elles disparaissent. Aux réunions de quartier, je suis seul maintenant. Les autres, surtout des femmes du quartier, sont plus défavorisées… Vous savez en France comme aux États-Unis, la vitalité des associations de quartier vient surtout des femmes… (…)
Je travaille par ailleurs, sur la démocratie locale et l’engagement. (…) Je suis chercheur. En fait, je travaille sur les quartiers défavorisés, les exclus…
– Q. : Mais dans le groupe local, vous avez aussi des responsabilités sur ce thème ?
– Il faut bien que la recherche serve… ».
Loin d’être un cas isolé, d’autres exemples pullulent parmi les écologistes scientifiques. Dans les associations de protection de la nature, les chercheurs militants participent aux activités en tant qu’experts, étant capables de développer un discours scientifique en matière de connaissance des espèces ou de l’environnement et en tant qu’animateur, des activités annexes de formation et de connaissance qui sont essentielles pour les ressources de l’association. « Le professeur X va venir nous faire une conférence sur une espèce d’oiseaux migrateurs » dit avec fierté un militant d’une petite association des Côtes-d’Armor. « C’est important. Il est de la SEPNB
[30] et, puis on va pouvoir avec la conférence recueillir un peu de sous. » Le professeur, en l’occurrence expert, éduque, donne un diagnostic du réel et, d’une certaine manière, construit les futurs thèmes de mobilisation ou entretient cette « conscience écologiste »
[31], cette « sensibilisation » indispensable pour faire l’opinion et pour trouver des soutiens.
Expert, militant, agitateur d’idées, l’universitaire militant réunit tous ces aspects et permet au mouvement de vivre au-delà des moments de crise que sont les mobilisations, grâce à des réseaux sociaux diversifiés rassemblant des politiques, des universitaires et parfois des militants syndicaux. Davantage, il crée de nouvelles vocations en ouvrant des enseignements qui vont mettre sur le marché de l’emploi des diplômés qui diffuseront les normes écologiques.
Cette dernière catégorie illustre l’expertise militante. Cependant, les autres figures militantes qui ont été dépeintes ne doivent pas être négligées. Au sein du mouvement, différentes manières d’être expert coexistent. À côté des professeurs d’Université (d’un Haroun Tazieff, vulcanologue, d’un Jean-Marie Pelt, botaniste écologue) qui font autorité, qui sont les têtes de listes des pétitions, de nombreux écologistes moins prestigieux participent à la création et à la diffusion du modèle du militant expert. Cette plongée au sein du mouvement a permis de ne pas généraliser abruptement en parlant d’une montée de l’expertise et de souligner les variantes, propres à chaque trajectoire militante.
Ces écologistes, pour faire œuvre d’expertise, pour être des professionnels recourant à l’argument d’autorité, puisent dans les ressources intellectuelles dont ils disposent. Loin d’être seulement les « inventeurs de leur engagement
[32] » comme ils aiment à le répéter, ces militants subissent des contraintes ; toutefois, les pressions sont d’autant subjectivement allégées, voire inexistantes qu’elles correspondent à l’idéal de ce qui fait leur engagement et aux attentes de ce que doit être une expertise écologique.
Ces ressources individuelles deviennent des ressources organisationnelles qui sont mobilisées pour former le répertoire spécifique de la mouvance écologiste, à savoir un recours à une expertise comme éclairage ou contestation d’une prise de décision. Cette transformation du militantisme entraîne un renouvellement des espaces de contestation qui ne sont plus exclusivement une invasion de la rue. Cette mutation crée un nouveau modèle de militant qui renverse le processus de professionnalisation. On passe d’un modèle suivant lequel l’engagement devient, au fil du temps, une profession à celui d’une profession qui est aussi un engagement. La carrière militante prend donc un aspect professionnalisé ; en d’autres termes les écologistes de nos jours rejoignent un militantisme qui réclame une socialisation secondaire nettement « intellectuelle » et déjà verte.
Le modèle de l’activiste expert ou l’importance croissante de la socialisation secondaire
Pour les acteurs fondateurs, la socialisation secondaire (universitaire) formait une ressource qui leur permettait de construire un engagement d’intellectuels qui rappelle celui des mouvements associatifs en général. Les valeurs militantes qui apparaissent légitimes pour ces acteurs, telles la croyance dans une science écologique, capable de redresser les torts ou d’éclairer une décision, la foi dans l’éducation du public et celle de l’opinion publique, rejoignent leurs valeurs d’intellectuels croyant en la force de la démonstration scientifique. En outre, ces individus disposent de ressources d’expertise personnelle, voire personnalisée. Ainsi, Jean-François est le spécialiste de la chauve-souris et monopolise sa compétence pour éclairer les mesures de protection à prendre ou encore Jacques est devenu celui qui, à force d’attaquer des arrêtés, porte le surnom de Monsieur Juridique dans l’association. Toutefois, ces organisations accumulent grâce à ces individus des savoir-faire qui deviennent les marques de chaque association. Le spécialiste d’une espèce ou d’un domaine scientifique particulier se dote d’un réel avantage et apporte à l’association une ressource essentielle. Cette circularité presque stricte entre les ressources collectives et individuelles explique sans doute le nombre restreint de militants du noyau dur et le recours à l’expertise comme moyen d’action.
Quand on fait un tour d’horizon des valeurs qui caractérisent ce type de mouvement, on remarque qu’elles reposent sur une sorte de triptyque (éducation – science – environnement) qui se matérialise notamment par le droit pour les générations futures ou les appels à une conscience planétaire. Ces associations affichent une détermination à éduquer les jeunes, à informer l’opinion sur l’environnement et les dangers qu’il encoure. Cette
mobilisation du consensus
[33] qui vise à créer une sensibilisation générale aux problèmes de l’environnement requiert un investissement de ressources que les acteurs ont accumulées lors de leur socialisation secondaire (universitaire-professionnelle). Par exemple, avec la mission éducative, les compétences scientifiques, y compris de vulgarisation des militants ou de certains salariés militants, sont mises en valeur et permettent la survie financière de l’organisation, tout en renforçant son image de dispensatrice de savoir. « L’étude est le préalable à la protection. L’étude permet de définir la gestion pour la protection… C’est vraiment lié. Le CORA fait partie du Réseau Éducation-Nature Isère. C’est vraiment dans la politique du CORA de mener ce type d’action. C’est du travail auprès des écoles, des animations. On essaie de privilégier les thèmes, des cycles d’animations plutôt que des animations ponctuelles », déclare le directeur du CORA de Grenoble. Aux questions concernant le financement de l’association « Eaux et rivières », le directeur de Lorient répond : « Notre action en cette matière (animation scolaire) se limite à la rivière. C’est notre particularité. On est fier de l’avoir mis en place. Cette animation a lieu sur le milieu de la rivière avec un projet concret. On essaie d’amener les enfants sur la rivière elle-même sur les berges. Faire participer les enfants… ».
Ce discours et ces méthodes mises en œuvre pour défendre un intérêt apparaissent d’autant plus légitimes pour des militants croyant en ces valeurs proches de leur éthique professionnelle (enseignants, chercheurs, individus exerçant une profession intellectuelle). Les militants mettent en œuvre des outils efficaces en termes stratégiques mais ces derniers ne doivent jamais être isolés de l’adhésion à des valeurs. User du droit pour contester une décision, éduquer l’opinion publique sont des éléments d’un même répertoire
[34] non violent, qui se veut consensuel et correspond à un souci de rester dans un cadre légitime de la régulation démocratique. Recourir à la violence à l’encontre des êtres vivants semble hors de propos pour des raisons d’éthique
[35]. Ce genre de méthode dénaturerait leur identité non violente et méconnaîtrait leur confiance à l’égard des justifications scientifiques et techniques. Quand on confronte ces choix de répertoire au récapitulatif des professions exercées par les militants interrogés, on peut comprendre la sorte de connivence, voire d’attachement aux armes intellectuelles
[36] pour défendre ses intérêts : les enseignants du supérieur/chercheurs représentent 40 % de l’échantillon et les enseignants du secondaire 12,5 %
[37].
En fait, ces organisations rentabilisent des capitaux que l’acteur a accumulés hors champ militant. L’engagement ne donne qu’un contenu symbolique aux capitaux déjà détenus, à l’usage externe comme écologiste (être juriste de l’environnement, etc.), à l’usage personnel (se construire le sentiment de cohérence de l’identité individuelle).
Au temps des organisations construisant des identités d’expert militants a succédé le temps où le recrutement des activistes ne se fait plus « au hasard ». Une recherche de certains profils est mise en œuvre ouvertement : « Vous voyez ce qu’on recherche c’est un juriste… Notre prochain objecteur de conscience, on aimerait un juriste. » Cette réflexion d’un militant bénévole de la FRAPNA n’est pas isolée. Déjà en 1993, le directeur de la FRAPNA-Isère relatait ainsi son recrutement : « J’ai été choisi dans le cadre d’un appel d’offres très large et j’ai été retenu. Car j’ai été créateur d’entreprise. J’étais gérant d’un bureau d’études. Donc, j’avais un certain nombre de compétences sur le plan technique et une reconnaissance de gestionnaire. Car, c’est une grosse boutique ici qu’il faut gérer. » D’ailleurs, de nombreuses annonces d’emploi dans la presse attestent cette volonté de recruter des professionnels qui peuvent concilier une proximité idéologique avec une compétence. Les profils les plus demandés restent les experts en communication, les consultants juristes et les scientifiques. Ces nouveaux professionnels ont été en partie formés par des cursus spéciaux dans lesquels l’enseignement de l’environnement était dominant.
Il serait trop caricatural d’interpréter seulement par le calcul le choix de ces professions d’expert en environnement. Cependant, il est certain que ce processus transforme le militantisme qui, cette fois, ne privilégie plus une éthique de bénévolat ou de l’engagement, mais celle d’une profession. Les éléments déclenchant l’adhésion ont évolué : naguère, le militant rejoignait un groupe pour défendre un intérêt, le jeune militant actuel adhère en alliant à ses convictions de réelles compétences techniques dans un domaine. Les grands rassemblements de contestation (naturalistes ou antinucléaires) avaient drainé, socialisé une génération militante, celle qui lui succède se socialise dans des organisations qui ont besoin de techniciens de l’action collective aux formes renouvelées (mailing, construction de dossiers…). L’enquête terminée au milieu des années 1990 ne peut rendre compte de l’ensemble de ces mutations balbutiantes. Mais le plein essor de cette tendance constitue une deuxième étape dans ce processus de la formation du militant expert. L’étape antérieure a été d’une certaine manière une transition entre le modèle du bénévolat et celui de la professionnalisation. Toutefois, la généralisation de l’éthique de professionnel au sein de la mouvance renforce l’importance des ressources individuelles pré-militantes pour « recruter » de nouveaux militants experts, qui expliqueront le sens de leur action d’une manière différente. La socialisation professionnelle, voire universitaire, ne constituera pas qu’une variable d’explication de l’engagement militant mais une condition de « recrutement » par les organisations activistes. « Je vais passer un DESS en droit de l’environnement et après… je pourrais rentrer dans une association ou une entreprise », déclare un jeune militant vert en 1992, dont les parents écologistes de la première heure avaient fait toutes les mobilisations du Larzac à Plogoff.
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L’étude des trajectoires militantes a mis au jour que l’engagement dans des organisations syndicales ou politiques, prédispose à un militantisme plus ouvert au champ du politique. Néanmoins, deux caractéristiques générales se dégagent de cette analyse : tous les acteurs ont une position de neutralité, de défiance, voire de contestation à l’égard des acteurs du champ politique et ils ont tous été atteints par une transformation des pratiques d’action collective (la montée de l’expertise), touchant également leur identité militante.
Les écologistes incarnent cette mutation du militantisme associatif qui s’est opérée depuis une trentaine d’années. Issus directement des mouvements sociaux post-soixante-huitards, ces militants qui ont persévéré, ont dû s’adapter aux modifications de l’espace des contestations. Résister aux atteintes à l’environnement demandait, de plus en plus, des démonstrations d’ordre scientifique pour s’opposer aux experts étatiques ou techniques des grands corps. Pierre Lascoumes et Jean-Pierre Le Bourhis
[38] ont expliqué comment la technicité croissante des prises de décision en matière d’environnement et la demande du ministère de l’Environnement ont réclamé des associations la capacité à remplir des tâches dévolues habituellement à des administrations déconcentrées. Ce facteur, ajouté au déclin des grandes mobilisations, a soutenu la diffusion d’un modèle du militant expert. Tou