2001
Revue française de science politique
Les générations militantes à droit au logement
Cécile Péchu
Cécile Péchu prépare une thèse à l’Institut d’études politiques de Paris, où elle est chargée de cours, intitulée « De la marginalisation par l’habitat à l’illégalisme sectoriel. Le “Comité des mal logés” et “Droit au logement de 1986 à 1997” », sous la direction de Pierre Favre. Boursière Lavoisier à la Maison française d’Oxford en 1999-2000, membre du Centre de recherches administratives et politiques (CRAP, Université de Rennes 1), elle est avec Olivier Fillieule l’auteur de Lutter ensemble. Les théories de l’action collective, Paris, L’Harmattan, 1993. Elle a publié récemment un article sur les différents campements de mal logés dans la capitale de 1990 à 1992 et les déterminants de leurs soutiens : « Black African Immigrants in France and Claims for Housing », Journal of Ethnic and Migration Studies, 25 (4), octobre 1999, p. 727-744. Elle travaille actuellement à une recherche sur les parcours des sans-logis relogés par le biais d’action collective pour le Plan Urbanisme, Construction et Architecture (19 bis, rue des Bruyères. 93260 Les Lilas <Cecile.Pechu@univ-rennes1.fr>).
L’association Droit au logement (DAL), créé en 1990, a largement contribué à l’évolution des répertoires d’action collective durant les dix dernières années en utilisant des modes d’action directe comme le squat ou le campement. L’article s’attache à expliquer l’engagement en son sein, en accordant une place centrale au temps dans l’analyse. En effet, l’existence de trois « générations militantes » qui se sont succédé entre 1990 et 1996 dans l’association, en fonction de l’insertion de celle-ci dans le contexte historique, est mise en évidence, grâce à une analyse prenant en compte aussi bien les défections que les adhésions. Cette attention aux modifications de la composition de l’organisation permet d’éclairer, de manière synchronique et diachronique, ses débats, conflits, scissions et tactiques, ainsi que leurs évolutions. Au niveau individuel, elle permet d’appréhender les évolutions des carrières militantes et les phénomènes d’entrée et de sortie. Les carrières de trois militants, typiques de chacune des générations, sont détaillées pour repérer l’articulation des raisons et des causes de ces flux. Celles-ci nous permettent d’illustrer la manière dont deux types de champs se sont différenciés progressivement durant les vingt dernières années, le champ partisan, dont dépendaient au moins depuis la fin de la seconde guerre mondiale la majeure partie des mouvements sociaux, et le champ militant, dont DAL nous semble constituer une organisation typique.
The French Droit au logement (Right to Housing) association, founded in 1990, has contributed significantly to the evolution of the repertoires of collective action in the last 10 years by using direct action modes such as squatting or camping. The article seeks to explain commitment within the Association, emphasizing the role of time. The existence in the association between 1990 and 1996 of three « militant generations », influenced by the association’s relations to the historical context, is highlighted. The analysis deals with defections as well as new members. Such attention to changes in membership makes it possible to illuminate debates, conflicts, scissions and tactics and their developments both synchronically and diachronically. At the individual level, it accounts for the activists’ careers and exit/entry phenomena. Three militants’ careers, typical of each of the three generations, are detailed in order to grasp the relations of the reasons and causes of flows. These provide an illustration of the differentiation of two types of fields over the last 20 years, the partisan field on which most social movements depended since at least the end of World War II, and the militant field, of which Droit au logement seems to be typical.
L’association Droit au logement (DAL) naît à l’automne 1990 de la scission du Comité des mal logés (CML), groupement créé en 1987 à la suite de plusieurs incendies criminels dans le 20
e arrondissement de Paris ayant essentiellement touché des familles immigrées. L’action du CML consiste dans l’occupation de logements HLM vides, et l’organisation « réquisitionne » ainsi trente-neuf logements entre 1987 et 1990. Au printemps 1990, deux des principaux immeubles occupés par le Comité sont évacués par la force, et s’en suit un campement place de la Réunion dans le 20
e arrondissement, qui durera jusqu’au mois de septembre. C’est à la suite de ce campement qu’a lieu la scission qui donne naissance à DAL. Les militants de la nouvelle association abandonnent jusqu’en 1993 les occupations de logements, leur préférant d’autres modes d’action comme le campement (campement du quai de la Gare, dans le 13
e arrondissement, en 1991) ou les actions symboliques pour obtenir l’application de la « loi de réquisition », une ordonnance de 1945 alors inappliquée donnant la possibilité à la force publique de réquisitionner des logements vides. Les squattages sont néanmoins repris à partir de 1993 (occupation d’un immeuble avenue René Coty dans le 14
e arrondissement), et en décembre 1994, durant la campagne présidentielle, c’est même un immeuble en plein quartier historique de la capitale, à St-Germain-des-Prés, rue du Dragon, qui est investi. Cette occupation reçoit une importante couverture médiatique, et le futur président de la République alors maire de Paris, Jacques Chirac, annonce la réquisition publique de logements vides. L’association obtient ainsi une reconnaissance de la part des autorités. Dans le même temps, les militants de DAL se sont efforcés à partir de 1993 de toucher, au-delà des familles immigrées, la population des SDF célibataires, et une autre structure est créée pour les accueillir, le Comité des sans logis (CDSL). De plus, une association prenant en charge différents aspects de l’exclusion, Droits Devant !!, est mise sur pied au moment de l’occupation de la rue du Dragon. Enfin, l’association essaime en province où naissent des comités Droit au logement, et « DAL-Fédération » est créée en 1998. Au total, les militants de DAL ont occupé quinze immeubles entre 1990 et 2000, dont cinq le sont toujours. Ils ont relogé selon leurs chiffres 3 000 familles en Ile-de-France
[1], obtenu des avancées jurisprudentielles conséquentes, avec, notamment, la reconnaissance comme « objectif à valeur constitutionnelle » du droit au logement
[2], et participé à l’élaboration de la loi contre l’exclusion du 29 juillet 1998
[3].
Nous analyserons ici les parcours des militants de l’association Droit au logement (DAL). Mais comme de nombreux auteurs l’ont déjà fait remarquer
[4], les déterminants de l’engagement dans une même organisation ou lors d’une même action sont divers, non seulement pour ce qui est des causes (objectives), mais également des raisons (subjectives) de l’engagement, c’est-à-dire les motifs explicites d’engagement. Et les causes, grandes ou petites par leur succès, sont ainsi souvent de grands malentendus.
Pour appréhender ces diverses logiques individuelles de l’engagement à Droit au logement, il paraît judicieux d’utiliser une approche interactionniste mettant en œuvre la notion de « carrière »
[5]. En effet, celle-ci est clairement attentive aux variations dans le temps des dispositions des individus, qui se réorganisent et évoluent avec l’engagement, en fonction des caractéristiques et des logiques de fonctionnement du sous-groupe dans lequel ils s’inscrivent
[6].
Elle permet ainsi une prise de distance avec l’hypothèse du déclassement comme déterminant de l’engagement. Cette hypothèse, souvent présente dans les analyses en terme de trajectoires, considère l’investissement de capitaux dans le domaine militant plutôt que dans le domaine professionnel comme manifestant un déclassement subi, présentant ainsi le militantisme entre autres comme une réponse à des frustrations sociales et comme volonté de reclassement
[7]. Or des auteurs comme McAdam ont bien montré que, s’agissant ici des militants du mouvement pour les droits civiques, l’activisme avait plutôt tendance à provoquer globalement le déclassement social
[8]. Si cette constatation ne permet pas d’invalider l’hypothèse selon laquelle le militantisme serait dû au départ à des frustrations sociales, elle invite néanmoins à la prudence s’agissant de stratégies inconscientes de reclassement. Elle pose en tout cas la question de la pérennité de l’engagement. La notion de carrière, par l’attention particulière qu’elle permet de porter aux processus interactifs de définitions entre l’individu et l’organisation, permet d’éviter cet écueil.
Nous avons procédé à des entretiens semi-directifs avec vingt-deux militants entre 1991 et 1999, pour certains interrogés plusieurs fois, ayant adhéré à Droit au logement (DAL) avant 1996. Ces militants ont été choisis parmi ceux qui étaient les plus fortement engagés dans le fonctionnement de l’association (intensité), et qui percevaient leur engagement comme indépendant d’un éventuel bénéfice matériel lié à la satisfaction de la revendication (raisons).
En effet, plutôt qu’une coupure nette entre deux populations bien distinctes, « les membres par conscience » et les « bénéficiaires potentiels »
[9], on a dans les faits un continuum allant de l’adhérent ayant rejoint le Comité des mal logés (CML) ou DAL notamment pour trouver une solution à son problème de logement au militant sans problème de logement personnel et s’investissant malgré tout dans l’association. Nous nous intéressons ici aux agents les plus proches du second pôle de ce continuum.
Le choix des militants dont nous présentons ici les carrières relève bien sûr, comme toute appréhension du réel, d’une catégorisation
[10]. Celle que nous mettons en œuvre s’appuie sur la distinction de différentes générations militantes, au sens de cohortes d’adhésion
[11]. En effet, l’enquête de terrain et le contenu des entretiens recueillis, d’une part, l’objectivation des carrières, d’autre part, nous montrent l’existence au sein de l’association DAL de trois types de militants qui se sont succédés dans le temps, de la création de l’organisation en 1990 à 1996. Nous allons démontrer ici que seule la prise en considération de ces « générations militantes », parce qu’elle introduit le temps dans l’analyse
[12], peut permettre de rendre compte correctement d’un collectif. En effet, si l’étude des militants d’un mouvement à un moment donné révèle la plupart du temps une hétérogénéité certaine, c’est essentiellement parce que l’échantillon « prélevé » correspond à différentes strates d’adhésion, qui ont chacune leurs logiques socio-politiques.
On montrera ainsi que, s’agissant des générations militantes, l’approche par le critère « d’événement générateur », c’est-à-dire d’événement ayant provoqué l’adhésion, répond à une approche sociologique traitant des caractéristiques sociales des militants
[13]. Mais pour appréhender les différentes générations présentes dans une organisation, on ne peut s’en tenir aux militants engagés au moment de l’enquête. Une telle étude nécessite en effet la prise en compte des défections. Ayant suivi l’association DAL de 1990 à 1996, nous avons pu repérer les militants ayant quitté l’organisation, et les intégrer à notre échantillon. La prise en compte de la temporalité et des raisons de leur défection éclaire par ailleurs de manière complémentaire la manière dont se succèdent les générations militantes.
Trois générations militantes se distinguent, chacune ayant un rapport particulier à l’engagement à Droit au logement (DAL). La première est constituée des anciens militants du Comité des mal logés (CML) qui continuent ensuite à participer aux actions de la nouvelle association, et qui font en quelque sorte partie des « militants fondateurs », également au sens juridique du terme puisque la plupart sont membres permanents du bureau
[14]. La seconde correspond aux militants ayant adhéré entre la création de l’association et la période suivant immédiatement le squattage de l’avenue René Coty, en 1993, et ayant comme principale caractéristique d’être venus au militantisme à DAL par le biais d’autres organisations, principalement la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), Alternative libertaire (AL) et la Confédération générale du travail (CGT). Nous nommerons cette génération la génération des « militants multipositionnés ». La troisième génération de militants que l’on peut identifier, et que nous désignerons sous le terme de « militants précarisés », a adhéré à partir du squattage de l’avenue René Coty mais surtout après l’occupation d’un immeuble rue du Dragon en décembre 1994. Les militants présentés ici ont été choisis parce qu’ils constituaient des exemples typiques des générations considérées
[15]. Nous analyserons les causes et les raisons qui expliquent leur engagement, en essayant de nous garder des travers que comporte une telle démonstration
ex post
[16].
L’analyse des générations militantes à DAL nous permettra d’illustrer la manière dont deux types de champs se sont différenciés progressivement durant les vingt dernières années, le champ partisan, dont dépendait au moins depuis la fin de la seconde guerre mondiale la majeure partie des mouvements sociaux
[17], et le champ militant, dont DAL nous semble constituer une organisation typique
[18]. Cette différenciation est la conséquence de deux évolutions majeures liées entre elles : d’une part, les bouleversements socio-économiques des vingt dernières années et, d’autre part, une « désacralisation » du militantisme partisan, sa « crise » en tant que société d’honneur
[19] supposée échapper aux intérêts économiques favorisant le départ de certains militants partisans non professionnalisés. Ce champ s’oppose au champ partisan en ce sens que l’illusion qui est propre au premier, la recherche de l’autorité politique légitime
[20], constitue dans le second un repoussoir. Comme le champ artistique, qui s’est constitué en champ indépendant en rejetant la logique économique de la recherche du profit et en proclamant la logique de « l’art pour l’art », ce qui constitue en quelque sorte son exact inverse, le champ militant rejette la logique de recherche de l’autorité politique légitime du champ partisan en proclamant une logique du « militantisme pour le militantisme », ce qu’exprime bien l’idée essentielle de mise en place de « contre-pouvoirs »
[21]. Néanmoins, le processus que nous décrivons est loin d’avoir la permanence, l’irréversibilité, la totale nouveauté
[22] et la « clôture » de celui qui a donné lieu à l’autonomisation d’un champ artistique. Peut-être devrions-nous d’ailleurs plutôt parler d’une nouvelle modalité de construction sociale de la différenciation entre organisation politique et non politique
[23] encouragée par des processus macro-économiques. En effet, les individus sont pour la plupart positionnés dans ces deux champs à la fois, qu’ils votent ou qu’ils soient militants ou sympathisants d’un parti politique, avec tous les effets de tensions intérieures, de « double bind », au sens psychiatrique du terme « d’injonctions contradictoires »
[24], que cela peut comporter.
Cette hypothèse n’est pas équivalente à l’idée de « nouveaux mouvements sociaux » spécifiques par leurs acteurs, revendications, valeurs et modes d’action
[25], mais consiste plutôt à relever l’existence récente de nombreux mouvements, d’une part, autonomisés et opposés au système partisan, et, d’autre part, fonctionnant comme un ensemble spécifique. Chacune des générations militantes à DAL témoigne d’éléments qui sont intervenus, à des degrés divers, dans cette différenciation, et que nous soulignerons au fur et à mesure de notre analyse des différentes générations militantes : le rejet de la professionnalisation politique, celui de la délégation et enfin la recherche d’un rôle social de la part de personnes marginalisées par la crise économique. Chacune de ces trois causes que nous distinguons (pour des raisons de présentation) au sujet de chacune des trois générations sont présentes, mais à un degré moindre, dans les trois types de carrières que nous mettons en évidence.
Les « militants fondateurs » : le militantisme à DAL comme substitut à l’engagement partisan
La génération des « militants fondateurs » est constituée des militants auparavant membres du Comité des mal logés (CML). Sont donc exclus les militants ayant rejoint DAL à la suite de leur participation à l’occupation de la place de la Réunion en 1990 par des familles expulsées. Pratiquement, cela signifie que leur investissement sur l’enjeu du logement, et à l’époque essentiellement sur l’enjeu du logement des immigrés (le CML était composé très majoritairement de Maliens), est antérieur à son émergence dans le champ politico-médiatique en 1990, et qu’il s’agissait par conséquent d’un investissement militant relativement marginal (les actions du CML sont alors soutenues uniquement par Emmaüs et quelques sections locales du PCF et peu couvertes par les médias).
Suite à l’expulsion des deux principaux immeubles du comité en 1990, et à un campement place de la Réunion des familles expulsées, le comité connaît de fortes dissensions internes qui aboutissent à une scission. Les sujets de désaccord portent sur la stratégie à adopter face à ces expulsions (les membres qui resteront au CML souhaitent une nouvelle occupation), les relations aux organisations venues en soutien (et en particulier le parti socialiste) et aux médias. Une nouvelle association est donc créée au mois d’octobre 1990, DAL. Ses militants décident d’opter pour des stratégies de pression sur les pouvoirs publics en utilisant au maximum l’arme médiatique et le partenariat avec diverses organisations, contrairement au CML. Par ailleurs, les fondateurs décident de renoncer au squat comme mode d’action, perçu comme étant à ce moment-là trop associé dans l’imaginaire à la marginalité.
Les caractéristiques socio-politiques des militants fondateurs doivent être mises en rapport avec cet événement générateur que constitue la scission. En effet, les entretiens avec les militants qui choisissent de quitter le comité pour adhérer à DAL (ils sont moins d’une dizaine) montrent qu’ils considèrent leur engagement en faveur des mal logés et sans-logis comme une activité militante, si ce n’est apolitique, tout du moins non partisane au sens où elle ne « roule » pas pour un parti ou une tendance politique particulière, alors que ceux qui restent au CML étaient proches du maoïsme et de l’extrême gauche. C’est le cas aussi bien des militants de DAL « catholiques de gauche » que d’anciens squatters issus d’une « marginalité populaire »
[26]. Plus globalement, cet engagement correspond à un rejet d’un engagement politique généraliste et en ce sens constitue un substitut au militantisme partisan. À ces caractéristiques subjectives communes répondent des traits sociologiques : ces militants sont tous issus de milieux populaires, dont Pierre Bourdieu a souligné le rejet fréquent du champ partisan
[27]. Il va s’agir ici, à travers le cas de Paul
[28], que l’on peut qualifier de « catholique de gauche », de montrer comment s’est effectué ce rejet au profit de l’engagement au sein d’une association comme DAL.
Paul naît en 1928 d’une mère concierge « catholique mais pas pratiquante, mais plutôt traditionnelle », et d’un père garçon de course, « venant de la campagne », « non croyant et plutôt de gauche ». Détenant un Certificat d’études, il est employé à la CAF, où il fait toute sa carrière, finissant comme cadre. Adhérent de la JOC dans sa jeunesse, il vend
Témoignage chrétien à la Libération. Marié en 1951, il s’éloigne alors quelque temps du militantisme catholique et même de la pratique religieuse. Pourtant, passant une année en sanatorium en 1953, il y organise un petit groupe JOC. Mais, mis à part, cette parenthèse, c’est plutôt sur le terrain syndical que Paul s’investit : adhérent de la CFDT en 1954 pendant 6 mois, il adhère ensuite à FO où il est délégué du personnel de 1955 à 1984, quittant ce syndicat à cette date parce qu’il était « noyauté par les trotskistes de la bande à Lambert »
[29]. Sa carrière militante, qui l’éloignait du catholicisme, connaît un tournant l’y ramenant en 1968
[30].
Il définit en effet 1968 comme l’événement politique l’ayant le plus marqué, expliquant : « je suis un vieux soixante-huitard. Je me suis laissé enfermer dans ma boîte et j’étais le seul cadre ». Paul est surtout marqué par les changements culturels qui s’opèrent à cette occasion
[31]. En effet, après les événements, il adhère aux Ateliers Planète de Pauwels, « le New-Age de l’époque », où il fait de la méditation transcendantale. Cette expérience le « ramène à Teilhard de Chardin »
[32] et à sa foi catholique.
Ce qui sera un tournant dans la carrière militante de Paul correspond à une rupture familiale. Il se sépare en effet de sa femme en 1970. S’ouvre alors une période durant laquelle il reprend son militantisme catholique. Ainsi, Paul commence des cours de théologie à l’université catholique de Paris en 1973
[33], qu’il suit jusqu’en 1978, obtenant un diplôme équivalent à un DEUG. Parallèlement, il s’engage au Secours catholique, où il donne des cours d’alphabétisation à St-Denis, jusqu’en 1976. À cette date, le curé de sa paroisse lui propose de faire de l’alphabétisation sur son quartier, à Accueil et promotion, où il reste pendant dix ans et où il prendra même des responsabilités au Conseil d’administration. Dans le même temps, il adhère en 1977 au parti socialiste, qu’il quittera en 1982, « déçu ». En 1986, alors qu’il fait partie de la commission paroissiale, on lui demande de remplacer un prêtre qui s’était investi aux côtés des familles victimes des incendies. Paul s’engage alors au sein du CML, et abandonne en 1987 Accueil et promotion. Il suivra en 1990 le fondateur de DAL, Jean-Baptiste Eyraud, dans la nouvelle association, dont il est officiellement membre fondateur et donc membre du bureau. C’est en fait lui qui a la responsabilité des permanences, formant les nouveaux militants à l’accueil des mal logés et sans-logis.
L’engagement de Paul sur le problème du logement s’inscrit donc dans un engagement catholique centré sur les étrangers et essentiellement associatif et syndical, mise à part la parenthèse de son militantisme socialiste. S’agissant d’un « catholique de gauche », ces deux traits ne sont pas très étonnants.
On sait l’importance que prend la notion d’engagement, conçu comme une nécessité, une exigence chrétienne de réalisation à travers l’action historique, pour les militants des mouvements catholiques influencés par la pédagogie du « voir, juger, agir », en particulier à partir du début des années 1960
[34]. Et pour les chrétiens de gauche, comme le note Renaud Dulong, à la suite de Jean-Marie Donegani, la référence ultime est « le Christ comme prophète par excellence plutôt que comme fondateur de l’Église »
[35]. L’implication politique à gauche des catholiques se ferait donc sur le terrain associatif plutôt qu’au sein des partis politiques
[36], et leur attitude politique garderait la trace de la critique anti-institutionnelle à laquelle ils ont procédé dans leur critique de l’Église
[37] : il s’engagent dans les partis de gauche les moins institutionnels, comme le PSU et dans une moindre mesure le PS.
Mais si ce christocentrisme influence les modalités générales de l’engagement des chrétiens de gauche, on peut penser qu’il explique également le choix de leurs thèmes de prédilection. En effet, leur action, inspirée de l’action charitable du 19
e siècle, s’attache à la vie quotidienne et aux enjeux urbains, en appelant à la solidarité avec « les plus pauvres »
[38]. Parmi ces « pauvres » dont il faut être solidaire, l’étranger bénéficie d’une place privilégiée pour ces catholiques « christocentrés », en référence à la place occupée par l’étranger dans la Bible
[39]. D’ailleurs Paul explique qu’il s’est investi en direction des étrangers parce qu’ils sont révélateurs pour lui « des problèmes d’injustice », mais aussi, dans un souci de l’enseignement social de la religion, parce que « l’Évangile dit de s’intéresser aux immigrés, aux étrangers ».
Le cas de Paul nous montre qu’effectivement, l’engagement associatif des catholiques de gauche est bien lié à une attitude anti-institutionnelle. On constate en effet que son besoin d’investissement associatif est directement en lien avec son retour vers la foi, mais une foi qui ne peut simplement s’exprimer au travers des activités institutionnelles de l’Église :
« Donc c’est pour ça que je suis revenu à la catho, et puis comme il fallait, que je me sentais pas assez engagé sur l’extérieur, c’est-à-dire auprès des autres, c’est pour ça que j’ai commencé à faire de l’alpha. Et puis parce que ça me semblait une nécessité. (…) Pour moi les rites, le culte, c’est pas un truc qui m’accroche beaucoup, hein. (…) Sur l’extérieur, avec le monde de tous les jours, quoi. Pas tellement le monde des paroissiens de St-Jean Bosco. Sans pour autant le négliger, mais c’est pas pareil, je veux dire. Moi quand je suis investi là-dessus, je continue, et puis ma place elle est là au conseil paroissial à cause de ça d’ailleurs, parce que je m’investis à l’extérieur. »
D’ailleurs, à une question sur le port du voile à l’école, Paul nous explique qu’il est « résolument pour la laïque » et qu’il a participé en 1984 à la manifestation pour l’école laïque, ce qui indique pour le moins un détachement certain vis-à-vis de l’Église en tant qu’institution, tout comme d’ailleurs son divorce
[40]. Rousseau a bien montré, et en particulier au sujet du public de
Témoignage chrétien, ce que cette attitude « d’appartenance critique » à l’Église de certaines fractions des classes moyennes (à plus fort capital culturel qu’économique, et en ascension ou en déclassement), devait à une stratégie de différenciation sociale « visant à se faire reconnaître dans la gauche de l’espace politique »
[41].
Ceci nous permet de revenir sur les explications de l’anti-institutionnalisme des catholiques de gauche. Les hypothèses basées sur la nécessaire continuité idéologique des individus, sur l’effet des modalités de leur conversion au politique, nous semblent insuffisantes pour en rendre compte. En effet, cet anti-institutionnalisme, lié aux stratégies de différenciation sociale, prend probablement deux aspects différents selon que l’on a affaire à des personnes ayant ou non poursuivi des études supérieures ou secondaires : dans le premier cas, il peut s’exprimer dans le champ partisan, grâce au sentiment de légitimité politique acquis, alors qu’il est plus susceptible, dans le second cas, de se traduire par un militantisme uniquement associatif et syndical. C’est en ce sens que l’on peut interpréter la carrière de Paul : son origine populaire, non compensée par la poursuite d’études, provoque un sentiment d’illégitimité politique qui le détourne de l’engagement partisan, au profit d’un militantisme à DAL constituant alors un substitut à un tel engagement.
En effet, la manière dont il rend compte de son passage au parti socialiste est révélatrice de ce sentiment d’illégitimité politique, fortement lié à son attitude anti-institutionnelle :
« Et puis après, oui, j’ai fait un stage au PS de 1977 à 1982. D’abord en section d’entreprise, et puis en section dans les arrondissements (…) c’était surtout à l’époque des problèmes et des questions… C’était des affrontements entre courants, quoi. CERES, Rocard, et l’autre. En plus, je suis pas quelqu’un qui a le discours facile, hein, j’ai des difficultés à… je dirais pas à m’exprimer mais en public d’abord, et c’est pas que je saurais pas le faire, mais c’est parce que je sais pas j’étais pas assez motivé, certainement.. (…) D’autant plus que j’avais essayé de monter une commission sur les immigrés, dans ma section, et ç’avait été un échec, quoi, on s’était retrouvés à trois pékins, trois-quatre pékins. Ca n’intéressait personne. Ce qui m’avait fait dire que le PS s’intéressait, tout du moins les militants du PS n’en avaient rien à foutre des problèmes des immigrés… Sur le coin en plus, c’était des gens qui habitaient dans le coin. Alors peut-être que j’avais pas su aussi les convaincre [42].
(…) C’était plus une lutte de pouvoir, quoi. Alors comme moi le pouvoir c’est quelque chose qui m’a jamais intéressé, je comprenais pas très bien, j’étais immédiatement dépassé.
(…) Moi tu sais je suis un peu un anar de gauche. »
L’engagement plus associatif et syndical que partisan des catholiques de gauche d’origine populaire à plus faible capital culturel institutionnalisé ne serait ainsi qu’une manifestation de la coupure entre théorie et pratique, intellectuels et exécutants, existant entre classes supérieures et classes populaires
[43].
On peut également penser, en s’appuyant sur le cas de Paul, que les dispositions anti-institutionnelles des catholiques de gauche, au-delà des stratégies de différenciation, peuvent provenir pour certains d’un héritage familial religieux et/ou politique, hétérogène. En effet, le père et la mère de Paul ont des options idéologiques différentes et on peut penser que c’est la synthèse de ces positions contraires, que réalise le catholicisme social (conservateur - de gauche, catholique - athée), qui attire des individus à la socialisation idéologique croisée, cette synthèse s’effectuant pour eux par le biais de l’anti-institutionnalisme, au sens d’opposition ou de rejet du monde partisan.
Enfin, de manière générale pour les militants fondateurs, le passage par le CML a sans aucun doute renforcé et favorisé l’expression de ces dispositions anti-institutionnelles, dans la mesure où ils ont milité pendant quatre ans dans une organisation dont la logique de fonctionnement était définie comme fortement opposée au système politique institué.
Mais tous les éléments que nous avons énumérés jusqu’à maintenant et qui permettent de rendre compte d’une probabilité plus forte d’investissement associatif que partisan présentent l’inconvénient d’une certaine décontextualisation. En effet, tous présents finalement à partir de 1968 pour Paul, ils n’expliquent pas ses actes d’engagement et de désengagement partisan. On doit alors considérer leur temporalité : Paul adhère au PS en 1977, à un moment où l’engagement politique sous sa forme traditionnelle, partisane, est fortement valorisé
[44], et où les militants catholiques de mouvements autonomes du type de
Témoignage chrétien entrent en masse au PS
[45]. Il le quitte en 1982, alors que ce parti est parvenu au pouvoir. Or nombreux sont les auteurs qui relèvent que l’anti-institutionnalisme des chrétiens s’exprime aussi à travers l’idée de l’exercice du pouvoir comme dégradant
[46]. Et l’on a vu que Paul avait été essentiellement rebuté, lors de son militantisme socialiste, par les « luttes de pouvoir ».
C’est ainsi, en quelque sorte, la constatation de la professionnalisation du champ partisan, au sens de « vivre par » et non « pour » la politique, malgré l’alternance gouvernementale, qui a incité Paul à sa désertion. Cette interprétation est confirmée par l’analyse de son militantisme associatif, dont on doit rappeler qu’il n’est pas nouveau : depuis le début des années 1970, Paul fait de l’alphabétisation, dans un secteur qui appartient au monde catholique. Or il quitte Accueil et promotion à la suite de conflits internes à l’association portant justement sur la place de l’économique et de la professionnalisation, puisqu’il s’agit de conflits par lesquels les salariés demandent une hiérarchisation des salaires inexistante jusqu’alors. La recherche d’un militantisme « désintéressé » semble donc avoir été à l’origine des évolutions de l’engagement de Paul.
Ainsi, tout laisse à penser que l’autonomisation d’un champ militant trouve une de ses origines dans la reconversion et le déplacement de militantismes, catholiques sociaux et/ou partisans. Leurs structures, à la suite d’une certaine institutionnalisation, auraient été peu à peu investies par la logique économique sous la forme de la professionnalisation au sens de recherche d’un intérêt économique personnel dans des champs symboliques. S’agissant du champ partisan dont se sépare en quelque sorte le champ militant, on doit rappeler qu’il connaît, à partir des années 1980, une emprise croissante et de plus en plus visible (notamment en raison de l’alternance) de la logique économique, du fait de sa professionnalisation et de la révélation d’un nombre croissant d’affaires, d’une part, et, d’autre part, de l’aveu des limites du « volontarisme politique » par rapport aux causalités économiques que constitue la réhabilitation du marché par le PS à cette époque.
En regard de cette professionnalisation, le nouveau champ militant, et ici l’association DAL, offre à ses membres une négation de l’existence de logiques économiques en son sein (elle comporte très peu de salariés, percevant tous le même salaire), et constitue ainsi pour cette génération une sorte de refuge du symbolique et de la sacralité. On doit se demander quels sont les déterminants sociologiques de ce fort rejet de la professionnalisation pour ces militants fondateurs. Outre le sentiment d’illégitimité politique dû à des origines populaires et qui limite leur professionnalisation personnelle, on doit prendre en compte les dispositions acquises peu à peu au long de leur carrière militante : qu’il s’agisse des catholiques de gauche ou des marginaux populaires, leur « conversion » au politique s’est constituée justement par l’investissement d’une sacralité dans ce domaine d’autant plus hostile à une recherche de l’intérêt économique qu’il provenait pour ce qui est des catholiques de gauche du passage par le militantisme catholique où la professionnalisation est rejetée
[47], et de l’hostilité aux élites politiques perçues précisément comme une classe économique pour les marginaux populaires socialisés politiquement par des militants d’extrême gauche dans les années 1970. Le « militantisme pour le militantisme » signifie donc pour cette génération essentiellement la revendication d’un engagement qui se présente comme un acte gratuit au sens économique, un refus de la recherche de l’intérêt économique personnel dans le militantisme.
Ainsi, pour Paul comme pour les autres « militants fondateurs », l’engagement à DAL peut être défini comme le résultat d’une désaffection vis-à-vis des partis et d’une opposition à la professionnalisation politique. Il constitue alors, pour cette génération d’anciens militants CML, une manière d’exprimer un investissement politique tout en affirmant une attitude anti-partisane. Cet investissement à DAL, qui n’est pas leur premier engagement, s’y limite souvent, même s’il est parfois complété par un militantisme en faveur des droits des immigrés. La très grande majorité des membres de cette génération resteront fidèles à DAL tout au long de son histoire. La cause de cette fidélité tient essentiellement dans l’unicité d’un engagement pensé comme opposé à un engagement politique généraliste toujours suspecté de recherche d’un intérêt personnel. La génération suivante, arrivée lors de la place de la Réunion ou des actions qui se succèdent jusqu’en 1993, présente également dans une certaine mesure une attitude de rejet du champ partisan tel que nous l’avons défini, c’est-à-dire gouverné par la recherche de l’autorité politique légitime, puisqu’il s’agit principalement de militants d’une extrême gauche peu soucieuse des processus électoraux, ou bien influencée par l’idéologie libertaire, ou encore de militants syndicaux issus de cette même extrême gauche. Néanmoins, leur engagement à DAL constitue ici non pas un substitut à un militantisme politique généraliste mais son complément, qu’il s’exprime par un militantisme partisan dans des organisations se situant à la lisière des deux espaces identifiés, ou par une multi appartenance associative.
Les « militants multipositionnés » : le militantisme à DAL comme mise en œuvre d’un engagement politique généraliste
Il s’agit ici de comprendre comment et pourquoi des militants issus de l’extrême gauche se sont investis au sein de l’association DAL, adhérant essentiellement entre 1990 et 1993 et quittant ensuite pour la plupart l’organisation, pour les uns en 1991 et pour les autres en 1995-1996. Comme pour les militants « fondateurs », les traits communs à cette génération trouvent leur principe dans les événements générateurs de l’adhésion aussi bien que dans les caractéristiques socio-politiques des militants.
Le campement place de la Réunion, fortement médiatisé, a en effet suscité l’implication de nombreuses organisations, associations, partis et syndicats. Lorsque Jean-Baptiste Eyraud décide de créer le DAL, il peut compter, en plus des quelques militants du CML qui le suivent, sur l’engagement de militants principalement de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) qui s’étaient investis dans le soutien au campement de l’été.
Quand, durant l’été suivant, l’association réalise sa première action d’envergure – un campement sur un terrain jouxtant le chantier de la Très Grande Bibliothèque, du 13 juillet au mois d’octobre 1991 – le soutien n’est pas, comme place de la Réunion, un soutien individuel relevant des réseaux primaires de voisinage
[48] mais un soutien essentiellement organisationnel qui se traduit plus en termes de signatures de tracts et de soutien financier que d’implication militante. Quelques organisations font pourtant alors exception, la CGT et Alternative libertaire (AL)
[49] (il s’agit parfois des mêmes militants).
Plusieurs de ces militants s’impliquent alors à DAL de manière durable. Ils vont en fait prendre la relève des membres de la LCR, qui quittent tous l’association à la suite du campement Quai de la Gare
[50]. La plupart des militants qui rejoignent DAL jusqu’en 1993, au moment du squattage d’un immeuble avenue René Coty dans le 14
e arrondissement de Paris, entre les deux tours des élections législatives, présentent ainsi un profil particulier, dans la mesure où il s’agit de militants « multipositionnés », appartenant à plusieurs organisations et fortement politisés, même si l’occupation de l’avenue René Coty sonne également le signal de l’arrivée de la génération suivante, celle des « militants précarisés ». Du point de vue sociologique, ils sont globalement issus des classes populaires et moyennes et sont en ascension sociale par rapport à leurs parents.
Du fait de leur profil socio-politique, ces militants ont un rapport à l’association très différent de la génération précédente. Ils perçoivent leur engagement à DAL comme un moyen de mettre en œuvre leurs principes théoriques. Ils justifieront leur départ par des raisons théoriques (parfois doublées de raisons personnelles), qu’il s’agisse des militants LCR en 1991 ou de la quasi-totalité des militants AL en 1996. Entre temps, ils font bénéficier DAL de leurs multiples réseaux organisationnels et de leur forte expérience militante. L’analyse de la carrière de l’une de ces activistes, membre d’Alternative libertaire et ayant rejoint l’association en 1991 va nous permettre de préciser les particularités de cette génération
[51].
Karine est née en 1959 dans un milieu populaire, d’une mère lingère et d’un père jardinier, fonctionnaires du ministère de l’Agriculture. Ils ne sont pas militants, mais sa mère fait du bénévolat pour reloger les habitants d’un bidonville. Institutrice, Karine se syndique « dès [son] premier bulletin de paye », en 1977, au SGEN-CFDT, et appartient à un collectif d’enseignants refusant l’inspection et la notation. À 21 ans, son premier engagement politique la conduit à l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL), en 1980. En 1982, elle milite activement pour le remboursement de l’IVG. L’année suivante, c’est dans les squats d’occupants-rénovateurs parisiens du 19e arrondissement qu’elle s’investit. Puis elle s’engage dans un groupe proche de son organisation politique, « Zéro de conduite », qui agit pour « une alternative libertaire éducative ». C’est dans ce cadre qu’elle est amenée ensuite à militer en faveur du mouvement indépendantiste kanake : « Zéro de conduite » est contactée par le FLNKS qui organise des Écoles populaires kanakes. L’assassinat d’Eloi Machoro est l’événement politique qui la marquera le plus. En 1987, elle fait partie des quinze premiers instituteurs (ices) qui lanceront la grande grève nationale, dotée d’une coordination, qui durera trois mois. Contactée à la suite de cela par son syndicat, elle devient permanente à mi-temps du SGEN-CFDT de 1987 à 1989, pour devenir ensuite, de 1990 à 1992, trésorière et permanente à mi-temps de son organisation politique, qui s’est transformée en « Alternative libertaire » (AL). Elle rencontre DAL en 1991, lors du campement qui a lieu Quai de la Gare. Son organisation a en effet été contactée indirectement par DAL, via la Fédération d’aide et de soutien aux travailleurs immigrés (FASTI) qui se tourne vers AL, pour assurer le service d’ordre sur le campement. Elle s’investit intensément dans cette cause, s’occupant des enfants, et devient trésorière de DAL, d’abord officieusement, puis officiellement à partir de 1992. Dans le même temps, elle ne cesse ni son militantisme politique ni son militantisme syndical, puisqu’elle participe à la création du syndicat SUD-Éducation, dont elle deviendra ensuite permanente à mi-temps. C’est par choix idéologique qu’elle refusera toujours d’être permanente syndicale ou politique à plein temps. Elle quittera DAL en 1996, suite à des désaccords politiques. Le cas de Karine nous semble illustrer la manière dont la génération de « militants multipositionnés » de DAL perçoit son investissement dans cette organisation comme un des moyens d’appliquer des principes politiques généraux, et va nous permettre d’analyser les ressorts de cette conception. Mais il s’agit d’abord de comprendre les causes de ces principes politiques, ici communistes libertaires.
Si Karine est née dans un milieu populaire, il s’agit néanmoins d’un milieu de fonctionnaires, et ses parents exercent dans le cadre d’une école d’agronomie. De plus, son milieu familial présente des caractéristiques relativement atypiques aussi bien professionnellement que socialement. En effet, si son père est au départ jardinier, il devient pendant les trois dernières années de sa carrière professionnelle technicien de laboratoire. Sa mère de son côté avait entamé des études d’infirmière, abandonnées en raison de son mariage. Ses parents possèdent donc des compétences légèrement supérieures à leur position sociale, ce qui peut avoir joué du point de vue de l’engagement politique de Karine à l’extrême gauche, dans la mesure où elle peut avoir vécu leur position comme relevant plus d’un déterminisme social que d’un ajustement à leurs compétences.
Par ailleurs, Karine se perçoit comme issue des classes populaires
[52]. Elle-même en ascension sociale, son militantisme d’extrême gauche est probablement pour elle un moyen d’exprimer une fidélité à son milieu d’origine, tout en intégrant par ailleurs les normes en vigueur dans son nouveau milieu, celui des instituteurs, où l’orientation à l’extrême gauche semble plus fréquente que dans le reste de la population
[53]. Elle se dirige d’ailleurs vers les communistes libertaires après avoir rencontré un collègue appartenant à l’UTCL et avoir « flashé sur l’association des mots communiste et libertaire », qui lui semble rassembler les avantages des « marxistes autoritaires », une « pensée rigoureuse et proche des salariés », et ceux des anarchistes, « plus de liberté, d’espace, d’inventivité et de créativité ». Pour dire les choses autrement, l’appartenance communiste-libertaire, par la position qu’elle occupe à ce moment-là dans le champ du militantisme politique, lui permet à la fois de mettre en œuvre une fidélité à la classe ouvrière dont elle se sent subjectivement partie prenante, en même temps que les dispositions cultivées correspondant à sa profession, à une époque où le Parti communiste français ne représente plus les secondes tandis que l’extrême gauche partisane trotskiste, dans sa version correspondant à un capital culturel important, la LCR, semble plus éloignée de sa référence de classe subjective.
Socialement, le milieu familial de Karine est relativement atypique. Son père est un enfant non reconnu, fils d’une ouvrière agricole et de son propriétaire terrien. Son grand-père maternel est un ouvrier italien. Karine est, d’autre part, élevée avec deux de ses cousins germains, l’un du côté maternel abandonné par la sœur de sa mère et dont ses parents sont tuteurs, et l’autre du côté paternel que ses parents recueillent après le suicide de sa tante. Enfin, le père de Karine lui-même se suicide alors qu’elle a sept ans. On peut penser que l’enfance relativement chaotique vécue par Karine n’est pas étrangère à son engagement communiste libertaire. Émettre cette hypothèse ne veut pas dire qu’un engagement communiste libertaire serait le résultat de « problèmes psychologiques ». Mais on peut penser que le suicide de son père l’a amenée, plus qu’une autre, à se poser des questions sur la légitimité du monde qui l’entourait, par la « rupture biographique »
[54] qu’il constitue
[55]. Savoir par ailleurs que son grand-père paternel est finalement un grand bourgeois ayant probablement eu une part de responsabilité dans les disparitions de sa tante et de son père augmente certainement les probabilités d’un engagement à l’extrême gauche. Enfin, lycéenne à Paris à la fin des années 1970, elle se trouve ainsi dans un contexte qui valorise ce type d’engagement
[56].
D’ailleurs, Karine explique son engagement par une définition d’elle-même en tant que contestataire qui s’est mise en place durant ses années d’internat, pendant lesquelles elle était « tout le temps déléguée des élèves, fouteuse de merde » (21 mai 1995).
Du fait de son militantisme partisan, l’engagement de Karine à DAL présente pour elle une forme « d’évidence », liée aux caractéristiques des personnes à défendre :
« C’est une évidence. Mon engagement à DAL c’était une évidence, en tant que libertaire je devais être dans une lutte comme ça, parce que c’est une lutte juste, une lutte pour les immigrés, pour les travailleurs, pour l’égalité, pour le droit au logement, en plus collective, où là il y a la possibilité d’éduquer les gens, que les gens s’éduquent mutuellement, qu’ils s’enrichissent (…). Non c’était pas la forme qui m’a attiré, au début c’était l’objectif, c’était ce mélange de choses à défendre, de revendications possibles, travailleurs et immigrés et à la rue, tu te dis franchement, ils auraient pu aussi être homosexuels et communistes. »
L’aspect « radical » du mouvement est pour elle comme pour les autres militants de cette génération déterminant, en même temps que son aspect sectoriellement limité qui rend la « lutte » susceptible d’être gagnée et idéologiquement sans équivoque :
« – Là il y avait un défi, c’était gonflé aussi. Ouais, voilà, ce qui me plaisait dans la forme de lutte c’est que c’était gonflé quoi. C’était bien radical, ça me plaisait. Et puis gonflé, enfin, bien risqué et puis bien massif, c’est-à-dire risqué mais avec un risque vachement mesuré parce que quand même il y avait beaucoup de monde, il y avait les moyens de réussir. Une lutte risquée pour laquelle on s’est donné les moyens de réussir, et ça tu te dis c’est bien parti. Dès le début tu te dis, tiens, c’est plutôt bien parti, c’est pas des trucs d’amateurs, c’est pas des trucs suicidaires. C’est pas une lutte risquée suicidaire.
– Q. : Qu’est-ce que tu appelles le côté bien radical de cette forme de lutte ?
– Sans équivoque, sur qui est l’ennemi et qui est l’ami.
– Q. : C’est qui l’ennemi ?
– Les propriétaires du terrain, et plus généralement ceux qui répartissent ou ne répartissent pas les richesses, alors tu fous les banquiers, les gouvernants, le maire du coin, le préfet, des fois des maires. Je vais dire comme X, “c’est le capital notre ennemi” (…). C’est à dire qu’on peut pas tergiverser, t’es obligé de la gagner ou de la perdre cette lutte, parce que vu les enjeux, vu le pognon qui était en jeu chaque jour, qui retardait les travaux de là où on occupait. »
Karine perçoit son engagement à DAL comme un moyen de mettre en œuvre les principes communistes libertaires qu’elle défend, « un travail d’éducation mutuelle des familles », « d’éducation populaire ». C’est le sens principal qu’elle assigne à son militantisme et celui des raisons qu’elle avancera par la suite pour expliquer son départ de l’association :
« J’ai pas du tout apprécié quand DAL investissait de moins en moins en termes de qualité, mais tous, tous les gens (…) ils passaient moins de temps auprès des familles, moins le temps d’expliquer, de venir, tu vois. Et c’était général, ça touchait absolument tout le monde, et puis il n’y avait plus le temps, et puis c’était plus une priorité, au début c’était une priorité, pas tant sur le fond que comme étant un moyen je crois aussi. (…) N’empêche que le résultat était très bien, qu’on soit obligé d’éduquer, de s’appuyer très fortement sur les familles, parce que par exemple Quai de la Gare, c’est elles qui ont négocié, donc fallait bien former les mecs capables de comprendre ce qu’ils négociaient, discuter avec le préfet de région. Les délégués ne savaient pas tous lire.
(…) Le caractère éducatif qui m’avait ravi Quai de la Gare – c’était une lutte révolutionnaire, on expliquait la loi, c’était une lutte d’éducation populaire – qui existait encore un peu à René Coty, mais à Dragon il n’existait plus du tout. Il faut dire qu’à cette époque on avait plein d’immeubles occupés (rue du Moulin de la Pointe, rue Gérard, Malsherbes). »
Comme d’autres, Karine justifie également son départ par les problèmes de fonctionnement interne de l’association, qui, dit-elle, l’empêchent petit à petit de réaliser le sens politique qu’elle mettait dans son engagement, en la cantonnant aux tâches administratives ingrates, et lui font ressentir « un enfermement par absence de démocratie ». Elle relève, d’autre part, une « dérive » de l’association, et l’on comprend que, comme pour d’autres militants de cette génération, le problème de la nature de l’organisation, de son caractère « radical » ou non, a été déterminant dans son départ :
« Je pense que cette éducation mutualiste, des gens avec qui tu te bats, pour leur permettre de se battre, je pense que c’est un truc qui a disparu, c’est le côté révolutionnaire. Alors on devient plus efficace, on sait mieux y faire, on devient très compétent, on arrive à dialoguer, à faire pression sur les projets de lois, à pas se faire casser la gueule ou quand on se le fait y a tous les médias qui sont là, on se fait plus casser la gueule au coin de la rue, sans photographe et tout. Les rares fois où on s’est fait péter la gueule à DAL, t’avais 3 chaînes de télé, 25 photographes, y compris à l’intérieur du site. Je veux dire ça y est, on est compétents, mais on a perdu notre âme. »
L’importance de l’investissement de Karine à DAL doit être mise en rapport avec l’idéologie communiste libertaire à laquelle elle adhère puisque
– AL n’occupant pas le terrain électoral – c’est essentiellement sur le terrain associatif, ainsi que sur le terrain syndical, que les membres de la toute nouvelle organisation militent. Son engagement important dans l’association ne se fait pas par hasard entre le moment où elle n’est plus permanente de son organisation politique et celui où elle devient permanente de SUD-Éducation, puisqu’elle a plus de temps pour un investissement autre que syndical.
S’agissant du départ de Karine – comme d’ailleurs de celui d’autres militants « multipositionnés », lesquels sont essentiellement attirés par le caractère « radical » du combat mené par l’association – l’une de ses causes essentielles tient paradoxalement, comme elle l’exprime bien, dans les succès de l’organisation.
En effet, les succès de DAL – au moins médiatiques – sur son terrain de la revendication du droit au logement, ont comme conséquences, d’une part, une certaine spécialisation de l’association sur le problème du logement (surtout après la séparation organisationnelle entre Droit au logement et Droits Devant !! fin 1995), d’autre part, une utilisation accrue des ressources de l’expertise
[57] et des personnalités
[58] au détriment des ressources du nombre et de la scandalisation par le groupe mobilisé lui-même
[59], et enfin une reconnaissance de la part des autorités, qui ôtent symboliquement à l’association une partie de son « label radical », pour certains militants de cette génération. Or on a vu l’importance de cette caractéristique pour ces derniers, et c’est là la principale raison de leurs départs.
Mais il nous faut, pour comprendre la temporalité de ces départs dans son lien aux caractéristiques socio-politiques des militants qui quittent l’association, revenir sur les utilisations de l’expertise et des porte-parole de la vertu comme ressources et leurs rapports avec les concepts de délégation et de représentation. Cela nous permettra par ailleurs d’illustrer une deuxième condition de l’autonomisation du champ militant.
En effet, le refus de la délégation constitue la principale disposition commune des militants communistes-libertaires, trotskistes et/ou syndicaux, qu’ils ont auparavant mise en
œuvre dans leurs militantismes précédents. On ne veut pas dire par là que tous les militants syndicaux, LCR ou AL
[60], présentent cette caractéristique, mais que, en revanche, c’est le cas de ceux d’entre eux qui s’investissent à DAL. Il est à ce sujet important de noter qu’ils ont quasiment tous participé à des coordinations, en tant qu’étudiants ou salariés. Ce rejet de la délégation, auquel ils ont été socialisés par l’idéologie d’extrême gauche issue pour une part du mouvement de mai 1968 et de ses prolongements dans les années 1970, trouve une de ses causes dans le capital culturel relativement important dont ils sont tous pourvus et le sentiment probable de sa non-reconnaissance ou de sa sous-évaluation
[61]. Cette orientation idéologique retrouve certainement une nouvelle vigueur dans les années 1980, d’une part en raison de l’expérience de la gauche socialiste au pouvoir, qui pour certains constitue une preuve supplémentaire de l’échec de la délégation politique, et, d’autre part, en raison de l’augmentation générale du niveau scolaire. Les nombreuses coordinations qui se développent à ce moment-là témoignent également de ce rejet croissant de la délégation. Il constitue à notre avis une des causes à la fois de la crise du champ partisan et de manière liée de l’autonomisation d’un champ militant.
Or ce refus de la délégation semble prendre trois formes principales, liées à la valorisation ou non de l’utilisation de l’expertise et de personnalités comme ressources
[62]. Il peut être général et s’accompagne alors de la volonté essentielle de la part des militants de faire accéder, grâce à leur investissement, tous les individus à l’éducation politique « populaire » dont parle Karine. Il signifie alors refus de la détention par les « délégués » d’une compétence supérieure aux simples adhérents, un refus de représentation (au sens de se différencier de)
[63]. Ainsi, il n’est pas anodin que Karine ait toujours refusé d’être permanente syndicale ou politique à plein temps. Dans cette optique, le militant est « éducateur » et l’utilisation de l’expertise, de la compétence comme ressources se fait au détriment de « l’éducation populaire » qu’elle vient contredire. En revanche, l’utilisation de porte-parole de la vertu est acceptée, probablement car cette ressource ne s’oppose pas à l’acquisition de compétences de la part des adhérents. Il semble qu’il s’agisse de l’orientation idéologique des militants multipositionnés qui quitteront DAL en 1995-1996, au moment où l’idée de faire parvenir les adhérents au statut de militants périclite (notamment avec l’arrivée de la troisième génération, qui introduit au contraire une hiérarchisation supplémentaire
[64]). Dans le même temps, la médiatisation de l’association et son début de reconnaissance par les pouvoirs publics induisent une plus grande utilisation de son expertise en matière de logement et un poids accru des personnes disposant de compétences médiatiques dans l’association. Sociologiquement, cette orientation idéologique est due d’abord à des dispositions professionnelles éducatives (appartenance au milieu enseignant, étudiant ou plus généralement à des professions culturelles), renforcées par la détention de capitaux culturels supérieurs à la position sociale. Ces militants vont ou bien rediriger leurs énergies dans le domaine syndical en prenant une part active à la création des SUD, ou bien s’investir pendant un temps à Droits Devant !!
La deuxième forme de refus de la délégation consisterait en un refus d’une délégation politique non contrôlée par un mandat impératif, telle que la met en œuvre la démocratie représentative. C’est ce refus qui explique l’absence d’implication dans les partis électoralistes, mais il ne s’accompagne pas du rejet d’une délégation comme reconnaissance de compétences particulières. Ce sont les militants influencés par le paradigme du militant ouvrier comme médiateur, « avant-garde », plutôt que comme « éducateur »
[65] qui semblent partager cette conception. Ils ont, contrairement aux premiers, été particulièrement attirés par la « compétence »
[66] de DAL et sa capacité à obtenir des résultats significatifs plus encore que par l’idée de « cause exemplaire ». Cette orientation provient d’une plus grande proximité biographique au mouvement ouvrier traditionnel, particulièrement à la CGT, ou bien s’explique par des raisons théoriques, dans le cas de la LCR, et est associée à un fort capital culturel. Deux sous-types
[67] se dégagent dans cette forme de refus de la délégation. D’une part, ceux qui acceptent à la fois l’utilisation de l’expertise et des porte-parole de la vertu, dans une optique d’efficacité maximum, et qui resteront à DAL. On doit relever qu’une reconnaissance institutionnelle des capitaux culturels existe pour ces militants, même si ce n’est pas par le biais de la position professionnelle occupée. D’autre part, ceux qui refusent l’utilisation des porte-parole de la vertu et en particulier la mise en avant de l’abbé Pierre comme carte maîtresse : il s’agit des militants LCR, qui quitteront l’organisation dès 1991, quitte à s’engager de nouveau par la suite, lorsque cette connotation par trop « moralisante » pour eux de l’association aura de nouveau laissé la place à une image plus proche du mouvement ouvrier traditionnel, avec la participation de DAL aux mouvements de grèves de décembre 1995 et l’éloignement médiatique de l’abbé Pierre avec l’affaire Garaudy.
Ainsi, l’économie des investissements et désinvestissements de la cause du logement par les militants multipositionnés s’explique essentiellement par le type de ressources valorisé par l’association
– dans leurs rapports avec le concept de délégation – correspondant plus ou moins à celles qu’ils valorisent selon leurs caractéristiques socio-politiques. Tous sont hostiles à la délégation, mais pas selon les mêmes modalités. Ce rejet de la délégation politique, qui s’explique comme nous l’avons montré par des causes structurelles, constitue une des conditions qui ont présidé à la constitution d’un champ militant différencié. Par ailleurs, on doit souligner, s’agissant globalement des militants de la seconde génération, l’importance d’une socialisation primaire ou secondaire à l’extrême gauche. Par leur multipositionnement dans le champ du militantisme, ces adhérents apportent à DAL nombre de soutiens organisationnels. La génération de militants qui leur succède, et avec qui ils cohabitent de 1993 à 1996 (pour certains encore par la suite), présente des caractéristiques toutes différentes : leur appartenance à DAL est généralement leur seul militantisme, et il s’agit pour la plupart de chômeurs ou de personnes ayant un rapport très distancié au monde du travail.
Les « militants précarisés » : le militantisme à DAL comme insertion sociale
Les militants qui s’engagent à DAL après l’occupation d’un immeuble avenue René Coty en 1993 pourraient aussi être qualifiés de « militants de l’effet média ». C’est en effet principalement par ce biais qu’ils ont connu l’association, dont les actions bénéficient à partir de cette date d’une excellente couverture médiatique, due principalement au retour à l’utilisation du squat comme mode d’action, à la prise en charge progressive du problème des SDF célibataires français et au soutien qu’apportent de nombreuses personnalités à l’association. Cette forte présence dans l’actualité de l’agenda politique ne se démentira pas jusqu’à l’été 1995, culminant en décembre 1994 avec l’occupation d’un immeuble en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, rue du Dragon, suivie en avril 1995 d’une manifestation à l’appel de l’association rassemblant entre 20 et 30 000 personnes « pour les droits et l’égalité, contre les exclusions et la précarité ».
Cette percée médiatique entraîne un afflux de militants au profil bien différent des précédents
[68]. En effet, ces nouveaux militants sont pour la plupart personnellement touchés par la précarité
[69]. Originaires des classes moyennes et supérieures, ils sont donc en situation de déclassement social. Chômeurs, Rmistes ou en stages de formation divers, ils sont du coup très disponibles. Ils perçoivent leur engagement comme « une manière intelligente » d’utiliser leur temps libre, de se rendre socialement utiles, et comme une expérience personnellement enrichissante. Leur militantisme à DAL constitue donc pour eux en quelque sorte une insertion sociale, qu’il s’agisse des plus jeunes ou des plus âgés
[70]. Nous nous appuierons sur le cas de Patrice pour comprendre les logiques d’engagement de cette génération.
Patrice est né en 1964 dans un milieu appartenant aux classes moyennes : sa mère était employée de bureau, et son père contrôleur en imprimerie. Ses parents sont de « gauche tiède », votant « PS sans le faire exprès, coco aux municipales parce que c’est les municipales et voilà ». Il quitte le système scolaire en seconde, sans diplôme, et intègre immédiatement le monde du travail. Il a dû mal à se souvenir dans l’ordre de tous les emplois qu’il occupe alors comme salarié, à la suite les uns des autres : vendeur dans l’informatique, où il fait ensuite « du classement » et de la saisie, mécanicien auto, assureur, vendeur de pages publicitaires, employé. Ses périodes d’emploi sont entrecoupées de périodes de chômage. Il adhère à DAL en octobre 1994, alors qu’il est au chômage, et après avoir entendu parler de l’association dans la presse et écouté une émission avec Albert Jacquard à la radio. Un an et demi après, lorsque a lieu l’entretien formel avec lui, il milite toujours très activement, passant de 10 à 40 heures par semaine à l’association, selon qu’il travaille ou non. Il a pendant un temps tenu les permanences de l’organisation, fait « du secrétariat » ensuite parce que « ça ne [l’]intéressait plus », puis s’est occupé plus spécifiquement d’un arrondissement parisien. Son militantisme à DAL est son unique investissement et il s’agit d’un primo-engagement
[71].
L’engagement de Patrice à DAL est très différent de celui des militants de la génération précédente. Non militant, il est également non inscrit sur les listes électorales, et l’on sent poindre dans l’entretien un sentiment d’illégitimité vis-à-vis de la politique partisane, probablement à mettre en rapport, d’une part, avec sa socialisation dans un milieu disposant de peu de ressources politiques et, d’autre part, avec sa situation professionnelle chaotique :
« – Q. : Est-ce que tu es inscrit sur les listes électorales ?
– Non, non.
– Q. : Et pourquoi ?
– Pourquoi, s’il fallait que je donne une raison ça serait pour ne pas être juré dans une cour d’assise par exemple. Mais c’est pas la seule raison.
– Q. : Pourquoi ?
– Pourquoi ? Parce que j’ai pas envie de participer à… je veux dire je me sens pas juge. »
De même, lorsqu’on lui demande comment il se définit politiquement, il explique « je ne me définis pas politiquement », et à la question concernant le parti dont il se sent le plus proche ou le moins éloigné, Patrice explique qu’il n’y en a pas. Ces éléments tendent à confirmer la première impression de sentiment d’illégitimité politique. Dans le même temps, à une question sur son positionnement politique, il indique en 1994 comme en 1995 qu’il se trouve à « l’extrême, extrême gauche » et ses réponses à une suite de questions « politiques », sur l’interdiction du port du foulard islamique et sur le traité de Maastricht, laissent transparaître une forme d’anarchisme populaire qui rappelle par certains côtés celui des « marginaux populaires » de la première génération : il se dit « contre l’interdiction » du port du foulard et dans le même temps « contre les porteurs de foulards » et, au sujet de Maastricht, il explique qu’il « trouve ça con une frontière » tout en se demandant si les changements vont être « bons pour tout le monde ».
Ces dispositions politiques particulières, marquées par une attitude de rejet de la politique institutionnelle, vont entrer en résonance avec l’image publique de l’association à partir de 1993. En effet, lorsqu’on l’interroge sur les raisons de son adhésion à DAL, Patrice explique que c’est le fait de « prendre les solutions où elles sont » qui le séduit tout particulièrement dans l’association. C’est donc l’aspect d’« illégalisme sectoriel »
[72], de « pratique de l’objectif »
[73], du mode d’action alors central – au moins dans les médias – de l’organisation, l’occupation de logements, qui s’avère déterminant pour cette génération de militants.
« – Q. : Et qu’est ce qui t’a décidé exactement à venir adhérer ?
– le… (silence) Je dirais le concept.
– Q. : C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire les raisons du DAL, et j’ai adhéré complètement, et j’adhère encore complètement (…).
Moi ce que je cherchais, je veux dire, je suis assez grande gueule, je suis assez comme ça, je veux dire je cherchais une association de lutte. (…) Le fait qu’on prenne les solutions où elles sont quoi. Je veux dire que pour moi, si il y a un problème de logement, c’est pas aller manifester seulement contre. Non ce qui m’intéresse c’est pas simplement de dire je suis contre ce qui se passe au niveau du logement. Ce qui m’intéresse c’est la solution, je veux dire. C’est la réquisition, c’est… Une partie de la solution, et ben je réquisitionne. »
L’aspect concret de l’action de l’association, son ancrage dans une pratique qui s’efforce avant tout de régler les problèmes dont elle prend la charge, est ainsi essentiel pour ces militants ayant connu des problèmes de précarité et aux faibles compétences politiques. Par ailleurs, le fait que DAL soit « une association de lutte » semble également important dans cet extrait d’entretien. Pourtant, l’année précédente, lors d’un entretien non enregistré, et à la question de savoir s’il aurait éventuellement pu s’engager dans une organisation caritative, il nous avait répondu par l’affirmative, disant que « ça ne [l’]aurait pas gêné ». Le problème de la reconstruction a posteriori des raisons de l’engagement est ici bien illustré : même si les deux réponses ne sont pas exclusives l’une de l’autre, on perçoit entre les deux entretiens l’effet produit par l’appartenance en elle-même à l’association sur la représentation des raisons d’adhésion.
Au-delà des raisons avancées par Patrice pour expliquer son engagement – une grande disponibilité, l’attrait d’une association « de lutte » –, il s’agit de repérer leur articulation avec ses causes. Bien qu’il ne considère pas avoir eu de problèmes de logement personnels, il explique :
« Je n’ai pas eu tout le temps de chez moi, j’ai pas tout le temps vécu… J’ai eu aussi un espèce d’art de vivre comme ça mais c’était chez les autres, y avait pas de squat ni de machin. »
On peut donc penser que l’expérience d’une forme « d’errance » n’est pas étrangère à son engagement à DAL. En effet, alors que pour certains militants n’ayant pas connu l’absence de logement personnel, l’approche des familles sans-logis ou mal logées n’est pas immédiatement évidente, puisqu’il leur faut surmonter une certaine « peur »
[74], on peut émettre l’hypothèse que ce n’est pas le cas pour Patrice et pour les autres militants de cette génération, jeunes connaissant la précarité ou plus âgés ayant connu l’absence de toit.
D’autre part, lors du premier entretien non enregistré que nous avions eu avec lui, Patrice nous avait indiqué, s’agissant de son parcours professionnel, qu’il avait fait des spectacles pour enfants alors qu’il était lycéen, et il expliquait :
« Du coup je cherche actuellement du travail dans le domaine socio-éducatif, mais je n’ai pas les diplômes correspondants alors c’est pas évident. (…) Je veux faire un truc qui me plaise vraiment. Je ne veux plus travailler uniquement pour vivre. À la limite, je veux bien travailler trois mois mais si ça me permet de vivre pendant un an. »
Ainsi, son engagement à DAL procédait probablement au départ à la fois d’une affinité idéologique avec l’association et de l’idée qu’il allait peut être s’agir d’une expérience militante qualifiante, éventuellement reconvertible sur le marché de l’emploi, voire même au sein de l’organisation puisque celle-ci a un certain nombre de salariés, et ce, d’autant plus qu’il pensait trouver en arrivant « une grosse organisation ». Mais si cet aspect est en partie (et en partie seulement) explicatif de sa décision de s’engager, il ne l’est pas pour autant de la pérennité de son engagement. En effet, il est encore militant très actif un an et demi après son adhésion, alors que l’association comporte moins de cinq salariés, et il travaille régulièrement de temps en temps, sans que cela soit dans le domaine socio-éducatif.
Une des causes de la pérennité de l’engagement des militants de cette génération, en même temps d’ailleurs que de l’engagement lui-même, nous semble du coup devoir être trouvée dans la nécessité ressentie d’occuper un rôle social valorisant, d’avoir une cohérence biographique, une « utilité » et une visibilité (par la médiatisation de l’organisation) que leur dénie une insertion professionnelle et/ou familiale problématique mais que leur offre l’association
[75]. Or cet aspect nous semble fondamental pour comprendre l’autonomisation d’un champ militant.
En effet, la crise économique, avec un rapport au travail fait de périodes d’emplois peu valorisants et de périodes de chômage, implique une perte de rôle social pour les personnes précarisées. Les ruptures biographiques, les « interstices »
[76] de l’existence qui favorisent l’engagement militant non partisan sont ainsi numériquement plus importants. Dans le même temps, en partie en raison de cette même crise et des mutations des processus de production qui tendent à généraliser le modèle de la profession, mais aussi à cause de l’effondrement de l’idéologie communiste, les formes d’identification positives à la figure de l’ouvrier disparaissent. L’engagement partisan est alors peu pensable, ou à cause d’un sentiment d’illégitimité politique et/ ou en raison, pour les plus jeunes, d’une certaine forme d’anarchisme populaire, un des seuls vecteurs d’expression probable d’une socialisation à gauche.
Au contraire, le champ militant qui a commencé à se différencier depuis une dizaine d’années offre à cette génération la possibilité de reconquérir un statut social valorisant
[77], en endossant le personnage de « Robin des Bois », pour reprendre l’expression d’un militant. En adhérant à DAL, ils intègrent de plus une culture où la faiblesse en capital culturel, économique, social et même dans une certaine mesure politique, en tout cas pour ce qui a rapport à la politique institutionnelle, est beaucoup moins handicapante que dans d’autres espaces sociaux, dans la mesure où le travail idéologique premier de cette organisation (comme les autres du même champ d’ailleurs) consiste justement à désindividualiser l’attribution de responsabilité concernant la faiblesse en capitaux.
Ainsi, plus qu’une volonté de reclassement ou une résistance au déclassement, le militantisme à DAL de cette génération d’adhérents leur permet d’exprimer le refus d’un classement social par le statut professionnel dont ils sont les perdants. Il s’agit également de mettre en œuvre une solidarité avec des mal logés et sans-logis dont ils se sentent proches de par leurs destins sociaux, que ce soient les plus jeunes ou les plus âgés (cette motivation est d’ailleurs centrale pour ces derniers). Pour cette génération, le militantisme pouvait sembler au départ offrir une certaine forme de qualification professionnelle, en particulier dans le domaine socio-éducatif, qui n’était pas étrangère à la décision d’adhérer. Mais, plus qu’une éventuelle rétribution professionnelle, c’est essentiellement le besoin d’affirmer un statut social valorisant qui les conduit à DAL et surtout les amène à y rester. Parce qu’ils sont en position de « demandeurs d’existence sociale », ces militants ont un rapport à l’organisation bien différent de celui des générations précédentes, et en particulier des militants multipositionnés. Pour la plupart, ils ne se sentent pas une réelle légitimité en tant que militants dans l’association, notamment pour ce qui est de prendre part aux décisions d’orientation, dans la mesure où ils s’estiment redevables de l’insertion sociale qu’elle leur offre. D’autre part, dans la mesure où les réquisitions de logement sont une raison centrale de leur implication à DAL, ils auront du mal à accepter un changement de stratégie et l’arrêt de celles-ci après l’annonce par Jacques Chirac, pendant la campagne présidentielle, de réquisitions publiques de logement. L’association met du coup plusieurs mois à changer (momentanément) de mode d’action, certaines réquisitions ayant été décidées, aux dires d’une militante, à l’encontre de ce que dictait l’analyse stratégique de la situation et essentiellement pour « occuper les militants ». On comprend dès lors que la cohabitation de cette génération avec la précédente ne se fait pas sans problèmes, notamment dans ce qu’elle implique de différences de compétences politiques, et constitue sans aucun doute une des causes du départ de la plupart des militants multipositionnés.
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Nous avons pu observer à travers cette étude combien la notion de génération militante était directement utile pour rendre compte de l’hétérogénéité socio-politique des membres d’une même organisation et des logiques de l’adhésion. Plus, dans la mesure où elle permet de redonner toute sa place au temps, en contextualisant l’analyse, elle seule permet d’éviter des visions réifiées et éternisées des organisations politiques. Ainsi, l’association DAL en 1995 n’est pas semblable à ce qu’elle était en 1990 ou 1993. Si les « militants fondateurs » l’ont accompagnée tout au long de son histoire, la majeure partie des « militants multipositionnés » l’a quittée, en 1991 ou en 1995-1996, et pour des raisons et des causes différentes à ces deux dates. L’arrivée des « militants précarisés » après 1993, et surtout après l’occupation de la rue du Dragon en 1994 n’est d’ailleurs pas étrangère à cette deuxième vague de départs de manière générale, et de manière particulière à la scission qui voit l’autonomisation de l’association Droits Devant !!. En effet, les caractéristiques sociologiques différentes de ces nouveaux adhérents ont induit un certain nombre de modifications dans le fonctionnement de l’association, et notamment le remplacement d’un schéma adhérents/militants – les seconds formant les premiers amenés à les rejoindre – par un schéma adhérents/ militants/cadres. Et ceux des militants qui n’ont pu ou voulu accéder au statut de cadres ont quitté l’association pour rejoindre des organisations où leurs compétences n’avaient pas à être déléguées.
Mais, pour pouvoir saisir les différentes générations militantes, il faut se donner les moyens méthodologiques d’une telle ambition : le travail sur les membres d’une organisation à un moment donné doit être complété par un travail sur les défections des périodes précédentes. Et l’on voit du même coup que ce concept, s’il permet de comprendre de manière globale, synchronique et diachronique, les débats, conflits, scissions et tactiques d’une organisation et leurs évolutions, permet aussi d’éclairer au niveau individuel et de manière diachronique les carrières militantes s’agissant des durées d’engagement et du passage ou non d’une organisation à une autre.
La notion de carrière nous semble la plus apte à cette prise en compte de la dimension temporelle de l’engagement. En considérant la manière dont les individus s’approprient et traduisent les caractéristiques du contexte, elle permet parfaitement de mettre en rapport « l’événement générateur » de l’adhésion et de la défection et les caractéristiques socio-politiques des individus. Ainsi, les militants fondateurs sont essentiellement attirés par l’alternative qu’offre DAL à un engagement politique généraliste dont ils rejettent la professionnalisation en raison, d’une part, de leurs origines populaires et, d’autre part, des dispositions acquises au cours de leur carrière militante précédente, que ce soit par le passage dans le monde du catholicisme social pour les uns ou par une conversion au politique par l’extrémisme pour les autres. Ce rejet de la professionnalisation est attisé par le contexte des années 1980 qui connaît une crise du champ partisan. Les militants multipositionnés possèdent, eux, un fort capital culturel et sont extrêmement politisés, du fait d’une socialisation primaire ou secondaire à l’extrême gauche. Celle-ci les rend sensibles à une cause perçue comme radicale à la fois en raison de son thème et de ses modes d’action au début des années 1990, et particulièrement à l’aspect de non-délégation que présentent ces derniers. Ce rejet de la délégation peut être favorisé par un sentiment de sous-évaluation ou de non-reconnaissance du capital culturel qu’ils détiennent. Ils quitteront pour la plupart l’association, l’utilisation de ressources comme les personnalités ou l’expertise constituant pour eux alors une forme de réhabilitation de la délégation et retirant à l’organisation son aspect radical, et ce, d’autant plus – pour ceux particulièrement sensibles à l’utilisation de l’expertise et qui quittent pour beaucoup l’association en 1995-1996 – que d’autres organisations se forment à partir de 1994 qui vont leur permettre d’investir leurs compétences sans les déléguer. La prise en compte des parcours de ceux qui restent, que nous n’avons pu qu’évoquer ici, permet ainsi de manière inductive de repérer les différentes logiques de cohérence des carrières. Enfin, les « militants précarisés », ayant de ce fait un fort sentiment d’illégitimité politique, recherchent principalement dans le militantisme à DAL un rôle social valorisant et un sens à une existence morcelée que leur offre la médiatisation de l’association à partir de 1993. Ils sont de plus particulièrement sensibles à l’aspect d’auto-justice populaire que comporte l’occupation de logements vides.
De manière structurelle, le succès de DAL s’inscrit ainsi dans le processus de différenciation d’un champ militant par rapport au champ partisan
[78], processus dont nous avons pu relever trois causes, chacune ayant des déterminants socio-économiques
[79] : le rejet de la professionnalisation politique (en tant que manière de vivre « par » et non « pour » la politique), celui de la délégation (comme remise de soi à des représentants non contrôlés) et la recherche d’un rôle social valorisant. La professionnalisation politique est en effet remise en cause en raison de la crise du champ partisan liée principalement, d’une part, à la visibilisation de cette professionnalisation du fait de l’alternance au pouvoir, d’autre part, à l’« impuissance économique »