Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629272
232 pages

p. 125 à 144
doi: en cours

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Vol. 52 2002/2-3

2002 Revue française de science politique

Socialisation et événements politiques

Olivier Ihl Olivier Ihl est professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble et chercheur au CERAT (CNRS). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la socio-histoire des rites politiques et des pratiques de socialisation civique, notamment La fête républicaine, Paris, Gallimard, 1996 (Bibliothèque des Histoires) ; (avec Y. Déloye, C. Haroche), Le protocole ou la mise en forme de l’ordre politique, Paris, L’Harmattan, 1997 ; et plus récemment Le vote, Paris, Montchrestien, 2e éd., 2001. Ses thèmes de recherche actuels portent sur la construction des formes d’exemplarité dans l’Europe des 19e et 20e siècles (IEP de Grenoble, BP 48, 38040 Grenoble Cedex 9 <olivierihl@aol.com>).
Si les vecteurs de socialisation qui participent à la formation des systèmes de représentations politiques ont depuis longtemps été reconnus comme multiples, l’événement politique a, lui, été longtemps négligé. On y verra les limites des méthodologies issues de la psychologie du comportement et de la théorie du « learning ». Reste que cette hypothèque a longtemps nui aux études consacrées à la formation des jugements politiques, les enfermant dans une construction souvent unidimensionnelle. C’est à reconsidérer l’apport de ces travaux qu’est consacré cet article. Avec une question qui lui sert de fil directeur : comment une expérience politique peut-elle accéder au statut d’emblème et, à ce titre, se muer en agent de socialisation à part entière ? Ces dernières années, de stimulantes réponses ont été apportées à cette question, au carrefour des problématiques, des concepts et des enjeux propres à chacune des grandes traditions d’étude qui organisent chez les sociologues comme chez les historiens l’appréhension de la socialisation politique. D’où une invitation à élargir la définition habituellement retenue de la socialisation politique afin de mieux comprendre la façon dont s’organise la rencontre entre événements politiques et formation des attitudes. While it has been recognized for a long time that there are many vectors of socialization that go towards the shaping of systems of political representations, the political event has also been neglected for a long time. That shows the limits of the methodologies derived from behavioral psychology and learning theory. It remains that this has proved an obstacle to the forming of political judgments for a long time, reducing them to an often one-dimensional construction. This article reconsiders what this work has brought, with a question that acts as the main idea : how can a political experience become a symbol and thus an agent of socialization in and of itself ? In the last few years, stimulating answers have been given to this question, at the intersection of the problematics, concepts and stakes for each of the major study traditions that organize the understanding of political socialization. This leads to an invitation to widen the usual definition of political socialization so as to better understand the way in which the junction between political events and the formation of attitudes occurs.
« Les hommes ressemblent àleur temps plus qu’à leur père »
Les rapports qu’entretiennent groupes et individus avec l’événement politique, notamment avec celui qu’un travail de mémoire a pu constituer en symbole d’une génération – que l’on songe à la guerre d’Algérie ou à mai 68 dans le cas français, à l’assassinat de Kennedy ou à la guerre du Vietnam dans le cas américain – n’ont cessé d’intriguer historiens et sociologues [1]. Depuis le travail classique de Karl Mannheim [2], toute une littérature s’est développée pour en rendre compte. Avec pour préoccupation plus ou moins explicite de déterminer les formes du changement social [3]. Les historiens ont, de leur côté, exploré cette voie, notamment en France, à partir d’une stratégie de recherche axée sur la transformation de l’événement en mentalité, l’action propre de certains groupes d’âge venant expliquer la façon dont le temps court parvient à accoucher d’un temps long [4]. Leur protocole d’enquête ? Il consiste à renouer avec un épisode traumatique ayant servi de « matrice » aux clivages observés localement (vente des biens nationaux, levée militaire, traque des prêtres réfractaires, répression policière) puis de restituer les usages dont il a fait l’objet jusqu’à donner naissance à de véritables traditions en matière de choix politiques. Une optique de recherche qui insiste sur l’importance des relations nouées au sein de certains groupes d’appartenance (cercle villageois, corps de métier, classe de conscrits). L’objectif est clairement de comprendre les chemins, sinon les cheminements, de ce qui est appréhendé, non comme un processus de « socialisation » mais comme un phénomène de « politisation ». Une politisation qui ne se limite pas au monde de l’enfant ou de l’adolescence et qui s’ordonne à des chronologies plus ou moins linéaires. Si certains épisodes historiques ont la capacité de marquer, sinon de démarquer des cohortes d’individus au sein d’une population, c’est parce qu’ils leur confèrent une conscience spécifique. Parfois assimilée à un caractère (le fameux « mystère des personnalités ethniques » cher à André Siegfried), cette structure mentale est réputée donner la clé de l’expression des préférences politiques. Une façon d’élever le contexte au rang de variable indépendante. Une manière aussi de faire de la politisation un processus de changement orienté en une direction bien précise (la « conquête républicaine de la démocratie », la « modernisation des terroirs », « l’avènement de la citoyenneté » [5]).
L’école behavioraliste, longtemps dominante en sociologie politique, s’est, de son côté, intéressée aux institutions sociales (églises, école, famille) au sein desquelles les individus « apprennent » ce que signifie la politique. Aux variables socioprofessionnelles, au niveau d’instruction et de certification scolaire, aux dispositions et valeurs culturelles qui définissent les cadres psychosociologiques d’un apprentissage circonscrit à la « phase critique » de l’enfance et de l’adolescence. Avec deux questions principales au cœur d’un agenda de recherche inspiré de la théorie du développement cognitif de Jean Piaget [6] : quelle est l’agence de socialisation dominante ? Et quelle est la phase critique de la maturation politique ? Ce faisant, ce courant de recherche a eu tendance à délaisser et l’aspect strictement longitudinal de l’analyse, comme les dynamiques cognitives qui sous-tendent tout au long du cycle de vie la socialisation à la citoyenneté [7], et les facteurs proprement politiques qui en encadrent l’expression (incidence du régime, des règles du jeu, des formes de leadership). Il faut dire que, dans sa phase conquérante, la mise en œuvre d’un tel paradigme a été conçue comme une entreprise d’explication monocausale. Que l’on se rappelle l’affirmation de Herbert H. Hyman : « Les orientations politiques individuelles sont essentiellement le produit de la socialisation familiale » [8]. Les travaux de Kent Jennings et Richard G. Niemi sont venus par la suite réhabiliter le rôle de l’école [9], avant que d’autres n’insistent sur celui des pairs et des médias [10]. Cependant, même acquise à une plus grande prudence, la recherche behavorialiste a continué à privilégier les agences institutionnelles de la culture inculquée. Une direction d’enquête qui, toute armée d’analyses de corrélation, présente l’inconvénient de survaloriser la compétence proprement discursive des enquêtés au détriment de leur compétence pratique. De cultiver aussi un biais normatif à propos de la définition du politique : soit, dans une version institutionnaliste, en en faisant un lieu spécifique aux contours clairement délimités, soit dans la logique systémique, en la présentant comme un sous-ensemble fonctionnellement organisé en vue d’une « adaptation contrôlée » [11]. C’est sans doute la raison pour laquelle, si les vecteurs de socialisation qui participent à la formation de ces systèmes de représentations ont bien été reconnus comme multiples, l’événement politique a, lui, été longtemps négligé. On y verra les limites d’une méthodologie issue de la psychologie du comportement et de la théorie du « learning » [12]. Reste que cette hypothèque a longtemps nui aux études consacrées à la formation des jugements politiques, les enfermant dans une construction unidimensionnelle [13].
Cette double tradition d’étude épuise-t-elle l’interrogation sur la façon dont s’organise la rencontre entre évènements politiques et formation des attitudes ? Il s’en faut de beaucoup. Et déjà parce que, sur la carte des analyses de la socialisation politique, de larges territoires restent inexplorés. Certains commencent à être arpentés, d’autres sont à peine imaginés. Comment une expérience politique peut-elle accéder au statut d’emblème et à ce titre se muer en agent de socialisation à part entière ? Ces dernières années, de stimulantes réponses ont été apportées à cette question, au carrefour des problématiques, des concepts et des enjeux propres à chacune de ces traditions d’étude. D’où une invitation à élargir la définition habituellement retenue de la socialisation politique. Rappelons le : le mot désignait au moment de son apparition dans la langue française, à la fin du 18e siècle, le fait de « rendre social », puis, au 19e siècle, celui de « faire vivre en société ». Le verbe « socialiser » voulait alors dire « gérer ou diriger au nom de la société entière » (1842). Utilisé au participe passé, le terme est même passé par une acception plus politique : « gagné au socialisme », ce qui expliquera largement sa marginalisation jusque dans les années 1950. C’est, par exemple, à ce titre que Proudhon en infèrera le mot « sociétaire » : afin de spécifier l’idée d’une organisation sociale faisant prévaloir le bien général sur les intérêts particuliers. C’est avec Durkheim que le terme va recouvrir un contenu proprement sociologique. Contre la psychologie positive et la biologie du comportement humain alors toutes puissantes. Si le social se définit par cette propriété d’exister en dehors des consciences individuelles, s’il est un ensemble de manières d’agir, de penser et de sentir indépendant des manifestations individuelles, la manière dont il s’impose à chacun devient un objet primordial de connaissance. C’est l’avènement d’une théorie fonctionnelle de l’intégration dont la socialisation – et en particulier l’éducation scolaire – constituait désormais la clef de voûte. Venant légitimer le rôle de l’État en matière éducative [14], cette révolution pédagogique était censée organiser « une socialisation méthodique de la jeune génération » [15]. Reste que son emploi didactique et surtout savant demeurera très rare jusque dans les années 1950. C’est le moment où, outre-Atlantique, le terme fut enrôlé par l’approche comportementaliste et assimilé à un label académique [16] : celui d’un protocole d’enquête mettant aux prises des populations d’enfants et d’adolescents avec des méthodologies quantitatives (sample survey, analyse de cohorte, études par panel) et gagé sur un double postulat : ce qui est appris d’abord est ce qui est le mieux appris ; ce qui est appris d’abord structure ce qui est appris ensuite.
Que les préadultes engagent dans leur rapport à la politique des loyautés préexistantes est une chose. Cela ne doit pas faire oublier pour autant combien cette transmission demeure, elle-même, conditionnée par l’environnement social et politique, notamment par l’action propre d’événements susceptibles d’en affecter de l’extérieur et l’orientation et la nature [17]. À quelles conditions certaines expériences (campagnes électorales, mouvement social, intervention militaire, action ou disparition d’un « grand homme ») sont-elles susceptibles d’ordonner le système de références d’une classe d’âge ou, pour être plus précis, d’individus d’âge différent mais dont la vie s’est trouvée affectée par de tels événements, alors qu’ils ne l’ont ni éprouvée ni perçue de façon identique ? Peut-on parler à ce propos d’un « effet générationnel » ? [18]. Une telle réorientation de l’interrogation soulève immédiatement plusieurs problèmes. Le premier est celui de la spécificité des modes de transmission de ces représentations : le paradigme de l’identification partisane qui ordonne la majeure partie des enquêtes behavorialistes est-il compatible avec un tel cadre d’analyse ? Le second est celui de la nature du rôle de catalyseur joué par ces événements : quelle est sa véritable autonomie ?
 
La concurrence des paradigmes
 
 
La théorie des comportements politiques semble depuis une vingtaine d’années ne plus pouvoir se défaire des raisonnements que structure un débat récurrent : entre ceux qui, à un niveau très général, décrivent l’homo politicus comme effectuant des choix de façon rationnelle (sur la base d’« informations arbitrées » et d’une « décision » fondée sur le couple moyen/fin) et ceux qui s’attachent aux caractéristiques héritées de tout un jeu d’influences psychosociologiques. Il serait réducteur de porter au compte de la seule controverse méthodologique la difficulté à sortir d’une alternative aussi tranchée. Le travail scientifique est aussi un travail académique, avec ses pesanteurs et ses nécessités. L’un des points majeurs de démarcation entre ces deux perspectives est la stabilité à long terme de « l’identification partisane » [19]. Rappelons-le : transmis par le milieu d’appartenance, cet ensemble de prédispositions est normalement fort stable [20]. L’enquête d’Hyman de 1959 sur la socialisation politique et l’étude majeure de l’école de Michigan sur le comportement de vote, The American Voter, concluaient même que cette identification, à la fois inconsciente et héritée, était acquise très tôt. Pourtant, certains analystes ont insisté, dès la publication de ces textes fondateurs, sur l’idée d’une malléabilité de ces dispositions initiales. Aussi bien Antony Downs en 1957 [21] que Valdimer O. Key [22] en 1966 ont mis en cause cette lecture. Leur idée était que les adultes sont constamment soumis à l’action structurante des « enjeux » électoraux, au moins de ceux les plus saillants (ce que traduit le terme de citoyen « responsive »). Les électeurs « mobiles » (ceux qui changent de parti entre les deux élections) ne sont donc pas moins rationnels, instruits ou politisés que les électeurs qualifiés de « stables » [23]. Une manière de suggérer que ce sont des motifs conjoncturels qui rendent compte de leur itinéraire. Le portrait de l’électeur qui s’en dégage est, au total, le symétrique inverse de celui que dressait l’École de Michigan : plus émancipé des liens partisans, se déterminant par rapport aux enjeux du moment, il serait à la fois plus autonome et plus imprévisible [24].
Comment opère la « socialisation » dans cette optique ? Deux modes d’interprétation ont schématiquement été constitués. À un extrême, une conception en termes de structures cognitives et affectives qui, fixées très tôt, vont se maintenir tout au long du cycle de vie [25]. Dans ce cas, le processus décrit l’ascension vers une connaissance abstraite de la vie politique, connaissance présentée comme le mode par excellence de la maturité civique. Incluant attention et jugement, celle-ci constitue une sorte d’écran de perception dont l’acquisition serait pour l’enfant lié au désir de prendre sa part dans le monde social et de communiquer avec autrui. Une place majeure est donc accordée, dans ce schéma, à des « orientations de base » très tôt transmises mais aussi à l’idée d’une continuité avec les attitudes de l’âge adulte. Trois propositions emboîtées en délimitent l’étendue : les attitudes politiques se « cristallisent » progressivement sur un axe qui va de la « naïveté » enfantine au « réalisme » adulte ; les opinions et comportements des adultes sont pour l’essentiel le produit des dispositions de l’enfance ; le changement, signe d’un dysfonctionnement dans l’apprentissage initial, résulte des pressions de l’environnement qui encouragent ou découragent la manifestation de ses effets potentiels [26].
Par contraste, l’approche économique du vote développe l’idée que les attitudes acquises durant l’enfance sont toujours susceptibles de changer. Une plasticité qui ouvrirait aux standards de la « rationalité individuelle » la possibilité de répondre constamment aux enjeux de la conjoncture. Au début des années 1970, la critique se voulait simple amendement au modèle d’interprétation dominant. Elle s’énonçait sous la forme de « perturbations » de plus en plus significatives. Puis, la théorie du choix rationnel est venu unifier et étendre la portée de ces mises en cause. S’il existe bien un élément d’inertie dans le comportement de vote (la loyauté partisane), celui-ci est réputée posséder une structure évolutive. Pour Morris P. Fiorina, électoraliste de l’Université de Standford, il est, par exemple, dépendant d’« un pointage évolutif des performances partisanes » [27]. Car l’identification partisane possède une double composante : de long terme et de court terme. Une formulation qui autorise du coup à intégrer les incidences de la conjoncture économique, voire des politiques publiques qui lui sont associées. Avec une conséquence immédiate sur le plan analytique : la compétence électorale ne renvoie plus aux dispositions acquises durant l’enfance mais bien aux motivations utilitaristes de chaque électeur. Et c’est par un mouvement d’assimilation et d’accommodement que se détermine l’équilibre de cette fonction d’arbitrage. Assimilation des « informations » produites par l’environnement, accommodement aux facteurs culturels qui ordonnent l’« évaluation » des utilités.
 
Identification ou évaluation ?
 
 
Plusieurs points de controverse appellent, en fait, l’examen. En premier lieu, de quoi les premières attitudes des préadultes sont-elles réellement significatives ? S’il est aisé de démontrer que la plupart des enfants peuvent exprimer très tôt une curiosité pour les phénomènes politiques [28], faut-il immédiatement la définir sur l’axe du développement cognitif en s’attachant à montrer qu’elle n’atteint pas le niveau de cohérence et d’expression formelle des adultes avant au mieux l’adolescence [29] ? Nombre d’auteurs ont débattu de cette « phase » particulière mais pour en faire une étape, voire un modèle, là où il n’y a à proprement parler qu’une séquence [30]. Sans doute parce que la question de la compétence des enfants en matière politique a été confondue avec celle de leur performance. L’étude s’est du coup orientée vers ce dont « manquent » les perceptions enfantines du politique au lieu simplement d’en restituer les modes opératoires. On ajoutera que l’« habileté » des jeunes sujets d’enquête fut souvent testée, comme l’a souligné Shalom H. Schwartz dans un article pourtant ancien, par des protocoles qui étaient loin d’être neutralisés socialement [31].
Le raisonnement formel, à la fois distancié et conceptualisé, n’est pas seulement associé à un âge ou à une capacité. Son usage dépend également du type de relations sociales qui en stimulent la mise en œuvre. Robert Coles, dans The Political Life of Children l’a montré : les enfants, dans certaines situations de crise, peuvent très tôt développer « une conscience morale et politique » [32]. Les institutions publiques, les traditions et symboles d’une nation procurent alors des représentations plus ou moins structurées qui vont permettre de surmonter des défis pratiques. En Ulster, au Nicaragua, au Québec, en Pologne ou en Afrique du Sud, au plus fort des tensions nationalistes, « la politique d’une nation devient une psychologie individuelle de l’enfant » (p. 310). L’hypothèse vaudrait d’être généralisée. La façon dont les individus conçoivent la politique tient d’abord à la nature comme à la fréquence des sollicitations qu’organise leur environnement quotidien. Et il y aurait grand intérêt, au lieu de pointer « les agents de la socialisation politique », à analyser les expériences que ces enfants partagent concrètement avec leur entourage immédiat, par exemple quant aux stigmates associés à la couleur de la peau ou aux effets d’être de telle ou telle nationalité ou de telle ou telle confession. Comme l’écrit Timothy Cook, dans un article qui a relancé les ambitions proprement sociologiques des études sur la socialisation, les instruments traditionnels mobilisés par la recherche académique sont plus « un moyen de mesurer des attitudes politiques adultes ; [ils] ne sont pas appropriés pour examiner les réactions des jeunes à la politique au moins jusqu’au milieu de l’adolescence. Les descriptions d’une idéalisation rayonnante des figures politiques chères aux premières études étaient basées sur des réponses forcées à des questions parfois irréalistes, souvent de simples questionnaires de papier et de stylo qui s’apparentaient plus à des tests de correction sociale qu’à une opportunité de cerner de ce qui est dans l’esprit de l’enfant » [33]. Et d’en appeler à l’utilisation de méthodes moins « contraignantes » : des entretiens semi-directifs, des tests semi-projectifs, des observations éthologiques ou des observations participantes [34].
Or, si l’on passe d’une analyse développementaliste de la socialisation – celle qui associe la courbe d’une maturité psychologique à un niveau d’incorporation d’attitudes et de représentations – à une analyse relationnelle – centrée sur les aptitudes de l’enfant dans les configurations qui le mettent à l’épreuve sous le rapport de l’intégration, de la compétition ou du conflit –, d’autres perspectives s’ouvrent. Ce ne sont plus des « orientations politiques de base » – un sens du devoir civique, une loyauté partisane, une confiance dans l’autorité – qui viennent « expliquer » l’acquisition comme l’expansion des attitudes ultérieures sur le mode des « effets dormants » [35], mais les échanges que l’individu noue au sein de son environnement social. Et conformément aux enseignements des théories classiques de la succession des générations, l’impact des occurrences historiques s’en trouve singulièrement réévalué [36]. Plus la méthodologie utilisée fait part à l’insertion du sujet dans des cadres sociaux, plus les rapports d’interaction apparaissent comme vecteurs d’apprentissage politique et plus les « saillances de l’environnement » retrouvent de leur pertinence. On peut dès lors expliquer le constat parfois étonné des premières enquêtes longitudinales, comme celle de l’équipe de Donald Searing en 1976, avouant sa « grande surprise de trouver un impact aussi marqué des événements contemporains ». Pour en conclure : « le caractère de l’expérience post-adolescente a une considérable signification sur le développement et le changement d’orientation » [37].
Deuxième point de controverse : la détermination de la période pendant laquelle les attitudes des jeunes atteignent le niveau d’attention et de compétence des adultes. Dans l’approche psycho-sociologique, deux options se dégagent schématiquement. Une première consiste à soutenir que le « partisanship » ne change plus véritablement après les premières années de l’adolescence [38]. L’autre suggère que la socialisation à l’identification partisane est quasi complète au moment où les préadultes quittent le domicile familial, voire lors du premier vote individuel qui marque une réelle cristallisation des préférences politiques : c’était le point de vue de Hyman ou celui de l’équipe réunie autour de Campbell à la fin des années 1950 [39]. Dans les deux cas, ces positions sont associées à une conception en termes de « dispositions », à la fois génératrices et stabilisées. Mais que doit un tel constat aux instruments de mesure qui ont servi à l’établir ? Rappelons-le : la conception initiale de l’identification partisane, celle avancée dans The American Voter, était empiriquement fondée sur des bases étroites : elle reposait sur des enquêtes par questionnaire qui multipliaient les occasions rétrospectives de jugement. Les données issues d’études par panel sont loin d’être exemptes de tout biais tant la comparabilité à travers le temps est lourde de possibles dérives [40]. Mais elles ont tout de même frayé la voie à une meilleure prise en compte des rapports entre individuation et configuration. En témoigne la mise en évidence de périodes d’alignements partisans moins stables que dans les années 1950 ou les conséquents réalignements de certains groupes sociaux (comme aux États-Unis, le groupe des Démocrates conservateurs à forts capitaux scolaires). Finalement, le développement des données longitudinales a permis d’établir que le partisanship continue de se forger dans les premières années de la vie d’adulte (mais sans atteindre le « niveau adulte de stabilité » avant, au mieux, 24-25 ans). Ce qui a incité à privilégier d’autres voies explicatives.
Les expressions politiques des jeunes adultes, parce que fondées sur une base d’expérience limitée, sont toujours plus affectées par le surgissement de l’événement que ne le sont les cohortes plus anciennes, qu’il s’agisse d’enjeux relativement extérieurs (dépression économique, intervention militaire) ou plus personnels (mobilité géographique, entrée à l’Université, mariage). Comme si les pratiques individuelles devenaient plus structurées et, partant, moins susceptibles de changer brusquement. Utilisant des données d’enquête à la fois nationales et panellisées (pour 1965, 1973 et 1982), données se rapportant à un autopositionnement sur un axe partisan en sept points, Kent M. Jennings et Gregory B. Markus ont ainsi fait état, à un niveau agrégé, d’un « effet générationnel » dans le faible attachement partisan des jeunes adultes et, à un niveau individuel, de « forts effets basés sur l’expérience et l’habitude », effets qui apparaissent dans « les gains remarquables survenus dans la stabilité du partisanship et des autres orientations des jeunes atteignant l’âge de 25-35 ans » [41]. On comprend pourquoi la période de désalignement observée par les électoralistes dans les années 1960 et 1970 eut plus d’effet sur les jeunes entrant dans le corps électoral que sur les votants plus âgés. Pourquoi aussi il fut conclu à l’existence d’« années impressionnables » [42]. Produit et productrice de tensions, la trajectoire de l’individu ressemble à la chronique des relations d’interdépendance qu’il a expérimentées, relations qui se sont succédées et structurées jusqu’à apparaître sous les traits stabilisés d’une « condition ».
Si le changement est, dans la manifestation des opinions politiques, par la suite moins commun que la continuité, c’est donc moins en raison d’un ancrage affectif persistant ou du fait de la stabilité de l’« évaluation » produite. C’est parce que les transformations brusques des contextes d’action au jeu desquels les individus sont pris sont finalement assez rares, au moins à l’échelle biographique. Rares mais effectives. Plusieurs chercheurs ont, par exemple, diagnostiqué une dynamique de ce type dans la perte de confiance à l’égard des institutions américaines dans les années 1970. Un déclin lié à la guerre du Vietnam, aux tensions raciales et au Watergate qui a débouché sur le rejet explicite par près de 40 % du corps électoral de toute identification à l’égard des deux grands partis. La généralisation des enquêtes par panel, dans les années 1970, a permis de mettre plus systématiquement en évidence ces évolutions à travers le temps, en les associant tantôt à des effets de cohorte tantôt à des effets de génération. Or, l’un des traits dominants de ces recherches est de souligner l’impact spécifique des configurations d’entrée en politique : lorsque les jeunes sont poussés à adopter le type de relations sociales associées à la vie de citoyen et d’adulte [43]. Un processus d’individuation qui est, lui-même, influencé par l’évolution du degré d’autonomie des rapports familiaux ou professionnels au sein de la société. Si près de la moitié des jeunes américains électeurs s’identifiaient au parti politique de leurs parents, cette influence a décru depuis la fin des années 1960. Dans leur enquête, Jennings et Niemi ont trouvé que 57 % des enfants suivaient l’identification partisane de leur parents en 1965 contre seulement 47 % en 1973 [44]. D’autres chercheurs ont montré que ces jeunes américains étaient plus enclins à passer d’une affiliation partisane à une position « indépendante » qu’à se convertir à l’autre parti. Et lorsque la conversion s’opère, à le faire sous l’action d’enjeux économiques plus que sous le coup d’enjeux sociaux. Plus intéressant : dans leur étude sur l’élection de 1976, Robert C. Luskin, John P. McIver et Edward Carmines ont mis en évidence que les effets des enjeux ne concernent pas seulement le changement partisan mais aussi la transmission de cette loyauté. C’est particulièrement vrai des « enjeux aisés », c’est-à-dire dotés d’une forte densité symbolique, qu’ils soient sociaux (comme la question du régime d’assurance médicale) ou « raciaux » (comme le problème de la position sociale des noirs et des autres minorités « ethniques ») : ils sont statistiquement les plus à même de susciter la sédimentation d’une orientation de vote à travers les générations [45]. Comment continuer à en douter : la « stabilité » des formes acquises de jugement est toute relative. Que signifie d’ailleurs la proposition selon laquelle l’identification partisane persiste avec peu de changement toute la vie durant lorsque l’on observe les errements qui frappent la vie des partis (changements de l’offre électorale, renouvellement des leaders, recomposition de la structure des électorats, etc.) ? Dans toute sociologie du « destin » individuel, il y a d’abord la sociologie d’une société en transformation. C’est pourquoi la place qu’y occupent les individus est le produit des tensions qui y opèrent, notamment en affectant les espaces relationnels où structures sociales et structures mentales sont en interaction.
 
De la socialisation à l’individuation sociale
 
 
On le voit : l’idée d’une socialisation procédant de façon incrémentale avec l’âge est des plus problématiques. La formation politique d’un individu n’est pas l’histoire de l’affirmation d’une faculté de « correction cognitive ». Elle n’est pas le résultat soit du seul développement mental de l’enfant, soit des « messages » procurés par l’environnement socioculturel mais bien celle de la succession de leurs mises en interaction. C’est dire si la maîtrise des schèmes de la politique est elle-même une opération politique. L’acquisition d’une aptitude des enfants ou adolescents à faire état de connaissances spécialisées, à les exposer de façon discursive, est inséparable des biais qu’induisent les contenus de leur expérience de l’autorité, de la hiérarchie ou de la règle [46]. Biais sociaux, biais nationaux, biais historiques. Raisonner autrement reviendrait à décontextualiser le phénomène de socialisation. À avaliser aussi la hiérarchisation implicite de l’idée de compétence, celle qui, dans une logique développementaliste, en fait le principe d’une opposition d’enfants immatures (car cantonnés dans le pur mimétisme affectif ou moral) et d’adultes performants. Comme si l’âge ou le niveau d’éducation, permettaient par eux-mêmes de dépasser les « conceptions prépolitiques », d’inculquer une aptitude à manier les concepts et, partant, à s’abstraire de l’univers symbolique et personnel [47]. Là où, en réalité, c’est bien de l’accumulation de certaines expériences sociales dont il s’agit.
Reste que toutes ces « anomalies », pour reprendre l’expression chère à Thomas Kuhn, n’ont que très partiellement affecté le paradigme de l’identification partisane. L’hypothèse de la persistance de ces « prédispositions à la fois centrales et actives » a longtemps gardé son attrait en matière de socialisation politique [48]. Ce paradigme n’a en fait été affaibli qu’avec la montée en puissance de l’interprétation économiste des comportements politiques. Schématiquement, on l’a vu, elle consiste à établir le caractère malléable de la relation partisane (partisanship) en réponse à des événements de court terme. Comme si cette identification, sur un plan individuel, était continûment et rationnellement ajustée, cela en réponse à d’importants paramètres de la vie politique : comme, on l’a vu, la faiblesse des performances gouvernementales mais aussi l’émergence de nouveaux enjeux [49], le déroulement des campagnes électorales [50] ou des changements macroéconomiques [51]. Pour les partisans de la « rationalité » du vote, la démonstration est faite. L’hypothèse des « années impressionnables » elle-même doit laisser place à une autre explication : celle de « décisions » rendues en réponse à des enjeux particuliers. Une manière de poser l’identification partisane comme étant, elle-même, une fonction du vote [52]. Et si les capacités de l’individu se déploient très tôt, c’est avant tout comme le support d’une « aptitude à s’informer pour décider ». En retour, les partisans de l’ancien paradigme ont continué à soutenir leur proposition fondamentale : l’identification partisane est sur le plan individuel extrêmement stable à travers le temps, seulement « ajustée » par des erreurs de jugements ou des transformations structurelles de l’électorat mais, dans tous les cas, le processus de changement reste très réduit en termes absolus [53]. Que faut-il en conclure ? Le processus d’identification trouve-t-il son origine dans un processus d’inculcation avant tout familial ou dans des réalités politiques exogènes ? Plus que le contenu, c’est la forme de la réponse apportée qui doit interroger.
La littérature spécialisée s’est centrée sur des considérants psychologiques plutôt que politiques. Comme l’idée que les préadultes « personnalisent l’autorité » ou « imitent » aveuglément les attitudes des parents. Un constat adossé au postulat d’une « phase critique de maturation cognitive » [54]. De plus, si la famille est devenue agence de socialisation par excellence au point de prendre la forme d’un véritable isolat social [55], c’est en vertu d’un postulat très discutable : l’idée que les apprentissages les plus importants sont ceux les plus « intensifs » et les plus « intimes » [56]. Par ailleurs, – cela a été de nombreuses fois souligné – la famille n’est pas une variable indépendante ni la transmission des attitudes une opération ahistorique. Ne pas le voir, c’est se condamner à rendre compte de la dissonance des systèmes de valeurs transmis par les parents par un recours embarrassé à des catégories comme « l’air du temps » ou les « effets de contexte » [57]. La littérature inspirée de la théorie des choix rationnels n’est guère plus réaliste en dépit de la place qu’elle accorde à la « conjoncture ». Elle soutient que l’identification partisane des jeunes adultes reflète avant tout des considérations liées aux enjeux dominants de la situation politique du moment. « Lorsqu’un citoyen, écrit Morris Fiorina, atteint pour la première fois une attention à la politique, les influences liées à la socialisation initiale peuvent dominer l’identification partisane. Mais, plus le temps passe, et comme le citoyen expérimente la politique, plus l’identification partisane tend à refléter les événements qui transpirent dans le monde » [58]. Or, le problème n’est pas seulement de savoir quand et à quel degré cette influence parentale décline mais comment et avec quels effets le contexte social et politique y intervient. Par exemple, dans les années qui suivent l’abandon du domicile parental, une tendance apparaît en faveur d’une identification sans cesse plus reliée aux préférences sur des thèmes saillants [59]. Mais observer que l’inculcation initiale est perméable aux influences exercées par la conjoncture politique ne suffit pas. Car l’environnement socio-politique n’est pas seulement ce que « pensent » les citoyens en formation : il participe aussi de la façon dont ils le « pensent ». C’est pourquoi, il ne doit pas seulement être évoqué comme une expression de la socialisation mais bien comme l’un de ses fondements [60]. Que ce soit par utilitarisme ou par fidélité à la théorie piagétienne, considérer l’individu comme une entité autonome, un « je » fortement substantialisé, c’est immédiatement enfermer la société, et a fortiori les relations définies en son sein comme politiques, dans un statut résiduel. C’est pourquoi une théorie de l’individuation sociale [61] peut susciter de nouvelles hypothèses. Et déjà, en permettant de saisir dans toute sa complexité l’action des événements politiques sur et dans le travail de socialisation
L’expérience des événements politiques
D’un point de vue analytique, on peut considérer que les expériences politiques fournissent des opportunités de socialisation de différentes manières : par contacts directs avec une dynamique collective (mobilisation protestataire, participation électorale, action militante), par une exposition aux flux d’information des media qui en rendent compte (campagne de presse lié à un scandale politique, duel télévisé du second tour des présidentielles), par le biais des relations interpersonnelles que charrie l’appréhension de ces actions (discussions familiales, apostrophes sur le lieu de travail). En appréhendant la socialisation dans cette perspective, c’est-à-dire en termes d’événements conducteurs et de saillance d’enjeux, l’incidence spécifique des premières étapes de la vie n’est pas niée. Simplement, son importance est redéfinie. Elle ne tient plus au lancement d’un processus de maturation (comme celui du « développement cognitif ») mais au fait d’indexer les expériences fondatrices de la personne à des représentations communes. En somme, c’est la politique qui vient aux jeunes autant qu’ils la « découvrent ». Reste qu’un tel énoncé pose d’emblée un problème : celui de savoir comment agit l’événement.
Trop d’études ont souligné le caractère fuyant du concept d’événement pour que l’on y insiste : sa plasticité symbolique, son élasticité historique, la prégnance de sa dimension subjective. En suivant la logique behavioraliste, on est amené à restreindre ce spectre aux faits et récits qui « cristallisent des attitudes », c’est-à-dire qui stabilisent une posture affective et cognitive par un flux d’informations. Ainsi la socialisation sera réputée d’autant plus intense que l’individu se sera trouvé exposé à des sollicitations, immédiates ou diffuses, qui portent sur l’objet même de ses préoccupations [62]. Les campagnes électorales en offrent un bon exemple. Après tout, ce sont d’intenses moments de communication. Les mass media y donnent une large publicité à des programmes, des mots d’ordre et des affrontements. Et comme une large communication interpersonnelle se développe dans le même temps, on peut s’attendre à ce que se « cristallisent des attitudes », et déjà celles associées aux objets les plus visibles sur l’agenda public (les « thèmes » de campagne). Toutefois, ce type d’explication présente certaines faiblesses. La plus importante est d’ignorer l’épaisseur des médiations qui constituent au sens propre un phénomène politique. De demeurer indifférent à l’activité des acteurs qui se mobilisent dans et après le surgissement de cette dynamique particulière. La nature d’un événement tient d’abord à son traitement : aux confrontations de ceux que l’on peut appeler des agents d’exemplarité (journalistes, historiens, enseignants). Leur rôle est central dans le contrôle des « figures » et des « récits » au travers desquels groupes sociaux et communautés politiques se donnent en représentation. Dans un autre vocabulaire mais de façon comparable, Gary A. Fine les désigne comme des « entrepreneurs de réputation ». Par leurs motivations, leur crédit narratif et leur placement institutionnel, ils régulent l’espace des réputations sociales, qu’elles soient individuelles ou collectives [63]. Si les évènements comme les campagnes électorales, les mouvements sociaux, les images et déclarations de tel ou tel leader font partie des expériences communes du politique, c’est, pour une part non négligeable, par leur intermédiaire. Parce que ces agents d’exemplarité interviennent dans la fabrication des rhétoriques institutionnelles du consensus. Toute une panoplie de supports didactiques (manuels scolaires, commémorations, campagne de presse) est d’ailleurs tournée vers cette exemplarisation [64]. Mais, ces actions ne concernent pas le seul présent : elles jouent sur les différentes temporalités du social. C’est à travers elles que des épisodes historiques sont, de façon plus ou moins disputée, donnés à voir et à vivre : comme aux États-Unis la Grande Dépression, le mouvement des Droits Civils, l’assassinat de Kennedy ou la guerre du Vietnam. Leurs effets ont été étudiés de manière empirique par plusieurs politistes [65]. En France, ce sont plutôt les historiens qui se sont attachés à en rendre compte, notamment en situant à l’origine des grandes orientations politiques observées localement des événements définis comme « matriciels » [66]. Toutefois, l’argument purement historique est intenable. Il incite trop souvent à une vision naturaliste des « faits de mémoire », qui semblent exister comme des données intangibles, douées de surcroît d’une force et d’une signification propres. Or, ces propriétés n’ont de valeur que relationnelle, c’est-à-dire rapportées aux types de publics qui s’en saisissent et aux conjonctures dans lesquelles elles interviennent. Si certaines personnes peuvent émettre des jugements qui rejoignent ceux délivrés par les historiens professionnels, la plupart appréhendent d’abord l’importance de ces épisodes à l’intersection de leur propre histoire personnelle. C’est tout l’intérêt des enquêtes qui se sont penchées sur la mémoire sociale des événements historiques. Non pas celle académique ou commémorative des élites au pouvoir [67] mais celle expérimentée par les individus eux-mêmes, au sein de leur groupes d’âge et d’appartenance.
Utilisant une enquête nationale, Howard Schuman et Jacqueline Scott ont ainsi interrogé un échantillon représentatif d’Américains, en 1985, en leur demandant de mentionner deux événements nationaux ou mondiaux qui, lors des cinquante dernières années, leur « semblent avoir été particulièrement importants » et d’expliquer leurs choix [68]. Au-delà du classement lui-même, ce qui frappe c’est la manière dont les répondants organisent leur jugement. Les réponses ventilées par cohortes, niveau d’éducation et appartenance sociale, font apparaître plusieurs enseignements. D’abord, les personnes interrogées en savent plus sur la politique des années durant lesquelles elles ont grandi que sur celle des années de formation des autres générations. Comme si les premières expériences du politique, dans et derrière l’univers de la famille ou du voisinage immédiat, exerçaient une action particulièrement forte. Autrement dit, et conformément à ce que suggérait déjà Mannheim, la connaissance des événements historiques peut ne pas varier par âge, en revanche, sa signification, elle, se différencie par cohorte. L’exemple le plus frappant est celui de la « seconde guerre mondiale » qui est l’épisode le plus cité (devant « la guerre du Vietnam », « l’exploration spatiale » et « l’assassinat de Kennedy »). Mais parce que les régimes d’indexation de cet épisode historique diffèrent, les modes d’interprétation se polarisent par génération. Les répondants les plus âgés expliquent leur choix en insistant sur la place qu’ils occupaient dans le temps de cet événement (par exemple, avoir participé à tel ou tel service des armées durant ces années). À l’inverse, ceux plus jeunes, le contrastent avec d’autres expériences vécues pendant leur adolescence. Par exemple, en présentant la seconde guerre mondiale comme une « bonne guerre » et une « guerre victorieuse » par opposition à celle du Vietnam qu’elles ont plus mal vécue.
Il y aurait beaucoup à dire sur la célébration des événements passés comme sur la structuration de mémoires de groupes (comme celle des noirs qui survalorise la campagne des droits civils) ou le lien entre génération et forme de connaissance acquise sur le politique [69]. Ce qui importe dans l’immédiat, c’est de souligner l’intérêt de ce type d’étude pour sortir de certaines alternatives académiques, particulièrement stérilisantes. En premier lieu, si les événements politiques déclenchent et animent des flux d’informations, notamment du fait de l’a priori social dont ils bénéficient, les processus de communication ne forment pas la seule composante de leur conductivité. Non seulement parce qu’aux yeux des préadultes, la politique institutionnelle (les règles constitutionnelles, l’activité parlementaire, la lutte partisane) reste généralement peu visible et, à ce titre, productrice d’une exposition toute relative mais aussi parce que cette communication, normalement stimulante, agit de façon très sélective. Variable selon les groupes sociaux, elle se concentre sur des catégories spécifiques d’objets : ceux dotés d’une forte dimension symbolique et, partant, aisément traduisibles sous la forme d’un jugement personnel (la moralité du personnel politique, la peine de mort, les droits de l’homme). Une sélectivité qui est toute entière dépendante des jeux de la trajectoire et de la conjoncture. L’événement politique suscitera des « gains de socialisation » mais toujours dans les limites que structurent les expériences au travers desquelles il viendra signifier des préoccupations que l’attente et le moment rendent saillants [70].
En second lieu, l’événement politique agit non seulement sur la phase adulte mais aussi sur la socialisation préalable. Certains auteurs ont, par exemple, pu montrer que durant les mandats des présidents Eisenhower et Kennedy, les enfants tendaient à acquérir des attitudes de confiance envers l’institution présidentielle alors que durant les mandats de présidents moins populaires – Johnson et Nixon –, ils avaient acquis des attitudes moins favorables à cet égard [71]. Les évènements étant de nature épisodique (bien qu’ils s’inscrivent parfois dans des cycles réguliers comme avec les élections), elle procède plus par bonds et revirements que par incrémentalisme. Une discontinuité qui fait de la socialisation politique un processus de politisation à la fois rival et dépendant des autres modes d’inculcation sociale. Fondée sur une succession d’échanges et d’appropriations, de reconversions et d’opportunités, elle s’impose aux individus en fonction des espaces qu’ils investissent et donc des marges d’action que leur procure chaque configuration sociale dans laquelle ils se déploient. On comprend par là comment différentes attitudes peuvent avoir, au cœur de ce processus séquentiel, différentes courbes de croissance [72]. Pourquoi les attitudes envers les objets qui attirent de forts flux d’information (les enjeux à fort contenu symbolique) peuvent, dans les résultats d’enquête, approcher les niveaux des adultes (en termes de « densité cognitive et affective ») et ce, plus rapidement que celles qui concernent des objets rarement sollicités. L’analyse des effets générationnels s’en trouve, elle-même, modifiée. Trois éléments appellent de ce point de vue une grande vigilance. D’abord, si la socialisation d’une cohorte de jeunes à un moment peut être distincte de celle produite à un autre moment et cela alors même que leurs caractéristiques sociales sont identiques [73], il importe d’éviter toute réification. La force de séduction du mot génération est source d’équivoques. Aussi faut-il insister : si parfois une cohorte élargie peut bouger en masse dans une direction donnée, la plupart du temps elle va se polariser et se distinguer autour d’un événement symbolique par tout un jeu de dégradés et d’oppositions [74]. Ensuite, si la socialisation dépend bien des séquences de la vie préadulte, c’est au sens des expériences multiples qui l’ont scandée plutôt que du développement d’une quelconque « lucidité » ou de l’effet mécanique d’une « exposition » à un événement. De ce fait, les expériences préalables nouées à l’occasion de tel ou tel événement peuvent substantiellement affecter les effets de celles qui lui sont postérieures. Un événement peut avoir de puissants effets sur une personne largement inexpérimentée mais un effet réduit, au moins comparativement, sur une autre si elle est déjà plus socialisée. La conséquence, c’est que, si les préadultes ont moins d’expériences préalables que les adultes dans la plupart des domaines politiques, ils ont aussi plus de facilités pour réaliser des gains de socialisation. Les événements politiques les y aideront. Car ils constitueront un important levier pour combler l’écart existant avec les adultes dont les attitudes sont déjà largement consolidées. Enfin, si la capacité de traitement politique s’accroît de façon conséquente avec l’« âge », il faut bannir toute vision linéaire : s’il en est ainsi, c’est parce que les expériences politiques augmentent, elles aussi, mais de façon moins ordonnée et moins simple. C’est souvent en reconstituant dans une perspective socio-biographique les spécificités de ces « engagements » passés, les représentations de l’action politique qui en découlent, voire les interférences que cela occasionne entre vie privée et vie publique qu’on peut encore le mieux en rendre compte. Osons une définition : l’« effet générationnel » est le produit d’un double mouvement inscrit dans le temps enchevêtré des pratiques et des représentations. D’un côté, celui, inscrit dans l’expérience elle-même, par lequel les premières rationalisations de ce qui s’est passé se diffusent en se diversifiant selon la position occupée par les individus et les groupes mobilisés ; de l’autre celui, opéré de manière rétrospective, par lequel la marque des comportements passés devient, au cœur des batailles de mémoire, l’objet d’un travail de redéfinition commémorative et historiographique.
On le voit : la question de la formation d’un rapport à la politique ne saurait être considérée dans les seules formes que lui attribuent « l’éducation familiale », le « calcul d’optimalisation » ou « l’événement matriciel ». Il importe au contraire d’élargir l’attention par delà les frontières des traditions d’étude qui aujourd’hui surdéterminent le travail intellectuel. Les événements politiques occupent une place éminente dans l’analyse des mécanismes de socialisation. Prendre acte de leur rôle spécifique, ce n’est pas seulement se donner les moyens de mieux appréhender empiriquement l’action des dispositifs d’apprentissage et de médiation propre à chaque système politique. Ni de réfuter les illusions encore souvent attachées à l’usage de la notion de « génération ». Il s’agit bien plutôt de comprendre comment la prise en compte du temps de la jeunesse est justiciable d’un modèle séquentiel d’analyse : un modèle qui vise à penser relationnellement les acquisitions opérées par les agents en les rapportant systématiquement aux expériences qui singularisent leurs registres d’implication. La « condition » politique d’un individu, loin de se réduire à un simple calcul rationnel ou au reflet mécanique de dispositions acquises, est toujours en suspens : elle s’élabore dans la succession des relations d’interdépendances qu’il a nouées mais aussi dans l’ombre portée d’un passé représenté, voire célébré, qui en oriente la signification. Une façon, en définitive, de faire pleinement droit aux temporalités individuelle et collective, familiale et administrative, par lesquelles se fabrique l’apprentissage politique : celui qu’initient groupes et structures de socialisation pour se prétendre à la fois fils de leurs pères et fils de leur temps.
 
NOTES
 
[1] Ce texte s’inscrit dans un programme de recherche Ecos-Conicyt C97H01 qui porte sur « La socialisation politique : l’apprentissage de la citoyenneté en France et au Chili » (C97H01) dirigé par A. Joignant et O. Ihl. Il est la version remaniée d’une communication présentée lors du XVIIIe Congrès mondial, Québec, 1-5 août 2000 organisé par l’Association internationale de science politique (Session spéciale n° 61 « Socialisation civique et citoyenneté »).
[2] Karl Mannheim, « The Problem of Generations », dans Essays on the Sociology of Knowledge, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1952, p. 276-322. La première publication en langue allemande est de 1928. Il faut rappeler que Mannheim n’a pas vraiment défini la notion de génération. Soulignant combien elle est une construction sociale et non une nécessité biologique, il a distingué dans chaque ensemble des « unités de génération », sous-ensembles qui réagissent différemment aux mêmes conditions historiques. Mais il est resté imprécis sur les conditions à partir desquelles une cohorte peut développer un caractère générationnel véritable. Pour une relecture critique, cf. les remarques de Marvin Rintala, « Political Generations », International Encyclopedia of the Social Sciences, 6, 1968, p. 92-96.
[3] Sur les impasses auxquelles a conduit cette orientation de la recherche, voir Pierre Favre, « De la question sociologique des générations et de la difficulté à la résoudre pour le cas de la France », dans Jean Crête, Pierre Favre, Générations et politique, Laval, PUL/Economica, 1989, p. 283-319.
[4] L’une des plus remarquables est l’étude aujourd’hui oubliée de Louis Mazoyer, « Catégories d’âge et groupes sociaux. Les jeunes générations françaises de 1830 », Annales, 10, 1938, p. 385-423. Pour une synthèse récente de cette orientation de recherche, cf. Pierre Nora, « La génération », dans P. Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, tome 3, « Les France : 1. Conflits et partages », 1992 (« Bibliothèque illustrée des Histoires »), p. 931-971. À signaler aussi l’article d’Alan B. Spitzer, « The Historical Problem of Generations » (American Historical Review, 78 (5), 1973, p. 1353-1385) qui s’efforce de faire le bilan des ressources méthodologiques que démographes, sociologues et politistes pouvaient apporter au début des années 1970 aux historiens qui souhaitaient « délimiter les frontières d’une génération présumée ».
[5] Pour une mise en garde contre ces « manies » de l’écriture historienne, cf. Stephen Mennel, « Momentum and History », dans Joseph L. Melling, Jonathan Barry (eds), Culture and History, Exeter, University of Exeter Press, 1992, p. 28-46.
[6] Il serait intéressant ici d’étudier la réception et les usages, dans l’univers des revues anglo-saxonnes, des premiers travaux traduits du célèbre psychologue, notamment The Moral Judgment of Child, Londres, Routledge and Kegan en 1932 et Play, Dreams and Imitation in Childhood, New York, Norton, en 1951. Et d’y confronter l’accueil fait aux entreprises concurrentes, moins portées à déterminer les « capacités cognitives » de l’enfant par l’idée d’une « maturation génétique » ou à lui décerner le titre d’« acteur indépendant » du processus d’apprentissage.
[7] Comme l’écrit Richard M. Merelman, la concurrence des travaux de Harold Lasswell appliquant l’analyse freudienne à l’étude des motivations politiques et des théories cognitives de Léon Festinger ou Kurt Lewin a poussé « la recherche sur la socialisation politique à devenir celle des préférences politiques appréhendée aux points particuliers de l’enfance et de l’adolescence plutôt que l’étude longitudinale de la maturation politique » (« The Adolescence of Political Socialization », Sociology of Education, 45 (2), 1972, p. 136). On lira, pour un plaidoyer en faveur des théories de la cognition sociale, inspirées des thèses du psychologue soviétique Vygotsky, l’article d’Alfredo Joignant, « La socialisation politique. Stratégies d’analyse, enjeux théoriques et nouveaux agendas de recherche », Revue française de science politique, 47 (5), 1997, p. 535-559.
[8] Herbert H. Hyman, Political Socialization. A study in the Psychology of Political Behavior, Glencoe, The Free Press, 1959, p. 85.
[9] Comme dans leur article souvent commenté « The Transmission of Political Values From Parents to Child », American Political Science Review, 62 (1), 1968, p. 169-184.
[10] À signaler l’importance de l’enquête de Theodore M. Newcomb et Everett K. Wilson, College Peer Group : Problems and Prospects (Chicago, Aldine Publishing, 1966) : elle portait sur la première génération des familles américaines à entrer en masse dans les High Schools et proposait un « indice d’environnement personnel » (Rossi) pour objectiver l’influence de ces « associés personnels » dans la détermination des orientations politiques.
[11] Pour une critique de ces définitions au nom d’une conception du politique qui en fait une catégorie à géométrie variable fondée sur la conflictualité, cf. Jean Leca, « Le repérage du politique », Projet, 71, 1973, p. 11-24.
[12] Comme l’écrit Herbert H. Hyman, fortement influencé par l’école de Michigan, le politique doit être appréhendé « comme un comportement appris » (« as learned behavior »), Political Socialization…, op. cit., p. 18.
[13] Pour Charles E. Lindblom, dans son adresse présidentielle au meeting annuel de l’Association américaine de science politique en 1981, trop de chercheurs envisagent la socialisation politique en la confinant dans un processus purement intellectuel (intellectually confining) « un processus dans lequel les citoyens maturent », c’est-à-dire développent « leur faculté de comprendre et d’évaluer ». (« Another State in Mind », American Political Science Review, 76, 1982, p. 17. Sur le poids de cette tradition dans la fixation de l’agenda scientifique français au tournant des années 1970, on lira les pages documentées de la thèse de Vincent Tournier, La politique en héritage ? Socialisation, famille et politique. Bilan critique et analyse empirique, doctorat de science politique, IEP de Grenoble, 1997, p. 32-52.
[14] « Du moment que l’éducation est une fonction essentiellement sociale, l’État ne peut s’en désintéresser » écrit-il dans Éducation et sociologie, Paris, PUF, 1989 (« Quadrige ») [1re éd. : 1922], p. 59
[15] Ibid., p. 51.
[16] Fred I. Greenstein l’a relevé : si l’expression « Socialisation politique » semble ne jamais avoir été utilisée aux États-Unis avant 1954, avant donc son apparition dans la 5e édition du Handbook of Social Psychology, l’ouvrage de Hyman et surtout le soutien de la Fondation Ford au projet « L’invention d’une connaissance sur le comportement politique » vont précipiter le mouvement. Dans la 4e édition des Biographical Directory de l’Association de la science politique américaine en 1961, aucune référence à ce domaine d’enquête n’est répertoriée. En revanche, lors de la 5e édition en 1968, la rubrique « Socialisation Politique » est élevée au rang des prestigieuses « Constitutionnal Law » ou « International Politics », avec 767 membres de l’Association la présentant comme l’une de leurs spécialités de recherche, soit bien plus, par exemple, que ceux qui honoraient alors leur liste de la mention « Public Opinion » (« A Note on the Ambiguity of “Political Socialization” : Definitions, Criticism and Strategies of Inquiry », Journal of Politics, 32 (5), 1970, p. 969).
[17] D’où l’affaiblissement des proximités idéologiques dans certaines conjonctures. Un seul exemple, emprunté au travail d’Annick Percheron : « en 1989, écrit-elle, les parents rigoristes transmettent leur rigorisme à leurs enfants, les parents permissifs leur permissivité, alors qu’en 1975, les enfants étaient toujours, quel que soit le degré de libéralisme de leurs parents, beaucoup plus permissifs qu’eux ». La socialisation politique, textes réunis et présentés par Nonna Mayer et Anne Muxel, Paris, Armand Colin, 1993, p. 141.
[18] Si la notion de cohorte, utilisée dans un sens descriptif, se réfère à « un agrégat d’individus (dans une population définie) qui expérimente le même événement dans le même intervalle de temps » (c’est le sens que lui donne le démographe Norman B. Ryder, « The Cohort as a Concept in the Study of Social Change », American Sociological Review, 30, 1965, p. 845), en revanche, l’« effet de cohorte » et la « génération » sont des termes qui indiquent, on y reviendra, un changement sinon permanent du moins durable. Dans les termes de Mannheim, on dira que la « génération » requiert l’implication de « particularités idéologiques » clairement identifiables tandis que l’effet de cohorte traduit l’incidence de changements sociaux et démographiques qui peuvent ou peuvent ne pas avoir d’effets idéologiques directs. Pour une discussion plus circonstanciée de ces distinctions, on se reportera à l’article de David Knoke, « Conceptual and Measurement Aspects in the Study of Political Generations », Journal of Political and Military Sociology, 12, 1984, p. 101-201. Cf. aussi de Gérard Mauger, « La Théorie des générations de Karl Mannheim et la théorie de l’habitus », Annales de Vaucresson, 30-31, 1991, p. 59-78.
[19] Pour une synthèse critique de cette tradition d’analyse, cf. l’article de Daniel Gaxie, « Mort et résurrection du paradigme de Michigan », Revue française de science politique, 32, 1982, p. 251-269.
[20] Captant les influences sociales et familiales ayant un impact direct sur les choix partisans, cet attachement psychologique serait garant de la stabilité relative des clivages qui caractérisent l’histoire des élections américaines : « Aucune donnée ne peut nous en dire plus sur l’attitude et le comportement d’un individu en tant qu’électeur à une élection présidentielle que sa situation sur une dimension d’identification psychologique aux deux grands partis », Angus Campbell, Philip E. Converse, Warren E. Miller, Donald E. Stokes, The American Voter, New York, John Wiley, 1960, p. 63.
[21] Anthony Downs, An Economic Theory of Democracy, New York, Harper and Row, 1957.
[22] Valdimer O. Key, 1966, The Responsible Electorate, Cambridge, Harvard University Press, 1966.
[23] La vigueur d’une partie de ces controverses a largement durci la présentation des thèses de The American Voter. Leurs auteurs recouraient à une formulation nuancée : « Nous trouvons une image (des comportements de vote) caractérisée plus par la stabilité que par le changement, non pas la rigidité, la fixation immuable à un parti ou à un autre, mais une adhésion persistante et une résistance qui contrarie l’influence » (p. 146). Le partisanship était considéré comme une pensée « ferme mais pas immobile » (p. 148), un « attachement qui n’est pas facile à changer » (p. 149). En revanche, il est exact que les sources majeures de changement – si l’on excepte les préférences idéologiques et les mouvements de court terme supposés de faible magnitude (p. 212-214) – sont cantonnées à l’univers personnel (chômage, nouvelle résidence, mariage) et non à celui des événements politiques (p. 150). Certes, des ruptures de grande ampleur comme la Guerre civile ou le New Deal sont présentées comme pouvant modifier en profondeur le partisanship. Mais, qualifiés de « rares », ces mécanismes ont été évacués des sources habituelles de changement.
[24] On en trouve une description classique dans Norman Nie, Sidney Verba, John R. Petrocik, The Changing American Voter, Cambridge, Harvard University Press, 1976.
[25] Cette vue n’est pas dénuée de réalisme. Elle a déjà l’avantage de rendre compte des phénomènes de mauvaise perception, c’est-à-dire des désajustements qui caractérisent certaines attitudes entrant en contradiction avec les réalités environnantes ; ce qui assurément en font des obstacles à une prise de décision purement rationnelle, comme celles fondées sur l’examen des mérites comparés d’une alternative.
[26] Ce schéma connu sous l’appellation de « life-long persistence model » peut connaître des variantes comme celui du « cycle de vie ouvert » (life-long openess) au terme duquel l’observateur reconnaît la nécessité de stimulants de renforcement pour que les dispositions initiales « persistent ». Pour une présentation de ces constructions, cf. l’introduction de l’ouvrage de Kent M. Jennings, Richard G. Niemi, Generations and Politics, Princeton, Princeton University Press, 1981.
[27] Retrospective Voting in American National Elections, New Haven, Yale University Press, 1981, p. 102. Sur les fondements de cette théorie des évaluations rétrospectives, on se permettra de renvoyer à notre article « Rétrospectif et prospectif (votes) », dans le Dictionnaire du vote, Pascal Perrineau, Dominique Reynié (dir.), Paris, PUF, 2000, p. 799-802.
[28] Pour R. W. Connel qui avait mené des expériences avec des enfants de 5 à 6 ans ces motifs politiques sont encastrés dans un imaginaire mêlant fiction et réalité : « figures politiques, personnages de bande dessinée, faits et légendes jouant des coudes les uns avec les autres avec une splendide promiscuité », The Child’s contruction of Politics, Carlton, Melbourne University Press, 1971, p. 11.
[29] David O. Sears, « Political Socialization », dans Fred Greenstein, Nelson Polsby (eds), Handbook of Political Science, Reading, Addison-Wesley, vol. 2, 1975.
[30] Que l’on songe à l’« effet d’immunisation » du premier vote évoqué par Theodore Newcomb dans sa célèbre enquête sur la génération des années 1930 du collège avant-gardiste de Bennington (avec Kathryn Koenig, Richard Flacks, Donald P. Warwick), Persistance and Change. Bennington College and its Students After Twenty-Five Years, New York, Wiley and Son, 1967, p. 125. De la même façon, mais en sens inverse, le manque d’évidence de cette inférence a conduit à des jugements catégoriques comme celui qui veut que l’opinion politique des préadultes reflète plus sûrement des « non attitudes », à la fois inconséquentes et transitoires, David Marsh, « Political Socialization : The Implicit Assumptions Questioned », British Journal of Political Science, 1 (4), 1971, p. 453.
[31] « The Validity of Adolescent’s Political Responses », Youth and Society, 8, 1977, p. 212-244. On ne saurait trop insister sur la rareté de ce type de réflexion méthodologique dans la littérature spécialisée, ne serait-ce que pour corriger les effets préjudiciables du faible nombre d’enquêtes portant aux États-Unis sur des populations issues d’autres milieux que les établissements privés des classes moyennes, « blanches » et urbaines.
[32] The Political Life of Children, Boston, Atlantic Monthly Press, 1986, p. 303.
[33] « The Bear Market in Political Socialization and the Costs of Misunderstood Psychological Theories », American Political Science Review, 79 (4), 1985, p. 1080.
[34] Si les vertus propres de ces techniques sembleront exagérées (chaque méthode vaut par les problématiques qui la portent), il est indéniable qu’une plus grande attention aux principes de construction des protocoles sur la foi desquels sont évalués les rapports des enfants au politique peut aider à mieux appréhender les itinéraires singuliers et les expériences plurielles qui sont au fondement des rapports au politique.
[35] Un type de raisonnement qui avait déjà été relevé comme l’une des préoccupations de l’agenda de recherche dressé par Jack Dennis à la fin des années 1960, « Major Problems of Political Socialization Research », Midwest Journal of Political Science, 12, 1968, p. 85-114.
[36] Les critiques ont toujours été fortes quant à la possibilité de tester la persistance des attitudes chez les adultes car elle est assimilée à un « biais implicitement conservateur », le fait pour « des parents d’enseigner à la nouvelle génération les choses qu’eux–mêmes avaient apprises étant enfants ». Sur l’importance de ces critiques, Cf. Gregory B. Markus, « The Political Environment and the Dynamics of Public Attitudes : A Panel Study », American Journal of Political Science, 23 (2), 1979, p. 339.
[37] Donald D. Searing, Gerald Wright, George Rabinovitch, « The Primacy Principle : Attitudes Change and Political Socialization », British Journal of Political Science, 6, 1976, p. 113.
[38] On en trouvera une illustration dans l’étude « classique » de Robert D. Hess Robert D., Judith V. Torney, The Development of Political Attitudes in Children, Chicago, Aldine, 1967.
[39] On se rappelle que pour Mannheim également, le souci était de déterminer les bornes des années formatrices pendant lesquelles un horizon politique à la fois personnel et distinctif vient à émerger. Des bornes qu’il situait pour le point de départ à « l’âge de 17 ans, parfois un peu plus tôt, parfois un peu plus tard » et pour le point terminal à « l’âge de 25 ans » (Karl Mannheim, art. cité, p. 300).
[40] Cf., à ce propos, l’enquête de Duane F. Alwin, Ronald L. Cohen, Theodore M. Newcomb, Political Attitudes over the Life Span : The Bennington Women after Fifty Years, Madison, University of Wisconsin Press, 1991.
[41] « Partisan Orientations over the Long Haul : Results from the Three-Wave Political Socialization Panel Study », American Political Science Review, 78, 1984, p. 1000.
[42] David O. Sears, « Political Socialization », cité.
[43] Gosta Carlsson, Katarina Karlsson, « Age, Cohorts and the Generation of Generations », American Sociological Review, 35 (4), 1970, p. 710-718.
[44] The Political Character of the Adolescence : the Influence of Families and Schools, Princeton, Princeton University Press, 1974, p. 90-91.
[45] Trois types de changement intergénérationnels sont distingués et mis en équation : la conversion (passage d’une affiliation partisane à une autre), la non-réalisation – unrealization – (passage à ou persistance dans une position « indépendante »), la mobilisation (passage d’une position d’« indépendant » à une position partisane). « Issues and the Transmission of Partisanship », American Journal of Political Science, 33, mai 1989, p. 440-458.
[46] Richard R. Lau, David O. Sears, Robert Centers, « The “Positivity Bias” in Evaluations of Public Figures : Evidence against instruments artifacts », Public Opinion Quarterly, 43, 1979, p. 347-358. Le « biais de positivité » est défini comme une « évaluation favorable et persistante des figures d’autorité » dans les enquêtes d’opinion accumulées depuis 40 ans. Un résultat qui contraste avec la forte suspicion observée ailleurs (comme en France) où domine une opposition marquée entre l’univers familial et la sphère politique (Fred I. Greenstein, « The Benevolent Leaders Revisited : Children’s Images of Political Leaders in Three Democracies », American Political Science Review, 69, 1975, p. 1371-1398).
[47] Pour une présentation de la variété des cheminements conduisant à « l’entrée en politique », on se reportera à Anne Muxel qui distingue, au terme de son analyse des auto classements successifs réalisés sur une échelle gauche-droite au cours de trois vagues d’enquête entre 18 et 21 ans, quatre types de « comportement » : « les déterminés, les hésitants, les retardataires et les instables », dans « L’âge des choix politiques. Une enquête longitudinale auprès des 18-25 ans », Revue française de sociologie, 32, 1982, p. 233-263.
[48] Cf. encore en 1986 l’étude de Steven Miller et David O. Sears, « Stability and Change in Social Tolerance : A Test of the Persistence Hypothesis », American Journal of Political Science, 30, 1986, p. 214-236.
[49] Charles Franklin, « Issue Preferences, Socialization and the Evolution of Party Identification », American Journal of Political Science, 28, 1984, p. 459-478.
[50] Dee Allsop et Herbert F. Weisberg en offrent une illustration par leur enquête sur la volatilité relative des affiliations partisanes et des intentions de vote tout au long de la campagne de 1984. Utilisant non plus des études par panel, généralement limitées à deux ou trois séries de questionnement sur l’année électorale, mais des enquêtes d’observation continues (continuous monitoring studies) à raison d’une par semaine dans un cas (NES) et d’une par soirée dans l’autre (DMI du Comité national Républicain), ils ont pu mettre en évidence la grande sensibilité (responsiveness) des intentions de vote aux événements de la campagne, notamment dans la dernière semaine du calendrier électoral.
[51] Gregory B. Markus, « The Impact of Personal and National Economic Conditions on Presidential Voting, 1956-1988 », American Journal of Political Science, 36, 1992, p. 829-834.
[52] Luskin, et son équipe parlent d’« une fonction cumulative des jugements de politiques publiques (policy judgments) », « Issues and the Transmission of Partisanship », art. cité, p. 455.
[53] C’est encore la position défendue par certains pionniers de l’école de Michigan. Cf. notamment celle de Warren E. Miller dans « Party Identification, Realignment and Party Voting : Back to the Basics », American Political Science Review, 85, 1991, p. 557-568.
[54] Sur l’importance que les psychologues continuent d’attacher à cette phase de « maturation » dans la formation des attitudes politiques, cf. Jon A. Krosnick, Duane F. Alwin, « Aging and Susceptibility to Attitude Change », Journal of Personality and Social Psychology, 57, 1989, p. 416-423.
[55] À partir de l’examen de données d’enquête ethnographiques remontant à 1920 et portant sur Muncie, dans l’Indiana, il a pu être mis en évidence, au contraire, une transformation profonde des qualités associées aux enfants par leurs parents. Pour le dire d’une phrase, c’est aujourd’hui l’autonomie d’action qui domine lorsqu’au début du siècle c’était l’obéissance aux figures institutionnelles et familiales de l’autorité qui prévalait. « From Obedience to Autonomy. Changes in Traits Desired in Children 1924-1978 », Public Opinion Quarterly, 52, 1988, p. 33-52.
[56] Robert Huckfeld et John Sprague ont montré qu’il fallait privilégier, non pas les rapports affectifs, mais les rapports « récurrents » qui jouent simultanément dans les contextes et les réseaux dans lesquels s’inscrit l’individu (« Networks in Context : the Social Flow of Political Information », American Political Science Review, 81 (4), 1993, p. 1204).
[57] Paul A. Beck, « The Role of Agents in P