Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629019
176 pages

p. 739 à 762
doi: en cours

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Vol. 51 2001/5

2001 Revue française de science politique Articles

Deux formes nationales d’opposition ouvrière à la délocalisation de Levi’s

Laurence Vanommeslaghe Laurence Vanommeslaghe est doctorante rattachée au Centre d’étude de la vie politique française. Sa thèse en cours porte sur les conflits ouvriers à l’épreuve de la modernisation et se situe dans une perspective comparatiste France/Belgique. Elle est l’auteur de « La mobilisation du personnel des Forges de Clabecq : analyse d’un mouvement autonome et séditieux », Revue de l’Institut de sociologie, Université libre de Bruxelles, 1-4, 1999 (25 rue de Verneuil, 75007 Paris <vanomlau@francenet.fr>).
La fermeture simultanée, dans le Nord-Pas-de-Calais et en Flandre occidentale, de quatre unités de production appartenant à la multinationale Levi’s offrait un terrain d’enquête exemplaire pour une approche comparatiste de l’action collective. De part et d’autre de la frontière franco-belge, la décision de l’employeur génère, de la part des ouvrières, des mouvements d’opposition dont les dissemblances se manifestent tant par les répertoires d’action mobilisés que par l’intensité des engagements. En outre, même si nombre de conditions propices à l’émergence d’une communauté de lutte unifiée sont réunies, l’absence de solidarité transnationale est patente. L’article souligne l’hétérogénéité de l’univers de représentations des collectivités belge et française, tout comme celle de leur identité collective, de leur culture protestataire et de leur potentiel de mobilisation. Il tente d’apporter des éléments de compréhension de ces divergences et des incompréhensions mutuelles qu’elles ont suscitées en les mettant en perspective avec les grandes évolutions socio-économiques qui ont scandé les deux régions d’implantation des usines condamnées. The simultaneous closure in the Nord-Pas-de-Calais [France] and Western Flanders [Belgium] areas of four Levi production units provided exemplary cases for a comparative study of collective action. On either side of the Franco-Belgian border, the employer’s decision produced opposition movements among female workers. The dissimilarities show up in the action repertories as well as in commitment intensity. Even though many of the conditions necessary for a united struggle were present, the lack of transnational solidarity was patent. The article emphasizes the heterogeneity of the universe of representations of Belgian and French groups and of their group identity, of their protest culture and their potential for mobilization. It seeks to shed light on these divergences and the lack of mutual understanding that they produce by putting them in perspective with the major socio-economic developments that spanned the two areas in which these condemned factories had been established.
À la fin du mois de septembre 1998, invoquant la lourdeur des charges salariales et des frais de production, la multinationale Levi Strauss annonce la fermeture de quatre de ses unités de production européennes. Trois de celles-ci se trouvent en Belgique, en région flamande. La quatrième est située en France, à La Bassée, dans les environs de Lille. L’arrêt des activités de ces usines [1] établies une petite trentaine d’années plus tôt engendre le licenciement d’un personnel majoritairement féminin représentant au total 1465 salariés [2]. Au nord et au sud de la frontière franco-belge, le départ du célèbre fabricant de jeans engendre des mouvements d’opposition collective dont les dissemblances se manifestent par les répertoires d’action mobilisés. En Belgique, les ouvrières [3] font acte de présence sur le site mais n’assurent qu’une production minimale tandis que leurs représentants entrent en négociation avec la direction. Les salariées françaises, quant à elles, maintiennent leur activité de production, organisent des manifestations de rue et multiplient les contacts avec la presse. Mais c’est probablement la différence d’intensité des engagements, de part et d’autre de la frontière, qui constitue le fait le plus marquant. Ainsi, en Flandre, votera-t-on assez rapidement en faveur du plan social. Dès le 30 novembre, le dialogue pour en discuter les termes est amorcé. L’enveloppe budgétaire du plan de la direction sera approuvée cinq jours plus tard par les représentants du personnel et l’ensemble des propositions emportera alors l’assentiment de 77 % des salariées. Le 18 décembre marquera le dernier jour de travail pour les trois sites belges. En revanche, la mobilisation des ouvrières de La Bassée ne s’essouffle pas. Ces dernières proposeront une réduction de 10 % sur leur salaire espérant de la sorte pouvoir conserver leur emploi. En désespoir de cause, la négociation du plan social est engagée mais se prolongera jusqu’au mois d’avril. Insatisfaites par les propositions de Levi’s, trois déléguées du personnel se préparent à entamer une grève de la faim dans les murs de l’établissement. Très irrité, l’employeur créera un effet de surprise en avançant la date de la fermeture définitive du site et, ce faisant, coupera court aux nouveaux registres de la lutte.
Certes, le contraste des mobilisations traduit la culture protestataire propre à chacun des deux pays considérés, ces cultures spécifiques étant profondément structurées par la forme d’interpénétration entre l’État et les associations d’intérêts. La Belgique, illustration caractérisée d’un système néocorporatiste, présente par rapport à la France la particularité d’avoir mis en œuvre une logique assimilative, par la constitution de relais institutionnels et partisans, afin de désamorcer toute velléité d’affrontements ouverts. À l’inverse, en France, la relative fermeture de l’État aux associations d’intérêts est liée à la prédominance d’une logique de conflictualité frontale. La prise en compte des contextes politiques nationaux est indiscutablement riche d’enseignements pour l’étude de l’action collective. Toutefois, appréhender les mouvements sociaux dans cette même perspective comparatiste mais sur la base d’une échelle d’observation micro-sociologique permet de saisir la façon dont les conditions politiques de l’action pèsent de manière singulière sur les agents, de capturer les différences d’attitudes dans le cours même de leur accomplissement ou encore, d’embrasser les processus de création de sens opérés par les agents. De surcroît, si le rendement général des modes de régulation sociale en vigueur dans les deux pays est somme toute bien connu, l’actualité sociale offre rarement un terrain d’enquête comparatiste aussi exemplaire. Le contexte d’émergence des oppositions à la fermeture de quatre des usines de confection appartenant à Levi’s réunissait de véritables conditions de laboratoire. C’est en effet un même fait générateur, la décision de l’employeur frappant uniformément les établissements, qui donnera naissance à des stratégies d’action résolument différentes. En outre, de taille équivalente, ayant une activité de production similaire et employant une main-d’œuvre aux caractéristiques socio-professionnelles analogues, les ateliers touchés constituaient des entités suffisamment semblables entre elles pour permettre la comparaison. Une telle conjoncture semblait donc particulièrement séduisante et prometteuse au regard d’une approche comparatiste de l’action collective. Aussi, une enquête de terrain fut-elle menée sur plusieurs mois en vue de l’exploiter au mieux. Une trentaine d’entretiens semi-directifs furent réalisés avec quelques informateurs mais surtout auprès des différents types d’acteurs du conflit : principalement des ouvrières de La Bassée, de Gits et de Wervik ; quelques-uns de leurs représentants ; des membres de la hiérarchie des organisations syndicales belges ; un cadre de la CES. Il fut également possible de mettre sur pied ce qui pourrait s’apparenter à des entretiens collectifs. Enfin, nous avons fréquenté régulièrement les hauts lieux de sociabilité ouvrière dans le but de recueillir, à brûle-pourpoint, les impressions des unes et des autres [4].
Nous présenterons, dans le premier temps de cet article, les profondes divergences survenues dans la signification que l’on attribue à la fermeture des usines de part et d’autre de la frontière, dans le degré de cohésion des trois collectivités d’entreprise mais aussi dans la mobilisation des engagements opérée en leur sein. Nous dégagerons à cette occasion les incompréhensions mutuelles auxquelles ces différentes manières de voir et de faire ont donné lieu. Dans le second temps, nous tenterons de mettre en perspective ces différences en dépassant le cadre restreint de la collectivité ouvrière et de dégager, à l’aide d’un rappel historique sommaire, des correspondances entre les attitudes observées et les traits caractéristiques des enclaves économiques dans lesquelles les unités condamnées étaient implantées. Il est effectivement peu probable que la nature de l’exploitation industrielle d’une région ait été sans effet sur la politique de recrutement et de gestion de la main-d’œuvre, sur la structuration des rapports de classes et de genres, sur les modes de compréhension mutuelle et, partant, sur la nature des mobilisations. Ainsi, nous montrerons d’abord que l’histoire sociale du bassin minier dans le Nord-Pas-de-Calais n’est certainement pas étrangère au développement, dans l’unité de La Bassée, d’une certaine culture d’opposition, pas plus qu’elle ne l’est à l’émergence d’une solidarité féminine. Ensuite, nous soulignerons que la prédominance jusqu’à une période récente, en Flandre occidentale, d’une économie rurale et domestique éclairerait le fait qu’une réelle conscience des antagonismes n’ait pas véritablement vu le jour dans les sites belges. À l’issue de cet article, nous espérerons avoir convaincu de la nécessité, pour accéder à l’intelligence des mouvements sociaux, de ne pas survaloriser le contexte politique national et de prendre en considération la manière dont le développement économique et social affecte, de manière spécifique, les zones d’implantation des unités de production et, à terme, les actions collectives qui s’y inscrivent.
 
Trois communautés d’entreprise aux configurations contrastées
 
 
Une décision diversement accueillie
L’incompréhension suscitée par le départ de Levi’s est patente dans les trois sites étudiés. Elle s’explique en partie par une certitude largement partagée par le personnel consistant à prêter à la multinationale des résultats plus que confortables et une place de leader mondial sur le marché du jeans. Mais l’indignation est contenue par une profonde intégration des normes propres à la logique de la pure rentabilité économique. Levi Strauss bénéficie de l’indulgence généralisée des ouvrières qui, pour justifier la délocalisation de la production, invoquent le bien-fondé de la recherche du plus grand profit. Le sentiment de constituer une main-d’œuvre fort onéreuse contribue à cette absence de rancœur. Certaines de nos interlocutrices iront jusqu’à assimiler l’attitude de la multinationale à leur propre comportement de consommatrices avisées qui optent toujours pour le produit le moins coûteux. Dès lors, l’État est tenu pour l’ultime responsable du départ de l’employeur : on l’accuse de grever la rentabilité des entreprises et de les conduire, de ce fait, à quitter le territoire pour des contrées plus clémentes. Disculpant du même coup la stratégie de la multinationale, les salariées le blâment de ne pas s’adapter aux réalités d’une sphère économique désormais mondialisée :
« Non, je ne leur en veux pas vraiment [à Levi’s, ndlr.] Parce que justement le Gouvernement aurait pu faire quelque chose ! C’est toutes ces taxes qui nous assomment ! Parce que moi je dis : y’a qu’à pas mettre tant de taxes ! Même un petit smicard, vous voyez les taxes qu’il a ! Y a trop de charges ! Donc, les employeurs ont trop de charges, ben ils vont chercher ailleurs c’est tout. Moi, je vous assure qu’un jour, je partirai de Lievin parce que je suis assommée d’impôts locaux ici !… Parce que Levi’s cherche le profit… bon ben… Moi, j’étais bien là-bas mais bon… Ils vont où ils vont encore gagner plus. Dans un sens, en France, on ne les aide pas. Pourquoi eux, ils vont rester alors qu’à l’étranger vous gagnez plus ? ! On a quand même une part de responsabilité là-dedans ! Que [le Gouvernement] soit gauche ou droite ! »
(R., ouvrière à La Bassée)
Mais au-delà des impératifs de la rentabilité, l’entreprise aurait réagi à une conjonction de forces nettement plus impénétrables. Le moment choisi par la direction pour fermer les usines contribue à faire tourner les regards en direction d’une puissance à laquelle on prête un caractère bien insondable : la construction européenne. De part et d’autre de la frontière, on échoue à formuler une hypothèse précise sur le rôle joué par l’Europe dans l’entreprise de délocalisation menée par Levi’s mais toutes s’accordent pour lui attribuer une responsabilité réelle :
« [Enquêtrice : Vous pensez qu’il aurait été possible de changer la décision de Levi’s ?] Si le Gouvernement avait fait quelque chose, oui. Je pense que tout vient de là. [Enq. : Du Gouvernement ?] Oui. De l’euro, tout ça ! Tout ce qu’ils ont voulu faire là : l’Europe, la monnaie européenne là, tout ça… Moi, je pense que c’est ça. »
(R., ouvrière à La Bassée)
À la défiance suscitée par la construction européenne s’ajoute l’inquiétude engendrée par la mondialisation des échanges. Si ces processus transnationaux prennent pour les unes comme pour les autres le visage de forces aux contours incertains et aux effets énigmatiques, la capacité d’action que l’on prête aux responsables politiques nationaux diffère substantiellement au Nord et au Sud de la frontière. Il en découle une différence de taille dans la construction symbolique de l’adversaire. En Belgique, la tonalité des propos s’apparente indéniablement à la résignation et au renoncement :
« De toute façon, quand on a su qu’il y avait “possibilité de fermeture”, on a été découragées. Déçues et découragées. [Enq. : Ça signifie qu’à partir de ce moment-là, vous ne croyez plus à la possibilité de maintenir l’usine ?] Ben, la majorité, non. On a comme baissé les bras et… non. Quand ils ont annoncé la possibilité de fermeture de ces quatre sites et qu’en Amérique, il y en avait déjà cinq de fermés aussi, on s’est dit : “Ah ben oui, ça va être notre tour, quoi.” Pour nous, c’était presque déjà fait. »
(J., déléguée du personnel CSC à Wervik)
L’Union européenne, l’euro et la mondialisation des échanges sont invoqués pêle-mêle pour expliquer ce sentiment d’impuissance. On mobilise dans ce même but le thème de l’Europe qui s’apparente pour les enquêtées à une instance diffuse et autonome, véritable puissance tentaculaire à laquelle les citoyens, tout comme les élus nationaux, n’auraient d’autre choix que de s’adapter. L’omniprésence de ces processus transnationaux conduit les salariées à n’attribuer aux responsables politiques qu’une marge de manœuvre réduite. La gravité de leur non-interventionnisme s’en trouve largement relativisée. Le message d’impuissance prononcé au lendemain de l’annonce de la fermeture par la ministre régionale de l’Emploi est pris pour argent comptant :
« Ici, [les dirigeants politiques, ndlr.] ont tout de suite dit qu’on ne pouvait rien faire : “Fermé, c’est fermé !” Et si eux ne peuvent rien faire, que voulez-vous que nous fassions, nous ? ! »
(M-C., déléguée du personnel FGTB à Gits)
Quand bien même le Gouvernement jouirait d’un pouvoir substantiel, les ouvrières belges ne se sentent pas en mesure de le gagner à leur cause. Les propos se rapportant au niveau décisionnel national désignent très rarement des responsables précis et clairement identifiés. La confusion entre le Gouvernement et l’État est constante. Or, loin d’être considérée comme un îlot familier sur un flot de processus supranationaux, l’administration nationale est perçue, tout comme la construction européenne, comme une institution tentaculaire et sans visage dont les lois et les exigences s’imposeraient aux citoyens de manière implacable. Si la stigmatisation des prélèvements étatiques se décline en Belgique sur un ton radical, et si l’on attribue malgré tout aux acteurs nationaux une petite capacité d’influence résiduelle, cela ne s’accompagne pas pour autant d’une volonté d’agir en leur endroit tant il est vrai que l’on considère le Gouvernement comme un agent indépendant de la volonté de tout un chacun. Que peut-on faire pour mobiliser, contre une multinationale, une instance décisionnelle insaisissable subissant elle-même les contraintes de processus transnationaux diffus ? Sollicitées sur le thème des responsables politiques, les salariées de Gits et de Wervik ne manifestent d’ailleurs ni indignation ni révolte. Toutes éprouvent la sensation d’avoir été dépossédées de la maîtrise de leur devenir politique [5]. La politique et ses acteurs suscitent le plus souvent une hilarité bon enfant, parfois un accablement résigné. Entre elles et le Gouvernement, la rupture semble tant et si bien consommée que celui-ci n’est même plus un sujet de préoccupation. Mieux vaut en rire et vaquer à ses occupations personnelles. Elles affichent une attitude de désenchantement narquois et distancié, conjuguée à un repli sur la sphère privée :
« [Enquêtrice : Qu’est-ce que vous pensez de l’attitude des responsables politiques à l’annonce de la fermeture ?] Bah ! J’en rigole encore, hein ! On peut toujours parler, parler, parler, mais malgré cela, on ne fait rien, hein ! C’est facile de parler, parler, parler mais, après tout ça, il n’y a encore rien [de concret] ! [Enq. : Et d’une manière plus générale… de la politique… en Belgique ?]Bah ! C’est aussi une grande blague ça ! Lui dit ça, l’autre dit [autre chose] et quand même… une fois qu’ils sont tous ensemble, ben… ça ne débouche sur rien !… On est obligé d’aller voter. On va voter et deux semaines plus tard [les candidats pour lesquels on a voté] sont mis dehors ! Mais on a voté alors on nous dit que c’est OK ! On vote mais après ils ne font quand même que ce qu’ils ont envie [de faire] ! Pourquoi on doit voter si, après, c’est eux qui décident ? ! »
(N., déléguée du personnel FGTB à Wervik)
Au total, l’omniprésence de processus supranationaux lointains et diffus, la liberté dont jouit une entreprise multinationale, les impératifs de la rentabilité économique, la pesanteur d’un État omniprésent, l’inaccessibilité et l’impuissance relative des gouvernants sont autant d’éléments mobilisés par les salariées belges dans le but d’expliquer leur découragement.
À l’inverse, tout se passe, à La Bassée, comme si le caractère impersonnel et diffus de la construction européenne, fut-elle conjuguée à une logique économique libérale, ne suffisait pas à dissoudre la capacité d’action des responsables politiques nationaux. Bien plus, les ouvrières françaises se disent persuadées du fait que les élites européennes et les responsables nationaux marchent main dans la main dans la construction délibérée d’un système agencé de manière à ce qu’il soit conforme à leurs seuls intérêts. En outre, elles s’accordent sur l’hypothèse selon laquelle le Gouvernement aurait dans le départ de la multinationale des intérêts obscurs mais non moins réels. Attribuer aux responsables politiques des actions défavorables aux salariés a son corollaire : toutes ont la conviction qu’ils auraient pu intervenir dans le but d’infléchir la décision de la direction et l’inciter, de manière plus ou moins autoritaire, à ne pas quitter la France. Paradoxalement, il est reproché au Gouvernement à la fois sa fiscalité désincitative ou, d’une manière plus générale, son manque d’adaptation à la logique libérale et le fait de ne pas avoir intercédé auprès de l’employeur avec suffisamment de fermeté. Dès lors, les responsables nationaux attisent la colère des salariées et sont copieusement vilipendés pour n’être pas intervenus avec plus de détermination dans le but d’infléchir la décision du fabricant de jeans :
« [Enquêtrice : Vous pensez qu’il aurait été possible de maintenir le site ?] Bien sûr ! Au niveau du Gouvernement, bien sûr ! Seulement, c’est toujours politique. Il y avait un texte de loi qui interdisait à toute société faisant des profits de licencier. La droite est arrivée au pouvoir et l’a abrogé. La gauche est revenue au pouvoir, ils ne l’ont pas remis en vigueur. Ils sont tous compromis ! Ils trempent tous dans l’import-export ! Ils ont tous des trucs à l’extérieur ! La loi anti-délocalisation, elle passera jamais ! Elle passera jamais cette loi-là ! Il y a trop de gens qui sont compromis… Bon, Martine Aubry, “ministre de l’Emploi et de la Solidarité” [avec emphase, ndlr.], moi je veux bien mais elle n’a jamais été capable de bouger son derrière jusqu’ici quoi !… Les politiques auraient pu faire quelque chose, même au niveau de la négociation du plan social, mais on n’en entend jamais parler ! Ils n’en ont rien à foutre ! Plus ils sont haut moins ils sont combatifs et intéressés. »
(P., délégué du personnel CGT à La Bassée)
Corrélativement à ces divergences d’attitudes, les stratégies élaborées par les représentants du personnel de part et d’autre de la frontière diffèrent du tout au tout. À la suite de l’annonce de la fermeture, l’intersyndicale de La Bassée [6] décide de ne pas appeler à la grève et freine même, ici et là, les velléités de débrayage. L’objectif déclaré de cette tactique est double. D’une part, il se serait agi d’entraver les tentatives mises sur pied par Levi’s pour écouler la surproduction qui accable l’entreprise. D’autre part, il aurait été hors de question d’adopter des moyens d’action entraînant des pertes de salaires, le recours à la grève étant de ce fait exclu. Mais tout porte à croire que le maintien des cadences de production participait également d’une volonté, de la part des ouvrières françaises de démontrer la supériorité de leur implication sur celle des Belges et d’amener, de cette façon, la direction de la multinationale à épargner leur usine. Nos interlocutrices évoquent à mi-mots les croyances qu’elles ont nourries un temps : la qualité de leur production étant supérieure à celle des usines de Gits et de Wervik, il n’était pas impensable que Levi Strauss ne ferme que ces dernières et consente à garder la leur. Travailleuses minutieuses, rapides, sérieuses et entièrement dévouées à leur entreprise quoi qu’il arrive, telle est probablement l’image que les 530 salariées du Nord-Pas-de-Calais ont cherché à donner à la direction de la multinationale. Ce thème s’est imposé avec une trop grande récurrence au cours des entretiens pour qu’il n’ait pas été distillé et entretenu par l’intersyndicale :
« Quand on a entendu qu’en Belgique, ils ont fermé le 23 décembre, on s’est dit : “Bon ben, peut-être que… on va essayer que… enfin, ils vont essayer de nous faire une faveur, de nous garder ou quoi que ce soit… Les Belges… on ne sait pas ce qui s’est passé parce que eux, ils ont arrêté de travailler tout de suite quand ils ont su que ça allait fermer hein ! Tandis que nous, on nous a dit : “Faut continuer de travailler malgré que vous avez pas le goût ! Il faut montrer qu’on veut garder notre travail !” »
(M., ouvrière à La Bassée)
Le deuxième pan de la stratégie de l’intersyndicale de La Bassée aurait consisté à ternir l’image de Levi’s par le biais de multiples manifestations, éventuellement accompagnées d’opérations « ville morte ». Au total, les ouvrières de La Bassée ont pris part à cinq manifestations, organisées à l’initiative de l’intersyndicale de l’entreprise, des confédérations nationales, ou encore de la Confédération européenne des syndicats (CES). Cette façon oblique d’interpeller les pouvoirs publics dans l’espoir d’obtenir leur appui est combinée à la mobilisation de démarches directes auprès de quelques responsables politiques. Convaincus du pouvoir d’action des décideurs nationaux et locaux, les membres de l’intersyndicale sollicitent Martine Aubry, Christian Pierret, alors ministre de l’Industrie, le président du conseil régional du Nord et le maire-adjoint de La Bassée. Ils vont encore chercher appui auprès du CES et de différents responsables associatifs. De concert avec les membres permanents des organisations syndicales belges, une délégation se rend au siège de la Commission européenne et du Conseil européen pour y remettre une lettre aux autorités européennes. Un soin particulier est apporté à la visibilité médiatique du conflit. La déléguée CFDT soigne tout spécialement cet aspect de l’action et veille à entretenir avec les journalistes des relations étroites et cordiales. Ses efforts sont couronnés de succès : l’événement est largement répercuté dans la presse régionale. Au sein de l’entreprise, les prises de parole pour faire part au personnel de l’état de la situation et expliciter les choix stratégiques sont quotidiennes. Les salariées iront jusqu’à proposer à leur employeur une réduction de 10 % de leur salaire. Mais la direction de Levi Strauss se montre intransigeante : elle ne reviendra pas sur sa décision. La remise de l’expertise ne fait pas davantage plier le géant américain si bien que la négociation du plan social est entreprise. Les exigences de l’intersyndicale étant manifestement loin d’être satisfaites, trois déléguées orchestrent alors, dans les murs de l’usine, les préparatifs d’une grève de la faim qui seront promptement interrompus par les forces de l’ordre.
La stratégie d’action mise en place de l’autre côté de la frontière s’est révélée moins démonstrative. À l’annonce de la fermeture, les salariées des trois sites belges débrayent spontanément. Les deux principales organisations représentatives des travailleurs, la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) et la Confédération des syndicats chrétiens (CSC), sont présentes sur les sites [7]. Rapidement, les cadres des organisations syndicales interviennent et entrent en négociation avec la direction. L’employeur souhaite que les ouvrières assurent la moitié de leur production habituelle pendant toute la durée des tractations. Toutefois, les syndicats obtiennent que celles-ci continuent à percevoir leur salaire en échange d’une production très minime et de leur présence dans les locaux. Aussitôt, les déléguées d’entreprise leur donnent pour toute consigne de travailler comme bon leur semble : la plupart d’entre elles ne se plient pas à la requête de Levi Strauss. Par ailleurs, peu d’actions publiques ont été menées et rien, au dire de nos informateurs, n’aurait été tenté pour mobiliser les salariées, pas plus que pour meubler des journées se déroulant sous le signe du désœuvrement et de l’ennui. L’espoir de sauver ne serait-ce qu’une partie des emplois paraît inexistant et les déclarations d’impuissance sont monnaie courante, y compris de la part des délégués d’entreprise. Les efforts se concentrent alors sur la poursuite d’indemnisations financières et d’aides au reclassement. Les représentants du personnel, le secrétaire régional de l’organisation syndicale socialiste et les ouvrières elles-mêmes nous assureront de leur volonté d’obtenir un plan social satisfaisant le plus rapidement possible et évoqueront à ce propos leur désespoir.
Un engagement inégal dans la communauté d’entreprise
D’emblée, un rapport de concordance frappe l’observateur. L’intensité de l’engagement des différentes collectivités d’entreprise dans l’action paraît indexée sur la manière dont les salariées qui les composent s’investissaient, avant le conflit, dans l’activité de production ainsi que dans les relations sociales des ateliers. En effet, la communauté de travail présentait une profonde intégration à La Bassée et semblait, à l’inverse, fort atomisée dans les sites belges. De même, les nouvelles méthodes d’organisation du travail sont loin d’avoir été accueillies avec un égal enthousiasme dans les deux pays alors que Levi Strauss déployait une politique relativement homogène en matière de gestion de la production et du personnel. À La Bassée, la récurrence des affirmations selon lesquelles l’entente entre ouvrières était totale et l’employeur irréprochable est corrélée à une mobilisation considérable de moyens d’action divers. L’attachement à l’employeur s’impose avec d’autant plus d’intensité que sa politique de gestion du personnel tranche radicalement avec les modes d’organisation du travail très impopulaires mais néanmoins généralisés dans le secteur de la confection en bassin minier [8]. La pénibilité des conditions de travail n’est pas évoquée mais l’on insiste, au contraire, sur les nombreux avantages qu’offrait l’entreprise : la libre détermination de sa production et la maîtrise de son temps, le niveau élevé des salaires, les multiples primes, la gratuité de la cantine ou du ramassage par bus, la distribution de cadeaux, de médailles, etc. De nombreuses pratiques distrayantes attestent de la réinterprétation et du refaçonnement du lieu de travail comme espace ludique. Le « détournement » des contraintes de la production et la reconstruction symbolique de l’univers du travail en tant que monde de sociabilité, pour le compte de la collectivité ouvrière, sont des phénomènes patents. La réalité de tout un ensemble de conduites qui enveloppaient le cours d’une journée est décrite avec jubilation. La « parole », le « dialogue », la « communication », « la bonne ambiance », la « solidarité », la « rigolade » et même le sentiment de composer une vraie « famille » constituent autant de thèmes sur lesquels les ouvrières se montrent intarissables.
Une solidarité unitaire aurait donc été présente antérieurement au conflit, celui-ci ayant tout au plus réactivé une identité collective préexistante. Comme nous le verrons dans la deuxième partie de cet article, il semblerait que le vecteur d’unité et de cohésion des salariées françaises ait résidé dans leur communauté d’appartenance au genre ou, plus précisément, dans le sens qui lui était attribué. À l’appui de cette thèse, on remarquera que l’existence d’une spécificité féminine est constamment affirmée : spécificité féminine de l’attachement au travail salarié, d’une part, spécificité féminine de l’engagement dans l’action collective, d’autre part. La première traduit le renversement des rôles sexués dans l’univers de perceptions des ouvrières. Les « filles de Levi’s » [9] expliquent leur combativité par la tenue du rôle de chef de famille qui, dans les représentations communes, est pourtant généralement dévolu aux hommes : « Ici, nous dit-on, les femmes ont quand même une famille à nourrir, des maisons, des voitures à payer ». La seconde renvoie à une manière d’élaborer et de mener des stratégies de lutte qui s’articulerait autour de deux dimensions : une ténacité plus aguerrie que celle des hommes et un art de négocier « en douceur ». Ce vecteur identitaire se manifeste également au travers de diverses pratiques. Il en va ainsi de l’hétérogénéité des engagements dans la mobilisation selon son appartenance sexuelle : les quelques dizaines d’ouvriers travaillant à l’usine sont, pour la plupart, absents des manifestations. Sur ce point, les enquêtées expriment d’ailleurs sans encombre leur désapprobation : « Les hommes étaient toujours en retrait et quand il fallait faire quelque chose, aller manifester : toujours en retrait ! ». L’affirmation du plus grand courage des femmes peut aller jusqu’à friser les fanfaronnades grivoises [10]. Si la segmentation sexuelle de la communauté d’entreprise s’est manifestée avec une acuité particulière à l’occasion du conflit, celle-ci n’aurait en réalité jamais été perçue par ses membres comme un tout unifié. En outre, la vie communautaire de l’usine aurait toujours été essentiellement le fait des femmes [11].
En Flandre, la désaffection pour les rapports sociaux se nouant au sein de l’atelier et la lassitude à l’égard du mode d’organisation de l’activité productive se conjuguent à un usage sensiblement plus modéré des répertoires d’action disponibles. La nature des relations, pour le moins tendues, entre les salariées des unités belges peut être déchiffrée comme l’exact négatif de la situation observée à La Bassée : l’ambiance est qualifiée « d’irrespirable ». Symptomatique d’une sociabilité insignifiante, la représentation que le collectif de travail se fait de lui-même s’apparente à un assemblage fragmenté en « bons coins » et « mauvais coins ». L’atelier ne fait nullement l’objet d’une réappropriation en tant qu’espace de pratiques sociales ou ludiques et dire des conditions de travail qu’elles étaient impopulaires confine à l’euphémisme. Toutes insistent sur la pénibilité des contraintes de production, génératrices de stress, et sur l’omniprésence de tensions de tout ordre. Dans cette même perspective, les ouvrières belges soulignent que leur engagement se déploie exclusivement dans le cadre de la sphère privée, lieu des loisirs et de la famille [12]. Étant relativement analogue, la composition sociale de la main-d’œuvre des unités de Gits et de La Bassée ne semble pas susceptible d’éclairer les différences d’implication dans les relations humaines du travail et dans l’activité salariée : 90 % du personnel est de sexe féminin ; la moyenne d’âge est de 37 ans au sein de la première et de 40 ans au sein de la seconde ; l’ancienneté est élevée ; enfin, néerlandaise pour les unes, française pour les autres, la communauté de langue est totale au sein de chacun des deux ateliers. La population ouvrière de Wervik, pour sa part, n’a jamais présenté une homogénéité sociale comparable et comporte quelques particularités au regard du personnel des deux autres sites. L’usine se situant en région flamande mais à la frontière franco-belge, nombre de salariés sont francophones, le groupe se trouvant de la sorte divisé en deux catégories linguistiques hétérogènes. En ce sens, les enquêtés témoignent de l’existence de petits groupes se constituant sur une base linguistique et de l’étanchéité de leurs limites. En outre, une petite moitié du personnel est composé d’hommes affectés aux activités de délavage des jeans et installés dans une partie de l’atelier distincte de celle des femmes. Un « turn over » plus important que celui de La Bassée combiné à des recrutements réguliers, et ce, jusqu’à une période relativement récente, ajoutait l’âge et l’ancienneté aux facteurs de fractionnement de la communauté d’entreprise. Ainsi donc, le personnel ouvrier de Wervik est morcelé en « anciennes » et en « nouvelles », en groupes de « Flamandes » et de « Françaises » [13] qui ne frayent pas ensemble. Mais il convient de se garder de conférer à l’homogénéité sociale d’un groupe une importance décisive au regard de l’émergence d’une cohésion consistante. Rappelons que le personnel ouvrier de Gits présente une franche homogénéité en terme d’âge, d’ancienneté, de genre et d’appartenance linguistique sans avoir pour autant bénéficié d’une intégration horizontale palpable. Comme nous le verrons, l’histoire économique et sociale de l’enclave économique dans laquelle les unités de production sont implantées nous paraît autrement plus décisive pour la solidarité d’un groupe et, à terme, pour son potentiel de mobilisation.
Une incompréhension mutuelle
Nombre de conditions propices à l’émergence d’une « communauté de lutte » [14] unifiée étaient réunies. Les ouvrières des différentes unités de production s’étaient soudainement trouvé précipitées dans une situation difficile en raison de la décision d’un même employeur, décision qui, de surcroît, les frappait uniformément. En outre, elles partageaient une communauté d’appartenance sociale et exerçaient, pour la plupart, une activité de production similaire. Enfin, les usines qui nous occupent étaient distribuées dans un périmètre très circonscrit. Pourtant, force est de constater que la combinaison de ces facteurs n’a pas composé un terreau suffisamment fertile pour fondre le personnel des trois ateliers en une véritable communauté de classe et d’action. Loin d’avoir été cordiales, les relations entretenues par les intersyndicales ne leur auront pas permis de coordonner leurs actions et de conduire une opposition commune à la délocalisation. Les premières incompréhensions naissent des spécificités nationales en matière de gestion syndicale des conflits du travail. À La Bassée, le plan d’action a été élaboré de bout en bout par les déléguées d’entreprise qui brandissent, non sans fierté, la parfaite autonomie de l’intersyndicale. Mais de l’autre côté de la frontière, celui-ci est conçu et mis en œuvre par les secrétaires régionaux des centrales syndicales qui, nommés et salariés par leur organisation, n’appartiennent pas à l’entreprise et sont chargés de servir de liens entre les ouvrières et la hiérarchie syndicale. Ils prennent bonne note des revendications des premières, leur exposent l’état d’avancement des négociations et tentent tant bien que mal de répondre à leurs interrogations. Les déléguées d’entreprise, quant à elles, sont écartées des pourparlers [15]. Le caractère coutumier de l’intervention des appareils syndicaux les conduit à ne pas remettre en cause ce mode de régulation des conflits et à vivre cette délégation de pouvoir sur le mode de l’évidence. C’est également au nom de leur incompétence personnelle qu’elles accueillent l’entremise des secrétaires avec bienveillance. À leurs yeux, la participation aux négociations avec les « grands patrons » requiert un niveau d’étude minimal, une connaissance approfondie du droit du travail mais aussi une facilité d’accès aux grands de ce monde.
Le retrait des déléguées flamandes derrière les secrétaires régionaux tranche sensiblement avec l’attachement très profond des membres de l’intersyndicale de La Bassée à leur autonomie d’action. Celles-ci affirment avec force et fierté leur droit de représenter le personnel de l’entreprise, de négocier sans intermédiaire avec les hauts dirigeants de la multinationale et d’intervenir elles-mêmes auprès des responsables politiques. Aussi affichent-elles un certain mépris pour leurs homologues belges, qualifiées de « déléguées factices » et fréquemment décrites comme des subalternes peu formées et infantilisées par leur hiérarchie :
« Il faut dire qu’en Belgique c’est complètement différent de chez nous. Chez nous, dans l’entreprise, c’est nous, les déléguées, [qui menons les négociations] ! C’est les gens qui travaillent à la machine ! C’est nous qui décidons des journées de grève. C’est nous qui décidons des actions. C’est nous qui décidons des négociations. C’est nous qui négocions avec le directeur au niveau du comité de l’entreprise, même au niveau du plan social. C’est nous ! Il n’y a personne de l’extérieur de notre syndicat qui vient négocier à notre place !… En Belgique il y a des déléguées… je vais dire, je vais être méchante, mais je vais dire… “factices” : les déléguées n’ont aucun pouvoir… C’est des déléguées qui sont mises en place juste pour régler les problèmes d’ouvriers quoi… Tout ce qui était le conflit Levi’s, tout a été négocié par les extérieurs. C’est leur façon à eux, c’est leur structure à eux, hein, je rentre pas là-dedans !… Et nous, on était nous. Nous, on n’avait pas nos représentants, nos structures qui étaient derrière. On leur rend des comptes, on leur dit ce qui se passe, mais on n’admettrait pas que ce soient eux qui nous disent : “Faites ça et ça”. [Les déléguées belges, ndlr] savent pas gérer. Elles n’ont pas été éduquées pour ça. Nous, dès qu’on entre dans un syndicat, on fait des formations, on est formées. »
(J., déléguée CFDT à La Bassée)
Les choix des répertoires d’action, et plus généralement, la définition des priorités au Nord et au Sud de la frontière font également l’objet d’incompréhensions réciproques. Les salariées belges éprouvent le sentiment d’être snobées, non sans quelque fondement. Il est difficile, en effet, de ne pas déceler, de la part du personnel de La Bassée et de ses représentants, la manifestation d’une forme de condescendance pour ces travailleuses que l’on estime peu impliquées dans l’entreprise comme dans la mobilisation collective. La pertinence de leur stratégie sera invariablement contestée et l’on considèrera avec dédain la rapidité avec laquelle celles-ci se sont acheminées vers le plan social :
« On était des usines en tout point différentes. Parce que, eux, ils ont accepté leur licenciement tout de suite. Ils n’ont pas été comme nous à se battre et à vouloir maintenir leur emploi ! Ils ont tout de suite négocié leur licenciement. Ils n’ont pas tenu comme nous, hein ! »
(S., ouvrière à La Bassée)
Les ouvrières de La Bassée déplorent encore que leurs collègues belges n’aient pas organisé davantage d’actions publiques et leur prêtent un manque de persévérance criant, aussitôt interprété comme étant le fruit d’un moindre attachement à l’emploi et à la multinationale. Les salariées flamandes, quant à elles, voient d’un mauvais œil le fait que le personnel nordiste n’ait pas débrayé :
« Ça a été mal vu en Belgique que la France continue à travailler. Y a même eu des remarques à la télé disant que, eux, ils continuent à travailler, mais que de toute façon, [la fermeture] a été annoncée pour eux comme pour nous et qu’ils vont tomber dans la même situation que nous. Et ça, ça a été une critique mal reçue par la France. »
(J., déléguée CSC à Wervik)
De plus, ce comportement ne fait, à leurs yeux, pas l’ombre d’un doute : il se serait agi, pour les travailleuses du Nord-Pas-de-Calais, d’administrer la preuve de leur mérite par opposition à l’attitude adoptée en Belgique, et ce, éventuellement, à leurs dépens. Mais en Belgique, la goguenardise prend le pas sur la réprobation au spectacle de ce que l’on tient pour de la vaine agitation :
« Elles travaillaient à 120 % [alors que nous], on ne faisait plus rien ! Mais elles ont toujours dit : “Nous on travaille, on travaille !” Parce que après elles vont dire : “Ben, nous, on est les meilleures, c’est nous qui devons rester : La Bassée !” C’était l’idée je pense… Elles pensaient qu’il y a une autre manière pour faire rester Levi’s. Elles, elles ont toujours dit que ça n’allait pas fermer. Mais tu vois, ça a quand même fermé hein ! ».
(N., déléguée FGTB à Wervik)
Enfin, il est frappant de constater que les ouvrières de La Bassée estiment être les seules à pouvoir légitimement brandir leur statut de « filles de Levi’s ». Revendiquant une forme de propriété exclusive sur Levi Strauss, elles affirment avec force le monopole de leur pouvoir de décision en matière de stratégie de lutte. Aussi veillent-elles jalousement à ce que personne d’autre qu’elles ne se permette d’intenter la moindre action. Leurs réactions ne se sont pas fait attendre, lors de la seule manifestation commune, au spectacle des quelques dégradations infligées par des manifestantes flamandes au siège bruxellois de la multinationale. Le mouvement de retrait et de désolidarisation est immédiat, et les termes, pour qualifier ces agissements, ne sont rien moins qu’indulgents. L’assimilation des collectivités de travail belges à des « étrangers » est édifiante :
« Nous, notre entreprise, on l’aime. C’est à nous. C’est la nôtre. C’est notre institution de travail. On n’a rien à redire de Levi’s, nos patrons Levi’s qu’on avait chez nous. On a été payées en temps et en heure… On n’a rien à leur reprocher, sauf qu’aujourd’hui ils ferment. Et ça c’est une décision qui est prise plus haut. Donc, on a dit : “Vous nous laissez faire. C’est nous qui décidons quand, et comment, et ce qu’on doit faire. Que personne ne se mêle de nos affaires !” Donc, là [lors de la manifestation commune à Bruxelles], ils [les salariées belges ndlr.] ont cassé : ça ne nous plaisait pas ! Si un jour on a envie de casser, c’est nous qui déciderons qu’on va casser, parce qu’on est les salariées de chez Levi’s et qu’on a le droit de tout casser, parce que c’est notre usine ! C’est pas des étrangers qui décident de tout casser ! Et ça c’est notre stratégie à nous en France. Si y a quelque chose à faire, c’est nous qui le faisons… On va très loin chez nous. On est très : “C’est notre usine”. C’est à nous ! On l’a faite de nos mains. »
(J., déléguée du personnel CFDT à La Bassée)
Interrogées sur le déroulement de la manifestation à Bruxelles, les ouvrières belges relativisent les accusations portées à leur encontre et ramènent les quelques dégradations du siège à des sottises de potaches. La réaction des « filles » de La Bassée aurait plutôt tendance à les faire sourire. Il n’en demeure pas moins que l’absence de dialogue, entre les communautés d’entreprise belges et française, lors de ce même rassemblement, est totale : c’est en vain que l’on y chercherait les traces d’une quelconque « solidarité ouvrière ».
Si les stratégies d’action menées de part et d’autre de la frontière ont donné lieu à des attaques croisées, les deux formes de protestation ont pourtant abouti à l’obtention de plans sociaux relativement analogues. Les sommes globales destinées au paiement des indemnités ainsi qu’au financement des mesures pour la promotion de l’emploi s’élèvent à 123 millions de francs à La Bassée et à l’équivalent de 153 millions de francs pour l’ensemble des deux sites belges qui impliquent un personnel légèrement plus nombreux. Les indemnisations semblent être du même ordre en Belgique et en France [16]. Les deux plans sociaux présentent toutefois une différence de taille : les anciennes salariées des usines belges peuvent faire valoir leurs droits à la pré-pension anticipée à partir de 50 ans, alors que l’âge minimum requis est de 57 ans à La Bassée, et prétendre à la pré-pension alternative dès 48 ans. Il convient encore de noter que les efforts déployés par les services de reclassement n’auront pas suffi à assurer des reclassements satisfaisants aux ouvrières licenciées par Levi’s. À la Bassée, les statistiques réalisées par l’antenne de l’emploi un an après la fin du conflit montrent que sur 266 personnes à reclasser [17], seules 13 % d’entre elles ont retrouvé un emploi à durée indéterminée, 15 % ont signé un contrat à durée déterminée et environ 25 % suivent une formation [18]. À Wervik, un an après la fermeture, 15 % des 117 personnes inscrites à la cellule de reclassement ont retrouvé un emploi à durée indéterminée et 10 % un emploi à durée déterminée. Une majorité d’entre elles, 40 %, sont intérimaires. À Gits, un quart des 207 personnes ayant adhéré à la cellule ont décroché un contrat à durée indéterminée, 13 % sont liées à un employeur pour une durée déterminée, 19 % exercent une fonction intérimaire et 22 % sont indépendantes.
Mais les frictions, les désaccords, les rancœurs qui se sont manifestés entre ouvrières belges et françaises sont encore révélatrices du fait que les cadres d’interprétation des unes et des autres doivent inévitablement présenter une compatibilité minimale pour qu’une action commune puisse voir le jour. Le décalage des significations attribuées à la communauté d’entreprise, à l’activité salariée, à l’espace domestique, à l’action syndicale et, surtout, à l’appartenance au genre féminin sont à l’origine de ce mur d’incompréhensions mutuelles. La prise en compte des caractéristiques structurelles des zones d’implantation des trois unités de production devrait nous fournir des outils de compréhension de ces divergences.
 
L’ancrage territorial des mobilisations collectives
 
 
Les spécificités institutionnelles propres au contexte national éclairent en partie le contraste des stratégies d’action adoptées de part et d’autre de la frontière. La Belgique présente la caractéristique d’être l’un des pays au monde les plus syndiqués et de posséder un système de relations collectives du travail extrêmement développé. Syndicats et organisations patronales sont des interlocuteurs patentés du Gouvernement pour l’ensemble des questions socio-économiques et participent à la décision politique selon des procédures profondément institutionnalisées. Les procédures de conciliation suivies lorsque surviennent des conflits de l’emploi débouchent le plus souvent sur des solutions transactionnelles si bien que la fréquence du recours à des pratiques conflictuelles telles que la grève est négligeable. Pourtant, au cours de notre enquête, l’opportunité de changer d’échelle d’observation et de resituer les cadres sociaux et cognitifs de l’engagement dans la perspective d’un espace infra-national, marqué par un développement économique et social bien particulier, s’est imposée comme une évidence. Le projet de ne pas détacher la logique interactive des trois collectivités d’entreprise de leur région industrielle d’implantation se justifiait d’autant mieux que les pratiques conflictuelles, au sein d’un même pays, sont plus fréquentes dans certaines régions que d’autres [19]. Dans cette perspective, il est légitime de penser que la représentation que les salariées se font de leur situation, leur degré d’implication dans les relations sociales de l’atelier, la signification attribuée à l’emploi, à la représentation syndicale, ou encore, au genre sont autant d’éléments que l’on ne pourrait isoler d’une perception plus large d’un univers de possibles sociaux, qui plongerait elle-même ses racines au sein des conditions structurelles propres à la région considérée. Plaidant pour l’adoption d’un cadre matérialiste des interactions, Alain Desrosières et Michel Pialoux soutiennent l’existence d’un « espace de référence commun » à l’intérieur duquel « les individus ou les familles sont marqués par une histoire sociale produite sur plusieurs générations, mais scandée par les mêmes grandes évolutions en matière d’école, de logement ou d’emploi ». Ils développeraient de la sorte une perception d’un espace des possibles résultant de « leur histoire particulière et de celle de leur fraction de classe, [ainsi que] du système des [opportunités] spécifiques à cet espace particulier » [20]. La construction sociale du sens dépendrait donc, en dernière analyse, « de la zone géographique où [les individus vivent…], et de la manière dont celle-ci a évolué économiquement et socialement : rythme d’industrialisation, caractère autocentré ou non » [21]. Les interactions survenant entre les agents mais également entre ceux-ci et le système productif seraient donc façonnées par les conditions matérielles d’existence offertes par l’espace économique et social à l’intérieur duquel des attitudes communes se développeraient. Un bref survol historique du développement économique et social des régions d’implantation des quatre sites de production nous convaincra peut-être de l’intérêt d’introduire dans l’analyse des oppositions collectives à leur fermeture, cette même approche matérialiste des interactions.
Structuration classiste et sexuelle dans le bassin minier
Dès le milieu du 19e siècle, la région d’implantation de l’unité de production de La Bassée est dominée par la mono-industrie du charbon. Que son développement ait induit une politique spécifique de recrutement et de gestion de la main-d’œuvre et, en conséquence, un univers de rapports sociaux bien particulier est un fait notoire. Accompagnée d’une politique d’encadrement paternaliste complexe, il va de soi que l’exploitation du bassin minier n’est pas sans incidence sur l’organisation du mouvement ouvrier. C’est en ce sens que Jacques Julliard [22] indique que les mineurs occupent une situation privilégiée dans la géographie sentimentale de la classe ouvrière du fait de la précocité de leur organisation, de l’extrême pénibilité de leurs conditions de travail et de l’ampleur de certaines grèves. On pourra rappeler que l’industrie minière du Nord-Pas-de-Calais connaît ses premières difficultés dans les années 1960, de sorte que la plupart des salariées nordistes ont grandi dans un environnement imprégné d’une puissante conscience d’opposition. Les enquêtées évoqueront d’ailleurs spontanément leurs souvenirs des « grandes grèves ». Néanmoins, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’évocation de la notion de « conscience ouvrière » ne suscite en elles que peu d’échos. De même, les représentations de l’ordre social sont loin d’être structurées sous la forme d’une opposition de classes ou d’une hiérarchie de statuts. Il n’en demeure pas moins que l’on peut discerner, à La Bassée, la présence d’une véritable solidarité réactive. Plus que dans une hypothétique lutte de classes, le ressort de cette conscience unitaire résiderait bien plutôt dans l’identification au genre. Certes, le passage au travail salarié participe tant pour les ouvrières françaises que pour leurs collègues belges d’une volonté de rupture avec les privations endurées par la génération de leurs parents. Mais nous pensons néanmoins que leur attachement tout particulier à l’emploi et, partant, leur opiniâtreté à le défendre reposent en grande partie sur le refus des rôles traditionnellement dévolus aux femmes du bassin minier. Dans cette même perspective, tout se serait passé comme si une communauté de destin partagée par la population ouvrière féminine de la région avait cristallisé l’identification du personnel de l’entreprise.
Fait révélateur de la présence d’une dimension féminine dans le conflit de La Bassée, les ouvrières proclament avec force leur aversion pour l’image de la femme au foyer. Systématiquement assimilée à une personne sans attrait, acariâtre, aigrie et prisonnière de sa servitude, l’isolement, l’ennui et la grisaille planeraient sur elle telle une épée de Damoclès. Strictement corrélée à la répugnance pour la vie que l’on prête aux ménagères, la hantise de l’enfermement domestique est omniprésente. Nos interlocutrices sont unanimes pour affirmer que « c’est affreux de rester chez soi » et que l’on y éprouve un ennui vertigineux. Les propos illustrent à merveille la puissance de leurs désirs centrifuges et leur besoin, intense, de faire éclater les frontières oppressantes de l’espace domestique. Ceci est d’autant plus vrai que si les hommes peuvent légitimement investir les lieux extérieurs au foyer, l’usage veut que les femmes, elles, soient cantonnées au « dedans ». L’emploi salarié permet donc de légitimer ses désirs de sortie et, d’une certaine façon, d’opérer un renversement de la répartition traditionnelle des espaces. C’est pourquoi l’horizon du chômage ne représente-t-il rien moins que la perspective d’être dépossédé de son « droit au dehors », une menace de reflux vers le foyer. L’activité professionnelle autorisait également l’accès à des formes de sociabilité très appréciées résultant de la réappropriation collective des conditions de production. Toutes s’accordent sur le fait que travailler c’est d’abord et avant tout « une autre vie », « une ambiance », « les copines », « des petites attentions » et bien d’autres choses, comme la possibilité de « se raconter ses petits problèmes de femme ». Les liens tissés depuis des années avec ses camarades de postes poussent aux épanchements et aux confidences. La parole, le dialogue, le partage des soucis quotidiens occupent une place de première importance. Enfin, le désir d’être indépendante, la nécessité de pouvoir subvenir à ses propres besoins, et plus généralement, la volonté de bénéficier d’une reconnaissance sociale et familiale par le truchement d’une activité un tant soit peu gratifiante sont des composantes prégnantes de l’univers des représentations sociales des « filles de Levi’s ». En ce sens, leur détermination à « ne dépendre de personne » est affirmée avec fierté et de manière récurrente. Incitées à s’engager plus avant sur ce thème, de nombreuses ouvrières nous feront spontanément part de souvenirs relatifs au destin peu plaisant de leur mère. La majorité d’entre elles étant filles de mineurs, il convient de garder à l’esprit que toute leur enfance, voire une partie de leur adolescence, s’est écoulée dans un univers parental profondément marqué par les structures très prolétariennes de la société minière et qu’elles ont effectivement été témoins de la servitude domestique de la mère de famille :
« Moi, je dis que maintenant, on a beaucoup de facilités : des machines automatiques… mais avant, fallait passer des journées à faire la lessive ! C’était pas comme maintenant ! Ma mère repassait la nuit. Elle était fatiguée. Maintenant, elle est vraiment fatiguée… Parce que nous, quand on travaille, on est partie de la maison. Mais ma mère, elle faisait toute la route à pieds, elle s’en allait dans les champs de betteraves à pieds. Elle faisait 10-12 km à pieds au matin, après il fallait revenir le soir, après, elle faisait la lessive toute la nuit ! Elle avait quand même pas une belle vie. Je trouve que c’était fort difficile mais elle était obligée… Moi j’ai une fille, je lui dit toujours : “c’est mieux d’aller travailler comme ça, tu dois rien à personne. Si ton ménage ne va pas, tu t’en vas”. Parce que si on travaille pas ni rien, ben, on est toujours dépendant de quelqu’un, tandis que comme ça, on est libre. On est plus libre… Faut pas être dépendantes des hommes. Parce que moi, ma mère, elle n’a jamais travaillé, elle était fort mal prise. Moi, je tiens à travailler, c’est pas pareil. On n’est pas malheureuses comme elles. On a quand même plus son mot à dire.”
(R., ouvrière de La Bassée)
Le sens conféré par les ouvrières aux interrelations de l’atelier, à l’activité salariée et, partant, à la protestation collective s’éclaire à la lumière d’un ensemble de facteurs structurels lourds. La présence, dans le bassin minier, d’une mono-industrie déployant des exigences particulières en matière de recrutement et d’entretien de la main-d’œuvre a sans conteste induit une structuration particulière des rapports de genre. Le mineur n’était pas le seul membre de la famille contraint de vendre sa force de travail : si les garçons allaient s’employer dans les mines, puis, consécutivement à la fermeture des puits, dans le bâtiment ou en usine, les jeunes filles étaient, quant à elles, massivement absorbées par les filatures de la région Lille-Roubaix-Tourcoing. Or l’usage voulait qu’elles reversent leur salaire à leurs parents. Elles se trouvaient de la sorte dans une position constamment minorée qui, « comparée à celle des garçons, [se caractérisait] par un moindre droit à s’appartenir et à être reconnue socialement » [23]. La mère, pour sa part, ne connaissait pas le travail salarié. On voit alors surgir une division sexuelle du travail affectant l’homme au travail salarié et confiant à la femme la tâche, non salariée, de la reproduction de la force de travail. Il n’en demeure pas moins qu’assurer la viabilité de la famille et avant tout la reproduction, dans les meilleures conditions, de la force de travail de son mari exigeait de celle-ci une énergie à toute épreuve [24]. On imagine mal comment le spectacle d’une mère croulant sous les charges domestiques et familiales, dépossédée d’elle-même, confinée dans les quatre murs du foyer et soumise à l’autorité maritale aurait pu ne pas imprégner les représentations et la conduite des enfants. De surcroît, si l’affectation aux usines textiles prenait autrefois le visage d’une véritable norme sociale, nos entretiens témoignent du maintien de cette caractéristique locale : toutes les ouvrières interrogées ont manifestement vécu leur placement sur le mode de l’évidence et furent elles-mêmes soumises aux pratiques familiales de dépossession et de coercition évoquées par Olivier Schwartz. On peut légitimement supposer, dès lors, que la relation entretenue au salariat n’a pas pour seul objectif la quête du double salaire mais répondrait également à une visée d’émancipation et d’affirmation de soi.
Une affirmation de soi réactive
Dès le moment où l’on accorde une quelconque importance à la genèse des individus, il convient d’admettre que l’attachement à l’activité salariée pourrait bel et bien avoir été construit contre le spectacle de l’asservissement domestique de la mère et contre le souvenir d’une emprise paternelle jugée excessive. Mais il pourrait encore s’être affirmé contre le maintien contemporain, dans la région, du modèle traditionnel de la femme et de la conjugalité. Olivier Schwartz souligne en ce sens « l’étroitesse du programme biographique » offert aux femmes des milieux ouvriers du bassin minier tout comme l’intensité des résistances masculines au travail féminin, particulièrement pesantes dans le Nord [25]. Les propos des ouvrières de La Bassée, sur ce thème, sont sans ambiguïté. Elles nous feront explicitement part du fait que leur emploi leur permettait d’échapper tant à l’univers étouffant du foyer [26] qu’à l’emprise asphyxiante de l’époux [27]. Bien plus, pour elles, travailler permettait en quelque sorte de tenir en respect son conjoint. La volonté de rompre avec l’enfermement domestique, la servitude et la minoration dont on est susceptible de faire l’objet, tout comme le désir de maintenir l’équilibre précaire des rapports conjugaux et des rapports entre les sexes sont des éléments tangibles des entretiens. Le chômage met donc en péril l’équilibre fragile et laborieusement acquis des rôles conjugaux et menace sérieusement la préservation même d’une sphère d’intérêts à soi. En témoignent ces bribes de conversation collective, suscitée à brûle-pourpoint et saisie sur le vif. La boutade d’une ouvrière portant sur les exigences sexuelles de son mari est particulièrement évocatrice de ce droit, tant convoité, de disposer de soi-même :
« C’était l’indépendance ici ! C’était bien ! C’était une deuxième vie quoi ! J’avais une vie chez moi et une vie au travail. Moi, j’adorais venir travailler ! Rester chez moi ? Non, ça me convient pas. J’étais mieux organisée quand je travaillais. Le boulot chez moi, la popote : j’ai du mal à m’habituer. Et puis, on n’a plus de points de repères. On se laisse aller. Avant, on se levait, on se pomponnait… On se trouve inutile maintenant. Avant, mon mari m’aidait, maintenant plus ! Quand on reste à la maison, ils nous prennent pour une servante : “T’as qu’ça à faire !” Je ne peux plus dire que je suis fatiguée, il me répond : “T’as pas fait les carreaux ?” ! ! [Rires collectifs] Et il faut être disponible tous les soirs pour… hein ! [hilarité générale et mines approbatrices ndlr.]… Quand on travaille, on se sent plus forte… même par rapport aux enfants. »
Enfin, l’attachement au travail tient encore à la reconnaissance sociale qu’un statut de femme active ne saurait que forcer. La « reconnaissance » et « l’honneur » sont effectivement des thèmes centraux du registre de la justification de l’activité salariée. Travailler représentait, en somme, un moyen d’échapper à la réduction de soi impliquée par le fait de n’être que la possession de son mari, un moyen d’accéder à son être véritable en s’investissant dans le salariat et dans des sphères extérieures au foyer sous le regard d’autrui :
« On n’a plus d’honneur ! On n’a plus d’honneur en ne travaillant pas ! Quand vous restez chez vous, vous n’avez pas d’honneur. Vis-à-vis des gens, vis-à-vis des hommes, une femme qui ne travaille pas n’a pas d’honneur… Avant, y avait une égalité entre mon mari et moi. J’achetais ce que je voulais. C’est plus comme ça maintenant. »
(M.-J., ouvrière à La Bassée)
De toute évidence, le repli sur le foyer, l’adoption de l’identité traditionnelle de la mère et de la maîtresse de maison ne représentaient pas une alternative de vie envisageable pour les « filles de Levi’s ». La hantise de l’enfermement et de l’ennui, le rejet de l’espace domestique en tant que pôle d’identification, le désir de nouer des relations de femme à femme, d’acquérir une autonomie, d’être reconnue pour son être propre, de se constituer et de revendiquer une identité féminine composent le paysage d’un univers de représentations partagé par les ouvrières de La Bassée. Corrélatif à une communauté de destin proprement féminin [28], c’est probablement là une conséquence directe de la place des femmes dans le système d’exigences essentiellement masculin du bassin minier. L’extrême importance conférée aux relations directes de l’atelier ainsi que la cohésion du groupe, avant et pendant l’action, plongeraient donc bel et bien leurs racines dans l’émergence d’une identité féminine. Il convient maintenant de s’interroger sur les incidences probables des caractéristiques structurelles de la Flandre occidentale sur la main-d’œuvre des unités de Gits et de Wervik.
La Flandre occidentale : une région dénuée de « conscience d’opposition »
Rappelons que la décision de leur employeur n’était apparue aux ouvrières belges que comme la conséquence inéluctable du cours d’un développement économique que l’on tenterait vainement d’infléchir. Il est vraisemblable qu’un environnement au sein duquel la notion de « conscience de classe » ne trouvait guère d’écho conjugué à l’éducation de parents eux-mêmes socialisés dans un univers peu emprunt de culture d’opposition ne soit pas étranger à la nature de cette attitude de résignation. Or, marquée par une économie résolument domestique et par une industrialisation tardive, la Flandre occidentale n’offrait pas un terrain propice à l’émergence d’une réelle conscience des antagonismes et d’une culture syndicale d’opposition. La prédominance, jusqu’à une période extrêmement récente, d’une économie rurale et domestique combinée à une seule activité industrielle, la production de textile, excluait en effet toute concentration massive de travailleurs. Des navetteurs, des dizaines de milliers de travailleurs à domicile et les « déracinés de l’agriculture » [29] composaient la configuration d’une main-d’œuvre flamande atomisée et, de ce fait, bien peu sujette à l’éclosion d’une solidarité unitaire. L’emprise détenue par l’Église sur la population constitue probablement un facteur supplémentaire de la relative imperméabilité de la Flandre à la pénétration des idées socialistes [30]. La voie réformiste prônée par l’institution religieuse aurait contribué à préserver la région de la pratique des grèves explosives et spontanées pourtant fréquentes en Wallonie. Car nul n’ignore que le territoire flamand représentait, au 19e siècle, une des régions les plus catholiques d’Europe. Le monde chrétien n’eut guère de difficulté à maintenir son autorité traditionnelle dans les contrées rurales. Spéculant sur le désir de la classe rurale de posséder un lopin de terre, l’Église mit sur pied une activité d’entraide en organisant des ligues paysannes paternalistes dirigées par des notables et des ecclésiastiques. Dès 1890, les bases du « Boerenbond » étaient jetées et l’Église encadrait indirectement tous les aspects de l’activité agricole : les finances par la voie du Crédit agricole, le commerce par l’intermédiaire des coopératives d’achat et de vente, les caisses d’assurance, la défense de la profession sur le plan politique et, enfin, l’encadrement social et moral. En entretenant systématiquement la peur de toute forme de collectivisme et l’hostilité à l’égard d’un parti d’incroyants, le Boerenbond, alors pilier incontournable du parti catholique, réussit à préserver le milieu rural de l’influence du monde socialiste. Une démarche similaire fut entreprise pour contrer les progrès des idées socialistes dans les milieux ouvriers. L’instauration de gildes au sein desquelles patrons et salariés travaillaient ensemble dans un esprit de charité correspondait à ce souci. De même, au début du siècle, apparut un nouveau type de prêtres se consacrant totalement aux œuvres sociales de leur paroisse. À la veille de la première guerre mondiale, le nombre de syndicats chrétiens gérés par ces nouveaux prêtres fut multiplié par six en dix ans. Les premières élections au suffrage universel masculin, en 1919, attestèrent du maintien de la profonde pénétration de l’Église dans la région.
Dans les années 1960, le parti catholique réussit, grâce à un réseau très développé de syndicats, de mutuelles et d’écoles libres, à récupérer la masse des travailleurs nouvellement occupés dans le secondaire et le tertiaire. Le syndicat chrétien ouvrier y est encore dominant aujourd’hui, et particulièrement dans le secteur du textile. À cette même époque, l’implantation de multinationales américaines déclencha un formidable essor économique suivi d’une rapide tertiarisation. Mais simultanément, la main-d’œuvre ouvrière fut précarisée par le chômage de masse. Il n’en demeure pas moins que l’ouverture, très soudaine, pour les membres défavorisés de la population flamande à la sphère de la consommation et des loisirs a très certainement contribué à faire du thème de l’exploitation une idée bien abstraite pour ces derniers. Si la sécurité économique polarisait probablement l’essentiel des soucis de leurs parents, nos interlocutrices ont, pour leur part, grandi dans les années 1960 et 1970 qui furent marquées par une élévation considérable du niveau de vie. Autrefois marquée par le manque et les privations, la vie de la population ouvrière s’est orientée depuis lors vers la possibilité d’une ascension économique et d’un accès à la propriété privée. Dans cette perspective, les données recueillies attestent du fait qu’une importance toute particulière est conférée à la propriété, à l’espace de vie privé et à la consommation. Il ne saurait être question de nier que la tendance à l’hédonisme est réelle et aisément perceptible. Parallèlement, tout se serait passé ici comme si les ouvrières avaient attribué à leur emploi une orientation exclusivement instrumentale. Les affirmations selon lesquelles « les gens travaillaient pour avoir leur casse-croûte » sont fréquentes. On indique, pour toute justification de l’activité salariée, qu’il est préférable, pour un ménage, de pouvoir disposer de deux salaires, le travail des deux membres du couple représentant la condition d’accès à la propriété, à la constitution d’une épargne et plus généralement, à l’élévation de son niveau de vie. Ici, la relation au salariat s’inscrirait dans un mouvement de rupture avec les privations et le dénuement dont a souffert la génération précédente, à l’exclusion de tout autre ressort. Au fond, il se serait avant tout agi d’infléchir favorablement la reproduction du mode de vie étroit et prudent des petits ouvriers agricoles qu’étaient leurs parents. La volonté de prolonger cette évolution à travers ses enfants, par le biais scolaire, est manifeste. C’est pourquoi les membres du personnel de Gits et de Wervik ne peuvent pas ne pas faire penser aux ouvriers qu’Olivier Schwartz qualifie d’« ascensionnels » et auxquels il prête un désir très affirmé d’« entamer une ascension et [d’]élargir leur surface d’intégration à la société civile » [31]. Dans la mesure où l’embauche dans le secteur de la confection se serait inscrit dans un projet d’ascension économique à l’exclusion de toute autre motivation, la perte de l’emploi n’est rapportée qu’à des considérations d’ordre pécuniaire. Les ouvrières brandissent la nature confortable du montant des allocations de chômage en Belgique et déclarent que, somme toute, « travailler ou ne pas travailler » ne représente plus une différence extrêmement sensible pour elles. Sollicitée sur le thème de la fermeture de son unité de production, les propos de cette ouvrière sont également significatifs :
« Oh ! Bof ! Moi, j’ai failli avoir une crise cardiaque là-bas, alors… ! Ça me stressait ! Mon mari a dit : “Oh ! Ben, c’est aussi bien comme ça, tu vas rester à la maison”. Maintenant, je suis à la maison. Je suis bien tranquille ! J’ai payé le mariage de ma fille. Elle a eu ses diplômes, elle a tout eu. La maison est payée ! J’ai tout ! Y a tout ce qu’il faut ici ! »
(M., ouvrière à Wervik)
Fait symptomatique d’une mobilisation instrumentale de l’emploi mais aussi de la transmission d’un héritage peu emprunt de culture d’opposition, les salariées, tout comme les déléguées, assignent au conflit des enjeux essentiellement relatifs à l’obtention de compensations financières. Les jugements rétrospectifs sur l’action des organisations syndicales sont indexés sur le degré de satisfaction relatif aux indemnisations obtenues. De même, les stratégies respectives des personnels belges et français sont jugées à l’aune des petites concessions faites par Levi’s à l’occasion de la mobilisation elle-même :
« Les salariées de La Bassée ont tout fait pour garder leur usine : elles ont travaillé à 100 % ! [Enq. : Vous trouvez qu’elles ont eu raison de s’y prendre comme ça ?] Non ! Parce qu’elles n’ont pas profité ! Nous, au moins, on profitait [de la possibilité] de ne rien faire et d’aller nous asseoir si on voulait ! On était payées, alors on s’en foutait, hein ! Dans un sens, je trouve qu’elles n’ont pas beaucoup profité ! »
(M., ouvrière à Wervik)
S’agissant du thème bien connu de la « privatisation des modes de vie ouvriers », Olivier Schwartz indique que « l’élargissement de la faculté de consommer » fait « émerger le pôle familial et privé comme un champ de plus en plus attractif de l’existence » [32] mais ajoute que ces processus de privatisation familiale sont très inégalement menés. En ce sens, la quête du double salaire est tout autant un motif du passage à l’activité salariée pour les ouvrières françaises que pour leurs collègues belges. Mais elle se double chez les premières d’un objectif d’émancipation, d’existence sociale, et de rééquilibrage du couple que l’on ne retrouve pas chez les secondes. Bien que transversale, la question du genre ne frappe pas l’attention avec une égale intensité en France et en Belgique car à la différence de la situation des « filles » de La Bassée, les données recueillies en Flandre ne laissent pas transparaître l’existence d’une dimension proprement féminine dans le conflit. Tout conduit à penser que le travail salarié ne contribue pas à la définition de la féminité des salariées flamandes, mais que celle-ci se joue bien plutôt du côté de la sphère familiale. Le faible engagement dans l’univers du travail témoignerait également de la maîtrise d’importantes sources de pouvoir dans le domaine domestique. À l’appui de cette thèse, les enquêtées indiquent sans hésitation que leurs priorités portent essentiellement sur la sphère privée, lieu par excellence des loisirs mais surtout, de la famille. À l’inverse, les conditions de travail, nous l’avons déjà évoqué, étaient massivement désapprouvées, et l’usine vécue comme un espace clos marqué par les rapports d’autorité, les discordes et le repliement sur soi. Le temps était, quant à lui, très nettement segmenté entre l’activité productive à l’usine et les occupations auxquelles on s’adonne en dehors de celle-ci, la priorité étant systématiquement accordée aux secondes. De même, le pôle maternel et familial est puissamment investi. Les enfants occupent ici une place centrale. La fonction maternelle est présentée comme hautement gratifiante. L’insistance sur le plaisir que l’on prend à « rester avec ses enfants », l’attention toute particulière que l’on déploie pour rendre le foyer agréable, le désintérêt pour le militantisme syndical justifié par le fait qu’« on a de petits enfants » ou que l’« on est assez dans l’usine comme ça » plaident pour la thèse selon laquelle l’activité salariée aurait tout au plus représenté un lieu d’appoint mobilisé dans le but d’atteindre un certain niveau de bien-être familial. La crainte, fréquemment exprimée, que la perte du salaire ne réduise les chances d’avenir des enfants est symptomatique de la priorité accordée à l’identité maternelle sur celle de la femme active :
« Certaines femmes de 45 ans sont contentes de rester à la maison, mais il y en a d’autres qui ont encore des enfants et qui disent : “Bon, on a encore des enfants, donc on a besoin d’argent pour les enfants”… et elles, elles ne [retrouveront] plus de travail. »
(R., ouvrière à Gits)
En définitive, tout se serait passé, en Belgique, comme si le rôle conjugal traditionnel avait fourni un pôle d’identification tout à fait légitime. Intimement liés à la question du genre, l’emploi et, à terme, la perte de celui-ci n’auraient tout simplement pas revêtu une signification similaire pour les ouvrières des sites belges et français. Il n’est peut-être pas saugrenu d’envisager que l’Église catholique ait pu constituer un facteur de taille dans la fidélité des premières à l’identité sexuelle traditionnelle. Certes, le Nord-Pas-de-Calais a fourni le terreau d’un courant d’immigration polonaise fortement catholicisée entre les deux guerres. Il n’en demeure pas moins que la « pilarisation » [33] caractéristique du paysage belge a très certainement assuré à l’Église une pénétration plus profonde en région flamande. Par ailleurs, on admettra que des développements économiques divergents représentent une structuration de la force de travail non moins divergente : les politiques de recrutement, l’héritage des modes de relation entre salariés et employeurs favorisent ou non l’implantation d’un mouvement ouvrier. De même, les opportunités d’emplois se présentant aux femmes ne peuvent manquer d’avoir des incidences sur les relations entre les sexes, et partant, sur une éventuelle solidarité de genre. C’est ainsi que nous avons pu observer, à La Bassée, la présence d’un certain contre-pouvoir féminin, d’une solidarité entre femmes qui furent confrontées aux mêmes difficultés dans une société où les rôles sexuels étaient et sont encore très nettement clivés. À la différence de la situation du Nord-Pas-de-Calais, il n’a pas été nécessaire aux femmes de condition modeste, en Flandre, d’imposer leur activité en rupture avec une tradition de sens contraire : le développement économique de la région ne paraît pas avoir engendré une division sexuelle du travail tranchée. Hommes et femmes furent longtemps soumis sans distinction à la misère économique de leur pays et une économie résolument domestique contribuait encore à brouiller l’assignation des individus à un type d’espace particulier selon leur sexe. La prédominance, jusqu’aux années 1960, d’une économie domestique s’ajoutant à la forte prégnance de l’Église pourrait éclairer le fait qu’ici, le foyer ait été, pour les ouvrières belges, un pôle d’identification viable.
Si le contexte politique national n’est pas négligeable, le contraste des mobilisations collectives s’éclaire également par le poids, bien inégal dans le Nord-Pas-de-Calais et en Flandre occidentale, de la culture d’opposition véhiculée par leurs habitants. Alors que dès leur plus jeune âge, les ouvrières de La Bassée ont fait l’apprentissage d’une véritable culture du conflit, leurs collègues flamandes sont les héritières d’une culture profondément réformiste. Contre toute attente dans le cadre d’un conflit industriel, le rapport à la féminité, par le truchement de la signification attribuée au salariat, fournit un ultime facteur explicatif des divergences survenues dans l’engagement des unes et des autres. Ainsi, outre la possibilité d’élever son niveau de vie, l’activité salariée représente pour les premières la réappropriation d’une identité basée jusque-là sur les seules exigences masculines. Elle ne constitue qu’une activité d’appoint pour les secondes qui s’engagent peu dans l’univers professionnel afin de s’investir davantage dans la complexité de leurs rapports familiaux. En définitive, bien au-delà des querelles relatives aux orientations stratégiques du conflit, les incompréhensions mutuelles traduisent l’entrechoquement de deux conceptions normatives de l’identité féminine. Curieusement, la plupart des études portant sur l’action collective négligent l’ancrage territorial des mobilisations. Pourtant, les représentations subjectives des salariées, la constitution même de leur identité collective et, partant, leur potentiel de mobilisation semblent bel et bien avoir été façonnés par les trajectoires sociales spécifiques qu’il leur avait été possible de suivre au sein de leur région, région elle-même profondément marquée par le type d’économie et la nature des rapports sociaux qui s’y déploient depuis des siècles. Si l’on accorde quelque crédit à l’idée selon laquelle tout univers de significations plonge ses racines dans les conditions structurelles propres à un pôle de production donné, il convient de garder une certaine réserve quant à l’émergence, dans un conflit de l’emploi, d’une solidarité unitaire entre des groupes n’ayant pas évolué dans une même enclave économique [*].
 
NOTES
 
[1] Nous avons dû nous résoudre, pour des raisons de faisabilité, à ne pas prendre en compte la mobilisation des ouvriers de Deurne. Nos analyses portent sur les mouvements d’opposition survenus dans les usines les plus proches les unes des autres : Gits et Wervik, en Flandre occidentale, et La Bassée, dans le Nord-Pas-de-Calais, ces trois unités de production étant situées dans un périmètre d’une trentaine de kilomètres en région frontalière.
[2] Les licenciements sont répartis comme suit : 530 à La Bassée, 279 à Deurne, 387 à Gits et 269 à Wervik.
[3] Dans la mesure où les membres du personnel des unités de production considérées ainsi que leurs représentants sont en majorité des femmes, nous avons pris le parti de toujours les désigner au féminin.
[4] Un compte rendu détaillé de l’enquête de terrain se trouve en annexe.
[5] La « surinstitutionnalisation du système de la décision politique en Belgique », selon les mots de Xavier Mabille, représente peut-être un des facteurs explicatifs de cette impression d’inaccessibilité aux sphères dirigeantes. Pour cet auteur, la crise institutionnelle à laquelle est confronté l’État belge depuis quelques années aurait effectivement amené les gouvernements successifs à réaliser des compromis sur une base politique encore plus large qu’auparavant. Outre le fait que cela perpétuerait les équilibres acquis, il en résulterait une multiplication considérable des niveaux de décision. Sur le système décisionnel belge, se reporter notamment à Xavier Mabille, « Le système de la décision politique en Belgique &ra