Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629035
120 pages

p. 101 à 106
doi: en cours

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Lectures critiques - Comptes rendus

Vol. 52 2002/1

THATCHER (Mark) – The Politics of Telecommunications. National Institutions, Convergence, and Change in Britain and France. – Oxford, Oxford University Press, 1999.

Le livre de M. Thatcher, publié en 1999 chez Oxford University Press, porte sur la comparaison de l’évolution du secteur des télécommunications en France et en Grande-Bretagne, des années 1960 à la fin des années 1990. Utilisant un modèle théorique, inspiré du néo-institutionnalisme, rebaptisé et transformé ici sous le nom « d’approche institutionnaliste nationale », cette étude se caractérise avant tout par une richesse empirique et une rigueur méthodologique extrêmes. Ses deux qualités majeures en font, par là même l’analyse la plus complète qui ait été faite à ce jour sur un secteur pourtant déjà largement exploré [1], sans doute parce que l’étude des télécommunications condense des interrogations relatives aux processus technologiques, économiques et politiques qui sont au cœur des transformations actuelles de l’État en Europe, dans un contexte marqué par la globalisation des marchés et des techniques, ainsi que par diverses entreprises de re-régulation à l’échelle supranationale.
Divisé en quatre parties, l’ouvrage retrace tout d’abord l’évolution chronologique des télécommunications à partir des années 1960, marquées par un interventionnisme étatique très fort dans un secteur toujours considéré à l’époque comme ayant d’abord et avant tout des implications stratégiques. La comparaison révèle alors l’existence de fortes similarités, dans les principes comme dans les dispositifs, en France et en Grande-Bretagne, similarités qui se caractérisent notamment par les avantages accordés aux entreprises nationales et par une importante implication des pouvoirs publics dans la prise de décision, y compris du point de vue tarifaire. Similitude encore, du point de vue du découpage institutionnel avec la proximité entre les postes et les télécommunications, même si des différences apparaissent ici sur la nature exacte des structures administratives compétentes. Par ailleurs, des pressions adaptatives analogues opèrent également dès cette époque, tant du point de vue technologique (innovations importantes dans les techniques de transmission comme dans les infrastructures), que sur le plan réglementaire, avec une internationalisation accrue des standards, nourris notamment par les besoins des entreprises. L’un des apports les plus significatifs de M. Thatcher est alors de montrer que sur des bases institutionnelles assez proches et soumises à des pressions analogues, rien n’empêche toutefois un même secteur de connaître une différenciation ultérieure des trajectoires nationales.
La deuxième partie, portant sur les années 1970, révèle en effet l’existence de processus adaptatifs différents, tant dans leurs modalités que dans leurs séquences. Ainsi, du côté britannique, les adaptations furent plus précoces et plus systématiquement tournées vers la différenciation fonctionnelle des structures et l’instauration de mécanismes de marché (ce qui invalide, pour partie, les diagnostics qui font des années 1980, voire 1990, la période par excellence de l’économie de marché et du néo-libéralisme). Dans le cas français, au contraire, même si des réformes sont également identifiables, marquées notamment par l’autonomisation progressive des structures compétentes (essentiellement la Direction générale des télécommunications), la pression technologique et celle du marché passent alors par le prisme de l’État ou des structures para-étatiques existantes, en raison notamment de la volonté de conserver une stratégie de « grand projet » et de garantir l’existence de champions nationaux (même si des éléments de concurrence sont distillés entre « champions », en particulier Alcatel et Thomson). Outre le poids déterminant des variables étatiques (configurations institutionnelles nationales différentes, marquées, par l’investissement de l’exécutif en France) et une influence plus précoce et plus systématique de l’idéologie libérale dans le cas anglais, M. Thatcher pointe également sur les différences dans les structures des économies nationales pour expliquer ces sentiers institutionnels divergents. Les besoins de certains secteurs économiques, essentiellement le secteur financier en Grande-Bretagne, semblent alors en effet agir comme un puissant aiguillon aux réformes, qui n’a pas de réel équivalent en France, où la prudence tarifaire, par exemple, reste alors plus directement orientée par des objectifs d’aménagement du territoire.
Enfin, dans la troisième partie consacrée aux années 1980-1990, M. Thatcher présente de manière détaillée les réformes institutionnelles substantielles qui se sont produites dans le secteur des télécommunications en France et en Grande-Bretagne, autrement dit les changements dans le cadre institutionnel au sens large et dans les modes de régulation du secteur. De manière assez typique, l’étude de ces processus révèle, là encore, la précocité de la politisation effectuée par le gouvernement Thatcher et les caractéristiques néo-libérales de sa décision de réformer en profondeur les télécommunications britanniques, les premières évolutions significatives intervenant seulement en France dans les années 1990. L’idée générale défendue ici est que les réformes portent la marque des cadres institutionnels qui les voient naître et peuvent donc contribuer à nourrir la différenciation organisationnelle et fonctionnelle des institutions et des politiques nationales. Confrontés à des pressions technologiques et régulatrices toujours analogues, qui échappent largement à tout contrôle national, les deux pays ont transformé le secteur des télécommunications en poursuivant largement le sentier tracé dès la fin des années 1960 : en se tournant plus systématiquement vers le privé en Grande-Bretagne ; en conservant au système français un tropisme étatique (ou para-étatique) dans le second cas.
L’ouvrage se conclut alors par une dernière partie plus directement tournée vers les conséquences économiques de ces « sentiers institutionnels » nationaux, notamment en termes de performance ou d’efficacité présumée. Pour ce faire, M. Thatcher mobilise une batterie d’indicateurs statistiques variés, portant aussi bien sur les infrastructures ou la nature des équipements que sur les problèmes tarifaires. Les conclusions apparaissent de manière assez claire et cohérente pour les différents phénomènes ou critères étudiés : alors que les schémas institutionnels et les « règles du jeu » propres aux deux pays n’ont cessé d’évoluer, essentiellement dans le sens d’une différenciation, malgré un contexte technologique et réglementaire commun, les performances économiques sont proches. D’où cette conclusion de M. Thatcher, « les affirmations liées à une perspective institutionnaliste nationale, selon lesquelles différents aménagements institutionnels débouchent sur des performances économiques dissemblables, ne tiennent pas pour le secteur des télécommunications britannique et français entre 1970 et 1997 » (p. 301). Retrouvant ainsi des conclusions assez proches de celles des économistes de la régulation au niveau macro, selon lesquels il n’existe pas de « one best way », mais différents modèles économiques possibles pour des performances équivalentes, M. Thatcher pousse ici son étude bien au-delà de ce qui est fait d’ordinaire dans l’analyse institutionnelle ou l’analyse des politiques publiques, en mesurant les effets et conséquences au concret des cadres institutionnels et des décisions publiques.
Au final, et en guise d’introduction à des remarques plus générales, il faut d’abord rappeler à quel point l’ouvrage de M. Thatcher constitue une recherche empirique d’une richesse rarement atteinte. La période couverte (plus de quarante ans), la comparaison des deux configurations institutionnelles et de deux « variétés de capitalisme », ainsi que les aspects techniques si importants dans ce secteur sont restitués avec un luxe de détails, qui souffre certes parfois de quelques aridités (encore un secteur malade des acronymes), mais qui est toujours rendu accessible par M. Thatcher. Cette lisibilité est garantie notamment par le choix fait par l’auteur de décliner dans chaque partie, et presque dans chaque chapitre, les mêmes variables d’analyse. Ainsi, l’évolution technologique et les pressions adaptatives (liées aux régulations internationales comme aux demandes des acteurs économiques et financiers) forment les deux variables essentielles qui déterminent à chaque période la nature et l’ampleur des « chocs exogènes » auxquels fut confronté le secteur des télécommunications en France et en Grande-Bretagne. En décortiquant les caractéristiques institutionnelles comme les logiques de changement particulières à chaque période, M. Thatcher rend ainsi réellement comparables deux processus institutionnels progressivement divergents, malgré des origines similaires et des pressions semblables. L’usage rigoureux de la comparaison (notamment par l’élaboration des critères de comparabilité) atteste ainsi de la richesse analytique d’une telle méthode, lorsqu’elle n’est pas réduite à de simples contrepoints culturalistes, comme c’est encore trop souvent le cas.
Un autre point fort de l’ouvrage de M. Thatcher repose sur sa capacité à utiliser différents registres disciplinaires. On peut considérer en effet que son étude est d’abord emblématique de l’analyse des politiques publiques par son attention portée aux structures politico-administratives nationales, par son analyse des interactions entre acteurs publics et privés, ainsi que par son étude des modalités de changement des institutions et des logiques de décision. Mais, The Politics of Telecommunications est également et, peut-être avant tout, un bon exemple de ce que peut constituer une véritable recherche comparative attachée à la « political economy », autrement dit l’illustration de ce que la science politique peut apporter à la compréhension des phénomènes et des objets économiques. M. Thatcher montre en effet de manière constante à quel point les évolutions connues par de tels secteurs ne sont compréhensibles que par l’analyse conjointe des logiques technologiques, des facteurs économiques (dans ce cas précis au travers du rôle joué par le secteur des télécommunications dans la globalisation économique et l’essor du secteur financier) et des dynamiques institutionnelles et politiques. Bien plus, sa mesure des performances économiques des deux modèles institutionnels donne son sens véritable à la comparaison, qui échappe ainsi aux limites de l’analyse politico-administrative. En refusant les carcans disciplinaires et académiques, l’ouvrage de M. Thatcher peut ainsi être utilisé tout à la fois comme une illustration des logiques de changement de l’action publique, comme un terrain emblématique des diverses formes nationales de capitalisme, ou encore, comme un exemple de désagrégation et d’analyse des mécanismes de transformation socio-économiques que recouvre le terme de globalisation.
L’ouvrage n’en suscite pas moins quelques petites insatisfactions ou frustrations. L’attention portée à la nature des institutions et à leurs logiques de changement laisse en effet de côté les questions relatives aux sources et aux caractéristiques des évolutions identifiées. Il est difficile alors de sérier, dans le faisceau des déterminants possibles, la part respective des logiques technologiques, des dynamiques normatives (poids du néo-libéralisme dans la définition des solutions souhaitables) et des mécanismes institutionnels parallèles. Sur ce dernier point, la part relativement faible accordée aux logiques communautaires est parfois surprenante, tant du point de vue empirique qu’analytique. Sans être totalement méconnue, l’influence des directives et autres initiatives communautaires n’est pas associée, en effet, à des interrogations plus générales relatives aux logiques d’européanisation ou à la fonction de prisme joué parfois par les instances communautaires entre des normes néo-libérales globales et les cadres institutionnels nationaux. Le caractère très contrasté des deux cas d’étude aurait, en outre, été partiellement contrôlé et amendé par l’ajout d’un autre cadre institutionnel, aux caractéristiques « intermédiaires », comme ce pourrait être le cas de l’Italie.
Sur le plan théorique, les analyses et instruments utilisés par M. Thatcher, s’ils se rattachent de manière assez explicite au courant néo-institutionnaliste, sont, en outre, inégalement novateurs et convaincants. L’approche institutionnelle nationale paraît pourtant au début de l’ouvrage présenter un caractère original et roboratif par rapport aux entrées théoriques centrées sur l’hypothèse de la gouvernance, qui ont parfois eu tendance à envahir à l’excès la littérature ces dernières années. Cependant, l’usage qu’en fait M. Thatcher semble renvoyer cette entrée analytique à des outils un peu vieillots, comme celui de « policy styles ». Certes, l’analyse de M. Thatcher est beaucoup plus fine et compréhensive que la typologie proposée dans les années 1980 par Jeremy Richardson autour de la double dimension capacité d’action de l’État/nature de la relation public-privé, mais l’apport analytique de son institutionnalisme national paraît peu évident et semble parfois tendre à réifier ses cas d’étude.
Enfin, l’acception donnée ici à la notion d’institutions reste très restrictive, assez proche finalement là encore d’une acception classique centrée sur les cadres institutionnels traditionnels. M. Thatcher s’interdit par là même de considérer d’autres variables et d’autres processus liés, notamment, aux dynamiques normatives ou proprement politiques (il est, par exemple, fait peu usage de la notion de « fenêtre politique », qui semble pourtant pertinente à certains moments). De la même façon, l’usage de la notion de « path dependence » reste trop prudent, trop peu critique et finalement assez artificiel, notamment dans la compréhension de ce qui fait réellement diverger les deux configurations institutionnelles au début des années 1970.
Ces quelques limites n’enlèvent cependant rien à la clarté, la richesse et la rigueur de l’ensemble. Cet ouvrage constitue, en effet, indiscutablement, un exemple de ce que doit être une démarche comparative compréhensive, et la posture adoptée, entre analyse des politiques publiques et « political economy », ouvre des pistes analytiques et des objets prometteurs, qu’il paraît souhaitable d’intégrer et de développer.
Yves SUREL
Institut d’études politiques de Grenoble

COLLIN (Françoise), PISIER (Evelyne), VARIKAS (Eleni), dir. – Les Femmes de Platon à Derrida : anthologie critique. – Paris, Plon, 2000. 830 p.

La division de l’humanité en deux sexes biologiques est un fait naturel [2]. En revanche, la signification qu’une société entreprend de donner à ce fait naturel relève d’un choix politique : l’apport considérable de l’ouvrage coordonné par Françoise Collin, Evelyne Pisier, et Eleni Varikas est de restituer l’importance de cette décision en tant qu’objet central de la théorie politique. Les textes de la volumineuse anthologie qu’elles ont constituée montrent que la tradition n’est pas avare d’argumentations explicites pour justifier les arrangements politiques et sociaux dans lesquels les hommes et les femmes se voient assigner des rôles contrastés. Le résultat ne revêt pas seulement un intérêt historique : les discours des philosophes du passé aident à mettre à jour les logiques de modes de pensée qui sont encore largement mis en œuvre. L’un des enjeux cruciaux de l’entreprise est de déterminer si la tradition libérale et démocratique de la philosophie politique, dont nous avons hérité les concepts normatifs pour concevoir nos pratiques, peut soutenir l’inclusion des femmes comme membres égaux de la communauté politique et sociale, ou si l’élaboration de principes alternatifs est nécessaire pour procéder à l’évaluation de nos institutions. Les textes de l’anthologie permettent de mesurer combien cette question est disputée, comme le montrent, par exemple, les élaborations libérales sur la distinction entre le public et le privé, et leur critique par certains courants de la théorie féministe contemporaine. La construction d’une sphère domestique, dans laquelle la raison n’a pas la place primordiale qu’elle occupe en dehors de celle-ci, et dans laquelle l’égalité des individus et leur liberté sont limitées par une hiérarchie « naturelle », peut être considérée, non pas en accord, mais en opposition avec les deux frontières successives établies par la pensée libérale entre le public et le privé. La séparation des modernes entre le social et le politique fait de la société civile le domaine par excellence de la liberté contractuelle entre égaux, et l’inclusion de la famille dans cette sphère privée pourrait être à l’origine d’une critique libérale des relations domestiques existantes. Quant à la distinction libérale-romantique entre le social et l’intime, elle permet d’appuyer la critique de ceux qui interprètent le « droit à la vie privée » comme un droit collectif de l’entité familiale : les femmes peuvent se prévaloir de cette distinction pour critiquer les relations de domination qui s’établissent au sein de l’institution familiale. On peut donc imaginer une critique féministe libérale des pratiques existantes, qui se fonderait sur la distinction public/privé pour mettre en question les critères de la domesticité.
Il reste que toute théorie démocratique doit affronter l’objection selon laquelle il existe une limite « naturelle » à l’égalité des individus des deux sexes. La lecture des textes révèle que la référence à la nature peut contenir des types d’arguments différents, qui appellent une critique appropriée pour qui souhaite les contrer. Il y a, en premier lieu, une vision fonctionnaliste de la nature, que l’on trouve magistralement déployée dans les écrits d’Aristote. Pour lui, la nature est le monde bien ordonné, selon l’ordre téléologique au sommet duquel se trouve la vie politique des citoyens, et tous les objets trouvent leur place comme des instruments efficaces au service de cette fin ultime. En d’autres termes, un objet « naturel » est un objet « bon », en ce qu’il remplit la fonction qui lui a été donnée dans l’ordre hiérarchique du monde. C’est la raison pour laquelle, contrairement à ce que pensent les barbares, « la femme et l’esclave se distinguent par nature, car la nature ne fait rien chichement … elle fait une chose pour un seul usage : chaque instrument accomplira au mieux sa tâche s’il sert non à plusieurs fonctions mais à une seule. » (Politiques, I, 2 : 1252b). Cette vision fonctionnaliste de la nature est importante, car par-delà les spécificités de l’humanisme civique d’Aristote, elle constitue un modèle de raisonnement dans lequel la nature de la femme se déduit de sa fonction sociale par rapport à la poursuite d’une fin qui est justifiée de manière indépendante. Nombreuses sont les visions dans lesquelles le bien commun de la société, par exemple, sert d’argument pour dessiner une nature féminine. Cette conception est mise en cause par une approche alternative, caractéristique de la modernité, qui identifie la nature avec l’idée d’un état pré-social de l’humanité : dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, Rousseau critique Locke pour avoir utilisé des « preuves morales » en cherchant à fonder son état de nature qui inclut la famille. Pour lui, les caractéristiques pré-sociales qui différencient les individus des deux sexes déterminent l’état souhaitable des relations entre hommes et femmes dans le monde civilisé. Ainsi, la force relative de l’homme dans l’état de nature détermine un état social idéal dans lequel « l’un doit être actif et fort, et l’autre passif et faible ; il faut nécessairement que l’un veuille et puisse ; il suffit que l’autre résiste peu » (Émile, livre V). On pourrait encore mentionner Machiavel, et l’opposition qu’il établit entre la virtu, la vertu civique des citoyens-soldats, et la fortuna, souvent à l’origine de la ruine des cités, toujours représentée sous les traits d’une femme.
Cette approche positive de la nature est elle-même sujette à une objection interne décisive, présentée par John Stuart Mill dans son ouvrage intitulé De la Sujétion des femmes : « aussi longtemps qu’ils n’ont été observés que dans leur relation présente je nie que quiconque connaisse ou puisse même connaître la nature des deux sexes. Si les hommes se trouvaient sans femmes dans la société, ou l’inverse, ou encore s’il existait une société d’hommes et de femmes dans laquelle les femmes ne seraient pas sous le contrôle des hommes, on pourrait connaître quelque chose de positif sur les différences mentales et morales qui sont inhérentes dans la nature des deux sexes ». Jusqu’à ce que les conditions d’égalité existent, il est impossible d’évaluer les différences naturelles entre les hommes et les femmes : ce qui est naturel aux deux sexes ne peut être déterminé qu’en permettant à tous les individus de développer librement leurs capacités. Ce qu’on appelle « la nature des femmes » est loin d’être le résultat d’un développement libre ; il s’agit plutôt d’une « répression imposée dans certains domaines, d’une stimulation non naturelle dans d’autres ». Cette critique positiviste du naturalisme, qui fait de l’égalité le préalable épistémologique à tout discours positif sur la nature, donne une vigueur nouvelle au fonctionnalisme pour les défenseurs de l’inégalité des sexes. Dans ses versions contemporaines, il est étrangement combiné au libéralisme, comme dans l’Amérique de Tocqueville. En premier lieu, la famille est l’un des groupes humains que la dynamique démocratique doit préserver dans l’intérêt de la sauvegarde de la liberté. Les pères de famille exercent une autorité qu’ils héritent de la tradition : de cette manière, ils contribuent à combattre les dangers de la marche vers l’égalité, dont les résultats sont l’atomisation du corps social et le conformisme, deux menaces pour la liberté de chacun. Mais c’est aussi librement que les femmes ont renoncé à l’égalité, en préférant la félicité domestique à l’égalité sociale et politique. L’inégalité entre les sexes, que Tocqueville continue de qualifier de « naturelle », permet ainsi de préserver la liberté, et elle est autorisée par le renoncement libre des femmes à la vie sociale et politique. Ce faisant, elles prennent d’ailleurs en charge d’autres domaines stratégiques pour la liberté démocratique : la religion et les mœurs que leur nouveau statut domestique leur permet d’orienter. La réflexion de Tocqueville est centrale, parce qu’elle met en avant les principales objections contemporaines contre l’égalité, en insistant sur le repli individualiste de la démocratie, et sur le thème général des dangers de l’indifférenciation. Mais l’inférence tocquevillienne qui va de l’égalité à l’individualisme est-elle inattaquable ? La société démocratique serait-elle véritablement moins pluraliste si les attentes sociales vis-à-vis d’un individu ne dépendaient plus de son sexe ? Ne peut-on pas développer l’argument inverse, en soulignant l’extraordinaire multiplication de possibilités permise par l’effacement du genre ? En nous livrant ces thèses sur la construction sociale des sexes, les auteurs de l’anthologie nous offrent un matériau précieux pour préciser et affiner nos propres arguments critiques.
Bertrand GUILLARME
Université de Paris VIII

LINDEMANN (Thomas) – Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914. Préf. de Jean-Jacques Becker. – Paris, Economica, 2001. 363 p. (Institut de stratégie comparée).

Est-il encore possible d’apporter du nouveau dans l’étude des origines de la guerre de 1914 ? Th. Lindemann, auteur allemand d’une thèse soutenue en français devant un jury bilingue, vient de répondre par l’affirmative. On croyait avoir tout dit, à partir des responsabilités imputées aux acteurs ou de la rigidité excessive du système d’alliance en vigueur à l’époque. On ne pensait pas surtout qu’il fut possible de réhabiliter, pour la circonstance, une thèse déterministe.
C’est pourtant sur cette voie que Th. Lindemann s’est engagé. Le titre de son ouvrage, avec la référence explicite et exclusive au darwinisme, peut égarer le lecteur. L’évolutionnisme n’est, en effet, que l’une des composantes de ce que Th. Lindemann désigne sous le nom (intraduisible en français) de volkisch, mélange original de nationalisme, de racisme, d’expansionnisme et de malthusianisme, enrobés dans une vague doctrine géopolitique.
Le plus curieux est que les dirigeants allemands de l’époque ne semblent pas avoir été des adeptes conscients de cette théorie. Mais ils ont certainement été influencés par les idées d’un petit cercle d’intellectuels relayés dans l’opinion par une presse souvent militante.
Est-ce à dire que ces doctrines, souvent fumeuses, puissent être considérées comme la cause de l’ouverture des hostilités ? Parmi les nombreux facteurs d’explication en présence, une relation directe de causalité est impossible à établir. Mais contrairement à l’image habituellement reçue, si le grippage final des mécanismes de règlement diplomatique a constitué l’étincelle fatale, l’explosion ne s’explique que par les tonneaux de poudre accumulés au début du siècle dans les mentalités d’Outre-Rhin.
Au-delà de cette démonstration, rigoureusement conduite malgré quelques lourdeurs d’exposition, la thèse de Th. Lindemann apporte une contribution de premier ordre à la connaissance du fait belligène. Elle illustre d’abord, malgré la prégnance des thèses matérialistes, le bien fondé de la formule qui figure en bonne place dans le Préambule de la constitution de l’Unesco : « Les guerres prennent naissance dans l’esprit des hommes ». Elle nous incite, plus encore, à établir la filiation entre le « nationalisme-volkisch » de 1914, le national-socialisme du régime hitlérien (qui reproduit et exacerbe les composantes de son prédécesseur) et la résurgence de ce courant dans les récentes querelles balkaniques, sinon dans l’affrontement israélo-palestinien qui perdure sous nos yeux.
Mais le plus grand mérite de Th. Lindemann est peut-être de nous montrer, à travers l’étude de la guerre de 1914, que le virus né en Allemagne dispose d’une propension certaine à contaminer ceux qui prétendent le combattre. Par deux fois, en un siècle, l’Europe a pris l’initiative d’un conflit suicidaire. Une troisième expérience risquerait, cette fois, de lui être fatale.
Marcel MERLE
Professeur émérite de l’Université Paris I
 
NOTES
 
[1] Cf. notamment É. Cohen, Le colbertisme high-tech, Paris, Hachette, 1992 ; W. San-dholz, High-Tech Europe, Berkeley, UCL Press, 1992 ; K. Dyson, P. Humphreys (dir.), The Political Economy of Telecommunications, Londres, Routledge, 1990. Pour la dimension européenne, cf. notamment S. Schmidt, « Sterile Debate and Dubious Generalisations : European Integration Theory Tested by Telecommunications and Electricity », Journal of Public Policy, 16 (3), 1996, p. 233-271.
[2] L’évidence de cette observation empirique doit être nuancée, en précisant qu’il s’agit d’un fait naturel pour nous. Thomas Laqueur a brillamment suggéré que « la différence des sexes » pouvait elle-même être considérée comme une construction de la modernité politique. Cf. son livre La Fabrique du sexe, Paris, Gallimard, 1991.
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Cf. notamment É. Cohen, Le colbertisme high-tech, Paris, Ha...
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[2]
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