2001
Revue française de science politique
Note de recherche
Identités régionales et aspirations politiques : l’exemple de la France d’aujourd’hui
Claude Dargent
Claude Dargent est chercheur à l’Observatoire interrégional du politique (laboratoire FNSP-CNRS), chercheur associé au Centre d’étude de la vie politique française (CEVIPOF-FNSP) et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris. Il est l’auteur de : « L’appartenance et la pratique religieuses comme indicateurs socio-politiques : l’exemple des protestants français », dans E. Dupoirier, J.-L. Parodi (dir.), Les indicateurs socio-politiques, Paris, L’Harmattan, 1997 ; « Les sciences sociales ont-elles détourné Max Weber ? » (compte rendu du livre de Wilhelm Hennis, La problématique de Max Weber), Revue française de science politique, 49 (2), avril 1999 ; « Les protestants », dans P. Perrineau, D. Reynié (dir.), Dictionnaire du vote, Paris, PUF, 2001. Il travaille actuellement sur les opinions et comportements politiques et sociaux dans deux domaines : celui de l’impact de l’appartenance religieuse et celui des identités territoriales. Dans ce deuxième champ de recherche, il a publié récemment : « La notion de culture politique régionale est-elle pertinente aujourd’hui ? », dans P. Perrineau, D. Reynié (dir.), Le vote incertain : les élections régionales de 1998, Paris, Presses de Sciences Po, 1999 (coll. : « Chroniques électorales ») ; « Citoyenneté européenne : la concurrence des identités territoriales et sociales », dans B. Cautrès, D. Reynié (dir.), L’opinion européenne 2000, Paris, Presses de Sciences Po, 2000. Il prépare actuellement deux ouvrages : l’un sur les protestants français et l’autre sur la sociologie des opinions (OIP, 71 bd Raspail 75006 Paris <claude.dargent@oip.sciences-po.fr>).
Contrairement à ce que peut faire penser la rivalité entre les différents échelons territoriaux, l’analyse des données recueillies par l’Observatoire interrégional du politique établit que les niveaux d’attachement des Français aux différentes collectivités territoriales « emboîtées », de la commune à l’Europe, sont très corrélés entre eux. La force de ce capital identitaire territorial permet d’ailleurs de triompher largement des effets contradictoires de la position sociale sur l’attachement selon qu’on s’intéresse à l’Europe ou aux autres collectivités territoriales. Mieux : au vu d’une échelle d’identité régionale, on constate que les habitants des régions à forte identité ne sont pas les partisans les plus fervents de la poursuite de la décentralisation. L’attachement à ce processus ne provient pas non plus d’un meilleur fonctionnement de la démocratie prêté à ce niveau territorial : en fait, c’est parce que la proximité semble un gage de plus grande efficacité que la décentralisation se trouve plébiscitée. Les Français considèrent donc que les compétences aujourd’hui attribuées aux régions sont suffisantes pour autoriser l’épanouissement de leur identité – sauf dans le cas particulier de la Corse. Ce résultat incite à reconsidérer les relations entre identité territoriale et aspirations politiques, trop exclusivement envisagées jusqu’à présent au travers de controverses portant sur la seule relation nation-État.
Contrary to what the rivalry among the various territorial levels can suggest, analysis of data gathered by the OIP [Observatoire interrégional du politique] shows a high correlation of the levels of attachment of the French to « overlapping » territorial governments, from the local level to Europe. The strength of this territorial identity makes it possible to overcome the contradictory effects of social position on attachment depending on whether one is interested in Europe or in the other governmental levels. Better yet, looking at a scale of regional identity, one can see that the inhabitants of regions having a strong identity are not the most fervent partisans of further decentralization. Nor does attachment to this process derive from better democracy at that level : it is because proximity seems to be a token of greater efficiency that decentralization is so strongly supported. The French thus consider that the regions’ present powers are sufficient for the full development of their identity – except in the case of Corsica. This result justifies a reconsideration of the relations between territorial identity and political aspirations, until now too exclusively envisaged through the controversies concerning only the nation-State relation.
Le recours croissant à la notion d’identité est manifeste en sciences sociales ces dernières années
[1] – tout particulièrement appliquée à un territoire. Mais cet usage de plus en plus fréquent s’est fait souvent au détriment de la rigueur de son emploi.
Pour rendre ce concept davantage opératoire, il a paru utile de s’inspirer ici des controverses qui opposent les analyses du nationalisme
[2]. D’abord parce que ces analyses cherchent finalement à rendre compte d’une des modalités de l’identité territoriale parmi l’ensemble de celles qui se trouvent « disponibles », du local à l’international. Ensuite parce que, là où le lien national s’est trouvé largement privilégié, cela s’est fait historiquement au détriment des autres liens territoriaux possibles, et tout particulièrement contre la diversité régionale dans le cas français.
Enfin parce que les transformations sociales et politiques qui affectent la planète en cette fin de siècle mettent de nouveau au premier plan la concurrence entre ces différents niveaux territoriaux, l’État-nation semble se trouver aujourd’hui pris en tenaille. D’un côté, les revendications de transfert de compétences de la part du niveau infra-étatique (région notamment) se font toujours plus pressantes. De l’autre, l’État se voit vidé par le haut de certains de ses pouvoirs, au profit notamment de l’Union européenne pour ce qui concerne notre continent
[3].
Or il s’avère qu’un des débats cruciaux sur lequel s’opposent les théories du nationalisme présente une pertinence certaine en matière d’identité territoriale en général, et notamment d’identité régionale : celui qui porte sur la part relative qu’il convient d’accorder à la « base socio-culturelle » dans le lien territorial.
On peut en effet considérer que l’identité nationale est fonction de réalités historiques et culturelles anciennes. C’est le cas des auteurs qualifiés souvent de « primordialistes » pour qui la nation est une entité préexistante, qui renvoie à une culture, à une identité, à un héritage stable au travers du temps. C’était déjà l’approche qui sous-tendait la vision de Herder au siècle dernier
[4] ; c’est aussi celle de wébériens célèbres comme Edward Shills ou Clifford Geertz au 20
e siècle. On peut leur adjoindre aujourd’hui un auteur comme Anthony Smith, qui considère que la nation renvoie à un terreau commun initial, dans le cadre de la théorie de la nation comme communauté ethnique réactivée telle qu’il la formule : les nations se constitueraient à partir d’ethnies, même si elles requièrent de nouvelles mobilisations
[5].
Mais le rôle décisif de structures historiques et culturelles dans la genèse de cette collectivité politique qu’est l’État-nation est fondamentalement contesté par ceux pour qui nations et nationalismes n’entretiennent aucun lien avec ces données anciennes, et sont le pur produit de la modernité : le nationalisme et la nation seraient le résultat de l’action des élites, même si ces auteurs divergent sur le rôle qu’il convient d’accorder à d’éventuelles transformations en amont. Ainsi, contre tout déterminisme culturel, dès la fin du 19
e siècle, Renan privilégiait le libre choix des populations concernées
[6]. C’est cela qui fondait à ses yeux la justification du retour à la France des provinces de l’Est : les réalités culturelles ne permettent pas de fixer les frontières nationales.
Ce refus d’un déterminisme culturel se retrouve aujourd’hui chez ceux qu’on appelle les modernistes. Ainsi, pour Benedict Anderson, la « communauté imaginaire » que constitue la nation, sans lien réel avec le passé, est inventée par les élites pour leur servir de ressource
[7]. Dans cette perspective, la culture d’origine est tout à fait secondaire. Il en va de même d’Ernest Gellner
[8], pour qui le nationalisme est une construction opérée par l’État à l’ère industrielle. Pour cet auteur, c’est donc le nationalisme qui « engendre » la nation, et non l’inverse. Il modèle des cultures dépourvues de toute base ethnique afin d’unifier l’imaginaire des populations. Contre les cultures et les religions traditionnelles, l’État invente donc cette nouvelle forme de communauté politique que constitue la nation
[9].
Ce débat entre les théories du nationalisme
[10] pose donc bien le problème plus général des fondements des identités politiques territoriales : les collectivités politiques à leurs différents niveaux, du local à l’Europe, sont-elles des superstructures traduisant une réalité socio-culturelle caractéristique de la société civile habitant sur le territoire qui est le leur ou bien une construction imposée aux populations concernées, indépendamment de leurs prétendues représentations communes ?
Pour contribuer à faire avancer ce débat théorique, il paraît utile de recourir à des données d’enquête. À tout prendre, s’il est un domaine où l’expression des opinions – révélatrices des attitudes sous-jacentes et donc des systèmes de valeurs – est susceptible d’être pertinent, c’est bien dans ce domaine : quelle que soit l’hypothèse que l’on formule sur ses origines, le sentiment d’appartenance nationale et plus généralement l’identité territoriale relèvent par construction du domaine culturel. Or on s’intéresse bien ici à une question sur laquelle les opinions sont très constituées
[11], et qui relève notamment d’un domaine « socio-affectif » pour l’analyse duquel cette méthode d’investigation se révèle particulièrement indiquée.
On a cherché à évaluer la pertinence de ces deux approches à propos des identités territoriales régionale, nationale et européenne dans l’exemple français
[12].
Les identités territoriales emboîtées : conflit ou complémentarité ?
L’opposition classique entre jacobins et girondins repose sur un modèle implicite : les relations entre les différents niveaux de collectivité territoriale seraient des rapports antagonistes dans leur essence même. Les débats qui opposent les pro-Européens et les souverainistes ou les partisans de la région et ceux du département semble indiquer que cet antagonisme paraît concerner l’ensemble des niveaux consécutifs dans la hiérarchie territoriale, pris deux à deux.
Mais ce sont là des controverses propres aux professionnels de la politique. Dans quelle mesure ces représentations antagonistes sont-elles partagées par les citoyens ? Vivent-ils en terme analogue, en l’occurrence alternatif, leurs identités territoriales ?
L’attachement comparé aux territoires
Si on prend comme premier indicateur
[13] de l’identité territoriale
[14] l’attachement aux différents territoires, la réponse est clairement négative. Ainsi, les attachements à la France et à la région varient dans le même sens en 1997
[15]. 70 % des Français « très attachés » à leur pays
[16] le sont aussi à leur région. À l’opposé, si on s’intéresse aux personnes « plutôt pas » ou « pas du tout attachées » à la France, elles ne sont que 21 % à se déclarer très attachées à leur région (tableau 1). Symétriquement, 77 % des personnes très attachées à leur région le sont aussi à la France.
Tableau 1
Attachement à la région et attachement à la France (en %)
Attachement à la France Attachement
à la région Très attaché Plutôt
attaché Peu attaché Total Ensemble Très
attaché 70 18 12 100 (7 495) 77 31 40 56 Plutôt
attaché 27 56 17 100 (4 853) 19 61 39 36 Peu ou pas attaché
* 21 33 46 100 (1 028) 3 8 22 8 Ensemble 51 33 16 100 (13 376) Total
100 (6 802) 100 (4 396) 100 (2 178) 100 (13 376) Enquête
OIP/Conseils régionaux 1997 *. Réponses « plutôt
pas » ou « pas du tout » ;
la très faible fréquence de ces deux modalités
de réponse a conduit à les regrouper dans une
seule catégorie, comme pour l’ensemble des collectivités
politiques nationales et subnationales. En revanche, pour l’attachement
européen, la distribution très différente
des opinions a amené à regrouper les modalités
« très attaché »
et « plutôt attaché ».
La relation antagoniste entre ces deux appartenances territoriales ne se rencontre que de façon très minoritaire. Elle s’observe chez les personnes qui se déclarent peu ou pas attachées à leur région, et qui sont 79 % à se déclarer cependant attachées (40 % « très attachées », 39 % « plutôt attachées ») à la France. Ces « Français identitaires » ne rassemblent que moins de 13 % de l’échantillon. Quant aux « régionaux identitaires », ces Français peu ou pas attachés à la France mais attachés à leur région (« très » ou « plutôt »), ils ne représentent que 4 % de la population.
Le caractère très minoritaire de ces deux derniers cas de figure se voit bien dans le fait que la relation de dépendance (positive) est forte entre l’attachement à ses deux territoires : le V de Cramer et de 0,35.
De même, la rivalité entre le département et la région ne renvoie pas à des attachements territoriaux polarisés. 89 % des personnes très attachées à leur région le sont aussi à leur département (tableau 2). Et 87 % des personnes peu attachées à celle-là ne le sont pas non plus à celui-ci. Réciproquement, 94 % des personnes très attachées à leur département le sont aussi à leur région. Le V de Cramer entre ces deux catégories d’attachements se situe à un niveau très élevé en sciences sociales : 0,77.
Tableau 2
Attachement à la région et attachement au département (en %)
Attachement au département Attachement
à la région Très attaché Plutôt
attaché Peu attaché Total Ensemble Très
attaché 94 5 0 100 (6 383) 89 8 1 47 Plutôt attaché 13 81 6 100
(4 419) 9 81 12 33 Peu ou pas attaché * 8 19 74 100 (2
574) 3 11 87 19 Ensemble 51 33 16 100 (13 376) Total 100 (6 799) 100
(4 398) 100 (2 179) 100 (13 376) Enquête OIP/Conseils régionaux
1997
La relation antagoniste est enfin loin d’être vérifiée également entre l’Europe et la France
[17]. Quand l’attachement à la France baisse, l’attachement fort à l’Europe aussi (de 54 à 30 %), et les personnes « pas attachées du tout » à l’Europe doublent presque (passant de 19 à 35 %) (tableau 3). Et quand l’attachement à l’Europe baisse, les personnes peu attachées à la France triplent quasiment (passant de moins de 5 à plus 13 %), et celles qui lui sont très attachées reculent (passant de 63 à 53 %).
Tableau 3
Attachement à l’Europe et attachement à la France (en %)
Attachement à l’Europe Attachement
à la France Très attaché Plutôt attaché Peu
attaché Total Ensemble Attaché 63 32 5 100 (6
363) 54 43 30 48 Plutôt pas attaché 47 44 9 100
(4 167) 27 38 35 32 Pas attaché du tout 53 34 13 100 (2 656) 19 19 35 20 Ensemble 56 36 8 100
(13 186) Total 100 (7 384) 100 (4 788) 100 (1 014) 100 (13 186) Enquête
OIP/Conseils régionaux 1997
Qui sont les personnes très attachées à la France et pas du tout à l’Europe (10,6 % de l’échantillon) ? Du point de vue de la proximité partisane, on constate une sur-représentation des partisans du Front national, du PCF et, dans une moindre mesure, du RPR, et une sous-représentation des socialistes (tableau 4)
[18]. Mais, au-delà de ce cas de figure d’ailleurs très minoritaire, la relation dominante reste que les attachements à la France et à l’Europe, loin de se contrarier, varient eux aussi dans le même sens.
Tableau 4
Proximité partisane des « nationaux a-européens » (en %)
Extr.- gauche PCF PS Rad. GE Verts CPNT UDF RPR FN Div.
NSP Total Nationaux a-européens 1 10 18 1 3 5 5 6 18 10 23 100 (1402) Ensemble 1 5 25 2 4 6 4 8 16 4 24 100 (13200) Enquête
OIP/Conseils régionaux 1997.
La conclusion est claire : les sentiments d’attachement aux différentes collectivités territoriales emboîtées, loin d’être en concurrence, entretiennent un rapport de complémentarité. En matière d’attachement territorial, tout ce passe comme si on avait, d’un côté, les Français qui disposent d’un fort capital identitaire territorial qui s’exprime à l’égard de l’ensemble des collectivités auxquelles ils appartiennent, et, de l’autre, ceux qui se trouvent démunis de ce point de vue.
Les attachements à la commune, au département, à la région, à la France et à l’Europe permettent d’ailleurs de constituer une échelle, avec un alpha de Cronbach élevé de 0,70. Ce résultat établit bien le caractère cumulatif et non concurrent des identités territoriales.
On rejoint donc ici une des conclusions de S. Duchesne et A.-P. Frognier
[19] : l’hypothèse d’un antagonisme entre identités territoriales – dans leur exemple, identité nationale et identité européenne – constitue l’exception et non pas la règle : le sentiment de citoyenneté européenne est plus fréquent chez les Européens se déclarant très fiers de leur appartenance nationale que chez ceux qui le sont moins
[20].
Mais, par rapport à cette étude, le paradoxe qu’établissent nos données est que, dans ce tableau général, l’attachement à l’Europe se distingue un peu. Sur l’échelle des attachements territoriaux, l’Europe est en effet un peu décalée par rapport aux autres collectivités politiques. Du reste, si on retire l’Europe de l’échelle, on augmente la valeur du coefficient, qui s’élève alors à 0,83, un niveau rare en sciences sociales.
Voilà qui confirme à la fois le caractère cumulatif des attachements territoriaux des Français, et la spécificité relative dans ce tableau général de l’attachement à l’Europe. C’est à l’examen des caractères sociaux de ces différentes populations qu’il faut donc maintenant s’intéresser.
Structures sociales et attachement territorial
Ce qu’on peut appeler « l’exception relative européenne » se confirme quand on s’interroge sur les logiques sociales qui président à ces attachements selon le niveau territorial considéré.
Ce clivage est manifeste quand on s’intéresse au niveau de diplôme
[21]. L’attachement à la France est plus élevé chez les personnes qui n’ont bénéficié que de la seule instruction primaire (tableau 5). Et le grand attachement aux collectivités locales (communes, départements, régions) est, quant à lui, clairement une fonction inverse du diplôme. Ainsi, 62 % des personnes d’instruction primaire sont très attachées à la région, tandis que celles qui ont pu pousser au-delà de bac +2 le sont presque moitié moins : 32 % (tableau 6). En revanche, l’attachement à l’Europe est manifestement une fonction croissante de cette variable : les mêmes catégories extrêmes du point de vue du diplôme sont respectivement 8 % et 26 % – soit un rapport de un à trois (tableau 7)
[22].
Tableau 5
Attachement à la France selon le niveau de diplôme (en %)
Diplôme Attachement à
la France Très attaché Plutôt attaché Peu
attaché Total Études primaires 63 32 6 100 (4034) Bepc,
Bep, Cap 55 38 8 100 (4626) Bac 50 40 10 100 (1759) Bac +2 51 39 9 100
(1439) Études supérieures 53 37 10 100 (1501) Ensemble 56 36 8 100
(13359) Enquête OIP/Conseils régionaux 1997.
Tableau 6
Attachement à la région selon le niveau de diplôme (en %)
Diplôme Attachement à
la région Très attaché Plutôt attaché Peu
attaché Total Études primaires 62 28 10 100 (4028) Bepc,
Bep, Cap 53 33 14 100 (4625) Bac 41 39 20 100 (1755) Bac +2 43 32 25 100
(1441) Études supérieures 32 39 29 100 (1495) Ensemble 51 33 16 100
(13344) Enquête OIP/Conseils régionaux 1997.
Tableau 7
Attachement à l’Europe selon le niveau de diplôme (en %)
Diplôme Attachement à
l’Europe Très attaché Plutôt attaché Peu
attaché Total Études primaires 8 32 61 100 (3915) Bepc,
Bep, Cap 8 35 57 100 (4577) Bac 14 40 46 100 (1746) Bac +2 14 42 43 100
(1426) Études supérieures 26 47 27 100 (1492) Ensemble 11 37 52 100
(13156) Enquête OIP/Conseils régionaux 1997.
Par suite, si on se place du point de vue socio-professionnel, le grand attachement à la région est d’abord le fait des agriculteurs (les deux tiers), des artisans-commerçants (58 %) et des ouvriers (57 %). Il est proche de la moyenne chez les employés (51 %). Mais il lui devient inférieur chez les professions intermédiaires (47 %), et se révèle minimal chez les cadres et professions intellectuelles supérieures (40 %) (tableau 8).
Tableau 8
Attachement à la région selon la catégorie socioprofessionnelle (en %)
Catégorie socioprof. Attachement
à la région Très attaché Plutôt
attaché Peu ou pas attaché Total Agriculteurs 67 28 5 100
(694) Artisans, commerçants 58 30 12 100 (925) Cadres,
prof. int. sup. 40 37 23 100 (1267) Prof. intermédiaires 47 33 20 100
(2344) Employés 51 33 16 100 (3703) Ouvriers 57 31 13 100 (2797) Inactifs 52 34 13 100
(1027) Étudiants 32 39 30 100 (636) Ensemble 51 33 16 100
(13393) Enquête OIP/Conseils régionaux 1997.
Logiquement, on retrouve une hiérarchie analogue mais inversée pour l’attachement à l’Europe. Le faible attachement à l’Union est maximal chez les ouvriers et les agriculteurs (61 et 60 %). Il est moins élevé chez les employés (57 %) et les artisans commerçants (54 %). Il est nettement inférieur à la moyenne chez les professions intermédiaires (44 %), et s’avère minimal chez les cadres et professions intellectuelles supérieures (29 %, soit plus de deux fois moins que chez les ouvriers ou les agriculteurs) (tableau 9).
Tableau 9
Attachement à l’Europe selon la catégorie socioprofessionnelle (en %)
Catégorie socioprof. Attachement
à l’Europe Très attaché Plutôt
attaché Peu ou pas attaché Total Agriculteurs 7 33 60 100
(676) Artisans, commerçants 12 34 54 100 (899) Cadres,
prof. int. sup. 28 43 29 100 (1265) Prof. intermédiaires 15 41 44 100
(2325) Employés 7 35 57 100 (3651) Ouvriers 8 32 61 100 (2746) Inactifs 7 37 56 100
(1006) Étudiants 14 49 37 100 (634) Ensemble 11 37 52 100
(13202) Enquête OIP/Conseils régionaux 1997.
L’examen de ces logiques sociales n’invalide pas notre première conclusion, qui est qu’un Français a plus de chance d’être attaché à l’Europe s’il est attaché aux autres collectivités territoriales, y compris à la France. Au contraire, cette nouvelle étape de l’analyse met en évidence à la fois l’autonomie et la force du capital identitaire territorial : la complémentarité des attachements attestée plus haut réussit donc à survivre aux effets de la position sociale objective, qui tend à opposer, dans ce domaine, l’Europe aux autres niveaux territoriaux. Cet éclairage permet toutefois de mieux comprendre pourquoi, dans ce tableau général des identités territoriales complémentaires et non antagonistes, l’Europe, tout en s’inscrivant dans le modèle général, y occupe cependant une place un peu singulière.
Mais l’attachement à un territoire n’est qu’un indicateur de la force de l’identité territoriale. On peut en imaginer d’autres, qui ne s’inscrivent pas exactement sur la même dimension, en termes de structuration des attitudes. En second lieu, il est important de mesurer quelles conséquences institutionnelles et politiques les Français tirent de cette force très variable de leur identité territoriale. Conformément aux théories « primordialistes », un sentiment identitaire élevé pousse-t-il à réclamer une traduction institutionnelle forte et donc des compétences étendues pour la collectivité politique correspondant au territoire auquel on est le plus attaché ? Ou cette revendication est-elle autonome par rapport à cette donnée socio-culturelle ? C’est pour approfondir ces questions que nous allons maintenant nous intéresser plus particulièrement à la relation région-nation.
Les déterminants de l’aspiration à la décentralisation
Les niveaux d’identité régionale
Dans l’enquête OIP 1998, trois questions permettent d’approcher l’identité régionale :
- « Diriez-vous que vous vous sentez très proche, assez proche, pas très proche, pas proche du tout des habitants de votre région ? ».
- « Diriez-vous que vous êtes très fier, plutôt fier, plutôt pas fier, pas fier du tout d’être de la région X ? ».
- « Diriez-vous que vous avez beaucoup, assez, peu ou pas d’intérêts en commun avec les habitants de la région X ? ».
On pourrait penser que ces questions fournissent des indicateurs relevant de dimensions différentes. Avec la fierté, on se situe, comme précédemment pour l’attachement, sur le registre de l’affectif. Avec l’intérêt, on peut faire l’hypothèse d’un basculement dans le domaine de l’utilitarisme
[23]. Quant à la proximité, elle pourrait renvoyer à l’une et l’autre de ces deux dimensions, qui peuvent se combiner pour rapprocher les habitants d’une même région.
L’examen des dépendances statistique entre ces deux variables ne confirme pas cette idée d’une double dimension
[24]. En fait les trois indicateurs sont largement corrélés l’un à l’autre. La proximité est très liée au sentiment d’intérêts communs, avec un V de Cramer de 0,38. Elle l’est aussi à la fierté : le V de Cramer de 0,26. Mieux : fierté et intérêt sont eux aussi liés (V de Cramer de 0,20).
Voilà qui contredit l’hypothèse de deux dimensions dans l’identité régionale, l’une affective, l’autre utilitariste
[25]. Globalement, ces trois questions permettent d’ailleurs de constituer une échelle, ce qui montre combien les différentes opinions mesurées renvoient en fait à une seule et même attitude fondamentale
[26].
Ce résultat est d’autant plus surprenant que les réponses à ces questions réagissent de manière opposée en fonction des variables socio-démographiques. Ainsi, l’intérêt est une fonction croissante de la catégorie sociale, et, derrière elle, du diplôme, et est neutre par rapport à l’âge ; en revanche, la fierté est une fonction croissante de l’âge, décroissante du diplôme, et varie peu par rapport à la catégorie sociale
[27].
Ces logiques sociales distinctes rendent donc d’autant plus fort l’impact du socle identitaire sous-jacent aux opinions utilitariste et affective
[28] en matière de lien régional, puisque ses effets se font sentir au-delà et contre l’impact divergeant des catégories socio-démographiques d’appartenance.
Vérifiées au niveau national, les corrélations individuelles
[29] entre ces trois questions se retrouvent d’ailleurs au niveau collectif quand on en vient à l’analyse des moyennes régionales (voir tableau 10, p. 798).
Tableau 10
Les niveaux d’identité régionale (en %)
Se sentent «très proches»
des habitants de leur région Ont «beaucoup»
d’intérêts communs avec les habitants
de leur région Se sentent «très fiers»
d’appartenir à leur région Alsace 25 34 50 Aquitaine 21 24 35 Bourgogne 14 19 29 Bretagne 26 38 62 Centre 13 16 18 Corse 46 46 55 Île-de-France 9 20 16 Languedoc-Roussillon 19 24 32 Limousin 17 21 39 Lorraine 20 28 37 Midi-Pyrénées 24 26 38 Nord-Pas-de-Calais 26 32 38 Basse-Normandie 14 23 29 Pays
de la Loire 15 20 27 Picardie 12 17 20 Poitou-Charentes 15 23 24 Provence-Alpes-Côte-d’Azur 19 26 39 Rhône-Alpes 15 23 22 Ensemble 19 26 34 Enquêtes
OIP/Conseils régionaux 1998. Significativement supérieur
à la moyenne interrégionale Proche de la moyenne
interrégionale Significativement inférieur à
la moyenne interrégionale
On obtient donc trois catégories de régions :
- les régions à forte identité territoriale : la Corse d’abord, mais aussi la Bretagne, l’Alsace, le Nord-Pas-de-Calais, auxquelles on peut adjoindre Midi-Pyrénées
- les régions à faible identité territoriale : l’Ile-de-France, le Centre, la Picardie, la Bourgogne, les Pays de la Loire, ainsi que Rhône-Alpes, Poitou-Charentes et la Basse-Normandie
- les régions à identité territoriale intermédiaire : Languedoc-Roussillon, Aquitaine, Lorraine, Provence-Alpes-Côte d’Azur ainsi que le Limousin
Sauf pour quelques-unes des régions à identité forte, ce classement était loin d’être prévisible. Il confirme en tout cas que l’identité régionale élevée n’est pas le résultat mécanique de la longueur de l’histoire autonome des différentes provinces qui composent aujourd’hui la France, même si cette variable joue probablement un rôle. Certes la Bretagne, l’Alsace et la Corse, rattachées tardivement au domaine royal, à l’époque moderne, font partie des régions à forte identité régionale. Mais il en va de même de Midi-Pyrénées alors que le domaine des comtes de Toulouse échoit au roi de France dès le 13e siècle.
Bien sûr, l’Ile-de-France et le Centre qui recouvrent le domaine royal de Hugues Capet ainsi que des provinces qui lui ont été rattachées précocement témoignent aujourd’hui d’une identité régionale faible. Mais c’est le cas également de la Bourgogne, dont l’histoire fut longtemps autonome, jusqu’à ce que Louis XI mette un terme aux velléités indépendantiste de Charles le Téméraire à la fin du 15
e siècle… Et la Lorraine, qui est, après la Corse, la province rattachée le plus tardivement à la France
[30], sous Louis XV – province qui plus est extérieure aux frontières du royaume tracées au traité de Verdun en 843 – fait partie des régions qui ne témoignent que d’une identité régionale moyenne
[31].
On peut certes objecter que le rattachement au domaine royal n’est pas le seul critère historique à prendre en compte : le territoire directement contrôlé par le souverain est loin de constituer un ensemble homogène. On connaît notamment la distinction entre pays d’élection et pays d’État, ceux-ci bénéficiant d’une autonomie administrative plus forte. Mais là encore, le critère n’est pas discriminant : la Bretagne est certes un pays d’État au 18e siècle, mais le Languedoc et la Provence aussi, qui témoignent aujourd’hui d’une identité régionale intermédiaire. Et la Bourgogne également, avec son identité faible… Quant à l’existence d’un parlement, elle ne constitue pas non plus un bon critère : bien sûr, Toulouse en possédait un ; mais Rouen aussi, et Grenoble – et Paris…
En fait la force de l’identité régionale aujourd’hui est un produit complexe où intervient certes une histoire autonome plus ou moins longue, avec les traces y compris matérielles qu’elle a pu laisser en terme de ce qu’on peut appeler les « lieux de mémoire régionale » – le Parlement de Bretagne par exemple. Mais elle ne peut être réduite à ce seul facteur ; ainsi, la fierté régionale n’est probablement pas indépendante de l’image que ses habitants prêtent à leur région, et derrière elle reliée aux mutations économiques, sociales, écologiques et politiques qui la caractérisent. La crise de la sidérurgie lorraine naguère, les problèmes de congestion urbaine en Ile-de-France aujourd’hui influencent probablement l’image que leurs habitants se font de leur région et donc la fierté qu’ils éprouvent à son égard, de même que l’offre identitaire émanant de l’exécutif régional, qui peut donc elle aussi susciter des effets sociaux
[32].
Identité régionale et aspiration décentralisatrice
Quelle que soit son origine complexe, on pourrait penser que la force de l’identité régionale constitue un bon pronostic du degré souhaité de décentralisation. Là où l’identité régionale est forte, le désir de décentralisation et régionalisation le serait également. C’est en tout cas ce qu’on devrait constater si la transposition aux régions de la perspective primordialiste est fondée.
Mais l’examen des données montre qu’il n’en est rien. On constate que, mis à part la Corse et le Limousin, les variations entre les régions sont assez limitées sur le souhait de développement de la décentralisation (voir tableau 11, p. 800). Surtout, les régions à forte identité territoriale ne sont pas celles qui souhaitent le plus le développement de la régionalisation (voir tableau 12, p. 800). La revendication décentralisatrice n’est donc pas le simple produit de l’identité régionale, contrairement à la vision implicite qui prévaut souvent.
Tableau 11
La politique de décentralisation par région (en %)
Régions La politique de décentralisation
et de régionalisation: Devrait être développée A
atteint un seuil suffisant A été trop développée Total Alsace 59 31 10 100
(575) Aquitaine 61 27 13 100 (671) Bourgogne 57 29 14 100 (635) Bretagne 63 24 13 100
(580) Centre 61 24 15 100 (653) Corse 73 18 8 100 (663) Île-de-France 56 27 17 100
(676) Languedoc-Roussillon 57 27 16 100 (667) Limousin 72 21 7 100
(566) Lorraine 59 29 12 100 (663) Midi-Pyrénées 56 30 14 100
(667) Nord-Pas-de-Calais 55 31 14 100 (674) Basse-Normandie 57 33 10 100
(670) Pays de la Loire 58 30 12 100 (681) Picardie 54 31 15 100
(674) Poitou-Charentes 61 26 13 100 (666) PACA 55 29 16 100 (672) Rhône-Alpes 57 30 13 100
(652) Moyenne interrégionale 59 28 13 100 (11705) Enquête
OIP/Conseils régionaux 1998.
Identité régionale (1) Aspiration
à la décentralisation (1) Corse Bretagne Alsace Nord-Pas-de-Calais Midi-Pyrénées Provence-Alpes-Côte
d’Azur Lorraine Aquitaine Limousin Languedoc-Roussillon Basse-Normandie Poitou-Charentes Rhône-Alpes Pays
de la Loire Bourgogne Picardie Centre Île-de-France Corse Limousin Bretagne Centre Poitou-Charentes Aquitaine Lorraine Alsace Pays
de la Loire Languedoc-Roussillon Bourgogne Basse-Normandie Rhône-Alpes Île-de-France Midi-Pyrénées Provence-Alpes-Côte
d’Azur Nord-Pas-de-Calais Picardie (1) Régions classées par
ordre décroissant.
Et ce résultat n’est pas le produit de l’illusion écologique : on le retrouve quand on se place du point de vue individuel. Puisque les trois questions utilisées sont liées par un alpha de Cronbach élevé, nous pouvons constituer une échelle d’identité régionale. En éliminant les quelques personnes qui n’ont pas répondu à une des trois questions concernées, on peut classer l’immense majorité de l’échantillon, d’après les 4 niveaux d’identité distingués par chacune d’entre elles. Cumulées, ces réponses permettent donc de construire une échelle, avec une note d’identité régionale qui va de trois à douze (trois pour les personnes qui ont choisi la position minimale sur chacune des trois questions, douze pour celles qui ont donné la réponse maximale à chacune d’entre elles).
La position sur cette échelle d’identité régionale est-elle corrélée avec le niveau d’aspiration à décentralisation ? La réponse est clairement de nouveau négative, cette fois au niveau individuel et non plus au niveau collectif de la population régionale que nous envisagions jusqu’à présent : le V de Cramer est de 0,04 (voir tableau 13, p. 801).
Tableau 13
Identité régionale et aspiration à la décentralisation (en %)
La politique de décentralisation
et de régionalisation: Position sur l’échelle
d’identité régionale Devrait être développée A
atteint un seuil suffisant A été trop développée NSP Total 5
et moins 55 18 21 6 100 (524) 6 54 23 18 6 100 (649) 7 56 23 13 8 100 (1034) 8 54 26 14 6 100
(1693) 9 54 29 11 6 100 (3342) 10 55 27 12 6 100 (2537) 11 55 27 12 6 100
(1459) 12 58 26 10 6 100 (824) Ensemble 55 26 13 6 100 (12062) Enquête
OIP/Conseils régionaux 1998.
Il n’y a qu’aux extrêmes de l’échelle que le niveau d’identité territoriale joue un peu. Encore n’est-ce que pour induire des variations limitées et surtout « localisées » en matière d’aspiration à la décentralisation : les régionaux les moins « identitaires » (niveaux 3, 4, 5 et, dans une moindre mesure, 6) pensent comme les autres majoritairement que la décentralisation doit être poursuivie, mais sont plus nombreux à considérer qu’elle a été trop poussée. Et, à l’autre bout, ceux qui ont la note 12 optent un peu plus fréquemment pour la poursuite de la décentralisation, et sont un peu moins nombreux à penser qu’elle a été trop loin. Mais il ne s’agit là que d’une très faible partie de l’échantillon, ce qui confirme que, pour l’immense majorité des régionaux, l’aspiration à la régionalisation n’est pas, ou plus, aujourd’hui un problème d’identité régionale.
Décentralisation, démocratie et action publique
Si le souhait d’une poursuite de la décentralisation et de la régionalisation n’est pas lié à la force des identités régionales, on est conduit à la rapprocher alors de la fonction explicite que ce processus prétend remplir : le rapprochement entre la décision politique et le citoyen. Les Français qui lui sont attachés voient-ils alors dans ce processus un moyen d’améliorer la démocratie ?
Il n’y a pas de différence significative entre l’appréciation que portent les régionaux sur le fonctionnement de la démocratie dans leur région et au niveau national : 63 % pensent qu’elle y fonctionne « très bien » ou « plutôt bien », tandis qu’ils sont 61 % à émettre leur même jugement au niveau national. Cependant l’enquête a été conduite quelques mois après les élections régionales de 1998. Et il faut se souvenir de la difficulté qu’il y eut alors à dégager des majorités dans de nombreuses régions, compte tenu d’une loi électorale qui souffrait de tous les défauts des scrutins proportionnels ; si on enlève les quatre régions où la droite a conclu une alliance tacite avec le Front national, non annoncée avant le scrutin, pour l’élection de son président, le chiffre de satisfaction monte à 65 %, soit quatre points de plus que pour la démocratie au niveau national.
Il ressort donc que la démocratie régionale apparaît un peu plus satisfaisante aux Français que la démocratie nationale, même si l’écart est modeste. Mais la question se pose des origines d’une telle différence.
Ses partisans soulignent volontiers que la décentralisation entraîne bien une prise de décision à un échelon plus proche des citoyens, diminuant ainsi les distorsions que peut introduire le processus de représentation. L’attachement à la décentralisation peut donc être un symptôme de cet accroissement de l’exigence de participation politique qu’on peut discerner dans certains enquêtes. On sait que c’est notamment le cas dans les études diligentées par Inglehart, dans le cadre plus général d’un processus de changement culturel vers ce que cet auteur a appelé le postmatérialisme : au fur et à mesure que les besoins élémentaires sont satisfaits (niveau de vie, sécurité) les objectifs des citoyens se déplaceraient vers des préoccupations relevant d’autres registres : celui des besoins sociaux et de la réalisation de soi
[33]. Dans cette dernière catégorie, Inglehart fait figurer notamment un plus grand droit à la parole dans les décisions qui affectent les citoyens. L’attrait de la décentralisation renvoie-t-il au changement culturel tel que cet auteur le décrit ?
Les données OIP depuis 1986 ne confirment pas sur ce point les thèses d’Inglehart. En premier lieu, leur examen ne fait pas apparaître sur cette période de progression de l’attachement à la décentralisation. On peut objecter cependant que cette stabilité doit être pondérée par le fait que les transferts de compétence de l’État vers les collectivités locales se sont poursuivis depuis quinze ans. D’autre part, la période peut apparaître comme trop courte pour faire apparaître des différences sensibles.
Mais l’objection majeure qu’on doit adresser alors à cette interprétation touche au cœur même de la démonstration de l’auteur de The Silent Revolution. Ce n’est pas la génération d’appartenance qui explique les variations de l’attachement à la décentralisation, comme c’est le cas dans son modèle de changement culturel intergénérationnel. En fait, peu sensible à l’âge, l’attachement à la décentralisation augmente avec le diplôme (tableau 14).
Tableau 14
La politique de décentralisation par niveau de diplôme (en %)
Diplôme La politique de décentralisation
et de régionalisation: Devrait être développée A
atteint un seuil suffisant A été trop développée NSP Total Études
primaires 50 23 14 13 100 (2954) Bepc, Bep, Cap 55 25 14 6 100 (4063) Bac 53 30 12 5 100
(1995) Bac +2 61 27 10 3 100 (1520) Études supérieures 59 27 11 3 100
(2057) Ensemble 55 26 13 7 100 (12589) Enquête OIP/Conseils régionaux
1998.
Faut-il donc considérer avec E. Schweisguth
[34] que c’est la montée du niveau de diplôme qui constitue la variable déterminante ? Ce ne serait donc pas la satisfaction des besoins liée au développement économique qui serait le moteur de ce changement culturel, mais la progression de la scolarisation qu’il permet par ailleurs. A-t-on ici une confirmation de cette objection ?
En fait, si l’accent mis sur le transfert de compétence de l’État-nation vers la région provenait d’une nouvelle exigence des diplômés en matière d’approfondissement de la démocratie, insatisfaisante au niveau national, les diplômés devraient être plus satisfaits de la démocratie régionale que nationale. Or il n’en est rien. Et ce serait même plutôt le contraire : plus le diplôme est élevé, plus le fonctionnement de la démocratie nationale est jugé bon
[35]. En revanche, le diplôme est sans effet net sur le jugement quant au fonctionnement de la démocratie régionale (tableau 15).
Tableau 15
Appréciation positive sur le fonctionnement de la démocratie en France et dans la région de résidence (en %)
En France Dans la région Total Études
primaires 54 62 100 (3156) Bepc, Bep, Cap 57 61 100 (4189) Bac 64 63 100
(1987) Bac +2 69 68 100 (1474) Études supérieures 71 65 100 (1770) Moyenne
interrégionale 61 63 100 (12655) Enquête OIP/Conseils régionaux
1998.
On constate qu’en fait le jugement sur le fonctionnement de la démocratie ne vient pas d’une insatisfaction des diplômés vis-à-vis de la démocratie représentative lointaine au niveau national, mais procède d’un modèle de distance politique croissante au fur et à mesure que le sentiment de compétence sociale et politique diminue. Les diplômés entretiennent un rapport de proximité avec la scène politique nationale, les non diplômés un rapport d’éloignement.
Ce fossé est comblé au niveau régional. Les sans-diplôme ne font pas le même procès à la scène politique régionale. Mais les diplômés, surtout à partir du niveau bac+3, sont, quant à eux, davantage critiques qu’ils ne le sont par rapport à la démocratie au niveau national, peut-être parce que leur plus grande information sur l’actualité politique les met mieux à même de prendre conscience des difficultés de l’application de la représentation proportionnelle dans la formation des exécutifs locaux.
En fait, l’attachement à la décentralisation, qui n’apparaît pas comme reflétant la force des identités culturelles régionales, ne semble donc pas refléter non plus les tendances récentes à la montée des exigences d’accroissement de la démocratie. L’aspiration majoritaire des Français à une poursuite de la décentralisation semble davantage tenir à l’efficacité supérieure qu’ils prêtent à un niveau de décision politique plus proche de son lieu d’application.
On peut en voir l’indice dans les réponses à une question posée par l’OIP en 1996 sur le bon niveau de décision, parmi les différentes collectivités territoriales, pour un certain nombre de politiques publiques. Quel que soit le domaine évoqué, l’État est presque toujours minoritaire face aux collectivités sub-nationales envisagées globalement (tableau 16).
Tableau 16
Le bon échelon de décision par domaine (en %)
Création des universités Maintien
d’activité en zone rurale Type de formations prof. à
développer Types d’aides au dév. économique Protection de l’environ. Tracé
d’un TGV Aménagement et entretien des routes Commune 6 31 8 5 18 5 15 Département 19 30 27 16 23 11 37 Région 32 29 38 36 36 31 31 État 41 6 19 36 19 48 15 NSP 2 4 7 6 3 5 3 Total 100 100 100 100 100 100 100 Enquête
OIP/Conseils régionaux 1996.
L’État fait simplement jeu égal avec ces collectivités pour le tracé d’un TGV, qui est pourtant par construction un projet qui dépasse le niveau régional, ce qui devrait logiquement inciter à accorder à l’État un rôle-clé
[36]. Et il est devancé partout ailleurs, y compris pour la création d’universités, qui sont clairement de sa compétence aujourd’hui – même s’il sollicite de plus en plus des financements complémentaires régionaux. Et, en matière d’environnement, les Français placent l’État loin derrière les collectivités locales … De telles appréciations permettent en tout cas de mieux comprendre la revendication d’une poursuite de la décentralisation
[37].
Au début des années 1990 déjà, A. Percheron note du régionalisme français qu’il était fonctionnel et non identitaire
[38]. Nous retrouvons donc cette conclusion à la fin de cette décennie. En France continentale en tout cas, et, contrairement à ce que pourraient laisser croire certaines actions spectaculaires
[39], les différentes formes d’identité régionale ne donnent pas naissance à une revendication politique forte. On pourrait résumer ce constat en avançant que
l’identité régionale en France ne débouche pas sur une
identité politique de premier niveau, au sens où elle n’entraîne pas aujourd’hui une revendication institutionnelle
[40].
La portée de ce constat est claire si on compare l’échelon régional au niveau national ou européen. Ainsi, si la force de l’identité régionale n’induit pas une demande de régionalisation, en revanche la vigueur de l’identité européenne (mesurée par l’attachement) rend davantage favorable à l’unification européenne au vu des données Eurobaromètre (tableau 17)
[41].
Tableau 17
Attitude face à l’unification européenne selon l’attachement à l’Europe (en %)
Attachement à l’Europe Attitude
face à l’unification européenne Tout
à fait pour Plutôt pour Plutôt contre Tout
à fait contre NSP Total Très attaché 52 37 4 2 5 100
(1159) Plutôt attaché 34 50 7 2 7 100 (4174) Plutôt
pas attaché 18 51 15 5 11 100 (4573) Pas attaché
du tout 10 35 22 17 15 100 (2360) NSP 16 40 7 2 34 100 (497) Ensemble 25 46 12 6 11 100
(12763) Eurobaromètre 43.1bis 1995.
On peut donc dire de l’attachement des Français à la décentralisation qu’il est moins politique que fonctionnel. Mais il serait erroné d’aller jusqu’à voir là une opposition entre le politique et le technique : si les Français, et notamment les plus diplômés, sont attachés à la poursuite de la décentralisation et de la régionalisation, c’est qu’elle leur apparaît comme susceptible d’améliorer les politiques publiques, de leur donner davantage d’efficacité
[42] – peut-être parce qu’ils ont intégré les critiques sur les dysfonctionnements des grandes organisations et de la bureaucratie, surtout quand elle est d’une trop grande taille.
Mais il y a là alors un défi pour un État-nation comme la France, dont la sociologie historique nous montre combien il s’est construit sur la centralisation. C’est bien le paradoxe auquel conduit cette analyse. Car ces collectivités politiques ne nous sont pas apparues comme menacées par les identités régionales, puisque la force de ces identités n’est pas corrélée avec celle de la demande de décentralisation. Mais cette réfutation des thèses primordialistes est valable hic et nunc, dans la France de cette fin du 20e siècle, après que les lois Defferre du début des années 1980 aient réalisé la dévolution des certaines compétences aux collectivités locales. Les Français semblent considérer ce transfert comme suffisant pour permettre aux identités régionales de s’épanouir, mis à part la Corse, dont l’identité est la plus forte.
Cependant, épargné par cette menace régionaliste, l’État-nation français devra peut-être faire face sur un tout autre front à l’équivalent du Small is beautiful dans le domaine de la gouvernance – et peut-être à son essor à venir si cette position est bien caractéristique des diplômés, dont le poids dans la population semble appelé à croître.
[1]
Comme le remarque notamment D.-C. Martin, dans « Le choix d’identité »,
Revue française de science politique, 42 (4), août 1992, p. 582-593.
[2]
Analyses dont la vitalité actuelle contraste avec l’absence totale d’intérêt des sciences sociales pour cette question dans la deuxième moitié du 19
e siècle, comme le souligne Pierre Birnbaum, « Dimensions du nationalisme », dans Pierre Birnbaum (dir.),
Sociologie des nationalismes, Paris, PUF, 1997.
[3]
Ce double mouvement est bien symbolisé par le terme d’« Europe des régions », qui reste récurrent, même s’il renvoie largement à un mythe, comme cela se trouve démontré, par exemple, dans Patrick Le Galès, Christian Lequesne (dir.),
Le paradoxe des régions en Europe, Paris, La Découverte, 1997. Quant au vocable « les régions d’Europe », qui tend parfois à lui être substitué, il relève aujourd’hui davantage du slogan que de la réalité institutionnelle.
[4]
Cet auteur, pour qui « la Providence a admirablement séparé les nations non seulement par des forêts et des montagnes, mais surtout par les langues, les goûts et les caractères » : J.-G. von Herder,
Idées sur la philosophie et l’histoire de l’humanité, Paris, Press Pocket, 1991.
[5]
A. Smith,
The Ethnic Origins of Nations, Oxford, Blackwell, 1986.
[6]
C’est le sens du passage bien connu où Renan affirme que, certes construite à partir d’un passé commun, la nation « se résume pourtant, dans le présent, par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours » : E. Renan, «
Qu’est-ce qu’une nation ? Et autres essais politiques », Paris, Press Pocket, 1992 (1
ère éd. : 1882).
[7]
Benedict Anderson,
L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996 (1
ère éd. : 1983).
[8]
Ernest Gellner,
Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1994.
[9]
On peut rattacher également à ce dernier registre J.-F. Bayart, pour qui les identités culturelles ne sont qu’une illusion : J.-F. Bayard,
L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996 ; cf. aussi : « L’imaginaire dans l’affirmation identitaire », entretien avec J.-F. Bayart,
Sciences humaines, hors-série, 15, décembre 1996-janvier 1997, p. 42-45.
[10]
Dont Christophe Jaffrelot fait un inventaire judicieux : Christophe Jaffrelot, « Les modèles explicatifs de l’origine des nations et du nationalisme. Revue critique », dans G. Delannoi, P.-A. Taguieff (dir.),
Théories du nationalisme, Paris, Kimé, 1991.
[11]
Ce qui se voit dans le fait que moins de 0,5 % des personnes interrogées ne donnent pas de réponse aux différentes questions d’identité territoriale envisagées dans cet article – mises à part les questions d’identité européenne, où l’on ne dépasse pas cependant 2 %.
[12]
Dans le cadre de la problématique dite des identités emboîtées, pour reprendre le terme proposé par D.-C. Martin, compte tenu de la coexistence de ces différents niveaux, cf. D.-C. Martin, « Convergences et interrogations », dans CERI, « Cartes d’identité. Des identités à l’identité politique », journées d’études du 14 juin 1990, dactyl., p. 11.
[13]
En cherchant à progresser dans le domaine de la
mesure de l’identité qu’évoque G. Michelat ; on s’inspire d’ailleurs de la démarche que cet auteur a adoptée naguère pour la mesure du sentiment d’appartenance au groupe nation, qui se fondait sur l’utilisation des enquêtes par questionnaire : G. Michelat, « Mesures de l’identité », dans CERI, « Cartes d’identité. Des identités à l’identité politique », cité ; G. Michelat, J.-P. Thomas,
Dimensions du nationalisme, Paris, Armand Colin, 1966.
[14]
Sur le concept d’identité non pas seulement comme le produit d’un héritage, mais en tant que résultat d’une construction, cf. D.-C. Martin, « Le choix d’identité », art. cité ; C. Camilleri
et al.,
Stratégies identitaires, Paris, PUF, 1990. Pour une application de ce concept aux territoires, cf. E. Dupoirier, « Les identités régionales », dans E. Dupoirier (dir.),
Les régions à la croisée des chemins, Paris, Presses de Sciences Po, 1998 ; E. Dupoirier, H.-D. Schajer, « L’identité régionale : problèmes théoriques, perspectives politiques », dans CURAPP-CRISPA,
L’identité politique, Paris, PUF, 1994.
[15]
On utilise ici des données issues des enquêtes annuelles réalisées par l’Observatoire interrégional du politique (laboratoire FNSP/CNRS) en partenariat avec les conseils régionaux. Les échantillons sont constitués de 700 personnes représentatives de la population générale de 18 ans et plus dans la quasi-totalité des régions françaises. La pondération des données recueillies permet de disposer d’un échantillon représentatif de la population de la France, et comptant quelque 13 000 personnes.
[16]
La question posée est «
Pouvez-vous me dire si vous êtes très attaché, plutôt attaché, pas très attaché ou pas attaché du tout : à l’Europe ? à la France ? à votre région ? à votre département ? à la ville ou la commune où vous habitez ? ».
[17]
Compte tenu du lien déjà souligné entre appartenance régionale et appartenance à la France, on retrouve donc par transitivité le lien direct déjà établi en 1996 entre identité régionale et identité européenne : E. Dupoirier, « Identité régionale et identité européenne dans l’opinion », dans OIP/Région Midi-Pyrénées,
L’identité des régions en France et en Europe, Toulouse, Éditions Privat, 1995.
[18]
On retrouve là la trace des positionnements distincts des partis français. Au-delà de leurs divergences internes en effet, le Parti socialiste, les Verts, l’UDF et DL sont plutôt aujourd’hui en faveur d’une poursuite de la décentralisation, tandis que le RPF, le RPR, le Parti communiste, le Front national et le mouvement des citoyens en sont des partisans beaucoup moins fervents. Les débats autour de la loi Voynet sur l’Aménagement du territoire ont illustré ces clivages. L’esprit de cette loi, élaborée par la seule ministre « verte » du Gouvernement de cette période, est plutôt décentralisateur. Dans son processus d’élaboration, Jean-Pierre Chevènement s’est souvent opposé à sa collègue. Farouche partisan du département, outil séculaire de centralisation, il refuse toute mise en cause de l’équilibre actuel des pouvoirs entre cette collectivité et la région, qui ne pourrait que déboucher sur un transfert de compétences au détriment de la collectivité créée par la Révolution. À l’Assemblée nationale d’ailleurs, seuls le Parti socialiste et les Verts soutiennent le texte dans un premier temps : le MDC, les communistes et le PRG menacent de ne pas le voter. Finalement, de concession en concession, seuls les élus du MDC s’abstiennent lors du vote du 8 février 1999 : la logique de l’alliance politique que constitue la gauche plurielle a prévalu. C’est elle qui explique également que la droite unanime vote contre, malgré les clivages qui la parcourent en matière de décentralisation, ce que regrettera d’ailleurs publiquement la ministre.
[19]
Sophie Duchesne, André-Paul Frognier, « Is There a European Identity ? », dans O. Niedermayer, R. Sinott,
Public Opinion and Internationalized Governance, Oxford, Oxford University Press, 1995.
[20]
En revanche, ces conclusions sur le caractère cumulatif du lien territorial entretenu avec les différentes collectivités politiques emboîtées ne peuvent pas être transposées en terme d’appartenance politique quand il s’agit de choisir la collectivité privilégiée de rattachement : plus les Européens sont fiers de leur appartenance nationale, plus ils font logiquement référence à leur citoyenneté nationale de préférence à la citoyenneté européenne, quand on leur demande de choisir : Claude Dargent, « Citoyenneté européenne : la concurrence des identités territoriales et sociales », dans B. Cautrès, D. Reynié (dir.),
L’opinion européenne 2000, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, p. 47-69.
[21]
Il est visible déjà quand on se place du point de vue de l’âge. En effet, le grand attachement aux collectivités territoriales françaises, de la commune à la France, est clairement une fonction croissante de cette variable. En revanche, le lien ressenti à l’égard de l’Europe est très peu dépendant de l’âge.
[22]
Un résultat établi initialement par Annick Percheron, dans « Les Français et l’Europe : acquiescement de façade ou adhésion véritable ? »,
Revue française de science politique, 41 (3), juin 1991, p. 382-406.
[23]
Qui recoupe la deuxième des trois dimensions que distingue André-Paul Frognier : cognitives, évaluatives et affectives, dans « Les identités politiques territoriales »,
Revue internationale de politique comparée, 5 (1), printemps 1998, p. 14.
[24]
On rejoint donc ici les conclusions de Anne-Marie Aish qui, utilisant LISREL, montre que sentiment d’appartenance et niveau pertinent de défense des intérêts renvoient bien à une seule et même dimension, dans « Identité et altérité : identité nationale et ethnocentrisme en Belgique »,
Revue internationale de politique comparée, 5 (1), printemps 1998.
[25]
On songe à la distinction classique de Tönnies, reprise par Weber, entre Gemeinschaft et Gesellschaft, auxquelles renvoie finalement l’opposition entre les conceptions ethnoculturelle et contractualiste de l’appartenance nationale qui séparait déjà Herder et Renan ; pour une articulation au concept de citoyenneté, cf. aussi J. Leca, « La citoyenneté entre nation et société civile », dans D. Colas (dir.),
Citoyenneté et nationalité, Paris, PUF, 1991.
[26]
L’alpha de Cronbach est en effet de 0,6.
[27]
On retrouve donc là la même discordance apparente entre alpha de Cronbach et effet des variables socio-démographiques que ce qu’on avait constaté pour les identités territoriales emboîtées.
[28]
Voilà qui amène à réfléchir sur la séparation que l’on trace trop souvent entre intérêts et valeurs. Certaines inflexions récentes de la littérature peuvent toutefois être relevées. Ainsi, un auteur comme R. Boudon, très réticent il y a une quinzaine d’années à l’égard de la variable culturelle, reconnaît aujourd’hui clairement sa place dans l’explication sociologique grâce au concept de rationalité axiologique : Raymond Boudon, François Bourricaud, « Culture et culturalisme », dans
Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, PUF,1994 (1
ère éd : 1986) ; Raymond Boudon,
Le sens des valeurs, Paris, PUF, 1999.
[29]
Il vaudrait mieux dire socio-individuelles, puisque l’individu est rapporté ici à ses caractéristiques sociales.
[30]
Si l’on ne prend en compte que les provinces qui correspondent à peu près à une des régions d’aujourd’hui, excluant ainsi, par exemple, la Savoie.
[31]
On rejoint ainsi des analyses déjà proposées. Contestant le caractère déterministe du « réinvestissement généalogique de l’identité provinciale », il a déjà été avancé que l’existence de fondements historiques et culturels n’était pas une condition nécessaire à l’affirmation d’une identité régionale – même si la liste que nous établissons montre qu’elle constitue peut-être une ressource non négligeable : R. Draï, « L’identité régionale : ses fondements historiques et culturels », dans « 1972-1982-1992, deux décennies de régionalisation », actes du colloque OIP-Picardie, octobre 1991 ; E. Dupoirier, H.-D. Schajer, « L’identité régionale… », cité.
[32]
E. Dupoirier, « Les identités régionales », cité.
[33]
Ronald Inglehart,
La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris, Economica, 1994 ; Ronald Inglehart,
The Silent Revolution. Changing Values and Political Styles among Western Publics, Princeton, Princeton University Press, 1977.
[34]
Étienne Schweisguth, « Le postmatérialisme revisité : R. Inglehart persiste et signe »,
Revue française de science politique, 47 (5), octobre 1997, p. 653-659.
[35]
Nous retrouvons les résultats des enquêtes du CEVIPOF : Daniel Boy, Nonna Mayer, « Les formes de la participation », dans Daniel Boy, Nonna Mayer (dir.),
L’électeur a ses raisons, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 43.
[36]
Il est vrai qu’un certain nombre de Français n’ignorent pas que les régions contribuent au financement du TGV, ce qui peut justifier qu’elles aient la maîtrise de la décision. Mais cette information est-elle tellement répandue dans la population ?
[37]
Il s’agit là du résultat d’une évolution entamée dès le début des années 1970. Cf. sur ce point A. Lancelot, « Deux décennies de décentralisation »,
Les 20 ans des régions, 1992, p. 164-177.
[38]
Annick Percheron, « L’opinion et la décentralisation ou la décentralisation apprivoisée »,
Pouvoirs, 60, 1992 ; pour une appréciation analogue, cf. aussi Richard Balme, « Les politiques de la subsidiarité : l’"Europe des régions" comme catégorie générique du territoire européen », dans Richard Balme, Philippe Garraud, Vincent Hoffmann-Martinot, Évelyne Ritaine,
Le territoire pour politiques : variations européennes, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 264. Cette appréciation a été initialement proposée dans une perspective d’analyse des institutions et non des opinions et attitudes dans J.-L. Quermonne, « Vers un régionalisme fonctionnel ? »,
Revue française de science politique, 13 (4), 1963, p. 849-876.
[39]
On pense notamment à l’attentat perpétré contre un restaurant MacDonald’s à Quévert en Bretagne.
[40]
Avec l’exception, on l’a vu, de la Corse
– ce qui légitime d’un certain point de vue que lui soit conféré un statut particulier.
[41]
Soulignons qu’il s’agit de l’attachement à l’Europe, comme espace géographique et humain, et non à l’Union européenne, comme collectivité politique – question également posée dans cet Eurobaromètre, et qui entretient avec l’approbation de l’unification européenne une liaison logiquement un peu plus forte.
[42]
Dans le même sens, à partir d’un tout autre angle d’analyse, cf. Richard Balme, « Pourquoi le gouvernement change-t-il d’échelle ? », dans Richard Balme,
Les politiques du néo-régionalisme, Paris, Economica, 1996, notamment p. 34.