2001
Revue française de science politique
Propositions pour une analyse processuelle de l’engagement individuel
Post scriptum
Olivier Fillieule
On défend ici une conception du militantisme comme activité sociale individuelle et dynamique, ce qui implique la prise en compte de la dimension temporelle. Plusieurs propositions sont faites, à partir d’exemples tirés d’une recherche en cours sur la lutte contre le sida : 1) recourir aux outils forgés dans le cadre de l’interactionisme symbolique, et notamment au concept de carrière ; 2) articuler une analyse compréhensive des raisons d’agir avancées par les individus à l’objectivation des positions successivement occupées par ces individus ; 3) introduire une dimension longitudinale dans l’enquête quantitative afin de reconstituer des trajets types articulables aux données des récits de vie ; 4) assortir l’analyse de l’engagement d’une analyse du désengagement et de groupes de contrôle de non engagés. Le texte n’entend pas proposer un modèle mais plutôt suggérer un ensemble de pistes et de manières de faire cohérentes et heuristiques.
Militantism is here conceived as an individual and dynamic social activity, which implies taking into account the temporal dimension. Several proposals are made, based on an ongoing research concerning the struggle against AIDS : 1) to use tools devised in the symbolic interactionist framework, particularly the concept of career ; 2) to link a thorough analysis of the reasons for action put forward by individuals to the objectivation of their sucessive positions they hold in turn ; 3) to introduce a longitudinal dimension in the quantitative analysis so as to reconstruct typical paths that can be linked to life-history data ; 4) to supplement the analysis of commitment with an analysis of disengagement and also of control groups of uncommitted individuals. The article does not seek to propose a model but rather to suggest leads as well as consistent and heuristic modes of operation.
« On dit peut-être que l’homme parcourt un processus comme on dit aussi que le vent souffle, moins le fait de souffler est le vent lui-même ».
Norbert Elias, Los Der Menschen, 1987.
« Radical political commitment is a process rather than an achievement, an evolving style and orientation rather than a fixed identity (…). What is to be explained is the process of change itself ».
Kenneth Keniston, Radical : Notes on Committed Youth. New York, Harcourt Brace Janovitch, 1968.
Depuis la publication de
Logique de l’action collective par Mancur Olson en 1965
[1], la question des coûts de l’engagement se trouve placée au centre de la littérature sur le militantisme et l’action collective
[2]. Diverses théories se sont développées pour tenter de répondre au fameux paradoxe olsonien. Certains auteurs, dans la lignée du paradigme du choix rationnel, ont proposé des modèles alternatifs reposant sur l’intentionnalité de l’acteur ; d’autres ont tenté d’expliquer l’engagement par le recours à des déterminants structurels en termes de classe sociale et de réseaux.
Toutes ces recherches ont pour point commun que la connaissance sociologique des conditions et des formes du passage à l’acte y demeure opaque. On ne sait pas selon quelle modalité une disposition à se traduit par une action effective ou par l’inaction. Ni les théories du comportement collectif, qui s’en tiennent aux pré-déterminations de l’action, ni l’école de la mobilisation des ressources, empêchée par la métaphore de la rationalité de l’acteur, ni les approches structuralistes n’ont réussi à bâtir un modèle convaincant de l’engagement individuel et de ses évolutions dans le cours de l’action, ce qui impliquerait de l’analyser comme un phénomène variable à la fois en intensité et en durée, qui évolue en fonction de variables contextuelles et situationnelles, qu’elles soient d’ordre social ou individuel.
Or il nous semble que l’un des moyens d’y parvenir, tout en intégrant les acquis des travaux antérieurs, consiste à partir de l’idée que le militantisme doit aussi être compris
comme activité sociale individuelle et dynamique. Une telle orientation exige l’intégration de la dimension temporelle à l’analyse. À cette fin, les outils forgés dans le cadre de l’interactionisme symbolique sont particulièrement adaptés, avec notamment les concepts de
carrière et de
trajectoire. Dans ce qui suit, l’on défend la valeur heuristique de cette approche appliquée à l’analyse des engagements. L’on soutient en même temps qu’une approche compréhensive reposant sur l’analyse de récits de vie peut s’articuler à une analyse quantitative, pour peu que l’enquête statistique s’inscrive dans le cadre d’une approche longitudinale
[3]. Pour l’illustrer, l’on s’appuie d’abord sur une recherche en cours consacrée à la mobilisation contre le sida.
Trajectoires et carrières militantes
Anselm Strauss utilise la notion de trajectoire dans son travail sur la maladie afin de « faire référence non seulement au développement physiologique de la maladie de tel patient, mais également à toute l’organisation du travail déployée à suivre ce cours, ainsi qu’au retentissement que ce travail et son organisation ne manquent pas d’avoir sur ceux qui s’y trouvent impliqués »
[4]. La notion de carrière est mise en œuvre par Everett Hughes dans une approche des professions qui permet d’appréhender les étapes d’accès et d’exercice d’une profession comme une suite de changements objectifs de positions et la série des remaniements subjectifs qui y sont associés
[5]. Comme le souligne Howard Becker, le concept de carrière chez Hughes renvoie à deux dimensions : « dans sa
dimension objective, une carrière se compose d’une série de statuts et d’emplois clairement définis, de suites typiques de positions, de réalisations, de responsabilités et même d’aventures. Dans sa
dimension subjective, une carrière est faite de changements dans la perspective selon laquelle la personne perçoit son existence comme une totalité et interprète la signification de ses diverses caractéristiques et actions, ainsi que tout ce qui lui arrive »
[6].
Les concepts de trajectoire et de carrière s’inscrivent donc dans une même tradition et partagent un certain nombre de propriétés, soit une attention égale aux processus et à la dialectique permanente entre histoire individuelle et institution et, plus généralement, les contextes. Ces concepts « exhibe[nt] le produit concret de ce que les acteurs font en étant faits »
[7]. Dans ce cadre, l’emploi de l’une ou l’autre notion importe assez peu. On préférera cependant ici parler de carrière dans la mesure où, d’une part, le concept de trajectoire renvoie aussi à une autre tradition théorique qui conçoit la biographie comme « intériorisation du probable » et s’articule à la notion d’habitus
[8] et, d’autre part, parce que le concept de carrière a été retravaillé par Howard Becker dans son analyse de la déviance, contribuant ainsi à étendre sa portée des seules études consacrées à la profession à l’ensemble des phénomènes
d’engagement
[9].
Appliquée à l’engagement politique, la notion de carrière permet de comprendre comment, à chaque étape de la biographie, les attitudes et comportements sont déterminés par les attitudes et comportements passés et conditionnent à leur tour le champ des possibles à venir, resituant ainsi les périodes d’engagement dans l’ensemble du cycle de vie
[10]. La notion de carrière permet donc, au-delà de la pétition de principe, de mettre en œuvre une conception du militantisme comme processus. Autrement dit, de travailler ensemble les questions des prédispositions au militantisme, du passage à l’acte, des formes différenciées et variables dans le temps prises par l’engagement
[11], de la multiplicité des engagements le long du cycle de vie (défection (s) et déplacement (s) d’un collectif à l’autre, d’un type de militantisme à l’autre) et de la rétraction ou extension des engagements. Une telle approche implique, même si le lieu d’observation se situe au niveau d’une organisation, de s’interdire d’interpréter les logiques de l’engagement simplement à partir de la collection des individus réunis au moment de l’enquête dans cette organisation. Au temps de la recherche (la période d’observation) correspond en effet une multiplicité de temps biographiques (en fonction de l’âge, du moment de l’engagement et de sa durée), générationnels et historiques (effets de période), qu’il importe de démêler.
Pour y parvenir, il est nécessaire d’avoir recours aux approches longitudi-nales
[12]. La tradition interactionniste a rejeté les analyses statistiques et le recours aux enquêtes par questionnaires comme étant condamnées à saisir les phénomènes observés de manière synchronique
[13], au profit de la seule analyse monographique et biographique. En réalité, l’analyse statistique n’interdit pas par nature de temporaliser les observations ni de mener des analyses multivariées tenant compte de la diachronie. Bien au contraire, l’analyse par cohorte permet, par la reconstruction d’itinéraires qui suivent des séquences ordonnées, de répondre aux exigences d’une approche en termes de carrière. Si, dans l’idéal, l’enquête prospective apparaît comme la plus fertile, elle est particulièrement difficile à mettre en œuvre dans le cas d’une analyse de l’engagement, étant donné la temporalité relativement longue dans laquelle elle s’inscrit
[14]. En revanche, l’enquête rétrospective, soit la reconstitution des itinéraires a posteriori, offre un objectif plus facile à atteindre. C’est ce que nous avons tenté de faire dans une recherche en cours sur les associations de lutte contre le sida
[15].
Dans ce travail, l’enquête par questionnaires vient doubler l’analyse de récits biographiques. Les deux caractéristiques de ce questionnaire sont, d’une part, d’avoir été adressé aux personnes engagées au moment de l’enquête aussi bien qu’aux désengagés
[16] et d’autre part d’assortir, chaque fois que cela faisait sens, les questions d’une demande de datation
[17]. À partir des données ainsi récoltées, il est possible, pour peu que l’on distingue les cohortes d’entrée et de sortie dans les associations, de tester des hypothèses quant à la succession des expériences ayant pu jouer sur la constitution des dispositions à la lutte contre le sida, sur un engagement effectif et sur une éventuelle défection. L’analyse statistique autorise ici, plus sûrement que « l’accumulation » de récits biographiques
[18], la construction de trajets types dont le poids, aux différentes étapes de l’histoire des groupements étudiés, est mesurable.
Raisons d’agir et vocabulaire des motifs
Recourir sérieusement au concept de carrière implique de « saisir le sens indissociablement subjectif et objectif que prend après coup comme carrière (pour le sociologue mais aussi pour le regard rétroactif du sujet) une succession d’actions réactives, défensives, tactiques, anticipatrices, etc. »
[19]. Autrement dit, il faut questionner le sens que revêt pour les individus cette activité sociale spécifique qu’est le militantisme. Puisque, en effet, la carrière suppose toute une série de remaniements subjectifs en fonction d’éventuels changements de position, elle offre de penser autrement qu’en termes figés la construction identitaire.
On s’attache donc à la fois à l’analyse des conditions collectives de l’action et au sens que lui attribuent les agents. De ce point de vue, si l’unité pertinente est l’individu, celui-ci n’est pas considéré indépendamment des logiques sociales collectives qui s’imposent à lui et des conditions dans lesquelles il noue avec d’autres individus des relations sociales déterminantes de ses engagements. Ce point est crucial étant donné la difficulté qu’il y a à relier l’existence d’une situation structurelle avec les dynamiques par lesquelles les individus prennent la décision de la modifier.
En effet, la théorie de la mobilisation des ressources, en se plaçant dans un modèle de rationalité partagée, postule que tous les agents ont la même perception de leur situation, une évaluation similaire des coûts et des avantages de l’action
[20]. Quant aux théoriciens des nouveaux mouvements sociaux, ils se focalisent sur les origines structurelles des tensions sans se préoccuper des modes de perception de ces tensions par les agents. Plus récemment, sous l’impulsion des travaux de Gamson
[21] fondés sur le concept d’« analyse des cadres » élaboré par Goffman, quelques chercheurs
[22] ont tenté d’explorer plus avant les liens entre conditions structurelles, demandes articulées et participation personnelle. Ces modèles font de l’acteur un agent à la fois consommateur et producteur d’informations. Dans le travail de construction du sens, il est influencé à la fois par des forces sociales, des groupes
[23] et son idiosyncrasie. Ce programme n’a pourtant pas donné lieu à des analyses portant sur la construction du sens de leur engagement par les militants, à de rares exceptions. Les travaux s’inscrivant dans cette perspective se sont en effet intéressés, d’une part, à l’analyse de la communication persuasive mise en œuvre par les mouvements et, d’autre part, à la formation des identités collectives. L’approche identitaire est certes utile à la compréhension des logiques du militantisme. Cependant, dans l’immense majorité des travaux s’y référant, l’identité y est conçue comme donnée une fois pour toutes alors que celle-ci s’inscrit plutôt dans un processus de formation et de reformation continue dans le temps même de l’action
[24].
La perspective interactionniste offre une distinction utile entre les motifs et les motivations, entendues comme les conditions initiales de l’action. Les motifs sont pensés comme une verbalisation permettant, en situation, de produire des justifications du comportement
[25]. Par ailleurs, ils dépendent d’une culture donnée et la justification des conduites individuelles s’exprime dans les catégories générales du langage. Comme le souligne Isaac Joseph, « un motif n’est pas la source subjective de l’action, mais un acte du langage qui s’inscrit dans un vocabulaire disponible pour les acteurs sociaux et leur permet d’interpréter une conduite. Un motif est d’abord une manière de répondre à une question portant sur ce que l’action a d’inattendu ou sur ses alternatives en présentant une excuse ou une justification »
[26].
Deux conséquences en découlent en termes de méthode : premièrement, que le récit de vie constitue un instrument primordial pour rendre compte du réseau continu d’interprétations subjectives qui guident la conduite des individus, pour autant que les raisons d’agir sont d’abord analysées en tant qu’elles nous renseignent sur le travail d’ajustement, à chaque étape de la carrière, entre une décision subjective et les contraintes objectives ; deuxièmement, que la manière dont les motifs sont formulés dans le cadre et au moment de l’entretien est aussi le produit des règles du jeu en vigueur dans le contexte où ils s’expriment. Autrement dit, toutes les raisons ne sont pas invocables également selon le contexte de leur énonciation. Par exemple, dans la recherche sur la lutte contre le sida, nous montrons comment dans les justifications de l’engagement comme du désengagement, se mêlent inextricablement le souvenir des motifs avancés à chaque étape de la carrière à leur mise en forme contemporaine et comment le contexte même de l’enquête contribue à définir en partie les registres de justification mobilisables
[27].
Dire que les reconstructions subjectives des raisons d’agir sont en partie redevables de contraintes objectives ne doit pas nous amener à les rejeter comme purs produits de « l’illusion biographique ». Tout au contraire, comme le suggère Claude Dubar, « dans la mesure où l’expression de [la] trajectoire subjective est doublement contrainte, par les catégories lexicales disponibles et les questions du chercheur, on peut faire l’hypothèse que le corpus des entretiens recueillis et des schèmes construits à partir d’eux permet de dégager, de manière inductive, des types d’argumentation, des agencements typiques, des configurations spécifiques de catégories… »
[28].
Transformation des identités et pluralité des acteurs
La question de la variabilité des motifs aux différentes étapes de la carrière amène à la prise en compte de deux dimensions essentielles des identités sociales. Celle, dans une perspective diachronique, de la transformation des identités et des mécanismes sociaux à l’œuvre dans ces transformations ; celle, dans une perspective synchronique, de la pluralité des sites d’inscription des acteurs sociaux.
Dans
Miroirs et masques, Anselm Strauss expose la manière dont, en fonction des modifications de la structure sociale et des positions successives des acteurs dans cette structure, avec tout ce que cela produit aux différentes étapes de la biographie en termes d’interprétation subjective des changements vécus, les identités sont susceptibles de se modifier durablement
[29]. Il analyse ainsi ce qu’il appelle les « changements institutionnalisés » (changements de statut provoqués, par exemple, par l’entrée dans la vie active, le mariage, etc.) et les « accidents biographiques » (crises, échecs, deuils, etc.) en mettant particulièrement l’accent sur les processus de « désidentification » et « d’initiation » qui peuvent produire des changements durables et irréversibles des identités, c’est-à-dire des représentations, des attitudes et des motifs.
Cette perspective est particulièrement utile à la compréhension des carrières militantes. Dans l’enquête en cours sur la lutte contre le sida, les récits de vie aussi bien que les réponses aux questionnaires mettent en relief dans la construction des trajectoires militantes (décision d’engagement, variations d’intensité et éventuelle défection) le poids des ruptures biographiques, liées à l’expérience directe ou affective de la maladie et, pour les homosexuel(l)es, le désajustement, parfois ressenti dès la prime enfance, entre une socialisation hétéronormée et la découverte de ses préférences, qui amène bien souvent à se vivre en porte-à-faux. Dans ce contexte, on a pu montrer que l’engagement contre le sida, à un moment où l’image des associations est fortement homosexuelle, pouvait être aussi redevable de stratégies d’affirmation (et donc de transformations) identitaires visant à la fois l’acceptation de sa propre homosexualité et sa visibilisation dans le monde social
[30].
Pierre Bourdieu lui-même, pour répondre aux critiques adressées ici ou là au déterminisme relatif du concept d’habitus
[31], ratifie sans conviction, dans les
Méditations pascaliennes, ces constats de possible découplage et désajustement des identités. Il parle alors
d’habitus déchirés, clivés
[32]. Toutefois, même en admettant que les dispositions puissent
« s’user » (
ibid., p. 190) et que, de manière générale, l’habitus ne
« s’actualise » qu’en relation avec un champ, ce qui revient à dire que le même habitus peut mener à des pratiques et à des prises de position très différentes selon l’état du champ
[33], il n’en reste pas moins que les tensions et les contradictions de l’acteur trouvent leur origine dans la modification de l’environnement extérieur. L’habitus n’a pas de pouvoir autonome pour diriger l’action, au sens du
self chez Georges Herbert Mead, ce qui nous laisse théoriquement assez loin de la visée de la sociologie interactionniste en terme d’articulation de l’intériorité (la subjectivité, l’identité) et de l’extériorité (les mondes sociaux)
[34].
Quant à la notion de pluralité, elle renvoie à l’idée, présente chez Anselm Strauss et dans la continuation du travail de Mead, que l’inscription des acteurs sociaux dans de multiples mondes et sous-mondes sociaux qui peuvent, à l’occasion, entrer en conflit, est une des caractéristiques fondamentales de la vie sociale contemporaine
[35]. Cela amène à l’idée selon laquelle les organisations militantes se composent aussi d’individus insérés dans une multiplicité de lieux de l’espace social. Ils sont donc en permanence soumis à l’obligation de devoir se plier à différentes normes, règles et logiques qui, parfois peuvent entrer en conflit. Pour reprendre la formulation suggestive de Philippe Gottraux dans son analyse du désengagement, « l’insertion des agents dans le champ politique radical est en tension avec les autres insertions de ces mêmes agents. Cette tension est constitutive de l’engagement politique, et susceptible de prendre des formes et des degrés divers ». Et, plus loin, « la tension est autant idéelle que matérielle. Tension matérielle renvoie à des conflits objectivement déterminés par la pluralité des insertions. La disponibilité en temps n’est pas illimitée. Par tension idéelle, on met l’accent sur le fait que l’agent attribue du sens aux contraintes. Les divers lieux dans lesquels il s’inscrit sont pour lui des espaces où il va puiser des bouts d’identité, qui, tout aussi logiquement, peuvent entrer en conflit entre eux, ou exiger des compromis »
[36]. Même idée enfin, dans la réflexion de Bernard Lahire sur l’action, à partir d’une réflexion sur la socialisation : « Tout corps plongé dans une pluralité de mondes sociaux est soumis à des principes de socialisation hétérogènes et parfois même contradictoires qu’il incorpore… On pourrait par conséquent émettre l’hypothèse de l’incorporation par chaque acteur d’une multiplicité de schèmes d’action…, d’habitudes…, qui s’organisent en autant de répertoires que de contextes sociaux pertinents qu’il apprend à distinguer… à travers l’ensemble de ses expériences socialisatrices antérieures. Si l’on reprend la métaphore du stock, alors on dira que ce stock… s’avère organisé sous forme de répertoires sociaux…, de schèmes, répertoires distincts les uns des autres, mais interconnectés et comportant sans doute des éléments en commun »
[37].
Si l’on veut tirer toutes les conséquences méthodologiques de ce point de vue théorique, il est alors nécessaire, pour comprendre comment, concrètement, se déroulent les carrières militantes, de reconstruire, le plus souvent au moyen d’une analyse rétrodictive, et, idéalement, en temps réel par observation ethnographique, le déroulement et l’intrication de plusieurs niveaux d’expérience vécus dans plusieurs sous-mondes sociaux. Pour mentionner à nouveau l’exemple des militants de la lutte contre le sida, cela implique que l’on analyse, en relation les unes avec les autres, la carrière militante à proprement parler (antérieure et présente), la carrière professionnelle (entrées et sorties de la vie active, mobilité professionnelle), la carrière sexuelle et affective (entrée dans la sexualité, vie amoureuse, ruptures biographiques, deuils, etc), la carrière dans la maladie (entrée dans la maladie, développement du mal, etc.). Ces quatre ordres d’expérience se déroulent simultanément ou successivement et toute la difficulté consiste à étudier à la fois la succession des événements au sein de chaque ordre d’expérience (la structure de chaque ordre) et l’influence de chaque niveau sur tous les autres dont, bien entendu, la variable à expliquer, l’engagement militant.
Dans cette perspective attentive à la multiplicité des sites d’inscription des acteurs et à la variabilité de la valeur accordée, au cours du temps, à l’engagement dans tel ou tel site, l’analyse des rétributions du militantisme prend tout son sens
[38]. Tout particulièrement, le concept de carrière, par ses résonances avec son acception usuelle de carrière professionnelle, permet d’attirer l’attention sur la dimension « apprentissage social » des expériences
[39], mais aussi d’articuler les changements dans la sphère des engagements publics avec les changements dans la carrière professionnelle (sortie des études et entrée dans la vie active, perte d’emploi, etc.). Toutes les études de cas présentées dans ce dossier en soulignent l’importance. De la même façon, dans la recherche sur les mouvements de lutte contre le sida, la situation très particulière des personnes atteintes au regard du travail dans les premières années de la mobilisation (difficulté à conserver, quelquefois, une activité salariée et, surtout, resserrement des perspectives d’avenir et réduction des possibles latéraux), peut constituer un facteur explicatif de l’engagement. Aussi bien, l’apparition des nouvelles thérapies et la nécessité, pour beaucoup, de penser à nouveau un avenir professionnel, a pu jouer dans le phénomène du désengagement.
C’est à ce point qu’il faut rapporter les conditions de possibilité de l’engagement comme de la défection à la possible variation des opportunités professionnelles, tout particulièrement dans les configurations où les ressources acquises dans la sphère militante peuvent faire l’objet d’une
reconversion dans le champ des activités salariées
[40]. Ce poids des opportunités disponibles, n’est jamais autant visible que dans les mouvements « experts » où la cooptation des militants les plus chevronnés par les institutions étatiques ou para-étatiques est fréquente. Les exemples ne manquent pas, que ce soit dans le domaine de l’environnement
[41], de l’humanitaire
[42] ou de la lutte contre le sida
[43], pour s’en tenir aux exemples les plus frappants
[44].
Contextes politiques et analyse par cohorte
Une analyse en termes de carrière appelle l’articulation des trajectoires individuelles aux contextes dans lesquels elles se déroulent. La prise en compte de l’offre politique contribue en effet à expliquer la manière dont s’opèrent les choix militants. De ce point de vue, le passage à l’acte, pour tous ceux qui sont potentiellement en situation de s’engager ou de se désengager dans un champ de lutte donné, dépend autant de conditions contingentes (rencontres, situation géographique, etc.) et d’une idiosyncrasie personnelle que du champ des possibles politiques. De ce point de vue, il serait faux de penser que, parce qu’elle s’inscrit à un niveau micro-sociologique d’observation, la perspective interactionniste manque tout ce que les logiques individuelles doivent, « à la logique relativement autonome des institutions de mobilisation (avec leur histoire propre, leur organisation spécifique, etc.) et aux situations institutionnalisées ou non dans lesquelles elle[s] s’opère[nt] »
[45]. Howard Becker, par exemple, insiste tout particulièrement sur « l’incapacité de la sociologie à prendre au sérieux la recommandation que l’on trouve dans presque toutes les présentations des principes de base de la théorie sociologique, mais qui est peut-être le plus clairement formulée dans la théorie interactionniste (…) : étudier toutes les parties engagées dans une situation ainsi que leurs relations. Si nous suivons cette recommandation, (…) nous n’étudierons pas les mouvements de protestation politiques comme s’ils impliquaient seulement les protestataires »
[46].
En fonction des lieux, des moments et des groupements où elles s’exercent, les activités sociales peuvent s’inscrire dans des registres variés de contraintes et de justifications. Dès lors, toutes les fois que l’on s’attache à l’observation d’activités sociales sans rapporter ces activités aux contraintes spécifiques aux espaces dans lesquels elles s’exercent, on s’interdit de comprendre les logiques pratiques qui les organisent. Concrètement, cela implique que l’étude des carrières militantes articule l’analyse des trajectoires individuelles à celles, d’une part, de l’espace dans lequel s’exercent les activités sociales considérées et, d’autre part, du ou des groupements dans lesquels s’exercent ces activités.
L’importance de la prise en compte des contextes socio-politiques a été abondamment illustrée dans les études de cas qui composent ce dossier, tout particulièrement à travers l’évocation de la période post-68 marquée par la transformation de l’offre militante à l’extrême gauche et son attrait auprès des lycéens
[47], puis, après la victoire socialiste aux présidentielles de 1981, la phase « d’exit du sujet révolutionnaire » qui, pour Cécile Péchu, permet de comprendre pourquoi le militantisme jeune radical délaisse les organisations politiques classiques au profit d’un investissement spontanéiste contre culturel : squats, rock alternatif et anti-fascisme, dans le contexte de la montée du Front national. Ces exemples montrent à quel point la nature et la forme de la proximité à une cause ont en effet toutes les chances de varier en fonction des univers temporels et sociaux. Aussi faut-il rapporter les propriétés génériques des individus autant que les raisons d’agir aux transformations de l’espace dans lequel s’inscrit l’engagement, c’est-à-dire à son image publique et à sa composition sociale et numérique, aussi bien qu’aux évolutions de l’ensemble des mouvements sociaux et des mutations politiques. C’est ce que, à un autre niveau d’analyse, nous suggérions dans
Stratégies de la rue en avançant la nécessité de penser « structuralement » l’action protestataire, c’est-à-dire de ne pas étudier un type d’engagement ou une revendication indépendamment du système des autres engagements et revendications, de même que de ne pas étudier tel ou tel élément d’un répertoire, ou tel répertoire, indépendamment du système des instruments de lutte disponibles
[48].
L’attention portée aux contextes dans lesquels se meut un groupe militant ne suffit pas. Encore faut-il tenir compte des groupements dans lesquels s’exercent les activités sociales, ce qui oblige à être attentif à l’histoire des dits groupements. Puisque tout n’est pas inscrit à l’avance dans les propriétés individuelles de chacun, il faut explorer les voies par lesquelles les collectifs militants contribuent de manière variable dans le temps à produire, ou tout du moins à orienter, les chances pour chaque individu de s’engager ou non. On pourrait ici reprendre avec profit la métaphore du véhicule chère à Schumpeter
[49] pour souligner à quel point les collectifs que l’on se donne pour objet sont des véhicules qui produisent, avec des individus différents quelque chose qui est le produit unique de la rencontre entre les itinéraires singuliers et un état donné du groupe. Autrement dit, la temporalisation des observations doit permettre de dresser cette « biographie collective qui ne se réduit pas à la somme des biographies individuelles » à laquelle invite Jean-Claude Passeron (
ibid.).
Cette orientation repose sur l’idée que, du côté de « l’offre associative », l’image publique des mouvements, toujours variable, produit un effet sur les investissements différenciés des militants successivement engagés qui se retrouve tant au travers des motifs de l’engagement (le sens que les acteurs donnent à leur engagement) que des propriétés sociales des individus. Du côté ensuite de la « demande d’engagement », les facteurs favorisant la rencontre avec les associations étudiées ou, au contraire, la défection, doivent aussi être pris en compte, sachant que la modification du profil des militants influe en retour sur les orientations stratégiques des groupes, leur image publique et, par les tensions qu’elle génère (du point de vue notamment du partage bénévolat/salariat ; auto-support/militantisme pour les autres, etc.), le turn-over, autrement dit le rythme de la défection.
Nous faisons donc ici l’hypothèse que l’adoption d’une perspective diachronique doit permettre de montrer comment les modifications de l’image publique d’un mouvement et de ses stratégies peuvent contribuer au cours du temps à bouleverser l’identité du collectif par la superposition de différentes « générations » de militants dont les propriétés et les raisons d’agir peuvent avoir varié. À ce point, le recours à l’entretien biographique marque encore ses limites dans la mesure où il ne permet qu’imparfaitement de rendre compte, par la prise en compte de la succession des cohortes d’arrivées et de départs, des effets de la coexistence ou du remplacement d’éventuelles générations militantes au sein des groupes militants.
D’où l’avantage d’assortir l’analyse biographique d’une analyse par cohorte. L’intérêt porte alors sur les dynamiques internes du recrutement et les transformations des identités collectives en lien avec les modifications des caractéristiques des espaces dans lesquels s’exercent les activités sociales considérées. On aborde alors le changement au sein des collectifs à travers l’attention portée aux flux d’entrée et de sortie, au
turn over et à l’éventuel renouvellement des « générations militantes »
[50].
L’on trouve dans toute une série de monographies de mouvements des notations sur le rôle joué par la succession des cohortes de militants, notamment à travers la question du remplacement de la « génération » des fondateurs par les cohortes ultérieures et les changements organisationnels et idéologiques qui en découlent. Il n’en demeure pas moins que la question des flux n’est, dans ces travaux, ni l’objet d’un effort d’élaboration théorique ni même placée au centre de la recherche
[51]. Cela tient principalement à la difficulté qu’il y a à disposer de données permettant une analyse par cohorte.
À partir de telles sources, l’attention portée aux flux d’entrée et de sortie, par le raisonnement qu’elle autorise en termes de composition par année (qui est ou était présent à tel ou tel moment de l’histoire des groupements ?), de vagues d’adhésion et de défection (qui adhère ou se désengage à tel ou tel moment ?) permet de ne pas s’en tenir à une approche « photographique » des groupements qui se limiterait à une sociographie synchronique.
L’importance de la prise en compte des désengagés est ici primordiale si l’on ne veut pas s’en tenir à l’étude des « restes » des différentes cohortes ou unités générationnelles qui, au moment de l’enquête, coexistent
[52]. Le point mérite que l’on y insiste dans la mesure où les enquêtes par questionnaires auprès des associations, mais aussi des partis et des syndicats, faute de toucher les « ex », ne permettent généralement pas de faire la part dans la collection d’individus observés des
effets de sélection (ceux qui sont là ne sont sans doute pas « identiques » à tous ceux qui sont partis) ni des
effets de la durée de l’engagement. Car l’on peut faire l’hypothèse que la « carrière morale » des individus est d’autant plus redevable à l’idéologie en vigueur au sein des groupements que la durée de l’engagement est longue, sans compter que cette idéologie peut avoir varié au cours du temps, si bien que non seulement le degré d’exposition des individus est variable, mais aussi ce à quoi ils sont exposés. Il en découle logiquement que les différences observables entre « vieux militants » et nouvelles générations peuvent difficilement être imputées plutôt à un changement générationnel qu’aux effets combinés de la sélection et de la durée de l’engagement.
Le recours à l’analyse par cohorte doit permettre, dans ce cadre, de travailler deux directions : Retracer d’abord, en quelque sorte de l’intérieur, l’histoire des groupements étudiés, au moyen d’une sociographie par année de composition. Pour employer une image, disons qu’il s’agit, comme pour le géologue, de prélever, pour chaque année ou groupe d’années retenues, une carotte qui rende compte de l’empilement successif (et donc de la coexistence) du reste des cohortes de militants, reste que détermine le rapport entre le nombre de nouvelles arrivées par an et le taux d’érosion par cohorte (mesuré par la fréquence des départs chaque année et la durée moyenne de l’engagement par année ou groupe d’années d’arrivée).
Cette première étape permet déjà de dire un certain nombre de choses, notamment à partir de la prise en compte du
rythme et de
l’intensité du
turn-over au cours du temps. L’ampleur et la fréquence des départs, en effet, selon qu’ils sont compensés ou non par de nouvelles arrivées, permet de pointer les effets d’une crise (départs suite à une scission), les périodes d’étiage et de reflux, et donc les moments où, peut-être, la transmission et la socialisation au sein d’un groupement n’est plus forcément assurée. Aussi bien, pour peu que l’on tienne compte des conditions variables d’accès aux postes à responsabilité, l’on peut commencer de comprendre les logiques internes qui ont pu présider à d’éventuelles réorientations idéologiques, stratégiques ou tactiques
[53].
Plus généralement, l’attention portée à la composition par année permet de ne pas prendre pour argent comptant l’histoire officielle des groupements, telle qu’elle est construite à la fois par les porte-parole, les médias et les pouvoirs publics
[54]. Ainsi, par exemple, dans le cas des associations de lutte contre le sida, l’on constate que c’est justement au moment où les associations proclament leur caractère généraliste qu’elles sont le plus fortement masculines et homosexuelles et que, à l’inverse, la déshomosexualisation et le recul des personnes atteintes dans les années ultérieures est concomitante d’une identité et d’une image publique de plus en plus « communautaire ».
Deuxièmement, l’analyse de la composition par année, et donc aussi des vagues d’arrivées par année, permet de faire des hypothèses sur l’évolution de l’offre associative. En effet, dès lors que l’on constate une modification au cours du temps des propriétés des individus qui rejoignent un collectif, cela constitue un premier indice de la manière dont, à telle ou telle période, le groupement était perçu, notamment par rapport aux autres structures offrant elles aussi des opportunités d’engagement dans le même champ. La recherche en cours sur la lutte contre le sida a permis d’ores et déjà de faire l’hypothèse que les différences observables entre cohortes ou générations de militants sont redevables de plusieurs facteurs.
Facteurs externes d’une part, parmi lesquels il faut distinguer : l’état de l’offre associative (déterminée notamment par le degré de diversification des groupements
[55] et de spécialisation des publics ciblés) ; l’évolution du contexte épidémiologique (taux variables de mortalité et de morbidité par catégories de transmission) qui détermine en partie, soit directement soit par proximité aux malades, le potentiel mobilisable
[56] ; la nature de l’intervention étatique, de la non-intervention à la prise en charge par une série de politiques publiques, notamment de prévention
[57] ; enfin, en partie déterminée par tous ces facteurs, l’image publique de la maladie, qu’il s’agisse de la perception des catégories susceptibles d’être touchées, des risques de contagion ou des jugements moraux qui accompagnent le point de vue sur les malades.
Facteurs internes d’autre part, qui renvoient à l’état de développement des associations (maillage du territoire, extension numérique et donc élargissement des réseaux de recrutement par interconnaissance), degré d’homogénéité ou d’hétérogénéité du collectif du point de vue des caractéristiques socio-biologiques et idéologiques (qui conditionnent également la nature et l’extension des réseaux d’interconnaissance), niveau enfin « d’ouverture » des associations étudiées (politique volontariste de recrutement, modalités de l’intégration au collectif, etc.).
**
Ce texte s’efforce d’avancer quelques propositions pour l’analyse du militantisme. L’ambition n’est pas ici de fournir un modèle, mais plutôt de montrer comment un ensemble d’outils conceptuels et de manières de faire peuvent, pourvu qu’on les applique avec rigueur, être particulièrement heuristiques dans le champ de la sociologie de l’engagement.
La démarche proposée vise à montrer tout ce que l’on peut gagner en articulant une analyse compréhensive des raisons d’agir avancées par les individus à l’objectivation des positions successivement occupées par ces individus. Articulation qui fait écho et prend en partie sa source dans les travaux menés dans d’autres champs sur les identités
[58].
Au-delà de la pétition de principe théorique, les deux démarches sont concrètement fort difficiles à relier, notamment parce que les approches quantitatives auxquelles l’on a généralement recours sont statiques. De ce point de vue, l’approche longitudinale défendue ici nous semble répondre en partie à cette difficulté en ce qu’elle autorise la reconstitution de trajets types articulables aux données des récits de vie.
Enfin, la fertilité d’une manière de faire ne se mesure-t-elle pas aussi à sa capacité à déplacer le regard sociologique vers des objets jusque là délaissés ? Or la conception défendue ici des carrières militantes a l’avantage de suggérer de ne plus seulement s’en tenir à l’analyse des facteurs déterminants du militantisme pour envisager comment les processus d’engagement s’inscrivent dans le cycle de vie. C’est ainsi que les questions du désengagement et, plus largement, des conséquences biographiques de l’engagement, deviennent tout aussi centrales que celles des causes de l’engagement.
De là l’idée que l’observation d’un collectif à un moment T ne prend sens qu’à condition que l’on tienne compte de la temporalité de sa construction, autrement dit, de la succession des vagues d’arrivées et de départs. L’analyse de la défection permet donc de montrer à quel point il est illusoire de chercher à comprendre le fonctionnement des groupements et les engagements en leur sein en restant attaché à une vision substantialiste des collectifs comme entités indivises. Contre cette fiction de l’unité du collectif et des modèles à acteurs uniques, l’analyse de la défection met en exergue la coexistence dans une même temporalité de différents ordres de rationalité des investissements militants.
C’est ainsi également que s’impose, afin d’éviter la simplicité des attributions causales toujours construites post hoc, le recours à l’analyse comparée entre personnes mobilisées et groupes de contrôle de non mobilisés.
Les obstacles demeurent nombreux. Et d’abord les obstacles de méthode, étant donné la lourdeur des procédures à mettre en œuvre, mais aussi la difficulté à mobiliser des instruments statistiques propres à restituer l’épaisseur des trajectoires. Telles sont les directions vers lesquelles les éléments établis dans ce dossier sur les carrières militantes ont commencé d’aller.
[1]
Mancur Olson Jr.,
Les logiques de l’action collective, Paris, PUF, 1978 (1
re édition : Cambridge, Harvard University Press, 1965).
[2]
Pour une présentation critique du modèle d’Olson, cf. François Chazel, « Individualisme, mobilisation et action collective », dans Pierre Birnbaum, Jean Leca (dir.),
Sur l’individualisme, Paris, Presses de Sciences Po, 1986, p. 244-268 ; Olivier Fillieule, Cécile Péchu,
Lutter ensemble, Les théories de l’action collective, Paris, L’Harmattan, 1993.
[3]
L’on se situe de ce point de vue dans la lignée d’une série de tentatives visant à développer des approches longitudinales qui intègrent les relations entre la subjectivité des récits de vie et le jeu des catégorisations institutionnelles. Cf. principalement Didier Demazières,
Le chômage en crise. La négociation des identités de chômeurs de longue durée, Lille, Presses universitaires de Lille, 1992 ; Didier Demazière, Claude Dubar,
Analyser les entretiens biographiques. L’exemple des récits d’insertion, Paris, Nathan, 1996 ; Claude Dubar, « Trajectoires sociales et formes identitaires : clarifications conceptuelles et méthodologiques »,
Sociétés contemporaines, 29, 1998, p. 73-85.
[4]
Anselm Strauss,
La trame de la négociation. Sociologie qualitative et interactionnisme, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 143 (1
re éd. :
Social Organisation of Medical Work, 1985).
[5]
Everett Hughes,
Men and their Work, Glencoe, The Free Pree, 1958.
[6]
Howard Becker,
Outsiders, Paris, Métailié, 1985, p. 126 (1
re éd : The Free Press of Glencoe, 1963).
[7]
Jean Manuel De Queiroz, Marek Ziolkowski,
L’interactionnisme symbolique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1994, p. 69.
[8]
Sur la notion de trajectoire dans la sociologie de Pierre Bourdieu, cf. Jean-Claude Passeron, « Biographies, flux, itinéraires, trajectoires »,
Revue française de sociologie, 31 (1), janvier-mars 1980, p. 3-22.
[9]
« Au lieu de nous demander pourquoi les déviants veulent faire des choses qui sont réprouvées, nous ferions mieux de nous demander pourquoi ceux qui respectent les normes tout en ayant des tentations déviantes ne passent pas à l’acte. On peut trouver un début de réponse à cette question en analysant le processus de l’engagement par lequel une personne “normale” se trouve progressivement impliquée dans les institutions et les conduites conventionnelles. Le terme “engagement” renvoie au processus par lequel divers types d’intérêt sont progressivement investis dans l’adoption de certaines lignes de conduite avec lesquelles ils ne semblent pas avoir de rapports directs », Howard Becker,
Outsiders, op. cit., p. 50. Cf. aussi « Notes on the Concept of Commitment »,
American Journal of Sociology, 66, juillet 1960, p. 32-40. Sur l’intérêt qu’il y aurait à travailler la question du militantisme dans une perspective interactionniste à partir de la notion de carrière, cf. également Claude Dubar, « Socialisation politique et identités partisanes : pistes de recherche », dans
L’identité politique, Paris, PUF-CURAPP, 1994 ; Éric Agrikoliansky, « La Ligue des droits de l’homme (1947-1990). Pérennisation et transformations d’une entreprise de défense des causes civiques », thèse de l’Institut d’études politiques de Paris, 1997, et Claude Pennetier, Bernard Pudal, « Évolution des méthodes d’analyse du militant ouvrier, archétype du militant », dans José Gotovitch, Anne Morelli (dir),
Militantismes et militants, Bruxelles, EVO, 2000.
[10]
« Il s’agit donc moins ici de prédire un état, l’engagement, que de reconstruire « une succession de phases, de changements de comportements et de perspectives de l’individu. Chaque phase requiert une explication et une cause agissant pendant l’une des phases de la séquence peut avoir une importance négligeable pendant une autre phase… L’explication de chaque phase constitue donc un élément de l’explication du comportement final… La variable qui prédispose un individu à aborder une phase déterminée peut ne pas agir parce que celui-ci n’a pas atteint le stade du processus qui permet de franchir ce pas », Howard Becker,
Outsiders,
op. cit., p. 45-46.
[11]
On mentionnera sur ce point les intéressants débats de la journée « Marges, replis dans la gauche française : l’apport des itinéraires militants » organisée le 21 novembre 2000 dans le cadre du programme de recherche « Prosopographie des militants » et du séminaire « Terri-toires et militants communistes : approches plurielles et comparées », CNRS/Paris I, Centre d’histoire sociale du 20
e siècle, lors de laquelle furent discutées différentes formes de marginalisation et de retrait, volontaire ou stratégique (prise de distance, dissidence, défection) au sein même des organisations militantes ou en dehors de celles-ci.
[12]
Celles-ci sont définies de la manière suivante par Courgeau et Lelièvre : « les approches longitudinales ont pour caractéristique l’étude d’événements ou d’états, objectifs ou subjectifs, dans leur succession et leurs interactions, en rapport avec un temps historiquement défini, survenus à une même entité (individu, famille, organisation…), au sein d’un groupe bien défini (génération, promotion) », Daniel Courgeau, Eva Lelièvre,
Analyse démographique des biographies, Paris, Éditions de l’INED, 1972, cité dans Anne Muxel,
L’expérience politique de jeunes, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, p. 114.
[13]
Défaut que Jean Peneff souligne également : « La biographie rappelle que les conditions des comportements varient selon les époques historiques et qu’il faut prendre en compte le fait qu’une population se compose le plus souvent de générations différentes. Ce phénomène de générations est parfois sous-estimé dans l’analyse sociologique d’une population étudiée par questionnaires : on y fait souvent l’économie de l’étude des différences sociales selon l’époque historique : (…) Des générations très voisines peuvent être affectées diversement par la “traversée” d’événements historiques tels qu’une guerre, par exemple, du point de vue de la scolarisation, de l’apprentissage, etc. », p. 55, dans Jean Peneff, « Autobiographie de militants ouvriers »,
Revue française de science politique, 29 (1), février 1979, p. 53-82.
[14]
L’enquête prospective repose sur la constitution, à partir d’une population donnée, d’un panel d’individus que l’on se donne les moyens d’interroger à différents moments du temps. Pour un exemple de ce type d’analyse, cf. Anne Muxel,
L’expérience politique des jeunes…,
op. cit.
[15]
Olivier Fillieule, Christophe Broqua, « Raisons d’agir et proximité à la maladie dans l’économie de l’engagement à AIDES, 1984-1998 », dans André Micoud, Michel Péroni (dir),
Ce qui nous relie, Paris, Éditions de l’Aube, 2000, p. 283-315 et « Les associations de lutte contre le sida. Approches des logiques de l’engagement à AIDES et à Act Up », Rapport MIRE, novembre 2000.
[16]
Ce qui suppose bien entendu que les groupements étudiés disposent de fichiers d’adhérents mentionnant les ex et qu’ils veuillent bien les rendre accessibles au chercheur. Sur la constitution des fichiers et la mesure de leur représentativité, cf. Olivier Fillieule, Christophe Broqua, « Les associations de lutte contre le sida… »,
ibid.
[17]
Par exemple, pour la carrière professionnelle, la succession des emplois exercés avec mention, sur le modèle du
curriculum vitae, des dates d’entrée et de sortie dans tel ou tel emploi. De manière systématique, les différents ordres d’expérience sont soumis à datation (vie militante et professionnelle, mais aussi vie affective, rapport à l’homosexualité et à la maladie). Le questionnaire est reproduit en annexe de Olivier Fillieule, Christophe Broqua, « Les associations de lutte contre le sida… »,
ibid.
[18]
Pour le dire clairement, le recours à ce type d’analyse permet de ne pas s’embourber dans la poursuite paradoxale d’une quelconque « représentativité » des récits de vie. C’est plutôt à partir de l’établissement des trajets types qu’autorise l’analyse statistique qu’il est possible d’approfondir, par le récit de vie, chaque type identifié.
[19]
Jean-Claude Passeron, « Biographie, flux… », art. cité, p. 204.
[20]
À l’exception cependant de Tilly qui distingue les intérêts objectifs des intérêts subjectifs et explique que l’organisation sociale définit l’intérêt des groupes. Il reste cependant allusif sur le fonctionnement des intérêts subjectifs.
[21]
William Gamson, Bruce Fireman, Steven Rytina,
Encounters with Unjust Authorities, Homewood, The Dorsey Press, 1982.
[22]
Par exemple, Myra. M. Ferree, Frederick D. Miller « Mobilization and Meaning : Toward an Integration of Social Psychological and Resource Perspectives on Social Movements »,
Sociological Inquiry, 55, 1985, p. 36-61 ; Bert Klandermans, « Mobilization and Participation : Social Psychological Expansion of Resource Mobilization Theory »,
American Sociological Review, 49, 1984, p. 583 ; David Snow
et al., « Frame Alignment Processes, Micromobilization and Movement Participation »,
American Sociological Review, 56, 1986, p. 464-481 ; Robert Benford,
Framing Activity, Meaning, and Social Movements Participation : The Nuclear Disarmament Movement, Ph D. dissertation, Austin, University of Austin, 1987.
[23]
L’idée d’une dépendance de l’individu à l’égard des groupes dans la construction des choix individuels (du fait des coûts de l’information et par souci de conformité) vient de la psychologie sociale américaine, notamment dans son application classique au comportement électoral. Cf. Paul F. Lazarsfeld, Bernard B. Berelson, Hazel Gaudet,
The People’s Choice, New York, Columbia University Press, 1948.
[24]
De ce point de vue, l’on gagnerait à reprendre le travail pionnier mais un peu oublié de Max Heirich,
The Spiral of Conflict. Berkeley 1964, New York, Columbia University Press, 1970, qui montre dans son étude du Free Speach Movement comment la construction de la cause et le développement du conflit s’accompagnent d’une transformation continue des identités militantes.
[25]
Le premier, Weber propose une approche des motifs pensés en termes socio-historiques et non psychologiques. Il montre, dans
L’Éthique protestante, que l’idée selon laquelle le succès temporel est le signe de la prédestination est le produit des normes sociales de l’éthique puritaine qui, même incorporées par les acteurs, conservent un statut d’abord objectif : dans cette perspective, les motifs, parce qu’ils constituent les causes de certaines conduites, ont valeur explicative. Dans la tradition interactionniste, voir le travail pionnier de Keneth Burke,
A Rhetoric of Motives, Berkeley, University of California Press, 1969 et Charles Wright Mills, « Situated Actions and Vocabularies of Motives »,
American Sociological Review, 6, décembre 1940, p. 904-913. Sur la reconstruction problématique des raisons d’agir à partir des enquêtes, cf. Paul E. Lazarsfeld, « The Art of Asking Why ? »,
National Marketing Review, 1 (1), été 1935, p. 32-43.
[26]
Isaac Joseph,
Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF, 1998, p. 28.
[27]
Enquête réalisée en 1998, dans le contexte d’un relâchement de la pression sur l’épidémie, du développement de nouveaux traitements et d’une démobilisation associative annoncée et dénoncée. Cf. Olivier Fillieule, Christophe Broqua, « Raisons d’agir… », cité et « Les associations de lutte contre le sida », cité. Cf. également la remarque suivante de Philippe Gottraux à propos des registres de justification du désengagement dans les années 1970 : « Dans l’après Mai 68, on voit apparaître parfois, parmi les raisons évoquées pour saborder un groupe d’extrême gauche, des réflexions critiques sur l’aliénation militante, sur le décalage du militant avec sa vie quotidienne, ou encore sur la fébrile et fatigante agitation politique, de fait conflictuelle avec les autres pesanteurs de la vie. Cette transformation repérable dans les discours subjectifs d’acteurs ne traduit pas seulement une plus grande lucidité de ces derniers, mais tout autant, si ce n’est plus, le changement des repères dans le champ politique d’extrême gauche, où il devient alors envisageable de faire porter le débat sur la vie quotidienne »,
Socialisme ou Barbarie. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot, 1997, p. 175, note 16.
[28]
Claude Dubar, « Trajectoires sociales et formes identitaires », art. cité.
[29]
Anselm Strauss,
Miroirs et masques, Paris, L’Harmattan, 1992 (1
re éd. :
Mirrors and Masks : The Search for Identity, The Free Press of Glencoe, 1959).
[30]
Cf. aussi Bernard Lahire,
L’homme pluriel, les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998 qui dresse une « liste » « des cas de décalage, de découplage ou de désajustement que l’observation du monde social permet de distinguer », p. 48.
[31]
Par exemple Jean-Claude Chamboredon, « Le temps de la biographie et les temps de l’histoire. Remarques sur la périodisation à propos de deux études de cas », dans Philippe Fritsch (dir.),
Le sens de l’ordinaire, Lyon, Éditions du CNRS, 1983, p. 17-29 ; Bernard Lahire,
Tableaux de familles. Heurts et malheurs scolaires en milieux populaires, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1995.
[32]
Pierre Bourdieu,
Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, 1997. Cf. les pages 79, 120, 165-169, 177-178 et surtout 187-193.
[33]
Proposition qui, elle, est présente dans les travaux antérieurs de Pierre Bourdieu. Cf., par exemple,
Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980.
[34]
La critique est classique. Cf., par exemple, Jeffrey C. Alexander,
Twenty Lectures. Sociological Theory since World War II, New York, Columbia University Press, 1987 et, en français,
La réduction critique de Bourdieu, Paris, Le Cerf, 2000, p. 65-68.
[35]
Anselm Strauss,
Continual Permutations of Action, New York, Aldine de Gruyter, 1993, p. 41-43. Cf. aussi Georges H. Mead,
L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963 (1
re éd. :
Mind, Self and Society from the Standpoint of a Social Behaviorist, Chicago, Chicago University Press, 1934).
[36]
Philippe Gottraux,
Socialisme ou Barbarie…,
op. cit., p. 182.
[37]
Bernard Lahire,
L’homme pluriel,
op. cit., p. 35 et 42.
[38]
Entendues ici au sens classique développé par Daniel Gaxie, « Économie des partis et rétributions du militantisme »,
Revue française de science politique, 27 (1), février 1977, p. 123-154.
[39]
Dimension particulièrement visible dans le cas de militants dont les ressources sociales en dehors de l’activité militante sont faibles, comme le montrent bien Bernard Pudal ou Gérard Mauger dans leurs travaux : Bernard Pudal,
Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, Paris, Presses de Sciences Po, 1989 et Gérard Mauger, « Ascension sociale, promotion culturelle et militantisme. Une étude de cas »,
Sociétés contemporaines, 3, septembre 1990, p. 117-129.
[40]
Les données sont nombreuses sur ce point dans la littérature sur les conséquences biographiques de l’engagement. Pour un travail récent, cf. Rebecca E. Klatch, « The Contradictory Effects of Work and Family on Political Activism »,
Qualitative Sociology, 23 (4), 2000, p. 505-519.
[41]
Cf. la contribution de Sylvie Ollitrault dans ce numéro et Olivier Fillieule et Fabrice Ferrier, « Between the Market and the State. French Environmental Organisations », communication à la conférence de Copenhague, ECPR, 2000.
[42]
Cf. la contribution de Johanna Siméant dans ce numéro et CAHIER, « Pour une sociologie politique de l’humanitaire international. Éléments », rapport MIRE, appel d’offre « produire les solidarités, la part des associations », dactyl, mars 2000.
[43]
Le développement de l’intervention étatique dans la gestion de cette nouvelle maladie s’est traduit par la création d’un « marché de l’emploi » directement en lien avec le sida, mais aussi, de manière dérivée, l’homosexualité, tant par la création d’agences et de structures associatives que par le financement des associations existantes et donc le développement du salariat. Précisons encore que cette extension des possibles professionnels a sans doute permis, pour certains, la réduction des tensions propres à une homosexualité ou une situation de malade qui doivent le plus souvent demeurer cachées dans le cadre professionnel. De ce point de vue, l’offre nouvelle d’emploi a aussi permis de mener, au-delà de l’idéologie et de la pression matérielle, le double jeu (entre sphère du travail et vie privée) qu’impose souvent une société homophobe. Pour une remarque du même ordre sur « l’adéquation » entre la nécessité de reclassement des ex-gauchistes de 68 et le développement des professions liées au travail social, cf. Catherine Bidou,
Les aventuriers du quotidien. Essai sur les nouvelles classes moyennes, Paris, PUF, 1984 et Philippe Gottraux,
Socialisme ou Barbarie…,
op. cit., p. 192.
[44]
Dans un tout autre contexte socio-culturel et politique, Laetitia Bucaille analyse les itinéraires de reconversion des
chebab de l’Intifada après l’instauration de l’autorité palestinienne en 1994. Elle montre comment les militants du Fath sont recrutés comme policiers, « le recrutement au sein de l’administration militaire [constituant] une opportunité inespérée pour une génération que la participation au combat anti-israélien a éloignée des bancs de l’école et de l’université. C’est une alternative au chômage ou au travail manuel. L’accès à la fonction de policier ne requiert pas de compétence spécifique, les jeunes reçoivent une formation dès leur incorporation. L’existence d’une hiérarchie militaire permet d’espérer une carrière ascendante et l’amélioration de ses conditions de vie. En ce sens, la politique d’emploi des
chebab revêt une fonction de légitimation pour le pouvoir ; le versement des salaires des employés de l’administration militaire est l’un des rares gains économiques que les dirigeants mettent à disposition d’une partie des couches populaires de la population », dans « Les itinéraires de reconversion des jeunes de l’intifada. La dissolution d’un mouvement social ? », Communication au colloque « Mouvements sociaux dans le monde musulman », Lausanne, 2000, p. 5 et 6.
[45]
Pierre Bourdieu,
Le sens pratique,
op. cit., p. 100
[46]
Howard Becker,
Outsiders,
op. cit., p. 224.
[47]
Cf. Philippe Juhem dans ce dossier et les remarques de Philippe Gottraux à propos des conditions de possibilité de dissolution du groupe Socialisme ou Barbarie.
[48]
Olivier Fillieule,
Stratégies de la rue…,
op. cit., chap. I.
[49]
Jean-Claude Passeron, « Biographie, flux… », art cité.
[50]
Sans entrer dans une discussion du sens attribué ici à la notion de génération, on dira simplement que ce que l’on entend par génération politique désigne un groupe qui, à un moment donné du temps identifié comme correspondant à une étape significative, a rejoint un groupe militant. Très précisément, c’est à partir d’une analyse par cohorte (définie par l’année d’adhésion) que l’on peut tenter ensuite, si cela fait sens, de déterminer l’existence d’unités générationnelles au sens de Mannheim.
[51]
À l’unique exception, à notre connaissance, de Nancy Whittier, « Political Generations, Micro Cohorts and the Transformation of Social Movements »,
American Sociological Review, 62 (5), octobre 1997, p. 760-778.
[52]
Pour une remarque similaire sur la question des restes, cf. Daniel Gaxie, « Économie des partis… », art. cité, p. 133 ; Michel Offerlé,
Les partis politiques, Paris, PUF, 1987, p. 75 et Philippe Gottraux,
Socialisme ou Barbarie…,
op. cit., p. 196-198.
[53]
Joseph Gusfield est sans doute l’un des premiers, dans son analyse de la Women Christian Temperance Union, à relier le changement d’orientation de cette ligue à un renouvellement générationnel longtemps contraint par le fait que les postes de direction n’étaient pas facilement atteignables. Cf. Joseph R. Gusfield,
Symbolic Crusade. Status Politics and the American Temperance Movement, Illinois, Illini Books Edition, 1986 (1
re éd. : 1963).
[54]
Qui, par la disposition du pouvoir d’offrir ou de retirer des attestations de représentativité, contribuent grandement à la qualification des collectifs.
[55]
Par un effet purement mécanique, l’augmentation en nombre des structures associatives de lutte contre le sida accroît la concurrence pour le recrutement, concurrence d’autant plus sévère pour les groupements dont le travail repose sur le recours au bénévolat ou pour ceux qui revendiquent la représentation de telle ou telle catégorie de personnes atteintes.
[56]
Cela est d’autant plus sûr dans le contexte d’une mobilisation associative dont on sait qu’historiquement elle se construit sur le modèle du
self-help. Mais c’est justement l’un des intérêts de l’attention portée à la dimension temporelle que de poser la question de la persistance ou non de cette « adéquation » entre évolution de l’épidémie, potentiel mobilisable et personnes effectivement engagées sur la période étudiée.
[57]
Sur l’émergence du sida comme problème public et la construction des catégories de l’action publique dans ce domaine, cf. Pierre Favre (dir.),
Sida et politique : les premiers affrontements (1981-1987), Paris, L’Harmattan, 1992 et Michel Setbon,
Pouvoirs contre sida. De la transfusion sanguine au dépistage : décisions et pratiques en France, Grande-Bretagne et Suède, Paris, Le Seuil, 1992 ; « La normalisation paradoxale du sida »,
Revue française de sociologie, 41 (1), janvier-mars 2000, p. 61-78.
[58]
Jean-Claude Kauffmann, « Rôles et identité. L’exemple de l’entrée en couple »,
Cahiers internationaux de sociologie, 97, 1994, p. 301-328 et Claude Dubar,
La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin, 1991.