De l’équilibre au chaos et retour : bilan méthodologique des recherches sur la règle de majorité
Pierre Salmon
Alain Wolfelsperger
D’après le modèle canonique qui est au cœur de la théorie « économique » (ou « des choix rationnels », comme préfèrent dire les politologues) appliquée à la politique (démocratique), il est, en général, impossible de parvenir à une décision déterminée en recourant à la règle de majorité dès que le sujet en cause comporte au moins deux aspects distincts. Ce problème, dit du déséquilibre ou de l’instabilité de l’équilibre ou, encore du « chaos », d’abord minimisé, a ensuite paru gravement menaçant quant aux chances de développement de l’ensemble de la théorie. Mais à l’inquiétude qu’il suscitait jusqu’aux années 1980 a succédé récemment une sérénité retrouvée grâce à la construction de modèles admettant un équilibre sans pourtant que le problème, dans sa formulation initiale, ait été vraiment résolu. Cet article vise à présenter les grandes lignes de cet aller et retour théorique ainsi qu’une interprétation méthodologique à la lumière de certains développements récents de la philosophie des sciences, notamment celui qui assigne à la recherche l’objectif d’identifier les principaux mécanismes à l’œuvre dans les systèmes sociaux réels plutôt que de découvrir des lois empiriques universelles.
According to the canonical model at the heart of the « economic » theory of (democratic) politics (or of « rational choice theory », the term preferred by political scientists), it is generally impossible to reach a determinate decision by using the majority rule in matters having two or more aspects. This problem, referred to as that of disequilibrium, or equilibrium instability, or even « chaos », was at first minimized, and later deemed ominous to the point of seriously undermining the prospects of the theory itself. The concern thus caused until the 1980s has recently given way to a recovery of serenity, thanks to the construction of solution-yielding models which admit an equilibrium, although the problem as initially formulated has not been really solved. This article presents the main lines of this theoretical two-way itinerary and a methodological interpretation of it, in the light of recent developments in the philosophy of science – in particular the legitimacy now assigned to research seeking to identify the main mechanisms at work in social systems rather than to discover universal empirical laws.
• Un concept d’équilibre politique de grande portée potentielle mais affecté d’un défaut constitutif
• Une théorie pure de la règle de majorité ou une théorie appliquée des institutions démocratiques ?
• À la recherche de l’équilibre dans les situations multidimensionnelles
— Le problème de l’équilibre à la lumière de l’expérimentation
— L’équilibre induit par les structures
— L’équilibre dans le cadre de la théorie probabiliste du vote
• Forces et faiblesses des diverses solutions théoriques du problème du déséquilibre
— La spécification d’un processus conduisant à l’équilibre
— Le caractère identifiable empiriquement de l’équilibre
— L’équilibre en statique comparative
• Un réexamen méthodologique du programme de recherche sur l’équilibre selon la règle de majorité
— La nature de l’hypothèse d’unidimensionalité
— La fonction argumentative des théories
— La référence théorique à des mécanismes sous-jacents
• BIBLIOGRAPHIE