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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de science politique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’entrée en politique des jeunes Italiens : modèles explicatifs de l’adhésion partisane
AuteurEttore Recchi du même auteur
Ettore Recchi est chercheur en sociologie et enseigne la sociologie des organisations à la faculté des sciences politiques « Cesare Alfiéri » de Florence. Il est membre d’un réseau de recherche sur la culture politique des jeunes en Europe du Sud. Il a dans ce cadre mené récemment des recherches sur les identités ethniques et territoriales et a participé au volume collectif édité en français par A. Muxel et M. Cacouault (La culture politique des jeunes en Europe. Italie France Espagne, Paris, L’Harmattan, à paraître). Il est l’auteur de Giovani politici, Padoue, CEDAM, 1997.Même si périodiquement les médias font état de la réussite politique d’individus non issus du sérail, il reste que, de manière générale, ce sont quasiment toujours les professionnels qui prédominent dans les systèmes politiques démocratiques[1] [1] Mesurer le niveau de professionnalisation du personnel politique...
suite. Comme l’observe Jacques Lagroye, la tendance à la professionnalisation politique s’inscrit dans un processus plus général d’« extension d’une catégorie de “professionnels de la représentation” dans les sociétés contemporaines »[2] [2] Jacques Lagroye, Sociologie politique, Paris, Presses de...
suite. À tous les niveaux, la sélection des candidats à des positions de pouvoir politique avantage d’habitude les personnes qui ont suivi un certain apprentissage dans les organisations et les institutions politiques.
2 Que « ceux qui ont l’intention d’assumer des rôles politiques actifs se différencient dès leur jeunesse de leurs camarades plus passifs »[3] [3] Harold Lasswell, « Introduction : The Study of Political...
suite – c’est-à-dire de la large majorité de chaque génération – apparaît comme une constante du système de recrutement du personnel politique. Plus ou moins sciemment, le militantisme politique précoce constitue une sorte d’apprentissage politique, un premier pas potentiel dans le processus de formation de la classe politique d’un pays. Reconstruire les mécanismes à travers lesquels certains jeunes plutôt que d’autres choisissent cette voie contribue donc à la compréhension d’un aspect important quoique négligé du fonctionnement des systèmes politiques.
3 Comment se forme et se consolide la décision de se consacrer au militantisme politique ? Quels sont les facteurs psychologiques, sociologiques et culturels qui structurent ce choix ? L’on se propose ici d’analyser les préconditions qui, de manière sélective, poussent les jeunes à militer dans un parti, à partir de données recueillies en Italie en 1993. De manière générale, ces préconditions déterminent les chances de faire partie un jour de la classe politique. Ce processus discriminant – qui conduit une étroite minorité de jeunes à l’expérience de la politique militante – advient de façon totalement indépendante de la volonté populaire. D’où le risque que l’action de filtrage préliminaire du personnel politique potentiel, totalement dépourvue de mécanismes de contrôle public, déforme systématiquement les bases de la représentation démocratique. Cette possibilité fait de « l’entrée en politique »[4] [4] Des réflexions et des données fort utiles sont également...
suite un thème d’importance cruciale dans l’analyse des démocraties contemporaines.
4 La première section de ce texte rend compte des différents schémas explicatifs du recrutement des jeunes dans les activités politiques. La suivante teste ces hypothèses au moyen d’une comparaison des jeunes militants partisans avec un groupe de contrôle composé de personnes du même âge. Enfin, l’on discute les implications des résultats ainsi établis, à la lumière notamment des carrières politiques d’ex-jeunes militants et du contexte historique et politique.
Les ressorts du militantisme politique : quatre modèles concurrents
5 Quels sont, parmi les jeunes, ceux qui sont le plus susceptibles de devenir des militants partisans ? Sur quelles bases font-ils leur choix ? Dans la littérature, les hypothèses quant aux conditions qui orientent certains individus plutôt que d’autres vers des activités politiques se trouvent disséminées dans un grand nombre de champs de recherches renvoyant à la participation politique, au recrutement dans les partis et les mouvements et à la socialisation des élites. De tous ces travaux, trois principaux schèmes théoriques se dégagent : les modèles de la compensation, de la cristallisation et de la sensibilisation. À ces modèles, nous ajouterons celui de l’identification rationnelle.
Le modèle de la compensation
6 Les psychologues de la tradition freudienne ont tendance à placer les ressorts ultimes de la personnalité politique dans la situation de famille pendant l’enfance. Pour reprendre les mots de Lasswell[5] [5] Harold Lasswell, Politics : Who Gets What, When, and How,...
suite, « le vrai politique apprend à utiliser le monde des objets publics comme moyen de soulager le stress de son environnement intime ». En particulier, l’instance répressive de la figure du père est tenue pour responsable d’une faible estime de soi décelable chez les politiciens potentiels. Même si la formule lasswellienne du développement séquentiel de la personnalité politique comporte d’autres facteurs[6] [6] La formule est « p } d } r=P, où p=les motifs privés,...
suite, une estime de soi anormalement faible demeure le point de départ et la condition essentielle du processus. Son « hypothèse clé concernant ceux qui recherchent le pouvoir est qu’ils poursuivent le pouvoir comme un moyen de compenser des formes de privation »[7] [7] Harold Lasswell, Power and Personality, New York, Norton,...
suite, tout particulièrement le manque d’affection, d’amitié et d’intégration ressenti dans les premières années et l’adoles-cence[8] [8] Une variante de ce modèle trouve son origine dans l’idée...
suite. Plus précisément, « le pouvoir est recherché comme moyen de surmonter une faible estime de soi au moyen d’un changement de soi-même ou de l’environnement dans lequel l’on fonctionne » (ibid.). Le travail politique doit donc enrichir l’estime de soi soit par un changement de la perception subjective de son propre contrôle sur la réalité, soit par l’introduction dans un milieu socialement intégré, soit par les deux.
7 De multiples études empiriques ont cherché à valider l’hypothèse de la compensation, au moyen d’une grande variété d’indicateurs et de méthodes, soulignant la plupart du temps la « motivation du pouvoir »[9] [9] Pour une revue de cette littérature, cf. Lester Milbrath,...
suite. Toutes ont fini par tomber d’accord sur la conclusion tirée par Browning et Jacob selon laquelle « être un politicien ne renvoie pas nécessairement à la volonté d’exercer le pouvoir »[10] [10] Rufus Browning, Herbert Jacob, « Power Motivation and...
suite. Il n’est cependant pas suffisant de falsifier cette théorie dans la mesure où, selon Lasswell, le « besoin de pouvoir » apparaît comme sous-produit plutôt que comme source de la personnalité politique, dont les racines sont plutôt à trouver dans une faible estime de soi et un effort pour surmonter ce handicap[11] [11] L’objection selon laquelle un mauvais angle d’attaque...
suite. Aussi, étant donné qu’elle est rarement mise en œuvre, l’hypothèse selon laquelle les déficits en terme de contrôle personnel et d’intégration sont nécessaires (bien que non suffisants) à la formation d’un engagement politique apparaît comme l’opérationnalisation la plus crédible des prémisses de base de la théorie de la compensation.
Le modèle de la cristallisation
8 L’image du militant comme true believer[12] [12] Pour reprendre le titre du livre de Eric Hoffer, The True...
suite est des plus commune dans la litté-rature. Elle s’inscrit dans le cadre théorique du modèle de la cristallisation, selon l’expression employée par Merelman et King[13] [13] Richard Merelman, Gary King, « The Development of Political...
suite. Dans ce schéma, la relation parents-enfants joue également un rôle crucial dans la stimulation de l’activisme politique, pour cette raison fondamentale que « l’apprentissage pré-adulte inculque certaines tournures d’esprit qui demeurent stables le long du cycle de vie » (ibid., p. 475). Ce qui compte le plus, c’est un cadre de socialisation politique caractérisé par une cohésion idéologique plus forte que la moyenne. L’on suppose que les futurs militants intériorisent de manière profonde les idéaux que leurs parents leur inculquent et que leur milieu social élargi conforte. Il en découle qu’ils disposent « d’un ensemble déjà constitué d’attitudes et de connaissances » (ibid., p. 479). En bref, le militant est un individu « sur-socialisé » qui « a du mal à admettre que les valeurs (qu’il ou elle défend depuis l’adolescence) ne soient pas respectées »[14] [14] Ted Tapper, Political Education and Stability. Elite Responses...
suite. En un sens, l’activisme est une réponse morale aux désillusions liées à l’expérience d’une société qui ne fonctionne pas selon les règles que l’on a apprises. L’engagement politique se donne alors comme un destin dans la mesure où il ouvre la voie à un travail devant permettre la mise en conformité de la réalité avec des normes hautement respectées. Lorsque de telles normes correspondent avec celles d’un parti, celui-ci offre naturellement un contexte favorable au militantisme politique.
9 Pratiquement, le modèle prédit que « les jeunes militants se caractérisent par des attitudes politiques remarquablement similaires à celles de leurs agents de socialisation (et) remarquablement congruentes avec une idéologie politique constituée »[15] [15] Richard Merelman, Gary King, art. cité, p. 479. ...
suite.
Le modèle de la sensibilisation
10 Sans nier le rôle de la famille dans la formation du militantisme politique, le modèle de la sensibilisation nuance sa capacité à déterminer la formation des valeurs des nouvelles générations. Les politistes[16] [16] Kenneth Prewitt, « Political Socialization and Leadership...
suite et les sociologues[17] [17] Richard Merelman, Gary King, art. cité. ...
suite qui ont proposé ce modèle contestent l’idée selon laquelle les attitudes et les croyances sont « fixées » par la socialisation primaire. Le rôle de celle-ci dans l’orientation des intérêts intellectuels et dans la suggestion des moyens de les satisfaire n’est certes pas niée. « Si la famille ou une quelconque figure d’autorité est politiquement impliquée, il est probable que le goût pour la chose politique se transmette aux enfants » ; et cela provient du fait que l’enfant « vit l’activité politique comme une activité normale du style de vie familial »[18] [18] Kenneth Prewitt, art. cité, p. 107 et 109. ...
suite. La politisation familiale sert en premier lieu à l’incorporation de l’activisme politique dans un habitus. « Le modèle de la sensibilisation suppose que les parents et d’autres figures de référence transmettent une disposition durable à l’activisme politique dès les premières années de l’enfant »[19] [19] Richard Merelman, Gary King, art. cité, p. 476. ...
suite. Un second effet parallèle de la socialisation familiale est qu’il « produit une disposition à l’apprentissage politique particulièrement ouverte et flexible » (ibid.). Les parents et les autres figures de référence contribuent à la formation d’un des traits typiques de la personnalité politicienne, à savoir la sensibilité à la complexité des problèmes, sensibilité qui se traduit par le rejet des jugements trop tranchés et simplistes[20] [20] Sur ce point, cf. William Stone, The Psychology of Politics,...
suite.
Le modèle de l’identification rationnelle
11 Dans le modèle de l’identification rationnelle, la politisation familiale demeure un facteur fondamental de la production des futurs militants. Pourtant, dans ce modèle, les processus de transmission de normes et de valeurs sont laissés de côté. Si leur existence n’est pas remise en cause, l’idée qu’ils s’inscrivent dans un cadre stable est contestée. L’accent est plutôt mis sur une configuration typique de relations et d’opportunités comme antécédents décisifs de l’engagement politique.
12 Les conditions d’émergence du militantisme politique chez les jeunes peuvent se résumer ici en trois étapes. Premièrement, on considère que, normalement, la propension au militantisme n’a de chances de se développer que pour ceux qui disposent de ressources permettant l’accès aux professions exercées par les classes moyennes ou supérieures (c’est-à-dire des diplômes et des opportunités professionnelles). Sans cela, les individus courent le risque de disperser leur énergie et leurs capacités aux dépens des efforts permettant de s’assurer une entrée réussie dans la vie adulte.
13 Deuxièmement, il faut considérer que les familles jouent un rôle de reproduction sociale en transmettant aux enfants « en tout premier lieu les ressources indigènes nécessaires à la compréhension des règles du jeu, en même temps que des contacts interpersonnels »[21] [21] Daniel Bertaux, « Social Genealogies Commented On and...
suite. Dans ce cas, les familles politisées sont particulièrement en mesure d’offrir à leurs fils et leurs filles des contacts avec d’éventuels mentors politiques. Concrètement, il y a toutes les chances que les jeunes militants aient bénéficié d’une relation directe avec des militants politiques, qu’il s’agisse de parents ou de relations familiales.
14 Enfin, le modèle pose qu’une telle relation personnelle produit le militantisme lorsque la personne référente agit comme un mentor, ce qui s’accompagne de rétributions émotionnelles (par l’identification au mentor) et matérielles (par des incitations à l’action politique)[22] [22] Le concept de « mentor » est emprunté à l’analyse...
suite. D’un côté, puisque le soi est constitué d’identités sociales dont l’importance relative est déterminée par l’identification à des « autres significatifs »[23] [23] La notion d’« autre significatif » a été forgée...
suite plus ou moins centraux pour l’individu, on considère qu’un lien personnel avec un politicien (c’est-à-dire une personne perçue comme possédant du pouvoir) peut amplifier une identité orientée vers le politique. De l’autre, les mentors contribuent à la détention d’un « capital de départ », et tout particulièrement d’un capital social[24] [24] Étant donné que la notion de capital social a été exploitée...
suite, lequel constitue généralement un élément essentiel de toutes les activités fondées sur l’entregent.

Composition de classe de l’échantillon des non militants comparée à celle de la population (en %)
Composition de classe de l’échantillon des non militants comparée à celle de la population (en %)
15 NB : Les données sur la population sont tirées de Antonio Cobalti et Antonio Schizzerotto, La mobilità sociale in Italia, Bologna, Il Mulino, 1994, p. 72. Les positions de classes sont construites en fonction de la profession la plus haute exercée par l’un ou l’autre des parents.
Données et analyse
L’échantillon de contrôle
16 Nous avons administré en 1993 un questionnaire à un groupe de 115 militants actifs (c’est-à-dire des individus durablement engagés) dans quatre organisations partisanes de jeunesse italiennes : les Giovani Popolari (ex-MGDC, organisation de jeunesse de la Démocratie chrétienne (DC), puis du Parti populaire italien (PPI)) ; la Sinistra Giovanile nel PDS (ex-FGCI, organisation de jeunesse du PDS), la Federazione Giovanile Socialista (organisation de jeunesse du PSI) ; et le Movimento Giovanile della Lega Nord (organisation de jeunesse de la Ligue du Nord). Un questionnaire à peu près identique a également été passé auprès d’un échantillon aléatoire de 322 individus pris dans la même cohorte d’âge[25] [25] Simultanément, dix anciens cadres de ces organisations...
suite. Comme on pouvait s’y attendre (étant donné le très faible nombre de jeunes engagés activement dans la vie partisane), aucun de ces individus n’était militant dans un parti. On désignera donc ce groupe comme les « non militants ». Sa structure par âge (dont le spectre va de 18 à 30 ans) est similaire à celle du groupe des militants, même si ces derniers sont un peu plus âgés que le premier (leur âge moyen est de 24,5 ans contre 23 pour les non militants). Par ailleurs, la composition du groupe de contrôle est très proche de celle de la population en termes de structure de classe de la famille (graphique 1). Seule différence notable par rapport aux échantillons habituels, une légère surreprésentation des femmes.
17 Dans la section suivante, une analyse empirique sera conduite à partir de la comparaison des deux échantillons de « militants » et de « non militants ». Il s’agit d’échantillons construits à partir de variables prédéterminées afin d’augmenter la représentativité des catégories sur lesquelles nous souhaitons travailler. Ce type d’analyse est particulièrement prisé en épidémiologie dans la mesure ou il permet l’étude des déterminants de caractéristiques rares, par exemple certaines maladies[26] [26] Cf. David Clayton, Michael Hills, Statistical Models in...
suite. De fait, le recours à des méthodes plus classiques (comme l’échantillonnage aléatoire simple) ne produirait pas assez de variation dans la variable dépendante à laquelle nous nous intéressons[27] [27] Une méthode proche de celle employée ici est celle de...
suite. Bien que rarement utilisée, la méthode choisie ici n’en est pas moins « potentiellement très utile en sociologie »[28] [28] Yu Xie, Charles Manski, « The Logit Model and Response-Based...
suite. Les jugements les plus conservateurs reconnaissent eux-mêmes que celle-ci « peut nous aider à obtenir de précieuses informations à propos de la probabilité empirique d’une inférence causale »[29] [29] Gary King, Robert Kehoane, Sidney Verba, Designing Social...
suite. À minima, ce recours à un groupe de contrôle peut servir de moyen exploratoire pour étoffer nos hypothèses de départ.
La mise à l’épreuve des modèles
18 Une série de modèles logit permet de tester les modèles évoqués plus haut ; l’activisme politique est ici la variable dépendante. Étant donné que le militantisme constitue une forme de participation politique, nous commençons l’analyse par la prise en compte de ce que Milbrath et Goel[30] [30] Lester Milbrath, Madan L. Goel, Political Participation,...
suite considèrent comme « l’une des propositions les moins contestables des sciences sociales,… à savoir que les personnes se situant au centre de la société ont plus de chances que celles se situant à ses marges de participer politiquement ». Même si la prise en compte d’un indicateur unique et global de la participation politique qui inclut toute une série de formes d’action ne va pas sans poser problème[31] [31] John Aldrich, « Positive Theory and Voice and Equality »,...
suite, il reste que la validité largement reconnue et le statut théorique du modèle de la « centralité sociale » en font un point de départ préalable à toute analyse plus raffinée de comportements spécifiques de participation. Les indicateurs de centralité sociale (la famille et les attributs sociaux que sont le genre, la classe sociale des parents, le type de résidence et le statut professionnel) sont ici pris comme données de bases, auxquelles sera ensuite rapporté l’impact d’autres facteurs.
19 D’après le modèle de la compensation, le militantisme politique des jeunes constitue un moyen de dépasser les handicaps qui ont surgi dans le jeune âge. Deux modalités sont envisagées. D’une part, le militant peut avoir le sentiment d’appartenir à un groupe et d’être inséré dans la vie sociale plus nettement qu’auparavant. D’autre part, il peut être pénétré de l’idée qu’il maîtrise mieux son environnement extérieur. Trois variables disjonctives (c’est-à-dire recodées en 0/1) ont été construites pour mesurer ces éventuels changements dans la perception de soi des enquêtés : l’expression d’un sentiment d’appartenance de groupe, d’un sens de la sociabilité et du contrôle personnel[32] [32] Les trois questions étaient respectivement formulées de...
suite.
20 Le modèle de la cristallisation postule que les jeunes individus deviennent politiquement actifs lorsqu’ils cherchent à conformer leurs pratiques aux principes qui leur ont été inculqués durant leur socialisation politique. Il en découle que les politiciens dans les partis sont censés être objectivement plus dotés que les profanes du même âge d’une idéologie politique cohérente. Ils sont également censés éprouver que leur engagement dans le parti leur a permis de rendre leur vie plus cohérente qu’auparavant. La cohérence objective et la cohérence subjective sont mesurées respectivement par une variable cardinale (cohérence idéologique) et une variable disjonctive (sens de la cohérence)[33] [33] L’index de cohérence idéologique a été construit selon...
suite. Le modèle suppose aussi que, indirectement par le renforcement de la cohérence et directement par l’incitation à l’engagement partisan, la consonance politique avec des parents ou des proches favorise le militantisme[34] [34] L’indicateur de consonance est bâti à partir du taux...
suite.
21 D’après le modèle de la sensibilisation, l’entrée d’un jeune en politique est le fruit d’une tradition familiale d’implication politique qui se manifeste par l’existence d’au moins un membre actif dans la famille (une variable disjonctive). Du fait de l’influence de la politisation familiale, les militants sont également censés être doués d’une complexité cognitive supérieure à la moyenne. Pour rendre compte de cette caractéristique, les psychologues suggèrent de retenir les questions suivantes : « les (répondants) divisent-ils le monde en deux camps clairement polarisés ? Reconnaissent-ils l’existence d’incertitudes et admettent-ils la nécessité de rechercher de l’information supplémentaire avant d’adopter telle ou telle politique ? Considèrent-ils la causalité comme un phénomène simple ou complexe (univarié ou multivarié, unidirectionnel ou bidirectionnel, additif ou interactif) ? Admettent-ils que des gens raisonnables peuvent tenir des points de vue différents sur le même événement ? »[35] [35] Philip Tetlock, Richard Boettger, « Cognitive and Rhetorical...
suite. À partir de ces questions, nous avons construit un indicateur de complexité[36] [36] On a considéré ici la complexité comme un trait latent...
suite.
22 Enfin, dans le modèle de l’identification rationnelle, l’activisme politique est soumis à trois facteurs. Premièrement, un certain contrôle des ressources de base permettant l’acquisition d’un statut social. Il s’agit des ressources généralement utiles à l’assurance d’un niveau social moyen ou supérieur : les diplômes universitaires[37] [37] L’on peut de toute évidence considérer que les enquêtés...
suite et les opportunités professionnelles offertes par la famille[38] [38] Il s’agit là d’un facteur difficile à apprécier. ...
suite. Puisque, selon ce modèle, ceux qui manquent de ces deux types de ressources propres à leur assurer un avenir n’ont que fort peu de chance de s’engager en politique, nous les avons codés en « 0 ». Deuxièmement, il est nécessaire que les individus aient dans leur entourage familial un parent politiquement actif, qui puisse soit agir comme un mentor, soit les introduire auprès d’un mentor en dehors du cercle familial, fournissant ainsi un support émotionnel à la construction d’une identité de militant. Troisièmement, l’acquisition d’un « capital de départ », et, en particulier, d’un capital social important (mesuré par le nombre de noms présents à la lettre « D » du carnet d’adresse de chacun des répondants). Le modèle repose aussi sur l’idée que cette acquisition est favorisée par les interventions des mentors[39] [39] Selon qu’il s’agissait des militants ou des non militants...
suite.
23 Le tableau 1 présente sept modèles de régressions logistiques. Le modèle 1 inclut les indicateurs de centralité sociale, auxquels l’on a progressivement ajouté ceux relatifs aux hypothèses de la compensation (modèle 2), de la cristallisation (modèle 3), de la sensibilisation (modèle 4) et de l’identification rationnelle (modèle 5). Dans les modèles 1 à 5, seuls les effets principaux sont examinés. Dans les modèles 6 et 7, on construit aussi des variables mesurant des effets d’interactions[40] [40] Les interactions croisées introduites dans les modèles...
suite.
Tableau 1 - L’activisme partisan des jeunes en Italie. Modèles de régression logistique
24 La stratégie consistant à introduire les modèles successivement permet d’abord d’apprécier la force apparente de la classe, un élément clé du modèle de la centralité. Dans tous les modèles, les probabilités de faire un choix militant s’orientent en fonction de la classe : elles sont les plus élevées pour les jeunes bourgeois, plus importantes chez les enfants de cadres que chez les enfants de petits bourgeois et plus encore pour ceux-là que pour les jeunes issus de la classe ouvrière[41] [41] Puisque l’on considère généralement que « l’impact...
suite. En bref, « les plus dotés de ressources socio-économiques participent plus que les autres »[42] [42] Sidney Verba, Norman Nie, Jae-On-Kim, Participation and...
suite, ce que les études plus récentes soulignaient encore plus fortement, en « distinguant entre le vote et des formes de participation plus “difficiles” comme le travail partisan, ces dernières étant encore plus largement déterminées par la classe »[43] [43] Henry Brady, Sidney Verba, Kay Lehman Schlozman, « SES :...
suite.
25 Toutefois, si les caractéristiques psychologiques, quel que soit par ailleurs leur impact (modèles 2 et 4), n’altèrent pas les différentiels de probabilités liés à la classe, l’effet classe sociale perd entièrement sa signification une fois les variables du modèle de l’identification rationnelle introduites (modèles 5 et 7). Il est probable que ces variables intègrent les mécanismes par lesquels la position de classe affecte la décision de se lancer dans la vie politique. Autrement dit, les effets de classe se traduisent dans leurs éléments les plus déterminants : la fréquentation d’un mentor potentiel non issu du milieu familial, un large capital social, et des ressources éducationnelles et/ou familiales qui peuvent faciliter la carrière. Sur ce dernier point, le résultat établi ici est congruent avec d’autres recherches qui montrent qu’un niveau d’éducation faible et une origine sociale basse sont des obstacles à la participation politique des jeunes[44] [44] John Bynner, Sheena Ashford, « Politics and Participation :...
suite.
26 En revanche, le fort effet du genre dans tous les modèles apporte une validation du modèle de la centralité qui, seul, avance cette hypothèse de manière explicite. Ce résultat est clairement en contradiction avec les théories selon lesquelles la sous-représentation des femmes parmi les militants est liée à leur sous-représentation dans les professions d’où sont issus la plupart des militants[45] [45] Cf. , par exemple, Robert Darcy, Susan Welch, Janet Clark,...
suite. Il se peut cependant que dans le cas d’espèce, cela s’explique par la plus grande sous-représentation des femmes en Italie qu’ailleurs en Europe à tous les niveaux de l’activité politique – du militant de base au parlementaire[46] [46] Cf. Marila Guadagnini, « A “Partitocrazia” Without...
suite. De plus, l’engagement politique des femmes n’est pas seulement plus rare mais intervient aussi à un âge plus avancé que chez les hommes, en raison de contraintes biographiques spécifiques (au premier chef les responsabilités familiales).
27 Le fait de travailler est considéré comme un facteur favorisant l’engagement politique, à la fois grâce à la base organisationnelle que constituent l’activité syndicale ou l’appartenance à des groupes professionnels et du fait que les relations de travail, en objectivant l’intérêt de chacun, contribuent à stimuler la formation d’une conscience politique. De ce point de vue, l’apolitisme des jeunes gens qui ne sont pas encore entrés dans le monde du travail est souvent attribué à la dispersion et au brouillage de leurs « intérêts réels »[47] [47] Raymond Hudon, Benoît-Paul Hébert, « Pourquoi les jeunes...
suite. D’un autre côté, les jeunes qui ne travaillent pas – et tout particulièrement les étudiants – sont placés dans une situation très favorable à un engagement partisan étant donné le temps dont ils disposent[48] [48] Lester Milbrath, Madan L. Goel, Political Participation,...
suite. Peut-être ces incitations à l’activisme (prise de conscience de son intérêt et temps libre) s’équilibrent-elles ; en conséquence, le fait de travailler, bien que positivement corrélé à l’activisme, ne contribue pas de manière significative à la prédiction du statut politique des répondants. Enfin, le lieu de résidence ne joue pas du tout, ce qui peut-être est à rapporter à la diffusion territoriale des organisations partisanes en Italie.
28 Dans une seconde étape, nous avons introduit le jeu de variables attachées au modèle de la compensation. Bien que ces variables contribuent considérablement à améliorer la prédictibilité du modèle, leurs paramètres s’avèrent théoriquement incohérents. En fait, si le sentiment de la maîtrise de soi change significativement après l’adolescence, il ne va pas en s’accroissant comme le prédit le modèle. Bien au contraire, il diminue. Dans tous les cas, l’effet produit est non significatif dans les modèles 4 et 7. De la même façon, l’expérience subjective d’un accroissement des liens de sociabilité après l’adolescence a – contrairement à l’hypothèse de départ – un effet non significatif et négatif sur le militantisme politique (hormis pour le modèle 4). Ce qui demeure significatif jusqu’au dernier modèle, c’est l’accroissement du sentiment d’appartenance groupale après l’adolescence. Un tel facteur pris isolément ne peut cependant suffire à valider le modèle. Il s’agit en fait d’un truisme dans la mesure où ce sentiment d’appartenance ne peut qu’être plus fortement ressenti par les individus participant à la vie collective d’un groupe organisé comme un parti. Enfin, l’hypothèse de la compensation repose aussi sur l’idée que le militantisme est le produit de stratégies de compensation d’une médiocre estime de soi, du moins lorsqu’une plus grande maîtrise de soi s’accompagne de formes « externes » de compensation marquées par le sentiment d’appartenance groupale et la sociabilité. En fait, les variables construisant l’interaction avec ces facteurs n’affectent pas l’activité militante comme on aurait pu s’y attendre (modèles 6 et 7) ; au contraire, l’association du sentiment d’un plus grand contrôle de soi et de la sociabilité contribue à faire diminuer de manière significative la probabilité, dans le modèle final, de l’engagement partisan. Aussi l’idée selon laquelle l’entrée en politique répond à un besoin d’élever son estime de soi doit-elle être rejetée. Au mieux, il faudrait en limiter la portée aux leaders qui ont fait l’objet d’analyses psycho-biographiques[49] [49] Pour une revue de cette littérature, cf. Jeanne Knutson,...
suite.
29 Dans le troisième modèle, nous introduisons les indicateurs de l’hypothèse de la cristallisation. L’un d’entre eux, celui d’un sentiment de plus grande cohérence après l’adolescence, a une valeur négative. Un autre, celui de la cohérence idéologique, n’est que faiblement associé avec l’activisme. En revanche, la probabilité de s’engager est significativement associée à l’accord des opinions politiques des enquêtés avec celles des membres de leur famille et de leurs amis de longue date. Des études antérieures ont déjà montré que ces deux variables avaient exercé un fort impact sur le militantisme des jeunes, pour conclure que « les jeunes dont les affiliations partisanes et les choix électoraux sont consonants avec ceux de leurs parents et de leurs amis sont ceux qui ont le plus de chance de devenir des militants »[50] [50] Richard Merelman, Gary King, « The Development of Political...
suite. Pourtant, après contrôle par les facteurs liés au modèle de l’identification rationnelle (modèles 5 et 7), ces variables perdent leur caractère significatif. La faiblesse du modèle de la cristallisation vient de ce qu’il repose sur l’idée souvent remise en question de la primauté de la socialisation politique primaire[51] [51] Cf. David Marsh, « Political Socialization : The Implicit...
suite. La validité empirique de ce postulat est contestée par de nombreux travaux, tout particulièrement en matière de militantisme politique[52] [52] Cf. Stanley Renshon, « Psychological Perspectives on Theories...
suite. Loin de contribuer au maintien des attitudes et des comportements dans les limites d’une idéologie, l’activité partisane peut au contraire pousser à rechercher et à développer des positions éclectiques.
30 Le fait d’ajouter les deux variables qui opérationnalisent l’hypothèse de la sensibilisation (modèle 4) améliore le modèle considérablement. L’existence d’une personne politiquement active dans l’entourage des répondants constitue le prédicteur le plus fort de l’activisme partisan, quel que soit le modèle considéré. Toutefois, étant donné que l’indicateur de complexité est négativement corrélé et pas significativement déterminant, l’hypothèse d’une influence conjointe de la politisation familiale et d’une disposition à l’apprentissage politique ouverte et flexible semble surestimée. Lorsqu’on analyse l’interaction entre ces deux facteurs (modèles 6 et 7), leur association contribue même à décourager l’activité militante. Le rôle de parents politiquement actifs doit donc être interprété dans un autre cadre, comme notamment celui de l’identification rationnelle.
31 Chacun des indicateurs de ce dernier modèle est significatif et positif (modèle 5). Le fait d’avoir des parents politiquement actifs, de disposer de ressources sociales de base, de bénéficier de liens antérieurs à l’engagement avec des mentors politiques potentiels, la détention d’un fort volume de capital social, constituent un ensemble de facteurs plus déterminants que tous ceux que nous venons de discuter. En particulier, presque tous les jeunes militants (96,4 %) entretiennent un lien avec une personne politiquement active, qu’il s’agisse d’un parent (21, 6 %) ou d’un militant chevronné connu avant l’entrée en politique (11,7 %) ou encore des deux à la fois (63,1 %). À l’inverse, les jeunes non militants qui ont un parent politiquement actif ou qui déclarent « connaître un politicien personnellement » représentent 48,1 % de leur groupe.
32 Les modèles 6 et 7 incluent la construction de variables en interaction qui permettent de mieux caractériser les relations entre les prédicteurs de l’hypothèse de l’identification rationnelle. D’abord, puisque l’on suppose que le fait d’avoir des parents militants favorise la rencontre de militants en dehors du cercle familial, nous avons synthétisé les deux variables en une seule. Son effet est positif (dans le modèle 7 également) alors que la connaissance de mentors potentiels en dehors de la famille ne constitue pas un prédicteur de l’activisme lorsqu’on le considère de manière isolée. L’hypothèse d’un lien causal entre politisation familiale et soutien partisan aux jeunes militants est ici confirmée.
33 En ce qui concerne le volume de capital social, il ne dépend apparemment pas de l’existence combinée d’un parent et d’un proche politiquement actif[53] [53] Puisque nous avons compté ici le nombre de connaissances...
suite. Pourtant, il se peut que le volume de capital social soit lié à l’un ou l’autre de ces facteurs. Pour tester ce point, une analyse de l’interaction entre ces trois variables est proposée dans le modèle 7 qui associe le volume de capital social à l’existence d’un parent ou d’un proche politiquement actif, ou des deux[54] [54] Bien que traditionnellement les interactions entre paramètres...
suite. L’analyse montre que l’existence de parents ou de proches impliqués en politique sont des facteurs équivalents à l’accroissement du volume de capital social. Plus encore, si l’on introduit la variable mesurant l’interaction, qui est décidément significative, les effets principaux du fait d’avoir un mentor non issu de la sphère familiale et un fort volume de capital social disparaissent. La conclusion que Janoski et Wilson tirent d’une étude compréhensive de la participation associative selon laquelle « plus les individus entretiennent des liens avec d’autres, plus il y a de chances qu’il soient actifs »[55] [55] Thomas Janoski, John Wilson, « Pathways to Voluntarism :...
suite nécessite donc d’être précisée dans le cas du militantisme politique. Dans notre propre recherche, la disposition d’un large réseau relationnel est prédictif de l’engagement lorsqu’il est associé à la connaissance d’un mentor politique potentiel.
34 D’un autre côté, la variable « parent politiquement actif » demeure significative dans le modèle final. Ce qui souligne que l’importance d’avoir des parents politiquement actifs ne peut se limiter à l’apport de capital social et à la mise en relation avec d’éventuels soutiens dans les partis. Autrement dit, la variable ne renvoie pas seulement à un usage instrumental comme dans le cas de la variable « connaissance d’un proche engagé politiquement antérieurement à l’engagement »[56] [56] Les limites d’une interprétation rational choice au sens...
suite. Le modèle de l’identification rationnelle doit donc être corrigé afin de tenir compte du support émotionnel précoce offert par la famille aux futurs jeunes militants. Comme le volet qualitatif de notre recherche le suggère, peut-être les soutiens puisés en dehors de la famille jouent-ils surtout un rôle plus tard, dans les phases ultérieures de la carrière politique[57] [57] Cf. Ettore Recchi, « Politics as Occupational Choice :...
suite.
35 En somme, le modèle final permet de défendre l’hypothèse selon laquelle l’activisme politique se nourrit à la fois de processus d’identification et de choix rationnels. C’est du moins ce que l’analyse statistique menée ici permet de conclure. Le choix de militer est rationnel dans la mesure où il dépend du contrôle de ressources éducatives et économiques qui minimisent le risque de se fourvoyer. Il l’est également en ce sens qu’il repose sur les liens personnels entretenus par les individus avec des mentors potentiels qui peuvent contribuer à l’accroissement du volume de capital social détenu et donc des capacités d’échange. Mais aussi bien, ce choix est, selon toute probabilité, dépendant d’une dynamique socio-psychologique d’identification, ce qui explique pourquoi le fait qu’un membre de sa famille soit politiquement engagé multiplie les chances pour un individu de s’engager dans une activité partisane, toutes choses étant égales par ailleurs.
36 Pour résumer, dans le cas des partis politiques italiens, l’activisme des jeunes est influencé par : a) le genre (la politique étant de fait, et étant perçue, comme une activité réservée aux hommes) ; b) le fait de bénéficier d’un niveau d’éducation ou d’un statut professionnel élevé, lesquels fonctionnent comme un filet de sécurité ; c) le fait qu’un membre au moins de la famille soit impliqué dans une activité politique, ce qui procure à l’individu un modèle d’identification positive ; d) un lien personnel antérieur à l’engagement avec un mentor politique qui facilite l’acquisition d’un vaste volume de capital social, ressource vitale dans le jeu politique.
37 Dans une perspective théorique élargie, cette explication de l’activisme politique peut être comprise comme une qualification du modèle général de la participation politique élaboré par Verba, Lehman Schlozman et Brady, pour qui « la participation repose sur trois facteurs : des ressources, un attachement psychologique au politique et un accès à des réseaux au travers desquels les individus peuvent être recrutés pour le travail politique »[58] [58] Sidney Verba, Kay Lehman Schlozman, Henry Brady, Voice and...
suite. Dans le modèle de l’identification rationnelle, ces trois facteurs sont spécifiés plus avant : les « ressources » en termes de perspectives d’avenir (liées au niveau de diplôme et aux ressources économiques familiales) et de capacité d’échange (liées au volume de capital social) ; « l’attachement psychologique au politique » comme élément de construction d’identité ; « l’accès à des réseaux de recrutement » comme instrument de mobilisation du soutien.
La participation étouffée : militantisme partisan des jeunes et système de recrutement politique
38 Le modèle de l’identification rationnelle condense avec efficacité les conditions macro-sociales du militantisme dans une organisation partisane de jeunesse en ce qui concerne le contexte qui nous intéresse ici – l’Italie de la première moitié des années 1990. Si l’on élargit la perspective, il est clair que l’on doit tenir compte de l’influence de ce contexte précis dans la définition même des paramètres macro-sociaux encourageant certaines formes de mobilisation politique. En particulier, les pratiques de recrutement et de carrière du personnel politique. Cette période en Italie, peut-être plus que les années ultérieures (années de bouleversement du système et de ses acteurs principaux), voit les partis se réduire à de simples réservoirs de candidats à des positions de représentation publique – à tous les niveaux, des sections du bourg rural aux organes de gouvernement centraux. Comme du reste dans de nombreux autres pays européens, « si les partis échouent sur nombre de plans, comme ceux de la représentation des intérêts et de la conceptualisation, ils sont certainement plus efficaces que jamais dans la fonction de recrutement. Aux hommes politiques non partisans s’offrent peu de chances »[59] [59] Klaus Von Beyme, « The Concept of Political Class : A...
suite. Qu’ils le veuillent ou non, le militantisme dans un parti place les individus concernés en position d’être les premiers considérés par les responsables lorsqu’il s’agit de distribuer des postes et de désigner des candidats. Et si presque tout homme politique a un passé de militant de parti, presque tout militant de parti a fait ses premières armes dans l’organisation de jeunesse du parti (ou dans quelque association politique collatérale).
Voies d’entrée dans la carrière politique des parlementaires élus aux élections de 1992 et 1994 par niveau de responsabilité (en %)
39 a) Y compris ceux détenant des positions dans les organisations de jeunesse catholiques et de l’extrême gauche
40 b) Siège dans les conseils municipaux, provinciaux et régionaux
41 c) Membre d’un bureau dirigeant (local ou national) de syndicats ou d’ordres professionnels
42 d) Membre d’un bureau exécutif d’une association nationale (c’est-à-dire féministe, anti-avortement, environnementale)
43 e) Membre d’un bureau exécutif (local ou national) d’entreprises publiques, d’hôpitaux, d’agences de développement économique ou de santé, commissions, etc.
44 NB : Députés et sénateurs ont été partagés en trois catégories sur la base des charges qu’ils occupent ou qu’ils ont occupées au cours de leur carrière : la « super-élite » comprend les secrétaires de parti ou de syndicat, les ministres, les présidents d’une branche du Parlement ; les front-benchers, les présidents de commission parlementaire, présidents de groupes parlementaires et secrétaires d’État ; les back-benchers tous les autres.
45 Ce schéma relativement linéaire de parcours ascendant est extrêmement commun : les données sur la classe politique parlementaire suffisent à le prouver. L’analyse que nous avons menée des premières expériences politiques des parlementaires italiens montre que la plupart d’entre eux ont commencé leur carrière dans les sections de jeunesse des partis. Les anciens militants de ces organisations représentent plus de 30 % des parlementaires élus en 1992 et 1994, et plus de la moitié de la « super élite politique » (graphique 2). Comparé à d’autres expériences politiques d’entrée en politique comme l’implication dans le gouvernement local, la détention de fonctions publiques non électives, la militance associative et même le militantisme partisan à l’âge adulte, l’engagement dans les organisations de jeunesse des partis paye : aucune autre alternative à cette porte d’entrée dans la carrière politique ne produit autant de parlementaires.
46 Le rôle des organisations de jeunesse des partis dans la « structure des opportunités politiques »[60] [60] Au sens de Joseph Schlesinger, Ambition and Politics :...
suite de la société italienne apparaît encore plus clairement si l’on considère la carrière menée par les anciens cadres de ces structures. Au début des années 1990, plus de 70 % des jeunes cadres dirigeants de ces organisations en 1975 sont mentionnés au Who’s Who comme détenteurs de positions politiques, électives ou non[61] [61] Pour le détail des données, cf. Ettore Recchi, « Fishing...
suite. A posteriori, l’on peut dire que leur probabilité d’entrer dans la classe politique était nettement plus élevée que celle de n’importe qui d’autre dans leur génération. Aussi peut-on dire que, dans le cas étudié (et en l’attente de vérification dans d’autres contextes socio-politiques), le militantisme dans les organisations partisanes de jeunesse constitue un atout pour le recrutement au sein de l’élite politique.
47 En considérant les chances de professionnalisation ouvertes traditionnellement aux jeunes militants, on comprend mieux pourquoi l’engagement partisan a si peu d’attrait auprès des nouvelles générations. Tout simplement, son rôle de formation à l’exercice du métier politique restreint le spectre des motivations et des intérêts qui pourraient conduire un plus grand nombre de jeunes à investir l’activité militante[62] [62] Ainsi, même s’il existe des militants potentiels (en...
suite. Puisque ce type d’activité a fait les preuves de son efficacité en terme de carrière politique, il attire seulement ceux qui ont les moyens et les ressources utiles à ce type de projet professionnel. Puisque ces ressources sont très spécifiques et hors d’atteinte pour la plupart des individus, la masse des jeunes gens tend à exclure l’éventualité d’un engagement et à considérer les partis comme étrangers et lointains. À travers le processus de l’ajustement des préférences par lequel les individus accordent leurs aspirations au champ des possibles[63] [63] Pour une analyse de ce processus, cf. , entre autres, Jon...
suite, c’est une subtile forme de discrimination qui se dessine dans les modes de recrutement des partis.
48 Il en résulte que la société politique est privée de nombreux participants potentiels auxquels il ne manque que les conditions préliminaires à l’activisme. Il est vrai que cela ne la rend pas directement moins efficace. Pourtant, les militants constituent le chaînon entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent, ceux qui décident et les autres, bref entre les gouvernants et les gouvernés. Plus il sont nombreux et représentatifs des différentes strates sociales et générations qui composent la société, plus la participation a de chances de demeurer au cœur du système politique. Et si les racines de la participation politique sont socialement diffuses, il est probable que l’arbre de la démocratie en sera plus solide.
49 Traduction Olivier Fillieule
Notes
[ 1] Mesurer le niveau de professionnalisation du personnel politique présente des difficultés non seulement conceptuelles de définition du phénomène, mais aussi opérationnelles liées aux indicateurs correspondants (temps et durée de la participation à l’activité politique, exercice effectif d’autres professions, etc.). Des éléments convaincants ont malgré tout été recueillis, par exemple, dans Jens Borchert (dir.), Politik als Beruf. Die politische Klasse in westlichen Demokratien, Opladen, Leske und Budrich, 1999.
[ 2] Jacques Lagroye, Sociologie politique, Paris, Presses de Sciences Po, Dalloz, 1991, p. 223.
[ 3] Harold Lasswell, « Introduction : The Study of Political Elites », dans Harold Lasswell, Daniel Lerner (dir.), World Revolutionary Elites : Studies in Coercive Ideological Movements, Cambridge, MIT Press, 1965, p. 21 ; cf. aussi Kenneth Prewitt, The Recruitment of Political Leaders : A Study of Citizen-Politicians, Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1970, p. 57-58.
[ 4] Des réflexions et des données fort utiles sont également disponibles dans Michel Offerlé, Frédéric Sawicki (dir.), « Entrées en politique. Apprentissages et savoir-faire », Politix, 35 (3), 1996 et dans Michel Offerlé, 
[ 5] Harold Lasswell, Politics : Who Gets What, When, and How, New York, Peter Smith, 1950, p. 17.
[ 6] La formule est « p } d } r=P, où p=les motifs privés, d=les mouvements vers un objet public, r=la rationalisation en terme d’intérêt public ; P est l’homme politique et } signifie transformé en » (Harold Lasswell, Psychopathology and Politics, Chicago, University of Chicago Press, 1930 [1977], p. 75-76).
[ 7] Harold Lasswell, Power and Personality, New York, Norton, 1948, p. 39. C’est nous qui soulignons.
[ 8] Une variante de ce modèle trouve son origine dans l’idée émise par Barber selon laquelle une estime de soi particulièrement élevée conduit également à une carrière politique, étant donné que ce trait de personnalité aplanit les difficultés généralement perçues comme des éléments propres au jeu politique. En un sens, selon cette théorie, une estime de soi élevée rend l’entreprise politique plus aisée qu’aux autres. Cf. James Barber, The Lawmakers, New Haven, Yale University Press, 1965.
[ 9] Pour une revue de cette littérature, cf. Lester Milbrath, Madan L. Goel, Political Participation, Lanham, University Press of America, 1977, p. 79-80 ; Robert Putnam, The Comparative Study of Political Elites, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1976, spécialement p. 73 ; de façon plus critique, Robert Lane, Political Life. Why People Get Involved in Politics, New York, Free Press, 1959, p. 124-128.
[ 10] Rufus Browning, Herbert Jacob, « Power Motivation and the Political Personality », Public Opinion Quarterly, 28 (1), 1964, p. 89.
[ 11] L’objection selon laquelle un mauvais angle d’attaque est choisi pour tester l’hypothèse est moins convaincante. L’on pense notamment à l’idée selon laquelle la dénomination de « politicien » est comprise plutôt dans un sens « institutionnel » que « fonctionnel » : « la population à laquelle Lasswell se réfère lorsqu’il parle de “l’homme politique” n’est pas comparable, par exemple, à la population des délégués à une convention présidentielle américaine » (Fred Greenstein, « Introduction », dans Harold Lasswell, Psychopathology and Politics, op. cit., p. XIV-XV). Cette critique ne résout pas la question des critères pouvant être utilisés pour définir les politiciens en un sens « fonctionnel » tout en évitant la circularité (les politiciens sont ceux qui remplissent les prérequis de la théorie).
[ 12] Pour reprendre le titre du livre de Eric Hoffer, The True Believer, New York, Harper and Row, 1951 (NDT).
[ 13] Richard Merelman, Gary King, « The Development of Political Activists : Toward a Model of Early Learning », Social Science Quarterly, 2 (4), 1986, p. 473-490. Cf. aussi Paul Beck, Kent Jennings, « Pathways to Participation », American Political Science Review, 76 (1), 1982, p. 94-109.
[ 14] Ted Tapper, Political Education and Stability. Elite Responses to Political Conflict, London, Wiley, 1976, p. 141-142.
[ 15] Richard Merelman, Gary King, art. cité, p. 479.
[ 16] Kenneth Prewitt, « Political Socialization and Leadership Selection », Annals of the American Academy of Political and Social Sciences, 361, 1965, p. 96-111.
[ 17] Richard Merelman, Gary King, art. cité.
[ 18] Kenneth Prewitt, art. cité, p. 107 et 109.
[ 19] Richard Merelman, Gary King, art. cité, p. 476.
[ 20] Sur ce point, cf. William Stone, The Psychology of Politics, New York, Free Press, 1974, p. 102-103 et Robert Ziller, William Stone, Robert Jackson, Natalie Terbovic, « Self-Other Orientations and Political Behavior », dans Margaret Hermann (dir.), A Psychological Examination of Political Leaders, New York, Free Press, 1977.
[ 21] Daniel Bertaux, « Social Genealogies Commented On and Compared : An Instrument for Observing Social Mobility Processes in the Longue Durée », Current Sociology, 43 (1), 1995, p. 72.
[ 22] Le concept de « mentor » est emprunté à l’analyse que fait Levinson de la transition entre fin de l’adolescence et âge adulte : « le mentor est ordinairement nettement plus âgé et bénéficie d’une grande expérience et ancienneté dans le monde dans lequel le jeune s’apprête à entrer. Il n’existe pas de mot usuel qui convienne pour désigner la nature de la relation à laquelle nous pensons. Des mots comme “guide” ou “gourou” s’en approchent le plus mais sont également porteurs de connotations qui peuvent prêter à confusion. Le terme de “mentor” est généralement utilisé en un sens plus étroit, pour signifier une relation de maître à élève, de conseiller ou de mentor. Au sens ou nous l’entendons, il signifie tout cela à la fois et plus encore » (Daniel Levinson, The Seasons of a Man’s Life, New York, Ballantine, 1978, p. 97). Le rôle des mentors dans l’expérience biographique des hommes politiques a été étudié à travers des études de cas. Cf. Barbara Kellerman, « Mentoring in Political Life : The Case of Willy Brandt », American Political Science Review, 72 (2), 1978, p. 422-433 et Robert Kearney, « The Mentor in the Commencement of a Political Career : the Case of Subhas Chandra Bose and C. R. Das », Journal of Political and Military Sociology, 12 (1), 1984, p. 37-47.
[ 23] La notion d’« autre significatif » a été forgée par Mead pour désigner les personnes physiquement et affectivement proches dans le processus de socialisation. Cf. George Herbert Mead, Mind, Self and Society, Chicago, University of Chicago Press, 1934 (trad. française en 1963 : L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF). L’expression a été reprise et popularisée surtout par Peter Berger et Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality, London, Penguin, 1966 (trad. française en 1986 : La construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens Klincksieck) (NDT).
[ 24] Étant donné que la notion de capital social a été exploitée à de nombreuses fins conceptuelles, il est nécessaire de préciser ici qu’on l’emploie en son sens microsociologique originel « d’agrégat de ressources potentielles ou effectives qui sont liées à la détention d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées, de contacts mutuels et de reconnaissance… ; le volume de capital social détenu par un agent donné dépend donc de la dimension du réseau qu’il peut effectivement mobiliser et du volume de capital (économique, culturel ou symbolique) détenu en propre par chacun des membres de son réseau » (Pierre Bourdieu, « The Forms of Capital », dans John Richardson (dir.), Handbook of Theory and Research for the Sociology of Education, New York, Greenwood, 1986, p. 248-249).
[ 25] Simultanément, dix anciens cadres de ces organisations de jeunesse, et qui depuis sont devenus des leaders dans leurs partis respectifs ou membres de cabinets ministériels, ont également fait l’objet d’entretiens semi-structurés. Il est rendu compte de ces données qualitatives dans Ettore Recchi, Giovani politici, Padoue, Cedam, 1997, où l’on trouve aussi de plus amples détails sur l’échantillonnage et les méthodes d’entretien.
[ 26] Cf. David Clayton, Michael Hills, Statistical Models in Epidemiology, Oxford, Oxford Science Publications, 1993, p. 153-165 ; Sholom Wacholder, « Design Issues in Case-Control Studies », Statistical Methods in Medical Research, 4 (2), 1995, p. 293-309.
[ 27] Une méthode proche de celle employée ici est celle de l’échantillon sur-représentant certaines catégories, à la différence que les variables à partir desquelles la stratification est construite sont indépendantes. Cf. là-dessus Leslie Kish, Survey Sampling, New York, Wiley, 1965, p. 406 et Hubert Blalock, « Causal Inferences in Natural Experiments : Some Complications in Matching Designs », Sociometry, 30 (3), 1967, p. 300-315.
[ 28] Yu Xie, Charles Manski, « The Logit Model and Response-Based Samples », Sociological Methods & Research, 17 (3), 1989, p. 283.
[ 29] Gary King, Robert Kehoane, Sidney Verba, Designing Social Inquiry, Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 141.
[ 30] Lester Milbrath, Madan L. Goel, Political Participation, op. cit., p. 89.
[ 31] John Aldrich, « Positive Theory and Voice and Equality », American Political Science Review, 91 (2), 1997, p. 421-423.
[ 32] Les trois questions étaient respectivement formulées de la manière suivante : « En pensant à lorsque vous étiez plus jeune, pendant l’adolescence, diriez-vous que, par rapport à cette période, vous avez plus/autant/moins qu’avant le sentiment : 1) de faire partie d’un groupe ; 2) d’être quelqu’un qui a beaucoup d’amis ; 3) de ne pas avoir un futur déjà tracé ? ». Pour l’analyse, les réponses ont été dichotomisées (plus versus autant et moins).
[ 33] L’index de cohérence idéologique a été construit selon la technique de Allen Barton, Wayne Parsons, « Measuring Belief System Structure », Public Opinion Quarterly, 41 (2), 1977, p. 159-180. D’abord, trois profils idéologiques de base (droite, chrétien-modéré, gauche) ont été définis sur la base d’une analyse par grappe (cluster analysis) d’une échelle d’attitude en cinq positions (opinion favorable à un habitat séparé par origine ethnique, soutien à un changement politique radical, respect de la hiérarchie, importance de l’autorité dans l’éducation des enfants, soutien aux politiques anti-abortives). Étant donné que la distance à la moyenne des réponses peut être comprise comme la mesure d’une certaine « originalité » idéologique, l’indicateur standardisé de cohérence idéologique est exactement l’inverse de cette distance. Le sens subjectif de la cohérence est construit à partir de la question suivante : « En pensant à lorsque vous étiez plus jeune, pendant l’adolescence, diriez-vous que vous avez plus/autant/moins qu’avant le sentiment d’être une personne dotée d’idées cohérentes ? ». Pour les besoins de l’analyse, les réponses ont été dichotomisées (plus versus autant et moins).
[ 34] L’indicateur de consonance est bâti à partir du taux de parents et d’amis de longue date (c’est-à-dire connu depuis au moins l’âge de 16 ans) qui partagent ou ne partagent pas les préférences partisanes des répondants.
[ 35] Philip Tetlock, Richard Boettger, « Cognitive and Rhetorical Styles of Traditionalist and Reformist Soviet Politicians : a Content Analysis Study », Political Psychology, 10 (2), 1989, p. 210.
[ 36] On a considéré ici la complexité comme un trait latent de la personnalité pouvant se lire à travers quatre indicateurs : a) prudence dans l’expression des opinions (c’est-à-dire nombre moyen de réponses moyennes sur une échelle de Likert) ; b) mobilisation de réponses multicausales à une question ouverte portant sur « les problèmes les plus sérieux dans le pays et leurs causes » (dichotomisées en unicausales et multicausales) ; c) incertitude dans les réponses telle qu’elle se donne à voir par le choix, dans les questions fermées, d’une réponse « autre » (dichotomisée en codée/non codée) ; d) complexité, mesurée par une échelle à trois positions à partir de la définition donnée plus haut par Tetlock. L’indicateur de complexité correspond au poids des facteurs de l’analyse en composante principale (à partir d’une analyse factorielle de ces quatre variables). Il explique 36,6 % de la variance.
[ 37] L’on peut de toute évidence considérer que les enquêtés n’ayant pas accédé à l’enseignement supérieur ou qui ne sont pas parvenus à obtenir un diplôme universitaire avant l’âge de 25 ans ne sont pas dotés de ressources scolaires propres à leur assurer un tel avenir. Cf. à ce sujet Marco Santoro, Maurizio Pisati, Dopo la laurea. Status, sfide e strategie, Bologna, Il Mulino, 1996, p. 266-267 et 136-137. En plus, une enquête sur les dirigeants des entreprises italiennes indique que 91 % d’entre eux considèrent que l’âge auquel un diplôme est obtenu est un critère clé au moment de la sélection d’un candidat à l’embauche (Salvatore La Mendola, Con gli occhi di Caronte. Le imprese e i neolaureati, Bologna, Clueb, 1995, p. 42).
[ 38] Il s’agit là d’un facteur difficile à apprécier. Pourtant, il y a toute les chances que ces opportunités soient dépendantes des professions exercées par les parents. Les enfants dont les parents sont des patrons ou tout du moins installés à leur compte sont plus susceptibles que les autres de suivre les traces de leurs géniteurs. Aussi avons-nous considéré que les répondants n’ayant pas de parents à leur compte n’avaient pas de probabilité de bénéficier de telles opportunités professionnelles.
[ 39] Selon qu’il s’agissait des militants ou des non militants les indicateurs de liens avec des mentors potentiels ont été construits de manière un peu différente. L’on a demandé aux non militants s’ils connaissaient personnellement « un responsable de parti, un élu local ou un membre du Parlement ». En revanche, étant donné que les militants ont toutes les chances de connaître des politiques du fait de leur implication partisane, la question qui leur a été posée cherchait à savoir « s’il y avait quelqu’un d’expérimenté et d’important dont ils recherchaient les conseils en matière politique » et, si oui, « en quelle année » ils avaient personnellement fait la connaissance de ces personnes. À partir de là, nous avons considéré que les militants bénéficiaient d’un mentor seulement lorsqu’ils ou elles l’avaient consulté avant de rejoindre les rangs du parti. Il s’agit là d’une règle de codage conservatrice étant donné que les jeunes ont fort bien pu s’engager dans un parti, mais décider d’y militer activement après qu’ils aient fait la rencontre d’un éventuel mentor.
[ 40] Les interactions croisées introduites dans les modèles 6 et 7 ne posent par de problème de colinéarité, ce qui, en revanche, est le cas dans d’autres modèles non présentés ici.
[ 41] Puisque l’on considère généralement que « l’impact de la classe ressort quelle que soit la manière dont on en construit l’indicateur » (Lester Milbrath, Madan L. Goel, Political Participation, op. cit., p. 92), l’on s’est contenté ici d’une variable en quatre positions fondée sur le schéma des classes sociales élaboré dans Robert Erikson, John Golthorpe, The Constant Flux, Oxford, Clarendon, 1992.
[ 42] Sidney Verba, Norman Nie, Jae-On-Kim, Participation and Political Equality : A Seven Nation Comparison, Cambridge, Cambridge University Press, 1978, p. 1.
[ 43] Henry Brady, Sidney Verba, Kay Lehman Schlozman, « SES : A Resource Model of Political Participation », American Political Science Review, 89 (2), 1995, p. 290.
[ 44] John Bynner, Sheena Ashford, « Politics and Participation : Some Antecedents of Young People’s Attitudes to the Political System and Political Activity », European Journal of Social Psychology, 24 (2), 1994, p. 223-236.
[ 45] Cf., par exemple, Robert Darcy, Susan Welch, Janet Clark, Women, Elections, and Representation, New York, Longman, 1987, p. 96.
[ 46] Cf. Marila Guadagnini, « A “Partitocrazia” Without Women : the Case of the Italian Party System », dans Joni Lovenduski, Pippa Norris (dir.), Gender and Party Politics, Londres, Sage, 1993.
[ 47] Raymond Hudon, Benoît-Paul Hébert, « Pourquoi les jeunes s’intéressaient-ils à la politique ? », dans Raymond Hudon, Bernard Fournier (dir.), Jeunesse et politique. Conceptions de la politique en Amérique du Nord et en Europe, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval ; Paris, L’Harmattan, vol. I, 1994, p. 370.
[ 48] Lester Milbrath, Madan L. Goel, Political Participation, op. cit., p. 116.
[ 49] Pour une revue de cette littérature, cf. Jeanne Knutson, « Personality in the Study of Politics », dans Jeanne Knutson (dir.), Handbook of Political Psychology, San Francisco, Jossey-Bass, 1973, p. 50.
[ 50] Richard Merelman, Gary King, « The Development of Political Activists… », art. cité, p. 486-487.
[ 51] Cf. David Marsh, « Political Socialization : The Implicit Assumptions Questioned », British Journal of Political Science, 1 (3), 1971, p. 453-465 ; aussi Donald Searing, Gerard Wright, George Rabinowitz, « The Primacy Principle : Attitude Change and Political Socialization », British Journal of Political Science, 6 (1), 1976, p. 83-113.
[ 52] Cf. Stanley Renshon, « Psychological Perspectives on Theories of Adult Development and the Political Socialization of Leaders », dans Roberta Sigel (dir.), Political Learning in Adulthood : A Sourcebook of Theory and Research, Chicago, University of Chicago Press, 1989.
[ 53] Puisque nous avons compté ici le nombre de connaissances dont bénéficient les répondants au moment de l’enquête, on ne dispose pas là à strictement parler d’un indicateur du réseau de relations avant l’engagement. Il reste que le volume de capital social des militants ne semble pas être le produit de leur activité partisane, dans la mesure où il ne varie pas de manière significative en fonction de l’ancienneté de l’engagement dans les activités partisanes ni de leur accession à des fonctions électives (analyse non presentée ici). Le volume nettement plus élevé de capital social dont les militants disposent par rapport aux non militants peut donc s’expliquer soit par une augmentation soudaine des contacts sociaux au moment de l’entrée dans le parti, soit par un état antérieur. Étant donné que les relations sociales s’établissent normalement de manière graduelle, la dernière hypothèse paraît la plus plausible. Si c’est le cas, les données concernant le volume de capital social constituent bien un indicateur d’un état antérieur à l’activisme.
[ 54] Bien que traditionnellement les interactions entre paramètres de régression soient des termes de produits, il est clair que « d’autres formes fonctionnelles peuvent être dictées par la théorie » (James Jaccard, Robert Turrisi, Choi Wan, Interaction Effects in Multiple Regression, Newbury Park, Sage, 1990, p. 78). L’interaction trinaire entre les paramètres X, W et Z introduite dans le modèle 7 a la forme suivante : (X ou W) Z ; soit : (X + W-XW) Z. Étant donné que X et W sont des variables dichotomiques, leur interaction égale 0 uniquement quand toutes deux sont égales à 0. Autrement, sa valeur est 1.
[ 55] Thomas Janoski, John Wilson, « Pathways to Voluntarism : Family Socialization and Status Transmission Models », Social Forces, 74 (1), 1995, p. 272.
[ 56] Les limites d’une interprétation rational choice au sens étroit du militantisme de parti résultent clairement aussi de la recherche empirique menée en Grande-Bretagne par Paul Whitely, Patrick Seyd, « Rationality and Party Activism : Encompassing Tests of Alternative Models of Political Participation », European Journal of Political Research, 29 (1), 1996. Plus en général, cf. aussi Kay Lehman Schlozman, Sidney Verba, Henry Brady, « Participation’s Not a Paradox : The View from American Activists », British Journal of Political Science, 25 (1), 1995, p. 1-36.
[ 57] Cf. Ettore Recchi, « Politics as Occupational Choice : Youth Self-selection for Party Careers in Italy », European Sociological Review, 15 (1), 1999, p. 117.
[ 58] Sidney Verba, Kay Lehman Schlozman, Henry Brady, Voice and Equality : Civic Voluntarism in American Politics, Cambridge, Harvard University Press, 1995, p. 267.
[ 59] Klaus Von Beyme, « The Concept of Political Class : A New Dimension of Research on Elites ? », West European Politics, 19 (1), 1996, p. 76.
[ 60] Au sens de Joseph Schlesinger, Ambition and Politics : Political Careers in the United States, Chicago, Rand McNally, 1966.
[ 61] Pour le détail des données, cf. Ettore Recchi, « Fishing From the Same Schools : Parliamentary Recruitment and Consociationalism in the First and Second Italian Republics », West European Politics, 19 (2), 1996, p. 354.
[ 62] Ainsi, même s’il existe des militants potentiels (en 1996, 53,5 % des jeunes Italiens se considéraient comme « politiquement engagés ou intéressés par la politique »), les adhérents aux partis sont environ 2 % de la population dans la classe d’âge 19-29. Pour ces données, cf. Luca Ricolfi, « La politica immaginaria », dans Carlo Buzzi, Alessandro Cavalli, Antonio De Lillo (dir.), Giovani verso il Duemila, Bologna, Il Mulino, 1997, p. 105 ; Ettore Recchi, « Le mosche bianche. Perché i giovani attivisti di partito sono pochi ? », Rivista italiana di scienza politica, 28 (3), 1998, p. 515-516.
[ 63] Pour une analyse de ce processus, cf., entre autres, Jon Elster, Sour Grapes. Studies in the Subversion of Rationality, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p. 109.
Résumé
La politique partisane est communément méprisée par les jeunes Italiens des années 1990. En conséquence, au sein de cette génération, ceux qui militent dans un parti sont ultra minoritaires. Cette étude porte sur ceux qui ont fait ce choix atypique, éclairant a contrario la désaffection de leurs pairs pour la politique. Le milieu social et les caractéristiques psychologiques d’un échantillon de jeunes cadres partisans sont comparés à ceux d’un échantillon-témoin aléatire de jeunes du même âge. Les résultats établis ici ne valident pas les hypothèses psychologisantes élaborées par la littérature sur la personnalité politique. La « centralité sociale » apparaît également comme un facteur prédictif insuffisant du militantisme partisan. Nous soulignons l’existence d’un mécanisme plus complexe articulé autour des facteurs suivants : a) l’existence d’un « filet de sécurité » éducationnel et/ou professionnel ; b) l’existence d’un modèle d’identification militante du fait que l’un des membres de la famille est lui-même impliqué dans le monde politique ; c) un attachement préalable à un mentor politique qui facilite d) l’acquisition d’un volume important de capital social, ressource vitale pouvant être ensuite investie dans la construction du consensus. Des données complémentaires sur le recrutement politique en Italie nous apprennent que les fonctions réservées aux jeunes dans les partis constituent un premier stade dans la carrière politique. Étant donné la structure des opportunités politique, l’implication partisane précoce équivaut à un choix de carrière. Un tel choix ne fait sens que pour les individus qui disposent d’une combinaison particulière de ressources autorisant à envisager une carrière politique ultérieure : éducation ou richesse, liens familiaux avec un parti, chances de développer un capital social élevé. Étant donné que la possession de telles ressources est rare, l’ajustement des préférences conduit la plupart des jeunes gens à exclure la possibilité d’un engagement politique et à considérer les partis comme lointains et étrangers.
Party politics is commonly despised by Italian youth in the 1990s. Correspondingly, young party activists are a tiny minority in their generation. The present study investigates their anomalous choice of engaging into party life, as this can carry some lessons on the reasons of their age peers’disaffection for politics. A case-control research design is adopted. Background and psychological traits of a sample of party youth officers are contrasted with those of a random control group of people of the same age. Empirical results lend little support to hypotheses hinged on those psychological factors underscored by the literature on the political personality. « Social centrality » appears also to be insufficient as a predictor of such form of political participation. A more complex mechanism is highlighted, involving : a) the availability of an educational and/or occupational « safety net » ; b) the embeddedness of some family members in the political world, which provides an identity model for activism, and c) a prior attachment to a political sponsor who facilitates d) the acquisition of a large volume of social capital – i. e, a vital resource to invest in consensus-building subsequently. Additional evidence on political recruitment in Italy shows that party youth offices have traditionally served as a primary step of political careers. Given this structure of political opportunities, party commitment at an early age equates to a career-oriented choice. Such a choice makes sense only for individuals who control a particular combination of resources to further a political career– education or wealth, family ties within a party, chances of developing a high social capital. Since the possess of these resources is rare, adaptative preferences lead the bulk of young people to exclude the possibility of political involvement and to view parties as remote and alien.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les ressorts du militantisme politique : quatre modèles concurrents
- Données et analyse
- La participation étouffée : militantisme partisan des jeunes et système de recrutement politique
POUR CITER CET ARTICLE
Ettore Recchi « L'entrée en politique des jeunes Italiens : modèles explicatifs de l'adhésion partisane », Revue française de science politique 1/2001 (Vol. 51), p. 155-174.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2001-1-page-155.htm.
DOI : 10.3406/rfsp.2001.403611.








