2001
Revue française de science politique
Articles
Le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 Retour sur un « miracle social »
Sophie Maurer
Sophie Maurer est doctorante en science politique à l’Institut d’études politiques de Paris, rattachée au CEVIPOF (Centre d’étude de la vie politique française) et ATER à l’Université Paris I. Elle a publié récemment Les chômeurs en action (décembre 1997-mars1998). Mobilisation collective et ressources compensatoires, Paris, L’Harmattan, 2001 ; « Familles soninké en France : des transmissions silencieuses », Informations sociales, 89, 2001 ; « École, famille et politique : socialisations politiques et apprentissages de la citoyenneté. Bilan des recherches en science politique », Dossier d’étude CNAF, 15, décembre 2000. Elle travaille actuellement sur les conflits de socialisation politique école/famille chez les enfants d’origine ouest-africaine vivant en France (CEVIPOF, 10 rue de la Chaise, 75007 Paris, <sophie.maurer@wanadoo.fr>).
Emmanuel Pierru
Emmanuel Pierru est doctorant à l’Université de Picardie, rattaché au Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie et ATER à l’Université Paris I. Il a publié récemment « Quelques remarques sur les relations problématiques entre les mobilisations de chômeurs et les médias », Cahiers de Ressy, 3-4, 2000. Il travaille actuellement sur les modes d’appropriation et de réception des produits d’information (à paraître), ainsi que sur les pratiques de lecture (contrat de recherche Ministère de la Culture/CURAPP). Il réalise actuellement une thèse sur « Les rapports différenciés des chômeurs à la politique » (CURAPP, Pôle universitaire Cathédrale, Faculté de droit, 10 placette Lafleur, 80027 Amiens cedex 1, <emmanuelpierru@yahoo.fr>).
Cet article revient sur les conditions sociales et politiques du mouvement des chômeurs de 1997-1998. Il tente de démontrer que le passage à l’action collective des sans-emploi a reposé cet hiver-là sur l’apparition d’entrepreneurs de protestation externes intéressés à la mise en forme de la cause et dont le travail de mobilisation, favorisé par des circonstances exceptionnelles de publicisation, a fourni à une partie des sans-emploi des cadres cognitifs dans lesquels ils ont pu mettre en œuvre un certain nombre de ressources aptes à compenser les effets démobilisateurs de l’expérience de la privation d’emploi. La mobilisation étudiée montre en creux l’extrême fragilité des actions collectives de sans-emploi, qui restent très dépendantes à la fois de l’intensité de l’investissement des soutiens et des inégalités de distribution des ressources culturelles pouvant fonder l’engagement individuel.
This article reviews the political and social conditions of the unemployed movement of 1997-1998. The decision that winter by the unemployed to move to collective action was based on the presence of outside protest entrepreneurs who were interested in framing that cause. The mobilization they organized, helped by the exceptional media coverage of the movement, provided part of the unemployed with cognitive frameworks which enabled them to implement resources that could offset the demobilizing effects of being jobless. The mobilization illustrated the extreme fragility of collective actions by the unemployed. Their actions remain highly dependent on both the intensity of the support investment and the uneven distribution of cultural resources that can provide a basis for individual commitment.
« La classe se définit par des hommes vivant leur propre histoire. Telle est, en définitive, sa seule définition ».
E.P. Thompson. Préface à la Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil/Gallimard, 1988, p. 15.
De novembre 1997 à avril 1998, sur l’ensemble du territoire, à un rythme jusque-là inédit, des chômeurs se lancent dans des occupations de bâtiments administratifs (ANPE, ASSEDIC, bâtiments EDF…), de lieux de mémoire et/ou à haute valeur symbolique (Normale Sup’, IEP) et organisent de nombreuses manifestations locales ou nationales. Autour des revendications d’une prime de Noël de 3 000 francs, d’une revalorisation générale de tous les minima sociaux, plusieurs milliers de chômeurs, propulsés au devant de la scène médiatique, semblent défier les autorités publiques et plonger la majorité plurielle issue des élections anticipées de 1997 dans l’embarras d’une micro-crise politique. Preuve ultime d’une visibilité et d’une notoriété nouvellement acquises : des sondages d’opinion sont réalisés
[1]. Le mouvement est populaire : plus de 65 % des Français déclarent éprouver de la sympathie pour lui… Déjouant tous les pronostics, prenant à revers toutes les anticipations, les chômeurs et leurs organisations font (et sont) l’« événement » de cet hiver-là. Et face à ce qui ne laisse pas d’apparaître comme un authentique « miracle social », « un événement
extra-ordinaire »
[2], les observateurs semblent pris de court. Ils soulignent alors « l’effet de révélation » induit « par l’irruption sur la scène médiatique de ces hommes et de ces femmes »
[3] et vont jusqu’à prophétiser « un tremblement de terre politique », « une explosion sociale » dont les chômeurs seraient « le fer de lance »
[4]. Bref, ce mouvement s’imposait alors comme « une nouveauté marquante » pour une population qui fut « pendant vingt ans quasi totalement atomisée, inorganisée et non représentée … en dehors de quelques actions locales et ponctuelles »
[5].
Quelque vingt-quatre mois plus tard, ce mouvement n’en apparaît que plus miraculeux – et donc mystérieux – au regard du silence apparent qui l’a suivi ; un silence d’autant plus étonnant que l’on prophétisait alors que « rien ne serait plus comme avant » et qu’il faudrait désormais compter dans le débat public avec tous ceux qui jusque-là étaient réduits au silence. Depuis, de nombreuses mobilisations – comme la « Marche européenne » de 1999 – ont eu lieu mais sans jamais atteindre la visibilité exceptionnelle du mouvement de l’hiver 1997-1998. Que s’est-il donc réellement passé de si particulier cet hiver-là, de si extra-ordinaire, qui n’a pu se reproduire ensuite ?
Et, pour commencer, comment qualifier
un mouvement qui, par delà l’illusion de la constante et de l’unité de l’article, se laisse difficilement circonscrire ? Ce qui se donne bien plutôt à voir, ce sont des dizaines de mobilisations, de dimensions très variables selon les lieux, se succédant à des rythmes non moins variables, impulsées soit par les grandes organisations de chômeurs à l’échelle nationale lors d’actions « unitaires » soit par « des idées-actions … donnant parfois naissance à des coordinations régionales ou affinitaires, éphémères ou durables »
[6]. Ces mobilisations dispersées semblent avoir convergé pour incarner
le mouvement des chômeurs, imposant du même coup la représentation d’une et une seule action collective de grande envergure, structurée autour de revendications préalablement définies.
Cependant, contre l’illusion rétrospective toujours prompte à injecter un surcroît de raison dans l’histoire en majorant la double dimension d’intentionnalité et d’orchestration des mobilisations ainsi que la linéarité des processus chronologiques à leur principe (depuis les causes supposées jusqu’aux effets politiques), constituer ce mouvement en objet de recherche, c’est peut-être avant toute autre considération, prendre acte de son caractère dispersé
[7] et, comme le fait remarquer B. Lacroix à propos de Mai 68, « prendre au sérieux les circonstances au sens propre,
extra-ordinaires, créées par la co-occurrence de mobilisations hétérogènes parce que celles-ci ont des
effets politiques manifestement extra-ordinaires, entre autres, comme toutes les situations du même ordre,
des effets de politisation extraordinaires »
[8].
Pour démêler l’écheveau des causalités imbriquées, virtuellement autonomes, et souvent circulaires à l’origine d’une telle mobilisation, nous privilégierons, dans un premier temps, une grille de lecture centrée sur le procès de construction indissociablement sociale
et politique d’une « cause » aussi improbable que celle des chômeurs. Nous inscrivant en cela dans le sillage d’un certain nombre de travaux dont la préoccupation centrale est de mettre au jour les ressorts du passage à l’action collective de populations dites « à ressources faibles »
[9], il nous apparaît nécessaire, pour tenter d’élucider le « miracle », de partir de certains acquis du courant dit de la mobilisation des ressources ainsi que des analyses de M. Dobry relatives aux processus de construction sociale des crises politiques
[10]. En particulier il nous faut prendre la pleine mesure du rôle joué par les entrepreneurs de protestation, c’est-à-dire l’ensemble des organisations qui sont, à un moment ou à un autre, intéressées à la mise en forme symbolique, à la diffusion et à la promotion de la « cause » des chômeurs, ainsi qu’aux systèmes d’alliances, produits complexes de calculs stratégiques, qui peuvent se nouer entre elles de façon provisoire ou, au contraire, durable. Ces configurations concurrentielles et donc conflictuelles entre porte-parole constituent bien une des conditions préalables de l’apparition du mouvement de l’hiver 1997-1998. Pré-requis nécessaire mais non suffisant : si la socio-genèse de la cause des chômeurs permet ainsi de rendre compte de l’émergence de la mobilisation des chômeurs de l’hiver 1997-1998, elle ne nous renseigne toutefois en rien sur sa dynamique
[11] et sa trajectoire propres qui renvoient, quant à elles, à un contexte d’action particulier. Si ce mouvement peut être qualifié de remarquable, c’est d’abord parce qu’il a pu se politiser en déverrouillant l’accès aux arènes institutionnelles et susciter des prises de position en chaîne dans les différents champs de la représentation (politique, syndicale, etc.). Ce point est d’autant plus crucial que, dans le cas des sans-emploi, la neutralisation des revendications politiques est assurée par un dense maillage institutionnel qui encadre la position de chômeur et dont un travail intensifié ces dernières années de production de catégories administratives et statistiques fonctionne comme rappel à l’ordre permanent
[12] induisant de puissants effets de désamorçage sur les dynamiques mobilisatrices. Si le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 est original, c’est donc surtout parce qu’il offre l’opportunité d’analyser les processus de désobjectivation et de désectorisation qui, dans ce cas précis, sont produits par la mobilisation d’un « groupe » pour lequel le seuil d’insensibilité structurelle à leurs revendications a longtemps été (et est toujours) très élevé.
Pour autant, une fois mis au jour les ressorts organisationnels de la mobilisation ainsi que sa dynamique conflictuelle, le travail d’analyse n’a, selon nous, parcouru que la moitié du chemin. En effet, il ne suffit pas de reconstruire
ex post le travail proprement politique de mise en forme de la cause par un ensemble d’acteurs organisés. Encore faut-il déterminer le degré d’efficacité de ce travail, c’est-à-dire sa capacité à rencontrer des attentes préexistantes chez ceux dont il s’agit de défendre la cause. Autrement dit, comme le fait remarquer M. Offerlé, la relation qui unit le groupe à la cause est bien une relation de réciprocité
[13] : il faut aller du groupe à la cause et, dans le même mouvement, de la cause au groupe
[14]. Or l’analyse des réceptions différenciées de l’offre « idéologique » (discours mobilisateurs) des entrepreneurs de mobilisation constitue souvent une sorte de point aveugle en sociologie des mobilisations. Si de nombreux travaux ont montré que les mouvements sociaux étaient aussi des constructions sociales dans lesquelles la dimension symbolique/cognitive – via la création d’une identité collective – revêt une importance cruciale, ils postulent généralement de façon implicite la réussite du travail symbolique de mobilisation et omettent du même coup de mesurer les écarts souvent considérables entre le discours tel qu’il est émis et le discours tel qu’il est effectivement perçu par ceux auxquels il s’adresse
[15]. Comme le fait remarquer fort justement S. Tarrow, un des principaux défis lancés à la «
framing contention » est de s’interroger sur les lectures « ordinaires » (si elles existent) faites par les « gens ordinaires » des cadres mobilisateurs qui leur sont proposés
[16]. C’est dire que, faute de questionner les modes d’appropriation « indigènes » des « cadres d’interprétation », l’approche cognitive (indispensable) des mouvements sociaux risque toujours de s’abîmer dans une forme de cognitivisme, aveugle au fait « que c’est la construction sociale des personnes (qui) est le préalable pratique à toute construction sociale de la réalité »
[17]. Dès lors, plus que jamais s’impose une analyse en profondeur des ressorts individuels de l’engagement dans une action collective, des processus multiformes de construction sociale des mécontentements individuels.
Il s’agit aussi de voir en quoi ceux qui sont investis dans la cause des chômeurs sont capables par leurs discours d’imposer la représentation – au double sens – de ce qu’ils disent, à savoir l’existence du groupe de référence comme groupe mobilisé. Discours dont la capacité à faire advenir ce qu’il dit impose de faire triompher un nouveau principe de vision et de division du monde social
[18] en tant que schème de perception et d’appréhension de la réalité. Discours dont le pouvoir performatif suppose d’accrocher
a minima sur la « réalité » qu’il énonce : mobiliser dans les faits des chômeurs. Le mouvement de l’hiver 1997-1998 constitue, à ce titre, un terrain privilégié d’observation qui permet d’apprécier, au cœur même du processus de mobilisation, l’efficace du travail politique de construction du groupe et sa capacité, variable selon les moments et les lieux, à entraîner dans son sillage et à faire tenir ensemble des chômeurs par delà tout ce qui les différencie tant dans leurs propriétés sociales que dans leurs intérêts multiples et partiellement irréductibles à s’investir dans une cause. Or le mouvement de l’hiver 1997-1998 montre, par delà sa « réussite », la fragilité même des mobilisations de sans-emploi. Fragilité du travail politique de construction de la cause qui parvient, par un coup de force symbolique, à produire, entretenir et diffuser, la croyance en l’existence objective d’un groupe pourtant hautement instable, mais aussi fragilité interne de la cause dont la publicisation et la politisation restent extrêmement dépendantes des luttes symboliques internes et surtout externes.
C’est donc en s’appuyant sur les acquis de la « sociologie du chômage » et de celle des mouvements sociaux qu’il est possible d’esquisser une sociologie
politique du mouvement de l’hiver 1997-1998. Une sociologie politique qui se veut une lecture réaliste du mouvement de l’hiver 1997-1998 « intégrant, dans le même mouvement – si l’on peut dire –, le procès de construction du groupe et de la cause, l’inégalité des ressources, et le “rendement de l’action politique périphérique” »
[19]. Une analyse qui, d’une part, intègre les réels obstacles cognitifs du passage à l’action collective et qui, d’autre part, est attentive au poids du contexte dans la structuration et la construction des dynamiques d’action collective
[20]. Une lecture qui tente aussi de naviguer entre les deux écueils du misérabilisme et du populisme qui menacent toute réflexion sur les figures du « Peuple »
[21]. Le mouvement de l’hiver 1997-1998 constitue à ce titre un moment privilégié d’observation du jeu de bascule dans lequel est souvent prise toute réflexion sur les formes d’action collective d’individus et/ou de groupes réputés non mobilisables. Alors que le chômeur est classiquement décrit comme doté d’une identité individuelle si négative qu’il lui est impossible de réellement se l’approprier, rendant du même coup impossible l’émergence d’une identité collective des chômeurs
[22], la mobilisation de 1997-1998, apportant une sorte de démenti empirique au constat de l’apathie des sans-emploi, opère un inattendu retournement des anticipations à l’endroit des capacités d’organisation collective des chômeurs ; retournement qui prend la forme d’une soudaine célébration de leurs capacités de subversion de l’ordre social et politique. Ainsi, alors qu’en 1994 on se posait encore la question de savoir si l’on « pouvait encore être citoyen et chômeur »
[23], avec le mouvement de l’hiver 1997-1998, « les sans-emploi, au-delà de la diversité de leur situation face au chômage, montrent qu’ils forment désormais un groupe social capable de fragiliser un gouvernement quel qu’il soit et de mettre à mal le consensus politique qui domine la scène française »
[24], inaugurant par là-même de « nouvelles formes d’engagement (qui) ont renouvelé l’action politique (et) transformé le regard que la société porte sur elle-même »
[25] et qui ouvrent « des voies de passage “par le bas” entre la “périphérie” de la société civile et le “centre” de la politique »
[26].
Pour sortir de ce jeu de bascule, nous nous appuierons sur un des rares ouvrages qui se proposent d’esquisser une modélisation générale de l’émergence des mobilisations de chômeurs. P. Bagguley
[27] invite ainsi à prendre en considération trois éléments à son sens décisifs pour élucider l’apparition d’actions collectives de sans-emploi. En premier lieu, le volume et la structure des ressources organisationnelles offertes aux privés d’emploi pour exprimer leurs griefs. En second lieu, le type de relations – c’est-à-dire les configurations institutionnelles historiquement variables – qui unissent les chômeurs à l’État. Et enfin, en troisième lieu, les ressources culturelles spécifiques dont disposent ceux qui, à un moment donné du temps, sont recensés comme privés d’emploi. Ce dernier aspect, que nous examinerons plus spécifiquement dans un second temps, renvoie plus généralement aux ressorts des investissements militants qui se cristallisent à la faveur d’une conjoncture particulière dans une action collective. Les deux premiers aspects seront abordés simultanément. L’intérêt majeur de la perspective adoptée par P. Bagguley et qui nous semble particulièrement pertinente pour appréhender le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 réside à notre sens dans son caractère résolument relationnel. Ainsi qu’il l’écrit, « c’est seulement lorsqu’il existe une correspondance spatiale et temporelle de relations particulières entre les chômeurs et l’État, des formes particulières d’organisations et d’alliances (entre ces organisations) et un type particulier de ressources culturelles que des mouvements politiques de chômeurs apparaissent »
[28]. Une telle programmatique invite ainsi à dépasser, d’une part, une conception plus ou moins misérabiliste du chômeur généralement prisonnière d’une conception substantialiste de la domination
[29] et, d’autre part, une posture à tonalité spontanéiste et souvent populiste, toujours tentée de convertir « la privation en choix électif ou en accomplissement ultime »
[30]. Bref, « il ne suffit pas de partir des mobilisations ; il faut aussi les construire, du point de vue de leur genèse et dans la perspective de leur dynamique, c’est-à-dire dans leurs aspects relationnels préalables aux multiples face-à-face qui s’objectivent en situation »
[31].
Les linéaments d’une cause improbable : who speaks for the unemployed ?
En posant cette question, presque triviale dans sa formulation, S. Verba et K. L. Schlozman
[32] soulevaient, dans le contexte économique des États-Unis de la fin des années 1970 marqué par le retour d’un chômage massif, le problème de la représentation politique des chômeurs et, au final, dressaient le constat désabusé de l’absence quasi totale d’organisations susceptibles de s’intéresser à une « clientèle » telle que celle des sans-emploi. C’est désormais une évidence en sociologie des mouvements sociaux, en regard de la capitalisation des acquis de l’école de la mobilisation des ressources, que de rappeler le préalable organisationnel à toute mobilisation, ce qui prémunit, on l’a dit, contre toute illusion spontanéiste. Plus tard, P. Bourdieu fera remarquer qu’à l’alternative hirschmanienne entre la défection et la prise de parole qui s’offre à l’action
individuelle, il fallait ajouter la logique
collective de la délégation comme technologie sociale visant à faire exister les groupes sociaux en tant que groupes réalisés. L’organisation, médium nécessaire à la représentation, permet d’échapper à la « protestation impuissante ou (à) la désertion insignifiante de l’individu isolé, formes diverses de l’action sérielle, celle du vote ou du marché, qui ne devient efficace que par l’effet des mécanismes aveugles et parfois pervers de l’agrégation statistique » en autorisant « une protestation unitaire et collective, cohérente et puissante »
[33].
Beaucoup des travaux jusqu’à présent consacrés aux mobilisations de chômeurs ont ainsi souligné le rôle crucial joué, à travers le temps et l’espace, par un ensemble d’organisations dans la construction de la cause des sans-emploi. Dans un article déjà ancien, S. Valocchi
[34] rediscute la thèse de F. F. Piven et R. A. Cloward qui fait de la « misère de condition » des classes populaires frappées par le chômage de masse l’
ultima ratio de l’émergence des mouvements de chômeurs et de la structuration organisationnelle un puissant anesthésique des mobilisations de « pauvres ». Il montre ainsi que, durant les années 1930, alors qu’il n’existait pas ou peu de dispositifs institutionnels pour amortir les conséquences sociales de la récession économique, les mouvements de chômeurs s’appuyaient sur l’intense activité d’organisations syndicales et politiques (parti communiste, parti socialiste, Musteite’s Committees) relayées – spécificité de l’environnement politique de l’époque – par les élites politiques locales. Le déclin des mouvements de chômeurs coïncida non seulement avec le lancement du
New Deal mais aussi, et surtout, avec les défections progressives de ces organisations qui affaiblirent les forces et non pas, comme le pensent Piven et Cloward (rejoignant en cela R. Michels et sa « loi d’airain »), avec une structuration et une bureaucratisation croissantes du mouvement.
La structuration et l’activation d’un « système d’action protestataire » élargi
De même, s’il a été souligné ailleurs que le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 n’est « ni (un) miracle ni (une) révolte » mais bien le produit d’« une lente maturation »
[35] organisationnelle, on ne peut toutefois se limiter – sauf à faire l’impasse sur une véritable perspective dynamique et relationnelle – à un simple inventaire des organisations qui le composent. Il s’agit bien plutôt de tenter de comprendre les rapports concurrentiels qui les unissent et de restituer les intérêts hétérogènes et partiellement contradictoires qui les animent. Autrement dit, ce ne sont pas tant les organisations considérées en elles-mêmes et pour elles-mêmes qui expliquent – pour partie – l’émergence du mouvement des chômeurs que la construction partiellement fortuite d’une configuration relativement inédite (au moins pour ces vingt dernières années) d’alliances entre ces organisations, configuration que nous qualifierons de système d’action protestataire en tant qu’il peut être défini comme l’espace de représentation politique des chômeurs
[36].
Cet espace a connu au milieu des années 1990 un profond bouleversement. Jusqu’en 1994, en effet, il est composé d’organisations hétérogènes
[37], souvent dispersées sur l’ensemble du territoire. Trois grandes organisations dominent toutefois : l’Association pour l’emploi, l’information et la solidarité (APEIS)
[38], longtemps proche du parti communiste, créée en 1987 par R. Dethyre ; le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), fondé en 1986 à la suite de M. Pagat, leader du Syndicat des chômeurs
[39], et qui est une structure de type fédératif regroupant plusieurs associations sur le territoire
[40] ; et enfin, les Comités de chômeurs CGT créés en 1978, dont le bastion, depuis 1996, est dirigé par C. Hoareau, à La Ciotat, ville durement touchée par les restructurations des chantiers navals et plusieurs vagues importantes de licenciements
[41].
Par delà tout ce qui les sépare – nous y reviendrons –, ces associations présentent trois grandes caractéristiques communes :
– L’essentiel de leurs forces militantes est constitué de chômeurs.
– Elles présentent une profonde homogénéité dans leurs projets « politiques » accordés aux attentes de leur « base » souvent caractérisée par une situation d’urgence économique et de précarité extrême. Pour l’essentiel, ces projets s’articulent autour de revendications relatives à une amélioration du statut de chômeur, notamment en ce qui concerne l’indemnisation ainsi que l’obtention de nouveaux droits sociaux (gratuité des transports, etc.). Une part importante de leurs actions est donc essentiellement tournée vers l’aide d’urgence et le soutien aux sans-emploi en difficulté et vers ce que C. Hoareau appelle « l’acquisition locale de droits »
[42]. Toutefois, confrontées au risque de « guichetisation » (se transformer peu à peu en « bureau d’aide sociale »), elles tentent, en conciliant action d’urgence et action protestataire, d’opérer une conversion et une socialisation politiques progressives de leurs membres
[43]. Comme le résume très bien R. Crémieux du MNCP, « une action collective, ça ne veut pas forcément dire une action collective revendicative pour réclamer du travail. C’est une action collective pour répondre aux nécessités du quotidien et éventuellement, en même temps, déboucher sur une recherche d’emploi par exemple … Disons que c’est sur ce terreau là que peuvent se créer des mouvements tels que les nôtres, qui vont effectivement plus loin que le simple petit groupe local qui n’a pas de pensée nationale ni de revendications structurées face aux pouvoirs publics »
[44].
– Leur enracinement est essentiellement local (structuration par quartiers pour les comités CGT, fédération d’initiatives locales pour le MNCP) et cherche « à fédérer des énergies qui sont là, qui sont déjà constituées, qui sont déjà sur le terrain, mais qui, souvent, n’ont pas de lien au-delà du local »
[45].
Toutes proportions gardées, l’espace des organisations de chômeurs de la France du milieu des années 1980 au milieu des années 1990 n’est pas sans évoquer celui de l’Angleterre des années 1920 que dépeint W. Hannington soulignant que « les premières formes d’organisation de chômeurs de la fin des années 1920 sont essentiellement à caractère local et sans véritable perspective politique ni programme. Ils défilaient dans les rues avec des bannières et des banderoles improvisées et demandaient la charité avec des troncs. Il y avait un vague projet de se mobiliser non pas seulement pour venir en aide à la détresse mais aussi de s’en prendre à l’incapacité du gouvernement à endiguer la montée du chômage »
[46].
Jusqu’en 1994, aucune action commune d’envergure, à l’échelle nationale, n’est tentée. Chaque organisation polarise son action sur un terrain exclusivement « local » et reste cantonnée à des répertoires d’action « économes » en énergie militante. Les cibles de ces actions sont de manière générale les institutions en charge du traitement et de l’indemnisation du chômage (ANPE, ASSEDIC, Missions locales), lesquelles sont historiquement, par delà la diversité spatiale et temporelle des formes étatiques de gestion du chômage, les cibles traditionnelles des mobilisations de sans-emploi. Comme le rappelle P. Bagguley, les mouvements de chômeurs tentent traditionnellement d’influencer les structures étatiques
avec lesquelles ils sont en contact et non directement les instances décisionnelles centrales. L’auteur, suivant en cela les analyses de F. F. Piven et R. A. Cloward, soutient la thèse – forte et profondément contre-intuitive – que plus la gestion du chômage est centralisée et bureaucratique plus la probabilité de voir émerger des actions collectives de sans-emploi est faible
[47]. C’est en ce sens qu’il voit dans les relations chômeurs/État une des clefs explicatives de l’émergence ou non de protestations collectives de chômeurs.
De manière générale, le cas français des années 1980 au milieu des années 1990 semble vérifier cette hypothèse
[48] et le mouvement des chômeurs de 1997-1998 est à ce titre exemplaire. Comme le soulignent C. Daniel et C. Tuchszirer, le début des années 1990 marque une période de transformations profondes du système de gestion de l’assurance chômage, notamment dans le sens d’un déclin du paritarisme local et par voie de conséquence dans celui d’une centralisation croissante du pouvoir décisionnel au niveau de l’UNEDIC
[49]. Or le point de départ du mouvement trouve son origine dans la réforme, mise en application à partir du 1
er octobre 1997, des fonds sociaux de l’UNEDIC, destinés principalement aux chômeurs en grande difficulté matérielle. Cette réforme a pour effet majeur d’affaiblir sensiblement le pouvoir d’intervention des commissions paritaires locales dans l’attribution des fonds sociaux. Or les comités CGT chômeurs des Bouches-du-Rhône ont justement fait de ces fonds leur principal cheval de bataille : depuis le début des années 1990, en effet, au moment des fêtes de fin d’année, les comités CGT intensifient leur travail de mobilisation et organisent des actions pour réclamer le « raclement » de ce qu’il peut rester de ces fonds sociaux (généralement autour de 2 %) en vue de l’octroi de la désormais fameuse « prime de Noël » de 3 000 francs versée à chaque chômeur des Bouches-du-Rhône. Aussi, la réforme des fonds sociaux de l’UNEDIC tend, d’une part, à supprimer une prime qualifiée « de droits conquis »
[50] par C. Hoareau, d’autre part, avec les transformations du régime d’assurance chômage, à déposséder les organisations de sans-emploi de leur capacité d’action traditionnelle par la délocalisation du pouvoir décisionnel vers le « centre », au détriment des cibles privilégiées des mobilisations de chômeurs que sont les institutions locales en charge de la « gestion » du chômage (ASSEDIC), dont il était toujours possible d’obtenir des concessions concrètes. La mobilisation importante dans les Bouches-du-Rhône peut donc aussi être lue comme une tentative pour contrecarrer ce processus de délocalisation de la gestion des fonds d’urgence. Car, avec les modifications dans le système de gestion du risque chômage, beaucoup d’organisations de chômeurs perdent ou risquent de perdre non seulement de nombreux « avantages » conquis de « haute lutte », mais aussi, et surtout, leur raison d’être.
Plus généralement, l’exemple des organisations de chômeurs invite peut-être à repenser ce véritable « serpent de mer » de la science politique qu’est le concept de rapport à la politique (ou de participation politique). En effet, on peut se demander, avec V. Dubois, s’il n’est pas légitime de voir dans le rapport aux administrations ou aux institutions (para) publiques une des dimensions du rapport ordinaire à la politique et à l’État dès lors que l’on connaît « la place croissante de la bureaucratie dans les processus d’identification et le poids de ces processus dans l’intériorisation de la contrainte »
[51]. En effet, peut-on dénier toute dimension véritablement politique aux organisations de chômeurs, oscillant de façon structurelle entre
self-help et revendication politique, sans ratifier une représentation de la participation politique quelque peu légitimiste selon laquelle l’intégration des chômeurs au sein de ces structures ne ferait « qu’arracher les chômeurs à leur isolement pour les confronter à des formes spécifiques d’hétéronomie »
[52] ? De fait, il y a peut-être lieu de s’interroger sur ces mobilisations en tant que formes
particulières d’action politique qui se déroulent « ailleurs »
[53], c’est-à-dire en des lieux « exotiques » (ANPE, ASSEDIC, etc.).
Moins contestable, en revanche, est le fait de souligner le double caractère à la fois atomisé des organisations et disséminé
[54] des actions collectives entreprises comme facteur explicatif majeur de l’absence de visibilité sociale des mobilisations jusqu’au milieu des année 1990. Alors qu’en 1994, on soulignait l’absence « d’association ayant une audience nationale qui puisse servir de relais pour défendre les droits des chômeurs et faire passer des messages de mobilisation auprès d’eux »
[55], un point de basculement dans la constitution de mouvements de chômeurs susceptibles de peser dans l’arène des mouvements sociaux est franchi avec l’apparition d’entrepreneurs de mobilisation qui se donnent comme objectif, sinon d’unifier, au moins de coordonner les forces déjà existantes. Au milieu des années 1990, l’émergence d’Agir ensemble contre le chômage (AC !) fut ainsi au principe de la structuration d’un véritable système d’action protestataire marquant une phase de nationalisation de la cause des chômeurs et d’intensification du travail de mobilisation.
L’apparition de « nouveaux montreurs d’exclusion » : AC !
L’apparition d’AC ! comme nouveau pôle structurant dans l’espace des organisations de chômeurs ne peut être pensée hors des transformations profondes qui ont affecté ces dernières années le champ syndical. Il n’est pas possible ici d’entrer dans une analyse détaillée et précise de ces recompositions. Néanmoins, AC ! trouve son origine dans l’émergence d’un syndicalisme dit « autonome », apparu en 1988 à la suite de conflits internes à la CFDT, notamment dans les secteurs des Postes et Télécommunications, mettant aux prises la direction – J. Kaspar – et l’aile gauche de la grande confédération syndicale. Les exclusions de certains militants CFDT ont alors donné lieu à la création des syndicats Solidaires unitaires démocratiques (SUD), notamment aux PTT (SUD-PTT)
[56]. Ceux qui restèrent à l’intérieur de la confédération choisirent, quant à eux, de s’impliquer dans une contestation de la ligne confédérale autour du pôle « CFDT en lutte ». La constitution d’un « pool » d’
outsiders dans le champ syndical se matérialisera dès le début des années 1990 par la jonction en 1992 de cette mouvance autonome au Groupe des Dix qui, depuis 1981, rassemble plusieurs fédérations et syndicats autonomes. Ces mouvements syndicaux se donnent comme objectif explicite « par un syndicalisme proche du terrain … de trouver des points de convergence forts avec les mouvements sociaux qui sont apparus ces dernières années sur le terrain du chômage, de l’exclusion, du racisme, du droit des femmes » partant du constat que « la fracture était très profonde entre le syndicalisme et les couches sociales : les chômeurs et les exclus »
[57]. De ce projet amorcé en 1986 au travers de la revue
Collectif animée principalement par des syndicalistes CFDT (principalement d’extrême gauche), naît en octobre1993 l’Appel, acte fondateur d’AC !, pour « en finir avec la résignation et l’exclusion »
[58] associant des syndicalistes (dont les deux futures figures de proue d’Agir contre le chômage que sont C. Aguiton et C. Villiers), des universitaires (M. Husson, G. Aznar, A. Lipietz et P. Bourdieu), et surtout les associations de chômeurs déjà existantes (MNCP, ADEC, APEIS) auxquelles s’adjoindront très tôt des associations comme Droit au logement, ou encore Droits Devant !!. L’objectif est alors clair : il faut « fédérer les actions et initiatives déjà existantes … unifier les salariés et les chômeurs à travers des actions locales et nationales, des initiatives de solidarité, des revendications, dont celle, essentielle, de la réduction du temps de travail ».
Pour saisir l’émergence d’AC !, deux points doivent être soulignés : d’une part, ce mouvement correspond à une stratégie d’
outsiders syndicaux ; comme le reconnaît C. Aguiton : « les SUD et le Groupe des Dix sont trop petits et trop peu représentatifs pour postuler au statut de confédération et, dans ce cas, le négatif l’emporterait sur le positif » et le rapprochement entre toutes ces structures syndicales doit donc à terme « déstabiliser le champ syndical (avec les risques de rétorsions) tout en renforçant le caractère unitaire et revendicatif »
[59]. Le mouvement prétend ainsi « aider le syndicalisme à se développer dans des couches qui lui échappent »
[60]. Ce projet se traduit dans un activisme multipositionnel des militants issus de la mouvance autonome qui s’investissent tous azimuts dans la mobilisation des « sans ». C. Péchu, dans son analyse de l’association Droit au logement, notait dès le milieu des années 1990 l’implication croissante de militants d’extrême gauche issus de la mouvance autonome, dont les plus actifs s’investissaient par ailleurs dans des associations les plus diverses couvrant des « domaines allant de la lutte antiraciste – et plus généralement pour le droit des étrangers – aux luttes féministes en passant par les combats antinucléaires ou encore aux squats d’occupants rénovateurs des années 1970, aux associations généralistes catholiques et familiales et,
plus récemment, aux associations de défense des chômeurs comme Agir ensemble contre le chômage (AC !) »
[61].
Ainsi, le déploiement de ces militants qualifiés
– souvent sur un mode hagiographique – de « nouveaux sans-culottes »
[62], formant la « tribu des agitateurs »
[63] dont un des chevaux de bataille est la crise de la représentation syndicale et politique (dont témoignerait l’accroissement des demandes sociales non prises en charge politiquement) n’est pas sans évoquer le constat que dresse B. Lacroix à propos de la multiplication « des ressources offertes à la “publication” des causes … » et « à l’accroissement du nombre de porte-parole de métier sans cause » qui les poussent « à se faire les porte-parole de nouvelles croisades »
[64]. Ces nouveaux entrepreneurs de mobilisation, désinvestis de leurs anciennes organisations syndicales, s’engagent dans un travail intense de mobilisation et de construction d’« identités nouvelles » pour des groupes « redécoupés, segmentés, groupes sur le papier, souvent peu consolidés, parfois socialement improbables »
[65], au premier rang desquels on trouve les chômeurs.
Avec cette redéfinition de l’espace des organisations de chômeurs entre AC !, nouvel « attracteur »
[66], et les associations plus anciennes qui mettent en avant le capital spécifique de représentation des chômeurs qu’elles ont pu accumuler des années durant sur le terrain, des tensions apparaissent rapidement. R. Grenu, alors président de l’Association de défense et d’entraide des chômeurs (ADEC), proche du MNCP, met en garde contre « l’intrusion d’associations de circonstance ou dont le sérieux de l’engagement ne serait pas attesté (car)
… une association de chômeurs doit être supportée et gérée par les chômeurs eux-mêmes »
[67]. Ce sont donc les luttes entre organisations pour faire prévaloir leurs capitaux spécifiques de représentation qui animent dans un premier temps la construction du nouveau système d’action protestataire, luttes qui s’enracinent dans les propriétés sociales extrêmement hétérogènes des membres de ces organisations. D’un côté, les associations de chômeurs traditionnelles composées essentiellement de chômeurs, généralement de longue durée
[68], ou d’individus qui ont connu le chômage à un moment ou à un autre dans leur trajectoire, issus généralement des régions basses de l’espace social, sans capitaux culturels particuliers et généralement peu politisés sauf pour certains (généralement ceux qui sont à la tête de ces organisations) qui ont pu bénéficier d’une socialisation politique au sein d’organisations syndicales et/ou politiques avant de connaître le chômage. Du côté d’AC !, des syndicalistes, des universitaires, et, de manière générale, des militants, jeunes, instruits, généralement très politisés et qui, bien souvent, sont capables sur un mode quasi-sociologique d’une grande réflexivité sur leur propre pratique militante
[69].
Toutefois les transformations profondes qui affectent tendanciellement la composition morphologique d’AC ! depuis 1994 avec l’entrée massive de chômeurs dans ses rangs tendent à atténuer la pertinence du clivage
[70]. Et les tensions de se déplacer peu à peu à l’intérieur même d’AC ! : certains s’inquiètent en effet, avec l’enracinement progressif de l’organisation dans l’espace des associations de chômeurs et l’intégration progressive au sein de ce mouvement d’un nombre croissant de sans-emploi, du fait que le mouvement devienne « un bureau d’entraide » alors qu’à l’origine l’organisation se veut « l’expression pluraliste de gens qui se battent dans l’entreprise et à l’extérieur » (militante CFDT-ANPE à AC !) dont le projet « radical » serait menacé par sa transmutation en « association revendicative de solidarité avec les chômeurs dont l’ambition est d’obtenir des mesures pour humaniser le chômage »
[71].
Il n’en reste pas moins que persiste, avec une acuité variable selon les moments, la ligne de partage portant sur la définition et la délimitation du groupe latent mobilisable. Luttes symboliques entre une définition extensive de la lutte – celle d’AC !
– visant à rassembler et à mobiliser bien au-delà des seuls chômeurs (les salariés, les « sans-droits », les « exclus ») et une conception restrictive – plutôt celle du MNCP –, limitée aux seuls « chômeurs et précaires ». Une démarcation symbolique fort bien résumée par l’« aphorisme » de R. Grenu, « AC ! ils sont contre le chômage alors que nous, on est pour les chômeurs », et qui trouve son principe non seulement dans des inégalités de politisation mais aussi dans l’hétérogénéité des conditions sociales et matérielles d’existence de ceux qui sont investis dans la cause des chômeurs, et en particulier dans des rapports différenciés à la nécessité et à l’urgence économique
[72].
Comme le fait remarquer R. Dethyre (APEIS) à propos de l’organisation d’une manifestation le 23 mars 1996 : « nous avons pu mesurer toute la difficulté à ce que l’ensemble des associations – notamment AC ! (qui est composé à la fois de syndicalistes et de chômeurs)
– restent bien calées sur la revendication centrale : le pouvoir d’achat des chômeurs. La tentation de déplacer les objectifs et les motifs de mobilisation pour notamment étendre au terrain des réformes structurelles (réduction du temps de travail, redistribution des richesses) est compréhensible. Mais cela révèle une distance prise avec les préoccupations, le vécu des quotidiens des chômeurs et leurs raisons de se mobiliser pour un objectif urgent »
[73]. Si, dans un cas, on voit le débat autour de la prime de Noël et des minima sociaux comme l’occasion d’interroger « la vision social-démocrate classique envisageant la reprise grâce à des mesures néo-keynésiennes de relance par la hausse des salaires, et probablement (marquée) par des traces de “blairisme idéologique” »
[74], de l’autre, on le voit plutôt comme « une lutte pour la survie »
[75]. Cette tendance à la déconnexion entre les préoccupations pratiques des chômeurs et les intérêts idéologiques des organisations chargées de les représenter n’est pas spécifique au mouvement de l’hiver 1997-1998 mais s’enracine à la base de l’histoire des mobilisations de sans-emploi. Dans les années 1930, par exemple, dans son discours devant la 11
e assemblée plénière de l’Internationale communiste, O. Pianitski, chargé de rapporter sur les tentatives communistes de mobilisation des chômeurs, constate : « j’ai examiné tous les mots d’ordre et je n’en ai pas trouvé un seul contre ou pour la bienfaisance tandis que l’agitation de nos camarades se prononçait contre elle, ce qui ne pouvait attirer au parti les chômeurs dans la détresse, obligés de s’adresser aux sociétés de bienfaisance pour avoir du pain, du mauvais café et des secours pour les enfants »
[76]. Loin de se résumer à de simples luttes symboliques entre « appareils », les différends entre les organisations et leurs militants sur ce qu’il est légitime de revendiquer, sur le sens que l’on peut attribuer à ces revendications témoignent aussi de l’hétérogénéité sociale des intérêts qui sont au principe des investissements multiples dans la cause des chômeurs. Plus profondément, la construction progressive de la cause des chômeurs montre à l’envi les logiques immanentes de transfiguration des intérêts sociaux qui sont inscrites au cœur des mécanismes de la délégation politique
[77]. Logiques qui ne sont jamais aussi puissantes que lorsque, dans le cas des groupes et/ou individus « à ressources faibles », généralement peu prédisposés à une prise de parole autonome, ces intérêts sont pour partie pris en charge par des groupements et des individus dont les propriétés sociales sont bien souvent aux antipodes de celles des « représentés ».
Néanmoins, l’intégration des organisations de chômeurs, exception faite de la CGT jusqu’en 1997, au sein d’un système d’action protestataire élargi structuré autour de ce nouveau pôle d’attraction qu’est AC !, a permis de démultiplier les capacités d’action collective par une augmentation sensible des ressources organisationnelles. La notion de ressource organisationnelle ne doit pas être entendue ici dans une acception purement matérielle (ressources pécuniaires, infrastructures, etc.) et instrumentale, comme la conçoivent classiquement les principaux auteurs de l’école de la mobilisation des ressources (encore qu’à notre sens, il ne faille pas sous-estimer cet aspect
[78]), mais dans un sens plus large et surtout plus relationnel, ainsi que le fait remarquer P. Bagguley, c’est-à-dire comme l’ensemble des savoir-faire relatifs à l’organisation et à la mobilisation ainsi que la capacité à nouer des
alliances avec des organisations pérennes
[79]. Par-delà ces divisions, ces organisations sont « associées-rivales » et comme telles, complémentaires. C’est en particulier le savoir-faire médiatique qu’apportent à AC ! les professionnels de la représentation syndicale qui se révèle être une ressource majeure pour les organisations de chômeurs localement bien enracinées. Usant habilement de cette technologie particulière de réparation du malheur social qu’est la scandalisation
[80], ils savent devancer les attentes des journalistes et décrypter leurs catégories d’entendement en matière de traitement des « malaises sociaux »
[81], en montant des « coups » centrés sur le spectaculaire et le sensationnel (comme les « pillages virtuels » de supermarchés).
Or c’est justement dans une configuration doublement inédite et partiellement fortuite d’élargissement du système d’action protestataire conjugué à une médiatisation jusqu’à ce jour inégalée que le mouvement des chômeurs trouve ses deux principaux ressorts.
Transformation des répertoires d’action collective et « nationalisation » de la cause
La contribution désormais classique de C. Tilly
[82] à une sociohistoire des répertoires d’action collective montre que non seulement les registres d’action disponibles sont bornés par un horizon du pensable produit par la mémoire des luttes et des conflits antérieurs mais qu’à cette historicité des répertoires se surajoutent, selon le type de groupe à mobiliser, les contraintes de ressources ainsi que l’état de la concurrence entre les appareils mobilisateurs et les institutions. Or il semble bien que ce soit la pacification relative des relations entre organisations qui favorise l’émergence de mouvements de chômeurs à visibilité nationale depuis le milieu des années 1990. Déjà dans les années 1920 en Angleterre, la mobilisation politique avait pris une dimension inédite lorsque, une fois alliées aux structures politiques et syndicales (socialistes) existantes, les organisations de chômeurs se réunirent en avril 1921 au sein de la « première conférence des organisations de chômeurs » devenant alors une « grande force coordonnée contre le gouvernement »
[83] organisant pour faire pression sur les institutions politiques centrales de grandes marches nationales de la faim. On retrouve d’ailleurs ce même processus dans les années 1930 en France lorsque la CGTU décide d’organiser les sans-emploi
[84] au travers de marches nationales.
Renouant avec ce répertoire historique d’action collective, l’émergence d’AC ! est aussi marquée par l’organisation d’une grande Marche nationale contre le chômage en avril et mai 1994 activant l’ensemble du système d’action avec, d’un côté, les syndicats SUD, CFDT-ANPE, SNUI, FSU, Confédération paysanne (Groupe des Dix) et de l’autre, les organisations de chômeurs dont le MNCP, l’APEIS, l’ADEC. De manière plus ambitieuse encore, les « Marches européennes contre la précarité et l’exclusion » qui eurent lieu au printemps 1997 contribuèrent de façon décisive à la structuration d’un mouvement de chômeurs à visibilité nationale. Comme le note C. Aguiton (AC !), fruit de la capitalisation des actions antérieures, « l’actuel mouvement qui donne des corps et des voix au chômage n’est pas un phénomène de génération spontanée. C’est en marchant, en devenant des piétons de la grand-route, que les chômeurs ont commencé à exister et à apparaître en tant que tels. Si ce mouvement a pu ainsi se développer, c’est qu’il a été pendant plusieurs années, la composante importante d’un rassemblement plus vaste, qui, à présent, se regroupe derrière lui … C’est là que s’amorce un mouvement qui va s’amplifier au fil des mois »
[85]. Ces Marches permettent ainsi de nationaliser et même d’internationaliser la cause (dans le cas de la Marche européenne qui réunira plusieurs milliers de personnes à Amsterdam au printemps 1997) et d’activer de manière durable les soutiens militants. Et C. Aguiton de rappeler que « les leaders chômeurs qui vont occuper le petit écran pendant près de deux mois, à la fin de 1997 et au début de 1998, auront été, pour la majorité d’entre eux, d’anciens marcheurs du printemps 1997 »
[86].
Mais c’est probablement dans la congruence
accidentelle des actions menées par le système d’action protestataire AC ! et de celles orchestrées par les Comités de chômeurs CGT en faveur de l’obtention de la prime de Noël supprimée en 1997 que s’est jouée l’émergence du mouvement des chômeurs de cet hiver-là. Ainsi, « sans connaître les projets de la CGT, les associations de chômeurs et de lutte contre les exclusions avaient choisi pour leur part d’organiser, avec le soutien de forces syndicales, une semaine d’action dite d’“urgence sociale” du 16 au 21 décembre afin de mobiliser contre les inégalités et la montée de la misère et de réclamer une augmentation des minima sociaux »
[87]. Il est nécessaire de souligner, en effet, la position à la fois marginale et ambivalente des Comités de chômeurs CGT par rapport aux autres organisations de sans-emploi jusqu’en 1997. En premier lieu, il faut rappeler que les grandes centrales syndicales restent traditionnellement hostiles à toute forme d’organisation autonome des chômeurs non seulement en raison du principe souvent réaffirmé de la convergence d’intérêts entre les salariés et les chômeurs (un chômeur étant un salarié temporairement privé d’emploi
[88]) mais aussi à cause des tensions multiples qui apparaissent entre les associations de chômeurs et les principaux syndicats (CFDT et FO notamment) qui ont été amenés à gérer l’UNEDIC, cible privilégiée des revendications des associations de chômeurs. L’investissement des syndicats autonomes a contribué à renforcer cette coupure et cette défiance réciproque : dans les luttes concurrentielles pour le monopole de la représentation syndicale, la stratégie de ces
outsiders visant à mobiliser une « clientèle » traditionnellement délaissée par les grandes centrales syndicales avive les oppositions. On pense bien évidemment à la déclaration de N. Notat, reprise dans son contenu, sous des formes moins tonitruantes, par la quasi-totalité des leaders syndicaux, à propos de la « manipulation de la détresse ». En second lieu, les Comités de chômeurs CGT occupent dans ces luttes entre organisations de chômeurs et syndicats une position d’entre-deux : d’abord parce qu’ils restent marginalisés au sein même de la confédération qui, après les avoir créés il y a plus de vingt ans, ne leur a jamais donné les moyens de fonctionner réellement. Ils réapparaissent seulement au début des années 1990 dans les grands bastions cégétistes que constituent encore certains grands pôles industriels (La Ciotat, Montbéliard). Ensuite, leurs rapports aux autres organisations de chômeurs restent profondément ambivalents. Jusqu’en 1997 ils s’abstiennent généralement de participer aux actions conjointes menées par l’APEIS, l’ADEC, le MNCP et AC !, déniant toute représentativité à ces associations et refusant le principe de revendications centrées sur la création d’un statut du chômeur. Les Comités CGT restent ainsi en marge de la Marche européenne du printemps 1997, ce qui n’exclut toutefois pas certaines unités d’action très localisées.
Le télescopage en décembre 1997 des actions menées par AC ! et les Comités de chômeurs CGT constitue à ce titre une conjoncture inédite qui a permis de mobiliser l’ensemble des forces militantes et qui se matérialise par la multiplication de journées d’action nationale du mois de janvier 1997 au mois d’avril 1998.
La réalisation d’une prophétie médiatique
Mais c’est probablement dans l’intensité, variable selon les moments, de sa relation aux médias que le mouvement des chômeurs trouve sa dimension la plus originale et la plus inédite
[89]. En effet, l’ensemble des porte-parole des organisations de chômeurs ont souligné l’inhabituelle focalisation des médias sur les premières occupations durant le mois de décembre 1997, engendrant le processus classique de « causalité circulaire déclenchée par la presse et qui fait durer le mouvement » de sorte que « plus la presse “en parle” et produit un travail de mobilisation en faveur du mouvement, plus celui-ci se sent face au pouvoir politique d’une force inespérée »
[90]. Trouvant très probablement son ressort dans le recyclage des « marronniers » misérabilistes à propos des « oubliés des fêtes de fin d’année », la médiatisation des premières occupations de locaux ASSEDIC semble être commandée par des
anticipations de profits journalistiques. Tout se passe en fait comme si, avec un sens pratique consommé du « coup » qui fait scoop, de nombreux journalistes, rapidement relayés, voyaient dans ce mouvement l’occasion de mettre enfin à l’épreuve un « gouvernement pluriel » auquel tout semblait réussir jusque-là. Ainsi, le « miracle » de cet hiver-là est peut-être surtout médiatique. Il se caractérise essentiellement par un phénomène de surréaction marqué par un seuil extrêmement bas de réactivité des journalistes, comme l’ont très bien montré E. Lagneau et P. Lefébure
[91] à partir de l’analyse d’un corpus de dépêches AFP couvrant la période du mouvement. Sorte de prophétie médiatique autoréalisée, l’
overshooting journalistique met alors en phase et coordonne, par un effet de synchronisation, l’ensemble des actions menées localement, transmutant cette multitude d’initiatives sérialisées en
un mouvement d’ampleur nationale et fait « entrer dans la danse », par un effet de mobilisation, des individus qui ne se seraient probablement pas mobilisés en permettant « l’éclosion spontanée de divers collectifs de lutte de chômeurs en de nombreux points de l’hexagone »
[92]. Enfin, une fois dépassée la masse critique de production journalistique
[93] qui en fait un « événement » incontournable, la surmédiatisation du mouvement a un effet de politisation, par les prises de position en chaîne qu’elle suscite, dans le champ syndical puis dans le champ politique, effet qui culmine avec la réception à Matignon des principales organisations de chômeurs le 8 janvier 1998. Le mouvement devient alors un enjeu de luttes au sein des principaux champs de la représentation, alimentant en retour le processus de mobilisation. Pour rendre compte de l’émergence des mouvements sociaux, S. Tarrow
[94] pose l’hypothèse de l’existence de conjonctures particulières marquées par la division des élites qui joueraient comme une structure des opportunités politiques favorable aux dynamiques mobilisatrices. S’il n’est pas possible ici d’entrer dans le débat autour de la validité et de l’opérationnalité scientifique du concept de structure des opportunités politiques
[95], on ne peut qu’être frappé par la profusion des articles qui relatent « les divisions de la Gauche plurielle » ou évoquent « Jospin embarrassé par sa Gauche »
[96] suite « au soutien des Communistes et des Verts au mouvement », provoquant « une gêne au Parti socialiste »
[97] face à des chômeurs qui lancent « un défi à la majorité »
[98]. Ces facteurs de division, alimentés par les règles du jeu politique qui font des logiques médiatiques une des causes de perturbation du fonctionnement du champ politique, ont sans nul doute largement favorisé l’extension du mouvement hors de l’arène des mouvements sociaux et permis sa prise en charge dans d’autres arènes institutionnelles. Cet abaissement
conjoncturel du seuil d’insensibilité structurelle de ces arènes aux demandes externes illustre en creux l’extrême dépendance de ce type de mobilisations, intrinsèquement limitées, par rapport à l’état des luttes qui se déroulent dans et entre les champs de la représentation.
S’il y a bien eu « réussite » du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998, c’est donc aussi sur le mode de la croyance en l’unité du groupe latent, particulièrement visible dans le champ journalistique, qu’ont réussi à imposer un ensemble d’entrepreneurs de protestation, plus ou moins engagés dans des luttes concurrentielles pour faire triompher « leurs (divers) biens de salut éthicopolitique »
[99] offerts aux sans-emploi et qui sont, on l’a vu, plus ou moins ajustés aux intérêts matériels et symboliques de ceux auxquels ils s’adressent. En tout état de cause, par delà ces luttes autour du monopole de la représentation légitime des chômeurs, c’est bien la complémentarité des ressources organisationnelles réunies à la faveur d’une conjoncture pour partie accidentelle qui a rendu possible un mouvement partiellement auto-entretenu, sur un mode inflationniste, par de puissantes dynamiques externes.
Cependant, sauf à succomber à l’illusion de la toute-puissance du travail proprement politique de mobilisation, l’analyse du mouvement suppose certes d’être attentif aux entrepreneurs de protestation et à leurs « offres » mais ne peut faire l’économie d’une investigation du côté de la demande (si demande il y a) d’engagement via une étude minutieuse des ressorts multiples au principe des investissements individuels dans le mouvement. Il s’agit donc d’examiner précisément la troisième condition que P. Bagguley posait pour rendre raison de l’existence de mobilisations de sans-emploi. Après avoir mis en exergue à la fois les ressources organisationnelles et les configurations historiquement changeantes entre les chômeurs et l’État, il faut ainsi se pencher plus avant sur ce qu’il appelle « les ressources culturelles »
[100] des chômeurs qui libèrent de façon différenciée les potentialités militantes individuelles.
Engagement et ressources compensatoires
C. Tilly le notait déjà en 1986 : « la mollesse de la plupart des efforts pour construire des analyses compréhensives » constitue une véritable « anomalie des écrits concernant l’action collective »
[101]. L’examen de l’itinéraire de la recherche sur l’action collective permet encore aujourd’hui de faire ce constat : l’individu mobilisé, l’acteur des mouvements sociaux a quasiment disparu, l’étude de ses dispositions et des formes du passage à l’acte est presque ignorée
[102]. Dans le cadre de cette étude, et sans pour autant prétendre remédier à cet état de fait, force est pourtant de constater que l’analyse contextualisée du travail symbolique et politique de mise en forme « protestataire » d’une cause par les organisations de chômeurs, en mettant en lumière la nature de l’offre de mobilisation, ne constitue qu’une des faces explicatives du mouvement des chômeurs. Elle peut être utilement complétée par une interrogation portant sur les attentes et les demandes des chômeurs mobilisés eux-mêmes et sur la manière dont ils ont pu mettre en œuvre un certain nombre de ressources individuelles aptes à compenser les handicaps collectifs dont le groupe des sans-emploi semble porteur. En effet, à trop vouloir contrer les conclusions des travaux sur la frustration relative, il semble bien que les théories organisationnelles aient négligé la notion de mécontentement, en se contentant d’affirmer que les organisations pouvaient le créer de toutes pièces
[103]. Pourtant, si le sentiment d’injustice, fréquemment posé comme préalable à une mobilisation, peut certes être encouragé par le travail des organisations, il reste en dernier ressort
ressenti par des individus. Dès lors, la plus grande attention doit être accordée à l’éventuelle naissance de ce sentiment et à sa traduction en volonté d’engagement, ainsi qu’aux univers référentiels mobilisés par les chômeurs dans le cadre de leur engagement. Il semble à cet égard intéressant de conserver la notion « classique » de ressources : dans le cadre de l’étude de la mobilisation des membres d’un groupe « démuni » d’un point de vue social et identitaire, cette notion permet de saisir les moyens mis en œuvre par les individus pour se mobiliser malgré les handicaps pour l’action dont ils sont censés être porteurs. C’est bien autour de ce « malgré » que s’articule ici notre hypothèse des ressources « compensatoires ».
Cette hypothèse repose sur un postulat : la participation à une mobilisation ne relève pas seulement de logiques collectives, mais est également une activité sociale individuelle. Pour autant, il ne s’agit pas, en étudiant les prédispositions à l’engagement des chômeurs mobilisés, de nier l’importance des logiques structurelles étudiées en première partie, mais bien plutôt d’affirmer que l’analyse du niveau élémentaire des mobilisations peut — aussi – contribuer à une meilleure compréhension du phénomène de l’action collective. Si l’on conçoit « la conscience individuelle à la fois comme
une part et comme
un produit de la communauté politique à laquelle les citoyens appartiennent »
[104], il devient en effet possible, en passant « par ce qu’il y a de plus psychologique, de plus individuel, de plus affectif », d’atteindre « ce qui est sociologique, ce qui est culturel »
[105]. Ainsi, pour reprendre la belle formule de B. Lahire, « le sociologue qui s’intéresse aux acteurs singuliers retrouve en chacun d’eux l’espace social froissé, chiffonné »
[106].
Étudier des processus d’engagement individuels dans une perspective « dispositionnelle » telle que celle que nous nous proposons d’adopter ici implique la mise en évidence de tout ce qu’un comportement – la participation à une action collective – adopté par un acteur dans un moment singulier doit à des éléments antérieurs ou extérieurs à ce moment. Pour le chercheur, mettre en évidence un déterminisme (ou, le plus souvent, des déterminismes) revient à confronter le comportement des acteurs au comportement théoriquement attendu au regard des « dispositions » de ces acteurs. Ainsi, la démarche « à rebours » qu’implique la recherche d’explications dispositionnelles, et qui consiste à partir de l’acte pour en rechercher les préalables, semble parfois entraîner une certaine circularité du raisonnement. Il semble à cet égard que la comparaison permet de distinguer ce qui dans un comportement relève de dispositions et ce qui relève de situations concrètes dans lesquelles l’individu se trouve placé. Si les études portant sur les systèmes politiques, les formations partisanes ou les comportements électoraux ont largement utilisé cet outil, les travaux portant sur l’action collective n’y ont que trop rarement eu recours
[107]. Or, faute de comparaison, toute hypothèse sur les « dispositions » des individus mobilisés risque de se voir confrontée à l’existence de ces mêmes dispositions chez les non-mobilisés. Dès lors que l’on se place dans une problématique qui vise à mettre en évidence des déterminants de l’engagement, la comparaison semble pourtant constituer un outil de vérification intéressant. C’est avec cet objectif de contrôle que nous avons mené des entretiens avec des chômeurs non mobilisés, afin de les confronter à ceux menés avec des chômeurs mobilisés
[108]. Néanmoins, même lorsque cette démarche permet d’affirmer l’existence d’un certain nombre de schèmes d’action chez les individus interviewés, il est nécessaire de circonscrire la portée explicative d’une telle démonstration, en rappelant constamment le rôle de la situation concrète, « structure de sélection »
[109] de ces schèmes, et le caractère « local » de leur mise en œuvre : il ne sera pas question ici de déduire des comportements observables des chômeurs mobilisés l’existence d’un habitus général du chômeur.
Au terme de l’analyse de nos entretiens, il nous a semblé possible de dégager trois types de processus d’engagement des chômeurs, fondés sur l’activation de différentes dispositions ou sur l’utilisation de différentes « ressources », auxquels font écho trois modes de « non-engagement ».
La socialisation, une ressource politique
Le premier modèle d’engagement correspond à la figure classique du militant « éclairé ». Il est le fait de chômeurs dont le vecteur d’entrée dans le mouvement est d’abord d’ordre politique et dont la participation au mouvement de l’hiver 1997 est avant tout l’expression d’une solidarité et l’occasion de faire entendre des revendications qui ne sont pas exclusivement liées à la question de l’emploi. L’examen des parcours personnels permet de déceler la présence d’un marqueur politique fort, qui sert de « décodeur » du réel et permet de politiser la vision du chômage. À ce titre, l’imputation de responsabilité est ferme : au sein de ce groupe, le gouvernement, et plus largement les responsables politiques, sont accusés d’avoir fait le « choix » du chômage. Cette lecture politique du phénomène, qui fonde ici l’engagement, est le produit de trois types de socialisation politique et militante.
Tout d’abord, on peut repérer un premier sous-ensemble formé d’
anciens ouvriers syndiqués dont le ressort de l’engagement repose sur la tradition militante. Chômeurs sans diplôme, ayant travaillé durant de longues années dans la même entreprise, ils ont une vision assez valorisée du travail, principalement en tant que lieu de sociabilité. La perte d’emploi est donc ressentie de manière particulièrement douloureuse et l’on pourrait à première vue voir ici resurgir le modèle du « chômage total » mis en évidence par Dominique Schnapper
[110] et caractérisé par la prévalence d’un sentiment d’humiliation et d’inutilité. Toutefois, trois éléments viennent contrer ce phénomène : une expérience militante syndicale particulièrement valorisée et réinvestie de manière transitive dans l’expérience du chômage, la persistance d’un système de valeurs fortement structuré autour des notions de solidarité et de classe ouvrière, permettant la conception d’un cadre d’injustice mobilisateur, et la conservation de liens sociaux (voisinage) et familiaux (épouse et enfants) forts permettant d’assurer un solide socle identitaire de « père de famille », apte à contrebalancer les éventuels effets de dévalorisation narcissique de la perte d’emploi. Le socle de la mobilisation de ces chômeurs reste bien le désir d’exprimer leur solidarité avec les autres chômeurs, solidarité qu’ils placent sur le plan politique autant qu’humain et qui les a amenés à s’engager dans les organisations de chômeurs
avant le mouvement de l’hiver 1997. Deux sortes de rétributions personnelles sont ici expressément retirées du militantisme : d’une part, des bénéfices en termes de valorisation identitaire, d’autre part, des bénéfices en termes d’investissement de lieux et de temps alternatifs aux lieux et temps professionnels.
Un deuxième sous-ensemble de chômeurs « politisés » est constitué de
jeunes « multi-militants » dont le ressort de l’engagement est avant tout idéologique. Ayant toujours évolué dans un univers amical ou familial particulièrement politisé, possédant au minimum un niveau bac et n’accordant au travail qu’un statut assez dévalorisé, ces chômeurs ne vivent pas la perte d’emploi comme un « traumatisme » mais comme un événement s’inscrivant dans un cycle où alternent périodes de travail et périodes de chômage, voire comme une « forme de vacances »
[111]. Ce n’est donc pas leur propre statut de sans-emploi qui est mis en avant pour justifier leur engagement, mais bien plus l’idée d’une mission politique. Dans leur ensemble, ces militants estiment en effet que leur rôle est de « former » les autres chômeurs. Si là encore s’exprime une certaine solidarité, elle n’est donc plus axée sur une aide matérielle mais bien sur la conscientisation politique. Ce désir de transmission idéologique porte sur des revendications élargies, qui ont moins pour objectif le retour à l’emploi de tous les chômeurs que l’obtention d’un revenu minimal garanti pour chacun et un partage plus juste des richesses. Mais il concerne également une conception des diverses luttes sociales comme s’intégrant à un même courant protestataire et comme devant être unifiées au sein
du mouvement social. La participation de ces chômeurs au mouvement de l’hiver 1997 ne constitue ainsi qu’un élément de leur engagement, qu’ils ne conçoivent que pluriel et transversal. Pour eux, comme V. Cohen l’a également mis en évidence dans sa recherche sur AC !, « le chômage [est] un prétexte à l’engagement militant »
[112]. Mais c’est précisément cette faiblesse du lien entre la cause défendue et la forme de la participation qui rend l’engagement de ces chômeurs particulièrement mobile, fluctuant au gré des luttes sociales du moment.
Le troisième et dernier sous-ensemble de chômeurs « politisés » se distingue des deux précédents dans la mesure où il se situe à la périphérie de la sphère militante. En effet, ces chômeurs « novices » connaissent avec leur participation au mouvement de l’hiver 1997 leur première expérience militante. Pour autant, le point d’appui de leur engagement repose là encore sur une socialisation favorable. Si le premier contact avec les organisations de chômeurs est présenté comme particulièrement laborieux, notamment en raison des réticences de ces chômeurs à se plier aux codes militants, un processus de « politisation secondaire » semble néanmoins s’être déroulé au cours de la mobilisation. Qu’elle soit le produit de l’expérience professionnelle, en lien avec des populations défavorisées, ou de la fréquentation de réseaux amicaux militants, il existait bien chez ces chômeurs une « fibre » militante, revendiquée mais en sommeil, que la rencontre avec les organisations de chômeurs semble avoir réactivée. Comme dans le groupe précédent, se conjuguent ainsi chez ces chômeurs une certaine familiarité avec le politique, de par leur milieu familial ou professionnel, et une mise à distance de l’identité de chômeur. Mais, contrairement aux chômeurs du groupe précédent, ils se déclarent peu intéressés par la politique et connaissent avec la mobilisation des chômeurs leur premier engagement important. Ces « novices », plus que par idéologie, se mobilisent par conscience, dans une démarche solidaire et morale.
L’aspiration à une réaffiliation, une ressource relationnelle
Ce deuxième modèle d’engagement des chômeurs mobilisés est principalement fondé sur le déficit d’intégration sociale, qui crée ce que l’on peut appeler un « appel d’air » relationnel, que la mobilisation vient en partie combler. Les chômeurs de ce groupe, au sein duquel peuvent se distinguer deux types de trajectoire, se distinguent nettement des autres chômeurs interrogés en raison de leur relative marginalisation et de leur grand isolement relationnel.
On peut tout d’abord noter l’existence d’un premier sous-groupe de « jeunes désaffiliés », constitué de chômeurs de moins de 25 ans. Sans qualification, sans soutien familial solide et sans ressources financières, ces sans-emploi font l’expérience constante de la précarité, qu’elle soit matérielle ou relationnelle. Leur parcours professionnel est caractérisé par l’alternance constante de périodes d’activité et de périodes de chômage. Bien que distendu, leur rapport au travail n’engendre pourtant pas d’abandon de l’objectif de trouver un emploi stable. L’absence d’emploi est en effet perçue par ces chômeurs comme le déclencheur de toutes leurs difficultés et comme un déni de leur identité tant personnelle que sociale. Pour expliquer leur engagement, et malgré la douleur que cette objectivation de leur propre solitude peut parfois susciter, ces chômeurs mettent eux-mêmes la convivialité et les liens qu’ils ont pu nouer au cours de l’action au premier rang des éléments d’incitation à la mobilisation. Pourtant, lors de leur entrée dans le mouvement, ces chômeurs espéraient obtenir un bénéfice matériel (emploi, aide financière). Le fait qu’ils aient persisté dans leur engagement et soient demeurés mobilisés jusqu’à la fin du mouvement bien que ces attentes immédiates aient été déçues ne peut se comprendre qu’en prenant en compte la dimension sociable de leur engagement. Ce ne sont ni la « découverte » du caractère injuste, et encore moins politique, de leur situation ni les objectifs explicites de la mobilisation qui incitent ces chômeurs à se mobiliser, mais bien tous les liens amicaux qu’ils peuvent nouer à cette occasion et qui sont source de réconfort et de réaffirmation identitaire. Pour ces jeunes, qui n’entretiennent pas de rapports satisfaisants avec leurs parents, le mouvement est ainsi devenu en partie un substitut au support relationnel traditionnel que constitue la famille.
Le deuxième sous-groupe de chômeurs « isolés » est constitué de chômeurs «
errants »
[113], plus âgés, et dont le lien au travail est particulièrement distendu. Écartés depuis plusieurs années du marché de l’emploi, sans qualification, ces chômeurs semblent avoir renoncé à trouver un emploi. Ce n’est donc pas avec l’objectif de sortir de leur condition, ni même avec celui d’être défendus que ces chômeurs sont entrés en contact avec les organisations de chômeurs. De fait, ils y sont généralement arrivés par le biais des activités d’assistance organisées par les associations de chômeurs, mais ont trouvé des incitations à rester, notamment au travers de l’accomplissement de tâches quotidiennes telles que le dépouillement du courrier ou la préparation de café pour l’équipe militante. Cette insertion préalable dans une organisation leur a ainsi permis de s’intégrer plus facilement à la mobilisation. Les satisfactions relationnelles que celle-ci a pu leur apporter sont mises en avant spontanément et quasi exclusivement. De fait, loin de correspondre au profil du militant politique éclairé, ces chômeurs se mobilisent avant tout pour ce que le caractère collectif de l’action leur procure : des relations humaines. Il semble bien que l’engagement remplisse pour eux la même fonction que le vote pour les personnes âgées étudiées par H. Thomas
[114] : il est d’abord un « vecteur de réinsertion sociale »
[115]. Ainsi, l’idée selon laquelle, par le vote, « l’identité sociale, menacée par le statut d’assisté découlant de l’entrée en dépendance, se trouve consolidée »
[116], peut être appliquée à l’engagement de ces chômeurs. Bien que dépendants économiquement et assistés socialement, ces chômeurs, en se mobilisant, activent le dernier lien qui peut les attacher à une collectivité. En devenant acteurs d’un mouvement, ils se placent momentanément sur un pied d’égalité avec les autres chômeurs. La mobilisation devient ainsi une parenthèse dans le processus de marginalisation et d’infériorisation dans lequel ils se trouvent pris.
Ces deux sous-groupes de chômeurs et la mise en évidence des processus par lesquels ils parviennent à s’inscrire dans la mobilisation rompent avec un certain nombre de représentations de l’engagement. Ils nous enseignent à cet égard trois choses importantes : la première, c’est qu’il est possible de se mobiliser indépendamment des revendications ou même de la « cause » officiellement et publiquement défendues par le mouvement. Ainsi, aucun de ces chômeurs ne porte un intérêt particulier aux objectifs concrets de la mobilisation. La mobilisation peut donc être « à elle-même sa propre fin »
[117], parce qu’elle est l’occasion de rencontres et de réaffirmation