Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724628780
328 pages

p. 47 à 72
doi: en cours

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Vol. 51 2001/1-2

2001 Revue française de science politique

Entrer, rester en humanitaire : des fondateurs de MSF aux membres actuels des ONG médicales françaises

Johanna Siméant Johanna Siméant est actuellement professeure de science politique à l’université de La Rochelle. Elle est l’auteure de La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, un ouvrage consacré aux mouvements des étrangers en situation irrégulière et à leurs soutiens depuis le début des années 1970 en France. Elle a publié plusieurs articles de recherche relatifs à l’immigration, à l’action collective et aux grèves de la faim (notamment, « L’efficacité des corps souffrants : Le recours aux grèves de la faim en France », Sociétés contemporaines, 31, juillet 1998). Parmi ses travaux les plus récents, en codirection avec Pascal Dauvin, la coordination du numéro 65 de la revue Mots sur l’humanitaire, à paraître en avril 2001, ainsi que Pour une sociologie politique de l’humanitaire international, Paris, Presses de Sciences Po, à paraître en 2001. Ses travaux actuels portent sur la sociologie de l’engagement, l’action humanitaire et associative, notamment dans leurs dimensions internationales et leur rapport à l’espace public. Elle anime actuellement le CAHIER (Collectif d’analyse de l’humanitaire international-Équipe rochelaise) (Faculté de droit et de science politique, 45 rue F. de Vaux de Foletier, 17024 La Rochelle Cedex 1, <jsimeant@club-internet.fr>).
L’article, à partir d’une enquête qualitative mobilisant près de 200 entretiens, tente de reconstituer les logiques de l’engagement dans les ONG humanitaires médicales d’urgence. Ce lieu d’observation est d’autant plus fécond que s’y entrecroisent statuts salariés et non rémunérés, le militantisme humanitaire représentant, sous cet aspect entre autres, un cas d’école pour comprendre l’imbrication des dimensions professionnelles et militantes de l’engagement. En effet, et de façon plus générale, un des coûts de l’engagement est le coût professionnel : certains engagements peuvent nuire au statut professionnel, la disponibilité autorisée par certaines professions est plus ou moins grande... Comprendre l’engagement suppose donc de le comprendre en l’inscrivant dans le temps. Dès lors, et au risque d’un usage métaphorique du terme, un des intérêts du concept de « carrière » est de faire le lien entre les dispositions individuelles, d’une part, et le temps et les moments de l’engagement, d’autre part, le militantisme apparaissant comme un prolongement de l’identité sociale. Mais le concept de carrière permet aussi d’éclairer comment l’on peut « faire carrière » en humanitaire. Au final, la notion de carrière militante permet d’envisager non seulement les dispositions au militantisme humanitaire, mais aussi les moments de vie et situations actualisant ces dispositions, voire les forgeant, et enfin la variation dans le temps des coûts et rétributions de l’engagement. The article, based on a qualitative analysis of nearly 200 interviews, seeks to reconstruct the various logics of commitment to humanitarian medical emergency NGOs. This vantage point is particularly fruitful because both volunteers and salaried staff are considered ; humanitarian activism represents, in that respect also, a test case for the understanding of the imbrication of the professional and militant dimensions of commitment. More generally, one of the costs of commitment is professional : some commitments can damage individual professional status, as in certain professions the availability of time off is smaller than in others. To understand commitment, one needs to consider the time dimension. Because of that, and at the risk of a metaphoric use of the term, one of the interests of the concept of « career » is that it allows the linking of individual dispositions and the time and duration of commitment. Militantism is thus seen as the projection of one’s social identity. But the concept of career also makes it possible to illustrate how one can « pursue a career » in the humanitarian sector. Finally, the concept of « militant career » allows analysists to account for the inclination to humanitarian militantism as well as to examine the periods in life and the situations that activate, and some times shape it, as well as the variations in time of the costs and benefits of commitment.
L’humanitaire est présenté aujourd’hui comme un des rares engagements dignes de ce nom, apparaissant souvent, au pire comme le « substitut » d’un militantisme politique dévalorisé, au mieux, dans les enthousiasmes les plus prophétiques, comme « le politique de demain » [1]. À la popularité dont jouissent les organisations humanitaires s’est ajoutée, depuis le milieu des années 1980 en France, une augmentation continue des masses financières, d’origine privée et publique, collectées par ces ONG [2]. Tous ces aspects ont contribué à l’affirmation croissante de vocations humanitaires, mesurables par la convergence des enquêtes d’opinion auprès des lycéens et étudiants scolarisés, ainsi qu’au développement de nombreuses formations spécialisées en humanitaire, de publications consacrées aux « métiers » de l’humanitaire, ou de l’apparition d’une littérature humanitaire destinée à la jeunesse [3]. Vivre pour l’humanitaire et s’y consacrer, plus ou moins longtemps et intensément, vivre de l’humanitaire en en faisant éventuellement sa profession, apparaît aujourd’hui comme un choix particulièrement valorisé. Il faudrait retourner au succès social qui a entouré la communication dans les années 1980, ou aujourd’hui l’environnement, pour trouver un équivalent de cet engouement dont une des particularités est qu’il se traduit par une double dimension militante et professionnelle.
Aussi, l’analyse de l’entrée en humanitaire représente presque un cas d’école pour comprendre l’imbrication des dimensions professionnelle et militante de l’engagement. Cette dimension est en effet un aspect central de la compréhension des carrières militantes, envisagées non seulement sous l’angle des déterminants [4] de l’entrée voire de l’installation en humanitaire (c’est-à-dire à la fois les dispositions individuelles favorisant l’entrée en humanitaire et les moments de vie et situations concrétisant ces engagements), mais aussi sous celui de la variation dans le temps des coûts et rétributions de l’engagement. Un des coûts centraux de l’engagement est le coût professionnel, dans la mesure où certains engagements peuvent nuire au statut professionnel, et du fait de la disponibilité plus ou moins grande autorisée par certaines professions. Et au risque d’un usage métaphorique du terme, un des intérêts du concept de carrière semble être autant d’articuler les dispositions individuelles au temps et aux moments de l’engagement, que d’éclairer comment l’on peut « faire carrière » en humanitaire.
Mais l’image publique de l’humanitaire a pour pendant curieux la presque inexistence de travaux sur les déterminants de cette activité [5] et la méconnaissance généralisée des conditions réelles de son exercice, pourtant marqué par une division du travail croissante. Or il faut garder à l’esprit l’hétérogénéité profonde des investissements en son sein, à la fois sous l’angle des statuts [6] et professions des individus (ainsi, les expatriés des ONG médicales ne sont pas majoritairement des médicaux), de leur origine sociale, de l’intensité et de la durée de l’engagement ou enfin des conceptions relatives à cet engagement. Dès lors, tenter de reconstituer les logiques d’entrée en humanitaire, tenter de les inscrire dans la durée, suppose de faire varier l’échelle d’observation dans le temps. C’est pourquoi on a choisi ici de comprendre à la fois les logiques de l’engagement des fondateurs de l’humanitaire d’urgence français, et d’autre part celles qui ont présidé à l’engagement de militants humanitaires de la fin des années 1990.
 
1968-1976. Le « coup » des fondateurs : Fonder une aristocratie du risque
 
 
C’est lors de la guerre civile au Biafra, fin 1968, que de jeunes médecins français qui ont répondu à un appel de la Croix-Rouge rompent la neutralité imposée par l’organisation suisse, en dénonçant le silence et l’indifférence à l’égard des massacres. Ceux que l’on appellera vite les « Biafrais », à leur retour en France, réfléchissent à une forme d’humanitaire légère, rapide et antibureaucratique, capable aussi de « témoigner ». Ils fondent le GIMCU (Groupe d’intervention médicale d’urgence), qui s’allie peu après à l’équipe du journal médical Tonus, laquelle, au début des années 1970, cherche aussi à mobiliser les médecins autour de projets humanitaires. L’alliance de ces deux groupes aboutit à la fondation de Médecins sans frontières en 1971. Fin des années 1960, début des années 1970 : cette époque n’est pas anodine, surtout en France. Rony Brauman résume bien certaines conditions structurelles du développement de l’humanitaire et de l’attention à son égard :
« Mais ce n’est qu’au cours des années 1970, la politique et la religion traversant la crise que l’on sait pour entrer dans une longue période de “basses eaux”, que l’humanitaire a peu à peu pris en charge le besoin de sens et d’utilité sociale en s’installant sur un terrain peu à peu déserté par ses occupants traditionnels… c’est à la charnière des années 1960-1970 que la médecine d’urgence s’impose comme une discipline, avec la naissance des SAMU [7], que le transport aérien se démocratise et que la télévision s’installe dans la majorité des foyers. C’est dans ce contexte qu’il faut situer la naissance de l’idée de “médecins sans frontières” lors de la guerre du Biafra, première grande opération humanitaire en direct d’un pays du Tiers Monde. » [8]
De façon plus générale, beaucoup des prises de position faites au nom de l’humanitaire peuvent rendre compte de l’intérêt accru à son égard, dans un contexte de remise en cause croissante du « totalitarisme » au fil des années 1970, de perte d’emprise des idéologies partisanes, notamment de gauche, dans les années 1980, de fin de la guerre froide et de complexité accrue des conflits dans les années 1990. Par son refus affiché des clivages partisans, sa défense de l’humain en dehors des idéologies, sa valorisation de la relation de face-à-face avec les personnes souffrantes, sa référence à des droits de l’homme devenus un des mots clefs des années 1980 comme le sera la référence à la société civile dans les années 1990, l’humanitaire présente l’aspect d’une idéologie « morale », neutre voire activement « neutralisée » [9], condition de son succès dans la France des années 1980, dans un double contexte de dépolitisation et d’irreligion croissantes. Le succès de l’humanitaire s’inscrit également dans un mouvement plus général de valorisation d’une découverte des autres civilisations qui ne se limiterait pas au tourisme de « masse », et qui accompagne le mouvement de départ en communauté des années 1970 : autant de symptômes d’une volonté revendiquée de rencontre « vraie » des autres peuples [10].
Mais tous ces aspects sont plus certainement des déterminants de l’attention publique portée à l’humanitaire, que de l’entrée en humanitaire proprement dite. Preuve de cette connexion imparfaite entre popularité de l’humanitaire et dispositions au départ humanitaire, c’est dans la période 1992 (fondation de ECHO [11])-1994 (Rwanda) que l’on a observé l’explosion des expatriations humanitaires, du fait notamment des financements dirigés vers ce secteur, alors que la popularité de l’humanitaire est antérieure. Par ailleurs, on voit mal comment on pourrait déduire du succès de l’humanitaire dans les années 1980 et 1990 les raisons de l’engagement en son sein au début des années 1970. Comment les fondateurs de MSF au début des années 1970 auraient-ils pu parier sur la popularité ultérieure de ce qu’ils fondaient – plus exactement sur un succès extérieur au monde de la médecine ? Comment, dans un contexte encore réel de politisation aiguë, notamment à gauche, pouvaient-ils se lancer dans ce qui ne serait véritablement valorisé que plus tard ?
L’humanitaire n’est qu’une des formes d’engagement offertes aux individus, ce qui suppose d’envisager à la fois au niveau individuel et global les variations de l’intérêt pour diverses formes de militantisme (notamment partisan). Revenir sur l’équipe fondatrice de MSF est donc important à plus d’un titre : d’une part, car elle concentre des propriétés qui sont aussi celles de nombreux expatriés humanitaires qui leur succéderont, d’autre part, car reconstituer la logique de leurs calculs permet de mieux comprendre les possibles qui s’offraient à eux.
De prime abord, le groupe fondateur [12] semble agréger des personnes aux trajectoires individuelles assez différentes (le clivage le plus marquant oppose des acteurs plus caractéristiques d’un univers colonial et militaire, qu’il soit médical ou non, et n’ayant pas d’expérience du militantisme, à des étudiants en médecine politisés – ou à un militant anticolonial comme Philippe Bernier). Mais c’est pour autant qu’on ne détaille pas certains éléments de leurs biographies : apparaissent alors des convergences surprenantes, que ce soit parmi les « Biafrais » (Bernard Kouchner, Max Récamier, Pierre Fyot, Patrick Aeberhard, Pascal Greletty-Bosviel, Paul Sargos, Vladan Radoman, Minor Hernandez), les rédacteurs de Tonus (Raymond Borel, Philippe Bernier) et ceux qui se rallieront au GIMCU et au MSF du début (Jacques Bérès, Xavier Emmanuelli) ou du milieu des années 1970 (Rony Brauman, Claude Malhuret). Frappantes, ces convergences renvoient tout d’abord à un rapport incontestable à la violence [13]. C’est évidemment le cas des anciens militaires, Paul Sargos (ancien médecin-chef de la marine, ancien officier des commandos de marine, lieutenant de vaisseau pendant la guerre d’Algérie) ou Pierre Fyot :
Né vers 1922, Pierre Fyot rejoint le maquis à 20 ans, en Savoie, puis en Haute Marne. 18 des 20 résistants de son réseau sont tués en 1944, et notamment l’un de ses meilleurs amis, à la mère duquel il devra apprendre ce décès. Il « fait » ensuite l’Indochine, puis arrive en Algérie en 1950 comme médecin généraliste de campagne. Au moment de l’insurrection de 1954 arrive un nouvel administrateur militaire, un SAS : c’est le frère de l’ami qu’il a perdu au sein du maquis, et qui est tué assez vite par la rébellion algérienne. Il devra là encore l’annoncer à la mère… Quelques jours après, à la tête d’une unité d’élite, il lance une opération qui élimine les tueurs de son ami. Il est perçu comme « le colonialiste », « l’homme de droite » au sein de l’équipe des « Biafrais ». Responsable d’un laboratoire à Dijon, il s’y s’ennuie. « Kouchnérien historique », il se porte volontaire pendant l’été 1975 en Angola, assure plus tard une mission en Afghanistan, puis au Nicaragua, et enfin auprès des boat people.
Ce rapport à la violence peut aussi concerner des personnes ayant assuré le service d’ordre d’organisations politiques (Kouchner, Brauman…). Cet aspect renvoie également à la constante recherche d’une « fraternité virile », déjà expérimentée dans d’autres univers que celui de l’humanitaire. À ces caractéristiques s’ajoute aussi un dandysme passant par un mode de vie dans lequel il s’agit, même pour ceux qui ne sont pas d’origine noble, d’inventer une « noblesse oblige », au travers du goût de « l’aventure », de la fréquentation d’élites intellectuelles, de l’affichage ostentatoire de certains signes extérieurs de richesse (voitures de sports, fussent-elles empruntées, vêtements de luxe, jeu…) :
Né vers 1941, d’origine juive, fils d’un libraire célèbre, Jacques Bérès entre en hypokhâgne en 1958. Il y rencontre Régis Debray, Étienne Balibar et Paul Thorez, fils du secrétaire général du PCF. Selon Olivier Webert, pour avoir écrit un jour sa copie d’examen au bistrot, il se fait renvoyer, et affirme que, « faute de mieux », il préparera médecine. Il conservera toujours un rapport assez distancié à la médecine. En rupture avec sa famille, il gagne sa vie comme débardeur aux Halles, joue aux cartes, « flambe », et milite à Socialisme ou Barbarie aux côtés de Cornélius Castoriadis. Il fait sa coopération militaire à Saigon en 1967 à l’hôpital Graal, passe du côté Viet-Cong à la faveur d’une offensive pour soigner les combattants, puis est abandonné et récupéré par les Français – l’affaire est étouffée. Il fait partie du GIMCU pour lequel il suit l’opération au Bangladesh. Il cultive aux débuts de MSF un réel dandysme (décapotable, etc.). Il fait partie de la mission Nicaragua, partira au Kurdistan où il gagnera son surnom de « docteur trompe la mort ». Il dirigera plus tard un cabinet de chirurgie esthétique, tout en continuant à se consacrer à des missions d’urgence courtes.
Autre élément de référence à une forme de « noblesse » toute virile : l’affirmation du courage (prises de risques, rapport détaché à l’argent, que l’on en aie ou non…). À ces propriétés se combine une incontestable propension à passer d’un univers social à l’autre (Bernard Kouchner en étant le meilleur exemple, oscillant entre les distributions de tracts auprès des ouvriers, le milieu médical, l’Union des étudiants communistes (UEC) et la fréquentation du milieu intellectuel parisien), d’une profession à l’autre (Raymond Borel passant du milieu du cinéma hollywoodien aux troupes de volontaires américains en Corée puis au journalisme parisien) comme d’un pays à l’autre, ainsi que l’atteste une expérience fréquente des voyages, de l’international et plus encore de l’internationalisme :
Né en 1938, Bernard Kouchner est le fils d’un médecin de gauche de Montreuil. Ses grands-parents sont morts en camp de concentration. Il s’inscrit vers 14 ans à l’UJRF [14]. Il est un militant actif au lycée Voltaire. Il se définit comme appartenant à une génération marquée par la référence à l’antifascisme. Son père a été champion de lutte gréco-romaine, lui fréquente les salles de boxe française, lance ses troupes contre les manifestations d’extrême droite à Assas, pratique déjà la course à pied et conduit les voitures de sport de ses amis argentés. Il est membre du Comité international de la gauche pour la paix au Proche-Orient, et entre à l’UEC sur des bases antifascistes. Il se montre déjà « patricien et zazou ». Il commence à désobéir à la direction du PCF en soutenant les membres du FLN. Il fait partie de ceux qui assurent la protection de l’appartement de Simone de Beauvoir contre l’OAS. En 1961, avec Régis Debray, il se présente à l’ambassade cubaine afin de s’engager dans la défense de Cuba. Ni lui ni Debray ne sont pris au sérieux. Debray et Kouchner célèbrent l’échec des factieux en Algérie mais regrettent finalement que l’aventure ne soit pas ouverte. En 1963, il fait un long voyage en 2CV en Yougoslavie. « Carabin amoureux des lettres », il est introduit par Jean Schalit au comité de rédaction de Clarté, le journal de l’UEC. C’est l’occasion de se constituer un formidable carnet d’adresses. Son article de 1963 dans Clarté, « Lettre à un moderne Rastignac », fait scandale : il donne aux jeunes gens de 1963 quelques conseils pour arriver. « Je suis communiste et Rastignac. Paradoxe ? Détrompez-vous, le mélange n’est pas détonnant. Il est même étonnamment efficace. Vous riez ? Je vous attends ». Il se rend à La Havane en 1964, rencontre Fidel Castro. Membre de « la bande des Italiens », il est exclu de l’UEC en 1966 (lui n’a jamais appartenu au PCF proprement dit). À un camarade qui déclare « Ne nous laissons pas abattre, camarades ; la révolution est toujours possible », il répond : « le plus tard possible… ». On le décrit comme assumant la rupture avec légèreté. Il fréquente Emmanuel d’Astier de la Vigerie, milite au Comité Vietnam national. En Mai 68, il anime le comité d’action de sa faculté, écrit dans Action, mais vit comme beaucoup d’anciens de l’UEC Mai 68 sans trop d’illusions, comme si mai arrivait trop tard et que la vraie révolution était « ailleurs ». En septembre 1968, Régis Debray est en prison, Bernard Kouchner s’ennuie et rêve d’aventures et de fraternité. C’est suite à un coup de fil d’Isabelle Vichniac, correspondante du Monde à Genève, qu’il est recruté par la Croix-Rouge pour le Biafra. C’est le plus formé de tous les « Biafrais » au militantisme – avec Hernandez. Il arrive au Biafra en septembre 1968. Surnommé « Mister Vétiver » par ses amis, c’est tout particulièrement à son initiative que sera lancé le comité contre le génocide au Biafra en 1969 et qu’il tentera d’alerter l’opinion sur la situation. Il est un des fondateurs du GIMCU et de MSF, puis le MDM.
Tous ces aspects relatifs à l’international se combinent à une capacité à l’extériorité et à la mobilité, laquelle n’est pas sans rappeler l’étranger au sens de Simmel [15], extériorité qu’atteste également la fréquence des ruptures biographiques [16]. Enfin, l’origine juive de certains des membres du groupe, et singulièrement de Bernard Kouchner dont les grands-parents ont été déportés et sont morts en camp de concentration, l’origine étrangère d’autres de ces humanitaires, contribue à la formation de ces dispositions à la fois inquiètes et cosmopolites, poussées à inscrire leurs destins individuels dans le mouvement de l’histoire, qui plus est une histoire qui ne soit pas étroitement nationale.
Enfin, ce sont deux autres aspects qui semblent éclairer le moment et les modalités de l’engagement des « Biafrais » et de ceux qui s’y rallieront : d’une part, celui de leur disponibilité, d’autre part, celui d’une double forme de dilettantisme, politique et professionnel – comme si un certain nombre de dispositions (c’est-à-dire à la fois de compétences et d’appétences) auparavant investies dans la politique s’étaient vu engagées en l’humanitaire (ce qui est une nuance importante à l’idée d’une reconversion en humanitaire de dispositions politiques).
La disponibilité est d’abord celle qu’induisent certains « passages à vide » biographiques après des périodes d’intense mobilisation, l’été 68 (les départs pour la mission au Biafra ont lieu en septembre 1968) étant vécu comme tel par de nombreux humanitaires. Il peut également s’agir de périodes consécutives à la sortie de certains univers militants ou de certaines institutions (Rony Brauman part en mission après avoir été réformé au bout d’un mois de classes), ou enfin d’une période de difficile réinsertion (Philippe Bernier, journaliste et surtout militant anticolonial, a été soupçonné dans l’affaire Ben Barka, et, acquitté, il n’en garde pas moins une aura sulfureuse, au point que seul le journal Tonus l’a accepté comme rédacteur). Mais cette disponibilité n’est pas qu’un effet des situations dans lesquelles se trouvent les membres du groupe : en partie recherchée, elle renvoie aussi à des dispositions dilettantes ou plus exactement « d’amateurs éclairés » [17]. Dilettantisme tout d’abord à l’égard de la médecine, une médecine vers laquelle beaucoup de jeunes gens se sont dirigés par tradition ou conformisme familial mais avec une réelle distance à l’égard de cette activité (Olivier Weber affirme que Bérès voit la médecine comme « un pis-aller »). Il n’est pas anodin de constater que l’engagement humanitaire sera le fait de jeunes médecins entretenant un rapport distant à la médecine, dans un contexte où les premiers effets de la dévalorisation symbolique de la profession médicale de la critique d’une médecine marchande se font sentir en son sein, et où l’engagement humanitaire pourra être vécu de plus sur le mode du rejet du mandarinat, les dispositions de jeunes médecins passés par 68 les préparant d’autant moins à supporter les pesanteurs propres à cet univers. À cette distance à l’égard de la médecine classique, « pesante », « marchande », répond en écho la démarche des deux rédacteurs de Tonus, Raymond Borel et Philippe Bernier, tous deux non médicaux mais percevant dans l’engouement humanitaire diffus qu’ils constatent chez de nombreux médecins, la possibilité d’augmenter l’audience de Tonus et de proposer une redéfinition de la profession médicale qu’ils perçoivent comme déconsidérée [18].
Or cette distance à l’égard de la médecine se double d’une distance au politique, chez Récamier, Greletty-Bosviel, Sargos et Fyot, d’un éloignement chez un Hernandez qui ne voit dans Mai 68 qu’un faible écho de ses engagements au Guatemala et ignore l’agitation du Quartier latin, et plus généralement d’un dilettantisme politique. Si comparer ces médecins à beaucoup de leurs condisciples carabins n’épousant pas les thèses de gauche peut effectivement les faire qualifier de « militants », les comparer, en revanche, à leurs camarades de militantisme issus d’autres disciplines les fait plutôt apparaître comme des dilettantes. C’est évidemment le cas de Bernard Kouchner, le plus « italien » de l’UEC, se revendiquant « Rastignac » et qualifié de « zazou ». Et l’on peut se demander dans quelle mesure l’emprise de la médecine (et du projet familial qui y est souvent accolé), quand bien même ces étudiants se vivent comme distants d’elle, ne contribue pas à limiter les investissements militants de ces jeunes gens (ainsi Rony Brauman, pourtant quasi permanent de la gauche prolétarienne, garde un pied dans la faculté). Bref, si politisation il y a chez ces jeunes gens, elle se double d’un rapport presque « joueur » à la politique (cf. la forte propension de beaucoup des membres de ce groupe, comme Xavier Emmanuelli, à vivre le militantisme comme une occasion d’aller « casser du faf »), quand elle ne se caractérise pas par un désengagement progressif (Brauman au début des années 1970) ou déjà fait.
Prendre en compte la période concernée permet de mieux comprendre ce qui se joue alors pour ce groupe. On peut penser qu’un des effets des reconversions militantes consécutives aux années 1960 aura été celui de l’investissement dans d’autres causes, qui plus est moins nuisibles aux trajectoires professionnelles de ceux qui y participent (si on les compare, par exemple, à l’établissement en usine), moins susceptibles aussi d’être vécues comme des voies sans issue (à l’inverse de la violence politique [19]) dès lors que l’humanitaire a souvent tendance à considérer chaque vie sauvée comme un succès. Mais on aurait tort de considérer hâtivement l’entrée en humanitaire, et corrélativement l’invention d’une nouvelle forme d’humanitaire, symbolisée au départ par MSF, comme une conséquence mécanique de la « déception » à l’égard de la politique, ou encore comme une reconversion cynique. Le début des années 1970 est encore un contexte en France d’intense politisation dans lequel c’est s’exposer à une critique virulente de ses anciens camarades que de s’engager dans ce qui est fréquemment considéré comme une activité de boy-scout, alors même que l’on prétendait auparavant défendre le prolétariat. Si la reconversion militante était si évidente et recherchée, on peut penser que d’autres activités plus sûrement « rentables » auraient été envisagées. Mais le passage par l’expérience biafraise, et, plus tard, par des missions qui leur feront découvrir une misère intense ou la réalité de certains régimes communistes, va avoir sur ces médecins un effet de socialisation secondaire intense, et de profonde redéfinition identitaire. Bernard Kouchner et ses compagnons sont en quelque sorte les seuls militants venus de l’extrême gauche (avec Régis Debray et ceux des rares militants des années 1960 qui passeront à la violence) à vivre physiquement des conflits ou des situations mettant leur vie en danger. Les pères fondateurs de MSF font l’expérience d’un conflit d’une violence extrême, qui brouille le clivage gauche / droite, au lendemain d’un Mai 68 qu’ils avaient soit vécu à distance, soit pas vécu du tout. Ils se retrouvent par ailleurs au sein d’un groupe comptant des anciens résistants (Fyot), et dans une enclave peuplée de mercenaires avec lesquels ils sont obligés de cohabiter. Ces expatriés sont les témoins directs d’un conflit armé doublé d’une guerre civile parfois qualifiée de génocide et aboutissant à un million de morts. On peut penser que l’horreur de la situation a eu un effet de socialisation définitif sur eux, qui vivront d’autant plus violemment cette redéfinition identitaire que ceux qui faisaient partie de réseaux militants découvrent l’indifférence et la méfiance de leurs anciens camarades à l’égard de la situation biafraise. Or le choix fait par Kouchner et Récamier de témoigner et de rompre le silence et la neutralité de la Croix-Rouge a un autre effet : il fait de ces expatriés qui publient un article dans Le Monde et fondent un comité contre le génocide au Biafra des « parjures » (ils s’étaient engagés au silence au sein de la Croix-Rouge) et les contraint à persévérer dans leur position dissidente pour conforter la nouvelle identité que leur a assigné leur choix [20].
La spécificité d’un humanitaire rénové, moins militaire, dans sa composition et son fonctionnement hiérarchique que celui de la Croix-Rouge, mais gardant néanmoins cette dimension de fraternité virile et de « baroudeur », permet ainsi un double réinvestissement militant et professionnel, une véritable reconversion identitaire [21]. Devenir médecin humanitaire à la fin des années 1960 ou au début des années 1970 ne consiste pas à devenir un « salarié » de l’humanitaire (il faudra attendre le milieu des années 1980 pour voir se développer de façon significative le salariat au sein des ONG). Mais cela permet en revanche de ne pas être « qu’un » médecin ou plus exactement de l’être d’une façon symboliquement plus gratifiante, quand bien même l’on dirige une clinique de chirurgie esthétique (c’est le cas de Jacques Bérès), et de s’absenter souvent pour des missions, loin de son cabinet ou de son hôpital. Bref, c’est trouver une solution honorable pour assumer l’état de médecin sans l’être tout à fait, et pour certains de quitter le gauchisme sans avoir l’air de se renier tout à fait, assumer, en tant que médecin, d’être un « bourgeois » sans que cela le soit de façon honteuse, c’est-à-dire en se faisant aventurier, et trouver une façon excitante de faire à la fois de la médecine et presque de la politique, « au sens noble ». Imaginer un humanitaire d’urgence (c’est-à-dire permettant des missions courtes), qui permettait d’exercer sur le mode de l’amateur éclairé une activité aventurière et au service d’un idéal, s’autoriser des prises de parole dans l’espace public au nom de cet engagement (toutes les professions ne fournissent pas des ressources aussi importantes que la médecine pour s’autoriser des jugements moraux), correspondait clairement aux propriétés sociales des fondateurs. Pour des hommes qui doutaient et de la médecine et de la politique et n’y avaient pas en tout cas trouvé ce qu’ils y cherchaient, et découvraient là des investissements plus gratifiants, plus adaptés à leur dispositions que l’exercice d’une médecine vécue comme médiocre, médecine de « marchands » ou de « fonctionnaires » [22], quelle plus belle réussite que de fonder ce que de façon révélatrice Bernard Kouchner qualifierait plus tard « d’aristocratie du risque » ?
« Sur quelles ententes les volontaires de l’humanitaire fondaient-ils leur travail commun ? Ils étaient plus différents que semblables et s’ils poursuivaient un temps ensemble leur chemin d’aventure, c’était avant tout pour pouvoir profiter de cette organisation rationnelle du frisson… Un soir de fatigue au Biafra, nous avons inventé cette apostrophe ironique, raccourci, parabole qui relativisait l’engagement et que nous devions reprendre, dans les pires situations comme dans les plus bouffonnes, du désert du Tibesti aux hauts plateaux des Méos : “dire que tout de suite, il y a des gens qui changent au métro Châtelet…” … Ainsi, malgré nos ironies et nos doutes, nous avions créé une aristocratie du risque. Encore l’hormone mâle… (…) Nous avons permis à quelques-uns d’entre nous, qui seraient demeurés médecins de quartier ou fonctionnaires à l’hôpital proche, de parler de ce qu’ils ont vu. ».
(Bernard Kouchner, Le malheur des autres, Paris, Odile Jacob, 1992 (coll. « Points »). (1re édition 1991), p. 322, 324 et 327)
Or cette quête du risque et de l’aventure, toujours évoquée sur le mode de la dénégation, de l’ironie ou de l’aveu un peu honteux, apparaît comme un élément de motivation central qui caractérise aussi bien les « Biafrais » d’hier que les urgenciers d’aujourd’hui.
« On vit pas… huit heures midi, deux heures six heures quoi… le plan, la retraite à soixante-cinq ans et les vacances une fois par an dans onze mois… en attendant je me fait chier pendant onze mois, c’est pas nous… donc on s’interroge. Et quand on a un peu trop de routine au bout, je me souviens avoir y a… deux ans, y avait plus trop d’urgence et on se faisait chier dans les bureaux MSF, y a… eu un creux… c’était en… 97, y avait plus trop de… truc, on s’emmerdait putain, c’était plus la vie, on veut… on tirait des gueules jusqu’à par terre… tu vas me dire c’est idiot parce qu’on était presque en train d’attendre le malheur des autres mais… (…)… oui on a ce côté… on a ce côté trouble de… “les affaires reprennent”. Une guerre c’est les affaires qui reprennent… c’est invraisemblable alors qu’on a tous fondamentalement qu’une envie, c’est que demain on soit au chômage, ça veut dire que MSF aura fermé parce qu’on aura plus besoin de nous. ».
[Entretien au Kosovo, salarié non médical, réalisé par Pascal Dauvin, juin 1999]
Mais cette mise à plat de certaines des dispositions les plus fondamentalement liées à l’entrée en humanitaire, et du contexte individuel et collectif qui en permettait la compréhension, est-elle encore valable aujourd’hui, au sein d’un humanitaire en voie d’institutionnalisation ?
 
Entre dispositions, situations et processus : les carrières militantes
 
 
Les situations des humanitaires d’hier et d’aujourd’hui diffèrent sous plusieurs aspects : les principales nuances résident dans le travail symbolique des « Biafrais », acteurs d’une redéfinition de l’humanitaire qui amènerait à la fondation de MSF, et dans le fait que la population des salariés et des non médicaux de l’humanitaire est aujourd’hui très importante. Bien que de nombreuses convergences biographiques apparaissent, l’évolution actuelle du milieu humanitaire a presque valeur de test pour mieux comprendre l’imbrication des aspects professionnels et militants [23] dans la carrière humanitaire.
Des carrières typiques
Comprendre les carrières militantes suppose de ne pas « aplatir » les entrées en militantisme dans ce qui serait un « concentré » de toutes les variables observées dans la population, mais plutôt d’y distinguer différents profils. C’est l’immersion ethnographique [24] qui permet de juger de l’exemplarité de certaines trajectoires observées, qu’elles se livrent au travers d’entretiens, d’ouvrages consacrés à l’humanitaire ou d’autobiographies.
Une volontaire, coordinatrice non médicale d’une mission d’Action contre la faim
J. est chef de mission pour ACF dans un pays d’Afrique en « post-urgence ». Elle a cinq sœurs (« une sœur comédienne… j’ai une sœur styliste… j’en ai une autre qui travaille dans la pub… une en agence d’événements et la petite dernière donc elle est infirmière »), son père travaille dans la marine marchande, un de ses oncles est missionnaire, un autre est attaché d’ambassade, elle compte d’autres expatriés et colons dans sa famille (notamment un oncle et une tante qui ont eu une plantation en Guinée).
Née à Marseille en 1965, elle a passé son enfance en Tunisie, puis dans différentes villes de France : Saumur (« c’est le berceau de la famille alors pour le coup y’a du peuple… bon il y avait parce que maintenant il y a plus il y avait le château de famille et tout ça… donc alors là c’est plus que des grandes tablées c’est carrément… on s’y retrouve pas quoi… c’est tout juste si on met des numéros pour savoir de quelle branche on arrive… », Nantes, Lyon… elle évoque à ce sujet la réadaptation difficile au retour de Tunisie (elle a alors 13 ans). Elle a reçu une éducation religieuse qu’elle décrit comme atypique : « c’était cool hein… moi j’ai eu une éducation religieuse… pas banale quoi… pas formelle… et pas… pas dans le sens où on l’entend en France quoi… [Pas quelque chose de pesant mais quelque chose d’ouvert ?] Ouais quelque chose de complètement ouvert… mais vraiment c’est fait en Tunisie par un curé qui était là depuis déjà vingt ans… super cool et ouvert… moi j’ai un curé dans la famille hein un oncle… qui est missionnaire… (…) il a fait trente ans au Congo après il s’est fait un peu la Guyane et maintenant il s’occupe des Gitans là aux Saintes-Maries-de-la-Mer. »).
Du fait de ses difficultés scolaires, elle demande à ses parents (mais c’est courant dans la famille) qu’ils l’inscrivent dans l’enseignement secondaire confessionnel. Évoquant son orientation, elle dit : « je voulais être grand reporter puis j’ai bifurqué vers la pub ». Elle suit les cours de l’École française des attachés de presse (EFAP) de Lyon : « là j’ai fait plein de trucs quoi j’ai travaillé pour le rallye de l’Atlas tu vois j’ai fait un peu des rallyes à l’étranger… j’ai organisé tout un truc même à l’époque où j’étais étudiante parce que c’est… c’est le gros avantage de l’EFAP en fait… et c’est… ça qui rend en fait cette école intéressante… au-delà des cours… théoriques… ».
Elle travaille ensuite dans la publicité pendant sept ans, jusqu’au conflit en ex-Yougoslavie, vécu de façon intense à Lyon, qui compte de nombreuses ONG et d’où partent beaucoup de convois pour la Bosnie. Elle abandonne son CDD et se met à travailler en free-lance afin de pouvoir être disponible, et rencontre quelqu’un qui travaille pour ACF et lui conseille d’envoyer un CV. ACF la recrute, mais en tant que chargée de communication salariée au siège. Elle se contente de ce poste pendant un an et demi. Mais elle souhaite « tout lâcher » pour s’expatrier (elle envisageait aussi un déménagement en Grèce). Expatriée depuis trois ans, elle a commencé comme logisticienne ACF au Burundi en 1995, enchaîné en 1996 avec une mission au Tchad comme chef de projet, puis est devenue coordinatrice logistique en Bosnie, avant la mission dont elle s’occupe aujourd’hui.
À une question sur de possibles épisodes de militantisme dans sa vie, elle dit avoir manifesté pour la défense de l’école privée en 1984. Elle manifeste un rejet virulent de la politique (« les affaires », « bonnet banc et blanc bonnet »…), regrettant que l’on ne compte pas les bulletins blancs, vilipendant les grèves à répétition et le manque de courage en politique « ça manque carrément de virilité tu vois… donc… c’est mièvre c’est tiède c’est… édulcoré quoi… donc… moi ça me fait suer la télé c’est édulcoré… La politique est édulcorée… » Elle fait plusieurs références aux philosophies orientales et aux mystiques chrétiens. À la fin de l’entretien, magnétophone éteint, elle dit avoir connu un deuil dans son enfance, elle n’en dira pas plus sinon pour évoquer avec violence et mépris la façon donc la mort fut « escamotée » et niée au sein de la famille. Elle est impaludée.
[Entretien sur le terrain, 31 juillet 1998].
Un cadre salarié d’une section de Médecins sans frontières, non médical
Né autour de 1955, D. est directeur de la logistique à MSF Belgique, et un ancien de MSF France. Il décrit sa famille comme catholique pratiquante (il a fait ses grande et petite communions) et de milieu ouvrier, à Lille. Il fait tout son cursus scolaire dans des internats jésuites. Il perd son père (électricien, âgé de 51 ans) à neuf ans. « J’ai été élevé dans une famille de femmes parce que tous les hommes quasiment sont morts… ou à la première ou à la seconde guerre mondiale, sauf mon père… ». Il a une sœur, sa mère est secrétaire et « a galéré ». (« On vivait dans un appartement… qui appartenait à la paroisse et où le loyer était payé parce que j’étais enfant de chœur… les toilettes c’était trois étages en bas dans la cour »). Il rentre chez les scouts à 6 ans, devient un des plus jeunes chefs scouts de France à 17 ans, mais sera renvoyé à 26 ans pour avoir « dragué une cheftaine ». « J’ai eu un instituteur qui était un frère des écoles Marie et qui… est parti… je pense que c’est Madagascar… une fois par an lors de ses congés… il venait me voir, il me racontait un peu ce qu’il faisait. (…) ma mère m’a toujours dit c’est frère Paul qui t’a… mis ça dans la tête ». Il rompt avec la religion vers ses 15 ans : « j’avais commencé à la mort de mon père à 9 ans… (…) j’avais un petit côté provoc à l’école… au milieu des curés, d’avoir un excellent argument… leur dire oui mais mon père est mort donc… c’est des conneries et… je m’en suis… joyeusement servi pendant des années… à l’école en jouant les révoltés enfin… j’étais réellement révolté mais je me… je m’extériorisais… ». Il se définit aujourd’hui comme bouddhiste.
Son père a été prisonnier pendant la seconde guerre mondiale, a fait plusieurs tentatives d’évasion, il le décrit comme ayant mené une vie aventurière, qu’il voudrait égaler (« fallait que je me prouve à moi que… d’abord… j’étais pas dans les jupes des femmes »). « Mon père était un anticommuniste primaire mais parce qu’il avait été libéré par les Russes quand il a fait la seconde guerre mondiale et (…) il avait vu… je sais pas des horreurs à la Libération dont il a jamais voulu nous raconter quoi que ce soit… » « j’ai plus eu un sentiment d’avoir été élevé par des gens pour qui fallait bosser… et quand tu bossais que tu gagnais honnêtement ta vie ben… t’avais un peu réussi ta vie quelque part, c’est ça qu’ils m’ont inculqué… (…) tu seras pas chômeur, tu seras pas mendiant, tu… Et ça passait… pas forcément par bosser à l’école parce que j’étais pas un très bon élève et ça n’a jamais été un drame à la maison. Mon père était manuel donc il s’est dit que ben… j’allais devenir manuel… »
Il rate son bac mais réussit le concours d’éducateur spécialisé. Il ne suivra pourtant pas cette formation car sa mère ne peut le financer en même temps que sa sœur, qui suit des études d’infirmière (« dans la famille… ben… les hommes ils se sont toujours démerdés tandis que les femmes… »). Il passe un CAP de fabrication mécanique et a un diplôme d’électricien auto. De 18 à 23 ans, il démarche des ONG, pensant qu’elles ont besoin de mécaniciens. « Y a une envie depuis que j’ai… 16, 17, 18 ans de… de partir travailler en Afrique, pas spécialement humanitaire (…). Et à partir de là j’ai écrit… à tout ce qui fait du développement, de l’aide… (…). Et à chaque fois je reçois des réponses négatives en me disant que je suis trop jeune, que j’ai pas de diplômes, que j’ai pas assez d’expérience ». À 19 ans, il s’engage dans l’armée mais résilie son contrat à 20 ans, car sa mauvaise vue ne lui permet pas de devenir pilote. Il devient apprenti mécanicien, puis gestionnaire de pièces détachées dans une concession de General Motors, VRP, directeur du marketing et enfin directeur d’une entreprise d’import-export à Abidjan « je devais avoir 25 ans. (…)… ne pensant pas plus à l’humanitaire quoi… ça y est j’avais atteint mon but, j’étais… bon j’étais en Afrique donc j’étais content et je démarre une superbe vie de colon y a pas d’autre mot… avec super appartement, super bagnole… (…) le genre le maître d’hôtel ivoirien qui vient te chercher près de la piscine en te disant… la langouste est prête (…) je suis à 60 000 francs français de salaire par mois… quand t’as été smicard… 10 ans avant… c’est… c’est merveilleux, t’as… t’as tout. ».
En 1986, alors que l’on parle de la famine en Éthiopie, il part à l’aventure : « Je décide pendant mes vacances (…) de partir en taxi brousse et de remonter (…)… pour voir cette famine. Vraiment hein… en curieux voyeur. Et je remonte comme ça… là en plus je me mets un petit challenge, alors une sécurité c’est la carte bleue visa dans une poche et un petit challenge, c’est… je ne paierai pas mon voyage, je me le fais en taxi brousse puisque je suis mécano… Et je fais ça je me trouve un chauffeur je lui propose de me prendre gratuitement mais s’il tombe en panne, bon… en contrepartie je le dépanne. » À Dakar, il rencontre une jeune femme venue rejoindre une petite ONG, l’accompagne jusqu’à Saint-Louis-du-Sénégal, et se fait très vite « adopter » par les membres de cette association (il est alors célibataire et rien ne le retient). Il démissionne de son entreprise pour rentrer dans cette ONG.
De retour en France, il est sans le sou et disponible. « J’étais quand même pas trop à plaindre parce que j’avais… ma Porsche, ma Goldwing, mais j’avais quand même 40 000 francs français de dettes, parce que forcément quand tu gagnes 60 000 balles t’as vite fait… ». Il arrive un jour « à l’improviste » au siège de MSF, dont il a vu une affiche sur la route. Sa réputation de mécanicien débrouillard a déjà circulé en Afrique et dans le milieu humanitaire : il est envoyé à Khartoum. Il y rencontre sa compagne, une sage-femme. Il rentre en France avant elle – mais alors qu’il est à l’AG de l’association et qu’elle n’est pas encore rentrée, il apprend sa mort. Il vivra d’autres expériences particulièrement dures au Rwanda et au Burundi (« si mes yeux c’étaient des caméras… ça serait un film d’horreur perpétuel », « je n’ai quasiment fait que des missions de guerres et… d’urgence »), avant de prendre comme compagne une infirmière de MSF avec laquelle il aura deux enfants, ce qui contraindra par la suite ses choix de missions. Il a travaillé pour l’UNICEF et le HCR. Il a aussi travaillé par intermittences dans le privé et comme indépendant (il a l’expérience des faillites), en alternant avec des missions courtes. Il avait créé une société de réparation de voitures, a pratiqué des sports extrêmes, des courses automobiles semi-professionnelles. « J’ai fait du parachutisme et de la voltige aérienne perdu ma licence… de pilote privé… parce que je suis rentré dans l’humanitaire je ne pouvais plus voler les 15 heures par an parce que ça coûtait cher. Ca c’est aussi un vieux rêve de gosse… » Devenu responsable de la logistique chez MSF Belgique, dubitatif sur le confort de sa situation (« Il vaut mieux être sur le terrain à 4 000 francs par mois que salarié au siège à 12 ou 13 000 balles »), il souligne sa dépendance à l’égard de l’organisation : « J’ai pas de diplômes, quelle est ma valeur ajoutée ? ».
[Entretien réalisé par Pascal Dauvin, sur le terrain, juin 1999].
Un médecin responsable de missions (non salarié) de Médecins du monde
Né en 1947, d’origine juive par son père, B. apparaît comme un « urgencier » voire un « kouchnérien historique » de l’association. Ses parents sont aisés, bien que sa mère soit issue d’un milieu modeste (sa grand-mère, ouvrière qu’il décrit comme une suffragette, fut délibérément une fille-mère, gardant l’enfant qu’elle avait eu avec un médecin). Son grand-père paternel était architecte, sa mère directrice d’une grande entreprise d’optique, son père directeur de travaux dans une grosse entreprise de travaux publics. Sa mère, catholique, professait des opinions de gauche libérale, son père, d’orientation socialiste bien qu’issu d’un milieu très conservateur, avait accepté d’être candidat aux législatives à la proportionnelle sous la Quatrième République. Engagé volontaire en 1937, son père, interné pendant la guerre, tenta plusieurs évasions et fut torturé.
B. reçoit une éducation catholique (baptême, communion, enfant de chœur), passe deux ans chez les éclaireurs, et voyage avant ses 15 ans aux États-Unis. Une insulte dans la cour du lycée Lakanal à Sceaux lui fait découvrir qu’il est juif : « j’ai fait ma communion qu’est-ce que tu me racontes là… j’ai demandé à ma grand-mère… j’avais jamais fait le rapprochement que mon nom pouvait avoir des consonances… et pouvait évoquer une origine… juive… ah là ça a été la grosse crise identitaire oui… c’est-à-dire que très rapidement comme ça dans ma tête de gamin je me suis dit si on me traite de sale juif aujourd’hui je savais quand même le sort qu’on avait fait aux juifs… (…) alors tu te dis mais attends… si on me traite… de juif il faut que je m’habitue à être juif et que je me défende… (…) d’abord je me suis intéressé à la culture juive ce que c’était etc. Mon père m’a peu aidé parce que c’était pas son problème puis que… il me trouvait un peu délirant… » Suite à cette crise, il « fugue » et part passer six mois sans la permission de ses parents dans un kibboutz : « Mes séjours en Israël m’ont énormément… fait de bien… je veux dire j’ai appris à être bien dans ma peau… j’ai appris à ne plus être timoré à… m’accepter tel que j’étais… je suis quand même tombé sur des gaillards… des mecs qui sortaient… des survivants du ghetto de Varsovie… c’était quand même pas des manches… des mecs qui avaient fait des parcours incroyables… »
Alors que ses parents auraient voulu qu’il soit architecte, il entame des études de cinéma, puis bifurque vers la médecine, cette profession qu’il venait de décrire comme « noble » à la jeune femme à qui il faisait la cour et qui le met au défi de faire de même : « elle s’apprêtait à faire… pharma… et… comme j’étais comme tous les… à l’époque un petit peu… un petit provo un métier d’épicier c’est un métier de merde… si vous voulez faire un métier noble faites… faites au moins de la médecine… ». Il ne se trouve cependant pas très à l’aise dans le milieu médical, et envisage un temps, sans succès, de partir comme enseignant en Algérie. Pour financer ses études, du fait de sa rupture avec sa famille, il accepte des petits boulots puis devient infirmier et décrit alors sa véritable découverte de la médecine : « j’avais deux années de médecine je pouvais me faire embaucher comme infirmier… et puis là j’ai découvert le… j’ai découvert ce que c’était que… le… le… le… l’autre… l’autre… dans une situation un peu particulière qui est celle de la souffrance de la mort proche… et puis ça a commencé à m’intéresser et puis je me rendais compte que dans le… dans ce colloque avec les malades… (…) j’apprenais ce que je cherchais maladroitement autrement hein… »
Le concours d’internat l’amène à Nancy. Il y fait partie du PCF et de l’UEC, ce qui le fait appartenir à une très petite minorité au sein de la faculté : « On était cinq… à imposer ce qu’on appelait le CEM le Cerce des étudiants en médecine donc… la présence… du PC… au sein de la Faculté de médecine… ce qui était complètement délirant à l’époque… une des facs avec… la fac de droit des plus réactionnaires qui soient… » Pendant sa formation, il fait un stage d’interne de 6 mois au Maroc. Exclu du PC, il fréquente ensuite la LCR. Il commence à s’insérer dans la mouvance de MSF au début des années 1970. Médecin anesthésiste, plus jeune chef de service nommé en France, il revendique le fait d’avoir choisi une carrière publique : « les médecins sont devenus des businessmen des commerçants des épiciers c’est pour ça que j’ai fait personnellement l’option du… de dégager du contact direct avec l’argent dans le médical… que j’ai choisi une carrière publique… » Il a été responsable entre autres d’un service d’urgence qu’il a mis en place, et a été adjoint au maire PS d’une ville de la Marne, bien qu’il n’ait jamais eu sa carte du PS. Marié à une médecin et père de deux filles, il a deux sœurs aînées, passées par des études de commerce, et un frère cadet, diplômé de droit à Assas et membre du directoire d’un grand quotidien régional.
[Entretien, 1er juillet 1999].
Des singularités sociales à la signification complexe
Ces parcours expriment clairement certaines régularités caractéristiques des carrières humanitaires. Premier élément, l’aspect manifestement déterminant de la socialisation primaire, notamment religieuse et renvoyant souvent à l’univers catholique. Le passage lors de l’enfance par le scoutisme est particulièrement présent, et ceci aussi bien chez les jeunes que les plus âgés (près de la moitié des volontaires de MDM, MSF et ACF interrogés sur le terrain avaient l’expérience du scoutisme, beaucoup ayant été chefs scouts). Il ne faut pas tant y voir la transposition d’un esprit charitable, comme cela est parfois ironiquement constaté, que le signe de dispositions acquises, relatives certes à l’entraide et à une indéniable et précoce valorisation de l’aide aux autres, mais aussi à la vie communautaire, presque inévitable sur les missions humanitaires, ou encore à la « débrouille » et à la capacité à agir dans des contextes informels et mal définis. D’autant plus notable dans des ONG non confessionnelles et attachées à se démarquer d’une image de charité chrétienne, la fréquence d’une éducation religieuse approfondie, au travers du catholicisme (enfants de chœurs, pèlerinages…), ou plus rarement d’autres cultes, va de pair avec l’enracinement dans un univers associatif et communautaire dont le scoutisme n’est qu’un des aspects, et qui peut aussi bien se cumuler avec l’appartenance à des familles nombreuses et à l’expérience d’importantes réunions de famille.
M.-C., 24 ans, est une sage-femme volontaire pour Médecins du monde en Afrique. Elle a été scout pendant 10 ans (plusieurs années cheftaine), et vient d’une famille très catholique dans un village du Rhône. Sa sœur est infirmière-puéricultrice en Bretagne, son frère se prépare à la prêtrise après avoir abandonné sa profession d’expert-comptable, sa mère est institutrice dans une école privée, son père dirige un cabinet d’expertise-comptable, il est animateur du CEDEJ et président d’un Groupement de gestion des écoles libres. Elle parle d’un fort rejet de la politique dans la famille, bien que ses parents aient souvent été sollicités pour figurer sur diverses listes municipales. Elle a une belle-sœur sage-femme partie aussi avec MDM, et qui lui en avait parlé. Elle a fait plusieurs fois le pèlerinage de Lourdes (en tant qu’accompagnante notamment).
[Entretien sur le terrain, 28 juin 1998].
Il est fréquent aussi que des volontaires interviewés évoquent une violente crise religieuse à l’adolescence, crise qui a pour premier effet de s’opposer aux parents, que ce soit au travers d’une manifestation intense de religiosité dans des contextes familiaux athées, ou d’une conversion à un culte différent de celui de ses parents (tel ce salarié de MDM, ancien volontaire, qui se convertit au protestantisme à 13 ans dans une famille catholique), comme si l’un des langages disponibles pour sublimer des conflits personnels se trouvait être celui de la religion et du don de soi. Par ailleurs, les entretiens révèlent des scolarités qui, pour n’être pas catastrophiques, ne sont pas cependant excellentes, sans pourtant que l’on puisse en conclure que l’humanitaire accueille des « ratés » scolaires. Il s’agit davantage de personnes dont l’investissement scolaire n’a manifestement pas été une priorité (qu’il ait cohabité avec de nombreuses activités bénévoles et/ ou s’insère dans une conception globale et non étroitement scolaire de la réussite d’une vie, ou à l’inverse qu’il ait marqué un rejet de la discipline scolaire).
Les entretiens révèlent également l’importance du passage par de nombreuses institutions dites « totales » [25] (armée, monastères, internats d’écoles confessionnelles…), dont l’effet en termes de socialisation n’est pas négligeable. C’est plus généralement le passage par des univers communautaires qui est marquant, comme, en dehors du scoutisme, certaines organisations du secteur socio-culturel (stages BAFA, animation et direction de colonies de vacances, etc.) dans lesquelles la frontière entre activité professionnelle et bénévole, vie personnelle et collective, militantisme et emploi, est floue. On peut observer aussi chez certains volontaires, surtout masculins, une fascination pour les conflits armés ou la présence d’ascendants militaires, et coloniaux. Elle se double d’un rapport fréquent à une activité sportive intense (pratique du marathon), au goût de l’effort physique, du risque (parapente, etc.) voire de l’affrontement (karaté, pratique du paint-ball [26] chez les membres de telle organisation médicale d’urgence au retour de missions…).
De façon moins étonnante, la proportion de personnes sensibilisées à l’international, au voyage, à l’arrachement à soi, aux siens et à l’ordre ordinaire des choses (naissances à l’étranger, voyages pendant l’enfance et l’adolescence, souvent dus à la profession des parents, « aventuriers », expatriés ou coloniaux dans la famille…) n’est pas négligeable. Elle se double d’un nombre important de personnes d’origine juive ou d’origines étrangères (immigrations italienne, espagnole et plus récemment maghrébine), c’est-à-dire qui ont pu faire l’expérience de formes de discriminations, qui ont aussi eu à se poser la question de leur identité, et enfin qui ont eu plus que d’autres la possibilité de se confronter très tôt à l’international [27]. On comprend mieux dès lors comment peut être vécue sur le mode de l’évidence l’aide à des « autres » finalement moins distants qu’il n’y pourrait sembler.
Pour ce qui concerne la profession des parents, on observe, aussi bien chez les médicaux que les non médicaux, une forte proportion de parents ou de proches travaillant dans le domaine de la médecine. Par ailleurs, la socialisation, primaire et secondaire, de ces militants montre des dispositions assez clairement liées au monde de l’entreprise et du secteur privé, qu’il s’agisse des études effectuées (écoles et diplômes de gestion), de la profession des parents (commerçants, entrepreneurs ou cadres supérieurs du privé…) ou de celles des humanitaires (emplois antérieurs liés aux ressources humaines et à la gestion). S’il ne révèle pas uniquement une origine sociale aisée (ce n’est pas toujours le cas, surtout si l’on prend en compte la proportion de familles, même cossues, ayant traversé de graves difficultés matérielles), cet aspect renvoie à un rapport assez distant à l’État, et à la célébration d’une société civile opposée aux lourdeurs bureaucratiques.
Autre élément tout à fait notable dans les histoires de vie recueillies : la présence de « héros » (pères résistants, prisonniers évadés pendant la guerre, ayant participé à la guerre d’Espagne, etc.) au sein de la famille, et notamment d’ascendants masculins dont la figure est souvent évoquée comme un modèle, un exemple à égaler ou à dépasser.
Par ailleurs, on remarque, chez les expatriés humanitaires notamment, une proportion importante de deuils vécus pendant l’enfance et l’adolescence, ou à l’inverse plus tardifs. Au total, ce sont de nombreux traumatismes biographiques qui semblent caractériser les histoires personnelles des militants de l’humanitaire [28]. Ces traumatismes peuvent, sans impliquer un deuil, signifier une rupture précoce, géographique ou affective, avec le milieu familial ou social (cas d’adolescents rompant avec leurs parents afin de choisir la carrière qu’ils souhaitaient, et devant de ce fait subvenir à leurs besoins, divorces suivis de déménagements…), produire une disponibilité inattendue, pousser ceux qui les ont subis à affronter très tôt des responsabilités inédites, ou enfin provoquer de profondes remises en causes identitaires vécues sur le mode d’un sens nécessaire à donner à sa vie.
Enfin, les références au militantisme au sein des familles des volontaires humanitaires sont nombreuses, bien que ce militantisme soit à entendre au sens large (politique, associatif, confessionnel) et qu’il ait très souvent une dimension locale et de proximité, presque « dépolitisée » dans la présentation qu’en font les enquêtés (responsabilités municipales, nombreux cas évoqués de parents assez insérés dans le tissu local pour que des partis leur aient proposé des responsabilités significatives…). Non systématiques, ces dimensions ne sont pas déterminantes de tous les engagements humanitaires, mais, en revanche, très révélatrices de formes d’enracinement social et d’un rapport extrêmement localiste et « concret » au politique.
P., chef de mission ACF France, est né dans un petit village et a fait ses études à Tours. Son père est conseiller municipal et adjoint au maire dans ce village (« c’est pas des gens très marqués politique… la tendance générale chez nous c’est plutôt centre droite… C’était une liste genre… apolitique centre droit… ça s’appelait AGIR… Action je sais pas quoi un truc mais enfin c’était plutôt centre droit… »), et son profil semble caractéristique d’une socialisation où la politique consiste d’abord à s’occuper concrètement des gens au local et dans la communauté, de façon presque paternaliste, hors des clivages « politiciens » (ce qui est presque un écho à son appartenance aux corporations étudiantes) : « je suis la troisième génération d’une grosse exploitation forestière française… donc si tu veux dans ce genre de milieu rural… c’est plutôt qu’il y a une très grosse sensibilité… comment dire… de soutien des gens parce que je veux dire nous on avait beaucoup de main-d’œuvre moi je peux te citer le cas d’une famille nous on avait eu les trois générations si tu veux le grand-père travaillait avec mon grand-père le père travaillait avec mon père et j’ai deux des fils maintenant… donc si tu veux si tu remontes un peu ça veut dire que la société elle a fait vivre plus de 60 familles 70 familles d’un petite communauté pendant très longtemps… donc là il y a une sensibilité aussi très sociale… ».
[Entretien sur le terrain, 4 juillet 1998].
Ces aspects n’excluent pas le passage antérieur des humanitaires eux-mêmes par des engagements politiques. Mais il est clair en l’occurrence que l’on observe une très nette distinction entre la génération des jeunes volontaires de l’humanitaire (20-35 ans) et une génération, parfois qualifiée de « fondatrice », et qui répond assez bien aux caractéristiques des « Biafrais ».
Mais on pourrait énumérer à l’envi les aspects marquants des biographies des enquêtés, les affiner quantitativement, au risque de dresser un catalogue impressionniste reprenant certains des stéréotypes les plus ironiquement adressés à l’humanitaire. C’est pourquoi il importe de se défaire d’une conception mécaniste de l’engagement, prompte à voir dans le militantisme la conséquence de certains aspects de l’identité sociale. Cela implique aussi de se déprendre d’une interprétation psychologisante de l’engagement humanitaire, tentée parfois de tirer argument de régularités objectives (par exemple, un indéniable rapport de confrontation au risque et à l’excès, au travers de sports extrêmes, on l’a vu, ou de la consommation de drogues, légales et illégales) pour faire des expatriés humanitaires, soit des « marginaux » pour ceux dont le parcours apparaît parfois comme chaotique, soit à l’inverse des « boy-scouts » pleins de bonnes intentions. Comprendre ce que signifient ces éléments biographiques et les dispositions qu’ils révèlent implique moins d’en faire découler l’engagement que de saisir comment certaines de ces expériences ont pu amener des individus à se confronter très tôt à des réalités proches de celles qu’ils seront plus tard amenés à rencontrer dans l’action humanitaire. Cela suppose ensuite de comprendre comment ces dispositions ont pu être activées et repérées.
Insertion dans des réseaux de recrutement et disponibilités individuelles
Un des effets de beaucoup d’analyses des facteurs sociaux de l’engagement ou de l’accès à des postes de pouvoir est qu’en se basant sur une approche inductive qui déduit de la composition d’une population finale les « chances » qu’ont différents groupes sociaux d’accéder à la représentation politique ou au militantisme, elles n’insistent pas toujours sur les mécanismes concrets de sur-représentation de ces catégories [29]. Mais si certaines dispositions induisent sans aucun doute des probabilités plus ou moins grandes de rentrer dans l’humanitaire et révèlent de plus ou moins grandes affinités humanitaires, elles disent peu de choses de leur modus operandi. On peut imaginer que des personnes présentant les mêmes dispositions ne sont pas rentrées en humanitaire [30]. Bref, décrire certaines dispositions manifestement corrélées à l’entrée en humanitaire n’implique pas que celle-ci se produise automatiquement. Que dire de cette opacité entre « les dispositions à » et le passage à l’acte, de cette difficulté à saisir ce qui se joue au moment de l’entrée dans une organisation humanitaire ? Deux aspects permettent de saisir comment s’articulent dispositions et situations : celui de la disponibilité biographique, situation ayant elle-même des causes sociales et qui donne sa pertinence au concept de carrière, et celui de l’insertion dans certains réseaux « pré-humanitaires ».
Entrer dans l’humanitaire, singulièrement en cas d’expatriation, suppose une disponibilité qui laisse déjà mieux entrevoir les effets de certaines ruptures biographiques. C’est souvent (surtout chez les volontaires de plus de 28 ans) après un deuil ou une séparation que se manifestent des candidats au départ : pas uniquement, comme on le laisse souvent entendre, dans l’idée de « fuir leurs problèmes », mais aussi parce que personne ne retient alors les candidats [31]. Un autre aspect des ces ruptures biographiques est lui aussi riche d’enseignements : il correspond au constat de la mauvaise intégration dans des univers relativement fermés et qui avaient supposé des efforts pour y accéder (concours…), mais au sein desquels certains futurs humanitaires se trouvent en décalage, du fait de leur âge, de leur origine sociale voire ethnique ou encore de leur résistance face à certaines règles propres à ces univers. Le corpus d’entretiens comme le matériel documentaire dépouillé contient ainsi de nombreux cas de jeunes gens n’ayant pas voulu ou réussi à s’adapter à certains de ces univers (médecine, écoles de commerce, Saint-Cyr…) et les quittant tout en conservant des dispositions et des compétences acquises en leur sein.
A. a entre 25 et 29 ans. Infirmière nutritionniste, cette volontaire est coordinatrice médicale d’ACF dans un pays d’Afrique. Par son prénom et son physique, on pourrait croire qu’il s’agit d’une jeune maghrébine. Elle est issue d’un couple mixte (sa mère est française, son père métis indo-arabe) dans une famille qu’elle décrit comme bourgeoise (mère directrice d’une entreprise de vente par correspondance, père professeur de tennis, grand-père paternel ambassadeur en Arabie Saoudite), elle a suivi son cursus scolaire auprès d’un précepteur. Du fait de son avance scolaire, elle rentre en faculté de médecine à 16 ans, et se trouve très peu intégrée, à la fois du fait de son jeune âge, de son sexe, de son investissement au départ enthousiaste dans la médecine et de son origine : « Je suis rentrée en fac de médecine donc… si tu veux avec des mecs qui avaient 20 ans… donc c’était pas possible quoi tu vois… j’étais complètement décalée… et puis moi je devais rentrer… il y avait quelqu’un qui venait me chercher et qui me conduisait qui venait me chercher… point barre quoi (rires) donc aucune relation… aucune relation avec personne quoi tu vois… je pouvais même pas aller aux soirées parce que j’étais trop jeune… (…) non puis c’était pas des gens pour moi qui étaient motivés… par ce qu’ils faisaient… c’était des mecs qui voulaient faire la fête qui étaient jamais là aux cours et tout tu vois donc… aucune… vraiment aucune relation… (…) J’ai souffert du racisme ». Au grand dam de ses parents, elle entre alors à l’école d’infirmières, où elle suit sans difficultés un cursus qui lui permet de « faire la fête ». Infirmière en France et en Belgique, elle travaille tout d’abord auprès d’enfants sidéens. Elle avait été bénévole à AIDES dès le début de ses études. Elle fait sa première mission humanitaire en Inde dans une ONG locale, puis avec MDM en Afghanistan en 1994, MSF au Rwanda, et enfin ACF.
[Entretien sur le terrain, 29 juillet 1998]
Militaires sans armées, gestionnaires sans entreprises, étudiantes en médecine devenues infirmières, ou diplômés de grandes écoles d’ingénieurs exclus du corps des anciens élèves pour refus du bizutage (et de ce fait privés de l’essentiel du capital relationnel lié à l’école), l’humanitaire fourmille de ces personnes qui ne sont pas de simples « ratés » d’autres univers, mais qui n’y ont pas été intégrés – et qui seront au sein de l’humanitaire d’autant plus sensibles au plaisir de l’appartenance à un groupe dont ils partagent les valeurs. Enfin et surtout, l’engouement humanitaire s’accompagne aujourd’hui de dimensions économiques et démographiques, telles par exemple que le recul de l’âge d’entrée dans la vie active, et un marché du travail à la fois caractérisé par le chômage et le développement de formes d’emploi précaires. Les cas de candidats à l’humanitaire trouvant mal leur place sur le marché du travail, ou encore de jeunes particulièrement insatisfaits de leurs premières expériences professionnelles dans le secteur privé, sont très fréquents. Cela n’implique pas forcément que les candidats à l’humanitaire soient des chômeurs choisissant l’humanitaire « faute de mieux », mais plus sûrement que le marché du travail « ne les retient pas ».
Mais l’entrée en humanitaire renvoie aussi très largement à l’insertion dans des réseaux qui peuvent être aussi bien des réseaux de recrutement que plus généralement de « repérage » de la « vocation humanitaire » ou du « profil humanitaire ». On entend par là l’existence, dans l’univers proche de ceux qui partiront, de personnes appartenant déjà à l’humanitaire ou au monde missionnaire, avec lesquels la rencontre peut parfois se faire très longtemps avant la candidature proprement dite. Le rôle de ces personnes ou de ces groupes très souvent évoqués au cours des entretiens (« j’ai eu un copain Max qui était au chômage et a trouvé par hasard du boulot dans l’humanitaire il est parti en Bosnie avec l’association qui après coup m’a pris », « mon ami qui travaillait dans telle organisation m’a dit mais pourquoi tu n’envoies pas un CV », « on m’a toujours dit que moi j’étais faite pour partir… ») consiste à convaincre les futurs candidats qu’ils correspondent au profil des volontaires humanitaires aujourd’hui recherchés, ou encore à conseiller ces derniers afin qu’ils puissent parfaire leur formation ou peaufiner leur CV. Ces personnes sont à la fois introducteurs dans la carrière humanitaire en même temps que preuve fréquente d’une déjà réelle insertion des aspirants humanitaires dans le milieu qui mène au volontariat. Il peut s’agir de prêtres, d’autres volontaires, des salariés de certaines organisations, parfois connus de longue date, mais aussi de personnes rencontrées par hasard dans une période de disponibilité. Ils contribuent à la matérialisation de l’engagement humanitaire et font sans doute la différence entre ceux qui franchiront le pas et les autres. On voit bien dès lors pourquoi les humanitaires non médicaux apparaissent plus « typiques » que les autres : s’il est banal et peu discriminant au sein du monde médical de rencontrer des personnes passées par l’humanitaire, cela l’est moins en dehors du monde médical. Dans ce dernier cas, le simple fait de connaître des amis faisant de l’humanitaire ou capables de « voir » que l’on pourrait en faire marque avec plus de netteté l’appartenance à des groupes sociaux déjà spécifiques, l’engagement étant alors vécu comme un prolongement de la socialisation primaire.
Il faut enfin signaler le rôle de plus en plus actif des ONG sur la sélection de leur personnel. Ainsi, constater que les militants humanitaires présentent plutôt telles ou telles caractéristiques suppose non seulement que ces caractéristiques peuvent être considérées comme des déterminants de l’entrée en humanitaire, mais encore qu’elles ont, d’une façon ou d’une autre, consciemment ou non, parfois volens nolens, été retenues par les ONG – des ONG ayant elles-mêmes, selon leur prestige, leurs ressources, leur composition, les concurrences inter-associatives, plus ou moins les moyens de retenir les volontaires souhaités, à la fois en ce qui concerne leurs compétences et les affinités perçues entre les caractéristiques des nouveaux volontaires et celles des membres de l’association [32].
Moduler l’analyse des coûts et rétributions de l’engagement
Parce que les médecins ne sont absolument plus hégémoniques au sein de ces ONG, on peut penser que c’est en modulant l’analyse des coûts et rétributions de l’engagement en fonction des situations professionnelles que l’on peut nuancer les formes des carrières humanitaires. Sous cet aspect, porter attention à la profession est d’un intérêt qui ne se limite pas à l’humanitaire pour comprendre ce qui se joue dans le militantisme. Car c’est tout particulièrement au travers de l’analyse de la situation professionnelle (indicatrice à la fois d’une position sociale, d’une disponibilité plus ou moins grande, de dispositions constituées et aussi d’une temporalité propre) que l’on peut comprendre comment se modulent les coûts sociaux ou à l’inverse les rétributions de l’engagement.
La formation et l’activité professionnelle des humanitaires vont directement déterminer leurs perspectives au sein de ce milieu, leur façon d’envisager l’action humanitaire, par exemple comme une profession possible ou à l’inverse comme un engagement associatif épisodique. En effet, le coût de l’engagement n’est pas identique pour tous les candidats à l’humanitaire : si l’humanitaire épisodique et non salarié peut apparaître comme un prolongement naturel de l’activité médicale (d’autant que les médecins obtiennent sans difficultés majeures les disponibilités leur permettant d’assurer des missions de courte durée [33]), peu de médecins quittent définitivement l’exercice classique de la médecine pour devenir des salariés de l’humanitaire. À l’inverse, l’exercice de l’humanitaire suppose pour des non médicaux une rupture plus profonde et une inflexion plus précoce de leur carrière professionnelle : on peut devenir médecin sans avoir pensé à faire de l’humanitaire, puis en faire, alors que nombre de jeunes candidats à l’humanitaire, n’ayant pas souhaité ou pu mener des études de médecine, infléchissent directement leur trajectoire professionnelle pour acquérir les savoirs aujourd’hui considérés comme les plus nécessaires au sein de l’humanitaire (études de gestion notamment). Cela suppose de prendre aussi bien en compte les effets sociaux des formes d’engagement que les classiques déterminants sociaux de l’engagement.
De la même façon, les rétributions de l’humanitaire, bien réelles souvent, ne sont pas univoques (même la satisfaction de se consacrer à un idéal peut être vécue de diverses manières, voire être entachée de sérieux doutes). Ce qu’offre l’humanitaire varie en fonction de la position sociale et de la profession : il peut aussi bien s’agir de l’expatriation, de l’aventure, de la possibilité d’un « don de soi » intense, de l’exercice de ses compétences dans un cadre exotique et pas toujours inconfortable, ou enfin d’un salaire. Les médecins spécialistes aptes à exercer directement en urgence cherchent souvent à exercer leurs compétences sur un mode « aventurier » et occasionnel. À l’inverse, certains généralistes peuvent plus facilement envisager le passage à un poste de salarié du siège, et les gratifications symboliques qui en découlent (prises de parole publiques, etc.) dans un contexte où le statut de médecin généraliste souffre d’un indéniable déclassement, rendant moins coûteux un détachement de la pratique de la médecine classique et des ses formes d’exercice en cabinet. Enfin, sur un très grand nombre de missions, et singulièrement pour les jeunes non médicaux, la situation d’un expatrié n’est absolument pas négligeable si on la compare avec ce qu’il connaîtrait en France : nourri, logé et blanchi dans des maisons disposant de gardiens et d’employés, disposant de véhicules 4x4 conduits par des chauffeurs, un volontaire humanitaire n’a à envisager presque aucun aspect de sa prise en charge quotidienne. Son indemnité trimestrielle lui permet d’épargner jusqu’à 5 000 FF par mois, et d’amasser en quelques années d’expatriation un capital exceptionnel si on le compare aux capacités d’épargne des membres de la même classe d’âge. Si les coûts de l’engagement humanitaire sont indéniables (désinsertion du marché du travail français, dangers en situations de guerre et plus chroniquement risques de santé), ils doivent donc être rapportés aux situations des candidats à l’engagement (les cas les plus extrêmes, bien que minoritaires, étant ceux de certains volontaires médicaux issus de pays pauvres et pour lesquels la prime de volontaire humanitaire représente l’équivalent d’un salaire auquel ils ne pourraient jamais aspirer dans leurs pays d’origine [34]).
Mais il ne suffit pas de moduler coûts et rétributions de l’engagement en fonction des positions professionnelles à l’entrée dans la carrière humanitaire. C’est aussi en fonction de la temporalité propre au déroulement des carrières professionnelle et humanitaire qu’il faut envisager la variation de ces coûts, et conséquemment les investissements très différents des humanitaires au fur et à mesure de leur engagement. La carrière humanitaire apparaît souvent pour les médecins comme la remise en cause de l’ambition de substitution qui prévaut souvent au départ du volontaire [35] : peu à peu, le médecin intègre la nécessité d’une intervention moins directe, celle d’un partenariat et d’une supervision des programmes médicaux, activités qui dans certaines ONG sont suivies du siège, même de la part de militants associatifs (c’est notamment le cas au sein de MDM). Cette évolution nuancée autorise des investissements différents, évoluant parfois vers un mode mineur plus approprié aux situations personnelles (âge mûr, mariage, enfants…) et professionnelles (responsabilités accrues, etc.). Mais si les médecins peuvent se permettre des va-et-vient fréquents entre missions humanitaires et activité professionnelle sur des missions courtes et d’urgence, la question de leur expatriation au long cours pose à l’inverse des problèmes croissants au fil du temps (d’où la tendance de certains à réclamer un meilleur dédommagement financier pour des médicaux faisant de l’humanitaire à plein temps et au long cours, et qui feraient des sacrifices supérieurs à ceux de jeunes non médicaux), avant de devenir à nouveau possible à un âge, celui de la retraite, où leurs compétences seront parfois mises en doute.
À l’inverse, les humanitaires non médicaux vont avoir tendance à s’expatrier plus longtemps, ce que supposent d’ailleurs leurs profils (administrateurs, logisticiens). Mais si l’engagement humanitaire apparaît singulièrement gratifiant avant trente ans, son coût lui aussi augmente avec l’âge, d’autant qu’il ne permet pas les investissements plus nuancés des médecins. La conséquence de l’expatriation longue n’est pas seulement une désinsertion du marché du travail français et des liens sociaux en France, mais aussi une socialisation profonde au monde de l’humanitaire, dans des contextes où la majorité des liens humains noués avec des expatriés sera faite auprès d’autres humanitaires. Cette emprise communautaire aboutit au phénomène unanimement constaté de réelles difficultés de réinsertion et d’adaptation au retour en France. Nombre de volontaires vivent mal la solitude du retour, la difficulté d’assumer à nouveau les tâches de la vie quotidienne dont ils avaient été déchargés, le retour à des hiérarchies oubliées [36] et la fin de la prise en charge émotionnelle permise par la vie de groupe. Et si le prestige du départ humanitaire peut jouer au sein de la famille, il n’est pas général, de nombreux récits d’expatriés faisant allusion (sur un registre proche du vocabulaire religieux en ce qu’il évoque un indicible inaccessible à ceux qui n’ont pas partagé la même expérience) à l’incompréhension des proches (« Ca n’intéresse personne », « ils ne sont pas capables de poser les bonnes questions »), à la difficulté à transmettre un vécu… Il est alors fréquent que les volontaires recherchent la compagnie d’autres personnes revenues du « terrain », au risque de s’enfermer dans cette unique fréquentation, pour le plus grand agacement ou l’incompréhension de leur entourage. La conséquence de ces difficultés est souvent, pour des raisons à la fois matérielles (difficulté de réinsertion sur le marché du travail, problèmes de couverture sociale) et affectives, la volonté de repartir aussitôt sur une nouvelle mission, qui peut parfois être la « mission de trop », celle où le manque de motivation et la lassitude occasionnent un désintérêt croissant, ou à l’inverse des prises de risques inconsidérées. Si les ONG tentent de salarier au siège certains de leurs anciens volontaires, tel ne peut être le destin de tous, ne serait-ce que parce que les compétences des expatriés ne sont pas toujours celles dont les services du siège ont besoin. Une autre des reconversions les plus visibles des anciens membres des ONG, salariés ou non, consiste à « passer » (et le terme évoque bien la façon dont cela est vécu souvent comme une trahison) au sein d’agences de l’ONU (HCR, UNICEF, PAM…), de l’Union européenne, comme ECHO, ou de différents offices de coopérations bilatérales. Ces passages correspondent cependant aux postes les plus qualifiés au sein de ces ONG, ce qui laisse entière la question de la reconversion professionnelle des administrateurs et logisticiens.
Au final, cette impossibilité de décider abstraitement des coûts de l’engagement éclaire la cohabitation d’acteurs sociaux si hétérogènes au sein de l’humanitaire. Elle permet tout particulièrement de comprendre la dimension de rétablissement social, de reclassement, qu’autorise l’humanitaire, comme si le flou prestigieux qui entoure la réalité de ce milieu masquait les dimensions descendantes de certaines trajectoires individuelles et familiales, et les usages multiples qui peuvent être faits de l’humanitaire. Le parallèle avec certaines professions du secteur social marquées par la dimension de la vocation est frappant : il s’agit de secteurs assez mal délimités et encore peu bureaucratisés, dans lesquels la dimension de la vocation, le prestige attaché à l’image du dévouement humanitaire, masquent les difficultés réelles ou à l’inverse les magnifient en faisant de ces dernières un pendant inévitable du dévouement. Ces univers permettent le brassage de personnes vivant l’entrée en humanitaire comme une ascension sociale et une réalisation d’eux-mêmes, avec d’autres qui vivront l’humanitaire comme une manifestation de l’évidence de leur supériorité sociale, et avec enfin des personnes qui compensent certaines formes de déclassement social par l’entrée en humanitaire [37]. D’où le caractère composite des organisations humanitaires, qui voient cohabiter filles de bonnes familles de la bourgeoisie catholique désargentée devenues infirmières humanitaires ; jeunes gens issus de familles modestes des immigrations espagnole, italienne ou plus récemment maghrébine, devenus souvent logisticiens ; enfants de la bourgeoisie juive vivant leur pratique de la médecine hospitalière de façon militante ; enfants de familles ouvrières, bons élèves à l’école ou à l&rsqu