Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628780
328 pages

p. 247 à 268
doi: en cours

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Le référendum du 24 septembre 2000 : premiers éclairages

Vol. 51 2001/1-2

2001 Revue française de science politique Le référendum du 24 septembre 2000 : premiers éclairages

Le vote blanc : abstention civique ou expression politique ?

Adélaïde Zulfikarpasic Adélaïde Zulfikarpasic est diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris (juillet 1999). En 1999-2000, elle a étudié la signification politique du vote blanc dans le cadre d’un DEA de Sociologie politique à l’IEP de Paris. Son mémoire, réalisé sous la direction de Daniel Boy (Directeur de recherche au CEVIPOF), s’intitule « Le vote blanc : abstention civique ou expression politique ? » (4 Cité de la Roquette, 75011 Paris, tél. : 01 43 38 21 27).
Depuis une dizaine d’années, on observe une augmentation significative des votes blancs lors des consultations électorales, comme en témoigne le référendum du 24 septembre 2000. Le vote blanc demeure néanmoins un comportement électoral peu étudié. Considéré comme un suffrage non-exprimé, il a longtemps été assimilé à une erreur de l’électeur ou encore à une marque d’indifférence à l’égard de la politique, tout comme l’abstention. L’analyse politique du vote blanc montre qu’il constitue, au contraire, une expression, celle d’une insatisfaction face à une offre politique trop restreinte. L’analyse idéologique confirme le caractère expressif de ce vote. Les « votants blancs » portent un intérêt particulier à la politique, ont des exigences en la matière et manifestent, par leur vote, une déception à l’égard de la politique, qu’elle soit momentanée ou structurelle. En votant blanc, ils souhaitent faire passer un message et espèrent des changements. Ces électeurs ont d’ailleurs des caractéristiques sociologiques distinctes de celles des abstentionnistes : ils ne sont pas aussi jeunes, sont plus intégrés socialement, plus diplômés, plus politisés. Le vote blanc ne se substitue à l’abstention que dans un cas : en milieu rural, le poids des interconnaissances et du contrôle social poussent les électeurs à voter blanc plutôt qu’à s’abstenir. Le vote blanc recouvre donc deux types de comportements : le vote blanc traditionnel et rural, synonyme d’abstention cachée, et le vote blanc récent, plus urbain, expression politique. In the last ten years, there has been a significant increase in blank votes in elections, as shown in the 24 September 2000 [French] referendum. Blank voting as electoral behavior has been insufficiently studied. Seen as « unexpressed », blank votes have long been considered voter errors or even signs of indifference to politics, similar to abstention. The political analysis of blank votes shows that, on the contrary, they are expressions of dissatisfaction with a limited political supply. Ideological analysis confirms their expressive nature. « Blank voters » are interested in politics and very demanding ; through their votes, they show either a specific or a structural disappointment vis-à-vis politics. By casting blank votes, they wish to send a message and they hope for change. These voters have sociological characteristics distinct from those of abstentionists : they are not as young, are better integrated in the social fabric, have higher degrees and are more politicized. Blank voting can substitute for abstention only in one case : in rural areas, the weight of reciprocal knowledge and of social control lead voters to vote « blank » rather than abstain. Blank voting thus corresponds to two types of behavior : the traditional and rural blank vote, which reflects hidden abstention, and the recent blank vote, more urban, and representing a political expression.
À mi-chemin entre l’abstention et la participation électorale, le vote blanc peut être défini comme un acte par lequel l’électeur manifeste, lors d’une consultation électorale, son incapacité ou son refus d’exercer un choix parmi une offre politique donnée. Ce vote fait aujourd’hui l’objet d’une attention croissante. La cause de cette évolution récente réside bien évidemment dans son augmentation numérique, décelable depuis deux décennies et visible surtout depuis le début des années 1990. L’importance grandissante du vote blanc dans les résultats électoraux dont témoigne le référendum du 24 septembre 2000 suscite un intérêt de plus en plus vif pour ce comportement électoral. Il n’en demeure pas moins un phénomène assez méconnu.
Il faut en effet souligner la quasi-absence de littérature sur le vote blanc. Le seul livre entièrement consacré au sujet [1] est un ouvrage militant et subjectif puisque son auteur, Olivier Durand, est le fondateur de l’Association pour la reconnaissance du vote blanc. Si aucun ouvrage de science politique n’étudie exclusivement le vote blanc, certains auteurs ont cependant abordé cette question dans le cadre d’autres travaux et ont suggéré qu’il s’agissait d’une forme d’expression politique, mais leurs observations sont souvent restées au stade de l’hypothèse.
Le vote blanc demeure également un objet flou parce que le législateur n’en donne aucune définition précise. Ce dernier ne le considère d’ailleurs pas comme une expression politique réelle au même titre qu’un vote pour un parti, un candidat ou pour une liste. Le vote blanc appartient en effet à la catégorie des suffrages dits « non exprimés », tout comme le vote nul. D’ailleurs, le code électoral [2] ne précise pas la différence qui existe entre un bulletin blanc et un bulletin nul. L’article L 66 de ce code établit seulement qu’ils constituent tous deux des suffrages non exprimés. En revanche, si les bulletins nuls ont été progressivement définis par le code puis par la jurisprudence, aucune description n’est faite du bulletin blanc. On en trouve une définition imprécise dans le dictionnaire [3] : un bulletin blanc est « un bulletin de vote mis dans l’urne et sur lequel n’est porté aucun nom ni aucune mention. » Le Dictionnaire du vote [4] de Paul Bacot le décrit comme un « bulletin de vote qui, dépourvu de toute inscription, ne comporte donc l’expression d’aucun choix parmi ceux autorisés ». Seul le Centre d’information civique [5] a apporté une précision : un bulletin blanc, c’est une feuille de papier blanc et vierge glissée dans une enveloppe.
Rien ne semble justifier l’exclusion de ces votes des suffrages exprimés. Depuis l’apparition des premiers bulletins blancs, la législation sur le sujet a évolué de façon essentiellement pragmatique [6]. Le vote blanc a été rendu possible avec l’introduction du vote par bulletin par la loi du 18 Ventôse An VI en référence à l’article 31 de la Constitution de l’an III. Jusque là, seule l’abstention était possible puisque les votes se faisaient à main levée. Le problème du statut des bulletins blancs s’est posé pour la première fois en 1807 : dans un avis du 25 janvier 1807, le Conseil d’État décide que ce qu’il appelle alors les « billets blancs » doivent être retranchés du nombre des votes émis, mais aucun critère ne semble expliquer véritablement cette décision. Il est possible qu’elle ait été prise simplement par désintérêt pour tout ce qui n’était pas lié directement au résultat de la consultation électorale. Au lendemain de la Révolution française qui vient de consacrer le peuple souverain, l’élection, fondement de la démocratie représentative, est en effet fortement valorisée. À l’exception de quelques élections sous la Restauration qui comptabilisaient le vote blanc comme un suffrage exprimé [7], cette législation marque l’exclusion définitive des bulletins blancs, toujours en vigueur aujourd’hui. En 1839, la Chambre prend la décision de retirer au vote blanc toute valeur politique. Cette règle est confirmée par l’article 30 du décret du 2 février 1852 et reprise par l’article L 66 du code électoral actuel, en dépit des propositions de loi régulières mais peu efficaces visant sa reconnaissance comme suffrage exprimé.
Cependant, malgré cette continuelle négation institutionnelle, le vote blanc s’est perpétué jusqu’à nos jours et a même vu son niveau augmenter de façon significative au cours des dix dernières années. C’est cette résistance au fil du temps, en dépit de conditions défavorables, qui conduit à s’intéresser de plus près à ces bulletins de vote particuliers et à tenter de comprendre ce qu’ils renferment. Doit-on considérer, comme Jean Pataut, que « dans toute opération statistique […] il existe une marge d’erreur », et que les votes blancs « constituent comme le reliquat habituel, normal, structurel, des fautes inévitables effectuées sur un grand nombre d’opérations de vote » [8] ? Les bulletins blancs sont-ils le fait d’électeurs qui votent uniquement par souci de remplir leur devoir de citoyen, constituant ainsi une « abstention civique » ? Doivent-ils réellement figurer au rang des suffrages non exprimés ? Ne renferment-ils pas, au contraire, une expression politique ? C’est cette tension – abstention/participation – qui constitue l’enjeu principal de la question du vote blanc. Le vote blanc comme simple erreur mérite en effet d’être réduit à un pourcentage marginal et écarté des travaux sur sa signification. Il apparaît impossible de calculer la part de ces bulletins qui relève de l’erreur, mais une chose est certaine : s’ils constituaient le résidu normal de chaque élection, ils devraient atteindre un niveau plus ou moins identique à chaque consultation voire même diminuer depuis quelques années puisqu’on constate un déclin de la participation électorale. Or c’est exactement l’évolution inverse qui s’observe. Le vote blanc ne cesse d’augmenter. C’est cette différence temporelle qui mérite d’être appréhendée comme le signe de phénomènes sociaux ou politiques et d’être étudiée [9].
 
Remarque préliminaire : une conception large de la notion de vote blanc
 
 
Le vote blanc est souvent perçu par l’imaginaire collectif comme un vote intentionnel et délibéré alors que le vote nul est assimilé à une erreur. Or, à partir du moment où l’électeur fait la démarche de se déplacer jusqu’aux urnes pour voter, il est difficile d’affirmer qu’il s’agit là d’un acte inexistant. Ceci est d’autant plus vrai que les bulletins déclarés nuls portent le plus souvent des signes de reconnaissance qui traduisent un acte volontaire, comme en témoigne la jurisprudence [10]. Ont été déclarés nuls : « les bulletins portant des inscriptions injurieuses pour les candidats ou pour des tiers », « les bulletins imprimés autres que ceux qui sont transmis par la commission de contrôle, les bulletins dont les noms imprimés des candidats ont été entourés d’un trait d’encre ou de crayon ». On pourrait aisément multiplier ces exemples qui prouvent que l’électeur a agi délibérément. Les erreurs existent, certes, mais elle sont en réalité beaucoup plus marginales qu’on ne l’imagine. D’ailleurs, la jurisprudence témoigne d’une large souplesse à l’égard des bulletins non conformes afin d’éviter l’annulation d’un nombre trop élevé d’entre eux. Ainsi, ont été considérés comme suffrages exprimés, des bulletins [11] « portant des taches (encre, graisse, rouge à lèvres), traces ou déchirures dont le caractère accidentel est évident », « établis sur papier quadrillé, réglé, transparent ou exceptionnellement épais », « accompagnés d’autres documents, comme par exemple les bulletins accompagnés d’une circulaire qui avait pour objet de recommander aux électeurs le candidat porté sur le bulletin », « de format identique dactylographiés soit à l’encre rouge, soit à l’encre noire », « constitués par des professions de foi ». Dès que le nom du candidat apparaît clairement, le bulletin est déclaré valide. Les erreurs sont donc réduites à quelques cas. Dans leur article sur les élections législatives de 1881 [12], Olivier Ihl et Yves Déloye ont dépouillé des bulletins annulés afin de comprendre ce qu’ils recouvraient. Sur 3 204 bulletins, seuls 4,3 % peuvent être assimilés à des erreurs (plusieurs bulletins dans une enveloppe). Les autres traduisent un acte volontaire de l’électeur (bulletins barrés, découpés, etc.). Les votes considérés comme nuls devraient donc recouvrir uniquement les véritables erreurs, soit un nombre faible de bulletins. Les entretiens réalisés avec des électeurs ayant voté blanc en attestent [13]. À l’exception d’une électrice qui s’était renseignée sur la nature exacte du vote blanc et a voté blanc en mettant une feuille de papier blanc et vierge dans une enveloppe, tous les autres ont cru voter blanc, alors qu’ils ont en réalité voté nul. Une électrice explique : « Quand j’ai décidé de voter blanc, soit je mets deux ou trois bulletins dans l’enveloppe, soit je déchire, j’en déchire un qui m’est particulièrement antipathique. » Son vote est donc nul, mais ce qui compte ici, c’est son intention : voter blanc. C’est pourquoi les votes nuls peuvent être assimilés à des votes blancs [14].
 
Le vote blanc : un comportement électoral croissant sur le chemin de la reconnaissance
 
 
Depuis le début des années 1990, on observe une augmentation significative du vote blanc [15]. Avant la période 1992-1993, le vote blanc se situait toujours à un niveau compris entre 2 et 4,5 % des votants (1 et 2,5 % des inscrits), alors qu’à partir de 1993, il se situe en moyenne autour de la barre des 5 % des votants (plus de 3 % des inscrits). Cette évolution peut sembler dérisoire, mais en réalité, par rapport au début des années 1980, le vote blanc a quasiment doublé. Depuis les débuts de la Cinquième République, jamais le vote blanc n’a atteint de tels scores puisque jusqu’en 1980, il oscillait entre 1 et 2,1 % des inscrits, sauf à l’occasion de certains référendums [16]. Il était tout aussi faible sous la Quatrième République [17]. C’est ce que montre le tableau retraçant les résultats du vote blanc de 1945 à 1965. Les élections européennes de 1999 reflètent cette évolution du vote blanc. Les votes blancs y ont atteint 2,8 % des inscrits, soit 5,9 % des votants [18] alors que, pour prendre un exemple assez significatif, la liste « Bouge l’Europe » des communistes a atteint 6,8 % des suffrages exprimés [19]. En d’autres termes, il y a presque autant d’électeurs qui se sont déplacés jusqu’à leur bureau de vote pour cautionner l’action d’un parti au Gouvernement depuis deux ans que d’électeurs qui se sont déplacés pour voter blanc, en décidant sciemment de ne cautionner l’action d’aucun parti. Le fait que le vote blanc réalise un score pratiquement aussi élevé que celui d’un parti de gouvernement fait de ce comportement électoral un phénomène non négligeable. Ceci d’autant plus que certains partis n’atteignent même pas le résultat obtenu par le vote blanc. Ainsi, la liste Front National de Jean-Marie Le Pen n’a obtenu que 5,7 % des suffrages exprimés, celle d’Arlette Laguiller seulement 5,2 %, sans mentionner toutes les petites listes qui font entre 0,5 % et 3 % des suffrages exprimés au maximum.

Le vote blanc de 1945 à 1965 [3*3]
Date de l’élection Vote blanc ou nul %
1945 référendum : 1re question 1 025 744 4,1
1945 référendum : 2e question 1 064 890 4,3
1945 élection 467 804 1,8
1946 référendum (mai) 513 054 2,0
1946 élection (juin) 334 459 1,3
1946 référendum (octobre) 323 390 1,2
1946 élection (novembre) 362 627 1,4
1951 541 591 2,2
1956 647 160 2,4
1958 référendum 303 549 1,1
1958 élection 502 426 1,8
1961 594 699 2,1
1962 référendum (avril) 1 098 238 4,0
1962 référendum (octobre) 559 758 2,0
1962 élection (novembre) 584 368 2,1
1965 présidentielle 244 292 0,8
* Cf. A. Lancelot, op. cit., p. 50.


Évolution du vote blanc aux élections depuis 1981 [20]
Élections Abstention Votes blanc ou nuls Exprimés
Présidentielle 1981 (1er tour) 6 855 500 (18,9%) 489 732 (1,3%/1,7%) 28 901 025
Présidentielle 1981 (2e tour) 5 114 015 (14,1%) 885 570 (2,4%/2,8%) 30 272 952
Présidentielle 1988 (1er tour) 7 025 154 (18,5%) 623 390 (1,6%/2%) 30 282 950
Présidentielle 1988 (2e tour) 6 022 907 (15,8%) 1 169 740 (3,1%/3,6%) 30 869 272
Présidentielle 1995 (1er tour) 8 475 255 (21,4%) 885 602 (2,2%/2,8%) 30 294 317
Présidentielle 1995 (2e tour) 7 958 434 (20,1%) 1 890 643 (4,8%/5,9%) 29 768 945


Élections Abstention Votes blanc ou nuls Exprimés
Législatives 1986 8 067 091 (21,7%) 1 269 690 (3,4%/4,4%) 27 825 239
Législatives 1988 (1er tour) 13 000 790 (34,3%) 512 707 (1,35%/2%) 24 432 085
Législatives 1988 (2e tour) 9 021 938 (30%) 699 052 (2,3%/3,3%) 20 304 014
Législatives 1993 (1er tour) 11 849 542 (30,8%) 1 399 368 (3,6%/5,2%) 25 219 976
Législatives 1993 (2e tour) 10 971 503 (32,5%) 2 169 371 (6,4%/9,5%) 20 632 930
Législatives 1997 (1er tour) 12 565 925 (32%) 1 315 379 (3,3%/4,9%) 25 334 439
Législatives 1997 (2e tour) 11 096 272 (28,9%) 1 729 185 (4,5%/6,3%) 25 614 717


Élections Abstention Votes blanc ou nuls Exprimés
Municipales 1983 (1er tour) 7 839 323 (21,6%) 874 114 (2,4%/3,1%) 27 520 144
Municipales 1983 (2e tour) 2 821 607 (20,3%) 291 745 (2,1%/2,5%) 10 791 838
Municipales 1989 (1er tour) 9 614 531 (27,2%) 1 028 153 (2,9%/3,8%) 26 186 678
Municipales 1995 (1er tour) 11 795 958 (30,6%) 985 834 (2,5%/3,7%) 25 791 876


Élections Abstention Votes blanc ou nuls* Exprimés
Européennes 1984 15 961 916 (43,3%) 737 838 (2%/3,5%) 20 180 934
Européennes 1989 19 504 080 (51,1%) 539 281 (1,4%/2,9%) 18 112 155
Européennes 1994 17 430 485 (46,2%) 1 083 170 (2,9%/5,3%) 19 218 424
Européennes 1999 21 020 574 (53%) 1 109 676 (2,8%/5,9%) 17 527 715


Élections Abstention Votes blanc ou nuls Exprimés
Régionales 1986 7 997 968 (21,8%) 1 258 701 (3,4%/4,4%) 27 381 866
Régionales 1992 31,3% 1 220 709 (3,3%/4,8%) 24 431 676
Régionales 1998 16 226 680 (41,9%) 1 030 059 (2,7%/4,6%) 21 412 454


Référendum 2000 27 882 504 (69,8%) 1 940 340 (4,9%/16,1%) 10 118 348

Graphique d’évolution du vote blanc depuis 1981IMGIMGGraphique d’évolution du vote blanc depuis 1981IMGIMF
À cette évolution numérique s’ajoute un autre changement, reflet de cette augmentation du vote blanc : sa construction médiatique. Avant 1995, peu de place était accordée dans les journaux français au vote blanc. Le plus souvent, les tableaux utilisés par ceux-ci pour donner le résultat national d’une élection n’évoquaient même pas les suffrages non exprimés. Et rarement mention était faite des votes blancs dans les articles et commentaires qui suivaient un scrutin, pas même à l’occasion du second tour des élections législatives de 1993 qui a pourtant vu ces votes atteindre le score de 6,4 % des inscrits soit 9,5 % des votants. C’est entre le premier et le second tour de l’élection présidentielle de 1995 que s’est produit un changement étonnant. Sans raison apparente, les journalistes se sont mis à reporter le nombre de votes blancs non plus par rapport au nombre d’inscrits, comme il est d’usage, mais par rapport au nombre de votants, le considérant ainsi comme un suffrage exprimé. Parallèlement, ils ont soudain prêté davantage d’attention à ce comportement électoral dans leurs articles. Ainsi, Le Monde du 8 mai 1995 a indiqué, dans son tableau donnant les résultats de l’élection à l’échelle nationale, que le vote blanc avait atteint 5,9 % des votants. Dans Le Monde daté du 9 mai un article s’intitule « Les bulletins blancs et nuls en constante progression ». Il est illustré par un graphique et une carte. Libération, pour sa part, souligne dans son édition du 8 mai « qu’un nombre particulièrement élevé de citoyens semble avoir choisi le vote blanc et nul : près de 5 % des inscrits selon une estimation CSA ». Dans l’édition du lendemain, le journaliste Éric Dupin écrit : « Jacques Chirac a gagné avec le vote de seulement 49,51 % de ceux qui ont accompli, le 7 mai, leur devoir civique en raison du nombre record de bulletins blancs et nuls. 1 892 052 ont choisi ce mode particulier d’expression, soit 5,94 % des votants. Ce refus actif de choisir entre les deux compétiteurs du second tour exprime à l’extrême une tendance forte de ce scrutin : l’incapacité commune aux deux candidats à entraîner une puissante adhésion. » Quant au Figaro, s’il n’indique pas le pourcentage de votes blancs dans son tableau des résultats généraux, il précise dans un article que « les électeurs n’ont pas boudé le choix qui leur était proposé puisque les blancs et nuls n’atteindraient pas 5 % des inscrits ». Chacun pourra apprécier la différence d’interprétation ! Le gonflement soudain des chiffres [21] par les journalistes vient s’ajouter à l’augmentation réelle du phénomène et conduit à le rendre encore plus important aux yeux du public. Ceci est d’autant plus vrai que les journalistes ne se contentent pas de souligner l’importance du vote blanc. Ils lui attribuent une signification politique. Pour Jean-Michel Helvig, il « exprime un “non-choix” politique du fait qu’aucun candidat ne convient » [22]. Selon Philippe Meyer, « cette forme d’expression [constitue] essentiellement une protestation [23] ». Le vote blanc est désormais appréhendé comme un vote protestataire et bénéficie d’une certaine reconnaissance sociale.
Parallèlement, plusieurs mouvements ou associations prônant le vote blanc se sont créées. En décembre 1989, Gérard Gautier lance dans les Côte-d’Armor le mouvement « Blanc, c’est exprimé ». Cette association a présenté une liste du même nom aux élections régionales de 1992 et a obtenu 5,1 % des voix et un siège. Gérard Gautier a donc été Conseiller régional de Bretagne de 1992 à 1998 sous l’étiquette « Blanc, c’est exprimé ». L’objectif visé était, bien plus qu’une réelle action politique, de rendre public le problème de la non-reconnaissance de ces votes. C’est le but de l’association depuis près de dix ans. Le mouvement « Blanc, c’est exprimé » a d’ailleurs présenté de nombreux projets de loi visant à la reconnaissance du vote blanc, sans succès. Pour l’association, le vote blanc représente « la volonté des électeurs de remplir leur devoir de citoyen malgré une proposition électorale ne correspondant pas à leurs attentes ». L’Association pour la reconnaissance du vote blanc, évoquée précédemment, a été créée en 1994. Son objectif est de créer un véritable débat autour de la question de la reconnaissance du vote blanc. Tout comme le mouvement « Blanc c’est exprimé » et le CIC, elle tente d’inciter des parlementaires à défendre la cause du vote blanc. Le CIC prônait la participation électorale. Reconnue d’utilité publique, cette association recevait des fonds de l’État. La défense du vote blanc lui était apparue comme un moyen de faire diminuer l’abstention et elle a été à l’origine de différentes propositions de réforme du code électoral. Elle revendiquait néanmoins une « rigoureuse neutralité » [24] politique. Plus récemment encore, en janvier 2000, un « Parti blanc » a été créé à Caen. Pour lui, le vote blanc constitue une « sorte de révolution douce », face au « désaveu démocratique » actuel [25]. Le parti blanc, présidé par Blaise Hersent-Lechatreux, 30 ans, ingénieur en génie urbain, se veut apolitique. Il ne souhaite pas non plus appeler à voter blanc ni propager l’idée d’un vote protestataire, mais veut servir de porte voix « à ceux qui ne sont actuellement pas entendus » afin d’apparaître comme « un révélateur » du malaise démocratique. En créant un parti et en présentant des candidats sans programme ni étiquette politique, les membres du parti blanc veulent avant tout faire reconnaître le vote blanc. À la différence d’un vote blanc traditionnel, les bulletins en faveur de leur parti ne pourront être oubliés des suffrages exprimés. Le parti blanc présentera une liste pour les élections municipales de 2001 à Caen, mais refusera tout éventuel mandat. À moyen terme, l’objectif principal du parti est de recueillir les 500 signatures nécessaires pour pouvoir présenter un candidat à la prochaine élection présidentielle, « véritable test national de l’intérêt de [sa] démarche ».
En revanche, si le vote blanc s’est constitué depuis quelques années comme un enjeu, sa reconnaissance est cependant encore loin de faire l’objet d’un véritable débat politique. Négligence ou oubli volontaire ? Il faut ici souligner l’un des aspects majeurs liés à la question de la reconnaissance du vote blanc : les difficultés que poserait la prise en compte du vote blanc pour le calcul de la majorité au moment d’une élection. En 1995, si le vote blanc avait été comptabilisé comme un suffrage exprimé, Jacques Chirac n’aurait pas obtenu la majorité absolue, ce qui signifie que 5,9 % des votants [26] auraient pu faire basculer l’élection. C’est pourquoi il n’est pas à exclure que les politiques délaissent volontairement la question du vote blanc. Quelques propositions de loi visant à réformer le code électoral ont été déposées, mais aucune n’a abouti. Le vote blanc demeure donc, d’un point de vue purement juridique, un suffrage non-exprimé. Malgré cette négation juridique, il connaît, depuis une dizaine d’années, une évolution importante. Cette évolution suscite de multiples interrogations. Pourquoi le vote blanc tend-il à augmenter ainsi ? Quelle en est sa signification ? Qu’est-ce qui pousse un électeur à accomplir un acte qui ne sera pas pris en considération dans le résultat de l’élection ?
 
Analyse politique du vote blanc : l’influence des conditions politiques de l’élection
 
 
La palette des choix proposés au scrutin
– L’influence du nombre des candidats. Nous pouvons émettre deux hypothèses. Soit le vote blanc est une expression politique, et dans ce cas, son niveau doit être fonction décroissante du nombre de candidats : quand le choix offert à l’électeur est large, celui-ci a plus de chance de trouver un candidat qui lui convient ; en revanche, quand le choix est restreint, l’électeur peut ne trouver satisfaction parmi aucun des candidats en présence et vouloir exprimer son refus de l’offre par un vote blanc. Soit, au contraire, le vote blanc est la marque d’une indifférence à l’égard de la politique ou le signe d’une incompétence en la matière, et dans ce cas, son niveau devrait être fonction croissante du nombre de candidats, tout comme l’abstention : si le nombre de candidats est important, l’électeur peut être désorienté face à l’offre politique et voter blanc ; si le nombre de candidats est restreint, le choix de l’électeur se trouve simplifié et celui-ci a moins recours au vote blanc. Partant de ces deux hypothèses, on observe que, depuis 1981, le niveau du vote blanc est systématiquement plus élevé au second tour des élections [27], soit quand le nombre de candidats est restreint. Ainsi, par exemple, au second tour de l’élection présidentielle de 1981, le vote blanc représentait 2,4 % des inscrits contre 1,3 % seulement au premier tour, à la présidentielle de 1988, 3 % des inscrits ont voté blanc au second tour contre 1,4 % au premier tour ; aux élections législatives de 1997, le vote blanc a atteint 4,5 % des inscrits au second tour contre 3,3 % au premier. Les élections municipales de 1983 constituent la seule exception. Si le vote blanc manifestait une indifférence à l’égard de la politique, il aurait été plus élevé au premier tour qui représente un enjeu moins important aux yeux de l’électeur car moins décisif, comme c’est le cas pour l’abstention. Nous observons le contraire et pouvons donc avancer que le vote blanc se présente comme une alternative face à une offre politique trop restreinte. En particulier, les petits partis ou les partis extrêmes étant souvent absents des seconds tours, nous pouvons postuler que leurs électeurs se tournent vers ce que l’on pourrait appeler un « vote blanc idéologique ». Frédéric Bon et Jean-Paul Cheylan ont mis en avant cette propriété du vote blanc dans La France qui vote [28]. Ils remarquent en effet que le niveau du vote blanc a tendance à augmenter au moment des référendums ou au second tour des élections uninominales [29] car les choix proposés aux électeurs sont trop simples, binaires ou restreints, ce qui conduit à supposer l’existence d’une expression politique dans ce vote.
– La tendance des candidats. Le vote blanc a également tendance à s’accroître avec le rétrécissement de l’éventail des tendances politiques en présence, apparaissant ainsi à nouveau comme une alternative face à un choix limité. Le cas particulier du second tour des élections législatives de 1993 en offre une illustration plutôt convaincante. En effet, on observe que le vote blanc a atteint, à l’occasion de ce scrutin, le niveau record de 6,4 % des électeurs inscrits, soit 9,5 % des votants. Or ces élections ont été marquées par une très nette victoire de la droite. Elles nous offrent donc de nombreux exemples de circonscriptions où le choix proposé aux électeurs au second tour se limitait à deux candidats de droite, ceux de gauche ayant été battus dès le premier tour ou s’étant retirés de la course entre les deux tours. Le choix était donc particulièrement fermé puisque des pans entiers de l’électorat n’étaient pas du tout représentés [30]. Et si l’on étudie les résultats de ces élections dans le détail des circonscriptions, on constate que les 6,4 % de votes blancs à l’échelle nationale correspondent clairement à la moyenne de deux cas de figure distincts. Dans les circonscriptions où l’offre politique était normalement répartie entre la gauche et la droite, le vote blanc est inférieur à la moyenne nationale puisqu’il se situe autour de 4 % des inscrits. En revanche, dans les circonscriptions où l’offre se cantonnait à deux candidats de droite, le vote blanc atteint un niveau très largement supérieur à la moyenne nationale puisqu’il s’échelonne, selon les circonscriptions, de 9 à 20 % des inscrits (soit jusqu’à près de 30 % des votants). On peut donc déduire de ces observations que le taux particulièrement élevé de votes blancs et nuls lors du second tour de cette élection correspond à une réponse à une configuration particulière de l’offre politique. Il semble que les votes blancs soient l’expression d’électeurs refusant d’effectuer un choix entre deux candidats de droite. Cependant, Alain Lancelot [31] observe un caractère similaire pour l’abstention : quand la palette des choix proposés est large, la participation électorale augmente. À l’inverse, quand peu de tendances politiques sont représentées, l’abstention augmente, tout comme le vote blanc. C’est pourquoi la question se pose de savoir si le vote blanc est réellement une expression politique et pas seulement une sorte d’abstention civique. Il faut noter cependant que si le vote blanc a atteint un niveau record lors du second tour des élections législatives de 1993, l’abstention s’élevait à un niveau beaucoup plus « normal ».
– La consigne de vote face à une offre politique qui ne convient pas : L’initiative de voter blanc en réponse à une offre politique peu satisfaisante peut ne pas provenir directement de l’électeur, mais lui avoir été dictée par son parti, celui-ci ayant été éliminé à l’issue du premier tour par exemple. Ce fut le cas pour l’électorat communiste à l’occasion du second tour de l’élection présidentielle de 1969 [32]. En effet, le candidat communiste, Jacques Duclos, ayant été éliminé à l’issue du premier tour, le parti communiste a appelé ses électeurs à refuser de choisir entre Georges Pompidou et Alain Poher et à s’abstenir. Cette campagne fut très efficace au sein de l’électorat communiste. L’abstention est passée de 21,8 % au premier tour de l’élection à 30,9 % au second tour. Mais surtout, le vote blanc a progressé également de façon assez spectaculaire puisqu’il est passé de 1 % des inscrits au premier tour (soit 289 922 votes blancs) à 4,5 % des inscrits au second (c’est-à-dire 1 294 629 votes blancs). La réponse des électeurs communistes à la campagne menée par leur parti s’est donc traduite de deux façons : l’abstention pour les uns, le vote blanc pour ceux qui souhaitaient néanmoins participer au scrutin. On peut d’ailleurs à nouveau se demander si le vote blanc n’est qu’une alternative plus civique à l’abstention ou s’il s’agit d’une réelle expression. Quoi qu’il en soit, dans ce cas précis, l’abstention tout comme le vote blanc sont des actes intentionnels ayant pour but de manifester une opposition à l’offre politique proposée. Plus récemment, au second tour de la présidentielle de 1995, Jean-Marie Le Pen, Front national, éliminé à l’issue du premier tour, avait incité ses électeurs à ne pas participer à la consultation en indiquant que lui-même voterait blanc afin de manifester sa désapprobation face aux deux candidats en présence. À l’issue du second tour, il s’est avéré que de nombreux électeurs du Front national avaient suivi Le Pen dans son vote blanc [33]. Le vote blanc apparaît encore clairement comme un acte intentionnel dont le but est de manifester son désaccord avec l’éventail politique proposé.
La portée de l’élection
Alain Lancelot [34] remarque que le niveau de l’abstention varie en fonction du type de l’élection. Ainsi, la participation électorale est plus importante pour les élections nationales que pour les élections locales. De même, les élections exécutives mobilisent davantage que les élections législatives. L’électeur participe en effet plus volontiers au scrutin qu’il perçoit l’utilité politique de son vote. Les élections nationales, et surtout présidentielles, lui apparaissent comme un enjeu plus important que les autres types d’élections. La différence de niveau du vote blanc entre les élections nationales et les élections locales n’est pas flagrante. À l’inverse de l’abstention, le vote blanc semble même augmenter légèrement lors des consultations nationales. En effet, depuis 1981, le niveau du vote blanc aux élections municipales ainsi qu’aux élections régionales oscille entre 2 et 3,5 % des inscrit, alors que pour les présidentielles, il a atteint 4,8 % des inscrits à la dernière élection. Quant aux élections législatives, le vote blanc se situe en général autour de la barre des 3 % des inscrits, avec une tendance à dépasser cette barre depuis 1993. Cela ne veut sans doute pas dire que, pour les électeurs qui votent blanc, les élections nationales représentent un intérêt moindre que les élections locales. C’est peut-être au contraire le signe que le vote blanc n’est pas une marque d’indifférence à l’égard de la politique, mais une expression. Les électeurs qui votent blanc manifestent davantage leur insatisfaction à l’égard de la politique lorsque l’enjeu leur semble en valoir la peine. En ce qui concerne les élections européennes, si l’abstention, signe d’un manque d’intérêt, atteint des niveaux particulièrement élevés lors de ces scrutins, ce n’est pas le cas du vote blanc. En effet, il s’élevait à 2 % des inscrits soit 3,5 % des votants en 1984, 1,4 % des inscrits soit 2,9 % des votants en 1989, 2,87 % des inscrits soit 5,3 % des votants en 1994. Si le vote blanc a atteint 2,8 % des inscrits (soit 5,9 % des votants) en 1999, cela correspond en fait à son évolution générale, suivie quel que soit le type de consultation. Une fois encore, nous pouvons déduire de ce constat l’hypothèse suivante : si le vote blanc était uniquement une marque d’indifférence à l’égard de la politique, il devrait logiquement être plus important lors des élections européennes puisque celles-ci sont délaissées par de nombreux électeurs. Or, ce n’est pas le cas. On peut dès lors penser que le vote blanc est une expression politique, et que s’il est moins important lors de ces scrutins, c’est justement parce qu’ils constituent un intérêt moindre et que l’électeur ne juge pas absolument nécessaire d’exprimer son sentiment comme il le fait pour les élections nationales. Enfin, sur les vingt dernières années, la moyenne du vote blanc aux élections présidentielles s’élève à 2,6 % des électeurs inscrits, soit 3,2 % des votants, contre 3,6 % des inscrits, soit 5,1 % des votants pour les élections législatives. On observe la même tendance pour l’abstention. Depuis 1981, la moyenne de l’abstention aux élections législatives est de 30 % contre 18,1 % seulement aux élections présidentielles. Or comme le rappellent Jean Chiche et Elisabeth Dupoirier [35], l’abstention suit rigoureusement le modèle de participation électorale dont la première règle du jeu est que le degré de mobilisation électorale dépend de l’importance attachée par les électeurs aux différents types de consultation. Et, comme le rappelle Alain Lancelot, les Français ont un intérêt tout particulier « pour la désignation directe du chef de l’État » [36]. Il se trouve que le vote blanc ne suit pas exactement cette logique. En effet, si l’abstention respecte systématiquement cette hiérarchie (48,4 % d’abstention en moyenne aux élections européennes depuis 1981, 30 % aux élections législatives et 18,1 % aux élections présidentielles), ce n’est pas le cas du vote blanc. Si le vote blanc est plus élevé aux élections législatives qu’aux élections présidentielles, c’est, en revanche, aux élections européennes – à l’inverse de l’abstention – qu’il est le plus faible, comme nous venons de l’observer. Que faut-il en déduire ? Même si les électeurs qui votent blanc sont, comme le suggère Alain Lancelot, particulièrement politisés, il est peu probable que ceux-ci trouvent davantage d’intérêt dans les élections européennes que dans les autres scrutins. La hiérarchie des élections demeure la même que pour l’abstention, mais à la différence de l’abstention, le vote blanc ne doit pas être assimilé à une forme de non-participation. Au contraire même, et c’est pourquoi c’est aux élections européennes qu’il est le moins important, car c’est le scrutin qui présente le moins d’intérêt aux yeux des électeurs.
Mais dès lors, comment expliquer que le vote blanc soit plus important aux élections législatives qu’aux élections présidentielles ? Les entretiens réalisés avec des électeurs à qui il est arrivé de voter blanc apportent une réponse à cette interrogation. Si voter blanc est une manière de signifier son insatisfaction, l’élection présidentielle n’est pas propice à ce type d’expression politique car trop importante aux yeux de l’électorat. En effet, un vote blanc ne compte pas comme un suffrage exprimé, or, lors de ce scrutin, il faut avant tout choisir un président. Une femme, 56 ans, explique à ce sujet : « Si c’est le président de la République, bon qu’on arrive, qu’il reste deux personnes, je fais un choix, même si c’est… même si dans ceux qui restent aucun ne me convient vraiment, je vais choisir, je vais quand même donner ma voix à celui qui me semble quand même convenir le mieux. » (Brigitte, pédicure médicale, se situe entre le centre-gauche et le centre). Elle conclut en disant que « là, pour le coup, il faut vraiment choisir, que pour le coup, vraiment, un vote blanc est insuffisant, justement du fait qu’il n’est pas pris en compte ». De même, une femme, 44 ans, ne vote pas blanc à n’importe quelle élection : « Je ne le ferais pas à des présidentielles par exemple, pour des choses comme ça, parce que là je trouve que les enjeux sont trop grands pour prendre des risques. » (Claire, artiste, de gauche). Et lorsque qu’on lui demande de préciser sa pensée quand elle parle de prendre des risques, elle explique : « Moi, comme votant à gauche, j’ai pas envie de donner le pouvoir à des gens de droite parce que j’ai voté blanc. » Ce cas de figure où l’électeur n’ose pas voter blanc car l’enjeu lui apparaît trop important pour émettre un bulletin qui ne compte pas se produit également quand, à n’importe quel type d’élection, le scrutin est très serré et que rien n’est joué. Dans ce cas, l’électeur se dit que sa voix a de l’importance et peut faire basculer l’élection dans ce qui, à ses yeux, constitue le bon sens. C’est ce qui transparaît à travers le discours des électeurs interrogés. Ainsi, un homme, 55 ans, électeur de gauche, vote blanc quand il est déçu par le parti dont il se sent le plus proche, mais uniquement si l’élection est jouée d’avance ou qu’il n’y a pas de danger pour la démocratie : « Jamais j’aurais voté nul… si j’avais estimé qu’il y avait un risque grave, je veux dire s’il y avait un candidat au Front national qui risquait d’avoir la majorité, il est bien évident que je mettrais pas un vote nul, je voterais n’importe quoi, même à la limite RPR pour l’empêcher de passer », explique-t-il (Maxence, océanographe). Toujours est-il qu’à l’inverse de l’abstention, le vote blanc est plus élevé lors des consultations nationales que des élections locales ou européennes. On peut dès lors supposer qu’il n’est pas une marque d’indifférence à l’égard de la politique mais plutôt le signe d’une expression particulière. Cette expression, plus fréquente lorsque l’éventail des choix proposés est restreint, est vraisemblablement celle d’une insatisfaction face à l’offre politique.
 
Analyse sociologique et idéologique du vote blanc
 
 
Un travail sur des données statistiques concernant le vote blanc présente de nombreuses difficultés en raison de sa faiblesse numérique. La création d’une variable cumulant les votes blancs d’un individu sur plusieurs élections permet de les minimiser en renforçant la valeur des caractéristiques observées. L’enquête CEVIPOF de 1997 interroge les électeurs sur leur vote au premier tour des élections législatives de 1997, sur leur intention de vote au second tour, ainsi que sur leurs votes au premier et au second tour des élections présidentielles de 1995 et au premier tour des élections législatives de 1993. Ceci permet de recenser le nombre d’électeurs ayant voté blanc plusieurs fois et de regrouper ces électeurs en trois catégories au sein d’une variable nbblanc – « électeurs n’ayant voté blanc à aucune de ces cinq élections », « électeurs ayant voté blanc une fois », « électeurs ayant voté blanc deux fois ou plus » –.
L’influence des facteurs sociologiques sur le vote blanc
Afin de mieux cerner la signification du vote blanc, il convient d’observer s’il se dégage une éventuelle spécificité sociologique des électeurs qui ont recours à ce vote et, en particulier, si ces électeurs se distinguent des abstentionnistes. Selon Alain Lancelot [37], la participation électorale est une fonction croissante de l’intégration à la société. Nous pouvons donc émettre les hypothèses suivantes : si le vote blanc n’est qu’une forme civique de l’abstention [38], les « votants blancs » [39] devraient avoir des caractéristiques sociologiques assez proches de celles des abstentionnistes ; en revanche, si le vote blanc est une expression politique, les « votants blancs » devraient être davantage intégrés à la société, surtout s’ils sont, comme le suggère Alain Lancelot, particulièrement politisés. Ce degré d’intégration est fonction de ce qu’Alain Lancelot appelle l’appartenance « biologique » ou « imposée » (âge, sexe), de l’appartenance socio-économique (revenu, éducation, profession), de l’appartenance socio-démographique (ville ou campagne) et enfin de l’appartenance religieuse. Concernant le vote blanc, certains facteurs méritent une attention particulière. Conformément aux conclusions d’Alain Lancelot, ainsi qu’à celles de Françoise Subileau et Marie-France Toinet [40], l’abstentionniste de l’enquête CEVIPOF de 1997 est plutôt jeune et donc encore peu inséré dans une vie sociale et politique. En effet, on observe que le taux d’abstention diminue quand l’âge augmente (37,4 % des 18-24 ans se sont abstenus une fois contre 14,3 % seulement des plus de 64 ans, pour une moyenne de 21,3 %). En revanche, pour le vote blanc, les plus forts taux se rencontrent chez les 25-34 ans (10,8 % d’entre eux ont voté blanc une fois, contre une moyenne de 7,8 %), et les plus faibles chez les 50-64 ans (5,5 % ont voté blanc une fois) et non chez les plus de 64 ans (7,9 % d’entre eux ont voté blanc une fois). Si l’on observe les électeurs qui ont voté blanc deux fois ou plus, c’est encore les 25-34 ans qui sont les plus représentés (4,1 % d’entre eux pour une moyenne de 2,6 %). Une enquête de l’IFOP de 1998 [41] confirme cette tendance. On peut dès lors supposer qu’il s’agit là de jeunes qui ont fait leur entrée depuis peu dans la vie sociale, sur le marché du travail, et qui sont déçus par ce qu’ils découvrent. Quoiqu’il en soit, il semble que « le votant blanc » ne soit pas, contrairement à l’abstentionniste, peu intégré socialement. Tout semble au contraire montrer que le votant blanc appartient, de par son âge, aux catégories de personnes les plus intégrées socialement. C’est également ce qui apparaît à la lumière de l’étude du milieu social et du niveau d’instruction. Alain Lancelot observe que l’inactivité politique croît dans la société à mesure que le revenu diminue. Or quand on demande aux électeurs interrogés à quelle classe sociale ils ont le sentiment d’appartenir, on observe que le taux de vote blanc augmente avec la classe sociale : parmi les électeurs qui ont le sentiment d’appartenir au groupe des « défavorisés », 5,2 % seulement ont voté blanc une fois, alors qu’ils sont 9,4 % dans la catégorie de ceux qui se sentent privilégiés [42]. L’abstention est au contraire plus faible chez les personnes qui se sentent privilégiées (seulement 17,1 % d’entre elles se sont abstenues une fois). Généralement, on note également que plus l’instruction est faible, plus le niveau de participation politique est faible. Or, la catégorie ayant le moins voté blanc est constituée par les personnes ayant un niveau d’études primaire : 6,2 % ont voté blanc une fois (la moyenne étant de 7,8 %) et 2,5 % deux fois ou plus. Et les catégories ayant le plus voté blanc sont celles des personnes ayant effectué des études supérieures à bac + 2 (9,6 % d’entre elles ont voté blanc une fois, mais seulement 1,2 % deux fois ou plus), et celle des personnes titulaires d’un bac général ou technique (9 % ont voté blanc une fois et 2,8 % deux fois ou plus). Il apparaît donc que les « votants blancs » sont au moins titulaires du baccalauréat. L’étude par catégories socio-professionnelles est moins significative, les plus nombreux à voter blanc étant les ouvriers (9,2 % d’entre eux ont voté blanc une fois et 3,6 % deux fois ou plus), et les indépendants (9,3 % d’entre eux ont voté blanc une fois). En revanche, une distinction assez nette s’observe entre les villes et les campagnes : les villes sont plus abstentionnistes que les campagnes. L’abstention plus faible des campagnes s’explique par le poids exercé par le contrôle social, les communes étant plus petites et tout le monde se connaissant. C’est d’ailleurs pourquoi, plutôt que de s’abstenir, les électeurs des milieux ruraux votent blanc. On note en effet une abstention plus importante en région parisienne où 24,6 % des électeurs interrogés se sont abstenus une fois et 13 % deux fois ou plus, ainsi que dans les communes de 200 000 habitants et plus (21,7 % se sont abstenus une fois et 14,5 % deux fois ou plus). Et c’est effectivement dans les communes de moins de 2 000 habitants qu’il y a le plus d’électeurs ayant voté blanc deux fois ou plus (3,3 % pour une moyenne de 2,6 %). Cette spécificité du milieu rural a été mise en évidence par Jean Ranger dès 1970 [43], à propos du vote blanc à l’occasion du second tour de l’élection présidentielle de 1969. Rappelons que le parti communiste avait alors appelé son électorat à s’abstenir. Jean Ranger note que ce refus du vote a été pratiqué plus discrètement dans la France du Midi et du Centre, qui est aussi la France rurale, que dans la France du Nord et la France urbaine. Il explique en effet que « le milieu rural, la société d’interconnaissance se prêtent mal à l’exercice du droit d’abstention », et c’est pourquoi, face à une telle consigne de vote, les électeurs de ce milieu vont préférer recourir au vote blanc, comme le montre le tableau suivant.
Cette opposition entre milieu rural et milieu urbain pour la pratique du vote blanc ne doit cependant pas nous amener à la conclusion que le vote blanc n’est qu’un substitut à l’abstention dans les régions où le contrôle social est trop fort. Cette utilisation du vote blanc est indéniable, certes, mais elle ne constitue qu’un cas de figure particulier. Ceci est d’autant plus vrai que si le contrôle social est plus fort à la campagne, il n’est pas pour autant inexistant en milieu urbain : un individu peut très bien se sentir obligé d’aller voter sous la pression de sa famille, de son conjoint, ou de son environnement professionnel.

Exemple des 19 communes du canton de Méru (Oise), qui permet d’apprécier le rapport direct entre la taille de la communauté villageoise et l’importance respective des abstentions et des votes blancs et nuls dans le gonflement des votes non exprimés [44] :
Augmentation des abstentions Augmentation des blancs et nuls
4 communes comptant moins de 300 inscrits 7 19
6 communes comptant de 100 à moins de 300 inscrits 43 74
7 communes comptant de 300 à moins de 1000 inscrits 402 193
2 communes comptant plus de 1000 électeurs inscrits 658 282

Si, au terme d’une étude sociologique, la spécificité du vote blanc n’est pas flagrante, ce qui apparaît de manière évidente est la différence entre l’abstention et le vote blanc, très nette concernant certains facteurs. Il semble que les électeurs qui votent blanc soient plus intégrés socialement.
L’influence des facteurs idéologiques sur le vote blanc
Il s’agit de comprendre ici les motivations idéologiques qui conduisent un électeur à voter blanc. Le vote blanc peut, nous l’avons vu, être la conséquence directe d’une offre politique peu diversifiée. Ce facteur intervient de deux façons dans le discours des électeurs qui votent blanc. L’électeur peut ne pas trouver de candidat qui lui convienne à une élection donnée. Mais il peut également être déçu par l’offre politique en général, en dehors de toute limite temporelle liée à une élection précise. Une question de l’enquête IFOP, s’adressant uniquement aux personnes déclarant avoir déjà voté blanc, soit 36 % de l’échantillon, interrogeait les électeurs sur les raisons pour lesquelles il leur est arrivé de voter blanc. Pour 36 % des personnes interrogées, le vote blanc manifeste avant tout un « refus des candidats en présence » (facteurs conjoncturels) et pour 35 %, c’est d’abord le signe « d’une hostilité à l’égard de la politique » (motivations plus structurelles). Ce sont les deux facteurs explicatifs principaux du vote blanc. Parmi les réponses à l’enquête, on trouve également la « difficulté à choisir entre les candidats en présence » pour 20 % des personnes interrogées. En revanche, le « désintérêt » pour la politique n’a été mentionné que par 13 % d’entre elles, de même que le « manque d’information » (11 %) [45].
– L’intérêt pour la politique. Alain Lancelot [46] notait, en 1968, que l’abstention pouvait provenir d’une déception et d’un mécontentement à l’égard de la politique, mais marquait rapidement les limites de ces motivations car en réalité, c’est l’indifférence à l’égard de la politique qui est la cause principale de l’abstention. Les abstentionnistes s’intéressent peu à la politique, ont peu de connaissances sur le système politique et perçoivent faiblement les enjeux des consultations. La hiérarchie des motivations apparaît donc inversée chez l’électeur qui vote blanc. Contrairement à l’abstentionniste, il s’intéresse à la politique. D’ailleurs, les électeurs qui votent blanc insistent très souvent dans leur discours sur la différence qui existe entre une abstention et un vote blanc. Ainsi, Claire, 44 ans, explique : « Les gens qui s’abstiennent, pour moi, c’est apolitique. Voter blanc, c’est quand même dire “j’étais là et je ne suis pas contente”, c’est quand même une présence ».
– Le vote blanc : un refus des candidats en présence. Le vote blanc comme réaction face à une offre politique jugée trop étroite ou qui ne convient pas du tout est confirmée par l’enquête CECOP-IFOP tout comme par les entretiens. 36 % des personnes interrogées par l’IFOP déclarant avoir voté blanc citent le « refus des candidats en présence » comme motivation de leur vote. Ils peuvent refuser cette offre politique soit parce qu’aucun des candidats ne correspond vraiment à leurs idées, soit parce que le parti pour lequel ils votent habituellement n’est pas représenté, ou bien parce que ce parti les a déçus. Ainsi, une femme, 52 ans, enseignante, explique ce que signifie pour elle un vote blanc : « ça voulait dire qu’aucun candidat me satisfaisait, aucun candidat et disons aucun parti, c’est-à-dire d’après le programme, d’après ce qu’ils proposaient, aucun des candidats, aucun des partis en présence ne correspondaient à mes aspirations, disons ou à ce que j’avais envie de faire ». (Chantal, professeur de français en lycée, centre-gauche). Claire, quant à elle, vote blanc quand le parti pour lequel elle vote habituellement l’a déçue. Elle explique à quelle occasion il lui est arrivé de voter blanc : « Normalement je vote à gauche et je ne voulais absolument pas voter à droite mais je n’étais pas contente de la gauche à ce moment là donc c’était pour ça que je votais blanc. » Maxence, 55 ans, adopte le même comportement. Il explique faire une sorte de « bilan », au moment des élections, dans lequel il évalue l’action du parti pour lequel il vote habituellement (le PS). Récemment, il se souvient avoir été déçu par la politique d’immigration du gouvernement et avoir voté blanc pour « manifester [son] désaccord ».
– Le vote blanc : un signe de déception à l’égard de la politique en général. Si le vote blanc peut traduire une insatisfaction conjoncturelle, il peut être également la marque d’un sentiment de déception plus profond à l’égard de la politique. C’est, encore une fois, ce qui ressort du témoignage des votants blancs. Chantal raconte que, pour elle, le vote blanc a une « signification de refus » voire plutôt de « mécontente-ment », et quand on lui demande d’approfondir sa pensée, elle répond que ce vote traduit même « une insatisfaction voire une lassitude ». Elle s’explique : « Parfois je trouve que tous les politiques sont à renvoyer dos à dos, qu’il n’y en a pas un pour racheter l’autre, qu’ils soient de gauche ou de droite, ou du centre, voilà… Quel que soit le parti, il y a cette espèce d’impuissance… À un moment, je me désintéressais aussi du politique parce que, justement, il y avait une sorte de ras-le-bol et, dans ce cas là, le vote blanc c’était une façon pour moi de les renvoyer dos à dos, sans m’abstenir… ils me plaisent pas, j’en ai marre de leurs discours qui sont toujours les mêmes pour finalement aboutir au même résultat ». Pour Julie, étudiante, « le vote blanc est synonyme d’un véritable malaise. Il signifie que les gens ne se retrouvent pas dans les listes politiques proposées ». Le traitement statistique des enquêtes du CEVIPOF confirme cette désaffection des « votants blancs » à l’égard de la politique. Il apparaît tout d’abord qu’ils se situent souvent à l’extérieur du clivage politique traditionnel, comme tend à le montrer le tableau suivant.

Tableau croisé Autopositionnement sur l’échelle Droite/Gauche nombre de votes blancs recodé en 3 catégories
Autopositionnement N’a jamais voté blanc A voté blanc une fois A voté blanc 2 fois ou plus
Plutôt à gauche 93% 5,4% 1,6%
Plutôt à droite 91,6% 7,7% 0,7%
Ni à gauche ni à droite 80,7% 12,5% 6,8%
Sans réponse 94,7% 3,9% 1,3%

C’est dans la catégorie des électeurs se classant ni à gauche ni à droite que l’on trouve le plus de votants blancs. On retrouve par ailleurs cette tendance chez les abstentionnistes, mais de façon moins évidente : si 23,7 % des électeurs se situant ni à gauche ni à droite se sont déjà abstenus une fois, ils sont également 21,1 % parmi les électeurs de gauche et 19,9 % parmi les électeurs de droite. Peut-être pouvons-nous en conclure que l’abstention, plus répandue que le vote blanc, est un comportement électoral qui peut toucher tous les types d’électorat, alors que le vote blanc est surtout le fait d’électeurs se situant hors du clivage traditionnel gauche-droite. Une électrice ayant voté blanc estime d’ailleurs qu’« il faudrait redéfinir les notions de droite et de gauche. » Ces électeurs ont du mal à se reconnaître dans l’offre politique qui leur est proposée. Les résultats des enquêtes traduisent une déception à l’égard des partis politiques, évoquée également lors des entretiens. On observe que 71,5 % des électeurs ayant voté blanc une fois ne se sentent « pas proches du tout » ou « peu proches » d’un parti, et il en est de même pour 92,2 % des électeurs qui ont voté blanc deux fois ou plus. Encore une fois, on remarque la même tendance chez les abstentionnistes, mais dans une moindre proportion. Cette désaffection à l’égard des partis politiques est donc plus radicale chez les « votants blancs ». Maxence résume bien ce sentiment : « Le PC, il est stalinien, le PS il est pas assez à gauche, je parle pas de la droite ; les groupuscules gauchistes, genre Krivine, Laguiller, etc., y’en a ras-le-bol ! » Les résultats des enquêtes confirment aussi une déception plus large des électeurs blancs à l’égard de la politique, renvoyant dos à dos toutes les tendances. Lorsque l’on demande aux électeurs interrogés en qui ils ont confiance pour gouverner le pays, on observe que 68,5 % des électeurs qui ont voté blanc une fois et 92,2 % des électeurs qui ont voté blanc deux fois au moins n’ont confiance ni dans la gauche ni dans la droite, alors que c’est le cas de 40,4 % seulement des électeurs qui n’ont jamais voté blanc. Les votants blancs ont d’ailleurs le sentiment que les hommes politiques se préoccupent peu ou pas du tout des gens : dans la catégorie des électeurs interrogés qui pensent que les hommes politiques ne se préoccupent pas du tout des gens, 8,7 % ont déjà voté blanc une fois (pour une moyenne de 7,8 %) et 3,8 % ont déjà voté blanc deux fois ou plus (pour une moyenne de 2,6 %). Ce sentiment est moins flagrant chez les abstentionnistes. Ainsi, si l’on observe une certaine hostilité à l’égard des partis, des hommes politiques et de la gauche et de la droite en général, aussi bien chez les abstentionnistes que chez les électeurs qui votent blanc, elle est quand même nettement plus marquée au sein de cette dernière catégorie. C’est pourquoi on peut supposer qu’il s’agit d’un manque de confiance et d’une hostilité liés, chez les « électeurs blancs », à une réelle déception, à une insatisfaction, alors que, chez les abstentionnistes, ces sentiments seraient davantage le fruit d’un manque d’intérêt. L’étude du rapport qu’entretiennent les « électeurs blancs » avec l’État, les institutions, et la démocratie en général nous permet d’approfondir ces observations. Si l’on interroge les électeurs sur ce qu’ils pensent de l’attitude de l’État et que l’on croise les résultats de la variable ainsi construite avec la variable nbblanc, on observe une augmentation du taux de votes blancs à mesure que le jugement porté sur l’État devient négatif : 6 % seulement des personnes qui jugent l’attitude de l’État très positive et 7 % de celles qui la jugent assez positive ont voté blanc une fois, contre 9,4 % des personnes qui considèrent l’attitude de l’État assez négative et 11,3 % de celles qui la jugent très négative. Cette tendance est cette fois encore moins visible chez les abstentionnistes. On obtient le même type de résultats concernant leur opinion quant au fonctionnement de la démocratie comme en atteste le tableau suivant.

Tableau croisé Opinion-Fonctionnement de la démocratie en France / nombre de votes blancs recodés en trois catégories
Opinion sur le fonctionnement de la démocratie N’a jamais voté blanc A voté blanc une fois A voté blanc 2 fois ou plus
Très bien 96,3% 3,7%
Assez bien 92,4% 5,4% 2,2%
Pas très bien 88,7% 8,6% 2,7%
Pas bien du tout 84,4% 12,1% 3,5%
Sans réponse 93,8% 6,3%

Le vote blanc semble traduire, au-delà d’un sentiment de déception ou d’hostilité à l’égard de la politique, l’expression d’un malaise plus profond, d’un manque de confiance dans la démocratie. Mais à travers leur discours, ces électeurs qui votent blanc ne donnent pourtant pas l’impression d’être des laissés-pour-compte de cette démocratie. Ils semblent au contraire se sentir concernés par les problèmes qui y sont liés, y réfléchir et avoir envie de se faire entendre.
En effet, à la différence de certains abstentionnistes dont le désintérêt pour la politique est né, au départ, d’un sentiment de déception, l’électeur qui vote blanc ne se détourne pas pour autant de la politique. Il considère son vote comme une expression, il attend de la politique des changements, et a parfois des revendications précises.
– Des attentes précises. Claire a été déçue par la gauche pour des faits précis comme l’affaire du sang contaminé. Maxence a été pour sa part récemment déçu par la politique d’immigration du gouvernement. Mais ces électeurs ont choisi de continuer à voter malgré leur déception et de manifester leurs attentes par un vote blanc. Maxence explique que lorsqu’il prend un bulletin du parti socialiste et qu’il y inscrit le mot « immigration », il espère qu’il y aura parmi les scrutateurs de son bureau de vote un membre du parti socialiste qui remarquera son bulletin de vote et prendra note de sa revendication. Il souhaite « essayer de faire passer un message au PS ». Brigitte a l’habitude de voter blanc aux élections municipales car elle attend d’un maire et d’une équipe municipale des actions concrètes qui n’arrivent jamais. Elle explique : « Au fur et à mesure que je vis davantage dans cette ville et surtout que j’y travaille et que j’ai un métier public […] je me rends compte par exemple que ici rien n’est fait pour les personnes âgées […] je pense qu’il faut faire des choses […] Depuis dix ans, on a l’impression que la préoccupation des gens de la mairie, ce sont les fleurs ; alors les fleurs, c’est bien, j’adore […] mais je pense qu’il y a quand même plus à faire dans la ville ». Il apparaît donc que ces électeurs ont des attentes très précises en matière de politique. Leur vote blanc n’est en rien la marque d’une indifférence à l’égard de la politique mais celle d’une volonté de changement qu’ils souhaitent faire entendre.
– Un vote protestataire qui mérite d’être pris en considération. Les « électeurs blancs » savent que leur vote n’entre pas en considération dans les résultats de l’élection, mais espèrent néanmoins qu’il sera pris en compte par ceux à qui leurs protestations s’adressent. Tous approuvent d’ailleurs l’idée d’une reconnaissance institutionnelle de ce vote. Pour Brigitte, voter blanc, « c’est une façon quelque part de protester ». Elle va même plus loin dans son idée puisqu’elle pense que « ça pourrait être une arme pacifique, certes, mais pas si négligeable que ça ». Claire associe le vote blanc à une révolution douce. Elle dit en effet « c’est comme s’il y avait deux millions de personnes qui descendaient dans la rue en disant rien mais qui traversaient Paris… je sais pas si c’est du pouvoir mais c’est une présence impressionnante si elle est en nombre ». Pour elle aussi, le vote blanc est « un vote de mécontentement, mais pour faire pression ». Les résultats des enquêtes du CEVIPOF montrent d’ailleurs qu’il existe un certain parallèle entre les électeurs qui votent blanc et les petits partis, souvent associés à des partis contestataires. En effet, parmi les électeurs ayant voté blanc une fois à plus de 7,8 % (c’est-à-dire plus que la moyenne), on trouve les électeurs qui se sentent proches de Génération Écologie (17,6 % d’entre eux ont voté blanc une fois), du Front national (12 % d’entre eux ont voté blanc une fois), des Verts (11,5 % ont voté blanc une fois), du parti radical (11,3 % ont voté blanc une fois), du MPF (9,7 % ont voté blanc une fois) et dans une moindre mesure les électeurs proches du PCF (8,6 % d’entre eux ont voté blanc une fois) et ceux proches de l’extrême gauche (7,9 % ont voté blanc une fois). En revanche, parmi les électeurs les moins enclins à voter blanc, on trouve justement ceux qui se déclarent proches des partis traditionnels : seulement 3,3 % des électeurs proches du parti socialiste ont voté blanc une fois, 3,9 % des électeurs proches de MDC, 5,8 % des électeurs proches de l’UDF et 6,5 % des électeurs proches du RPR. Les « électeurs blancs » se sentent donc moins proches des partis traditionnels que des petits partis qui font parfois figure de partis de contestation. On retrouve ce constat dans certains entretiens. Ainsi, Claire raconte : « Récemment, j’ai voté plutôt écolo ou des choses comme ça mais là aussi, pour faire pression… et je me dis que les gouvernements, la gauche, feront peut-être plus attention. S’ils voient que les gens votent plus Verts que ce qu’ils prévoyaient, ils feront peut-être plus attention à leurs décisions ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que certains mouvements ou partis « contestataires » utilisent le vote blanc. Le parti Chasse Pêche Nature et Tradition avait appelé à voter blanc le 24 septembre dernier, à l’occasion du référendum sur le quinquennat. De même, sur un forum de discussion de l’association Attac (Action pour une taxe Tobin d’aide aux citoyens), certains militants proposaient d’utiliser le vote blanc ou nul à l’occasion du référendum comme moyen d’attirer l’attention sur la taxe Tobin. Ainsi cet appel lancé sur Internet le 5 septembre : « Citoyennes et Citoyens,… nous appelons donc tous ceux et celles envisageant de s’abstenir le 24/09/2000 à voter au contraire massivement ce jour-là en mettant dans l’enveloppe du vote, un simple billet portant ces mots : APPLIQUONS LA TAXE TOBIN ». Certains militants de l’association envisagent donc le vote nul comme le moyen de faire passer un message. En 1998, à l’occasion des élections régionales, le Comité directeur du parti pour l’organisation d’une Bretagne libre avait rédigé une liste de neuf revendications essentielles [47], parmi lesquelles « la reconnaissance légale du vote blanc ». Le vote blanc apparaît donc comme un moyen de protestation, de revendication, destiné à être entendu. Même s’il ne fait pas partie des suffrages exprimés, ses auteurs espèrent qu’il attire l’attention de ceux à qui il s’adresse. Quand on demande à Claire si elle a l’impression que les politiques prennent en compte le vote blanc, elle répond : « Je ne me pose pas la question ! Je me dis que s’ils font correctement leur analyse, la manière dont les gens ont voté, forcément ils doivent en tenir compte ; normalement, ils cherchent à savoir pourquoi il y a beaucoup de votes blancs et pourquoi les gens votent comme ça ». Mais tous les « électeurs blancs » ne sont pas aussi optimistes. D’après Brigitte, « les votes blancs devraient être pris en considération beaucoup plus… quand on donne les résultats au moment des votes, à la limite, c’est presque mis dans le même panier que l’abstention, ça compte pratiquement pas ». En revanche, tous sont d’accord pour affirmer que le vote blanc est une expression politique et que, pour cela, il doit être pris en compte. Ainsi, pour Chantal, « dire que c’est non exprimé, c’est un contresens absolu, c’est exprimé puisque la personne a fait l’effort d’aller, de se déplacer, d’aller voter, c’est tout à fait délibéré, donc c’est l’expression de quelque chose ».
– Un vote frustrant motivé par le sentiment d’un devoir civique. Les électeurs qui votent blanc ont en effet, dans la plupart des cas, conscience que leur vote est considéré comme un suffrage non exprimé et qu’il n’a pas d’influence réelle sur le résultat d’une élection. C’est d’ailleurs pour cette raison que les « électeurs blancs » sont moins enclins à voter blanc quand l’enjeu du scrutin est trop important à leurs yeux. Ainsi, Claire explique : « Je ne voterai pas blanc si je savais à peu près à l’avance que c’est cinquante-cinquante, s’il y a les résultats qui se jouent vraiment très très près, là je ne le ferais pas ». Le vote blanc est donc un moyen de protester mais qui ne peut être utilisé à tout moment. En votant blanc, les « électeurs blancs » ont le sentiment de s’exprimer, or leur vote est justement considéré comme une « non-expression ». Cette opposition entre leur propre perception de leur vote et son statut réel est à l’origine d’une certaine frustration. C’est ce qui ressort du discours de Chantal qui emploie explicitement l’adjectif « frustrant » pour qualifier le vote blanc. Elle ajoute d’ailleurs que quand on vote blanc, « on a l’impression de jeter sa voix à la poubelle ». Pour Claire, finalement, voter blanc « c’est pas terrible… c’est un peu un vote désespéré ». Maxence estime, quant à lui, qu’un tel vote sert avant tout à se faire plaisir à soi, et pas vraiment à être pris au sérieux : « C’est pas objectif, d’abord c’est subjectif, c’est une manière de se faire plaisir. Après on cherche des rationalisations ». Voter blanc est donc un comportement électoral ambigu puisque la volonté de s’exprimer se heurte à la conscience du faible impact de ce vote. Malgré tout, le vote blanc atteint des niveaux de plus en plus élevés à chaque élection. On peut dès lors se demander ce qui pousse un électeur à accomplir ce geste en dépit de la frustration qu’il engendre. Pourquoi ne pas se contenter de ne pas voter puisqu’au final, les conséquences sont presque identiques ? Si, d’un point de vue collectif, les conséquences d’un vote blanc sont les mêmes que celles de l’abstention, c’est au niveau strictement individuel que doit se situer la motivation. L’« électeur blanc » se distingue de l’abstentionniste par l’intérêt – d’ailleurs plus ou moins conscient – qu’il manifeste à la chose politique. Cet intérêt pour la politique se double d’un intérêt plus grand pour la démocratie à travers la notion de citoyenneté. Les électeurs qui votent blanc ne s’abstiennent pas, car voter constitue un devoir et un droit du citoyen. Pour Chantal, « voter c’est un devoir et c’est aussi un droit, donc [elle] estime qu’il faut en faire usage ». D’ailleurs, ce qui la motive pour aller voter quand aucun candidat ne lui convient pas, « c’est la citoyenneté. [Elle entend] par là qu’on a donné le droit à la population de s’exprimer… et si on renonce à ce droit conquis, d’abord c’est pas être très responsable, et puis c’est retourner en arrière ». Mais cette citoyenneté qui semble motiver les électeurs qui votent blanc n’est pas seulement la qualité de citoyen en tant que « celui qui appartient à une cité ». L’« électeur blanc » n’appartient pas seulement à la cité, il participe à ses affaires. C’est donc d’une citoyenneté politique qu’il s’agit ici. Chantal parlait d’ailleurs de responsabilité, elle n’est pas la seule. Pour Claire, « c’est irresponsable de ne pas voter ». Elle s’explique : « Si jamais on peut avoir un minuscule pouvoir, autant essayer de s’en servir. Je trouve que ça serait quand même dommage de laisser penser aux politiques qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, laisser prendre le pouvoir des gens… autant voter ». Le « pouvoir des gens » : Claire touche ici au cœur du problème de la question de la démocratie représentative. Certes, cette démocratie, comme l’indique son nom, fait appel à des représentants. Mais ces représentants sont les représentants du peuple à qui appartient le pouvoir. Ils ne doivent pas l’en déposséder. L’« électeur blanc » est donc avant tout citoyen d’une démocratie à laquelle il a à cœur de participer. Cette démocratie implique qu’il bénéficie de certains droits et remplisse certains devoirs. Voter en fait partie. La notion de démocratie apparaît d’ailleurs dans certains entretiens. Pour Philippe, la reconnaissance du vote blanc est « une évidence démocratique ». Pour Sylvain, le débat sur la reconnaissance du vote blanc est « extrêmement important pour l’avenir de la politique de notre pays, qu’il s’agit de dynamiser et de remettre activement entre les mains des citoyens ». Pour Hervé, le vote blanc est un moyen de « relancer la machine citoyenne » et de « relativiser la représentativité de certains ». « Démocratie », « représentativité », « citoyens », autant de mots évoqués par les électeurs qui votent blanc et qui nous permettent d’affirmer qu’ils constituent peut-être, comme l’a suggéré Alain Lancelot, « la part la plus exigeante du corps électoral, celle des électeurs très politisés qui sont habiles à distinguer les nuances d’un choix et à en peser les implications » [48]. C’est du moins ce qui semble ressortir au terme de cette analyse idéologique du vote blanc.
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Cette étude n’épuise certainement pas la réalité du vote blanc, mais permet une compréhension globale de sa signification. Le vote blanc n’est pas simplement une forme civique d’abstention. Là où l’abstentionnisme manifeste incompétence ou indifférence, le vote blanc traduit, au contraire, compétence et intérêt. Le vote blanc ne peut être assimilé à une forme d’abstention que dans un cas, celui du vote blanc en milieu rural. Il ne s’agit dès lors plus d’abstention civique mais d’abstention cachée. Le vote blanc apparaît donc avant tout comme une expression politique. Il constitue une réponse à une offre politique trop restreinte. En votant blanc, l’électeur manifeste un sentiment de déception momentané, lié à un contexte donné ou à l’égard de la politique en général. Voter blanc est une façon d’essayer de faire passer un message, de protester contre une offre politique qui ne convient pas. Le vote blanc correspond assez bien aux nouveaux modèles de l’engagement politique [49], ce qui laisse présager une augmentation de ce vote. Il traduit également une évolution concernant la perception de la fonction du vote. Le vote n’est plus seulement le moment de l’élection [50], il devient celui de l’expression.
Le référendum du 24 septembre 2000 sur le quinquennat témoigne de cette évolution. Face à un sujet qui n’était pas jugé prioritaire par les Français, face à une campagne peu convaincante, 4,9 % des électeurs inscrits, soit 16,1 % des votants ont décidé de voter blanc [51]. Un record. Et si l’on étudie la répartition des ces votes blancs, on retrouve cette double signification du vote blanc : abstention cachée et expression politique [52]. Mais ce référendum confirme aussi une autre évolution : le vote blanc comme expression politique, plus récen