Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629035
120 pages

p. 75 à 100
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Vol. 52 2002/1

2002 Revue française de science politique

Rapport au politique, dimensions cognitives et perspectives pragmatiques dans l’analyse des mouvements sociaux

Lilian Mathieu Lilian Mathieu est chargé de recherche au CNRS, au Laboratoire d’analyse des systèmes politiques (UMR 7026, Université Paris X-Nanterre) et chercheur associé au CERIEP-Centre de politologie de Lyon. Il a récemment publié Prostitution et sida, sociologie d’une épidémie et de sa prévention, Paris, L’Harmattan, 2000 ; La prévention sur le trottoir, Paris, Textuel, 2001 ; Mobilisations de prostituées, Paris, Belin, 2001 ; « Le mouvement contre la mondialisation libérale », Regards sur l’actualité, 276, 2001 et « La “conscientisation” dans le militantisme des années 1970 », dans Philippe Hamman et al. (dir.), Discours savants, discours militants, Paris, L’Harmattan, 2002. Ses recherches actuelles portent principalement sur les processus d’action collective, et plus spécialement sur les croisades morales (Laboratoire d’analyse des systèmes politiques, Université Paris X-Nanterre, Maison Max Weber, 200 avenue de la République, 92001 Nanterre Cedex <lilian.mathieu@u-paris10.fr>).
Le développement récent de l’analyse des mouvements sociaux ne l’a pas tenue à l’abri des pièges croisés de l’objectivisme et du subjectivisme. Le premier écueil affecte le concept de structure des opportunités politiques : destiné à rendre compte des rapports que les mobilisations entretiennent avec leur environnement politique, ce concept pèche par son indéfinition, son statisme et son mécanisme. Le modèle subjectiviste des « cadres de l’expérience contestataire », qui envisage les processus d’engagement comme le résultat d’un alignement des perceptions respectives des militants et des organisations de mouvement social, apparaît, pour sa part, victime d’un lourd présupposé idéaliste et intellectualiste. L’article propose de surmonter ces difficultés en traçant la voie d’une analyse pragmatique de l’action collective, envisagée comme un domaine d’activité exigeant des compétences spécifiques et prenant place dans un univers de pratique et de sens relativement autonome : l’espace des mouvements sociaux. The recent development of social movement analysis has not spared it from the pitfalls of objectivism and subjectivism. The first trap affects the concept of political opportunities structure. Meant to take into account the relations between mobilization and the political environment, this concept is weakened by its lack of definition, its statism and its mechanism. The subjectivist model of « protest experience frameworks », which considers commitment as the result of an alignment of the perceptions of activists and social movement organizations, comes across as the victim of a heavy idealistic and intellectualist presupposition. The article suggests that these difficulties can be overcome by pragmatic analysis of collective action, considered as a field of activity demanding specific skills and as part of universe of practice and relatively autonomous meaning : the space of social movements.
L’état actuel de l’analyse des mouvements sociaux est pour le moins paradoxal. Ce domaine de recherche a, ces dernières années, connu un fort développement – tant en Europe qu’aux États-Unis – dont témoigne la multiplication des revues, manuels, collections d’ouvrages ou colloques spécialisés. Surtout, l’appareil conceptuel à disposition des chercheurs s’est considérablement enrichi, leur offrant désormais une large palette d’instruments d’analyse des multiples dimensions des phénomènes protestataires.
Un regard plus attentif amène cependant à émettre de sérieuses réserves devant cette apparente prospérité scientifique. La multiplication des concepts et des perspectives d’analyse – parfois complémentaires mais aussi souvent contradictoires – donne une fâcheuse impression de pléthore dépourvue de cohérence, tandis que les quelques tentatives de dépassement ou de synthèse n’ont pour l’instant apporté que des résultats faiblement convaincants. Pire encore, certaines approches aujourd’hui considérées comme parmi les plus novatrices apparaissent à l’examen comme de véritables régressions, tendant à ramener ce domaine de recherche à l’état qui était le sien il y a quelques dizaines d’années, ou contribuent à consolider, plutôt qu’à dépasser, certaines des oppositions les plus stériles dans les sciences sociales.
L’objectif de ce texte est précisément d’aborder l’une des plus classiques – et des plus prégnantes – de ces oppositions, celle entre objectivisme (qui « affirme le primat de l’objectif dans l’analyse des phénomènes sociaux », c’est-à-dire « des régularités, des structures et, implicitement, du collectif et de l’extérieur ») [1] et subjectivisme (avançant « la supériorité du subjectif », c’est-à-dire « des consciences, des volontés, des individus et, donc, de l’intérieur ») [2], et cela, au travers de l’examen critique de deux conceptualisations parmi les plus en vogue à l’heure actuelle chez les analystes des mouvements sociaux, celle de la « structure des opportunités politiques » tout d’abord, puis celle inspirée du modèle goffmanien des cadres de l’expérience dans un deuxième temps. Le choix de nous arrêter sur ces deux perspectives n’a pas été dicté seulement par la place de premier plan qu’elles occupent aujourd’hui dans la recherche sur les processus protestataires, mais également par le fait que chacune entend répondre, à sa manière, à deux questions centrales pour l’étude de ce type de phénomènes : celle des relations entre mouvements sociaux et champ politique pour la première, et celle des conditions de l’engagement contestataire individuel pour la seconde. C’est également à ces deux questions que nous tenterons de répondre dans notre dernière partie, en proposant les premiers éléments d’une approche pragmatique de la contestation – à nos yeux la mieux à même actuellement de surmonter l’opposition entre approches subjectivistes et objectivistes des mouvements sociaux.
 
Action protestataire et action politique
 
 
La science politique a toujours rencontré quelques difficultés à appréhender les relations entre action protestataire et politique institutionnelle. La distinction classique entre formes « conventionnelles » et « non conventionnelles » de participation politique ayant été mise à mal par la légitimation désormais bien assise du recours à des modes d’expression des opinions ne passant pas par le relais de représentants officiellement institués [3], s’est imposée la nécessité de nouveaux outils de compréhension des rapports entre mouvements sociaux et champ politique. C’est à ce besoin que vise en partie à répondre la notion de structure des opportunités politiques.
L’influence du contexte politique sur la contestation
Premier auteur à employer ce concept, Peter Eisinger proposait en 1973 de regrouper sous l’appellation de structure des opportunités politiques l’ensemble des éléments de l’environnement et du contexte politiques exerçant une influence positive ou négative sur l’engagement dans une protestation collective. Une étude comparative des formes et de l’ampleur de la contestation noire dans 43 villes américaines lui permettait alors d’affirmer que « des éléments de l’environnement contraignent ou favorisent l’activité politique. Dès lors, la manière dont les individus et groupes du système politique agissent n’est pas simplement fonction des ressources qu’ils maîtrisent, mais des ouvertures, points faibles, obstacles et ressources du système politique lui-même » [4]. À la même époque, Charles Tilly témoignait de préoccupations proches, tout d’abord en montrant sur près d’un siècle que les variations d’intensité des grèves françaises dépendent davantage des crises politiques nationales que des fluctuations de l’activité économique [5], puis en intégrant la notion d’opportunité à son « modèle de la mobilisation » (mobilization model). Telle qu’alors entendue par Tilly, cette notion – couplée à celle de « menace » (threat) – visait à rendre compte des interactions entre un groupe en voie de mobilisation et son environnement en désignant « le degré auquel les autres groupes, y compris les gouvernants, deviennent vulnérables devant de nouvelles revendications qui, en cas de succès, pourraient accroître la capacité des contestataires (contenders) à atteindre leurs objectifs » [6].
Doug McAdam a, à son tour, adopté au début des années 1980 le concept de structure des opportunités politiques dans son ouvrage consacré au mouvement noir. L’adoption de la perspective qu’il désigne (à la suite de Tilly) comme celle du « processus politique » participe d’une critique de la mobilisation des ressources, qu’il estime inapte à expliquer pourquoi des groupes disposant pourtant des ressources nécessaires à leur passage à la contestation se révèlent incapables de le faire. La notion de structure des opportunités politiques se présente à ses yeux comme la plus apte à surmonter ce paradoxe en pointant ce que la possibilité d’émergence d’une action protestataire doit, indépendamment de la capacité mobilisatrice du groupe concerné, aux évolutions conjoncturelles du système politique – évolutions qui le rendraient au gré des circonstances plus ou moins vulnérable, ou réceptif, devant la contestation sociale. Toutefois, les déterminants d’une telle ouverture de la structure des opportunités ne peuvent selon McAdam être définis a priori ; pour lui, « n’importe quel événement ou processus social d’ampleur contribuant à saper les calculs et prévisions sur lesquels est structuré le pouvoir politique occasionne un changement des opportunités politiques » [7]. Les exemples qu’il propose relèvent en conséquence tous de processus de longue durée et de grande ampleur : guerres, crises économiques, évolutions démographiques, réalignements politiques internationaux… peuvent également contribuer à une ouverture de la structure des opportunités en restructurant les rapports de force entre challengers et membres du système politique. On perçoit immédiatement les risques auxquels s’expose une définition aussi large : n’importe quel élément, repris a posteriori dans l’analyse, peut confirmer l’hypothèse d’une ouverture de la structure des opportunités ; on est assuré de trouver, après coup, une transformation politique, sociale ou économique susceptible d’avoir eu un effet déterminant sur la genèse du mouvement considéré.
Conscients de cette difficulté, d’autres auteurs ont par la suite entrepris de circonscrire plus rigoureusement les facteurs supposés exercer un effet décisif sur l’ouverture ou la fermeture des opportunités, tout en restreignant leur attention à des facteurs plus strictement politiques. Sidney Tarrow propose de son côté quatre éléments : le degré d’ouverture ou de fermeture des institutions politiques ; la stabilité ou l’instabilité des alignements politiques ; la présence ou l’absence d’alliés influents apportant leur soutien au mouvement considéré ; l’existence de conflits et de divisions entre les élites [8]. Pour sa part, Hanspeter Kriesi identifie trois facteurs déterminant le degré de facilitation ou de répression, et l’éventualité de succès ou d’échec, d’une mobilisation [9] : la structure formelle de l’État [10], les procédures informelles et stratégies dominantes des autorités politiques à l’égard des challengers, ainsi que la configuration du pouvoir dans le système des partis (c’est-à-dire la « distribution du pouvoir » entre les différents partis et les relations qui les unissent).
Quelle que soit la définition qui lui est donnée, le concept de structure des opportunités vise dans tous les cas à mettre en relief ce que l’activité protestataire doit à son environnement politique, et plus particulièrement à montrer que des groupes disposant pourtant des ressources nécessaires à leur passage à l’action contestataire ne peuvent le faire qu’au moment où le contexte politique leur devient favorable. L’étude de cette dimension des mobilisations s’est développée selon deux axes, que l’on peut respectivement désigner l’un comme synchronique (ou statique), et l’autre comme diachronique, ou dynamique. Le premier vise, dans une démarche comparative, à identifier les caractéristiques de chaque système politique national exerçant une influence positive ou négative sur l’apparition et le développement d’un même mouvement (ou d’un ensemble de mouvements) dans plusieurs pays. Le second cherche à cerner l’incidence des évolutions du contexte politique d’un pays sur le volume et les formes de la contestation qui s’y développe.
La première approche a été illustrée par Herbert P. Kitschelt dans une étude du mouvement antinucléaire en Suède, France, Allemagne et États-Unis [11]. Sa démarche comparative lui permet de conclure à une relation significative entre les stratégies et impacts des mobilisations et le degré d’ouverture ou de fermeture de la structure des opportunités de chaque État [12]. Quand le système politique est ouvert (Suède, États-Unis), il produit des stratégies dites assimilatives : les mouvements utilisent les institutions en place pour faire valoir leurs positions car le système politique offre de multiples points d’accès (pétitions, participation au jeu électoral ou à des procédures référendaires, etc.). À l’inverse, quand le système politique est fermé (France, Allemagne), les mouvements adoptent des stratégies de confrontation avec l’État (occupations de sites, désobéissance civile, manifestations, etc.), tout en s’exposant davantage à la répression. Une démarche comparable a été adoptée par H. Kriesi et son équipe dans une étude comparative des « nouveaux mouvements sociaux » français, hollandais, suisses et allemands [13]. Fondée sur la définition de la structure des opportunités présentée plus haut, cette recherche conclut, elle aussi, à une forte dépendance des stratégies, modes d’organisation, ampleur ou encore chances de succès des mobilisations en regard du type d’État auquel elles s’affrontent. La France, plus particulièrement étudiée par J. W. Duyvendak [14], se caractériserait ainsi par un État fermé et suffisamment fort pour ignorer les revendications des mouvements sociaux ; ceux-ci n’auraient en conséquence d’autre recours pour se faire entendre que l’adoption de stratégies perturbatrices, voire violentes, pouvant susciter une réaction répressive de l’État lorsque celui-ci les perçoit comme une menace.
La seconde approche, diachronique, rapportant les évolutions de la contestation sociale dans un pays aux changements de la structure des opportunités politiques, a, entre autres, été adoptée par D. McAdam dans son étude déjà citée du mouvement des droits civiques. Cette démarche lui permet d’expliquer le développement et les succès de ce mouvement dans les années 1960 par l’attitude plus ouverte d’un Parti démocrate éprouvant la nécessité de se concilier le vote noir ou encore par le contexte de la guerre froide fragilisant les États-Unis devant la dénonciation par l’URSS du racisme qui s’exerçait à l’intérieur de leurs propres frontières [15]. L’étude que R. Koopmans a, pour sa part, consacrée à l’évolution de l’activité des nouveaux mouvements sociaux de la RFA sur la période 1965-1989 conclut de son côté que les deux vagues de contestation qu’a connues ce pays à la fin des années 1960 et dans les années 1980 « avaient pour origine des changements dans la structure des opportunités politiques à laquelle ces mouvements étaient confrontés, particulièrement des changements de la position des sociaux-démocrates allemands » [16].
Un travail mené sur les évolutions de la contestation sociale en Italie sur la période 1965-1975 a enfin conduit Sidney Tarrow à intégrer le concept de structure des opportunités au sein d’une perspective plus vaste, celle des cycles de protestation, destinée à rendre compte de l’apparition de vagues de contestation généralisée telles que celles qui ont agité les sociétés occidentales dans les années 1960-1970, mais aussi de précédents comme la période révolutionnaire qui a secoué l’Europe en 1848 ou, plus récemment, les mobilisations qu’ont connues les pays de l’Est en 1989 [17]. Selon Tarrow, tout cycle se caractérise par les étapes suivantes : la vague est initiée par des conflits exprimant une intensification des clivages structurels de la société et menés selon des formes conventionnelles par des organisations préexistantes (syndicats ou partis) s’opposant de longue date au pouvoir. Les succès obtenus par ces organisations sont déterminés par, et sont interprétés par les acteurs eux-mêmes comme, une ouverture de la structure des opportunités ; ils constituent des indices que le pouvoir est vulnérable et que les coûts de l’action collective ont significativement baissé. De nouveaux acteurs sont alors incités à entrer dans le jeu contestataire à leur tour ; moins organisés et moins expérimentés, ceux-ci sont le plus souvent porteurs de formes d’action collective innovantes, davantage marquées par la confrontation directe, et parfois violente, avec les autorités. La fin d’un cycle est marquée par une démobilisation générale, déterminée soit par la satisfaction des revendications des groupes mobilisés, soit par l’apparition de contre-mouvements ou d’une répression qui dissuadent les contestataires de poursuivre leur mobilisation, et se traduit par un retour à une phase de fermeture des opportunités politiques.
Une conception objectiviste et déséquilibrée
Devenu depuis une dizaine d’années un élément central de l’analyse de l’action contestataire, le concept de structure des opportunités politiques a inspiré – tout en suscitant nombre de discussions – une masse impressionnante de recherches. Pour autant, et en dépit du travail d’affinement et de précision dont il a été l’objet, il ne paraît pas le mieux à même de rendre compte des relations entre mouvements sociaux et secteur politique, et cela, pour des raisons que nous allons maintenant exposer.
Les premières critiques à adresser à cette perspective de recherche sont d’ordre méthodologique. L’étude comparée des évolutions, sur une période donnée, tant de l’activité contestataire que du système politique auquel elle s’adresse est habituellement désignée sous le terme d’« analyse événementielle », en ce qu’elle prend pour unité d’analyse les « événements protestataires » (manifestations, occupations, grèves, etc.) que connaît le pays considéré [18]. Cette méthodologie quantitative impose à la fois l’adoption d’indicateurs homogènes et la disposition de sources offrant une représentation suffisamment fidèle de la morphologie de la contestation sociale. En ce qui concerne le premier point, on peut remarquer que tous les auteurs n’adoptent pas les mêmes indicateurs (certains ne retiennent que les événements à dimension « perturbatrice » tandis que d’autres leur adjoignent des formes d’expression davantage institutionnellement reconnues, telles les pétitions), ou ne leur accordent pas la même importance (doit-on considérer comme équivalents un rassemblement local d’une dizaine de personnes et une manifestation nationale regroupant des centaines de milliers de participants ?), ce qui rend parfois difficile la comparaison de leurs travaux et peut aboutir à des résultats contradictoires. Mais c’est sur le choix des comptes rendus de la presse écrite comme principale source d’information que portent les plus vives critiques. Cette base empirique implique en effet une sélection des événements protestataires en fonction des catégories de perception des journalistes, distinguant les mobilisations médiatiquement pertinentes, et devant être rapportées dans la presse, d’autres qui le seraient moins et ne mériteraient aucune mention. Les biais issus de ce « filtrage » préalable de l’activité contestataire par les médias sont loin d’être négligeables, plusieurs auteurs ayant remarqué la propension des journalistes à privilégier l’évocation des « nouveaux mouvements sociaux » (féminisme, luttes homosexuelles, écologie, antiracisme, etc.) au détriment des formes plus « traditionnelles » de contestation, et notamment de celles défendant les intérêts de salariés et dirigées par les organisations syndicales [19].
L’ambition affichée par les adeptes de la structure des opportunités de rendre compte des relations entre mouvements sociaux et secteur politique apparaît à l’examen tout aussi problématique. Se dégage en effet de la lecture des différents travaux menés selon cette perspective l’impression d’une forte dépendance des premiers à l’égard du second. Affirmer que la structure des opportunités « détermine dans une large mesure les stratégies du mouvement, son niveau de mobilisation, et les résultats du processus de mobilisation » [20] est significatif d’une conception asymétrique et univoque des rapports entre ce qui se joue respectivement à l’intérieur et à l’extérieur des arènes institutionnelles. Cette conception conduit la majorité des analystes à s’intéresser davantage à ce que les formes et l’ampleur de l’activité contestataire doivent à la politique institutionnelle qu’à l’inverse, et cela alors que les exemples ne manquent pas d’activités gouvernementales ou de positions partisanes infléchies ou bouleversées sous la pression de « la rue » [21]. En subordonnant l’aptitude – perçue comme essentiellement réactive et mécanique – des protestataires à se mobiliser aux évolutions internes du secteur politique, le modèle tend à introduire l’idée pour le moins discutable d’un primat ou d’une efficacité supérieure des jeux politiques légitimes sur l’action contestataire. L’ouvrage que Duyvendak a consacré aux mouvements français est à ce titre symptomatique : l’auteur ayant avancé que « tous les nouveaux mouvements dépend [ent] fortement des partis de gauche en raison de la polarisation droite-gauche » [22], l’évolution des « nouveaux mouvements sociaux » dans les années 1970-1980 y apparaît comme totalement subordonnée aux transformations du champ politique (c’est-à-dire, en l’occurrence, de la concurrence entre le PS et le PCF pour le leadership de la gauche), et les différentes mobilisations considérées semblent toutes entièrement soumises au jeu des appareils partisans qui paraissent les seuls dotés d’initiative ou de capacités tactiques. Ce présupposé d’hétéronomie, voire de passivité, des organisations de mouvement social à l’égard des partis aboutit à une conception des premières comme « satellites » des premiers, et à une représentation de l’espace des mouvements sociaux comme simple décalque de la structure du champ politique [23]. Or, s’il n’est pas contestable que des organisations de mouvement social soient marquées – à des degrés divers selon les cas – par telle ou telle coloration politique, voire soient relativement dépendantes de certains partis, le postulat d’hétéronomie ne permet pas de comprendre la spécificité des logiques internes à l’univers des mouvements sociaux – qui fait que, précisément, ils ne sont pas des partis politiques – et la relative autonomie dont cet univers dispose à l’égard des jeux et enjeux du champ politique. Plus, ce présupposé interdit de comprendre les stratégies de distinction et, plus largement, les rapports souvent complexes dont témoignent ces organisations à l’égard des partis dont elles sont idéologiquement ou organisationnellement les plus proches – ce que démontre, exemple a fortiori, l’épisode du refus de la CGT de se joindre à la manifestation contre le chômage d’octobre 1999 à laquelle appelait le PCF.
Une autre difficulté tient à l’imprécision qui, en dépit des tentatives de définition présentées plus haut, continue à marquer le concept de structure des opportunités politiques. Cette imprécision est sans doute une des rançons du succès de cette notion, qui a conduit une multiplicité d’auteurs à s’en saisir tout en en orientant la signification dans un sens conforme à leurs objectifs et enjeux de recherche propres. W. Gamson et D. Meyer s’alarmaient récemment en avançant que « le concept de structure des opportunités politiques est en difficulté, en danger de devenir une éponge potentiellement capable d’absorber tous les éléments de l’environnement d’un mouvement social » [24]. En effet, si ces deux auteurs reconnaissent l’importance de l’intégration du contexte dans l’interprétation de l’émergence et du développement des mouvements sociaux, ils n’en émettent pas moins de sérieux doutes sur la capacité de la structure des opportunités à en rendre compte efficacement. Leur étude des différents usages du concept les amène ainsi à faire remarquer que le contexte dans lequel apparaissent les mobilisations est composé non seulement d’éléments proprement « politiques » mais également, et plus largement, « culturels », et, d’autre part, qu’à ses dimensions « stables » (l’organisation institutionnelle du pays, principalement) se mêlent des aspects plus conjoncturels ou, pour reprendre leurs termes, « volatils » (les événements ou dossiers qui font l’actualité du moment, par exemple). En conséquence, le choix des analystes de se limiter à la seule prise en compte de tel élément à l’exclusion des autres se révèle largement arbitraire. L’analyse de la structure des opportunités apparaît au terme de leur étude confrontée à un choix difficile : soit se limiter à la prise en compte d’un nombre restreint de variables, au risque de les doter d’un poids excessif et de négliger l’influence d’autres éléments tout aussi décisifs [25], soit tenter d’intégrer l’ensemble des éléments du contexte (stables autant que volatils, politiques autant que culturels), ce qui ne peut qu’aboutir à vider le concept de toute substance, tout en exposant aux risques de l’analyse a posteriori dont était déjà porteuse la définition de McAdam citée plus haut. Dans ces conditions, la conclusion que tirent Gamson et Meyer était, hélas, prévisible : « En somme, la structure des opportunités politiques est par elle-même trop large pour nous aider à comprendre quelles conditions ou circonstances ouvrent plus ou moins d’espace à l’action d’un mouvement » [26].
Les doutes émis par ces deux auteurs sur la valeur heuristique du concept les amènent également à s’interroger sur la pertinence d’une conception des opportunités en termes de « structure », et à poser la question de leur perception et de leur saisie par les protagonistes des mouvements sociaux. C’est sur ces deux aspects, étroitement liés, de la théorie de la structure des opportunités politiques qu’il nous faut maintenant nous arrêter. Il semble en effet pour le moins paradoxal d’envisager l’opportunité pour une mobilisation de se développer avec succès – c’est-à-dire quelque chose de nécessairement ponctuel et instable – en termes de « structure », notion dont l’usage dans les sciences sociales connote au contraire la stabilité et la durabilité. Alors que la compréhension de ce que sont, et de comment agissent concrètement, les opportunités de jouer des « coups » dans un conflit politique requiert un cadre d’analyse apte à rendre compte de leur dynamique, c’est une représentation figée de la réalité sociale que produit l’appareil conceptuel proposé. Ce travers objectiviste est encore renforcé par le refus de certains des principaux tenants de la structure des opportunités d’intégrer à leur analyse les perceptions, anticipations ou stratégies des acteurs pour ne retenir que les éléments stables et objectifs du contexte politique, considérés comme un « donné » :
« Je propose de restreindre la notion aux aspects du système politique qui déterminent le développement d’un mouvement indépendamment de l’action intentionnelle des acteurs concernés. Ceci n’implique pas que la structure des opportunités politiques est constante ; elle peut changer au cours du temps du fait de la cumulativité des effets de leurs actions intentionnelles. Le problème est que les acteurs ne peuvent anticiper ces changements au moment où ils s’engagent dans l’action collective, ce qui signifie qu’ils doivent prendre la structure des opportunités politiques comme un donné dans leurs calculs stratégiques à court terme » [27].
On ne voit plus guère, dans une telle perspective, en quoi consistent les « opportunités » que prétend pourtant identifier le concept – ici réduit à ne pouvoir produire que de plates descriptions de l’environnement institutionnel dans lequel se déploient les mobilisations, sans véritablement en expliquer les variations d’intensité ou de succès [28].
La prééminence accordée par les analystes à la dimension structurelle des opportunités plutôt qu’à leur instabilité n’est sans doute pas sans lien avec le légitimisme, signalé plus haut, qui imprègne cette théorie et lui fait donner le primat aux jeux institutionnels sur l’activité contestataire. Pourtant, ce biais objectiviste n’était pas inéluctable [29], et Tarrow lui-même avait, en 1988, signalé l’importance d’intégrer à l’analyse la capacité des acteurs à percevoir et à se saisir des opportunités offertes par les transformations du secteur politique [30]. Plusieurs auteurs ont également pris conscience des coûts, en termes de compréhension des processus d’action collective, d’une conception objectiviste des opportunités, et ont tenté de réformer cette perspective dans le sens d’une intégration des perceptions et calculs des acteurs. C’est ainsi qu’à partir d’une étude de la révolution iranienne (dont il montre qu’elle s’est produite dans un contexte qu’une vision objectiviste qualifierait de fermeture de la structure des opportunités), C. Kurzman plaide pour une conception des opportunités accordant davantage d’importance non à la perception d’une ouverture de la structure, mais à l’évaluation par les protestataires d’un accroissement de leur propre force collective [31], tandis que M. Diani propose une conception de la structure des opportunités qui « dépend moins de faits objectifs que de la perception, par les acteurs, que le succès leur sourit » [32]. Reste la question, posée par J. Siméant [33], de savoir si ces tentatives de révision de la « théorie » de la structure des opportunités ne reviennent pas, au final, à un quasi-abandon de la notion.
 
Les cadres de l’expérience protestataire
 
 
Le reproche d’objectivisme adressé à la « théorie » de la structure des opportunités politiques doit donc être nuancé, en ce que plusieurs de ses promoteurs en avaient très tôt repéré le danger et, pour certains, tenté de le conjurer en adjoignant à leur perspective un volet « subjectif ». Ainsi McAdam proposait-il de désigner sous le terme de « libération cognitive » [34] le processus par lequel les acteurs des mobilisations décoderaient les ouvertures de la structure des opportunités : un changement d’attitude des autorités politiques devant leurs revendications leur laisserait entendre que ces dernières sont désormais plus vulnérables, et que la situation est devenue plus favorable à une action contestataire efficace ; les « challengers » passeraient ainsi d’une résignation fataliste à une confiance accrue dans leur force collective. Cette conceptualisation – à l’évidente parenté avec le schème léniniste de la « prise de conscience » – pose de multiples problèmes [35], qui ont conduit à son abandon par son promoteur. Cet abandon a en outre été favorisé par la construction d’un modèle alternatif, paraissant mieux à même de rendre compte de la dimension « subjective » des mobilisations, celui de l’analyse des « cadres de l’expérience » (frame analysis).
L’alignement des cadres comme condition de l’engagement
L’analyse des cadres de l’expérience contestataire se présente comme une des tentatives à ce jour les plus ambitieuses de réintroduire au sein de l’étude des mobilisations collectives leurs dimensions « symbolique », « idéologique » ou « culturelle », que la perspective de la mobilisation des ressources avait tendu à évacuer. Les cadres, on le sait, sont pour Goffman ces principes organisateurs de l’expérience qui permettent aux individus d’identifier, de donner sens et de s’ajuster aux différentes situations qu’ils rencontrent dans le cours de leur existence quotidienne [36]. C’est à l’appui de cette conception de l’activité cognitive ordinaire que Snow et ses collaborateurs proposent leur propre modèle d’interprétation de l’investissement dans une action collective [37]. Selon eux, un individu sera susceptible de s’engager dans une organisation de mouvement social si le cadre qu’il mobilise pour comprendre et interpréter un problème donné entre en congruence avec celui que cette organisation lui propose. C’est de ce processus que rend compte la notion d’alignement de cadres, laquelle désigne « les liens entre les schèmes interprétatifs des individus et des organisations de mouvement social, de telle sorte que certains intérêts, valeurs et croyances des individus sont congruents et complémentaires avec les activités, buts et idéologies des organisations de mouvement social » [38]. Cet alignement est explicitement conçu comme une condition nécessaire pour la participation à un mouvement, quelle que soit sa nature et son intensité [39]. En conséquence, les organisations doivent redéfinir les perceptions des acteurs, ou tenter de s’y ajuster, afin de les convaincre de participer à l’action collective.
Quatre types d’alignement de cadres pouvant être mis en œuvre à cette fin par les organisations de mouvement social sont identifiés par les auteurs. À chacun correspond une forme particulière de micromobilisation, c’est-à-dire une relation d’interaction ou de communication directes permettant un alignement des cadres et l’engagement d’un nouveau militant. La connexion de cadres (frame bridging) est le travail réalisé par une organisation à l’égard de personnes partageant déjà son point de vue, mais qui ne la connaissent pas ; son action consiste donc à fournir un schéma interprétatif unifié et une base organisationnelle à ses futures recrues, mais sans agir sur leurs convictions ou perceptions. L’amplification de cadre (frame amplification) consiste à clarifier ou à développer un schéma interprétatif déjà existant chez les individus en insistant sur des valeurs ou des croyances préexistantes mais n’ayant pas débouché sur une volonté d’engagement ; il s’agit également de permettre à l’individu que l’on vise à recruter de faire le lien entre ses préoccupations quotidiennes et les objectifs du mouvement. L’extension de cadre (frame extension) intervient lorsque les individus ne partagent pas les valeurs ou objectifs de l’organisation ; celle-ci doit alors élargir son discours en y intégrant des éléments qui, a priori, n’en font pas partie mais qui sont pertinents pour sa cible de recrutement potentielle. La transformation de cadre (frame transformation), enfin, consiste dans une logique de conversion à modifier radicalement les points de vue, croyances ou valeurs des individus de manière à les rendre conformes à ceux de l’organisation.
Cette approche permet, en s’intéressant à l’activité de production de sens des organisations de mouvement social, de ne plus envisager ces dernières sous le seul angle de la mobilisation et de la gestion de ressources. Elle permet également de mieux rendre compte de la complexité de ces processus que ne le faisaient certains modèles antérieurs, rapportant l’engagement soit à un sentiment de mécontentement (ou de frustration), soit à la visée d’un intérêt individuel. Les perceptions des recrues des mobilisations ne constituent jamais un donné, mais sont sujettes à des évolutions et à des modifications, rendues possibles par le travail auquel se livrent les organisations de mouvement social, et à ce titre susceptibles de variations sensibles au cours du temps. La notion de micromobilisation, en portant l’attention sur les contextes pratiques de recrutement des militants, ouvre, de ce point de vue, à une vision plus fine des activités des organisations de mouvement social, de leurs interactions avec leur base potentielle, ainsi que du rapport qu’elles entretiennent avec celle-ci. En outre, les différents types d’alignement (à l’exception de la transformation de cadre) proposés par Snow et ses collaborateurs rappellent que, pour un individu, la perception de sa propre situation comme malheureuse, ou la perception de l’ordre du monde comme injuste, ne suffisent pas à elles seules pour déclencher une révolte, mais qu’elles doivent pour cela trouver un écho dans un collectif incarnant un degré supérieur de généralité, et, à ce titre, apte à leur conférer une forme de crédibilité ou de légitimité.
Il n’en reste pas moins que ce modèle appelle plusieurs réserves. En premier lieu, il présuppose, en faisant de l’alignement préalable des cadres une condition nécessaire à l’engagement, qu’une homogénéité de représentations et définitions de la situation est au principe de la participation d’individus disparates à un mouvement social. Or rien ne prouve que ce soit pour des raisons, objectifs ou représentations toujours similaires qu’une multiplicité d’individus coordonnent leur action au sein d’une même mobilisation ; bien au contraire, c’est le plus souvent en fonction d’enjeux, intérêts ou motivations disparates (et qui peuvent en outre évoluer au cours du temps) que se construisent les collectifs protestataires [40]. L’hypothèse, formulée à la fin de l’article, selon laquelle à tel type d’organisation (groupe d’intérêt, mouvement radical ou conservateur, secte…) correspondrait tel type d’alignement de cadres [41], va dans le même sens d’une homogénéisation et d’une rigidification de processus de mobilisation dont il faudrait, au contraire, rendre compte du caractère complexe et mouvant. Apparaît également des plus contestables la tentation des auteurs de rapporter l’engagement dans un mouvement social à un accord – ou une « congruence » – avec ses positions ou son « idéologie ». En autonomisant et en dotant d’un pouvoir excessif le domaine des représentations au détriment, notamment, des contraintes contextuelles, Snow et ses collaborateurs se privent des moyens de rendre compte des situations où un tel accord ne suffit pas à déclencher un engagement actif dans la contestation. Plus encore, l’hypothèse d’un alignement des cadres tend à reproduire les préjugés idéalistes de longue date repérés au sein de la mythologie ordinaire du citoyen éclairé. De nombreux travaux ont en effet montré que l’affirmation d’une sympathie pour un parti politique, le vote pour ses candidats voire une adhésion formelle ne permettaient en aucun cas d’en déduire de nécessaires partage et maîtrise, ou pleine compréhension, de ses idéologie et programme [42], et on ne voit pas pourquoi le domaine de l’action collective échapperait à des effets comparables d’inégalités de compétence politique ou de dissonance cognitive. En d’autres termes, rien ne permet de postuler a priori que c’est parce qu’ils sont en accord avec ses positions officielles, ou parce qu’ils partagent la vision du monde (et des transformations qu’il convient de lui apporter) portée par ses leaders, que des individus s’engagent dans un mouvement social.
Mais la principale ambiguïté du modèle a trait au statut des cadres interprétatifs et de l’activité de « cadrage ». On constate en effet que l’alignement des cadres est le fruit d’un travail en grande partie tactique réalisé par des « agents recruteurs » sur les représentations ou convictions antérieures des éventuels sympathisants, qu’il s’agit soit de connecter avec celles de l’organisation, soit de faire évoluer pour les ajuster à ces dernières. On assiste ainsi à un glissement implicite par rapport à la perspective initiale : alors que Goffman s’intéressait prioritairement au cadrage comme activité cognitive largement préréflexive de dotation de sens (ainsi qu’à ses défaillances) et n’accordait qu’une attention secondaire aux cadres en tant que tels, l’utilisation que font Snow et ses collaborateurs de cet appareil conceptuel déplace l’intérêt vers un travail cette fois réflexif, puisque conscient et tactique, de redéfinition des représentations. Les cadres n’apparaissent plus tant comme le produit d’une activité cognitive que comme des schèmes d’interprétation relativement stables et rigides, qu’il est possible à certains de manipuler dans un sens conforme à leurs intérêts [43]. Cette ambiguïté, présente dès les premières formulations de Snow et ses collègues, ne va pas s’estomper, mais au contraire s’accentuer au fur et à mesure que vont se développer les usages de cette perspective.
Des cadres cognitifs réifiés
Une première extension du modèle a été produite par deux de ses promoteurs originels, D. Snow et R. Benford, qui ont rapidement pris acte de ses insuffisances et entrepris de le compléter [44]. Selon eux, l’alignement ne peut à lui seul provoquer un engagement effectif ; le cadre proposé par l’organisation doit avant tout entrer en « résonance » (frame resonance) avec les croyances et les valeurs de la recrue potentielle, c’est-à-dire lui apparaître comme crédible et pertinent. Cette contrainte de crédibilité impose notamment que le cadre proposé par l’organisation comporte trois éléments – de diagnostic sur la situation problématique (diagnostic framing), de proposition de solution (prognostic framing) et de motivation à l’action (motivational framing) – suffisamment cohérents et, plus largement, soit conforme au système de croyances propre au monde social dans lequel il se déploie, pour produire une participation à l’action collective. De tels compléments ne répondent malheureusement pas aux objections formulées ci-dessus. Plus encore, en portant l’accent sur le caractère « robuste », « consistant » et « non contradictoire » du cadre proposé aux recrues potentielles [45], Snow et Benford laissent entendre que la capacité mobilisatrice d’un discours organisationnel est d’autant plus grande que celui-ci est cohérent, complet et raffiné. Le biais idéaliste se teinte ici d’intellectualisme : non seulement tout porte à penser que les idées et valeurs défendues par une organisation ne jouent pas dans les processus d’engagement un rôle aussi déterminant que le croient ces auteurs, mais rien ne permet de postuler que les discours les mieux élaborés et les plus sophistiqués soient dotés d’une efficacité mobilisatrice supérieure [46].
L’article de Snow et Benford publié en 1988 ouvrait également la voie à une connexion de l’analyse des cadres à un volet plus macrosociologique de l’étude des mouvements sociaux, celui déjà signalé des cycles de contestation proposé par Tarrow. Une des caractéristiques de ces cycles serait en effet de donner lieu soit à la réactivation d’anciens symboles et schèmes d’interprétation légués par les mouvements antérieurs (comme, par exemple, lorsque le gauchisme des années 1960-1970 s’est approprié les symboles du mouvement ouvrier), soit à l’élaboration, par les mouvements les plus actifs, de nouveaux cadres. Parmi ces derniers, certains pourraient disposer d’un pouvoir mobilisateur tel qu’ils seraient rapidement appropriés par les autres mobilisations relevant du même cycle. Un tel cadre est alors qualifié de cadre dominant (master frame) [47], autour duquel s’organisent les représentations, prises de position et discours de l’ensemble des mouvements participant d’une même vague contestataire. Plus précisément, la formation d’un cadre dominant serait un des éléments constitutifs de la phase d’émergence de tout cycle de contestation, ainsi qu’une condition de son développement et de son succès. La présence et la prégnance de ce cadre exercerait un effet de contrainte, d’une part, sur les mouvements apparus au cours des phases ultérieures du cycle, qui ne pourraient faire autrement que se définir en référence ou en imitation, et, d’autre part, sur la nature de leurs choix et innovations tactiques. L’effondrement de l’aptitude à entrer en résonance de son cadre dominant serait, enfin, une des composantes majeures de la fin d’un cycle : « Le déclin ou le dépérissement d’un cycle de protestation est dû en partie aux changements du climat culturel autrefois prévalent, qui rendent le cadre dominant impotent » [48].
Dans Power in movement [49], c’est la notion de « droits » que Tarrow prend pour exemple de cadre dominant ayant connu une diffusion bien au-delà de son foyer de création [50]. D’abord mobilisé par le mouvement des droits civiques dans les années 1960, ce cadre aurait par la suite été largement approprié par un grand nombre de mouvements américains, tels que les mouvements chicano, indien, féministe, homosexuel, etc., jusqu’à ceux prétendant à la défense des droits de l’animal ou des fœtus. Tarrow interprète l’adoption par le mouvement noir de ce registre des droits comme le résultat d’un double processus, liant l’importance de ce thème dans la culture politique américaine – et que les leaders noirs auraient stratégiquement mobilisé pour se gagner le soutien d’une population blanche traditionnellement éprise de justice [51] – et le choix initial des cours de justice comme principale arène de lutte, notamment pour la reconnaissance du droit des étudiants noirs à accéder aux universités jusqu’alors réservées aux seuls blancs.
Il est difficile de suivre Tarrow lorsqu’il affirme que le succès du registre de la reconnaissance des droits est essentiellement dû à sa « résonance » auprès d’un public blanc américain baignant dans une « culture politique » glorifiant la justice et l’égalité devant la loi, en ce que cette interprétation se fonde sur une vision pour le moins rigidifiée et homogénéisante (pour ne pas dire naïvement culturaliste) des catégories cognitives de la population américaine. Mais là n’est peut-être pas la principale faiblesse du modèle. Une nouvelle fois, c’est l’ambiguïté du concept de « cadre » tel qu’il est ici employé qui pose problème : comme l’ont fait remarquer H. Johnston et P. Oliver dans un récent article [52], il n’est pas sûr que cette utilisation du vocabulaire de l’analyse des cadres apporte beaucoup plus, en termes d’intelligibilité de la dimension « idéelle » des mobilisations, que d’autres concepts plus anciens et à ce titre quelque peu démodés ou déconsidérés – et, en premier lieu, celui d’« idéologie ». Et, en effet, on peut se demander si avancer, par exemple, que le mouvement noir et, à sa suite, d’autres mobilisations, ont utilisé le « cadre des droits » pour légitimer leur cause et s’attirer le soutien d’un large public n’est pas une manière quelque peu statique et, en fin de compte, inutilement sophistiquée de signaler que le vocabulaire juridique constitue un registre de discours accessible à une multiplicité de mouvements – qui, d’ailleurs, peuvent investir le même terme de « droits » de sens tout à fait hétérogènes, en fonction de leurs enjeux et terrains de lutte propres. De même n’est-il pas sûr qu’aborder les rivalités entre organisations actives sur un même terrain en termes de frame disputes, comme le fait R. Benford [53], soit la façon la plus efficace de rendre compte des logiques de compétition et de distinction entre mouvements concurrents, notamment en ce que cette approche autonomise excessivement ces luttes de définition de sens des autres enjeux (captation des effectifs sympathisants, reconnaissance de représentativité par les autorités politiques et les médias, etc.) de cette concurrence.
Cette conception réificatrice, et cet usage relâché, du concept de cadre se sont développé dans toute une série de travaux, au point que l’on a pu répertorier une centaine de tels cadres au travers de la littérature sur l’action collective [54]. Exemple parmi d’autres, M. Diani distingue quatre cadres à disposition des mouvements pour appréhender leur situation politique et construire leur stratégie à l’égard des autorités : cadre de réalignement (qui vise à restructurer le système politique sans pour autant remettre en cause la légitimité des acteurs politiques en place), cadre d’inclusion (propre aux marginaux du champ politique luttant pour leur pleine reconnaissance), cadre de revitalisation (significatif d’une stratégie d’entrée dans des organisations politiques pour en transformer de l’intérieur les positions et modes de fonctionnement) et, enfin, cadre d’opposition au système (antisystem frame, exigeant une remise en cause radicale du fonctionnement des institutions politiques) [55].
De tels usages laissent finalement sans réponse les questions de la genèse et du mode d’existence de ces cadres dont on ne sait pas s’ils font partie d’un « stock cognitif » commun à tous les individus appartenant à une société donnée et partageant la même « culture » [56] – avec, alors, le risque d’homogénéiser les structures mentales et schèmes de perception attribués aux agents sociaux – ou s’il s’agit de créations ex nihilo, ponctuelles et stratégiquement orientées des acteurs des mouvements sociaux [57], ou encore s’il s’agit de rationalisations opérées par le sociologue à partir de la réalité empirique observée, sur le modèle des idéaux-types wébériens [58]. Parce qu’il aboutit en fin de compte à qualifier uniformément tous les registres de présentation de soi [59] employés par les mouvements de « cadres » et toutes leurs activités de mise en forme symbolique comme relevant d’un framing process, cet usage appauvri de la perspective des cadres de l’expérience conduit à vider le concept de cadre du sens qu’il revêtait originellement chez Goffman et à oublier qu’il a d’abord été construit pour l’analyse microsociologique de l’activité cognitive ordinaire. À cet égard, la frustration ressentie à la lecture des travaux inspirés par cette perspective est d’autant plus grande que le modèle original présenté dans Les cadres de l’expérience proposait des pistes autrement stimulantes pour l’analyse des mouvements sociaux, mais pour l’instant restées inexplorées [60].
On constate au final qu’en dépit des tentatives d’articulation dont elles ont pu faire l’objet [61], les deux perspectives de la structure des opportunités politiques et des cadres de l’expérience protestataire ont, au sein du champ d’étude des mouvements sociaux, davantage contribué à consolider, plutôt qu’à dépasser, l’opposition entre objectivisme et subjectivisme. Outre leurs faiblesses respectives, ces deux approches apparaissent comme centrées sur des niveaux d’analyse par trop éloignés (les structures institutionnelles nationales, dans un cas et les discours, représentations ou cognitions des acteurs singuliers, dans l’autre) pour pouvoir être véritablement compatibles, condamnant ainsi les auteurs qui y ont recours à les juxtaposer plutôt qu’à les mobiliser dans une perspective véritablement intégrée [62]. Cet échec est d’autant plus criant que n’ont pas manqué, par le passé, d’autres tentatives de surmonter l’opposition entre objectivisme et subjectivisme. Il en est ainsi, par exemple, de la perspective tracée en 1962 par Neil J. Smelser [63], qui fait de l’émergence d’un comportement collectif le fruit de la combinaison de ces six facteurs que sont l’apparition d’une tension structurelle, une situation de conductivité structurelle [64], une croyance généralisée, des facteurs précipitants, la mobilisation des participants pour l’action et l’activité de contrôle social. Abordant ainsi dans une perspective unifiée facteurs tant idéels que structurels, Smelser peut se donner pour ambition d’étudier la manière dont les comportements collectifs interagissent avec ces composantes fondamentales de l’action sociale que sont, conformément à la perspective parsonienne qui l’inspire, les valeurs, normes, logiques de motivation des acteurs et facteurs situationnels. Cette approche est certes discutable [65], notamment en ce qu’en formulant l’hypothèse que tout comportement collectif implique la diffusion d’une croyance généralisée, apte à réduire une tension structurelle par une réorganisation drastique (ce que Smelser nomme effet « court-circuit ») des différents niveaux de l’action sociale, elle s’expose au piège de l’explication des mobilisations par une homogénéité des représentations de leurs protagonistes. Elle n’en a pas moins constitué en son temps une première tentative de se confronter au problème de la « montée en généralité » dans les processus de mobilisation.
 
Pour une approche pragmatique
 
 
L’insatisfaction ressentie devant les développements récents de l’analyse des mouvements sociaux ne tient pas seulement à leur incapacité à éviter les oppositions les plus classiques en sociologie (on pourrait ajouter à la polarisation structure/cognition abordée ci-dessus celle entre niveaux macro et micro, entre méthodes quantitative et qualitative, etc.), mais également à leur inaptitude à rendre compte de la manière dont, concrètement, « prennent », se déroulent et se délitent les mobilisations, en d’autres termes à leur difficulté à repérer et aborder les problèmes que pose à l’analyse l’« action collective en train de se faire ». C’est pour tenter de répondre à cette nécessité de modèles alternatifs que nous souhaitons maintenant présenter les premiers éléments d’une approche pragmatique – c’est-à-dire privilégiant l’étude des modalités concrètes d’accomplissement de l’action – des mouvements sociaux. Cette approche exige à la fois de s’intéresser aux compétences que requiert l’engagement dans une protestation collective et d’appréhender ce type d’activité comme participant d’un univers de pratique et de sens relativement autonome. On gardera toutefois à l’esprit le caractère encore largement exploratoire des propositions qui suivent, lesquelles ne sauraient prétendre à résoudre tous les problèmes que les approches évoquées ci-dessus ont laissés sans réponse.
Les compétences à l’action collective
La piste de recherche que nous souhaitons ici tracer entend faire bénéficier l’analyse des mouvements sociaux de certains des acquis de la sociologie pragmatique, et spécialement des développements que celle-ci a connus, en France, dans le sillage des travaux de Luc Boltanski et Laurent Thévenot [66]. L’approche, désignée comme celle des « régimes d’action », initiée par ces deux auteurs propose d’appréhender l’action humaine comme une série d’engagements dans différents régimes de pratique, requérant chacun l’actualisation de compétences spécifiques ; celles-ci constituent des ressources – principalement cognitives – permettant aux individus de s’ajuster à leur environnement et de coordonner leur action à celle des autres [67]. La première idée que nous proposons ici est que la participation à une action collective relève d’un ordre de pratiques particulier et, surtout, exige de la part des individus qui s’y engagent la maîtrise de capacités et savoir-faire pragmatiques spécifiques. En d’autres termes, l’investissement dans un mouvement social et la réalisation des différentes activités par lesquelles celui-ci se concrétise (rédiger un tract, défiler en cortège, recruter des adhérents, négocier avec des partenaires potentiels, exposer des revendications aux médias…) supposent de disposer de compétences souvent d’autant plus insaisissables qu’elles relèvent d’un savoir pratique, largement préréflexif et, à ce titre, difficilement transmissible de manière formelle.
S’il ne saurait être question de donner une liste finie des multiples compétences que requiert la participation à un mouvement social, il reste possible d’en signaler brièvement certaines, tout en soulignant par la même occasion l’intérêt qu’il peut y avoir à revisiter quelques thèmes classiques de l’analyse des mouvements sociaux à partir de cette optique de recherche. Il en est ainsi, par exemple, de la question des répertoires d’action collective, dont M. Dobry avait, il y a plusieurs années, ouvert la voie à une appréhension pragmatique en signalant que leur analyse se doit d’intégrer « les dilemmes pratiques que rencontrent les acteurs dans la réalité de leurs mobilisations », et qu’ils existent avant tout sous forme d’objectivations d’expériences passées « contraignant les calculs, définitions de situations et anticipations des actions collectives » [68]. Disposer d’une maîtrise pratique de différentes formes d’expression publique des griefs, connaître les avantages, risques et contraintes de chacune et, sur la base de cette connaissance, savoir choisir celle qui convient le mieux aux objectifs, capacités de mobilisation et ressources du moment constituent dans cette optique des compétences souvent décisives. De même, coordonner son action individuelle à celle de ses partenaires en s’ajustant à un environnement donné [69], savoir anticiper et parer les attaques adverses, pouvoir identifier les opportunités et s’en saisir pour jouer des « coups », s’ajuster aux attentes des médias et construire une « façade » de la mobilisation apte à attirer leur intérêt et, à travers eux, la sympathie de l’« opinion », présenter sa cause en lui conférant un degré de généralité apte à la rendre légitime et crédible [70]… font partie de cet ensemble de savoirs pratiques indispensables à la réussite d’un mouvement. On peut citer, à titre d’exemple de travail conduit dans cette perspective, un article récent de Danny Trom qui montre que, pour les mouvements environnementaux, la réfutation de l’accusation courante selon laquelle ils ne défendraient que des intérêts égoïstes leur impose la mise en œuvre de « compétences culturelles » spécifiques. L’analyse se déplace ainsi vers « une exploration des ressources cognitives qui sont à la disposition des personnes en vue de fabriquer une cause légitime, de lui assurer une validité générale et de conférer une crédibilité à l’activité dans laquelle elles se trouvent engagées » [71].
Le rôle décisif joué par les compétences pragmatiques dans la réussite, ou même la seule possibilité d’émergence, d’une action contestataire ne se constate sans doute jamais autant que lorsqu’elles sont absentes d’un groupe méconnaissant les formes et logiques de l’action collective et, à ce titre, particulièrement exposé à commettre des erreurs tactiques pouvant se révéler fatales. Les sans-papiers en grève de la faim étudiés par J. Siméant constituent un cas exemplaire de population dépourvue de tradition et d’expérience protestataires, et, de ce fait, exposée à des maladresses mettant en danger la pérennité ou la crédibilité de leur mobilisation [72]. Sont au même titre exemplaires les velléités contestataires dont ont témoigné, au début des années 1970, les prostituées françaises que leur « incompétence » a conduites à opérer des choix tactiques malheureux [73]. En 1972, à Lyon, le recours à la manifestation de rue s’est ainsi révélé inadapté à une population clandestine et stigmatisée, craignant plus que tout d’apparaître publiquement « au grand jour », et n’a réuni qu’un effectif dérisoire d’une trentaine de participantes confrontées aux sourires goguenards des badauds et des policiers. Le constat amer de leur incompétence a, par la suite, conduit ces mêmes prostituées à solliciter l’assistance de sympathisants (militants chrétiens essentiellement), étrangers à leur univers mais disposant, pour leur part, d’une maîtrise de la pratique de l’action collective. Cette alliance leur a permis de donner à leur cause une expression plus efficace sous la forme d’une occupation d’église, mais s’est également traduite par une forte dépendance à l’égard de leurs soutiens extérieurs, les exposant à une perte de maîtrise du sens de leur mobilisation.
Outre qu’il rappelle que les mobilisations qui échouent ne sont pas moins intéressantes pour l’analyse que celles qui réussissent, cet exemple invite à aborder une dimension des compétences pragmatiques – et pas seulement de celles relevant de la participation aux mobilisations – habituellement négligée par les analystes s’inscrivant dans la perspective des « régimes d’action », et qui est celle de leurs modes et conditions d’acquisition. Alors que ce courant de la sociologie pragmatique tend à naturaliser ces compétences en les considérant a priori comme partie intégrante de l’équipement mental de base de l’ensemble des membres de nos sociétés, la mise en évidence de situations d’incompétence telles que celle que nous venons d’évoquer indique que peuvent exister, en la matière, de notables disparités entre individus (ou groupes d’individus). Les raisons de cette inégalité de compétence doivent de toute évidence être recherchées en priorité dans des différences de trajectoires sociales, et, plus précisément, dans le passage (ou son absence) par ces instances spécifiques de socialisation militante que sont, en premier lieu, la famille, mais également les institutions d’enseignement ou encore le monde du travail. Être issu d’une famille elle-même riche en expériences contestataires et où ont pu s’opérer dès le plus jeune âge des formes d’apprentissage militant (accompagner ses parents aux manifestations du 1er mai, par exemple), avoir connu de multiples activités associatives dans sa jeunesse, être passé par le militantisme étudiant, travailler dans un milieu professionnel fortement syndicalisé… constituent autant de modalités d’acquisition de compétences à l’action collective, prédictives – ainsi que l’ont montré les études de trajectoires militantes [74] – d’une forte propension à l’engagement.
La poursuite de ce programme de recherche permettrait, on le voit, de faire progresser la sociologie pragmatique dans le sens d’une meilleure intégration des processus de socialisation [75], ainsi que des effets des inégalités de compétences et d’accès aux différents régimes de pratique. Elle permettrait également à l’analyse des mouvements sociaux de ne plus considérer les processus d’engagement comme transparents – traduction mécanique de frustrations ou d’intérêts individuels – en révélant ce qu’ils peuvent comporter de complexe et d’étranger pour les individus ou groupes dépourvus d’expérience et de compétence en matière de protestation collective. Ce faisant, pourrait sans doute être appréhendée sous un jour nouveau la question de la résignation politique de certaines populations ayant pourtant toutes les « bonnes raisons » de se révolter, et être reconsidérés les termes du vieux débat sur la « servitude volontaire ».
Un espace des mouvements sociaux ?
Échapper à une vision naturalisée des compétences pragmatiques que mobilisent les protagonistes des mobilisations impose d’envisager dans leur inscription sociale les processus de leur acquisition et de leur actualisation. C’est, en d’autres termes, se pencher sur les univers sociaux au sein desquels ces savoirs et savoir-faire sont façonnés, intégrés et activés dans et pour l’accomplissement d’une pratique militante. La notion d’espace des mouvements sociaux que nous proposons ici a précisément pour ambition de désigner un des principaux lieux où trouvent à s’acquérir et à s’actualiser les compétences pragmatiques à l’action collective, dans le même temps qu’elle constitue un instrument de compréhension des relations entre mouvements sociaux et champ politique.
Destiné à appréhender l’action protestataire comme une action historiquement et socialement située [76], le concept d’espace des mouvements sociaux est également né du constat que, si la science politique s’est de longue date penchée sur les relations de concurrence, de rivalité ou de partenariat qui unissent entre elles les organisations engagées dans la compétition politique, et s’est dotée d’instruments conceptuels spécifiquement destinés à en conduire l’analyse, elle s’est, en revanche, désintéressée des rapports sensiblement similaires qui unissent les organisations de mouvement social. Parler d’espace des mouvements sociaux, c’est ainsi postuler que les mobilisations et les organisations qui les mènent se déploient dans un univers social relativement autonome, traversé par des logiques propres, et dont les différents éléments sont unis par des relations de dépendance mutuelle. Cet espace d’interdépendance autoréférentiel se distingue des autres univers constitutifs du monde social en ce qu’il propose aux acteurs singuliers ou collectifs qui le composent des enjeux spécifiques (tels que voir ses positions reconnues sous forme de loi, accéder au statut d’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics, porter des coups à ses antagonistes, etc.) tout en étant organisé par des temporalités, des règles et des principes d’évaluation propres, qui contraignent lourdement leurs pratiques, prises de positions, anticipations et stratégies.
La pleine appartenance à l’espace suppose en outre la maîtrise des compétences pragmatiques inhérentes aux différentes pratiques qui y ont cours. Parmi ces compétences, apparaît comme particulièrement importante la connaissance des principes de classement des multiples mouvements ou organisations qui composent l’espace, permettant de s’y repérer et de s’évaluer mutuellement entre organisations rivales ou concurrentes. Savoir, par exemple, que telle organisation est issue de la mouvance trotskiste (ou du catholicisme social), sait s’attirer l’intérêt des médias (ou se trouve en phase de déclin) et constitue de ce fait une alliée potentielle de poids (ou une rivale dont il faut se distancier) procède d’une connaissance maîtrisée de l’espace des mouvements sociaux, nécessaire à la constitution d’alliances, à l’évaluation de l’état du rapport de force qui oppose à un adversaire, ou encore à l’anticipation des risques et coûts de telle ou telle ligne stratégique. Une situation comme celle, évoquée plus haut, des prostituées lyonnaises peut, à ce titre, être appréhendée comme la tentative d’entrée dans l’espace des mouvements sociaux d’un groupe qui lui était antérieurement étranger – entrée qui n’a pu en l’occurrence être accomplie que grâce à une forme de « cooptation » par ces membres à part entière de l’espace qu’étaient les militants chrétiens.
Tel qu’ainsi défini, le concept d’espace des mouvements sociaux peut être rapproché de celui de secteur de mouvement social proposé par McCarthy et Zald [77], ainsi que de celui de champ forgé par Bourdieu [78]. Il se distingue toutefois de ce dernier en ce que les mobilisations se déploient dans un univers ne disposant pas d’un degré d’autonomisation, de structuration et d’institutionnalisation suffisant pour véritablement correspondre à ce que cet auteur définit comme champ [79]. En particulier, l’espace des mouvements sociaux apparaît comme très faiblement unifié, car divisé en une multiplicité de domaines de luttes indépendants (droits des femmes, environnement, défense des sans-logis, etc.), constituant autant de ce que Zald et McCarthy désignent comme des industries de mouvement social [80]. À l’intérieur de chacune de ces sous-divisions de l’espace, différentes organisations sont unies par des liens d’interdépendance qui peuvent relever de la concurrence (entre, par exemple, le MRAP et SOS Racisme dans le sous-espace de la lutte contre le racisme), de la coopération (comme celle qui a uni les différentes organisations de « privés d’emploi » lors du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998), ou encore de l’opposition plus ou moins virulente (comme celle existant entre mouvements homosexuels et associations familiales sur la question du PACS) [81]. Il n’en reste pas moins, et en dépit de cet éclatement en de multiples terrains d’action, que des convergences, affinités idéologiques, préoccupations communes mais aussi poussées de conflictualité peuvent donner lieu à des formes de cristallisations conjoncturelles de l’espace des mouvements sociaux. Il en est ainsi de certains événements permettant à des mobilisations hétérogènes d’opérer des rapprochements ponctuels ou durables – tels que, par exemple, le grand « rassemblement antimondialisation » qui a réuni à Millau en juin 2000 une multiplicité d’organisations actives sur des terrains pourtant très divers – mais aussi de confrontations directes entre militants guidés par des objectifs antagonistes, comme lors des rencontres en face à face entre activistes « provie » et « prochoix » à l’occasion de procès de « commandos anti-IVG ».
Si cette perspective permet, sur une face « interne », d’appréhender les relations existant entre mobilisations plus ou moins proches ou distantes, elle offre également l’opportunité d’envisager sous un jour nouveau les rapports entre l’espace où elles se déploient et les autres sphères du monde social. À ce titre, elle permet de réfuter le postulat d’hétéronomie de l’action contestataire à l’égard du champ politique qui inspire les analyses en termes de structure des opportunités politiques. Loin de constituer une modalité « dominée », ou « par défaut », de participation, dernière manière de se faire entendre à disposition de ceux dépourvus d’accès routinisés aux centres de décisions politiques ou dont les partis refusent de relayer les revendications [82], l’engagement dans l’action protestataire possède des caractéristiques propres qui le distinguent d’autres formes de participation, et notamment de la compétition partisane pour des postes électoraux. Avancer que l’espace des mouvements sociaux peut disposer d’une autonomie relative, c’est certes reconnaître que les mobilisations sont extrêmement sensibles à leurs interactions avec d’autres univers – et notamment avec les champs politique, médiatique ou encore syndical – mais sans pour autant les considérer comme en situation de totales dépendance ou subordination à leur égard. L’activisme qui se déploie dans cet espace se réalise en regard de références et de principes propres, différents et indépendants de ceux qui régissent le militantisme syndical ou partisan. En d’autres termes, l’engagement dans un mouvement social ne peut être envisagé comme une forme dérivée ou par défaut de participation, mais en représente une modalité particulière, notamment irréductible à ces références normatives que sont dans nos sociétés le vote et la compétition électorale.
Les différences de jeux qui se jouent à l’intérieur, respectivement, de l’espace des mouvements sociaux et du champ politique apparaissent très nettement dès que l’on se penche sur les relations éminemment complexes, et fréquemment conflictuelles, qui unissent certains mouvements aux organisations partisanes dont ils sont pourtant proches – les premiers ayant tendance à reprocher aux secondes de se laisser capter par le jeu électoral au seul profit de la carrière individuelle de leurs leaders, et ainsi de sacrifier leur radicalité et leur efficacité au profit de compromis électoraux. Les exemples récents des reproches d’inaction adressés par certains environnementalistes aux élus et ministres verts, ou de la déception des mouvements de défense des immigrés après que Lionel Jospin, une fois devenu Premier ministre, ait renoncé à son engagement d’abroger les lois Pasqua-Debré et de faire régulariser l’ensemble des sans-papiers, sont de ce point de vue significatifs. Sont également révélatrices de l’autonomie de l’espace des mobilisations la méfiance et la réticence dont font généralement preuve les activistes devant le soutien que souhaitent apporter les organisations politiques à leur cause. Ce qui est dans ces situations appréhendé comme une tentative de « récupération » n’est pas seulement le fait de « militants de base » témoignant ainsi du discrédit dans lequel ils tiennent l’activité politique partisane, mais aussi de leaders refusant les propositions qui leur sont parfois faites de passer d’un registre de militantisme à un autre, car doutant de la convertibilité électorale de la légitimité et de la popularité dont ils disposent dans l’espace des mouvements sociaux [83]. Peut enfin être significatif de cette autonomie le fait que le vaste mouvement protestataire de novembre-décembre 1995 ne se soit pas traduit par une véritable poussée électorale des partis d’extrême gauche, ou encore que la liste « Bouge l’Europe » présentée par le PCF aux élections européennes de 1999, laquelle comptait nombre de leaders d’organisations de mouvement social, ait connu un résultat décevant. À ce titre, la méconnaissance, par les leaders politiques, des effets de l’autonomie de l’action protestataire à l’égard des organisations partisanes – qui ne peut être réduite au seul « désenchantement à l’égard du politique » contemporain – peut constituer une des explications de leurs fréquentes déceptions devant le manque de traduction électorale de mobilisations pourtant idéologiquement proches de leurs positions.
Ces quelques propositions ne constituent que des pistes encore largement exploratoires, et ne prétendent pas épuiser l’ensemble des questions et problèmes que soulève l’hypothèse d’un espace des mouvements sociaux. Restent notamment ouvertes la question des variations conjoncturelles de l’autonomie relative de cet espace à l’égard du champ politique, celle des effets de la multipositionnalité de certains individus (activistes d’un ou plusieurs mouvements par ailleurs syndicalistes et/ou militants dans un parti) ou encore celle, négligée depuis plusieurs années, des rapports entre mouvements sociaux et organisations syndicales – celles-ci jouant, en dépit d’une tradition affichée de limitation de leur action au seul terrain du travail, un rôle non négligeable dans l’émergence et le développement de plusieurs mobilisations [84].
**
François Chazel fait le constat, dans l’introduction de son article du Traité de sociologie consacré aux mouvements sociaux [85], d’une institutionnalisation de ce thème de recherche, laquelle aurait, selon lui, pris la double forme de la conquête d’une pleine légitimité scientifique et de l’accession au statut d’objet autonome, clairement distinct des autres formes de comportements collectifs et à étudier au moyen d’instruments d’analyse spécifiques. Cette institutionnalisation, si elle est le signe d’une indéniable réussite scientifique, n’est sans doute pas étrangère à la situation paradoxale que nous évoquions au début de cet article. L’autonomisation de ce champ de recherches a certes permis, outre l’accumulation d’une masse impressionnante d’informations sur les mouvements les plus divers, un considérable affinement des méthodes et des concepts, mais au risque d’un enfermement théorique et d’une certaine surdité à l’égard des autres secteurs des sciences sociales. Ce péril, inhérent à tout processus de spécialisation, expose soit à la redécouverte tardive de certains problèmes déjà traités par d’autres, soit à négliger les apports d’appareils conceptuels construits pour rendre compte d’objets différents, soit encore – dans le pire des cas – à sombrer dans des impasses (telle l’opposition entre objectivisme et subjectivisme abordée ici) pourtant identifiées de longue date dans d’autres champs d’analyse. Les brèves propositions qui précèdent avaient précisément pour but de contribuer à un renouvellement et à une ouverture des approches théoriques en suggérant quelques rapprochements entre l’analyse des mouvements sociaux et d’autres domaines ou perspectives. Elles ne sauraient toutefois masquer l’ampleur des pistes qui restent à explorer et des terrains encore à défricher dans ce secteur de la recherche.
 
NOTES
 
[1] Philippe Corcuff, Les nouvelles sociologies, Paris, Nathan, 1995, p. 12.
[2] Ibid. La tension entre objectivisme et subjectivisme est abordée, de manière différenciée, dans ces ouvrages de référence que sont La construction sociale de la réalité de Peter Berger et Thomas Luckmann (Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986 [1re éd. : 1966]), Le sens pratique de Pierre Bourdieu (Paris, Minuit, 1980) et La constitution de la société d’Anthony Giddens (Paris, PUF, 1987 [1re éd. : 1984]).
[3] Cf. Pierre Favre, Olivier Fillieule, « La manifestation comme indicateur de l’engagement politique », dans Pascal Perrineau (dir.), L’engagement politique, déclin ou mutation ?, Paris, Presses de Sciences Po, 1994, p. 115-139.
[4] Peter K. Eisinger, « The Conditions of Protest Behavior in American Cities », American Political Science Review, 67 (1), 1973, p. 11-12.
[5] Cf. notamment, en français, Edward Shorter, Charles Tilly, « Les vagues de grèves en France, 1890-1968 », Annales ESC, 28 (4), 1973, p. 857-887.
[6] Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, New York, Random House, 1978, p. 133.
[7] Doug McAdam, Political Process and the Development of Black Insurgency 1930-1970, Chicago, University of Chicago Press, 1982, p. 41 (souligné par McAdam).
[8] Sydney Tarrow, Power in Movement. Social Movements, Collective Action and Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 85-89.
[9] Hanspeter Kriesi, « The Political Opportunity Structure of New Social Movements », dans C. J. Jenkins, B. Klandermans (eds), The Politics of Social Protest, Londres, UCL, 1995, p. 167-198.
[10] Kriesi propose ainsi de distinguer entre États « ouverts » ou « fermés », « faibles » ou « forts », selon leur degré de centralisation, l’existence de procédures de démocratie directe, la plus ou moins grande autonomie entre les domaines judiciaire, exécutif et législatif, ou encore la cohérence interne de l’administration. Une première prise en compte de l’influence de la structuration de l’État sur l’activité contestataire avait été esquissée par Pierre Birnbaum, « Mobilisations, structures sociales et types d’État », Revue française de sociologie, 24, 1983, p. 421-439.
[11] Herbert P. Kitschelt, « Political Opportunity Structures and Political Protest : Anti-Nuclear Movements in Four Democracies », British Journal of Political Science, 16, 1986, p. 57-85.
[12] Quatre facteurs de fermeture ou d’ouverture sont proposés par Kitschelt : le nombre de partis, l’indépendance du législatif par rapport à l’exécutif, la possibilité de contacts entre mouvements et partis politiques, et la capacité des mouvements à former des coalitions et à trouver des alliés.
[13] Cf. Hanspeter Kriesi, Ruud Koopmans, Jan Willem Duyvendak, Marco Giugni, New Social Movements in Western Europe, Londres, UCL, 1995.
[14] Jan Willem Duyvendak, Le poids du politique. Nouveaux mouvements en France, Paris, L’Harmattan, 1994.
[15] Doug McAdam, Political Process…, op. cit.
[16] Ruud Koopmans, « The Dynamics of Protest Waves : West Germany, 1965 to 1989 », American Sociological Review, 58, 1993, p. 638.
[17] Sidney Tarrow, Democracy and Disorder. Protest and Politics in Italy, 1965-1975, Oxford, Clarendon Press, 1989.
[18] Cf. le numéro spécial consacré à l’analyse événementielle par la revue Mobilization, 4 (2), 1999.
[19] D’où l’intérêt de la recherche d’O. Fillieule, à qui sa base empirique d’origine policière permet d’accéder à une image beaucoup plus précise de la morphologie des manifestations, et de montrer qu’« on a trop vite inféré du déclin du militantisme syndical et partisan l’idée que ces organisations ne jouaient plus leur rôle d’entrepreneur de mouvement social » ; Olivier Fillieule, Stratégies de la rue, Paris, Pre