Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628780
328 pages

p. 175 à 198
doi: en cours

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Vol. 51 2001/1-2

2001 Revue française de science politique

Les jeunes militants du Front national : trois modèles d’engagement et de cheminement

Valerie Lafont Valérie Lafont est doctorante à l’Institut d’études politiques de Paris, rattachée au Centre d’étude de la vie politique française. Elle rédige actuellement une thèse sur « Le militantisme au Front national », sous la direction de Nonna Mayer. Avec d’autres chercheurs européens et sous la direction de Bert Klandermans (Université libre d’Amsterdam), elle travaille également sur une comparaison du militantisme d’extrême droite en Europe. (<valerie.lafont@wanadoo.fr>).
L’engagement au Front national a pour particularité d’être associé à la stigmatisation et au rejet. Pour les militants, ce type d’engagement est supposé être associé à un coût social élevé, correspondant à une désintégration progressive de la société civile parallèlement à leur intégration au parti. En ce sens, les carrières des militants FN peuvent être analysées comme les « carrières déviantes » décrites par Howard Becker. Pour la génération contemporaine, nous nous demandons ce qui, dans le cheminement des individus, provoque l’entrée et la progression dans de telles carrières : s’agit-il de prédispositions particulières issues de la socialisation politique des individus, d’événements biographiques particuliers, du contexte, du hasard des rencontres, ou d’une combinaison de tous ces éléments ? Quelle est la part laissée à la subjectivité et au choix de l’acteur dans la dynamique des carrières ? À partir d’entretiens biographiques, nous analysons trois carrières typiques de militants FN issus d’une même génération, mais de milieux social et politique différents – l’un vient d’une famille aristocratique et monarchiste, l’autre d’une famille ouvrière et communiste et la dernière d’une famille ouvrière et apolitique –, et cherchons à comprendre leur cheminement à travers les effets et les modes d’interactions entre le contexte et les dispositions. Commitment to the Front national is associated with stigmatization and rejection. For its militants, this type of engagement is presumed to have a high social cost, corresponding to a gradual disintegration from civil society simultaneously with an integration within the party. In that respect the careers of FN militants can be analyzed as « deviant careers », a term proposed by Howard Becker. For the contemporary generation, the question asked is what, in individual itineraries, causes entry and progression in such careers. Particular predispositions derived from political socialization, specific biographical events, contextual events, chance meetings, or a combination of all ? How much in the career dynamic is left to subjectivity and individual choice ? On the basis of biographical interviews, we analyze three typical FN careers of individuals belonging to the same generation, but from different social and political milieux – one person comes from an aristocratic, monarchist family, another from a working class, communist family, and the last one, from a working class, apolitical family – and seek to understand their itineraries through the effects and modes of interaction between context and dispositions.
À la différence d’autres engagements à vocation humanitaire ou morale, le militantisme au Front national est associé dans les représentations majoritaires à des images négatives et dévalorisantes. Les militants du Front national doivent faire face à la réprobation massive visant dans la plupart des sociétés européennes, l’extrême droite et les partis qui y sont associés, jugés dangereux pour la démocratie. De plus, s’engager au Front national signifie adopter une forme de militantisme partisan déclinante, relativement au contexte contemporain de dévalorisation des acteurs politiques traditionnels et de désengouement vis-à-vis de l’adhésion partisane [1]. Le développement organisationnel du FN à partir de la fin des années 1980 et le dynamisme de son recrutement – le parti comptait 42 000 membres au moment de la scission – font de ce parti une exception. Les carrières des militants passant par le Front national présentent donc un profil particulier, d’une part, parce qu’elles sont associées à un processus de stigmatisation et, d’autre part, parce qu’en demeurant dans un contexte essentiellement politique [2], elles se développent en marge des évolutions de l’engagement observées dans le reste de la société. L’analyse des carrières des militants du FN présente donc un double intérêt : celui de l’étude de carrières militantes s’effectuant dans le contexte politique et partisan contemporain et celui de l’étude de carrières se déroulant en contexte hostile.
À ce titre, l’entrée dans une carrière militante au FN peut être comparée aux processus de construction de « carrières déviantes » au sens qu’en donne Howard Becker lorsqu’il étudie les processus de formation des groupes de musiciens de jazz ou de fumeurs de marijuana et d’intégration des individus à ces groupes [3]. En effet, le processus de marginalisation et d’exclusion des sphères sociales et politiques consécutif à l’entrée au FN, stimule en retour la capacité intégratrice du FN, transformant le groupe militant en un monde de substitution, qui permettrait de compenser des trajectoires sociales désocialisantes et de renverser les stigmates sociaux et politiques. Le groupe militant fonctionnerait un peu comme un monde à part, un refuge où chacun construirait une autre carrière alternative à la véritable [4]. Bien entendu tous les individus ne sont pas disposés à ce type d’engagement : trois sortes de facteurs pourraient y contribuer. Tout d’abord les facteurs de socialisation : au sein des familles, la transmission des systèmes de représentation et des pratiques, politiques ou non, effectuée par héritage, dans la continuité, ou au contraire par rupture, pourrait expliquer l’engagement. Une socialisation familiale effectuée dans des milieux proches du FN est sans doute le facteur le plus propice à encourager ce type de carrière. Des événements extérieurs à la famille peuvent aussi jouer un rôle : des événements politiques ou biographiques dramatiques peuvent conduire certains individus à modifier l’orientation de leur cheminement vers le FN. Doug McAdam a montré que certains « moments » peuvent, en agissant sur les catégories de jugement de soi et de perception des enjeux sociaux et politiques, modifier le cours des histoires individuelles et collectives [5], et ce, différemment selon la période (l’âge), le contexte et la position dans lesquels chacun les traverse. Les expériences passées – qu’elles aient été vécues par l’individu ou qu’il les ait incorporées sous forme de savoir historique non vécu – constituent à la fois un cadre dispositionnel et une grille de lecture, d’appréciation et d’adaptation aux événements : l’engagement pourra se lire comme structuré par ces apprentissages historiques. La multiplicité des contextes traversés par l’individu constitue le deuxième type de facteur, bien que totalement relié au premier. Loin d’être uniquement politique, les mécanismes de construction de l’engagement opèrent au croisement et au sein de lieux d’apprentissage divers, sociaux, religieux, familiaux et affectifs, comportant chacun leur spécificité. Il est des événements non politiques qui ont des effets politiques, qu’ils appartiennent à la trajectoire socio-professionnelle, au mode d’insertion sociale ou familiale de l’individu : il est donc nécessaire pour comprendre les cheminements de saisir l’ensemble des contextes de vie et d’interdépendance des individus, et les liens existant entre les différentes sphères d’action. En outre les processus de socialisation sont rarement linéaires et homogènes et des « micro-interactions » [6] d’un contexte à l’autre peuvent en changer l’orientation. Enfin l’économie des échanges émotionnels et affectifs entre l’individu et le collectif et la manière dont les individus sont insérés ou non dans des groupes socio-professionnels et amicaux, formels ou informels, constituent le troisième facteur. Nous pouvons imaginer que le FN joue un rôle intégrateur dans l’espace du politique auprès d’individus qui ont pris peu à peu de la distance avec les partis de droite ou de gauche dans lesquels ils ne se reconnaissent plus, auprès d’individus, jeunes notamment, qui n’ont jamais intégré activement les espaces de la citoyenneté en raison d’une socialisation politique défaillante ou d’une absence de passerelles disponibles, ou dans les milieux populaires et ouvriers, auprès d’individus menacés d’isolement social en raison des mutations de la société urbaine, industrielle et salariale [7].
 
Reconstruire les carrières militantes à partir de données biographiques
 
 
Pour comprendre ces processus nous proposons d’analyser des biographies de militants en retraçant la dynamique de construction de leur carrière. Cette notion permet de prendre en compte la complexité des mécanismes que nous venons d’évoquer, alors que l’analyse menée uniquement en terme de dispositions sociales ne permettrait de traiter ni la question des émotions et de l’économie affective des comportement, ni celle de la multiplicité des sphères d’action et d’interaction pertinentes pour analyser le comportement militant. La part de « subjectivité irréductible » [8] que les individus manifestent pour faire face aux divers contextes d’interactions dans lesquels ils interviennent et auxquels correspondent des logiques d’action spécifiques, ne peut être appréhendée par une sociologie dispositionnelle, même réalisée à un niveau individuel, car elle ne tiendrait compte que des caractéristiques objectives (extérieures et collectives) d’un individu, supposerait une unité et une permanence temporelle et spatiale du sujet [9], et enfin n’analyserait pas les contextes spécifiques de l’action. À l’autre pôle, le discours de justification idéologique et sociologique fourni par les militants n’éclaire pas les conditions objectives de leur incorporation du politique. Les aventures d’un individu considéré isolément ne disent rien non plus sur celles du groupe. En revanche, l’analyse des carrières nous mène à la reconstruction sociologique, entre cette image totalement individualisée des parcours où tout est pertinent et où on ne peut dévoiler les structures sociales, et l’approche aveugle aux individus réduits à des « porteurs de structures » [10]. Nous étudions donc des « carrières militantesÛ comme Howard S. Becker a étudié des « carrières déviantes », considérant chaque étape comme le résultat d’un arbitrage subjectif et d’une contrainte extérieure, préexistante, pesant sur le cheminement, comme un travail constant de construction, adoption, adaptation, des normes d’un groupe qui cherche à se démarquer, à s’identifier, à se constituer. La carrière s’entend ici comme trajectoire rencontrant un monde séparé – le FN –, comme entreprise de construction reliée à la société, contextualisée, déterminée par les acquis et prédispositions de l’individu, mais soumise aussi à la capacité d’intervention subjective de l’acteur.
Parce que nous nous intéressons plutôt aux détails des processus et aux micro-variations des contextes, qu’au poids de tel ou tel modèle d’engagement, nous avons opté pour un protocole d’enquête qualitatif, par entretiens biographiques [11]. En effet, les entretiens donnent accès aux différentes étapes des cheminements individuels, de manière rétrospective mais en en décrivant « l’ordre dans lequel [des] propriétés sont advenues à l’individu et (…) l’ont constitué » [12], permettant ainsi de comprendre ce qui les détermine (les éléments objectifs tels dates, appartenances sociales et professionnelles, lieux d’habitation, etc..), et ce qui les justifie sur le plan individuel. En outre, les entretiens donnent accès à une connaissance pratique des modes de fonctionnement des « mondes sociaux » [13] dans lesquels s’inscrit un individu. Ce type de données nous permet donc de nous intéresser aux liens entre événements, de déceler les lieux de bifurcation au cœur des cheminements, et répond à notre besoin de compréhensivité, à notre besoin d’accéder au sens des choses et aux contenus des émotions, et de déceler dans les interactions les effets du regard d’autrui et du retour sur soi : la façon dont le militant conçoit son propre rôle [14].
 
La jeune génération parmi les militants du Front national
 
 
Plus précisément, nous proposons de centrer l’analyse sur l’étude approfondie de trois biographies exemplaires de militants FN choisies parmi les 36 composant l’enquête [15] pour leur clarté et leur valeur significative [16] : elles nous semblent à la fois représentatives des évolutions contemporaines du recrutement du Front national et de la constitution de sa dernière génération militante, et, à l’intérieur de cette génération, de la diversité sociale et politique de l’ensemble des militants.
En effet, le Front national est un parti relativement ancien – sa création date de 1972 –, fondé au départ sur des réseaux de militants engagés dans les mouvements nationalistes et d’extrême droite depuis plus longtemps. Après une période de vie groupusculaire [17], à partir de la fin des années 1980 les succès électoraux ont permis au FN de développer son organisation et de recruter massivement de nouveaux militants. Aux fondateurs des années 1970 se sont agrégés au fil des années et des succès, diverses générations de militants, issues des rangs de la bataille pour l’Algérie française, de l’extrême droite traditionnelle et des milieux de la grogne poujadiste et petite-commerçante pour les plus anciennes, des réseaux de la droite classique, vivier de recrutement des cadres dans les années 1980 [18], et plus récemment à partir de la toute fin des années 1980 et parallèlement aux évolutions du vote en faveur du FN [19], recrutées dans les milieux sociaux plus populaires et plus spécifiquement parmi les jeunes. Bien qu’elles ne portent que sur des cadres, les données présentées dans les deux tableaux 1 et 2 donnent une idée précise de ces différentes générations.

Tableau 1
Périodes d’adhésion des cadres
IMGIMGDate d’adhésion au FN	Cadres du cong...IMGIMF
Date d’adhésion au FN Cadres du congrès de Nice, 1990 (N = 1002)Ï„ Candidats au comité central, congrès FN de 1997 et MNR de 1999 (N = 565)ττ 1972 8% 5% 1973-1983 21,5% 16% 1984 22,3% 15% 1985-1986 : 23,6% 1985-1987: 21% 1987 : 9,7% 1988-1989: 16% Après 1987 : 14,9% 1990-1998: 27% Ï„. Sondage Sofres réalisé lors du congrès du FN. Ces données ont déjà été exploitées en partie par Guy Birenbaum, op. cit., et par Colette Ysmal. Nous remercions Jérôme Jaffré qui nous a transmis les résultats non traités de l’enquête ainsi que les plans de bande, et Colette Ysmal qui nous a autorisé à les utiliser. ττ. Fichier élaboré par mes soins à partir des listes de candidatures à l’élection au comité central en 1997 pour le FN et en 1999 pour le MNR.


Tableau 2
Période d’entrée des cadres dans la « mouvance nationaliste »*
IMGIMGDate d’entrée dans la « mouvance nat...IMGIMF
Date d’entrée dans la « mouvance nationaliste » des cadres du congrès de Nice, 1990 (N = 1002) Avant 1945 22 % Entre 1946 et 1957 11,9 % Entre 1958 et 1962 12,4 % Entre 1963 et 1969 7,7 % Entre 1970 et 1973 7,2 % Entre 1974 et 1980 12,2 % Après 1981 26,6 % * Expression utilisée dans la formulation de la question du sondage.

Cette composition connaît bien entendu des variations régionales selon la particularité des réseaux locaux : présence d’anciens de l’Algérie dans le Sud, de membres des groupuscules d’extrême droite en région parisienne, d’une droite rurale, catholique et conservatrice dans les Flandres. Notre échantillon de 36 militants se veut représentatif de cette diversité. Il rassemble des militants du Nord, de la région parisienne et du Var interviewés à une ou deux reprises entre 1997 et 1999. Leur recrutement pour l’enquête s’est fait progressivement après une période d’observation du terrain et de la morphologie des groupes militants locaux : les personnes interviewées ont été choisies en fonction de leur place dans ces groupes – ce sont tous des militants de base ayant toutefois des rôles différenciés dans le groupe –, en fonction de leur sexe, de leur âge, de leurs orientations et origines politiques, et de leur appartenance sociale. Dans les limites du possible, nous avons tenté d’intégrer à l’échantillon toute la diversité rencontrée lors des observations de terrain. Les caractéristiques socio-politiques des militants interrogés sont présentés dans le tableau 3.

Tableau 3
Échantillon de l’enquête
IMGIMGMilitant	Parcours d’adhésion politiq...IMGIMF
Militant Parcours d’adhésion politique Âge Profession Niveau d’études Milieu social d’origine (parents) Religion Lieu Date d’adhésion au FN Position sur l’échelle gauche/droite* Date d’entrée dans le militantisme Éric FNJ, RE, ex PR 23 étudiant supérieur cadres supérieurs catholique NP? 59 1995 6 1991 Marcel FN, ex UDCA 70 commerçant en retraite Certificat d’études commerçants catholique TRAD?? 59 1983 6 1952 Hubert FN, ex RPR 75 médecin en retraite supérieur fonctionnaires cat. B catholique TRAD 59 1982/1983 6 après 1968 Tristan AF 17 lycéen secondaire cadres supérieurs catholique IdF -- au-dessus 1994 Gaëtan FN, ex RE ex GRECE 28 employé supérieur cadres supérieurs catholique NP/ païen IdF 1991 en dehors 1986 Stéphane FN, ex RE 26 rédacteur/nègre supérieur cadres supérieurs catholique NP IdF 1988 refus vers 1985 Marc FN, TP, ex FNJ, RE, JC 28 employé supérieur ouvriers païen IdF 1987 centre-hors 1984 Paul AF 35 journaliste supérieur employés catholique P??? IdF -- 7 vers 1976 Julie FN, ex RE 32 employée supérieur cadres supérieurs catholique NP IdF 1989 6 1989 Guillaume FN, GRECE 34 employé supérieur cadres supérieurs païen IdF 1988 au-dessus vers 1980 Nicolas FN, TP, ex PFN, JC 23 chômeur secondaire ouvriers païen IdF 1996 centré en dehors 1990 Christophe FN, RPR 26 cadre moyen supérieur petits entrepreneurs catholique P 59 1993 en dehors à droite vers 1988 Laurent FNJ 22 étudiant supérieur petits entrepreneurs catholique NP 83 1993 7 1993 Yvonne FN, FF 60 assistante (du mari) en retraite supérieur cadres supérieurs catholique P 83 1992 G et D 1992 François FNJ, PNFE 27 employé secondaire DASS catholique NP 83 1995 en dehors à gauche 1995 Marie-Jeanne FN, ex UDF 61 pré-retraitée, commerçante supérieur employés catholique TRAD 83 1989 7 1989 Odette FN 62 pré-retraitée, employée primaire employés catholique NP 83 1987 7 1987 Simone FN, ex NAR 53 secrétaire Certificat d’études ouvriers catholique NP IdF 1993 NR 1993 Blanche FNJ 22 ouvrière secondaire ouvriers catholique NP 83 1995 NDNG???? 1995 Olivier FNJ, DPS 22 ouvrier secondaire commerçants catholique NP 83 1994 NDNG 1989 Enguerrand FNJ, ex MPF, PR 28 VRP supérieur fonctionnaires catholique TRAD 83 1994 hors, au-dessus 1992 Amélie FNJ, ex AF 25 étudiante supérieur cadres supérieurs catholique TRAD 83 1995 hors, au-dessus 1990 * Échelle en 7 positions. Lionel FNJ, Skined 22 lycéen technique secondaire employés «sataniste» 83 1996 NRrrrrr vers 1993 Robert FN, DPS, ex OAS, ARLP 51 chauffeur secondaire ouvriers catholique NP 83 1975 7 1964 Philippe FNJ, ex AF 22 étudiant supérieur propriétaires ter riens catholique TRAD 83 1992 7/hors vers 1986 Thérèse FN 50 secrétaire mari Certificat d’études entrepreneurs catholique NP 59 1995 NR 1995 Jean-Pierre FN, ex RPR, UDR, UJP 46 chômeur/employé commercial supérieur agriculteurs exploi tants catholique P 59 1988 6 1968 Blaise FN 24 étudiant supérieur cadres supérieurs catholique NP/ païen 59 1989 hors, centré 1992 Baudoin FN 54 médecin supérieur commerçants catholique NP 59 1986 hors, centré 1964 Michel FN, JN, ex OAS-GRECE 58 préretraité, commerçant supérieur employés païen 83 1972 refus 1956 Jacques FN, FAC, CNR, ex OAS, CFTC 65 fonctionnaire cat. B, retraité Primaire ouvriers catholique NP 83 1974 5 1962 Jacqueline FN, MEN 56 fonctionnaire, cat. A supérieur fonctionnaires catholique NP IdF 1989 au-delà de 7 1989 Laure FN, RE 18 lycéenne lycée cadres supérieurs catholique TP IDF 1997 6 1993 Francine FN 53 fonctionnaire cat. B secondaire employés catholique NP IdF 1994 NDNG 1994 Bertrand FN 32 cadre supérieur supérieur cadres supérieurs catholique TP IdF 1986 6 1981 Désiré non adhérent 35 journaliste, chômeur supérieur diplomates sans religion 83 - NR 1985 r. NP : non pratiquant. rr. TRAD : traditionaliste. rrr. P : pratiquant. rrrr. NDNG : ni droite ni gauche. rrrrr. NR : non réponse.

En raison des variations de disponibilité caractérisant les cycles de vie, un grand nombre de militants sont recrutés parmi les jeunes, avant qu’ils aient fondé une famille, et parmi les retraités. Le clivage fondé sur l’âge des militants est encore accentué par l’irrégularité du recrutement dans le temps et les effets de génération. Ceci se traduit notamment par une évolution du positionnement politique des nouvelles générations relativement aux plus anciennes, reflétée par le refus des jeunes de considérer la division gauche/droite comme pertinente pour juger de leur positionnement politique. La comparaison du positionnement sur une échelle gauche-droite des électeurs du FN, des cadres et des militants présentée tableau 4, souligne ce déplacement vers l’adoption d’un placement « ni de gauche, ni de droite ». Plus de la moitié des militants de notre échantillon refuse de se placer sur l’échelle contre seulement 5 % des délégués au Congrès de 1990. Quant aux électeurs du FN, entre 1995 et 1997 la proportion de ceux qui se définissent explicitement comme « ni de gauche ni de droite » de préférence à « plutôt de gauche » ou « plutôt de droite », leur proportion est passée en deux ans de 25 à 34 %. Et si l’on tient compte de l’âge la progression est spectaculaire : les « ni gauche ni droite » passent de 28 à 40 % chez les moins de 40 ans (contre 22 à 29 % chez les plus âgés).

Tableau 4
Autopositionnement sur une échelle gauche/droite en 7 positions ou autodéfinition à droite ou à gauche, des cadres, électeurs et militants
IMGIMGPositions sur l’échelle gauche/droit...IMGIMF
Positions sur l’échelle gauche/droite 1 2 3 4 5 6 7 Ni droite ni gauche Refus Délégués congrès de Nice, 1990 (N = 1002)r 0% 0,1% 0,1% 3,9% 15,1% 59,6% 16,7% * 4,6% Militants de l’échantillon (N = 36) 1 0 0 0 1 7 8 17 2 Électeurs FN, 1995rr(N = 435) 3,0% 4,1% 9,7% 27,6% 17,9% 21,1% 15,2% * 1,4% Se définissent plutôt comme de De gauche De droite Ni gauche ni droite Électeurs FN, 1995 (N = 435) 19% 53% 25% 3% Électeurs FN, 1997rrr(N = 194) 16% 50% 34% 0% r Sondage Sofres cité. rr Ceux qui ont déclaré avoir voté Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle, enquête CEVIPOF 1995. rrr Ceux qui ont déclaré avoir choisi le FN au premier tour des élections législatives, enquête CEVIPOF 1997.

Pour ces raisons il nous a paru judicieux d’isoler dans l’échantillon trois cas représentatifs de la génération récente, arrivée après 1988 avec les succès du FN, la génération la plus directement en prise avec le contexte contemporain, celle dont l’importance permet de mesurer le potentiel d’entretien et de maintien des réseaux d’extrême droite dans l’avenir. L’attitude de ces trois militants vis-à-vis du système partisan et de la division gauche/droite est caractéristique de celle de l’ensemble des jeunes : aucun des trois ne se sent représenté dans le système politique actuel, et bien qu’ils sachent tous ce que sont la droite et la gauche, ils refusent de s’inscrire dans la division gauche/droite : leur combat se situe au dessus et englobe le tout. À travers ces trois cas est représenté également un clivage majeur partageant le FN entre, d’un côté, les individus issus des classes populaires et, de l’autre, ceux issus des milieux bourgeois. Leur histoire permet enfin de répondre aux hypothèses faites sur les types de carrières relativement au poids de la socialisation politique, des contextes et des événements traversés, et enfin du rôle des éléments affectifs et sociaux attachés à l’appartenance au groupe.
 
L’héritage, la rupture et la politisation : trois carrières modèles
 
 
Philippe, Marc et Blanche [20], les trois militants dont nous présentons la trajectoire, appartiennent à la même génération : ils sont nés entre 1970 et 1975, ils militent dans les organisations de jeunesse (FNJ, ou MNJ [21] après 1999, et RE [22]) dans lesquelles ils sont rentrés respectivement en 1992, 1987 et 1995. Leur trajectoire s’inscrit donc dans le même contexte historique, politique et social global : mais l’ont-ils vécu de la même manière ? Quoique aboutissant au même endroit, leur carrière suivent des modèles radicalement différents : celle de Blanche correspond à une politisation, celle de Marc à une rupture avec l’univers familial, et celle de Philippe au contraire à une continuité parfaite avec ce même univers.
Dans le tableau 5 sont présentés de manière synthétique les éléments constitutifs des carrières de ces militants : dans la colonne 1 se trouvent les étapes du parcours, dans la colonne 2 les éléments déterminants du contexte et dans la colonne 3 leurs propres justifications et explications.

Tableau 5
Philippe, Blanche et Marc : leur parcours, leur contexte et leurs justifications
IMGIMGPhilippe	Itinéraire	Déterminants/ co...IMGIMF
Philippe Itinéraire Déterminants/ contexte de socialisation Interprétations des étapes *Né en 1974 en milieu rural *sexe masculin *Cadet d’une famille nombreuse *Éducation autoritaire et élitiste «C’est complexant» *Enfant de cœur au sein de l’Église lefebvriste, passe par tous les rites catholiques *Famille d’aristocrates, noblesse d’Ancien Régime *Père: exploitant agricole retraité *Famille catholique, mère responsable du catéchisme «traditionaliste» «Tout l’apport de mes aïeux je suis obligé d’être à la hauteur, c’est quelquefois difficile» «On ne peut pas faire n’importe quoi quand on est catholique; on n’a pas les mêmes devoirs sur terre» *Fréquente l’école privée catholique «J’ai une obligation de diffuser toute ma religion». *Change d’école en 1984: entre au lycée public et laïc «Je suis très sceptique, très pessimiste, je m’ remets en cause tout le temps, j’ai des doutes sur ce que je fais» *1984-1985: débute le militantisme *Milite et adhère dans toute sorte d’associations catholiques traditionnalistes *Attributs royalistes légitimistes et pétainiste (ancêtres, parents, oncle, tante, frères) *Grand-père participe au gouvernement de Vichy «C’est une continuité énorme. J’essaie de la faire mienne» «Si je réussis pas je vais être complètement rejeté, dans ma famille» «C’est un devoir, tout ça ne m’amuse pas» *1992: s’encarte au FN *Animation du FNJ local *Attributs militants (parents et frères) «Je me sens chevalier: le fait de ne pas être dans la tendance, de refuser le moment; c’est dur, il faut se battre» *Oncle tué par la Résistance en 1944 «Aujourd’hui la perversion est pire qu’en 1940: on peut se raccrocher à personne. Tout le monde a été bercé par les idées de 1936 et de 1968» *1995: début des études à l’Université. Entre au RE *1997: poursuite des études *Révolution/changement des régimes politiques (histoire) *Le système actuel est démocratique «L’aspect populaire c’est dur, j’aime mieux discuter avec des gens qui ont beau coup de fondement/c’est gênant pour eux parce qu’ils sentent bien qu’on n’est pas de la même classe sociale» *1999: suit Bruno Mégret et adhère au MNR *1999: fonde le MNJ local Blanche Itinéraire Déterminants/contexte de socialisation Interprétation des étapes *Née en 1975 en milieu urbain *Sexe féminin «Les filles on nous traite comme des êtres fragiles (j’en ai marre)» *Famille monoparentale; un demi-frère très jeune *Attributs ouvriers (mère) *Problèmes d’insécurité économique (mère au chômage) *Passe par les rites catholiques *Attributs catholiques (mère et grand-mère) *Orientation vers une classe de BEP/CAP *1995: obtient un bac professionnel secrétariat *Socialisation apolitique (mère s’abstient souvent) «Avant j’étais très réservée, j’avais pas de copains, j’étais très renfermée, avec un peu des doutes sur moi» «Je prends le boulot que je trouve!» *1995-1997: alterne chômage et petits boulots *Crise de l’emploi salarié des peu diplômés *1995: rencontre Olivier, militant FNJ «Quand on est ensemble on est bien, on a les mêmes idées, on est pareil, ça réconforte» *1995: milite pour la campagne avec le FNJ «Maintenant je sais où je veux aller et ce que je veux faire pour y aller» *1996: inscription sur les listes électorales (21 ans) *1997: employée à mi-temps comme femme de ser vice *1997: responsabilité du secrétariat du FNJ local. «Je suis la patronne, je dépends que de moi, je peux me rebeller si je veux, c’est bien!» *1999: mariage avec Olivier Marc Itinéraire Déterminants/ contexte de socialisation Interprétations des étapes *Né en 1970 en milieu rural *Génération de la «rupture économique» *Vit en milieu rural avec ses grands-parents *Participe aux veillées militantes et aux manifesta tions (1erMai) *Sexe masculin *Fils unique *Famille insérée dans l’organisation agricole *Attributs ouvriers (grand-parents et parents) *Attributs communistes (grands-pères) *Attributs d’extrême gauche (parents votent pour l’extrême gauche au moins jusqu’en 1981) *Attributs militants (grands-parents) «Le PC correspondait à un besoin de dignité, de justice sociale, l’amour de la terre et des traditions, ils défendaient un peu ça aussi» «C’est eux qui m’ont donné un mélange de tout ça, la terre, la justice sociale et même le refus de la modernité» «Je me souviens avec mes grands-parents des soirs où on rêvait du Grand soir, et où ils se racontaient les vieilles grèves: j’ai plus l’âme d’un révolution naire que d’un politique» *1983: déménage avec ses parents et s’installe dans une cité HLM de banlieue parisienne. *Confronté à l’organisation urbaine *Confronté au monde des bandes, à une «esthétique» de la violence *Les possibilités d’occupation sont peu nombreuses: «J’avais des problèmes d’identité» «Un terrain qui me convenait parce que je sortais d’une banlieue ouvrière, je retournais dans une autre où c’était encore pire» «Je voulais parler au même électorat que les gens du PC, c’est les gens du peuple qui m’intéressent» «Il n’y a pas grand chose à faire, on s’ennuie» *Passage par la JC jusque 14-15 ans *Confronté au PC urbain «Le PC à la campagne, c’était pas la même chose qu’en ville, ici c’est les gros bataillons en ordre serré, à la campagne c’est plutôt la tradition, la réunion de section, ça se passe au bistrot, c’est moins sérieux qu’ici, c’est plus sympa» *À partir de 1986, va à la permanence du FN, assiste aux meetings et aux défilés du 1ermai «Le FN commençait à faire parler de lui, il y avait ce besoin de justice sociale, Le Pen parlait des pauvres en des termes aussi émouvants que finalement le PC, il y avait ce souci d’identité» *Rencontre des anciens militants de Jeune Nation «C’est des gens du PC desquels je me sens proche» «Je suis nationaliste révolutionnaire» *89: inscrit en Deug à l’Université, sort en 1993, sans avoir obtenu sa Licence *Crise économique aggravée, notamment pour les jeunes diplômés: risque de chômage *Milite au GUD et au RE (à la fac) *Pratique un militantisme violent, se bât notam ment avec les militants Unef-id *Jeu démocratique: le mouvement doit s’y soumettre «À la longue on a quand même une mentalité de réprouvés» *Responsable de section FNJ de son quartier *Candidat à diverses élections *1993/1994: service militaire *1995: prise de responsabilités au FN local *Trouve un emploi dans une société de production *Se marie avec une militante FN *Adhère à Terre et Peuples et se dit païen «Un militant a besoin d’une flamme, d’une mystique» *1999: suit Bruno Mégret et adhère au MNR *Évolution du contexte politique

La continuité
Philippe : une carrière soumise à la concurrence entre tradition familiale, contexte contemporain et destinée individuelle
Philippe est étudiant, il est né en 1974 dans une petite ville du centre de la France, dans une famille d’aristocrates, encore propriétaires terriens. Son histoire peut sembler la plus naturelle lorsqu’on veut expliquer un engagement au FN : c’est une histoire de continuité et de filiation familiale à l’extrême droite, parfaite. Il la décrit ainsi :
« C’est le Front national qu’est venu à moi, c’est pas moi qui suis allé au Front national, je suis dedans// À la maison on parle de politique un peu toute la journée, quand on regarde les informations, on lit le Figaro, on commente, à table bien évidemment parce que c’est là qu’on se réunit, la politique c’est le quotidien, c’est le quotidien de la famille.// Tous mes aïeux ont eu des fonctions politiques de tout temps, sous l’Ancien Régime ils étaient déjà conseillers du Roi // ça a commencé surtout avec Henri IV (…) on a eu quelques problèmes bien évidemment au moment de la Révolution française c’est pour ça qu’on est parti à New York et après on est revenus en temps utile, donc Louis XVIII, Charles X, encore conseillers du roi, et au moment de Louis-Philippe on n’a pas voulu prêter serment à un traître, à un usurpateur, (…) et depuis ce temps-là ’y a ma famille qui a acheté une charge de notaire qu’elle a fait grandir (…) Donc ils ont été obligés maintenant d’être des gardes-notes qui n’ont plus d’importance dans l’État (…) Mais ’y a quand même un suivi politique, on s’est toujours engagé à la tête de l’État //
Mon grand-père a été maire de notre ville, il a été rappelé par Pétain alors qu’il avait lâché le flambeau (…) il était bien évidemment engagé à droite (…) mon père est président du syndicat X, et les propriétaires sont rarement de gauche (…) il a bien évidemment milité pour Tixier-Vignancour, il a fait des actions pour l’OAS au moment de l’Algérie française (…) et puis il a fait un militantisme assez conséquent au moment de la guerre puisqu’il avait 15 ans (…) Mon frère aîné F. était secrétaire FNJ. Mon frère E. est tout à fait FN, même s’il milite moins, tout le monde est Front national dans la famille, ma famille proche, comme ma famille éloignée (…) mon troisième frère a fait beaucoup de militantisme au MJCF et au RE (…) Après ’y a moi, voilà ! // c’est une continuité énorme. J’essaie de la faire mienne. »
Dans la famille de Philippe tous sont fermement engagés à droite, ses frères sont tous membres du FN, ses parents et grands-parents ont été militants pétainistes pour certains, activistes de l’Action française pour d’autres. L’exemplarité de ce cas n’en demeure pas moins exceptionnelle : parmi les militants que nous avons rencontrés, nombreux sont les cas de continuité politique entre parents et enfants, mais la plupart ont un aspect tiède comparé à celui-ci. Seuls Guillaume, Amélie, Laure, Odette et Marie-Jeanne s’inscrivent dans une telle continuité familiale impliquant deux, voire trois générations. Les autres militants socialisés à droite ont rarement des parents appartenant aux groupes d’extrême droite de l’époque. Ceci n’est pas nécessairement dû d’ailleurs à la radicalisation des enfants par rapport aux parents, mais simplement à une évolution du contexte et de la sensibilité politique en général. En fait, même dans les cas de continuité familiale, la dynamique contextuelle et historique est primordiale ; le cas de Philippe montre que le lien entre la socialisation familiale et l’engagement politique ne se réalise pas de manière linéaire, contrairement à ce que l’homogénéité de certaines filiations pourrait laisser croire. Tel qu’on l’observe dans la reconstruction de son itinéraire (colonnes 1 et 2, tableau 5), pour Philippe « faire de la politique » et s’engager au FN s’inscrivent parfaitement dans la tradition familiale et ne devraient constituer a priori qu’une perpétuation d’habitus incorporés. En tant qu’individu et que militant, il n’est qu’un chaînon au milieu d’une longue lignée contraignante d’acteurs politiques tous engagés dans la même direction. Mais l’évolution du contexte historique, l’inscription de Philippe dans ce contexte et ses capacités propres, font qu’il ne peut pas exactement être et faire comme ses parents. Le contexte dans lequel il doit réaliser son rôle conditionne son action, et les événements passés de sa propre biographie en modifient l’aboutissement.
La politique s’est imposée à ce militant par le « milieu » : ses parents et grands-parents ont toujours eu des responsabilités politiques et la politique occupe le quotidien familial (discussions lors des repas, « sorties »). Le camp lui aussi s’est imposé : le seul légitime – celui occupé par tous les parents – est celui de la tradition, de la France d’Ancien Régime, refusant les valeurs modernes et la démocratie. Ici la trajectoire se forme sous le signe de l’évidence, la reproduction de la lignée après les pères devant être assurée par les fils, dont Philippe. Mais l’attention au contexte montre que les origines ne sont pas seules à peser sur la destinée : les fils ne sont pas des clones des pères parce que le contexte historique change ; leurs actions n’ont plus la même signification, ni subjective ni objective. La Révolution a constitué une première rupture et a éloigné la « famille » du pouvoir, l’avènement de Louis-Philippe, la deuxième guerre mondiale ensuite – et surtout le front populaire – marquent les autres ruptures. Après la défaite du pétainisme, il n’est plus possible pour les membres de « la famille » d’occuper des responsabilités étatiques, ils s’engagent donc dans les partis les plus hors système, à droite, les plus conformes aux valeurs traditionnelles. On voit ici apparaître une première difficulté dans la continuité : la filiation contraint mais ne fournit pas les outils de son incorporation face aux variations historiques. La temporalité façonne la trajectoire également en tant que grille de lecture, à travers l’histoire familiale elle pose les catégories d’analyse du monde contemporain et confère son rôle à Philippe. Les événements « dramatiques » advenus aux membres de sa famille pendant la seconde guerre mondiale (« l’assassinat » d’un oncle par la Résistance, l’engagement auprès du maréchal Pétain d’un grand-père) le positionnent dans le présent, faisant de l’opposition résistants/collaborateurs un instrument d’analyse toujours pertinent dans le monde contemporain, bien qu’il n’ait pas vécu cette guerre personnellement. La force prise par les conflits historiques au sein d’une famille en raison de la position particulière d’un ou de plusieurs de ses membres, conditionne d’ailleurs l’intensité avec laquelle les représentations et le sentiment d’appartenance à un groupe social spécifique sont transmises aux enfants. Comme Philippe relativement au conflit résistants/collaborateurs, Marie-Jeanne, une autre militante interrogée, garde en référence pour sa lecture du monde les oppositions entre les « juifs et les autres », entre le « bas peuple et les aristocrates », issues des prises de positions véhémentes de sa grand-mère contre le capitaine Dreyfus et contre Zola, considéré comme le « traître, vilain défenseur du bas peuple », alors qu’elle même n’a pas vécu l’époque.
Ces histoires montrent que l’engagement même né dans la continuité, se construit dans une interaction marquée par le temps à double titre : c’est l’interprétation de l’histoire apprise d’expériences relatées par les parents ou vécues par soi-même, qui permet de juger du présent, de « choisir son camp », et qui impose un rôle à tenir, et c’est la configuration du présent hostile ou favorable qui conduit à moduler son engagement. Cela n’a absolument pas le même sens de commencer une carrière politique au Front national en 1985, dans une France républicaine, dans un contexte de rejet massif de l’extrême droite après les catastrophes liées à l’avènement du fascisme et du nazisme, que de l’entamer dans les années 1930 comme le père de Philippe, dans des mouvements ne participant certes pas au pouvoir, mais relativement admis sur la scène politique, ou encore plus nettement dans un mouvement pétainiste sous la France vichyste. Ce type de carrière n’a rien à voir non plus avec celles de membres de la noblesse participant aux cercles du pouvoir monarchique ou ayant une place au sommet de l’organisation féodale dans la France d’Ancien Régime, et que Philippe désigne comme origines contraignantes de sa filiation (le premier « ancêtre engagé pour la France » cité par Philippe l’aurait été auprès d’Henri IV !). Selon la période, être de droite monarchiste signifie appartenir au pouvoir ou y être au contraire radicalement opposé, idem vis-à-vis du système politique. De même, comment être catholique « comme ses parents » après la réforme de l’Église, alors que les représentants de cette nouvelle Église refusent même de servir de refuge aux catholiques tels que Philippe – il a été renvoyé de l’école des frères maristes, pour désaccord religieux entre sa mère et les prêtres tel qu’il l’explique ci-après ?
« On s’est fait virer du lycée privé [mariste] [parce que] nous étions vus comme des bourgeois rétrogrades, on est les châtelains du coin, on est des aristos et les curés ils aiment pas ça (…) donc je suis allé dans un lycée public, j’ai tout de suite été connu comme Front national puisque mon frère F. qui militait déjà depuis longtemps, il était en terminale [avec] la parfaite dégaine d’homme bien de droite, et j’arrivais en 6e tout de suite catégorié par les professeurs et aussi par les élèves. Donc difficile à vivre, mais c’est une très bonne école// ce qui est le plus difficile d’un point de vue idéologique, c’est d’être dans un milieu conciliaire, c’est-à-dire c’est des gens qui sont proches de nous mais qui sont pas comme nous. Et du coup on est appelés à devenir un peu comme eux, (…) on est proches, on peut adhérer à leurs idées, ça c’est mauvais. Le fait d’être dans un lycée public avec des gens qui n’avaient pas du tout mes idées, ils m’étaient complètement opposés, donc y a un argumentaire qui se crée, et je ne peux pas adhérer à leurs idées// C’est difficile à vivre, oui, heureusement que je m’intéressais à la politique, parce que la politique s’est d’abord intéressée à moi ! »
Philippe présente la trajectoire de continuité la plus longue de l’échantillon, et donc la plus parfaite et paradoxalement la plus difficile à réaliser. Cette continuité requiert un investissement singulier de l’individu : c’est lui qui crée sa destinée, l’adapte, même si les frontières ou plutôt des principes généraux le contraignent. Plus la mémoire est longue, plus la création est difficile car la superposition des événements rétrécit peu à peu l’espace d’engagement, affaiblit la cohérence des structures de représentations dans le monde « réel » ou légitime et amoindrit les possibilités de valorisation de soi par ce type d’engagement. Deux échelles temporelles se chevauchent – celle de l’individu socialisé, et celle du collectif –, qui n’ont ni le même rythme ni la même orientation. Construire la continuité, contre le présent mais aussi dans le présent, devient presque une tâche impossible : un va-et-vient entre exigences contradictoires, qui ne peut se départir des stigmates du temps, temps à la fois porteur des principes et source de leur perversion.
L’engagement est soumis à la destinée sociale et aux exigences affectives
Pourquoi Philippe, monarchiste, fermement opposé au système démocratique, élitiste, a-t-il opté pour un parti populaire, participant aux élections ? Pourquoi, face à tous ces obstacles, n’a-t-il pas opté pour l’indifférence passive ou pour un engagement qu’il décrit comme plus « idéaliste », c’est-à-dire centré essentiellement sur la réflexion plutôt que sur l’activité politique, et ne se donnant pas les moyens de la conquête du pouvoir : comme à l’Action Française des années 1980 – où il est passé brièvement –, où l’activité se limite aux séminaires de réflexion et à la vente hebdomadaire du journal ? D’autres militants (Guillaume et Michel) ont ce même dilemme : alors qu’ils trouvent dans le GRECE un lieu exceptionnel où alimenter leur réflexion idéologique, ils ne peuvent s’en contenter sur le long terme. Pour ces militants, « passer à l’action » est un « devoir ». Pourquoi ? Les éléments significatifs de la socialisation et de la trajectoire n’appartiennent pas qu’à son contenu : les modalités de la socialisation et notamment les conditions d’interdépendance dans et par lesquelles elle prend forme sont fondamentales. Pour Philippe, la position occupée dans la société est essentielle car elle conditionne aussi sa place dans la famille. Celle-ci se structure autour de représentations d’une droite monarchiste, mais surtout comme élément supérieur d’une hiérarchie sociale : Philippe doit « tenir le rang » faute d’être exclu du clan. Le « devoir d’engagement » s’explique par l’interdépendance relationnelle dans laquelle est inscrit Philippe : c’est une contrainte affective et sociale. L’exigence de maintien hiérarchique passe même avant la lutte pour les valeurs. Pour préserver la position sociale du clan, sa « valeur » et donc sa pérennité, les membres de la famille sont prêts à bien des compromissions : puisqu’en 1990 les critères d’excellence socialement reconnus sont ceux de l’école républicaine, la hiérarchie sociale se confond avec celle de la République et la famille quoique farouchement antirépublicaine, se soumet à cet ordre ! Or Philippe échoue à gravir l’échelle du prestige républicain (il « rate » les Grandes Écoles), le FN lui sert donc de lieu où construire une carrière parallèle et alternative, permettant de concilier au mieux exigences familiales et parcours propre. En tant qu’étudiant et que militant très bien formé à la prise de parole et au débat idéologique grâce à son passage par l’AF et à l’apprentissage familial, Philippe bénéficie en effet d’un statut privilégié au FN et peut concevoir l’espoir d’y occuper un jour une position de responsable. Il y côtoie également des personnalités et des intellectuels qu’il ne pourrait croiser ailleurs. Militer dans un parti orienté vers le pouvoir plutôt que dans une structure « idéaliste » a plus de chances à terme de satisfaire finalement les normes familiales, même si, dans un premier temps, ce type d’engagement est mal accepté.
« [Au FN] j’ai aimé d’abord voir des gens, discuter avec eux. (…) Chez moi comme j’étais un peu petit j’avais 15-16 ans au début et puis même jusqu’à 20 ans, ’y a mes parents qui m’ disaient “Mais la politique c’est pas fait pour les gamins, c’est ridicule ce que tu dis”, c’est-à-dire que les enfants chez moi n’ont pas du tout le droit de parler et de diffuser des idées qui les dépasseraient. (…) C’est complexant // [on] ne peut pas avoir tout compris à la politique en ayant 18 ans, c’est vrai, mais on peut être aussi dans le vrai alors qu’on n’a pas tout compris.//
Mon grand-père maternel [comme] mes parents refusent un petit peu notre militantisme, ils m’ont jamais donné aucun compliment (…) au contraire (…) c’est pas facile à vivre, on est engueulés systématiquement à la maison (…) parce qu’ils veulent que je réussisse dans mes études, et mon grand-père, le fait que j’ai pas eu mention très bien au bac bouh là là ! Parce qu’ils sont très élitistes. Moi ma vie était toute tracée, c’est Bac C mention très bien, maths-sup, Polytechnique ou j’ sais pas, Centrale, en dehors de ça point de salut ! Alors c’est gênant parce qu’on fait tout le temps moins qu’ils n’attendent. (…) Mon grand-père a été éduqué comme ça, travailler, travailler, travailler. En plus il était brillant (…) il a pas du tout la même vision que moi, et pourtant on est très proche puisque il s’est bien engagé aux chantiers de jeunesse, il a bien été avec Pétain, c’est pas moi qui l’ait été. (silence). Enfin bon c’est ça, y a un rejet du militantisme, mon frère F. s’est fait casser ! ».
L’engagement est pour Philippe un modèle d’ascension sociale quasi subversif et également plus palpitant que celui proposé par les parents et la République. Ici, les motivations d’engagement ne résident pas uniquement dans la filiation politique : le contexte relationnel et la capacité politique du FN expliquent aussi les trajectoires, comme nous le constaterons également pour Blanche.
La rupture
Marc : une carrière de déraciné, en rupture avec la socialisation première
Marc est né en 1970 en milieu rural dans la région parisienne, de parents ouvriers. Il est titulaire d’un DEUG et occupe un poste de manutentionnaire dans une petite entreprise. Son histoire part du pôle opposé à celle de Philippe et représente celle qui paraît la plus étonnante lorsqu’on veut expliquer un engagement au FN : après une socialisation à gauche très marquée, en milieu communiste, après un bref passage par les Jeunesses communistes, Marc s’est engagé au FN.
« Jusqu’à l’âge de 14-15 ans j’ai eu des opinions de gauche, j’ai même traîné un petit peu avec les gens de la JC, j’aurais même pu à un moment donné franchir le pas, mais il y avait quelque chose qui me retenait chez eux (…) je crois un peu qu’ils portaient leur soutien à l’URSS depuis 70 ans (…) la justice sociale, l’amour de la terre, l’amour des traditions, ils défendaient ça aussi, (…) c’est eux qui m’ont donné un mélange de tout ça (…) mais il y avait un appel irraisonné qui me disait “non n’y va pas !” (…) // À 14-15 ans je me cherchais un peu, puis subitement j’ai eu envie un jour d’embrasser la carrière militaire, j’avais lu un livre (…) qui défendait les valeurs de la camaraderie, l’honneur, la fidélité, l’esprit de sacrifice, de dévouement, et tout ça, quand on a 15 ans, 16 ans, c’est des mots qui marquent un peu le cœur, on a envie d’aller plus loin (…) Et puis je me suis rendu compte, finalement, je vivais dans une cité HLM, j’avais des problèmes, quelques problèmes d’identité (…) le Front à l’époque commençait un petit peu à faire parler de lui, il me semblait d’abord le parti le plus militariste (…) il y avait ce besoin de justice sociale (…) il y avait ce souci d’identité, donc je me suis rapproché d’eux. (…) // Quand j’ai fait mon service, je me suis rendu compte que c’était pas l’armée idéale, c’était pas l’armée dont je rêvais, dont j’avais vu les livres… (…) j’ai été déçu donc je suis revenu dans le civil. J’étais déjà fiancé, j’aurais pas été fiancé, j’y serais peut-être resté, peut-être que je serais allé dans la Légion étrangère (…) et puis j’étais déjà militant, je me suis dit finalement pour défendre mes idées, le civil c’est beaucoup plus utile disons que l’armée. Dans l’armée, on a beau avoir des convictions, on est obligé de la fermer, donc dans le civil c’est pas mal ! (…) // si j’avais pas basculé dans ce camp là [celui du FN], dans le milieu où j’étais j’aurais peut-être même pu verser dans la petite délinquance, ils m’ont rattrapé à temps quoi ! Je pense que c’est arrivé au bon moment, quand on a 14-15 ans on se cherche, on cherche une identité et ils m’ont attrapé au bon moment, attrapé entre guillemets parce que c’est moi qui ai tapé à la porte ! (…) // Avec les communistes après ça a été dur, c’est aussi ça le jeu politique, ça consiste à, on a choisi notre camp ».
Ce type de trajectoire est relativement rare : il ne concerne que cinq cas dans l’échantillon si l’on considère la socialisation à gauche, communiste ou socialiste, deux cas si l’on considère le passage du militant lui-même par un groupe de gauche. Le FN est un parti clairement ancré à l’extrême droite comme l’atteste le positionnement des militants sur l’échelle gauche/droite [23]. Le cas de Marc n’est pas isolé – la socialisation de Simone [24] est tout à fait similaire – mais il est exceptionnellement radical. Et à ce titre justement il nous éclaire aussi sur des processus de rupture moindres résultant du passage d’un ancrage dans la droite gaulliste vers le FN, cas assez fréquent dans le Nord.
Analysé objectivement le parcours de Marc est celui d’une rupture. En n’observant que les étapes datées de l’itinéraire (colonnes 1 et 2, tableau 5) on pourrait imaginer que cette rupture l’oppose de façon conflictuelle à sa famille. On ne pourrait expliquer autrement ce passage de l’extrême gauche à l’extrême droite, si ce n’est en faisant des hypothèses sur les évolutions du contexte économique et social, sur les changements de la vie en banlieue ou encore concernant un rejet des valeurs familiales après une crise d’adolescence. En recherchant dans l’entretien à la fois les éléments de contexte de la trajectoire (colonne 2) et les justifications et interprétations données par le militant lui-même (colonne 3), nous trouvons cependant une autre signification à sa réorientation. Pour comprendre le cheminement de Marc, l’important n’est pas tant de savoir que son grand-père était communiste et qu’aujourd’hui, après son adhésion aux Jeunesses communistes, il est militant au FN, mais de déceler comment s’opère le passage, quel est le sens pour Marc de sa socialisation communiste puis de son engagement au FN et comment sont reliés passé et présent. Déjà la socialisation politique de Marc s’est déroulée dans un contexte différent du milieu communiste et ouvrier majoritaire associé à une sous-culture communiste anticonfessionnelle [25]. Les grands-parents qui ont élevé Marc n’étaient pas des ouvriers d’industrie, mais des ouvriers agricoles : ils n’étaient pas salariés, mais sorte de tâcherons totalement soumis au propriétaire agricole qui employait selon les besoins ; ils n’appartenaient donc pas au groupe des salariés d’industrie, ni à leur réseau. Ils vivaient en milieu rural et ils étaient catholiques. Certes ils étaient communistes, mais prolétaires isolés des groupes organisés, ruraux et catholiques : ils ont donc transmis une sous-culture rurale spécifique, différente de celle des communistes salariés d’industrie, une culture dans laquelle la lutte contre les inégalités et les injustices sociales est centrale – cela s’explique pratiquement par l’extrême pauvreté de ces paysans et par la précarité de leur situation –, une culture de révolte aussi mais relativement étrangère à celle des bataillons salariés de l’industrie et en tous les cas se transmettant hors du contexte urbain industriel. Cette socialisation communiste est donc liée à un enracinement particulier, le communisme rural, c’est en ce sens que l’on peut comprendre la manière dont Marc la relie à son « amour de la terre et des traditions ». Pour lui, l’appartenance communiste est liée à la vie en milieu rural – c’est là qu’il l’a apprise –, elle perd donc toute sa pertinence lorsque le contexte change. Pour comprendre la carrière de Marc, l’attention portée à la socialisation religieuse et au mode de vie rural, est aussi importante que la mention de l’héritage communiste. Le cas de Simone montre une autre forme d’interaction et peut-être de concurrence entre différentes sources de socialisation : elle est aussi socialisée dans un milieu d’ouvriers militants communistes mais qui sont aussi profondément catholiques, et, en tant qu’immigrés récents ayant reçu la nationalité française après l’enrolement du père dans l’armée, sont aussi extrêmement patriotes et nationalistes. Ainsi la construction d’une carrière politique n’est pas seulement fondée sur des éléments politiques : ces derniers entrent bien souvent en relation, voire en concurrence avec d’autres facteurs de socialisation non politiques mais tout aussi pertinents. La mise en valeur de ces éléments permet de mieux comprendre l’attrait de Marc pour les discours du FN, lorsque une fois décontextualisé, « déraciné », il entend dans le même temps glorifier les « racines » et les conquêtes sociales. L’idée d’« enracinement » n’était sans doute pas intégrée à l’idéologie revendiquée et pertinente pour Marc et ses grands-parents vivant à la campagne : c’est une reconstruction rétrospective et nostalgique d’une manière de vivre quasi communautaire, devenue idéologiquement pertinente grâce aux discours du FN, fonctionnant uniquement comme un mythe face à un changement de contexte de vie. Là se trouve le sens du passage du PC au FN. Pourquoi Marc a-t-il quitté le PC ? Non parce qu’il a rompu sur le fond avec ses anciennes attaches, mais parce que dans « sa » cité il a le sentiment d’être « déraciné » –comme le lui explique le FN –, il se sent mal, perdu dans l’anonymat, parce qu’il ne retrouve pas ce côté chaleureux du monde rural. Et il n’a retrouvé dans les « gros bataillons » communistes de la « cité » – le communisme est la seule chose du lieu qui, au départ, lui est familière –, ni la convivialité des petits groupes de campagne ni la chaleur dont il avait besoin ni surtout les représentations qu’on lui avait transmises. Il est donc parti ailleurs. Au FN, qui non seulement montrait sa préoccupation pour les « petits » et pour la justice sociale, mais aussi semblait comprendre ce « déracinement » dont il se sentait victime. Du PC au FN, le lien se fait par décontextualisation, par la quête de l’individu lui-même et par la stratégie de récupération du FN. Le lien entre une modification de l’environnement et un passage au FN est un autre élément que l’on retrouve fréquemment chez d’autres militants. Ce changement est provoqué dans certains cas par un déménagement lors d’un départ à la retraite (Yvonne et Michel) ou d’une mutation des parents (Julie), par un changement radical de lieu et de mode de scolarisation (Gaëtan), ou par l’explosion démographique et l’urbanisation soudaine et rapide de la zone d’habitation (Simone). Ces éléments soulignent l’importance du contexte et permettent de comprendre comment se prennent les bifurcations, et comment, à partir de socialisations relativement similaires, des chemins, entre frères et sœurs par exemple, peuvent diverger (Yvonne a un père qui fut résistant et gaulliste, un frère socialiste, et fut très anti-Le Pen jusqu’à l’âge de la retraite, Julie a été socialisée à gauche). Comme nous l’avons souligné, les cas de ruptures de filiation aussi flagrants que chez Marc sont rares parmi les militants, mais les micro-ruptures abondent : le cas de Marc nous incite à les lire comme des changements d’ordre contextuel et social plutôt qu’idéologique, l’adhésion idéologique et l’identification politique n’étant que résidus d’une trajectoire autre.
Le cas de Marc nous éclaire aussi sur la transmission d’une « praxis militante » d’origine ouvrière. Le contact avec le FN se fait également par proximité d’habitus de révolte : de l’héritage communiste Marc se souvient des « veillées passées à rêver au grand soir », des récits de grèves et des défilés du 1er Mai auxquels il participait chaque année étant petit ; or il a ses premiers contacts physiques avec le FN lors de ses fameux défilés, il y retrouve la convivialité perdue et la fougue révolutionnaire. Les premiers militants qu’il rencontre et qui vont le former aux idées du parti, sont des anciens du groupuscule Jeune Nation : ils ont un habitus révolutionnaire ou tout au moins d’extrémistes [26] « héroïsé », comme hier au PC.
Le contenu de la socialisation politique n’est donc pas univoque et les causes de l’engagement peuvent résulter de remodelages profonds des apprentissages ; il est des ruptures qui n’en sont pas vraiment et des postures militantes traditionnelles pérennes.
La politisation
Blanche : une carrière d’affiliation, la découverte du politique
Blanche est née en 1975 dans la banlieue d’une grande ville, de parents ouvriers. Elle est titulaire d’un bac professionnel et occupe à temps partiel un emploi de femme de ménage. Son histoire souligne d’une autre manière le rôle socialisateur du FN face à un engagement « non politique ».
« C’est un peu O. qui m’a un peu poussée à militer (…) j’étais pas politicienne, ça m’intéressait pas beaucoup (…) moi j’avais pas trop d’idées politiques, j’avais 17 ans donc j’avais un peu un a priori comme un peu tout le monde [sur Le Pen] (…) O. m’a emmenée voir les FNJ, j’ai fait connaissance (…) et ils faisaient des soirées tous les vendredis donc une fois ou deux on est allés avec eux (…) j’ai commencé avec O., comme il militait, j’ai dit, bon je vais pas rester toute seule à la maison alors ben j’ai milité aussi, et voilà (…) J’ai dit que je vais coller et tout, j’étais la première fille à coller ! //avant j’étais très timide, très réservée et [le militantisme] ça m’a permis de prendre de l’avance, maintenant je sais ce que je veux. Je sais où je veux aller, je sais ce que je veux faire pour y aller, je ne suis plus réservée maintenant. Maintenant j’ouvre ma grande gueule, je dis ce que je pense ».
Ce cas est assez inattendu lui aussi parmi nos tentatives d’explication d’engagements aussi marquants qu’au FN : contrairement à l’hypothèse qu’un engagement politique est conditionné par une socialisation fortement politisée, on ne trouve trace dans l’itinéraire de Blanche d’aucun élément politique de socialisation (colonnes 1 et 2, tableau 5). Son cas est à ce titre relativement isolé dans l’échantillon mais il n’est pas unique : François pour d’autres raisons – il est un enfant de la DASS – n’a pas reçu de socialisation politique, quant à Thérèse, Nicolas, Gaëtan et Laurent, ils revendiquent une socialisation politique peu claire, ne savent pas pour qui votent leurs parents et ne se souviennent pas de discussions politiques ayant eu lieu dans le cercle familial.
Blanche, même aujourd’hui, n’éprouve ni l’envie ni le besoin de discuter politique avec sa mère : quand elle parle du FN, c’est plutôt pour raconter les sorties et les exploits de la « bande de copains ». Preuve de sa distance au politique : son inscription très tardive sur les listes électorales ; bien qu’elle ait mené campagne avec le FNJ en 1995 pour Jean-Marie Le Pen, elle n’a pas voté car elle a rejoint le groupe après la clôture des listes ! En fait Blanche a la carrière typique d’une jeune femme peu diplômée, mise dans une situation d’extrême fragilité en raison de l’absence de débouchés correspondant à son profil sur le marché du travail : quoique titulaire d’un bac de secrétaire comptable, elle occupe divers emplois précaires, traverse de longues périodes de chômage et n’a pas les moyens de sortir du foyer maternel. Ses difficultés d’accès à l’autonomie par le travail ont pour conséquence ses doutes sur sa capacité à être adulte et à fonder une famille. Elle est dans cette situation lorsqu’elle rencontre, loin de tout terrain politique, un militant FN alors en service militaire. Pour ne « plus rester seule à la maison à rien faire » elle l’accompagne donc lors de ses différentes activités. Aussi son engagement au FN se comprend d’abord comme une insertion dans un groupe de copains avant de devenir politique.
« [Avec les garçons du FNJ] pour eux, je suis un peu la mère maternelle, quand ça va pas ils viennent voir Blanche, pour raconter leurs petites tristesses, donc je suis un peu la maman poule de tout le monde, c’est vrai que ça fait plaisir (…), on est bien comme ça. C’est sympa le FNJ, moi j’aime beaucoup ça quoi (…)
Q. : Et sinon avant de militer, qu’est-ce que tu faisais de ton temps libre ?
R. : Ben avant j’étais très réservée donc déjà j’avais pas de copains, je ne sortais pas, j’étais très renfermée et puis j’étais dans une crise un peu passagère de… sur… au niveau du physique, tu vois, c’était un âge où tu t’inquiètes (…) le jour où j’ai quitté Paris quand j’ai déménagé pour aller à X, où j’ai vécu 2 ans là-bas, enfin j’avais des copines mais c’était pas pareil, enfin, moi en général je sortais plus souvent avec ma mère ou je restais enfermée dans la maison, (…) et en fin de compte, j’ai rencontré O. (…) et ici c’est très fraternel et ses potes, ils m’appelaient Miss, si tu veux c’était leur miss, c’était la copine, enfin pas la copine, mais la copine d’un copain et c’était la fille de la bande quoi (…) on est une grande, pas une grande famille mais c’est la bande quoi, si tu veux ».
L’entretien dans son ensemble est symptomatique : Blanche parle plutôt de la convivialité du groupe, de la place et du rôle qu’elle y occupe, opposés à ses difficultés d’insertion professionnelle et sociale en général, que de politique au sens de lutte pour le pouvoir ou de combat pour des idées. Son échec « à faire carrière » dans le monde social – elle ne peut fonder un foyer parce qu’elle n’a ni l’indépendance financière ni l’homme, sur le plan professionnel bien que formée au secrétariat comptable, elle ne réussit à obtenir que des emplois de femmes de ménage ou d’ouvrière – peut expliquer sa trajectoire au FN : elle y a rencontré un mari, seule fille du groupe, elle occupe la place de « petite mère », on la nomme aussi secrétaire administrative du FNJ. Le groupe partisan fonctionne comme un monde à part offrant la possibilité de réussir une carrière alternative. L’entrée dans la carrière militante, ou parfois sa reconduction ou sa réorientation, provoquées par un besoin d’intégration sociale n’est pas rare : nombre de militants ont intégré le parti après une période de chômage ou une mise à la retraite, qui leur donnait l’impression de ne plus avoir d’utilité sociale et en même temps les rendait disponible matériellement et psychologiquement pour l’engagement [27]. C’est le cas de Simone, de Marie-Jeanne, de Nicolas, de Jean-Pierre, de Michel et d’Yvonne. Chez les femmes notamment l’entrée dans la carrière militante correspond à la découverte d’un nouveau rôle social et de nouvelles pratiques valorisants et qu’elles croyaient réservés aux hommes. L’apprentissage se fait parfois de manière douloureuse (Thérèse panique à l’idée de prendre la parole pour donner son avis, par exemple), mais le bilan quant à l’intégration au groupe est toujours positif. L’engagement de Blanche n’est pas immédiatement lié à sa politisation : il s’explique en tant que réponse et solution à une trajectoire sociale et affective auparavant négative.
Cette histoire souligne la capacité identitaire et socialisatrice du groupe, qui, par ses rites, crée des liens : la pertinence de ce « monde à part » se crée dans l’émotion lors des manifestations collectives (soirée, sortie, meeting, université d’été…) propices aux manipulations symboliques. Nous n’en concluons pas que le politique est invalide, au contraire la formation idéologique et la stigmatisation du FN en tant que groupement politique illégitime sont au cœur de la capacité identitaire de ce parti. Ce type d’organisation politique, en tant qu’institution totale, proche de la secte religieuse révélatrice du monde, aurait une force faisant défaut à la plupart des associations non politiques, voire aux autres partis plus classiques. Par le discours idéologique qui veut changer l’histoire en modifiant la hiérarchie des références historiques, il offre en tout premier lieu du rêve et l’espoir d’un autre avenir, d’un avenir meilleur.
« Moi je trouve que c’est beau de se battre pour des idées pour quelque chose dont on a envie de se battre, bon nous c’est pour la, c’est pour la France, le nationalisme, c’est, c’est pour nous, tout ce qu’on nous a appris (…) quand on chante la Marseillaise ça, j’ai les larmes aux yeux parce que, je sais pas c’est, ça fait quelque chose. La dernière fois on a chanté avec Le Pen la Marseillaise, il nous a pris, on a pris une grande photo avec le FNJ, ça fait quelque chose ; pour nous c’est, Le Pen c’est quelqu’un, on a confiance en lui, on sait, on se bat pour lui, on se bat pour le Front national, et on sait qu’on y arrivera, malgré qu’on ait des déceptions, parce que c’est vrai qu’on s’fait piétiner, mais c’est un peu ça qui nous plaît aussi, le fait de se battre, de se battre, de se battre. //
La Marseillaise c’est quand même l’hymne national de la France, et à l’école on nous l’apprend même pas, même pas, on se sait rien en fin de compte, on nous parle de tout sauf de nos racines. (…) moi à l’époque les cours d’histoire c’étaient toujours toujours la même chose. C’était toujours sur le nazisme, Hitler, alors que pourtant dans l’histoire je sais pas y’a des choses fantastiques à apprendre, (…) Moi des fois c’est ça qui m’énerve et je trouve qu’on devrait apprendre plus nos racines, c’est quelque chose qu’on n’apprend pas. La Marseillaise moi j’l’ai apprise avec Le Pen, parce que je la connaissais pas. C’est quand même lui qui me l’a apprise et, moi mon p’tit frère il la connaît parce que je lui ai apprise sinon à l’école on lui apprend pas ça. »
Trois modèles d’intégration marginale
À force de marginalisation, le parti lui-même crée ses propres normes et sa propre culture, concurrentes de celles en vigueur dans le reste de la société ; il acquiert du coup la capacité à intégrer des individus en voie d’isolement social. Ceux-ci, comme les outsiders de Howard Becker, se façonnent progressivement au groupe en adoptant ses normes, ces mêmes normes constituant les frontières qui les distinguent du reste du monde et qui en même temps leur fournit une identité sociale forte. Grâce à ses succès et aux nombreux recrutements de jeunes militants dans les années 1990, ces normes et ces codes nouveaux ont pu se développer largement tout autour du FN, notamment dans la sphère associative, et acquérir ainsi une certaine inertie, une autonomie par rapport au parti centre et une capacité de survie dans le temps au-delà de la vie du parti. Cette contre-culture non seulement permet de garder longtemps les individus dans le parti parce que comme le soulignent Marc et Guillaume « une fois que t’as fait une critique radicale du monde moderne, tu peux plus revenir en arrière »/ « ceux qui y ont goûté ne peuvent plus partir », mais continue à exister et à s’exprimer alors même que les militants sont obligés de quitter le parti après la scission, par exemple. Le développement de ces codes a finalement donné naissance à toute une génération de militants, les a changés, façonnés, et disposés à revenir dès que l’opportunité se représentera. Ils suivront en cela le modèle des anciens de la bataille pour l’Algérie française revenus au militantisme avec le FN. Mais bien entendu les individus qui, comme Blanche, n’avaient pas d’attaches sociales et politiques avant l’entrée au FN et qui y sont restés peu de temps, sont démunis après la scission : ils avaient un rapport quasi fusionnel avec le parti et ils n’ont pas de multiples bases de replis comme Philippe et Marc, tous deux – pour des raisons différentes – partis au MNR. Bien qu’ayant quitté la politique, Blanche est toutefois restée investie dans une association de scoutisme « amie » : nouvelle preuve que l’engagement a nécessairement des effets durables sur l’orientation future de la carrière.
C’est finalement la structure des relations sociales qui conditionne en grande partie les engagements militants parce que, comme nous venons de le voir, elle porte les attaches affectives et solidifie les positions sociales, mais aussi parce qu’elle constitue un bon moyen d’identification et de démarcation du sujet. On se regroupe parce qu’on se reconnaît : c’est le cas de Marc vis-à-vis des anciens militants de Jeune Nation qui, comme lui, sont des « révoltés », ou parce qu’on se démarque des autres : c’est le cas de Blanche qui s’extrait du groupe des « exclus » ou des « seuls au monde » en entrant au FN, ou parce que les autres nous démarquent : c’est le cas de Philippe d’emblée catégorisé par ses camarades dans sa nouvelle école publique comme bourgeois d’extrême droite, alors qu’il n’est pas encore engagé. Finalement ces relations aux autres donnent sens à l’engagement et façonnent les représentations du monde. Ces autres renvoient l’image de soi et du groupe, forcent et renforcent ainsi l’adoption des normes constitutives du « nous » d’autant plus cohérent qu’il est radicalement différent. Lorsque Philippe réalise au lycée qu’il ne peut pas se débarrasser des stigmates de son milieu, il « choisit » la posture de l’opposition radicale, la seule vraiment claire, plutôt que celle plus consensuelle de la droite classique, qui lui aurait permis d’être admis sereinement au sein du groupe lycéen, mais qui, sur le plan idéologique, apparaît « molle » et comporte à terme le risque de pervertir et d’entamer l’ardeur des convictions transmises dans la famille : pour Philippe, il serait facile de s’installer dans ce groupe, mais cela engendrerait un oubli progressif – en raison du manque de batailles – des frontières structurantes du monde social. De même Blanche « raffole » des activités militantes sur le terrain face à l’« ennemi », parce que ce sont de « grands moments d’émotion », où le groupe se conforte effaçant les différences individuelles, permettant ainsi à des individus aux profils sociaux et politiques contradictoires comme Marc et Philippe, de marcher ensemble. L’identité politique et militante des individus se construit en interaction avec le contexte. Il n’y a donc pas d’engagement donné en soi. C’est dans l’interaction, relativement aux positions et dispositions des acteurs environnants et de l’individu lui-même, que se fabrique l’appartenance politique. Il n’y a donc pas non plus que le contexte qui importe, mais également les caractéristiques propres de l’individu.
 
Transgresser, reconstruire et innover : l’individu au cœur de sa carrière
 
 
Comment interpréter finalement les trajectoires d’engagement ? Le sens que l’on doit donner à l’orientation des parcours n’est pas évident. Paradoxalement, lorsque Philippe s’engage au FN, il transgresse l’ordre familial : certes tous sont engagés autour de lui, mais l’exigence familiale première est de maintenir le rang social. La politique est le quotidien de la famille, mais les normes éducatives interdisent aux enfants de prendre la parole à table ; Philippe est coincé entre le rejet radical au lycée, l’impossibilité de s’exprimer à la maison et l’échec relatif de sa trajectoire scolaire : en s’engageant au FN, il transgresse les représentations de l’ordre social familial, car il côtoie, hors de toute relation hiérarchique établie, les « classes populaires » et concourt au pouvoir sans avoir achevé sa carrière sociale. La signification de l’engagement de Philippe serait ainsi celle d’une transgression, plutôt que d’une reproduction. Marc est dans la configuration inverse : il réinvestit un héritage qu’en apparence il dilapidait. Quant à Blanche, si elle est engagée au FN, c’est qu’elle n’a pas vraiment d’héritage à porter, ou un héritage inefficace sur la scène sociale, qu’elle s’efforce de surmonter. Son engagement peut s’interpréter comme une libération cognitive pertinente dans les sphères affectives, sociales et professionnelles plutôt qu’idéologique et politique. Partis de l’hypothèse qu’un engagement politique était d’abord déterminé par une socialisation politique, nous avons donc mis en évidence deux types de trajectoire politiques et un « non politique ». Nous avons vu que les liens entre socialisation et engagement n’étaient pas homogènes et qu’aucune des trajectoires n’était linéaire. Si l’on fait attention aux contenus et aux modalités d’actualisation de la socialisation, il apparaît que rupture et continuité sont ambiguës, et que le lien entre un ancrage politique d’apprentissage et un engagement politique n’épuise pas la causalité : on peut trouver des déterminants de l’engagement en dehors de la sphère politique. Le sens de la socialisation est largement déterminé par le contexte dans lequel elle s’opère, dans des sphères autres que politique : sociale, émotionnelle. La nature des trajectoires sociales et affectives explique aussi l’engagement, confère un rôle central à la capacité intégrative du FN et donne tout son sens à la carrière comme trajectoire effectuée dans un monde à part, d’outsiders.
Au total comment s’effectue l’avancée dans la carrière ? Par tâtonnements, largement soumis au hasard des rencontres, dans un espace délimité par les alternatives que l’individu se représente comme possibles, par ses capacités dispositionnelles, par les contraintes ressenties ou non et par la situation d’interdépendance sociale et affective dans laquelle il se trouve, sa socialisation lui servant à la fois d’instrument de repérage de l’espace passé et à venir et de repoussoir. La carrière est faite de multiples arbitrages et adaptations à la fois fonction du contexte (vivre en cité HLM, en démocratie…), des possibilités théoriques de destinée pour l’individu tel qu’il se représente (devenir « délinquant », « militaire », « femme au foyer » ou « rester célibataire »), et des visées et envies personnelles (« faire quelque chose de bien de sa vie », « défendre ses idées », « construire une famille »…). Une part de subjectif liée au pouvoir actif de l’émotion et à la situation relationnelle de l’individu, observable dans les micro-modalités d’organisation du monde social individuel, résiste. La visée, les représentations du futur, au même titre que les apprentissages passés, que les liens de l’individu à autrui et que sa situation affective et psychologique, orientent la construction militante et conditionnent la façon dont un individu répond aux appels du groupe.
Tous les militants nous ont dit qu’il est difficile d’être engagé au FN parce qu’on y est considéré « comme des pestiférés », parce que les parents, même en accord idéologique avec leur enfant, s’inquiètent pour leur avenir social et professionnel. Au-delà des coûts et des obstacles, tous les militants pourtant, de leur point de vue, gagnent à être au FN. Ils gagnent en découvrant un nouveau monde, concurrent du monde réel, un monde avec son histoire propre, un monde qu’ils s’accaparent, qu’ils se construisent et auquel ils donnent un sens et un avenir. Un monde à part dont ils connaissent les normes et les codes et où ils ont enfin trouvé une place et un rôle.
 
NOTES
 
[1] Cf. l’hypothèse de la désaffiliation politique entraînant la « disparition des militants ». Jacques Ion, La fin des militants ?, Paris, Les éditions de l’atelier, 1997.
[2] Notons que le politique garde une dynamique propre. À la différence de la plupart des mobilisations collectives, une des fins de l’engagement partisan est la conquête du pouvoir par et pour un parti, ce qui change nécessairement les enjeux de l’engagement, même au niveau individuel. En outre de la propagande électorale à l’aide donnée à un sans-logis, à une victime de la guerre ou de la malnutrition, les formes d’activités et les compétences requises diffèrent également.
[3] Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985 (éd. originale : New York, The Free Press of Glencoe, 1963).
[4] Sur l’idée de construction d’une double identité ou d’une « double face » au FN, cf. Bernard Pudal, « Les identités “totales” ; quelques remarques à propos du Front national », dans CRISPA, CURAPP, L’identité politique, Paris, PUF, 1994, p. 196-205, et Frédérique Matonti, « Le Front national forme ses cadres », Genèses, 10, janvier 1993, p. 136-145.
[5] Doug McAdam, Freedom Summer, New York, Oxford University Press, 1998. Il montre que la participation au mouvement de lutte pour l’obtention des droits civiques des noirs américains a modifié les orientations biographiques des militants qui y participèrent, en les radicalisant et en leur donnant accès à une lecture nouvelle du monde et d’eux-mêmes, et a également conduit à l’émergence de la « nouvelle gauche » aux États-Unis. Cf. aussi les effets socialisateurs de la participation au mouvement des lycéens de 1986 : Anne Muxel, « Les jeunes des années 90. À la recherche d’une politique “sans étiquette” », dans Pascal Perrineau (dir.), L’engagement politique, Paris, Presses de Sciences Po, 1994.
[6] Bernard Lahire, L’homme pluriel, les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998 ; Tableaux de famille, heurts et malheurs scolaires en milieu populaire, Paris, EHESS/Gallimard/Le Seuil, 1995, et « De la théorie de l’habitus à une sociologie psychologique », dans Bernard Lahire (dir.), Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Paris, La Découverte, 1999, p. 121-152.
[7] Nonna Mayer, Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999 ; Pascal Perrineau, Le symptôme Le Pen, Paris, Fayard, 1997. Pour la crise du salariat, cf. Robert Castels, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Gallimard, 1999 (coll. « Folio/essais »), (1re éd. : Paris, Fayard, 1995).
[8] Corcuff Philippe, « Le collectif au défi du singulier : en partant de l’habitus », dans Lahire (dir.), Le travail sociologique de Pierre Bourdieu…, op. cit., p. 95-120. Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.
[9] Bernard Lahire, « De la théorie de l’habitus… », cité.
[10] Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, L’espace non poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1992. p. 203.
[11] La consigne de départ des entretiens fut la suivante : « Si vous le voulez bien, j’aimerais que vous me racontiez comment peu à peu, vous êtes devenu militant ».
[12] Jean-Claude Passeron, op. cit., p. 199.
[13] Daniel Bertaux, Isabelle Wiame, « Une enquête sur la boulangerie artisanale », 1980 et Daniel Bertaux, « Histoires de vie ou récits de pratiques ? Méthodologie de l’approche biographique en sociologie », rapports au CORDES, 1976.
[14] À propos de ce type de regard et de question dans l’enquête, cf. Cliford Geertz, « Du point de vue de l’indigène : sur la nature de la compréhension anthropologique », dans Savoir local, savoir global, Paris, PUF, 1987 ; Jean-Claude Kauf