2001
Revue française de science politique
Lectures critiques
Lectures critiques
Complexités de la démocratie directe
[1]
La démocratie directe semble être la simplicité même : ceux qui sont soumis aux décisions collectives sont aussi ceux qui les prennent. À la différence de ce qui se passe dans la démocratie représentative, nulle médiation ne s’y interpose entre la source de l’autorité légitime et son point d’application. La notion ne fait intervenir qu’un seul principe, celui du pouvoir populaire, échappant ainsi aux problèmes qu’engendre sa combinaison avec d’autres, comme, par exemple, dans les notions de démocratie constitutionnelle ou libérale. Une longue tradition, remontant au moins à Polybe, a d’ailleurs conceptualisé la démocratie athénienne, le modèle le plus illustre de démocratie directe, comme une des formes simples de gouvernement en ce qu’elle repose exclusivement sur le pouvoir du peuple, sans adjonction d’aucun autre principe de légitimité. Et aujourd’hui même, il ne paraît pas douteux que, dans les nombreux appels à revitaliser ou à étendre les procédures de démocratie directe, l’objectif de rendre les mécanismes de la décision publique plus simples à déchiffrer pour les citoyens n’occupe une place centrale.
Au rebours de cette perception de la démocratie directe, et du référendum en particulier, comme une procédure simple, transparente et aisée à cerner, l’ouvrage de Yannis Papadopoulos propose une réflexion, puissamment étayée, sur les effets inattendus de cette institution, leur variation en fonction des contextes et le caractère problématique de son usage dans les sociétés contemporaines. Trois lignes de force de cette réflexion retiennent particulièrement l’attention. Tout d’abord, démontre ce livre, les effets du référendum sur les systèmes politiques sont plus complexes qu’une bonne partie de la science politique ne l’avait affirmé jusqu’ici. Des leçons que l’on avait cru pouvoir tirer de la pratique suisse ne sont en fait pas généralisables. En second lieu, argue l’auteur, le bilan des mérites et des faiblesses du référendum est contrasté. Les jugements tranchés se révèlent, du coup, inadéquats. On notera d’ailleurs que l’ouvrage met en lumière des mérites comme des faiblesses qui ne sont pas ceux qu’une analyse exclusivement juridique et institutionnelle suggèrerait. Au total cependant, malgré le caractère balancé de son propre jugement, Y. Papadopoulos parvient à la conclusion que le référendum n’est pas une procédure de décision publique optimale dans les sociétés complexes d’aujour-d’hui, marquées par la fragmentation entre des sous-systèmes sociaux partiellement autonomes, hétérogènes par leurs modes d’action comme par leurs références cognitives, mais qu’il importe cependant de coordonner et de faire communiquer entre eux. Ce rejet du référendum comme solution aux problèmes de la démocratie représentative contemporaine amène Y. Papadopoulos à chercher ailleurs des formes plus prometteuses d’intervention directe des citoyens. Cela forme la troisième ligne de force de son travail. Des réflexions, plus hypothétiques sans doute, mais remarquablement stimulantes et toujours appuyées par une documentation étendue, y sont avancées.
L’auteur propose d’abord un examen systématique des effets et des fonctions des référendums. Professeur à Lausanne, Y. Papadopoulos étudie avec soin la pratique et l’histoire du référendum en Suisse. Il apporte sur la Suisse, pays du référendum par excellence, une considérable quantité d’informations, souvent de première main et synthétisées avec une grande clarté. Mais l’apport le plus important du livre tient à son approche comparative. L’auteur compare les effets du référendum en Suisse avec ceux qu’il exerce dans deux autres environnements, en Italie et en Californie. Il faut noter que le livre étudie exclusivement les référendums « d’en bas », ceux que l’on nomme parfois les référendums « d’initiative populaire ». Il exclut donc les référendums prescrits de manière obligatoire par la constitution dans certains cas, tout comme ceux dont l’initiative (et les termes) appartiennent aux gouvernants (les parlements ou les exécutifs). Le type de référendums étudié ici (ceux dont l’initiative est entre les mains des citoyens, et non des gouvernants, sous des conditions qui varient) inclut à la fois les référendums par lesquels les citoyens, mouvements et associations peuvent proposer des projets de lois (Papadopoulos propose de réserver à ceux-ci l’appellation de référendums d’initiative), et aussi ceux par lesquels les citoyens peuvent faire soumettre au vote populaire l’abrogation de lois déjà votées par le Parlement (tels que le référendum abrogatif italien). Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit donc d’interventions dans le processus de décision politique non soumises au contrôle des gouvernants. C’est de l’existence de telles interventions que Y. Papadopoulos examine les effets sur le système politique grâce à l’étude comparative.
Sur ce point, l’apport principal du livre tient en une remise en cause de ce qui s’était, sous des formes et à des degrés divers, imposé comme la thèse dominante dans les travaux de science politique sur le référendum « d’en bas ». Le travail pionnier de Neidhart sur la pratique suisse avait en effet conduit à la conclusion que ce type de référendum favorisait une démocratie de négociation et d’incorporation à la décision publique des groupes et des intérêts perçus comme des initiateurs potentiels de référendum. La perspective d’un référendum, soit sur une mesure nouvelle, soit sur l’abrogation d’une disposition déjà votée, incite les gouvernants en place, affirmait cette thèse, à consulter et à inclure dans le processus de décision les initiateurs potentiels du référendum pour en écarter la menace
[2].
Y. Papadopoulos montre, d’une part, que si le système suisse est bien, en effet, un système de compromis et de négociations, ce résultat n’est pas seulement, ni peut-être même principalement, imputable à l’usage du référendum. Et surtout, l’auteur fait valoir que la pratique du référendum abrogatif en Italie (non contrôlé par les gouvernants, quoique les projets soient soumis à l’approbation préalable de la Cour constitutionnelle), fréquemment utilisée depuis les années 1970, n’a absolument pas entraîné un effet de cooptation et d’intégration des élites brandissant l’arme du référendum. Mieux encore, le recours au référendum, qui a joué un rôle décisif dans le changement des lois électorales, semble plutôt avoir accru le niveau de conflictualité de la politique italienne. Enfin, lorsque, avant les changements récents, (sous ce que l’on appelle désormais « la Première République italienne »), l’Italie était régulièrement gouvernée par des coalitions et sa politique déterminée par des compromis incessants entre les partis de ces coalitions, le référendum était peu utilisé, voire pas du tout. Durant cette période, l’intégration partielle et non formalisée du parti communiste à certains processus de décision ne devait rien, elle non plus, à la menace du référendum. Quant à la Californie, l’auteur montre, de façon également tout à fait convaincante, que l’usage fréquent du référendum n’y conduit assurément pas à la formation de gouvernements de coalition. Il argue, non sans raison, que les preuves de stratégies de prévention par consultation sont très ténues.
En fait, conclut Y. Papadopoulos, on ne peut pas, de manière univoque, imputer au référendum des effets favorables à l’intégration des groupes susceptibles de le déclencher. Les effets de cette procédure dépendent du contexte institutionnel et partisan dans lequel elle est utilisée (la structure des pouvoirs publics, le système partisan, le mode de scrutin pour l’élection des parlementaires sont profondément différents dans les trois cas considérés). Dans une analyse subtile et suggestive, qui nuance une des prémisses de l’approche néo-institutionnaliste, l’auteur montre qu’une même institution, ici le référendum, peut être utilisée de façon sensiblement différente selon l’environnement dans lequel elle est employée. Les pratiques politiques, souligne-t-il, sont gouvernées par des codes, des attentes plus ou moins routinisées et standardisées, des cadres de perception même, propres à un système institutionnel global et à une culture politique, qui amènent les acteurs politiques à utiliser le même instrument de manière variable.
L’ouvrage, cependant, ne se réduit pas à cette thèse. Il propose aussi une analyse des propriétés du référendum. L’auteur n’affirme nullement que le référendum soit une sorte d’objet sans qualités, susceptible de produire n’importe quelles conséquences selon l’environnement où il est employé. L’institution prédispose à certains comportements plutôt qu’à d’autres sans jamais les déterminer entièrement ; elle ouvre plusieurs possibilités, mais à l’intérieur d’un champ borné. En outre, et c’est là le second apport majeur de ce livre, le référendum n’est pas une institution univoque dont les propriétés s’exerceraient toutes dans le même sens. Au contraire, démontre de façon très convaincante Y. Papadopoulos, le référendum possède deux propriétés fondamentales opérant dans des directions opposées. On ne saurait, ici, rendre justice à la richesse des analyses par lesquelles l’auteur établit sa thèse. On peut cependant la présenter schématiquement de la façon suivante. D’un côté, le référendum d’en bas ouvre le système politique à une multiplicité d’influences, il élargit le cercle des acteurs collectifs susceptibles de faire prendre en compte leur voix dans le système de décision publique, à la condition que ces acteurs soient mobilisés et dotés de ressources. En ce sens, le référendum rend le système politique plus sensible ou perméable à l’environnement social qu’il ne le serait en son absence. D’un autre côté, la procédure référendaire diminue la capacité du système politique et de la société en général à coordonner ces influences et à promouvoir entre les acteurs collectifs ayant ainsi voix au chapitre la négociation, le compromis et la coordination. En ce sens, il est un facteur de désintégration et de fragmentation. Le référendum, pourrait-on dire, accroît le nombre des joueurs, mais diminue leur aptitude à la coordination et à la négociation. La combinaison de ces deux éléments pose évidemment un problème majeur. La sphère publique doit faire face à un nombre accru de demandes, alors même que le mode d’expression de ces demandes les rend moins ouvertes à la concertation et à la délibération.
Y. Papadopoulos propose, en particulier, une analyse très riche des raisons pour lesquelles le référendum est dommageable à la délibération et la négociation. La structure binaire du choix va évidemment à l’encontre des solutions de compromis. Mais elle exerce aussi, sur les attitudes des individus, des effets de radicalisation et de fermeture au point de vue de l’autre. De plus, le caractère discontinu dans le temps des consultations référendaires rend quasiment impossibles les pratiques de log rolling ou de donnant-donnant. Faire une concession sur un point dans l’espoir dans d’en obtenir une, en échange, sur un autre point requiert un cadre d’interaction durable dans lequel les participants se connaissent et peuvent apprendre à se faire confiance. De plus, c’est seulement dans des interactions répétées que des sanctions par la réputation peuvent exercer une influence sur les choix des acteurs et inciter, du coup, à la coopération. La théorie des jeux démontre de multiples manières que les jeux répétés sont beaucoup plus favorables à la coopération que les jeux à une seule partie. Dans les campagnes référendaires, note aussi l’auteur, les conditions d’un apprentissage de la coopération font défaut : les individus ne disposent, par exemple, d’aucun indice que des coûts immédiats ou des dommages à leurs intérêts immédiats pourraient leur apporter des bénéfices dans le futur. De manière générale, comme l’ont montré les études du consociativisme et du néocorporatisme, la coopération et les échanges mutuellement avantageux entre acteurs collectifs trouvent leur cadre de prédilection dans de petites structures où les participants se connaissent, interagissent de façon durable et échangent à la fois arguments et promesses (ou menaces). Le référendum, souligne l’auteur, se situe exactement à l’opposé de telles institutions. Tout en reconnaissant que le référendum a un puissant effet de légitimation, et tout en reconnaissant aussi que l’ouverture à un nombre plus grand d’acteurs est, à certains égards, désirable dans les démocraties représentatives d’aujourd’hui, où la classe politique est fréquemment perçue comme fermée sur elle-même et isolée du reste de la société, Y. Papadopoulos formule donc un jugement au total négatif sur la forme la plus simple et la plus connue de la démocratie directe.
Il ne se résigne pas, pourtant, à écarter le principe de l’intervention directe des citoyens au motif que le référendum est nuisible à la coopération et à la délibération. Quelque mérite qu’il voie, après Lijphart, Schmitter et bien d’autres, dans les systèmes où des élites représentant des intérêts fortement structurés délibèrent et négocient dans des enceintes closes, l’auteur explore les méthodes et les institutions qui permettent une association à la décision publique de citoyens ordinaires. Sa thèse centrale, ramassée avec bonheur dans la conclusion de l’ouvrage, est que la participation des citoyens ordinaires doit plutôt prendre des formes qui favorisent la “ réflexivité ” de leurs opinions et de leurs choix. La réflexivité désigne ici la capacité de prendre distance par rapport à ses propres préférences immédiates. Une préférence au sens strict est une volonté qui ne se discute pas, qui ne s’offre même pas à la perspective d’autrui. De gustibus non est disputandum, comme G. Stigler et ses disciples de Chicago l’ont répété à l’envi. Le référendum précisément est une méthode qui favorise l’expression des préférences dans leur brutalité et leur fermeture. Les citoyens sont simplement invités à exprimer leur préférence pour le oui ou pour le non.
Or, dans nos sociétés marquées par la fragmentation et la différenciation de secteurs de la vie sociale relativement indépendants les uns des autres (l’ouvrage s’appuie ici sur les analyses de N. Luhman et celles de M. Dobry), l’objectif, argue Y. Papadopoulos, est de favoriser la mise en contact et en relation d’horizons de pensée ou de référentiels cognitifs d’abord séparés. Le but n’est pas simplement que les citoyens expriment leurs préférences, telles qu’elles sont formées par leur sphère d’activité et de vie, mais plutôt qu’ils soient amenés à les confronter avec celles d’individus appartenant à d’autres sphères ou secteurs de la vie sociale. Il s’agit donc de concilier la participation directe et l’ouverture à l’altérité. La question de l’horizon temporel est également cruciale, insiste l’auteur. Les performances des systèmes néocorporatistes sembleraient indiquer que la prise en compte des intérêts de long terme (ou au moins de moyen terme) est particulièrement bien assurée par des institutions closes, rassemblant les élites de plusieurs secteurs. L’auteur ne se résigne pas à l’association, que ce phénomène pourrait suggérer, entre la démocratie directe et la focalisation sur le court-terme. Il se demande quelles modalités d’intervention des citoyens ordinaires pourraient favoriser l’ouverture à des horizons temporels longs, incitant les participants à réfléchir sur leurs préférences immédiates.
C’est dans cette perspective que l’ouvrage examine plus particulièrement trois pratiques ou institutions. Il analyse tout d’abord la pratique du sondage délibératif, proposé et mis en œuvre par J. Fishkin
[3]. La démocratie au sein de l’entreprise et les formes de participation des salariés à la direction de leur entreprise sont également analysées. Enfin, l’auteur étudie les forums de consultation et de dialogue qui se sont développés autour de la définition et de la mise en œuvre de différentes politiques publiques, comme dans les secteur de la santé, de l’environnement, ou encore de la lutte contre la toxicomanie. C’est ce troisième type de pratique qui apparaît, selon l’auteur, comme le plus riche de promesses. Sans en sous-estimer les difficultés ni les limites, Y. Papadopoulos trouve là l’invention institutionnelle la plus susceptible de concilier la participation directe des citoyens et l’incitation à la réflexivité des préférences. L’ouvrage mêle ici de manière prudente et persuasive l’analyse et la perspective normative.
On serait bien mal avisé de réfléchir sur la démocratie directe dans le monde contemporain sans se référer désormais au travail de Yannis Papadopoulos.
Bernard MANIN
Institut d’études politiques de Paris
MÉNY (Yves), SUREL (Yves) – Par le peuple, pour le peuple. Le populisme et les démocraties. – Paris, Fayard, 2000 (L’espace du politique)
« Populisme », voilà un terme au sujet duquel un consensus semblait devoir s’imposer en science politique pour y voir un piège sémantique. Seules la rupture avec le langage courant de la politique, la mise en contexte la plus attentive des phénomènes étudiés sous ce vocable, et la déconstruction de l’unité du genre, permettraient, pensait-on, d’y échapper. C’est ce consensus naissant
[4] de l’absence de consistance empirique, et au-delà conceptuelle, de l’objet « populisme » qu’Yves Mény et Yves Surel ont décidé de défier. En effet, pour eux, le populisme constitue d’abord l’expression de la tension constitutive des démocraties modernes, telles qu’on les connaît
mutatis mutandis depuis la Révolution américaine de 1776. Celles-ci sont, en effet, constituées d’un mélange indissociable du principe libéral et constitutionnel, où le droit libère et où le pouvoir arrête le pouvoir, et du principe de souveraineté populaire, où la légitimité dernière de tout pouvoir dérive de l’élection. Du coup, loin d’être un accident du régime démocratique contemporain, le populisme s’inscrit dans sa nature même
[5]. Il accentue simplement un des deux éléments de ce « régime mixte », pour paraphraser Aristote, dans lequel nous vivons. Le populisme est donc la force équilibrante qui ne peut manquer de se manifester sous une forme ou sous une autre, sauf à ce que le régime ne se détériore à n’être plus qu’un « gouvernement représentatif » sans représentation, ou un « État de droit » sans souveraineté populaire. Bref, le populisme, c’est l’autre nom de l’« élément populaire » de nos régimes. La thèse manquerait encore pourtant de radicalité si Y. Mény et Y. Surel ne prenaient soin de spécifier plus avant leur propos (cf. en particulier le chapitre IV, « Au(x) nom(s) du peuple », p. 177-222, et la Conclusion, p. 297-312) : le populisme constitue à leurs yeux
une des grandes idéologies de la modernité, une idéologie sans grands penseurs certes – en dehors de Jean-Jacques Rousseau peut-être –, mais une idéologie au sens plein du terme qui donne
sens à l’expérience vécue des individus qui l’adoptent. Cette idéologie repose sur les trois acceptions possibles du mot « peuple » qu’ils identifient dans l’univers politique occidental : le populisme, c’est d’abord poser le primat absolu de la souveraineté du peuple dans l’ordre politique, ce qui suppose pour le moins une méfiance face aux représentants toujours susceptibles de trahir leurs mandants et d’abuser de leur mandat ; le populisme est ensuite l’affirmation de la lutte entre une immense majorité saine et dominée de la population contre une petite minorité malsaine et dominante, des « petits » contre les « gros » pour reprendre les termes vulgarisés par Pierre Birnbaum ; enfin, le populisme, c’est l’affirmation des droits d’une communauté, le plus souvent inscrite en un territoire, généralement revendiquée comme une nation. Ces trois éléments se mêleraient dans les diverses occurrences de mobilisations populistes connues dans l’histoire des deux derniers siècles, des populistes nord-américains des années 1880-1920 aux succès du FPÖ dans l’Autriche contemporaine, en passant par les « populistes » russes d’avant 1914. Cette spécification de l’idéologie populiste permet aux auteurs de dépasser ce qu’ils conçoivent comme les impasses du relativisme des approches précédentes, qui interdit dans le fond toute comparaison féconde. Ils font de plus apparaître, sans trop y insister cependant, les parentés de cette idéologie avec d’autres, mieux connues, le socialisme en particulier (par exemple p. 198-199, p. 302-303). Ainsi le populisme ne semble pas bien loin d’être le « degré zéro » – au sens que prend cette expression chez Roland Barthes – de toute autre idéologie politique que le libéralisme. « En refusant la représentation ou en vitupérant les représentants, en considérant le constitutionnalisme comme une entrave insupportable au pouvoir du peuple, il [le populisme] est profondément antilibéral » (p. 305).
Y. Mény et Y. Surel pensent dès lors pouvoir rendre compte de la montée en puissance des forces politiques populistes dans l’Europe de l’Ouest contemporaine : les divers partis du Progrès des pays scandinaves depuis le début des années 1970, le Front national en France, la Ligue nord en Italie, le FPÖ en Autriche, le Vlaams Blok en Belgique, dans les années 1980 et 1990, sont les cas massivement mobilisés par les auteurs dans leur démonstration. Au niveau le plus élevé de généralité, ces partis émergents mutatis mutandis ne seraient que l’expression d’une tension populiste renouvelée par la montée en puissance depuis 1945 dans l’Europe reconstruite sous la protection nord-américaine de l’aspect libéral et constitutionnel des démocraties, et, plus récemment, du démantèlement néolibéral de l’État providence au profit d’autorités indépendantes, souvent supranationales, européennes ou mondiales, de régulation des marchés, et, par là, des sociétés (cf. chapitre I, « Entre constitutionalisme et populisme : l’ambiguïté démocratique », p. 37-84). Ce qu’on aurait tendance trop rapidement à qualifier de « nouvelle extrême droite », avec, par exemple, Hans-Georg Betz (p. 257-258), ou même de résurgence fascisante, témoignerait avant tout d’un rééquilibrage systémique en cours au profit de l’« élément populaire » de la démocratie. Les auteurs ne nient cependant aucunement que certains de ces partis puissent avoir, comme secondairement, une origine politique, une base militante et une fraction de leur électorat marquées par l’une ou l’autre tradition d’extrême droite enracinée dans l’histoire de ce siècle. Toutefois, font-ils justement noter, aucune de ces forces, même les plus clairement enracinées (le Front national, par exemple), ne se réclame – tout au moins publiquement, sommes-nous en droit de préciser – d’une critique externe du régime démocratique, mais tout au contraire se présente comme une critique interne de la démocratie en vigueur au nom d’un approfondissement de celle-ci ou d’un rétablissement des droits du peuple, et ceci contre une partitocratie, contre un État, contre une bureaucratie supranationale. En dehors de cette tendance lourde au rééquilibrage face à l’élément libéral, l’existence ou non d’un parti populiste fort dans tel ou tel contexte national dépendrait, elle, plus classiquement des structures d’opportunité politique spécifiques à chaque pays, sur un fond commun de « déclassement » – subjectivement vécu, mais pas nécessairement objectivable dans les catégories habituelles de la statistique socio-économique – d’une partie de la population européenne. Ces « déclassés » subjectifs consisteraient la clientèle électorale privilégiée de ces acteurs émergents.
Cette thèse, affirmée nettement, possède d’abord le mérite de souligner que les succès de ces partis résultent en premier lieu des lacunes en terme de démocratie des différents pays touchés (blocages « néocorporatistes » en Autriche, par exemple). Ce point essentiel n’est que rappelé (par exemple, p. 84, p. 165-173, ou p. 308-312), mais le lecteur retrouvera ici en creux l’analyse déjà présente dans
La corruption de la République d’Yves Mény
[6]. Dès lors, ce dernier et Y. Surel tentent ici une réhabilitation – ou plutôt pour être exact une
habilitation – de la fonction « tribunitienne » de ces partis, pour reprendre le parallèle qu’ils font eux-mêmes entre leur approche et celle de Georges Lavau du rôle longtemps tenu par le PCF (p. 253-254, p. 277). Cependant, leur démonstration aurait eu encore plus de force si elle s’était inscrite résolument dans une conceptualisation plus générale du rôle des partis politiques dans les démocraties depuis l’avènement du suffrage universel, et, si elle avait eu le courage de traiter
toutes les forces politiques émergentes en Europe depuis un quart de siècle à la même aune.
En effet, d’une part, la plupart des partis qui ont occupé le devant de la scène européenne depuis cent cinquante ans (radicaux, socialistes, démocrates-chrétiens, communistes, fascistes, etc.) se sont revendiqués de quelque manière de cette tension « populiste » à laquelle font allusion les deux auteurs. Les entrants, les derniers arrivés, de chaque époque, presque par définition, se réclament tous d’une manière ou d’une autre du peuple, ou tout au moins d’un « en-dehors » de l’« en-dedans » de la politique déjà là. Quoi de plus populiste en ce sens, que l’Appel aux hommes libres et forts de Don Luigi Sturzo, fondant en 1919 le « Parti populaire italien », or quoi de plus inscrit dans l’histoire démocratique de ce siècle que cette affirmation « populaire » du courant démocrate-chrétien ? Plus généralement, on pourrait rappeler que l’usage des termes de « populaire » ou de « démocratique » subsiste encore pour nommer des partis, dans de nombreux pays européens. Ces usages, issus de la transition du régime libéral classique à l’ère des partis, pour reprendre les termes de Paolo Pombeni, ressortent aussi de la tension décrite par les auteurs. Ces partis « populistes » d’aujourd’hui n’ont donc en ce sens rien d’original, et, à l’inverse, il ne faut pas s’étonner, comme semblent le faire les auteurs, qu’un Jacques Chirac lors de sa campagne électorale de 1995 ait utilisé des arguments « populistes ». C’est là, à bien y regarder, le lot commun des discours électoraux depuis que le suffrage universel existe en Europe ! Conçoit-on sérieusement dans l’Europe contemporaine un acteur politique décidant face à un large auditoire de mobiliser en direction et au nom d’une élite très restreinte et de ses seuls intérêts ? Les auteurs se rapprochent d’autant plus de ce constat banal qu’ils opèrent sur une seconde ligne d’analyse – partiellement contradictoire avec celle explicitée jusqu’ici – selon laquelle il ne faudrait pas tant parler, dans les occurrences historiques étudiées, d’idéologie populiste et de partis populistes stricto sensu que de mobilisations populistes éparses et diversifiées, présentes dans l’Europe contemporaine. Mais, à trop élargir le champ des mobilisations en cause, ne court-on pas le risque de voir du populisme dans toute mobilisation, qui ne soit pas restreinte à une élite ? D’autre part, si l’on conçoit l’émergence de ces partis comme fortement liée à la « tension populiste » présente au fondement de nos régimes, l’ensemble des partis écologistes entrent dans cette catégorisation, au moins en ce qu’ils insistent, pour le moins fortement, nous semble-t-il, sur l’aspect de souveraineté populaire que Y. Mény et Y. Surel situent au cœur idéologique du populisme. Les règles démocratiques, que se sont données les divers partis écologistes dans leur fonctionnement interne, témoignent de cet aspect. De manière moins nette, ne pourrait-on pas dire aussi que la critique écologiste des « experts », du « lobby électro-nucléaire » en France, par exemple, ressort de la lutte de la « bonne majorité » contre la « mauvaise minorité » au cœur de l’idéologie populiste là aussi ? Le modèle proposé nous semble autoriser ces comparaisons dans la mesure où les trois faces du populisme ci-dessus rappelées ne doivent pas nécessairement être présentes en même temps pour qu’on ait une mobilisation populiste ou un aspect populiste, un ou deux seulement semblent bien pouvoir suffire. Y. Mény et Y. Surel paraissent d’ailleurs voir que leur analyse pourrait s’appliquer au courant écologiste (p. 115, ou même p. 233), mais, de fait, ils se refusent à s’engager sur cette voie. De même, on peut s’étonner de l’absence dans la liste des populismes contemporains établie par Y. Mény et Y. Surel de partis dits « ethnonationalistes » ou « régionalistes », autres que la Ligue nord et le Vlaams Blok. Le Scottish National Party, ou les partis nationalistes basques et catalans ignorent-ils donc la notion de « peuple » au sens de communauté nationale ayant des droits à faire valoir ?
Évidemment, si l’on ose ici ces dernières comparaisons, c’est pour faire voir qu’à suivre la logique énoncée, le champ du « populisme » (souveraineté populaire, « petits » vs. « gros », droits d’une communauté) parmi les forces émergentes ou installées de longue date dans la vie politique européenne est immense, et que la classification opérée par les auteurs, leur focalisation sur quelques cas, repose moins en réalité sur leur heuristique conceptualisation du « populisme » comme tension constitutive de la démocratie ou idéologie de l’âge démocratique que sur l’attitude de ces partis face à l’immigration extracommunautaire, sur le rôle que joue un leader décrié dans l’attrait électoral du mouvement et sur leur isolement dans le système des alliances interpartisanes au niveau national ou européen ! Ces partis sont, pour dire les choses sans trop d’apprêt, les « infréquentables » de la politique européenne du dernier quart de siècle, ou, du moins, le sont pour les élites, essentiellement françaises semble-t-il, auxquelles s’adressent les auteurs (tout particulièrement dans leur Conclusion). Pourquoi, par exemple, Herri Batasuna est-il absent de cette liste du déshonneur, alors qu’aux yeux des élites politiques madrilènes, de la presse ibérique et des gouvernements espagnols successifs, ce parti des droits du « peuple basque » vaut bien, justification à peine voilée du terrorisme en plus, dans l’« horreur antidémocratique », un Haider, un Le Pen ou un Bossi ? La liste des « infréquentables » étant ainsi constituée, sur un triple critère réel : l’attitude face à l’immigration, l’image du leader et la place dans les alliances interpartisanes, il s’agit dès lors de trouver un point commun, une logique commune, aux partis ainsi stigmatisés, tout en ne tombant pas fort heureusement dans le mythe, vraiment scientifiquement intenable, d’une extrême droite européenne, d’un nouveau fascisme.
De fait, bien que les auteurs ne cessent de mettre en garde contre les généralisations hâtives, l’oubli des particularités nationales (comme dans leur critique du modèle d’Herbert Kitschelt, p. 236-243), ils nous semblent eux-mêmes tomber dans ce travers à trop vouloir chercher une logique profonde aux faits qu’ils veulent rapprocher : pour ne prendre que le cas italien que nous connaissons le plus, un certain nombre de particularités non sans importance leur échappent, ou, tout au moins, sont susceptibles de porter à vive discussion. Ainsi faire de Forza Italia un cas signicatif de « mobilisation populiste », au point de mettre Silvio Berlusconi en couverture de l’ouvrage, paraît à la fois trivial et trompeur : il est en effet douteux que l’on puisse prouver que ce parti tienne un discours plus « populiste » que les autres partis italiens, que ce soit avant ou après la césure de 1992-1993. Au contraire, le discours de Forza Italia ne cesse de ressembler par bien des côtés à celui de la DC et du PSI des années 1980. Que le leader tienne une place absolument centrale dans l’« offre » de ce parti n’a de même, comme le soulignent par ailleurs les auteurs eux-mêmes, rien de bien exceptionnel dans la politique italienne, ou européenne, contemporaine. Le New Labour de Tony Blair serait-il alors « populiste » ? Le qualicatif de populiste accolé à Forza Italia ne semble alors tenir en réalité pour nos auteurs qu’aux positions prises en commun avec la Ligue Nord sur l’immigration extracommunautaire (p. 261-262) – ce qui, remis en son contexte, s’inscrit pourtant dans une évolution contemporaine de la plupart des forces politiques italiennes sur l’immigration, à l’exception certes de Rifondazione comunista et de certains secteurs du monde catholique. Le dyptique « immigrés en règle = intégration/ immigrés clandestins = expulsion » que la plupart des politiques italiens semblent désormais avoir adopté dans leurs discours publics cache mal l’équation tout aussi partagée « immigration = criminalité » qu’ils instrumentalisent ainsi, usage que l’on nous autorisera sans doute à qualifier de « populiste ».
En somme, bien qu’Y. Mény et Y. Surel s’efforcent de penser dans le cadre élargi d’une science politique européenne en devenir, ce sont seulement et exclusivement les supposés « cousins » – à succès – de notre Front national, qu’il s’agit en fait d’étudier. Comme les auteurs l’affirment au terme d’un développement où toute autre généralisation (forme organisationnelle par exemple) semble échapper à leur entreprise comparative, « Toutefois, la stigmatisation des immigrés, boucs émissaires de toutes les formations recensées ici, comme le leadership charismatique et le culte du sauveur, semblent en définitive les caractéristiques majeures de ces partis radicaux » (p. 282-283). Il est dès lors regrettable que les auteurs restent ainsi prisonniers d’une catégorisation stigmatisante, établie à des fins d’abord politiques, sans essayer de la dépasser radicalement, en pensant, comme il serait intéressant de le faire, l’ensemble des partis émergents dans l’espace ouest-européen à l’aune de leur propre modèle.
Christophe BOUILLAUD
Institut d’études politiques de Grenoble
RABINOW (Paul) – Le déchiffrage du génome, L’aventure française. – Paris, Odile Jacob, 2000 (traduction de French DNA, Chicago, The University of Chicago Press, 1999)
Une furieuse bataille s’est engagée depuis quelques décennies sur la définition des usages légitimes du corps humain (ou du « vivant »), et sur les registres de légitimité invocables pour en décider. Le dernier ouvrage de celui qui fut auteur, notamment, du Parcours philosophique de Michel Foucault et de Un anthropologue au Maroc est partie prenante de cette entreprise collective.
Qui devra réguler les usages du matériau biologique humain aujourd’hui ? D’innombrables pages ont été écrites sur la nécessaire intervention du droit, sur la fructueuse régulation bioéthique, sur la confiance à accorder aux professionnels de la médecine ou à la conscience individuelle. Plus provocatrice, en France, est l’entreprise de Paul Rabinow visant à démontrer les avantages d’une auto-régulation par les professionnels de la recherche. Quels registres de légitimité, par ailleurs, devront être mobilisés ? On aura essayé de fixer ou de renouveler l’arbitraire social destiné à s’élaborer en ces matières grâce à des argumentaires trouvant leur fondement en Dieu, la Nature, l’état du droit, le « symbolique », le lien social, la Science, la souveraineté du sujet, la liberté de chacun à disposer de son propre corps… Plus inattendue est la défense engagée en faveur d’une normativité qui serait inscrite au plus profond de la pratique scientifique elle-même.
Cette double position résulte en fait de l’intérêt que représente pour nous, dans ce débat, le « parcours philosophique » de Paul Rabinow. Professeur à Berkeley, grand connaisseur de l’histoire de la pensée française, il est à la fois proche d’une culture protestante marquée par son « libéralisme » face aux usages du corps (exemple : le recours plus courant à l’avortement, à la stérilisation, à l’incinération, etc…) et des interdits corporels nombreux charriés par une culture française imprégnée de catholicisme, et soutenus par l’intervention massive de l’État. Tôt marqué par Michel Foucault qu’il contribue fortement à introduire aux États-Unis, il a pris la mesure de l’importance et de l’évidence de la « biopolitique ». Lecteur des historiens des sciences, de Georges Canguilhem mais aussi de Bruno Latour, il est cependant sensible à la normativité « vitale » inscrite dans la structure même du vivant, comme à celle charriée par les chercheurs en biologie. Enfin, sa formation d’anthropologue lui donnait les instruments pour observer cette normativité en acte.
Ce qui est constamment en recherche dans ces brûlants débats contemporains, c’est une formation de compromis entre deux positions extrêmes et apparemment irréconciliables : celle du spirituel, du désintéressement et de la valeur, et celle du temporel, de la rentabilité et du prix. Un des grands intérêts de l’ouvrage réside dans l’analyse systématique des divers avatars de cette forme. La métaphore du purgatoire, curieusement introduite dès les premières pages de l’ouvrage ne doit pas être lue autrement que comme une cristallisation exemplaire de cette formations de compromis constamment recherchée. L’histoire du purgatoire, c’est l’histoire du salut spirituel recherché par tous les moyens, y compris pécuniaires. C’est à lire simplement tous les dispositifs contemporains de régulation des usages du corps à l’aune de cette recherche de formation de compromis – dont le purgatoire serait la métaphore exemplaire – que Paul Rabinow s’attache dans ce livre qui n’apparaît alors difficile qu’en apparence. La régulation historique de la circulation du sang par le système du don aurait ainsi trop versé dans un registre du désintéressement en quelque sorte intenable : le scandale du sang contaminé en ferait foi. La régulation par les comités nationaux d’éthique n’est pas absolument tenable non plus : parce qu’ils ont perdu le contact avec les nécessités temporelles de la recherche et de leurs nécessaires implications, et tendent à imposer un produit de compromis imposé abstraitement, du haut de l’État et des conseillers du prince. Restaient les formations de compromis inventées par des professionnels, attachés, quoiqu’on en dise, à l’auto-régulation de leurs pratiques : la formule inventée par le chercheur en biologie Daniel Cohen, et son laboratoire, le CEPH en représente l’image exemplaire, par son attitude à la fois résolument ouverte au secteur privé et son alliance spectaculaire avec l’AFM, l’Association française pour la myopathie. Cette dernière brassant grâce au Téléthon des sommes impressionnantes mais pour la bonne cause, le tandem recherche + association se révèle de nature à réconcilier temporel et spirituel. La créativité normative indigène, ici celle des chercheurs, serait bien à la hauteur de l’inventivité qu’a représentée la figure historique du purgatoire…
L’observation est donc prise dans un cadre d’analyse, qui pour être parfois implicite, n’en est pas moins très présent : toute la structure de l’ouvrage illustre cette imprégnation, faisant alterner la réflexion théorique (chapitres 1, 4 et épilogue) et l’observation précise de l’anthropologue Rabinow aux prises avec la vie de laboratoire, pour y demeurer toujours attentif à la mise au point progressive de cette formule de compromis, incarnée par des conflits de valeurs et des hommes (chapitres 2, 3, 5, 6). En dehors de celle du purgatoire, deux figures sont évoquées en Introduction, celle de Kant et celle de Weber. Ce n’est pas un hasard. Tout en acceptant d’entrer dans le débat sur les valeurs, l’ouvrage peut se relire en même temps comme une entreprise wébérienne assez systématique visant à passer en revue les possibles registres de légitimité de l’action. L’autorité dite « traditionnelle » assise sur des fondements pris isolément (Dieu, la Nature, ou bien des valeurs telles que le désintéressement, ou le « don ») est montrée comme ne fonctionnant plus (don du sang). L’autorité établie sur des fondements légaux (interdits imposés par l’État) est dénoncée comme inadaptée à la nécessité de la liberté scientifique et à l’urgence et à la désirabilité sociale de ses applications (lutte contre la myopathie). Dans le cours de sa recherche, Paul Rabinow s’est trouvé aux prises, pourra-t-on remarquer, avec un troisième type d’autorité, l’autorité charismatique indéniable de Cohen dont il s’efforcera de se déprendre en conclusion : la principale faiblesse de cet ouvrage, serait alors, comme certains anthropologues, d’avoir été pris par son terrain au point d’adhérer à un des registres de légitimité qu’il décrit. Mais sa grande force demeure d’avoir attiré l’attention, de manière un peu systématique, sur ce qui nous paraît faire l’évidence, en effet, et la fragilité à la fois des fondements de l’autorité sociale qui tendent à s’imposer aujourd’hui sur ces questions : une autorité homogène en ce sens qu’elle serait rationnelle ou rationalisante, mais toujours potentiellement conflictuelle cependant, en ce qu’on lui demande d’être apte à réconcilier la wertrazionalität et la zweckrazionalität, figure dont le « purgatoire » représente une assez belle métaphore.
Dominique MEMMI
CSU-IRESCO
BARTHÉLEMY (Martine) – Associations : un nouvel âge de la participation ? – Paris, Presses de Sciences Po, 2000. 286 p.
Le centenaire de la loi de 1901 relative à la liberté d’association annonce sans doute des cérémonies pieuses où seront scandés les bienfaits indiscutables du droit de s’associer et l’apport incontestable de tels groupements à la vie démocratique. Il sera également, tout au moins espérons-le, l’occasion de réfléchir sereinement à l’hétérogénéité du monde associatif, à l’ambivalence de son développement ainsi qu’aux multiples significations que recèle l’engagement associatif. La contribution de M. Barthélemy s’engage incontestablement dans la seconde voie. L’auteur effectue un bilan lucide et complet, à partir d’une revue de la littérature nationale et internationale et de recherches personnelles menées au début des années 1990. Les diverses facettes de la nébuleuse associative sont abordées, et le texte est agrémenté d’utiles tableaux présentant des mises au point sémantiques et théoriques (sur les usages du mot « association », sur la société civile, sur les groupes d’intérêt…), ainsi que de témoignages de militants associatifs. Définissant la participation associative comme « un processus volontaire de mobilisation des individus dans un groupe constitué plus ou moins durable et intervenant dans la sphère publique » (p. 13), M. Barthélemy annonce d’emblée son refus de penser indépendamment la société civile de la société politique.
M. Barthélemy commence par retracer la genèse de la loi de 1901 et prend la peine de situer le cas français par rapport aux autres pays occidentaux (chapitre 1). Sa réflexion débute par une analyse comparative et méthodologique où elle discute la thèse du « retard français » en matière associative. Si les écarts statistiques sont réels, notamment avec la Suède et les États-Unis (plus de 40 points d’écart pour les taux de participation aux associations), les différences de nomenclature ne le sont pas moins : si l’on excepte les adhésions religieuses (pour la comparaison avec les États-Unis) ou syndicales (pour la Suède), les écarts se réduisent de moitié. Une partie de sa réflexion est d’ailleurs consacrée à la discussion de la thèse de Tocqueville sur le contraste entre France et États-Unis. S’appuyant sur les travaux de C. Nicolet, M. Barthélemy prend acte de la différenciation entre la tradition républicaine française et la vision anglo-saxonne : dans la première, l’État ne peut se fractionner « ni territorialement ni socialement, c’est-à-dire en faveur des « corps » intermédiaires, corporations, Églises, classes, partis, collectivités ou associations »
[7], alors que dans la seconde, la participation des groupes sociaux à l’exercice du pouvoir, entendue comme une « affirmation des énergies individuelles », est entièrement admise. En revanche, elle rappelle que Tocqueville voit d’abord en Amérique ce qu’il veut y voir, c’est-à-dire une mobilisation des individus non anesthésiés par un État omniprésent, ce qui le conduit à négliger le fait que, dans les pays anglo-saxons y compris, les organisations de bienfaisance correspondent à des institutions intermédiaires « entre le citoyen et l’État central, exprimant la vie collective de la société et s’intégrant à l’État » (p. 33) plus qu’à des contre-pouvoirs. En outre, Tocqueville oublie les mobilisations existantes en France entre 1810 et 1848, notamment les « cercles », qui constituaient des espaces de sociabilité bourgeoise et de débat politique, ainsi que l’a montré Agulhon. Dans la seconde moitié du 19
e siècle, à l’encontre de la tradition républicaine, fondée sur l’alliance entre l’individu et l’État, les idéologies favorables à l’associationnisme commencent à se développer dans plusieurs courants de pensée, au sein du catholicisme (avec l’émergence du catholicisme social) et du socialisme (avec l’affirmation du courant solidariste). Dans un contexte fortement marqué par le conflit religieux (et plus précisément par la pression des congrégations), la loi de 1901 – texte de compromis entre « idée républicaine » et tendances anti-individualistes – consacre la liberté de création d’association par le fait d’une convention entre particuliers sans aucun contrôle administratif préalable, tout en encadrant les moyens d’action du groupe ainsi créé. Cette loi, qui entérine l’abandon de la stricte démarcation entre public et privé, instaure une nouvelle liberté publique et annonce une nouvelle période.
Une fois consacrées juridiquement, les associations vont se voir légitimées socialement et politiquement (chapitres 2 et 3). Le développement associatif résulte, d’abord, de mutations sociales plus générales : urbanisation de la société, montée des classes moyennes, gestion du changement social… Abordant les transformations des fonctions associatives sur la longue durée, M. Barthélemy fait apparaître le changement de registre opéré entre la révolution industrielle et les Trente Glorieuses. Alors que les mobilisations du 19e siècle sont centrées sur la sphère du travail (soit pour en corriger les effets néfastes, soit pour contester son mode de fonctionnement), le mouvement associatif se développe durant la seconde moitié du 20e siècle dans une logique de prise en charge des activités hors-travail. En outre, cet essor, qui signifie également une hétérogénéisation croissante du monde associatif, doit beaucoup aux relations pour le moins ambivalentes entretenues avec la sphère politique. C’est, d’ailleurs, dans la deuxième partie des années 1970 que le monde associatif se trouve clairement légitimé, trouvant des appuis tant dans le « pluralisme “libéral-démocrate” à la française » (p. 83) du président de la République de l’époque qu’au sein du parti socialiste, conjonction de soutiens idéologiques qui n’est pas sans parenté, remarque judicieusement l’auteur, avec la fin du 19e siècle. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, ainsi que la décentralisation, vont être source d’espoirs importants au sein de la sphère associative, tant les deux phénomènes semblent annoncer un renouveau de la démocratie participative. Mais le désenchantement ne tarde pas : les lois de 1982 consacrent le primat de la démocratie représentative, les politiques contractuelles développées à cette époque impliquent de nouvelles contraintes sur la sphère associative et le virage de la rigueur de 1983 se traduit par un désengagement de l’État. Ces changements, ajoutés aux effets produits par la crise économique et sociale, pèsent sur les formes d’intervention des groupements associatifs. Les associations d’Éducation populaire, par exemple, structurées au cours des Trente Glorieuses par la régularité des subventions étatiques, se trouvent mises en concurrence par le développement du conventionnement et doivent modifier assez fondamentalement leurs modes d’action. De façon plus générale, l’auteur note à la fois la diversification des fonctions associatives et la question désormais centrale du financement.
Cette réflexion sur les mutations des formes d’intervention associative est poursuivie par un examen détaillé des modes d’engagement (chapitres 4 et 5). S’informant des travaux de J. Ion sur
La fin des militants
[8], M. Barthélemy envisage, dans une perspective diachronique, les transformations de l’activité militante pour souligner un triple changement : les engagements sont désormais ponctuels et informels (plutôt que durables et institutionnalisés), tournés vers des formes d’action pragmatiques (plutôt que vers un avenir idéalisé) et fondés sur une paradoxale complémentarité entre local et global (plutôt qu’inscrits dans le cadre national). Ce sont, ensuite, les liens complexes et polymorphes avec l’univers politico-idéologique qui sont abordés. La pluralité des déterminants à l’œuvre (laïc/religieux, gauche/droite, gestion des intérêts sociaux/radicalité) amène l’auteur à proposer une tentative de typologie des modes d’action associatif (en 4 catégories : « d’expression d’intérêts communs », « d’action sociale », « de défense d’intérêts communs » et « de lutte », p. 190-194). S’intéressant ensuite aux « raisons de l’action », M. Barthélemy critique les apories auxquelles conduisent les paradigmes de la domination (en niant la possibilité d’innovation et en interdisant aux individus la faculté de s’échapper de leur inscription objectivée dans l’espace social) et de l’intérêt (en niant les formes d’ancrage social de l’action). En contrepoint, est proposée une perspective qui prend en compte l’individu (avec son histoire personnelle, son expérience, ses ambitions), sans le réduire pour autant à un
homo oeconomicus. Enfin, un examen de la rhétorique associative est conduit, faisant apparaître trois topiques : le « local » (associé à l’idée d’une action « concrète », « de terrain »), la « liberté » (individuelle, quand il s’agit de s’associer, et politique, dans la valorisation du pluralisme) et la « solidarité » (qui exprime des formes d’attachement « communautaire »
[9]).
Le sixième et dernier chapitre, intitulé « Les exigences du projet associatif », est l’occasion pour l’auteur, en reprenant des éléments des chapitres précédents, de construire un raisonnement sur les rapports au politique de la sphère associative. Sa réflexion part de la double nature de l’association, « instrument de transformation sociale par son inscription conflictuelle dans les rapports sociaux, et instrument de régulation par son implication dans la sphère publique et par son institutionnalisation » (p. 240). Bref, l’association se situe entre conflit et intégration. M. Barthélemy estime que, si le conflit n’est pas absent des rapports présents entre associations et pouvoirs publics, le contexte contemporain est marqué par une élision du politique, qui se lit à la fois dans les engagements valorisant l’action immédiate plutôt que les transformations sociales de long terme, le « faire pour » plutôt que « le faire ensemble », la logique gestionnaire plutôt que contestataire. En outre, la territorialisation des politiques publiques et le climat idéologique ambiant concourent à inscrire le pragmatisme et le consensus comme horizon des pratiques contemporaines. Cette dépolitisation de l’action associative suscite certaines craintes chez l’auteur : abandon de l’horizon transformationnel de l’action associative, enfermement sur le local, instrumentation par les pouvoirs publics. De telles inquiétudes devant les évolutions contemporaines l’amènent à revenir à une question fondamentale : « S’associer, pour quoi ? » se demande-t-elle (p. 272-273), en plaidant pour la préservation de la vocation politique des associations.
Au total, c’est un tour d’horizon tout à fait instructif de la « question associative » qui nous est proposé : les analyses « micro », centrées sur des témoignages, se combinent avec des considérations « macro » sur le changement de place des associations dans les systèmes politiques. C’est justement cette dernière dimension
– la dimension politique de l’association – que nous aimerions prolonger quelque peu. M. Barthélemy refuse de voir dans les associations de simples vecteurs de changement social et politique, et en envisage l’ambivalence fondamentale : indicateurs de changement social, les associations sont également des instruments de contrôle social (p. 59, p. 240 déjà citée). Mais elle estime que les années récentes se traduisent par un recul de la première dimension, en raison de la diffusion de la contractualisation, de la proximité accrue avec les autorités politiques locales et du contexte idéologique ambiant. Ce faisant, M. Barthélemy rejoint les analyses, nombreuses, qui pointent une possible fonctionnalisation de l’action des associations dans les systèmes d’action locaux
[10]. Nos propres recherches nous conduiraient à rester plus mesuré sur la question. Si des tendances à la fonctionnalisation existent (intégration hiérarchisée des associations à l’action publique, arènes de négociation sélectionnant les interlocuteurs, conventions passées entre institutions et associations avec des cahiers des charges détaillés, absence de débat sur les orientations générales de l’action publique), la fonctionnalisation demeure inachevée pour plusieurs raisons : les concurrences institutionnelles empêchent les institutions de fixer des cahiers des charges précis aux associations, les agents institutionnels peinent à évaluer véritablement l’action des associations, le caractère « mal structuré » des problèmes socio-urbains ne facilite pas non plus la définition d’objectifs précis par les institutions. Ces phénomènes se combinent pour créer des marges de manœuvre pour les associations. Au total, les relations entre institutions et associations sont caractérisées par des tensions, un dialogue parfois difficile
[11]. Ensuite, la diversité croissante de la sphère associative rend ce genre de généralisation périlleuse, et la tentative de typologie des modes d’action associatif (cf.
supra) qu’elle propose aurait pu la conduire à plus de prudence. Pour illustrer de façon emblématique le passage au politique possible de la part des acteurs associatifs, on peut citer le cas d’une association de l’agglomération lyonnaise qui s’est transformée en liste politique pour les élections municipales de 1995 afin d’affirmer son opposition à la municipalité en place
[12]. On serait alors conduit à voir moins unilatéralement que l’auteur une dépolitisation de l’action associative. Peut-être gagnerait-on également à préciser la pluralité des significations que l’on accorde au terme de « politique ». M. Barthélemy semble considérer que le politique désigne la discussion sur les finalités engageant l’avenir collectif. Mais on peut également voir dans la transformation contemporaine des scènes d’action publique, une modification du sens de l’action politique, celle-ci passant de la lutte pour la monopolisation de la violence légitime à celle d’action coordonnée autour de la production de décisions collectives.
Cette question du rapport au politique doit être liée à une seconde dimension de l’analyse de M. Barthélemy. À plusieurs reprises, l’auteur se réfère aux formes d’individualisation – ou plutôt d’individuation – de l’engagement. Elle prend garde, cependant, de distinguer cette individuation des analyses stigmatisant un nouvel individualisme contemporain (à l’instar de G. Lipovetski), d’une part, et des approches utilitaristes, d’autre part. On ne saurait, en ce sens, qu’en appeler à des analyses précises des objets de négociation entre les associations et les institutions politiques. Une sociologie fine de ces « nouvelles » élites associatives et de ses rapports avec le politique serait ici particulièrement enrichissante, à condition qu’elle se détache de l’a priori favorable à l’action associative répandu au sein du discours savant (ce que note l’auteur, p. 67). Mais, on le voit, ces quelques réflexions sont plus des prolongements qu’une critique directe d’un travail qui constitue un apport incontestable aux recherches conduites sur le phénomène associatif.
Jacques de MAILLARD
CERVL-Institut d’études politiques de Bordeaux
FOISNEAU (Luc) – Hobbes et la toute-puissance de Dieu. – Paris, PUF, 2000. 422 p. Index. (Fondements de la politique)
On reconnaît un livre important à ce qu’il permet d’éclairer autrement ce qui était déjà connu, voire de montrer un fondement inaperçu par rapport aux thèmes et aux domaines déjà étudiés chez un auteur : l’apport de cet ouvrage réside dans l’unification opérée sur la pensée de Hobbes lorsqu’on la considère dans son fondement théologique, un peu comme John Dunn avait jadis montré l’importance de la théologie dans la pensée politique de Locke. Résumons les données de la question anthropologique et politique : la théorie politique de Hobbes est une théorie non seulement du pouvoir mais de la puissance, cette puissance qu’aucun homme ne peut exercer naturellement sur autrui, du fait de l’égalité entre les individus qui règne à l’état de nature (la ruse des uns, par exemple, compensant leur faiblesse physique vis-à-vis des autres). La puissance politique sera donc une puissance conventionnelle, artificielle, résultant du pacte que les hommes passent entre eux pour « autoriser » le représentant de la force commune qui, de ce fait même, devient leur souverain. Cela est bien connu, et souvent commenté dans les études hobbesiennes en pleine floraison depuis une quinzaine d’années. L’originalité de l’ouvrage de L. Foisneau est de montrer que tout l’édifice de la pensée de Hobbes – aussi bien dans la théorie de la connaissance, comme dans ce qui concerne la morale et la politique – repose sur un fait de puissance naturelle, la toute-puissance de Dieu, proprement infinie, que Dieu exerce sur la nature (selon les lois de la nécessité, au sens de la révolution galiléenne) et sur les hommes (selon les lois de l’obligation). Il y a donc un être qui, par nature, fait sentir sa puissance aux individus et crée par là une obligation spécifique : l’obligation de suivre la loi naturelle de Dieu.
Bien que le
Léviathan commence par examiner la nature de l’homme (principalement le mécanisme des passions) pour en déduire les conditions d’apparition de l’État, et n’en vienne qu’en troisième lieu à la relation de l’Église et de l’État ainsi qu’à l’interprétation des Écritures
[13], l’auteur établit avec une remarquable persévérance que, dans la mesure où la pensée de Hobbes est fondamentalement une réflexion sur la puissance, c’est à la lumière du « règne de Dieu par la nature » qu’elle doit être comprise dans son sens et ses enchaînements : le matérialisme de Hobbes (qui pose la mort de l’âme, comme celle du corps, avant la résurrection promise par les Écritures) est à fondement théologique. Le rapprochement, apparemment paradoxal, de ces deux notions (une théologie matérialiste) indique que Hobbes pratique sans cesse une réappropriation critique de l’héritage théologique, ce qui engendre des conséquences insolites. Par exemple, selon la remarque scandalisée de l’évêque Bramhall
[14], chez Hobbes, la conséquence de la primauté de la puissance divine « est de faire de la justice l’effet de la seule puissance »
[15], alors que, pour Bramhall comme chez tout théologien, on ne peut concevoir la justice, y compris chez Dieu, indépendamment de l’idée du Bien : Dieu n’est pas simplement le plus fort, il est aussi, sur un plan égal, le plus juste. Il n’en est rien pour Hobbes, car Dieu a pouvoir de rendre juste ce qu’il veut : le nier serait vouloir juger Dieu en fonction de critères qui ne conviennent qu’à l’homme. On se souvient que le Dieu de Descartes aurait pu faire que deux et deux ne fissent pas quatre (
Méditations métaphysiques), d’où s’ensuivit la célèbre controverse sur la « libre création des vérités éternelles » ; le Dieu de Leibniz, par exemple, est soumis à la nécessité logique et mathématique, dont il tire, par un calcul sublime, le « meilleur des mondes possibles ». Le Dieu de Hobbes est non seulement le plus puissant mais il est tout-puissant, sans norme rectrice qui s’impose à lui : il constitue en cela la source et le modèle du « dieu mortel », le tout-puissant Léviathan. De même qu’il dépend du souverain politique de décider du juste et de l’injuste dans la cité fondée par contrat, il dépend du souverain divin que le méchant puisse parfois nous apparaître comme récompensé (en ce monde) et le juste comme écrasé : l’analogie entre les deux modèles de puissance chez Hobbes est parfaitement analysée par l’auteur au chapitre VII de cet ouvrage ; on lira en particulier les accomplissements d’une « providence de l’État » selon l’heureux sous-titre (p. 290-294) figurant dans ce chapitre. De plus, comme on va le voir, le lien n’est pas seulement analogique (comme beaucoup de commentateurs l’ont admis), mais proprement causal, du fait de l’obligation que Dieu impose à l’homme : la fameuse formule de saint Paul (« toute puissance vient de Dieu ») va prendre un sens très particulier.
Remarquons auparavant que Hobbes est tellement entraîné (faut-il dire fasciné ?) par la transposition politique du modèle théologique qu’il s’est donné, qu’il en vient à conférer au droit (étatique) de punir un fondement tiré de la puissance naturelle du (des) dirigeant(s) – alors que, pourtant, la « personne » souveraine qui dirige la République est une « personne artificielle » (p. 282)
[16]. Mais on peut aussi lire cette inconséquence comme une fuite devant l’impossibilité de faire du châtiment un droit que l’individu conférerait d’avance par contrat, à l’État, comme s’il eût renoncé ainsi à la conservation de soi, précepte intransgressible de la nature humaine selon Hobbes.
C’est précisément sur la base de la règle de conservation de soi que prend naissance l’une des thèses les plus contestables de Hobbes, mais dont Luc Foisneau récuse l’authenticité. L’auteur estime en effet que, contrairement aux critiques de Pufendorf ou, au 20
e siècle, de Leo Strauss, Hobbes n’a pas confondu le droit naturel à la conservation de soi avec l’instinct ou avec la nécessité : la conservation de soi est l’
obligation à laquelle Dieu nous soumet. En effet, du fait de la toute-puissance de Dieu, l’homme vit dans la crainte et non dans l’espérance : il comprend cette puissance comme la cause de sa mort, tandis que, par sa toute-puissance, Dieu échappe à la mort. Hobbes va jusqu’à écrire que Dieu « tue » les hommes en leur imposant la condition de mortalité
[17]. La reconnaissance de l’existence de Dieu engendre ainsi le fait de vivre dans la conscience que l’on est mortel, de par la volonté divine (p. 234-235), d’où il suit que les athées n’auraient pas une véritable conscience de leur condition…
Nous dirons, pour ouvrir la discussion, que l’on perçoit mal en quoi cette conscience
produit une obligation de se conserver en vie, et, surtout, en quoi il y a bien là le concept philosophique d’obligation (envers Dieu en l’occurrence, ou envers la loi de Dieu). En effet, pour être distincte de la
contrainte, l’obligation suppose un sentiment intérieur de dette, de reconnaissance, de libre adhésion également – comme Pufendorf l’objecte à Hobbes (p. 145 et p. 228)
[18]. Et donc, ce que Hobbes établit serait plutôt de l’ordre d’une contrainte que Dieu exerce sur nous, ce qui est cohérent avec l’acte (despotique ?) par lequel il nous prive de son privilège personnel, l’immortalité. Il y aurait donc abus de terme, mais abus polémique et intentionnel, tout comme, par exemple, lorsque Hobbes réduit la conscience à une « opinion » que nous aurions et dont nous sommes fiers !
[19] On peut d’ailleurs remarquer que les formules parfois employées par Hobbes suggèrent qu’il passe volontiers de l’idée d’être « obligé envers » (envers la loi, envers quelqu’un) à la notion tout autre : « être obligé à », « être obligé par ». Ainsi, pour justifier la domination que Dieu exerce par nature, Hobbes écrit : « Si la chose paraît rude à certains, que l’on accepte de considérer ceci… : s’il y avait deux tout-puissants, lequel des deux serait obligé (
obligaretur) d’obéir à l’autre ? On conviendra, me semble-t-il, qu’aucun des deux ne serait obligé envers l’autre. Si cela est vrai, alors ce que j’ai avancé est vrai aussi, à savoir que les hommes sont soumis à Dieu parce qu’ils ne sont pas tout-puissants »
[20].
Enfin, si le lecteur relit le chapitre XIV du
Léviathan (consacré aux deux premières lois de nature), il constatera aisément que, pour Hobbes, l’obligation est l’antithèse de la liberté : ce qu’il écrit explicitement (
Léviathan, p. 128) en mettant le droit individuel du côté de la liberté et la loi du côté de l’obligation. La loi et l’obligation sont donc pure contrainte, même et surtout lorsque cette contrainte s’exerce pour le salut de l’individu (rôle des « lois de nature »). Le lecteur constatera également que Hobbes aime à jouer sur les termes anglais
bonds et (
to be)
bound, parce que, selon l’observation de François Tricaud, «
bond évoque à la fois une entrave matérielle et un acte juridique créateur d’obligation », tandis que, de son côté, le participe passé
bound « signifie aussi bien “attaché” au sens physique du terme qu’“obligé” dans ses principales acceptions morales »
[21]. Selon cette conception, en fin de compte, la justice n’est que « le respect des conventions », et rien de plus, comme l’avaient dit certains sophistes grecs. Hobbes écrit donc crânement que les conventions passées sous l’empire de la crainte sont valides et créent « obligation » (
Léviathan, p. 138)
[22].
Il faut maintenant passer au second volet de notre discussion. Pour les besoins de sa démonstration, Luc Foisneau doit établir que l’obligation envers Dieu (et qui se traduit par l’obligation de se conserver en vie) commande divers aspects de l’anthropologie, de la morale et de la politique ; par exemple, les lois de nature ne sont pas de simples calculs de la raison (comme le texte le dit littéralement), de pures inférences de la prudence, elles reposent toutes sur l’obligation première, dont Dieu est la cause – sinon l’auteur –, de ne rien faire qui attenterait à notre vie. Cette interprétation pose cependant un double problème : d’une part, Hobbes n’a pas explicité ce fondement, s’il est bien tel, lorsqu’il déroule la série des lois de nature à partir de la « Condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère » ; d’autre part, Hobbes a lui-même comparé l’obligation de préservation de l’individu avec la nécessité naturelle (loi de chute des corps)
[23] : il est donc audacieux de rétablir sur le terrain théologique (la survie comme obligation « envers » Dieu) ce que Hobbes paraît situer dans le domaine du droit naturel individualiste, droit de la nature humaine aux prises avec le danger de mort constitué par autrui. Car c’est autrui qui risque d’abord de nous « tuer », et non pas Dieu.
En d’autres termes, si, dans la crainte de Dieu, l’homme éprouve la crainte de sa propre mort, s’ensuit-il, pour autant, que Dieu nous
prescrive de chercher tous les moyens de survie ? Il ne semble pas que Hobbes s’exprime en ces termes, c’est-à-dire confère à Dieu ce pouvoir-là sur les consciences (même en réduisant la conscience à la suite des opinions)
[24].
Il faut donc faire une réserve sur le caractère systématique donné à l’analyse, dans la perspective du matérialisme théologique évoqué plus haut. Il reste que cet ouvrage est l’un des plus remarquables de ceux écrits sur Hobbes : par la détermination des sources (notamment religieuses, et dont Hobbes était grand connaisseur), par la puissance de synthèse qui se dégage et qui, au passage, soumet au crible toute la littérature scientifique existante, ce livre, issu d’une thèse de philosophie, est d’une lecture aisée pour tout public et procure une connaissance d’ensemble du philosophe anglais (mise à part, peut-être, la théorie de l’histoire, qui n’importe pas à la question). Thomas Hobbes apparaît, encore davantage, comme porteur de la modernité à bien des points de vue, et, à travers sa paradoxale théologie, comme mû par un dessein de subversion du christianisme. Cette philosophie peut paraître fruste dans certaines de ses thèses (ce fut l’opinion de Descartes, qui considérait comme vaine la poursuite d’un dialogue entamé à la demande de Mersenne), mais quant au culte de la puissance, elle est d’une actualité qu’il n’est pas besoin de souligner.
Lucien JAUME
CNRS
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
LALLEMENT (Michel) – Les gouvernances de l’emploi. Relations professionnelles et marché du travail en France et en Allemagne. – Paris, Desclée de Brouwer, 1999. 252 p. Bibliogr. (Sociologie économique)
Le thème de la gouvernance est souvent abordé aujourd’hui dans les débats de la science politique. Le récent ouvrage de M. Lallement, sociologue, professeur au Conservatoire national des arts et métiers et spécialiste des relations professionnelles, le reprend à son compte, mais pour l’appliquer aux questions de l’emploi et de durée du travail. Certes, l’auteur n’est pas de ceux qui se saisissent de la notion de gouvernance sans en mesurer la pertinence théorique, ce qui l’amène à certaines nuances et critiques préalables. Pour lui, la mobilisation intensive de la notion dans des domaines très divers (les systèmes productifs, la ville, la protection sociale…) ne suffit pas à toujours justifier la pertinence de son application théorique. Bien que stimulants, les nombreux travaux sur la gouvernance « ont souvent pour seul trait commun » de définir celle-ci et de façon uniforme comme une alternative au système de gouvernement existant, ce qui ne va pas sans générer « de nombreuses ambiguïtés ou des interprétations aussi unilatérales que contestables ». En outre, la littérature manque en l’occurrence de langage formel véritablement étayé, de langage solide (p. 63-65). Reste que pour M. Lallement la notion de gouvernance vaut en tant que « cadre conceptuel et système d’organisation » surtout si on la considère à partir du « plus petit commun dénominateur des travaux qui la régissent ». Il s’agit là tout simplement de « la délégation vers le bas de capacités légitimes à produire et à négocier des règles visant à gérer l’agrégation d’intérêts divers et la direction imprimée à une collectivité ». En d’autres termes, appliquée à l’emploi, la gouvernance s’entend comme la conjonction de trois éléments : « l’impulsion de nouvelles politiques d’emploi davantage centrées sur les acteurs locaux, la décentralisation des relations professionnelles qui va de pair avec la délégation de la production normative vers l’entreprise et, enfin, la montée en puissance des petites structures productives dans le paysage économique » (p. 66-67).
C’est donc dans ce contexte que l’auteur s’attache à revisiter le champ des relations professionnelles à partir d’une approche qui se caractérise par plusieurs qualités. Un fait est a priori marquant. Les analyses, présentées ici dans un style toujours limpide, se fondent sur un matériau empirique d’une très grande importance. Sont ainsi concernées de nombreuses enquêtes faites entre 1990 et 1995 dans des secteurs très divers (commerce, automobile, informatique, etc.), dans des sites aux effectifs très variables et marqués par des modes de négociation, d’accords et de représentation syndicale fort distincts d’un cas à l’autre (cf. annexe méthodologique, en fin d’ouvrage : p. 231-238). En outre, l’approche de M. Lallement s’appuie sur une mise en perspective historique souvent précieuse et une mise en relief des cas français et allemand, ce qui renvoie à des comparaisons utiles au moment où cherche à se construire non sans difficultés une Europe des relations professionnelles.
L’ouvrage présente d’autres particularités. À l’exposé ou au rappel de connaissances de base qui lui donnent parfois d’autant plus l’allure d’un « manuel » qu’il est agrémenté de nombreux encadrés à forte valeur pédagogique, s’agrègent des réflexions théoriques et critiques souvent bien menées comme le montrent plusieurs passages où l’auteur aborde directement certaines thèses qui relèvent de la sociologie politique et de la question de l’État. En effet, dire la gouvernance conduit à souligner non seulement les diverses formes de rationalités produites par les acteurs locaux mais aussi « les rationalités politiques qui peuvent être mobilisées pour (précisément) gérer les tensions entre espace public et espace privé ». Dans ce contexte, les travaux de Claus Offe constituent à l’évidence une référence majeure. Proche parente des approches corporatistes développées durant les années 1970 et 1980, les analyses d’Offe se fondent en effet sur la mise en relief de modes de rationalités politiques dont les principaux traits sont soulignés par M. Lallement, dans le chapitre 5 de l’ouvrage notamment. D’une part, une forme de rationalité, la rationalité conjoncturelle qui renvoie à des politiques qui se situent en extériorité par rapport aux demandes de la société civile, ces dernières étant traitées au coup par coup. De l’autre, une rationalité structurelle qui pousse l’État à agir directement sur la production des revendications, son action consistant moins « à satisfaire à des demandes qu’à mettre en forme, canaliser… le système de représentation des intérêts ». On est ici en présence de pratiques keynésiennes, le but visé étant de « maîtriser les outputs (ou les revendications de la société) afin de les adapter au niveau des ressources disponibles ».
Mais là encore, M. Lallement reste prudent quant à l’usage théorique qu’il convient de faire de certains des grands apports de la sociologie politique. Certes, les thèses d’Offe qui ont pour mérite d’analyser un mouvement d’institutionnalisation des systèmes de représentations et plus généralement des conflits, conserve aujourd’hui encore une réelle « pertinence heuristique ». Mais, en l’occurrence, les projections théoriques qu’elles induisent restent déterminées par leur contexte qui relève du cadre fédéral et corporatif, des évolutions partisanes et de l’existence d’une large palette d’institutions parapubliques qui spécifient la société allemande. En ce sens, la comparaison internationale a pour mérite de montrer les limites de la théorie politique lorsqu’elle répond à l’analyse d’une formation sociale bien déterminée. Ici l’Allemagne relève du registre néocorporatiste « qui n’a pas son équivalent dans d’autres pays comme la France ». Et à l’évidence, la question du lien entre théorie et empirisme se pose avec force, dès lors qu’il s’agit d’aborder la gouvernance. Par rapport à celle-ci sur laquelle interviennent de nombreux facteurs locaux, des facteurs « d’en bas » souvent très singuliers, le caractère universalisant de la théorie pêche à plus d’un titre. Pourtant faut-il s’enfermer dans une attitude frileuse, se cantonnant au registre de la seule description et ainsi renoncer à toute exigence scientifique visant le fond des choses, plus que leur forme ? Ce n’est assurément pas le point de vue de M. Lallement qui, après maintes mises en garde fort nécessaires, tente en fin d’ouvrage, de repérer de nouveaux domaines de recherche associant l’enquête et la réflexion plus fondamentale. Ainsi parmi les thèmes qui aujourd’hui lui semblent prioritaires, l’auteur souligne « les fondements politiques des rapports de travail et d’emploi ; et les conséquences largement méconnues de la flexibilité sur les modes de vie » (p. 221). Mais ici la définition de nouveaux axes de recherche ne correspond pas seulement aux seuls impératifs liés aux nouvelles approches de la notion de gouvernance, et notamment à son application aux contextes des relations professionnelles et de l’emploi. Elle renvoie à l’évidence à une forme de demande sociale. Et plus encore à une question cruciale et pour l’auteur toujours lancinante, à savoir : « comment éviter qu’employer et exploiter ne soient le même ? » (p. 221). Au total, l’ouvrage de Michel Lallement est un ouvrage très utile et important. Par sa portée, il déborde le seul champ des relations professionnelles ou des questions de l’emploi, pour in fine reposer autrement le thème de la gouvernance.
Guy GROUX
CNRS
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
SEN (Amartya) – Repenser l’inégalité. Trad. de Paul Chemla. – Paris, Le Seuil, 2000. 286 p. (L’histoire immédiate)
D’origine indienne, professeur d’économie de réputation mondiale récemment consacré dans sa discipline par le prix Nobel (1998), Amartya Sen vient de faire une entrée remarquée dans les discussions qui animent outre-Atlantique les débats sur l’égalité et la justice sociale. Son indépendance intellectuelle par rapport aux courants dominants de la philosophie morale anglo-saxonne, tout comme son hostilité non dissimulée à l’égard des théories sociales ou économiques fondées sur la réflexion utilitariste
[25], l’ont placé au centre des discussions sur les valeurs démocratiques. Parallèlement à ses travaux pléthoriques sur la pauvreté dans le monde, l’économiste a amorcé en effet, il y a une quinzaine d’années, une réflexion philosophique sur l’inégalité entre les hommes qui se démarque vigoureusement des théories sociales influencées par la pensée libérale. Là où des auteurs comme John Rawls ou Ronald Dworkin considèrent que la recherche de la justice sociale doit s’appuyer sur la protection des droits et une répartition équitable de certains « biens »
[26] (notamment les revenus, les chances et les fondements de la dignité), Sen entend refuser la voie d’un « égalitarisme abstrait » incapable à ses yeux de considérer d’une façon concrète les distinctions entre les individus et de lutter efficacement contre les inégalités. Initiée dans les années 1970 à partir de premières études économiques sur la famine, sa démarche est devenue plus systématique dans les années 1980 : elle défend une analyse de l’égalité et de la liberté qui prend en compte à la fois les fins subjectives poursuivies par les individus et la diversité des contextes dans lesquels ils vivent.
Déjà présente dans des ouvrages antérieurs
[27], cette approche a pris un tour plus systématique dans le livre qui vient d’être publié en français sous le titre
Repenser l’inégalité
[28]. Dépouillé des modèles mathématiques habituellement présents dans ses travaux, Amartya Sen prend délibérément le parti d’une réflexion normative et s’engage sur le terrain de la philosophie politique. N’hésitant pas à dialoguer avec d’autres auteurs (philosophes, politistes, sociologues, économistes et juristes) et à critiquer la portée de leurs conclusions, l’auteur affiche clairement son ambition de « repenser » les concepts fondamentaux sur lesquels se fonde notre appréciation de la justice. L’un de ses principaux mérites – et ce n’est pas le moindre – est le parti pris réaliste qu’il donne à sa démonstration : d’une part, il s’appuie systématiquement sur les observations empiriques tirées de ses travaux en économie et, d’autre part, il s’attache à ne jamais perdre de vue les conditions d’application de ses arguments au traitement concret des inégalités (comme dans l’avant-dernier chapitre où il évalue la pertinence de ses propositions dans leur application aux différences de classe, de sexe ou d’appartenance régionale). Preuve sans doute que le raisonnement normatif de la philosophie morale n’entretient pas forcément une relation conflictuelle avec le réalisme sociologique… mais c’est là une question épistémologique bien française sur laquelle l’auteur n’entend pas débattre.
La lutte efficace contre les inégalités sociales suppose, dans l’ouvrage d’Amartya Sen, de savoir concilier un « engagement moral » en faveur de l’égalité avec les présupposés rationalistes et individualistes sous-jacents à l’ensemble des théories libérales de la justice. Il s’agit clairement, pour le professeur de Cambridge, de défendre une conception éthique de l’individu contre les perspectives dominantes (en économie et en philosophie) qui considèrent les hommes comme des agents libres et intéressés dont le seul but serait de maximiser leurs ressources matérielles et de défendre leurs droits. Sensible à la misère sociale touchant le continent indien – à la différence de nombreux philosophes américains qui s’appuient essentiellement sur l’observation des sociétés occidentales – Sen réfléchit aux inégalités en menant une réflexion sur la complexité des déterminants qui affectent le « bien-être », un état social qui ne se résume ni à un capital de richesses matérielle ni à des droits abstraits.
Selon lui, les théories sociales américaines, dans leur grande majorité, présentent l’inconvénient majeur de considérer les questions de l’égalité et de la liberté à partir des intérêts individuels et, partant, des « droits » qu’ils sont en mesure d’attendre dans une société politique où règne la justice. Parmi ces théories privilégiant l’étude d’un individu abstrait, celle de John Rawls retient particulièrement l’attention de l’économiste indien. Comme la plupart de ses contemporains, l’auteur de Théorie de la justice commet selon lui deux erreurs fondamentales. Il s’appuie tout d’abord sur l’idée que la justice sociale est « distributive », autrement dit qu’elle doit être recherchée dans une répartition équilibrée de ressources que Sen appelle les « biens premiers » (comme l’argent, les biens matériels, l’accès à des services, les chances, les bases sociales de la dignité personnelle, etc.). Dans la pure tradition de l’utilitarisme, Rawls considère ainsi les individus avant tout comme des « maximisateurs » d’intérêts dont le bien-être dépend de l’accès à des biens qu’il s’agit de répartir équitablement. Le tort du philosophe de Harvard – et de la philosophie libérale en général – est alors de ne pas tenir compte de la dimension éthique de la personne. Celle-ci poursuit des buts plus fondamentaux, des « fins » qui ne se résument pas à des intérêts mais dépendent d’engagements personnels liés par exemple à la compassion ou à l’altruisme.
La deuxième erreur de Rawls et ses collègues est liée à la première : elle consiste à proposer des théories abstraites qui ne tiennent pas compte de la situation concrète des individus. L’évaluation de la liberté ou du bien-être ne peut en effet se réduire à un critère qui serait la possession de « biens premiers ». Elle doit considérer certaines caractéristiques attachées à chaque individu (comme l’âge, le sexe, la santé, le niveau d’éducation, les handicaps physiques ou mentaux, etc.). Elle doit également prendre en considération les effets de l’environnement sur les conditions de vie (comme l’exposition aux maladies, à la famine et aux catastrophes naturelles). Suivant que l’on vit aux États-Unis ou en Chine, que l’on est riche ou pauvre, chef de famille ou enfant, handicapé ou bien-portant, la simple possession d’une bicyclette apporte, par exemple, des avantages très différents : un bien pour la promenade, un outil de locomotion pour la famille, un instrument nécessaire à un travail, un simple accessoire de jeu, un appareil de rééducation, etc. C’est la raison pour laquelle l’égalité abstraite, qui ne tient pas compte de ces spécificités, porte en elle les germes de l’inégalité : « ignorer les distinctions entre les individus peut en réalité se révéler très inégalitaire, en dissimulant qu’une considération égale pour tous implique peut-être un traitement très inégal en faveur des désavantagés » (p. 17). Sans sombrer dans un relativisme culturel étroit considérant que chaque culture définit un usage particulier d’un bien, Sen se montre ainsi sensible, pour apprécier la pauvreté, aux contextes socio-culturels, aux niveaux de développement et même aux conditions climatiques qui caractérisent les différents pays.
Dans le prolongement de ces deux critiques, l’économiste indien soutient que la lutte contre les inégalités ne peut se satisfaire d’une idée de la justice évaluée en termes monétaires ou matériels. Ce n’est pas la répartition « équitable » des biens qui importe, mais ce qu’en font concrètement les individus pour poursuivre leurs objectifs personnels. Ainsi, pour évaluer les inégalités, le plus important est de ne pas se contenter d’étudier les caractéristiques des biens, mais de voir plus largement comment ces biens seront « convertis » en réalisations personnelles et en choix entre des modes de vie. Autrement dit, il faut réfléchir non pas aux biens mais à leurs effets sur la vie des gens. C’est tout le sens de la notion centrale d’Amartya Sen, la « capabilité » (traduction du néologisme capability), de mettre l’accent sur la conversion des biens en « liberté effective ». La capabilité est estimée à partir des possibilités concrètes qu’ont les individus d’utiliser les biens pour les transformer en action réelle ou, pour reprendre une autre notion de Sen, en « accomplissement » (achievement). Prenons un exemple : l’accès à l’éducation. Celui-ci est un « bien » qui peut apparaître a priori important pour tout le monde. Il aura toutefois peu de sens pour des individus victimes de la famine et dont les besoins se portent sur l’alimentation et la santé. Ces individus auront peu de chance de « convertir » le bien proposé en liberté concrète. Autrement dit, pour