2002
Revue française de science politique
Appréhensions du politique et mobilisations des expériences sociales
Daniel Gaxie
Daniel Gaxie est professeur à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne) et directeur du Centre de recherches politiques de la Sorbonne (Université Paris I/CNRS). Il a récemment publié : « Vu du sens commun », Espaces Temps. Les Cahiers, « Repérages du politique. Regards disciplinaires et approches de terrain », 76-77, 2001, p. 82-94 ; « Les critiques profanes de la politique. Enchantements, désenchantements, réenchantements », dans Jean-Louis Briquet, Philippe Garraud (dir.), Juger la politique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001, p. 217-240 ; « The Limited Effects of Media on Antipolitical Feelings » (« Réalité et limites de la contribution des medias au développement des perceptions négatives du politique »), communication devant le workshop Antipolics and the media, European Consortium for Political Research, Turin, mars 2002. Il travaille actuellement sur les modes d’appréhension des questions politiques par les agents sociaux (CRPS, Département de science politique, Université Paris I, 17, rue de la Sorbonne, 75231 Paris Cedex 05 <gaxie@univ-paris1.fr>).
À partir de plusieurs vagues d’enquêtes par entretiens approfondis, cet article s’efforce de montrer ce que le rapport au politique, notamment l’investissement dans les objets politiques et les préférences que l’on peut avoir ou ne pas avoir dans ces domaines, doivent aux diverses socialisations constitutives de l’expérience du monde social d’un individu. Il exemplifie la manière dont chacun s’appuie sur des visions et valorisations du monde élaborées à travers son histoire sociale personnelle pour appréhender les questions politiques. Au-delà de la description des instruments cognitifs mobilisés dans des situations, il s’agit d’expliquer les conditions de l’adhésion aux représentations et les facteurs de l’activation de leurs ressources cognitives. Ce travail est aussi l’occasion d’élargir les problématiques des travaux touchant à la socialisation politique et de questionner certains de leurs résultats. L’enjeu théorique est de dépasser les dualismes – explication versus compréhension, objectivisme et subjectivisme, déterminisme et liberté, intérêts et croyances, holisme et individualisme, méthodes quantitatives et qualitatives – qui structurent et bornent trop souvent les recherches des sciences sociales.
Using several series of in depth interviews, this article shows what the relationship to politics, particularly the investment in political objects and one’s preferences in these areas, owe to the various socializations that make up the experience of the social world of an individual. It exemplifies how people depend on visions and outlooks of the world worked out through their personal social history to grasp political questions. Beyond describing the cognitive instruments mobilized in these situations, there is the question of explaining the conditions for accepting these representations and the factors of the activation of their cognitive resources. This is also the opportunity to widen the problematics of researches touching upon political socialization and to question some of their results. The theoretical stake is to go beyond the dualisms – explanation vs. comprehension, objectivism and subjectivism, determinism and liberty, interests and beliefs, holism and individualism, quantitative and qualitative methods – that too often structure and limit research in social sciences.
L’histoire des sciences sociales est marquée par des tensions répétitives entre des positions antagonistes généralement perçues comme irréductibles : explication et compréhension, objectivisme et subjectivisme, déterminisme et liberté, intérêts et croyances, holisme et individualisme, méthodes quantitatives et qualitatives…
[1] La présentation dans une perspective pédagogique des travaux sur la socialisation et, au-delà, l’histoire même de la recherche dans ce domaine, sont, par exemple, largement structurées par ce type de dualisme
[2]. D’un côté, la socialisation est conceptualisée (par certains auteurs et/ou par leurs interprètes) comme contrainte, inculcation à des êtres passifs, incorporation, intériorisation, imposition de normes, endoctrinement, imposition de règles de l’extérieur, hétéronomie, conditionnement, dressage comportant une dimension répressive, assimilation précoce et inconsciente, produisant des automates déterminés et programmés par leurs expériences et contribuant à la reproduction, la continuité, la cohérence, l’harmonie fonctionnelle, la stabilité et l’intégration de la société. À l’opposé, pour d’autres auteurs, la socialisation est une coopération volontaire, une accommodation, une interaction, une transaction entre le socialisé et les socialisateurs, une renégociation permanente par un acteur libre de ses choix et responsable de ses actes, un processus adaptatif de l’individu guidé par ses ressources cognitives, maître de ses emprunts et de ses réinterprétations, un processus autonome de développement des structures cognitives, une construction toujours active, surtout dans les sociétés modernes différenciées caractérisées par l’individualisation d’une vie sociale plus intérieure où les apprentissages, plus hétérogènes, voire contradictoires, favorisent ruptures, crises, conversions, exclusions et changements, et stimulent les capacités à inventer
[3]. De la même manière, dans ses pratiques et/ou ses représentations, le débat intellectuel est depuis quelques années pour une large part dominé par l’opposition entre, d’un côté, les dimensions subjectives et symboliques, la perspective cognitiviste, les perceptions, les représentations, les discours, les justifications, le souci de la cohérence, le sens donné aux actions, le raisonnement, la compréhension, l’interprétation et, d’un autre côté, les dispositions incorporées, les appartenances sociales, les effets de champ ou de position, les intérêts, les luttes, les ressources, les stratégies et les contraintes. De manière typique, un plaidoyer pour une approche compréhensive du vote cherche à se justifier en dressant, sans nuances excessives, un tableau repoussoir de l’adversaire. L’étude du comportement électoral se trouve alors « marquée par la concurrence de deux modèles principaux d’explication ». D’un côté « un modèle explicatif et déterministe qui met l’accent sur l’influence de variables sociologiques, cherche l’adéquation scolastique de l’esprit et du réel dans une prétention scientiste à l’objectivité, dénie toute compétence aux électeurs, à partir d’une vision hiérarchique qui réduit la compétence politique à des performances savantes et disqualifie en même temps un système politique démocratique dont le fonctionnement repose dans sa perspective sur l’agrégation de votes insensés et d’opinions infondées »
[4]. À l’opposé, comme une élégante lumière après ces ombres sinistres, on trouve une « démarche compréhensive, située dans une problématique du sujet ou de l’acteur, qui pose que les hommes sont doués de conscience et accordent des significations à leurs actes, pour en déduire que toute conduite humaine présente une intelligibilité intrinsèque qu’il faut rendre intelligible en dégageant par reviviscence le motif auquel elle a obéi ». À travers la réactivation d’une polémique ancienne de l’histoire de la sociologie allemande, cette démarche est opposée à la « méthode nomologique » qui « laisse intacte l’interrogation véritablement propre aux sciences sociales qui ne réside pas dans la prévision des conduites mais dans le dévoilement de leurs significations ». La « méthode compréhensive a ainsi partie liée avec l’hermé-neutique ». « Il s’agit d’accorder toute son importance au dit des sujets et de s’engager dans le dévoilement de leur vouloir dire… [car] c’est la richesse et la plurivocité des significations politiques développées par les “électeurs ordinaires” qui s’imposent plutôt que leur pauvreté ». Un tel projet suppose le recours à des méthodes qualitatives non directives plutôt qu’à des techniques quantitatives qui privilégient la recherche d’une information en extension pour établir des mesures et des preuves
[5].
Les raisons de la prégnance de tels dualismes sont diverses. Elle résulte pour une part du jeu de la concurrence intellectuelle entre les individus, les « écoles » et les institutions. Elle est parfois le produit d’une posture pédagogique qui cherche des classements commodes de la matière à enseigner et l’occasion d’une « prouesse » par la « synthèse » de positions plus ou moins artificiellement distinguées. Elle peut être aussi en affinité avec des clivages idéologiques d’arrière-plan. Elle est sans doute également un effet de la complexité des phénomènes sociaux et de la nécessité où se trouvent souvent les chercheurs d’interrompre « le mouvement de la pensée remontant plus haut en direction d’une cause antérieure »
[6]. Et puisque la concurrence intellectuelle et les intérêts idéologiques inclinent par ailleurs à les invoquer, il peut être tentant de (se) cacher les limites d’un travail scientifique par des arguments de doctrine théorique ou épistémologique qui reviennent aussi souvent à justifier un type particulier d’autonomisation de l’objet (et, dans le même temps, une manière particulière d’abréger le travail d’investigation).
Les dualismes si souvent à l’œuvre dans l’activité scientifique ne sont donc pas seulement gênants en ce qu’ils révèlent le poids de considérations extra-scientifiques dans les sciences sociales, mais aussi parce que l’adoption d’une position dans l’un des clivages qui structurent les milieux académiques revient souvent à endosser les potentialités, mais aussi les limites des points de vue en lutte. On le voit, par exemple, dans l’opposition entre les théories qui analysent les actions, interactions ou systèmes d’action en se concentrant sur des acteurs dépourvus de passé et seulement contraints par la situation du moment et leur position dans le moment présent, et celles qui confèrent un poids déterminant et décisif au passé de l’acteur en négligeant l’ordre de l’interaction et les caractéristiques du contexte
[7]. Dans le même sens, Alfredo Joignant souligne à juste titre que « l’approche cognitive » permet de « revenir aux individus et, surtout, de prendre au sérieux l’origine et l’efficacité relative de leurs croyances, perceptions, évaluations politiques » et qu’elle conduit par ailleurs à s’interroger sur « le sens que les individus attribuent à leur comportement politique »
[8]. Mais, réduisant la genèse des cognitions à des processus cognitifs et s’appuyant sur une conception exclusivement psychologiste de l’individu, cette approche occulte généralement les dimensions sociales de l’acquisition des instruments cognitifs et fait disparaître toute trace de socialisation
[9].
Sans évidemment prétendre embrasser « le cours entier du monde », je me propose de « chahuter » ici des clivages trop commodément installés et de chercher à tenir ensemble des perspectives généralement opposées. En me concentrant sur le rapport au politique, je voudrais tenter de prendre en compte les représentations, visions du monde, préférences politiques et idéologiques, valeurs, instruments cognitifs, schèmes de perception et d’appréciations, mais aussi les socialisations, les origines familiales, les positions, situations et trajectoires sociales, les appartenances, professionnelles, religieuses, ethniques, associatives, syndicales, les engagements militants, les orientations sexuelles, la situation familiale ou les hasards de la vie des individus. Il s’agit en d’autres termes de s’efforcer de prendre au sérieux les préférences idéologiques et politiques (dans un contexte donné), d’essayer de repérer les instruments d’évaluation et, en particulier, les valorisations dont elles sont, au moins pour une part, le produit tout en s’efforçant de comprendre ce que ces valorisations doivent aux diverses socialisations constitutives de l’expérience du monde d’un individu. Ce programme de recherche se veut explicatif ou, si l’on veut, sociologique. Car l’une des critiques que l’on peut adresser à certaines approches compréhensives, cognitives ou ethnométhodologiques réside dans leur caractère descriptif ou sociographique. Elles se proposent d’expliciter les significations, les instruments cognitifs ou les méthodologies que les agents mobilisent et investissent dans leurs pratiques (par exemple dans leurs choix politiques ou électoraux), mais elles se bornent en réalité le plus souvent à les décrire sans s’interroger sur les conditions de l’adhésion à ses significations ou sur l’origine, les processus d’acquisition et les facteurs de l’activation de ces instruments cognitifs et de ces méthodologies pratiques. Inversement, la focalisation sur les déterminations sociales (au sens le plus large) s’accompagne trop souvent d’une indifférence à l’égard des aspects proprement subjectifs, des significations des préférences idéologiques, politiques ou électorales, des modalités d’expression des préférences et, en particulier, des valorisations, schèmes de classification, de perception et d’évaluation des objets politiques mobilisés dans les choix. Ces approches s’interdisent ainsi de comprendre les médiations à travers lesquelles les déterminations sociales opèrent. Plutôt que d’opposer de telles orientations, je me propose d’essayer ici de les articuler, non pas à l’aide de quelques formules sonores et de manière programmatique, théoriciste et nominaliste, mais dans le cours même du travail d’observation, d’interprétation et d’exemplification.
En cherchant ainsi à rendre compte plus complètement du rapport au politique, je me limiterai ici à deux aspects
– le degré d’investissement dans les objets « politiques » et les préférences que l’on peut avoir ou ne pas avoir dans ce domaine – en explorant ce que ces deux dimensions doivent aux socialisations qu’un individu connaît au cours de sa vie et en m’efforçant de comprendre comment ces apprentissages affectent les aspects particuliers du rapport à la politique privilégiés ici
[10].
Les travaux concernant la socialisation politique ont jusqu’à présent privilégié les investigations auprès d’enfants et d’adolescents en s’appuyant sur l’hypothèse du rôle décisif de la famille comme agence de socialisation dont les effets se manifesteraient tout au long de la vie
[11]. Ils privilégient les enquêtes quantitatives, notamment les comparaisons entre cohortes de parents et d’enfants, ou les études longitudinales
[12]. La socialisation a été plus largement définie comme l’installation par intériorisation d’un individu à l’intérieur du monde objectif d’une société ou d’un secteur de celle-ci
[13]. Cette intériorisation résulte de l’apprentissage de manières d’être, de penser et d’agir (plus ou moins) adaptées ou inadaptées à la position occupée ou aux positions occupées dans le monde social à travers divers processus, notamment d’éducation (explicite ou diffuse), de transmission, d’identification, de filtration, d’imitation, d’adaptation ou d’innovation. Ces apprentissages sont de divers ordres. Ils s’effectuent d’abord au cours de l’enfance, principalement à travers la famille mais aussi dans le système scolaire ou le groupe des pairs. Cette socialisation initiale, que l’on peut qualifier de « primaire », est complétée par des processus ultérieurs constitutifs d’une socialisation « secondaire »
[14] ou de socialisations secondaires. Les socialisations secondaires sont le résultat de la trajectoire biographique, qui peut être, par exemple, ascendante ou déclinante, de l’appartenance à divers milieux (conjugal, familiaux, professionnels, amicaux, culturels, communautaires, confessionnels, associatifs, syndicaux, de voisinage ou autres) et des positions occupées dans l’espace social et les divisions du travail (notamment entre les sexes, les générations, les catégories sociales). Ces socialisations secondaires sont encore marquées par des aspects plus contextuels, par exemple, des situations de crise, de guerre, de mobilisation, par certains états du champ politique ou par des représentations d’origine diverse tels qu’ils sont perçus et retraduits par chaque individu. Ces divers effets de socialisation peuvent être congruents ou contradictoires. La mobilité sociale ascendante ou descendante est, par exemple, source de contradiction entre les socialisations primaires et secondaires, et on peut alors s’interroger sur la portée respective de l’une et de l’autre pour ce qui concerne le phénomène examiné, c’est-à-dire, ici, certains aspects du rapport au politique.
Les socialisations primaires et secondaires constituent l’ensemble des processus d’expérimentation du monde. La socialisation ainsi largement définie se développe tout au long de la vie d’un individu et désigne l’ensemble des processus d’apprentissage qui résultent de « l’installation » dans le monde et qui favorisent cette installation. Chaque trajectoire sociale individuelle est ainsi marquée par une combinaison de types de socialisation et, par là, par diverses expériences, visions et valorisations du monde dont on voudrait montrer ici qu’ils fonctionnent à leur tour comme instruments d’appréhension des réalités sociales et notamment, des réalités « politiques » privilégiées dans ce travail.
Cette multiplicité de processus d’apprentissage, souvent diffus et pas nécessairement « conscients », est difficile à observer directement, ou même indirectement, à travers des comptes rendus qu’une personne interrogée dans une situation d’entretien pourrait en donner. D’où l’idée de partir du rapport à la politique pour comprendre les relations qu’il peut entretenir avec toute l’histoire sociale d’un individu. Il s’agit donc d’essayer de repérer ce que l’appréhension de certaines dimensions du politique dans un contexte déterminé doit aux valorisations positives ou négatives, donc à la vision ou aux visions du monde en tant qu’elles sont le produit d’une certaine expérience de ce monde résultant d’un processus de socialisation.
Plusieurs vagues d’enquête par entretiens approfondis s’inscrivant dans un programme de sociologie des ethnométhodes des choix politiques donnent ainsi la possibilité de se concentrer sur la genèse des dispositions à l’égard de l’univers politique pour essayer de mettre en évidence ce que ces dispositions doivent à la socialisation des individus interrogés
[15].
La méthode d’analyse des entretiens approfondis consiste à s’immerger dans une série de cas particuliers sélectionnés pour leur pertinence, afin de tenter de dégager le système des facteurs qui conduit une personne donnée à se comporter d’une certaine façon ou à adhérer à certaines manières de voir les choses. Dès lors que les connexions ainsi établies semblent se répéter ou présenter un caractère typique, l’analyste peut, à travers une opération de généralisation s’appuyant sur diverses hypothèses théoriques, étendre à une classe de personnes présentant des propriétés proches de celles des enquêtés, les conclusions qu’il a dégagées des quelques cas observés.
En adoptant une telle démarche, on peut ainsi mettre en évidence que l’investissement même dans la politique, c’est-à-dire le fait d’accorder du temps, de l’attention, de l’intérêt aux questions politiques et d’en attendre quelque chose plutôt que rien, conditionne l’existence de préférences dans ce domaine et résulte de socialisations particulières.
Les conditions de l’investissement politique
Soit l’exemple de S. (cas n° 1), une jeune femme de 21 ans, engagée dans une formation de monitorat d’équitation. Elle déclare que la politique ne l’intéresse « absolument pas », qu’elle ne lit pas les journaux, qu’elle regarde le journal télévisé de temps en temps, « parce que la météo c’est sympa de savoir le temps qu’il va faire demain », qu’elle n’est pas inscrite sur les listes électorales, car elle n’a « pas pris le temps » et ne se « tient pas trop au courant ». Elle hésite à accepter l’entretien, objecte qu’elle est un peu « neuneu », donne son accord pour faire plaisir à l’enquêtrice, mais répond à contrecœur en signifiant sa volonté d’en finir. Elle met « ces gens-là [les hommes politiques] dans le même sac », car elle a « entendu beaucoup de promesses et pas vu beaucoup de résultats ». Elle considère qu’ils sont « tous pourris », mais elle a une opinion favorable du maire de la commune où elle vit parce qu’elle pense qu’il a beaucoup
œuvré en faveur d’une cité « difficile » située non loin du centre équestre où elle est en apprentissage. Elle a également noté la baisse récente de la TVA, qui lui paraît une bonne chose, car elle a constaté que « dans les centres équestres, la TVA est élevée ». Elle n’exprime pas de préférences politiques (nationales) et éprouve beaucoup de difficultés quand on l’invite à formuler un jugement sur l’action du président de la République en exercice ou celle de son prédécesseur.
Cette indifférence et ce scepticisme à l’égard de la politique doivent être mis en relation avec ses milieux de vie. Dans sa famille, « on ne discute jamais » de sujets politiques et elle n’a pas davantage l’occasion de le faire avec les palefreniers qu’elle fréquente tous les jours et qui partagent les mêmes attitudes à l’égard de la politique. Son père, d’origine italienne était artisan maçon. Sa sœur est coiffeuse, actuellement au chômage, et son frère est policier. En situation d’échec scolaire, elle a arrêté ses études secondaires en cinquième pour suivre une quatrième et une troisième en alternance et obtenir un brevet des collèges et un brevet professionnel section « élevage ». Elle est concentrée sur l’examen qu’elle doit passer dans six mois, se réjouit de la promesse d’embauche qu’on lui a faite, mais elle dit aussi qu’elle n’a pas envie d’avoir d’enfant « parce que y’a pas de boulot » et que « le monde dans lequel on vit, je trouve pas ça formidable ».
L’origine sociale populaire, le faible niveau culturel des membres de sa famille et des gens qu’elle fréquente, son propre niveau scolaire, sa condition de jeune femme célibataire, la précarité de sa situation et l’incertitude qui pèse sur son avenir convergent ici pour générer une tendance à l’auto-exclusion de l’univers politique (différencié).
Une confirmation de cette interprétation peut être trouvée dans l’examen des configurations inverses. C’est le cas, par exemple, de R. (cas n° 2), femme âgée de 50 ans, divorcée, mère d’une fille de 21 ans qui poursuit des études de sciences économiques à l’université, avec laquelle elle vit dans un grand et bel appartement dont elle est propriétaire dans une commune résidentielle de la banlieue parisienne. Son père était « haut fonctionnaire » et directeur d’un office public départemental d’HLM, et sa mère responsable du service comptable d’une caisse d’assurance vieillesse. Ses parents étaient catholiques pratiquants, politiquement orientés à droite, « gaullistes, avec une coloration sociale très importante ». Elle fait état de ses conversations fréquentes sur des sujets politiques avec ses parents et elle donne des détails précis sur les opinions de son père. Elle a fait ses études dans des établissements privés religieux. Après le bac, elle obtient un Diplôme universitaire de technologie de documentation, ce qui lui permettra de trouver un emploi dans une grande société privée. Elle se marie avec un ancien élève d’une école de commerce de province, « vraiment un homme de droite », avec des opinions « très catégoriques, très explicites », qui va créer sa propre société de courtage avant de devenir cadre salarié et « gagner beaucoup d’argent ». Pour suivre son mari, elle trouve un poste dans une université parisienne comme documentaliste. Elle suit des cours du soir et devient ingénieur en documentation. Elle ne parle pas trop politique avec ses collègues de travail proches de l’extrême gauche dont les opinions sont à ses yeux « un peu forcées, exagérées », mais elle lit Le Monde tous les jours, écoute régulièrement la radio et regarde le journal télévisé le soir. Comme beaucoup de personnes dans la période actuelle, elle se déclare « un peu déçue » par la politique et de manière assez typique, elle déplore l’absence de différences marquantes entre les partis, les « affaires » et la « malhonnêteté » des hommes politiques. Elle vote pourtant régulièrement, longtemps pour la droite et plus récemment, pour les candidats socialistes. Elle fait état des « valeurs socialistes » qu’elle commence à partager, mais critique la timidité de l’action des socialistes, bien qu’elle porte un jugement favorable sur le Premier ministre issu de leurs rangs (Lionel Jospin), tout en faisant état d’une sympathie marquée à l’égard du président de la République (Jacques Chirac) dont elle apprécie la personnalité, la filiation gaulliste, l’action comme maire de Paris, mais qu’elle trouve « décevant » depuis son élection à la tête de l’État.
Dans la limite d’un scepticisme à l’égard de la politique très caractéristique du contexte actuel, cette femme, à la différence du cas précédemment examiné, est concernée par la politique. Informée, suivant régulièrement l’actualité, elle se sent autorisée à émettre des avis, fait état d’orientations en évolution et quelque peu contradictoires, mais marquées et développées, de même qu’elle sait argumenter ses déceptions à l’égard du monde politique. Ces investissements, y compris ces formes particulières d’investissement qui la conduisent à regretter la faiblesse des différences politiques et idéologiques entre les partis et les hommes politiques ou la multiplication des scandales, procèdent ici clairement d’un ensemble de facteurs aux effets convergents : une origine sociale assez élevée, l’appartenance à des milieux de cadres supérieurs et de professions intellectuelles cultivés et politisés, une formation universitaire, une relative aisance sociale et financière, une situation professionnelle stable qu’elle s’efforce d’ailleurs d’améliorer encore.
Ce sont sans doute les transformations du rapport à la politique au fur et à mesure de l’ascension sociale qui mettent le mieux en évidence ces connexions entre les processus de socialisation et le degré d’investissement dans les questions politiques. Idéal-type à cet égard est la biographie de J. K. (cas n° 3), femme de 49 ans, fille d’un père ajusteur à la SNCF et d’une mère femme de ménage. Comme beaucoup d’enfants de milieux comparables, elle écourte ses études, entre en apprentissage après le Certificat d’études primaires et devient coiffeuse. Elle explique que, tout au long de cette partie de sa vie, la politique « ne la concernait pas du tout » : « il fallait que je travaille, que je me débrouille et puis j’étais pas dans un milieu où l’on s’intéressait spécialement à la politique ». Certes, son père a été un moment en relation avec les organisations représentatives du mouvement ouvrier. On venait lui vendre le journal du parti communiste dans la cité HLM où ils habitaient alors et « il voulait que ça s’arrange pour les ouvriers, qu’ils gagnent plus, qu’ils travaillent moins, qu’ils aient des avantages ». Mais il était peu concerné par l’action politique et s’en est très vite éloigné. Au domicile de ses parents, « on ne parlait pas politique… on ne parlait pas tout court. C’était un milieu comme dit Brel dans sa chanson
“chez ces gens-là, on ne cause pas !” ». Aussi, « comme on ne m’avait pas initiée, on ne m’avait pas appris, je ne me suis pas inscrite [sur les listes électorales] quand j’ai eu ma majorité » (au début des années 1970). Elle va rencontrer celui qui va devenir son mari alors qu’elle a 25 ans. Il est alors âgé de 55 ans, divorcé, médecin généraliste aisé, juif et ancien déporté des camps de concentration. Ils vont se marier quelques années plus tard et le rapport de J. K. avec la politique se transforme progressivement : « On regardait ensemble tous les débats politiques à la télévision. J’écoutais avec lui. Je voulais apprendre comme on apprend à écrire. C’était un monde que je ne connaissais pas et qui commençait à m’intéresser. Je me rendais compte que c’était un monde à part et qu’il était important de le connaître pour l’évolution de la société, du monde, de nous-mêmes ». Cette politisation progressive est contemporaine de la découverte de la culture légitime. Comme son mari lui demande d’arrêter de travailler, « ça m’a aussi permis de m’ouvrir sur ce que je ne connaissais pas, c’est-à-dire la culture. Je n’étais pas trop cultivée. J’ai pu découvrir la lecture. J’avais plus de temps. Je sortais, j’allais au théâtre, je sentais vraiment que je me nourrissais comme on mange ». En relation avec son changement de milieu, l’élévation de sa position sociale et de son capital culturel, l’amélioration de sa situation (le couple est propriétaire d’un luxueux appartement magnifiquement situé en bordure de l’un des deux grands bois parisiens et d’une grande maison au bord de la mer sur la Côte d’Azur), son rapport à la politique s’est sensiblement transformé. Elle déclare qu’elle n’a « pas vraiment de convictions politiques », qu’elle « n’est pas très branchée sur la politique », mais elle regarde tous les matins la chaîne d’information continue à la télévision avec son mari aujourd’hui retraité, formule des avis circonstanciés sur divers hommes politiques, note en souriant qu’elle ne « va pas dire comme tout le monde que la gauche et la droite c’est pareil », avant de regretter quelques carences de l’action gouvernementale, de se livrer à la critique de la politique et de déplorer l’élévation des impôts dans une intention de redistribution. Elle vote régulièrement, longtemps pour les candidats de gauche comme son mari, mais elle tend à se rapprocher de la droite, sous l’influence d’amis qu’elle fréquente régulièrement. Elle a d’ailleurs voté en faveur de Jacques Chirac en 1995.
Ces observations suggèrent l’hypothèse d’un continuum d’investissement qui irait des formes les plus sensibles d’indifférence jusqu’aux engagements les plus résolus. S. (cas n° 1), la jeune femme qui prépare son monitorat d’équitation, est sans doute assez proche du premier pôle alors que l’ingénieure en documentation (cas n° 2), sans être très proche du second, doit être située dans cette direction.
L’existence même de préférences politiques et le statut de ces préférences dépendent de la position sur ce continuum. On constate en effet que l’absence de préférence est la conséquence logique ou un élément caractéristique et constitutif de l’indifférentisme pratique. Ceux qui accordent une attention un peu plus grande aux questions politiques, sans pour autant se situer très avant sur le continuum d’investissement, font état de préférences que l’on peut généralement caractériser comme incertaines, fragiles et instables. Un exemple typique est celui de D. V. (cas n° 4), homme de 36 ans, fils d’un ouvrier pâtissier devenu représentant pour une marque de produits de pâtisserie. D. V. est titulaire d’un CAP de cuisinier et a d’abord été ouvrier cuisinier dans divers restaurants réputés, avant de se mettre à son compte, puis de s’agrandir. Il a été élevé dans la religion catholique, et il déclare en avoir gardé le goût pour les « choses un peu droites ». Lui-même aimerait « être toujours droit », ce qui l’a conduit un moment à envisager de devenir « curé » ou « quelqu’un au service des autres ». Il est actuellement propriétaire d’un restaurant qui vient d’être signalé et récompensé d’une « étoile » par un guide gastronomique renommé. Il est fier de son ascension sociale obtenue à « la force du poignet », dont il énumère les principaux éléments : sa qualité de « chef d’entreprise », qui « dirige douze employés », fait « un certain chiffre d’affaire », compte diverses personnalités publiques connues, dont il cite quelques noms, parmi ses clients, alors qu’il vient « d’une classe sociale où jamais on aurait atteint ces gens-là » et cherche à améliorer la qualité de son établissement en vue de l’obtention d’une seconde « étoile ». Un intense labeur est la condition de cette réussite et il n’a guère le loisir de lire les journaux. Il se tient informé par la radio, mais la politique le « passionne de moins en moins », bien qu’il se sente « quand même de droite ». La modération de ses investissements politiques doit être, là encore, mise en relation avec son origine sociale relativement populaire, son niveau culturel assez bas, en dépit d’une ascension sociale qui le conduit à diverses formes d’accumulation dans ce domaine, et des conditions de travail qui lui laissent peu de temps pour s’intéresser aux questions politiques. Ce sont ces aspects de ses socialisations primaire et secondaire qui le conduisent à s’estimer incompétent en matière politique : « la politique, je n’y comprends rien, je ne veux rien savoir parce que quand on a une nouvelle info, en plus, c’est facile dans les petits esprits comme le mien de balancer une grosse connerie… à moins de se pencher sur le sujet… ce que je ne fais pas parce que je n’ai pas le temps »
[16]. Comme beaucoup de ses contemporains, il partage le scepticisme ambiant à l’égard de la politique, scepticisme qui est activé chez lui, comme chez beaucoup d’autres, par les mises en examen de divers hommes politiques, la corruption, l’affaire « du sang contaminé » ou le sentiment de ne pas voir « trop la différence » entre la gauche et la droite. Dans son cas particulier, ce scepticisme est encore alimenté et argumenté de manière plus originale par « la caisse noire » [les fonds secrets] qui a servi à acquitter en espèces certaines notes de son restaurant. La faiblesse de sa propension à investir dans l’ordre politique procède aussi de tous les apprentissages qui résultent d’une ascension sociale de première génération
[17], perçue du même coup comme le résultat d’un effort et d’un mérite individuels et d’une réussite principalement économique. Il en résulte une vision du monde qui tend à valoriser l’accumulation économique et même, à se focaliser sur l’accumulation économique : « Il y a un seul intérêt aujourd’hui pour moi et le nerf de la guerre, c’est le pognon… que ce soit de droite ou de gauche maintenant c’est mon confort de vie, c’est mon avenir, c’est l’avenir de mes enfants, c’est l’argent qu’on cumule… Je suis peut-être très terre-à-terre, mais c’est comme ça, de toute façon, c’est l’argent, point final ». Attribuant sa réussite à ses propres mérites et ayant toujours été incité et prédisposé à ne compter que sur ses propres forces et à se focaliser sur la poursuite de ses intérêts personnels, principalement assimilés, dans sa vision des choses, à ses intérêts économiques, il n’attend rien de personne et, en particulier, il n’attend rien ou rien de favorable de la politique. Dans cette vision du monde assez typique de certaines fractions des petites professions indépendantes en ascension, « la politique » vient plutôt entraver le travail, la réussite ou le mérite personnels en imposant des taxes et des impôts et en prétendant « prendre aux riches pour donner aux pauvres » ou « faire du social » c’est-à-dire de « l’assistanat », comme dans les cas où l’on entretient l’état de chômeur alors que les « deux étoiles ou trois étoiles Michelin cherchent du personnel »
[18].
La faiblesse relative de son intérêt pour tout ce qui touche à la politique ne le conduit pas à établir des connexions très étroites entre sa vision du monde, pourtant fermement orientée, et des discours ou des décisions d’entrepreneurs politiques qui iraient le plus nettement dans son sens. Il se déclare « quand même de droite », pour ajouter aussitôt qu’il ne sait pas pourquoi d’ailleurs et qu’il ne connaît pas assez son sujet et ne s’intéresse pas assez à la politique pour dire : « Je suis de droite ou de gauche ». Il a été un moment séduit par un homme politique comme Alain Madelin dont le discours est en affinité avec sa vision du monde de petit chef d’entreprise, mais il a un peu changé d’avis car « on est vite déçu » et « ils sont tous quasiment à mettre dans le même sac ». Finalement, ses préférences électorales vont aux « écologistes ». Il a voté pour divers candidats se réclamant de la protection de l’environnement, afin de « faire pression… pour qu’on ne fasse pas trop de conneries », par exemple, des « déboisement excessifs ». Il motive ces préférences par son souci de défendre « l’agriculture » qui, dans son esprit, « rejoint la cuisine », comme l’attestent à ses yeux ses propres efforts pour chercher des produits traditionnels de qualité auprès de petits fournisseurs. Ses préférences politiques trouvent ainsi des fondements limités. Il ne connaît guère les positions politiques des organisations qu’il soutient de ses votes et qu’il a d’ailleurs tendance à confondre
[19] : « Les Verts… j’aime ça parce que je défends l’agriculture… mais je lis pas assez leur programme, il y a certainement des boulettes dans leur connerie, comme dans tout parti politique ». Incertaines, faiblement étayées, ses préférences sont également fragiles et potentiellement instables. Ses préjugés favorables à l’égard des Verts tendent en effet à s’effriter. Avant d’aller voter, il veut désormais vérifier l’état des relations entre « les Verts » et « ceux qui sont contre la chasse », car « moi, j’ai rien contre la chasse, je suis cuisinier donc j’ai besoin d’un peu de gibier de temps en temps et puis y’a besoin d’un équilibre » et il envisage désormais de voter « blanc ».
Un exemple marqué et quasi idéal typique de ces préférences politiques de faible intensité est celui de J. (cas n° 5), homme de 30 ans, fils d’un ouvrier terrassier et d’une femme de ménage, tous les deux d’origine portugaise, titulaire d’un CAP de pâtisserie, qui a exercé divers « petits boulots » dans l’intérim, avant de devenir « technicien-monteur », au salaire assez modeste (une fois et demie le salaire minimum pour 220 heures de travail par mois), dans une entreprise spécialisée dans l’organisation « d’événements » et de manifestations. La politique ne « l’intéresse pas vraiment », à part « la baisse des impôts », et il a le sentiment de ne pas être assez informé pour se prononcer, ce qui le conduit à une certaine méfiance. Il est toutefois inscrit sur les listes électorales et il se déplace pour voter. Son choix se fait alors un peu par hasard, en fonction de considérations rapides et fragiles. Bien qu’il ait oublié la date et la nature de la dernière élection à laquelle il a participé, il se souvient avoir voté pour « les Verts » : « Je les connaissais même pas, j’ai mis au hasard… j’ai regardé comme ça les papiers sur la table [les bulletins de vote présentés sur une table à l’entrée du bureau de vote], j’ai pris un peu au hasard et j’ai mis ça… au début je voulais voter blanc parce que franchement, je n’avais pas de préférence ». Quand on lui demande s’il n’avait pas quand même une raison de choisir ce mouvement, il répond « parce que c’est la nature », mais ne va guère plus loin quand on le prie de préciser : « non franchement, je connais même pas les gens qui s’occupent de ça, je pourrais même pas te dire un nom… c’est bien quoi, c’est comme… comment elle s’appelle… ceux que tu vois souvent… qui sont dans un bateau [allusion à l’organisation
Greenpeace]… c’est bien parce que vraiment ils luttent pour avoir quelque chose de… pour que la planète, elle soit propre, c’est important »
[20].
Le cas d’A. D. (cas n° 6) semble aller dans le même sens, mais mérite toutefois d’être aussi analysé, car il soulève un problème méthodologique important. Cet homme âgé de 40 ans est le fils d’un conducteur de train. Il a poursuivi ses études jusqu’à 16 ans pour obtenir un CAP et devenir ouvrier soudeur dans une usine de la région champenoise. Inquiet par les perspectives de licenciement dans son usine, il accepte un emploi de gardien dans un lycée parisien. Son épouse est femme de service dans une école et sa fille de 19 ans est ouvrière. Il appartient à un milieu qui n’est guère concerné par la politique et peu porté à en débattre. Il explique que ses parents « votaient mais ils ne m’ont jamais dit pour qui. C’est un sujet qu’on n’a jamais parlé, jamais ». Il reproduit ces comportements dans son propre couple : « On vote chacun dans son coin, on en parle pas, chacun son secret, même quand à la télé il passe des chiffres, ben on en parle pas, rien, elle dit rien, moi je dis rien… on s’est jamais dit pour qui qu’on avait voté… nos opinions politiques on en a jamais parlé ». Il semble appartenir à cette catégorie d’électeurs qui font des choix parce qu’il faut voter plus qu’ils ne votent pour exprimer leurs choix : « Non [je n’ai] pas vraiment des préférences [en politique], bon ils se présentent, faut voter, alors on vote ». Il explique qu’il a voté pour François Mitterrand puis Lionel Jospin aux élections présidentielles mais éprouve beaucoup de difficultés à dire pourquoi. Il déclare qu’il « a voté sans réfléchir », « par instinct », parce qu’il a été attiré par « le personnage », qu’il « a cru en lui » sans pourvoir en dire davantage. Quand il fait état des « promesses » des candidats qui l’auraient plus particulièrement intéressé, il ne peut préciser lesquelles. Le seul élément à ses yeux positif qu’il peut finalement citer, sur l’insistance (potentiellement source d’artefacts) de l’enquêteur, pour expliquer ou justifier sa préférence pour François Mitterrand c’est « qu’il aimait bien les animaux », comme il a pu s’en rendre compte en découvrant lors d’une émission spécialisée à la télévision que l’ancien Président était propriétaire de « deux labradors ». Faut-il dès lors conclure, là encore, à l’existence d’une préférence politique fondée sur un élément ponctuel ou ne faut-il pas plutôt penser que A. D. se caractérise surtout par ses difficultés à verbaliser et à expliciter des préférences qui semblent pourtant relativement constantes puisque, bien qu’il lui arrive de s’abstenir quand il part « à la campagne » et bien qu’il ne « dit pas [qu’il] ne votera jamais pour la droite », il a toujours voté pour des candidats du parti socialiste. Même s’il ne parvient pas à en faire état, on peut se demander si ce ne sont pas des raisons autres et plus larges que celles qu’il indique qui ont conduit A. D. à voter pour François Mitterrand, par exemple, la différence qu’il établit difficilement et confusément par ailleurs entre la gauche et la droite et qui lui paraît résider dans la sollicitude particulière de la première pour « les personnes pauvres ». Les préférences politiques s’expriment à travers des choix pratiques dont les personnes interrogées ont d’autant plus de difficultés à expliciter les critères que leur niveau culturel est plus bas et qu’elles sont moins accoutumées à verbaliser leurs expériences, notamment leurs expériences politiques, dans leur vie de tous les jours
[21].
Socialisations et orientation politique
Les exemples précédents montrent que les éléments d’une biographie qui semblent produire des effets de socialisation efficaces dans l’ordre politique sont divers. Il est sans doute vain de vouloir recenser tous ceux qui affectent l’orientation des préférences et l’on ne peut que donner ici quelques exemples pour illustrer cette diversité.
D. (cas n° 7) est âgé de 45 ans, homosexuel et séropositif. Ayant reçu une éducation catholique poussée, il est resté profondément croyant même si sa pratique est irrégulière. Après l’obtention d’un bac général, il quitte sa famille pour vivre chez un dramaturge. À la mort de ce dernier, il trouve un emploi dans un cabinet comptable, reprend des études et obtient un BTS de comptabilité qui lui permet d’entrer dans une grande entreprise nationale. Il y a cinq ans, il a abandonné son emploi pour s’occuper de sa mère tombée gravement malade. Il vit grâce à la pension d’invalidité de cette dernière, ce qui lui permet de consacrer le reste de son temps à la littérature et à des publications à compte d’auteur. Les connexions entre ses préférences politiques et ces éléments de son histoire personnelle sont assez étroites. Il déclare d’emblée que sa « foi politique est socialiste » et use ainsi d’un registre qui peut être mis en relation avec ses convictions religieuses. Le socialisme pour lui, c’est de ne « pas penser économie avant tout… [mais] aux êtres humains… Il ne faut pas que ce soit avant tout l’économie, sinon l’humain n’existe pas ». Il ne voit pas « l’utilité de s’enrichir avant tout, essentiellement, il faut bien vivre, dans le partage, dans le souci d’une bonne conscience par rapport à mes voisins, à mes amis, à mes parents, à la famille ». Toutes ces valorisations sont étroitement liées, là encore, à ses convictions religieuses, mais aussi à sa décision de renoncer à son activité professionnelle pour s’occuper de sa mère et à sa propre situation économique modeste et précaire puisqu’il n’a désormais que la pension de cette dernière pour vivre. Pour lui, « la gauche est culturelle par nature [alors que] la droite ne l’est que dans l’opposition ». Elle « n’a pas fait montre de peur excessive par rapport à la différence des cultures et ça c’est bien, il n’y a pas que la culture dans les arts, il y a aussi la façon de vivre ». « Plus sensible aux personnes qu’aux partis », il « admire » particulièrement François Mitterrand pour son « espèce de vision… au niveau culturel ». Il apprécie également Jack Lang, « parce qu’il a pris beaucoup d’initiatives en matière culturelle, il a créé la journée de la musique, la semaine de la poésie, à laquelle j’espère participer cette année ». Cette importance accordée à la culture est, là encore, étroitement et explicitement corrélée avec son histoire personnelle, largement tournée vers le théâtre et la poésie, et à la prépondérance de son capital culturel dans l’ensemble des ressources qui contribuent à définir sa position dans le monde social
[22]. La valorisation du libéralisme en matière de mœurs doit être aussi reliée à son appartenance à une minorité sexuelle stigmatisée.
C. (cas n° 8) est né il y a 23 ans au Maroc et il est venu en France à l’âge de 19 ans. Sa mère est française et son père marocain. Lui-même a la double nationalité, est musulman, croyant et non pratiquant. Son père a été capitaine dans la marine marocaine, puis responsable des stocks d’une société pétrolière. Après l’obtention d’un bac professionnel dans un lycée français au Maroc, C. entreprend des études d’architecture qu’il abandonne après un échec aux examens. Il travaille actuellement dans un « vidéo club » à Paris. La perception de son origine sociale, peut-être aussi l’évaluation, éventuellement favorisée par la révision en baisse de ses aspirations après ses échecs universitaires, de la modestie de sa situation présente et une appartenance subjective à l’immigration sont des éléments importants de sa vision du monde, dont les valorisations lui fournissent des points d’appui pour se prononcer sur les objets politiques. Ainsi, même s’il n’a jamais voté, il « se sent de gauche » et il lui paraît « difficile d’être autre chose » quand on a vécu « 19 ans sous Hassan II… à moins d’être issu d’une famille de riches ». Pour lui, « la gauche… représente une politique plus morale, plus sociale, plus naturelle ». Quand on lui demande s’il peut préciser pourquoi la politique de la gauche lui paraît plus « morale », il explique que ce sont « les gens de droite… qui ont pris la responsabilité de parquer les immigrés dans des banlieues quand ils sont arrivés en France, ils les ont traité quand même un peu comme de la merde ! Donc au niveau moral, pour leur conscience… »
[23].
Un troisième exemple est celui d’Y. (cas n° 9), âgé de 28 ans, fils d’une secrétaire de direction, et d’un technicien responsable de la maintenance dans une petite entreprise. Il a arrêté ses études générales au niveau de la troisième et a préparé un brevet professionnel de vendeur en librairie pour gagner de l’argent le plus rapidement possible. Il a commencé à fumer des drogues « douces » à l’âge de 14 ans et s’est progressivement adonné à la consommation de drogues « dures ». Pour subvenir à ses besoins, il s’est livré au vol et au trafic de drogue. Il a alors mené une vie errante, dormi dans les dépôts de train et les halls d’escaliers, a été condamné à une peine de prison ferme, a subi cinq cures de désintoxication, avant de retrouver à l’âge de 23 ans « l’envie d’une vie normale », de passer un brevet et de travailler comme animateur dans le service jeunesse d’une municipalité. Il explique que, pendant longtemps, « tout ce qui était politique le soûlait ». Il continue à trouver que « le système politique, il est trop compliqué », mais il « commence à s’y intéresser » et à se dire que « c’est important ». Il ne « fait pas trop la différence » entre les partis mais plutôt « par rapport à la personne ». Il apprécie particulièrement Daniel Cohn-Bendit, parce qu’il est pour « la légalisation » [de la consommation des drogues « douces »] et parce qu’il « parle beaucoup de formation, d’aider les jeunes à trouver du boulot ». Il a également une bonne opinion du maire de la commune qui l’emploie parce qu’il agit en faveur « des jeunes ».
Les éléments de socialisation politiquement pertinents peuvent parfois remonter à l’enfance et à l’adolescence. On le voit dans le cas de P. (cas n° 10), âgé de 33 ans, titulaire d’un Bac professionnel, actuellement dessinateur projeteur dans un bureau d’étude, après divers emplois d’intérim. Son père a d’abord été ouvrier boulanger puis s’est engagé volontaire en Indochine pendant plus de trois ans. À son retour, il trouve un emploi de mécanicien près de Bordeaux, vient s’installer dans la région parisienne, travaille dans le bâtiment, gravit les échelons, devient chef de chantier avec « toute une équipe sous ses ordres », hérite d’une maison dans l’Yonne où il va s’installer avec sa famille et connaître divers déboires professionnels qui le conduiront à accepter un emploi de gardien d’immeuble pour terminer sa carrière. Il faut peut-être établir une relation entre l’engagement de son père dans les opérations militaires en Indochine et la passion de P. adolescent pour l’histoire de la première et de la seconde guerre mondiale, sa fascination pour « la notion d’une bataille… le côté un peu héroïque des choses… des gens [qui] ont réussi à gagner une bataille en sauvant une colline, en périssant pratiquement tous ». On retrouve peut-être encore les effets de ce passé, quand il explique qu’il n’aime pas la « fourberie » de Jospin qui « a fait partie des groupes d’extrême gauche, avait des idées extrémistes, voire totalitaires [allusion à l’appartenance du Premier ministre à une organisation trotskiste quand il était plus jeune, divulguée peu avant l’entretien (début 2000) par certains journaux]… genre censure sur les médias et ça on en parle pas trop… et maintenant il vire social, gauche plurielle, des conneries comme ça, et en fin de compte, ses idées de base à lui, c’est pas du tout ça ». Il a voté pour Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1995, parce qu’il le trouve plus « crédible ». Il critique « les emplois solidarité » parce qu’il considère que ce ne sont pas de véritables emplois. Interrogé sur l’aptitude de Jacques Chirac à créer de l’emploi, il a une première réaction sceptique, puis il explique que, pour lui, ce qui est important, c’est la « défense nationale et qu’il faut garder un minimum d’armement par rapport aux États-Unis ». Il fait allusion à « ce qui s’est passé en 38-39 », pour expliquer que « si on avait fait travailler un peu plus les bureaux d’études là-dessus ça aurait peut-être évité pas mal de choses ». Cet intérêt pour la défense nationale peut être relié à divers éléments de sa socialisation primaire, comme l’engagement de son père dans les opérations militaires en Indochine et son intérêt pour l’histoire militaire quand il était adolescent. Il est aussi en phase avec sa situation présente et sa préoccupation véhémente que « les boites arrêtent de s’en mettre plein les poches, de diviser par trois les effectifs dans les bureaux, de mettre du fric de côté pour liquider la boîte et la revendre au moment où elle est le mieux ».
On voit que les éléments biographiques susceptibles de produire des effets de socialisation mobilisables dans l’ordre politique sont nombreux et de statut variable. Certains affectent les dispositions politiques d’ensemble comme dans les cas de D. (cas n° 7) ou C. (cas n° 8) qui viennent d’être examinés. D’autres entraînent des effets plus limités et génèrent des préférences relatives à des objets politiques ponctuels. On le voit à travers l’exemple de M. G. (cas n° 11), homme de 40 ans, titulaire d’un CAP d’ajusteur, ancien ouvrier devenu, à 26 ans, patron d’une entreprise qui emploie actuellement 35 salariés. Son père était espagnol, illettré, ouvrier mineur, réfugié politique, communiste. M. G. a une vision du monde qui valorise le travail, l’effort et la réussite individuels. Dans le domaine politique, il n’a « jamais adhéré aux idées de son père » et ses orientations sont plutôt « libérales ». On retrouve chez lui divers arguments qui témoignent d’une certaine hostilité à l’égard de l’État, de l’École, des politiques et des revendications sociales. Dans cette logique, il exprime des opinions assez hostiles à l’égard des immigrés ou des enfants d’immigrés qui « abusent » du système de protection sociale, ne « veulent pas travailler » ou « refusent de s’intégrer ». Cependant, bien que sa réussite professionnelle et sociale l’ait éloigné de son milieu parental et, en particulier, des orientations politiques de son père, on trouve quelques traces de ses origines familiales, notamment dans son intérêt pour les questions de l’immigration et les attitudes quelque peu clivées qui sont les siennes dans ce domaine. Il explique, par exemple, dans quelles circonstances il est venu en aide à l’un de ses employés immigrés qui cherchait à faire venir sa famille en France : « Je ne peux pas refuser parce que moi, je suis aussi un naturalisé. C’est difficile ! C’est le cœur qui parle ! Alors, je lui ai dit oui, on va le faire ».
Ces diverses socialisations opèrent de manière le plus souvent diffuse. La valorisation du « travail » par M. G. (cas n° 11) exprime son expérience sociale d’ancien ouvrier devenu patron, mais aussi celle qu’il a acquise à travers l’observation, puis l’imitation quotidienne de son père : « mon père, il s’est démerdé tout seul, il a bossé… moi, j’ai commencé le boulot à 16 ans, je me levais en même temps que mon père ». Ce n’est pas non plus à travers un travail d’inculcation explicite et délibéré que les orientations politiques des parents pèsent, dans certains cas, sur celles de leurs enfants, mais probablement plus souvent à travers les jugements récurrents que certains d’entre eux prononcent en maintes occasions et à travers les processus d’imitation qu’ils peuvent susciter. Tout permet également de penser que les socialisations secondaires obéissent à des cheminements comparables. On se souvient, par exemple, que les conceptions de R. (cas n° 2) ont commencé à évoluer après son entrée à l’université et son changement de milieu professionnel et social. Elle explique qu’elle s’est un moment sentie en « porte-à-faux » et « minoritaire » dans son milieu professionnel qui « n’allait pas du tout avec des valeurs de droite », mais on se souvient aussi qu’elle discute rarement de sujets politiques avec ses collègues de travail.
Ce sont dans certains cas tous les éléments d’un itinéraire biographique qui convergent pour produire des effets politiques congruents. Un exemple typique à cet égard est celui de M. H. (cas n° 12), femme de 50 ans qui déclare qu’elle n’est « sûrement pas de la gauche française » et qu’elle préfère « la droite ou le centre ». Elle a voté pour François Mitterrand en 1981 « en croyant que ça allait changer les choses », mais « ça n’a pas duré longtemps et [elle] a très vite compris ce [qu’elle] voulait comprendre ». Elle est née en Tunisie où son père était policier. Ses parents étaient « de droite, une droite, euh, centre droite ». Ils sont obligés de quitter la Tunisie en 1958, quand son père est sur le point d’être arrêté par les nouvelles autorités du pays. Elle a le sentiment d’être mal accueillie à son arrivée en métropole et d’avoir été agressée par des gens « d’un certain bord politique ». Elle garde le souvenir douloureux d’une institutrice « de gauche » qui se moquait d’elle et lui disait : « Bande de colonialistes, vous n’avez rien à faire ici ». Après un DESS de psychopédagogie, elle exerce une activité de psychologue libérale à domicile puis entre dans un « hôpital de jour » privé qui soigne des enfants souffrant de graves troubles psychiatriques tout en leur assurant un enseignement général. Elle est devenue directrice de cette institution, il y a cinq ans. Elle se trouve depuis en position de pouvoir « local »
[24] par rapport au personnel de son établissement et, en particulier, par rapport aux enseignants. Elle déclare qu’elle ne partage pas les opinions sur l’immigration et en particulier le sentiment de « culpabilité » du « milieu d’intello » qu’elle fréquente. Elle laisse percer une certaine animosité à leur égard quand elle explique qu’au moment de l’entretien, elle travaille à l’application de la loi sur la réduction du temps de travail à 35 heures pour « ses collègues », ce qui, pour elle, « veut dire 45-50 heures de travail par semaine ». Ses réactions montrent aussi qu’elle n’est guère favorable à cette réforme : « Chez nous, nos professeurs ne travaillent que 30 heures, déjà, avec beaucoup de temps de vacances, bon, on peut encore diminuer, hein, mais bon… ». Abordant les questions de l’immigration, elle explique qu’elle trouve « gênant… d’avoir à porter socialement les gens qui travaillent pas » et déplore la situation « d’assistanat » de certains immigrés. Divorcée il y a de nombreuses années, elle s’est remariée avec un courtier en assurance dans le secteur spatial dont la situation semble prospère. Ils vivent avec le fils de ce dernier dans un beau quartier de Paris, à proximité d’un parc recherché.
À travers le cas de M. H. (cas n° 12), on voit comment l’exercice d’une profession d’autorité par le père, les opinions des parents, l’appartenance à des milieux européens dominants dans la société tunisienne pendant l’enfance, l’expérience personnelle des conflits sociaux et politiques de la décolonisation et l’opposition aux mouvements de gauche dans ce contexte marquant, l’exercice d’une activité professionnelle libérale, puis l’occupation d’une position d’autorité dans un établissement de soin à caractère privé, les relations de pouvoir entretenues avec le personnel de cet établissement, notamment avec un corps enseignant orienté à gauche, l’investissement dans les responsabilités professionnelles, l’appartenance à un milieu familial lié au secteur privé marchand et aux professions indépendantes, prédisposent à adhérer à des visions politiques conservatrices
[25]. Les questions de l’immigration, les politiques sociales, le sentiment, déplaisant pour quelqu’un qui doit supporter de lourdes charges professionnelles et qui entretient un rapport ambivalent avec les populations du Maghreb, que les bénéficiaires des aides sociales, à commencer par les immigrés d’origine maghrébine, s’accommodent de leur situation et ne montrent pas beaucoup d’ardeur au travail et un certain anti-intellectualisme, constituent des points de focalisation qui réactivent et justifient des dispositions politiques constituées de longue date. Dans le cas de M. H., c’est donc toute la trajectoire sociale, et les socialisations qui en résultent, qui favorisent des investissements politiques relativement soutenus, en même temps qu’une orientation à droite et une manière particulière de s’orienter à droite dans le champ politique. Il faudra (entre autres) le contexte très particulier de l’élection présidentielle de 1981 pour qu’elle vote – unique expérience – pour un candidat de gauche et ses inclinations l’ont alors conduite à retrouver très vite toutes ses préventions.
Mais si le cas de M. H. (cas n° 12) permet de repérer la multiplicité et la convergence des effets de socialisations, il ne donne aucun moyen d’apprécier leur importance relative, du fait même de cette convergence. Il arrive toutefois que les personnes interrogées hiérarchisent leurs instruments d’évaluation des objets politiques et donnent ainsi les moyens de mieux apprécier la portée respective (sous le rapport de l’appréhension des objets « politiques ») des diverses socialisations constitutives de l’expérience sociale d’un individu. On le voit, par exemple, dans le cas de L. (cas n° 13), femme de 50 ans, au chômage au moment de l’entretien après avoir été technicienne dans une entreprise d’électronique pendant 25 ans, très concernée par la politique depuis l’âge de 12 ans, qui a « toujours été de gauche, voire un peu d’extrême gauche ». Elle est d’origine juive. Ses grands-parents ont été déportés en 1941 et ses parents ont activement participé à la résistance. Leur appartement a été réquisitionné par les « collaborateurs français ». Son milieu parental était très politisé et très marqué à gauche : « Mes parents s’intéressaient beaucoup à la politique, moi je les entendais toujours parler ». Sa mère est issue d’un milieu ouvrier et fréquentait les organisations de jeunesse du parti communiste à l’âge de douze ans. Elle a été elle-même membre d’une organisation de jeunesse sioniste, responsable d’un Comité d’action lycéen et exclue à ce titre de son lycée en 1968, puis déléguée du personnel dans son entreprise pendant de longues années. Elle se sent juive (« Je me sens plus juive que beaucoup de juifs qui se disent croyants… pour moi, c’est plus une identité de race, c’est important la tradition, mais je suis tolérante, je suis trop marquée par ce milieu de déportation, de morts, de camps de concentration, de génocide, je suis trop atteinte par ça, mon père, il parle yiddish toute la journée… je suis fière d’être juive, parce que j’aime bien faire chier le monde et qu’on m’aime pas ») et ouvrière (« ce que j’aime bien chez Arlette Laguillier… c’est qu’elle dit clairement que les ouvriers, nous on se fait estamper »). Ces identifications, évidemment liées à deux aspects subjectivement marquants de sa biographie, fonctionnent comme instruments d’évaluation des objets politiques. On le voit, par exemple, dans les jugements qu’elle formule sur les hommes politiques. Elle apprécie particulièrement Pierre Mendès France, parce qu’il était « juif » et parce que c’était « un homme de gauche [qui] a fait beaucoup pour les lois sociales, les ouvriers ». Elle tend toutefois à hiérarchiser ses critères d’appréciation et à mettre l’attitude à l’égard de la « question juive » avant les prises de position sur la « question sociale ». On le voit, par exemple, quand elle explique ses préférences électorales : « Je vote extrême gauche et je vais t’expliquer pourquoi. Je sais qu’ils sont plein de défauts et qu’ils sont pro-arabes, mais je ne pense pas qu’ils soient antisémites. C’est-à-dire que l’extrême gauche défend les Arabes, les Palestiniens, parce qu’on dit “les pauvres, les juifs leur ont piqué leur terre !”, mais c’est parce que ce sont des peuples opprimés. Voilà, ils défendent l’oppression (sic). Mais je ne vois pas la gauche mettre les juifs dans les bateaux pour les faire dégager ! Moi je vote pour l’extrême gauche parce que je pense que ce sont les seuls qui ont le courage de dire qu’en France, il y a des gens qui ne s’en sortent pas financièrement et qu’on n’aide pas ». On le voit encore dans les atténuations qu’elle introduit dans les appréciations le plus souvent critiques qu’elle formule à propos des hommes politiques dont elle ne partage pas les idées politiques. Elle fait, par exemple, état de son admiration pour la « manière digne » dont Simone Veil « a mené son combat contre l’avortement (sic) » pour réaliser très vite que son action dans ce domaine n’est pas la seule raison de sa sympathie : « C’est vrai qu’elle était juive, elle aussi. Bon, c’est vrai que quand je parle des hommes politiques juifs, je ne suis pas totalement impartiale, c’est sûr, parce qu’on sait qu’ils ne vont pas être antisémites ». Elle apprécie également Jacques Chirac, d’abord pour son action en faveur des jeunes comme maire de Paris, dont son fils a pu bénéficier, mais surtout parce que « un homme comme Chirac, par rapport au judaïsme, vu son comportement, on est sûr qu’il n’est pas antisémite. Quand il y a eu les attentats contre les juifs à Paris, il est venu à la synagogue, il a mis la calotte, je pense qu’il avait l’air sincère et naturel ».
Une telle hiérarchisation (« subjective » et, par là, « objective ») des effets des expériences de socialisation sur le rapport à la politique pose la question de l’efficacité relative des socialisations primaire et secondaire dans les cas particuliers où elles présentent une certaine hétérogénéité (au moins sous le rapport de leurs effets politiques).
En examinant plus haut le cas de R. (cas n° 2), nous avons vu comment divers éléments de sa biographie pouvaient expliquer à la fois son intérêt pour les questions politiques et son orientation à droite pendant une longue période de sa vie. Toutefois, en suivant son mari nommé à Paris, elle trouve un emploi de documentaliste dans une université parisienne particulièrement marquée à gauche. Une contradiction s’introduit ainsi entre, d’une part, sa socialisation primaire, puis ses liens avec le secteur privé à travers son premier emploi et son mari, qui la tirent vers la droite et, d’autre part, son nouvel emploi qui la rattache désormais au secteur public, au monde intellectuel et à un milieu social proche de l’extrême gauche. Elle ressent cette contradiction dans sa vie de tous les jours. Elle explique qu’elle a été longtemps dans « une phase de continuité avec [son] éducation, mais [qu’elle a] ouvert les yeux sur d’autres valeurs, [qu’elle a] commencé à parler avec les gens de [son] milieu professionnel ». Elle se trouve alors en porte-à-faux par rapport à ses collègues nettement orientés à gauche. Elle commence à trouver la droite « ringarde » et à avoir « des valeurs plus socialistes ». Elle déclare que, quand elle votait encore à droite dans la deuxième moitié des années 1980, « j’allais un peu contre moi-même quelque part, contre le milieu dans lequel j’évoluais, ce n’était pas très logique ». Ce changement d’orientation coïncide aussi avec la dégradation de sa vie de couple, puisque R. et son mari se séparent en 1992 et divorcent en 1996. Lors de l’élection présidentielle de 1988, elle vote en faveur de François Mitterrand et c’est un peu contre son mari, avec qui elle n’était « déjà plus d’accord sur plein de choses », qu’elle rompt ainsi avec plusieurs décennies de fidélité à la droite.
On trouve ici une illustration de l’inertie des effets de socialisation. Il faut des changements de grande ampleur dans la vie de R., notamment un changement de milieu professionnel, de position dans la structure sociale et de situation conjugale, une contradiction entre ses dispositions anciennement acquises et celles qui sont générées par sa nouvelle vie, et plusieurs années de doute, d’interrogation et de malaise avant qu’elle ne se décide à changer de camp. D’une certaine manière, sa défection à l’égard de la droite est une conséquence de la lente évolution de sa vision du monde, mais elle entérine aussi symboliquement une certaine rupture avec sa vie passée et le choix de vivre pleinement sa nouvelle situation personnelle, professionnelle et sociale.
L’efficacité proprement politique des éléments d’une trajectoire biographique peut se trouver ainsi progressivement affaiblie dans les cas où des événements biographiques importants nouveaux et contradictoires surviennent, mais elle tend à se maintenir dans le cas inverse. Du fait de l’hystérèse des dispositions, certains éléments d’une situation passée peuvent continuer à orienter le rapport à la politique alors même qu’ils ont disparu de la situation présente d’un individu. On le voit, par exemple, à travers le cas d’H. (cas n° 14), homme d’une soixantaine d’années, gardien d’immeuble à Paris depuis treize ans, qui a été artisan plombier de 1963 à 1987. Il garde une certaine nostalgie de son ancien métier et il aurait « préféré continuer dans [sa] branche ». Bien qu’il se déclare, lui aussi, « écœuré » par la politique, il a toujours voté à droite. Ses opinions politiques constituent un aspect d’une vision du monde d’un petit entrepreneur indépendant dans un secteur en déclin. Il explique que « les artisans ont disparu les uns après les autres à cause des charges sociales ». Il est hostile à la gauche parce qu’il pense qu’elle a toujours « mis les caisses à zéro » et qu’elle se contente de « distribuer les biens et les deniers des contribuables ». Il critique les allocations versées aux chômeurs qui « travaillent au noir », l’argent qu’on donne aux étrangers « pour qu’ils puissent s’installer », les allocations familiales versées pour leurs enfants, les « subventions que l’on donne à tout le monde » ou les soins médicaux gratuits. Il a le sentiment d’être « une vache à lait » et d’être l’un de ceux qui doivent toujours payer pour ces « largesses ». Tout se passe donc comme s’il avait gardé sa vision du monde d’artisan plombier, que quelques éléments nouveaux viennent simplement infléchir ou renforcer. Il explique, par exemple, qu’il « faudrait commencer par diminuer toutes les charges sociales » mais, dans son esprit, c’est désormais aussi pour que les « anciens puissent avoir un petit peu plus de retraite ». À la différence de R. (cas n° 2), son changement de position sociale, de milieu et de lieu de vie, ne s’est pas accompagné d’une transformation sensible de ses conceptions. C’est que, dans son cas, l’inertie des dispositions acquises tout au long de la socialisation primaire (il est fils d’agriculteur) et de la première socialisation secondaire (marquée par sa situation d’artisan plombier), est rendue possible par l’absence de contradiction majeure entre l’expérience et la vision du monde liées à sa nouvelle situation, en particulier son rapport à l’ordre en tant que gardien d’immeuble, et celles qui coïncidaient avec sa condition antérieure.
Le cas de R. (cas n° 2) – ou de nombreux autres qui vont dans le même sens et qui ne sont pas présentés ici – permet donc d’avancer l’hypothèse que, s’agissant du rapport à la politique et, sans doute, plus largement, de la vision du monde, les effets de la socialisation secondaire l’emportent sur ceux de la socialisation primaire
[26]. Plus largement, dans le cas de trajectoires sociales non congruentes, les éléments de socialisation les plus récents semblent plus puissants, au moins pour les plus marquants. Cette prédominance de la socialisation secondaire semble même avérée dans les cas où elle n’est encore qu’à l’état naissant et relève de la socialisation par anticipation. Telle semble la conclusion que l’on peut tirer de l’exemple de M. B. (cas n° 15), homme de 24 ans, fils de L. (cas n° 13), dont on a vu plus haut combien elle était fermement orientée à gauche. Les premières orientations politiques de M. B. sont marquées par l’influence d’une famille particulièrement politisée. Il explique que « la seule fois où il a été content qu’un homme politique soit élu », c’était en 1988, avec François Mitterrand, alors qu’il avait douze ans et que pour lui « la droite c’était les méchants et la gauche c’était les gentils ». Il établit toujours une relation entre ses origines et ses préférences politiques actuelles : « Je suis d’une famille “ouvrière-employée”, donc j’ai une vision plus gauchiste de la politique… J’ai eu une très forte emprise de mes grands-parents maternels [anciens résistants] pour tout ce qui était identité juive et sionisme ». Ses convictions commencent cependant à tiédir. Il pense que « maintenant on est dans une économie libérale, de toute façon, la gauche ne peut plus prétendre à une politique sociale puisque qui dit économie libérale dit forcément diminution des droits sociaux, donc tu peux plus tellement attendre quoi que ce soit d’aucun parti politique, si ce n’est de maintenir les avantages acquis, les cinquièmes semaines de vacances, un minimum de protection sociale,… bien que pour la retraite, on arrive aux fonds de pension ». Quand on lui demande comment il voterait s’il devait choisir entre Lionel Jospin et Jacques Chirac à une élection présidentielle, il hésite longuement avant de trancher dans le sens qui est encore le sien, afin de ne pas oublier trop « vite » une socialisation passée dont les effets sont toutefois désormais combattus chez lui par d’autres influences : « Disons que… pour être traditionaliste, je voterais pour le candidat de gauche, parce qu’il ne faut pas oublier vite d’où on vient, moi je viens d’un couple où les revenus étaient assez faibles évidemment au début… moi je sais d’où je viens, je pars du principe qu’il y a des gens à aider, tout comme il y a des impôts à payer, même si c’est chiant ». Divers éléments de sa situation actuelle tendent cependant à affaiblir ses investissements politiques et ses convictions de gauche. Après diverses difficultés scolaires, il a obtenu un BTS « action commerciale » et est élève en dernière année d’une petite école de commerce privée. Il se flatte d’être « à un niveau maîtrise » et il considère que pour « un fils d’employé-ouvrier [il ne s’en est] pas trop mal sorti ». Dans les prochaines années, il se voit « en jeune cadre dynamique avec la femme que j’aime et nos gosses ». Étant « de formation marketing », il a « une vision produit de l’homme politique ». Désormais, il va « là où sont [ses] intérêts… puisqu’on est maintenant dans une économie libérale, chacun se démerde seul… moi je vais voter pour celui qui… va conserver le minimum d’avantages sociaux ». Il « commence » à penser que la gauche est « carrément démago par rapport à son idéologie de base, du style créer de la CSG et du RDS ». S’il se déclare toujours disposé à voter « à gauche », il n’est « sûr de rien » pour l’avenir : « Si je gagne cinquante patates [500 000 Francs français] par an dans deux ans, c’est évident que je vote à droite ». Cette perspective ne semble pas d’actualité puisque, au moment de l’entretien, il est engagé dans un contrat de qualification avec une grande entreprise de télécommunication, mais elle n’est pas complètement exclue, de son point de vue, puisqu’il attend « un grand succès pour le projet [qu’il] est en train de mettre en place, sur le papier pour l’instant, avec des condisciples… ».
Les exemples sont rares où les effets de la socialisation primaire sur le rapport à la politique semblent l’emporter sur ceux de la socialisation ultérieure. C’est sans doute pourtant ainsi que l’on peut interpréter les opinions de J. (cas n° 16), retraitée de 62 ans, fille d’un artisan et d’une épicière, titulaire d’un diplôme modeste (BEPC), qui a occupé divers emplois salariés, notamment aux PTT, puis comme guichetière dans une mutuelle, avant de partir pour les États-Unis travailler comme employée pour le compte de sa tante. À son retour en France, sa connaissance de la langue anglaise lui permet d’être recrutée comme vendeuse dans un luxueux magasin pour chiens où elle apprend à les toiletter. Elle achète alors une petite boutique et se lance à son tour dans cette activité pour son propre compte. Elle vend son affaire au bout de neuf ans et redevient salariée d’une entreprise également spécialisée dans la toilette des chiens avant de prendre sa retraite. Elle aussi a conservé les manières de voir des membres des petites professions indépendantes. Elle explique, par exemple, que c’est la « fatigue » et les « charges » qui l’ont conduite à vendre sa société. Elle est plutôt réservée sur la loi sur les 35 heures notamment parce que « dans une toute petite entreprise… c’est le patron qui va être obligé de compenser, de faire beaucoup plus d’heures pour pouvoir arriver à faire face à toutes les charges ». En même temps, de manière quelque peu paradoxale, ses préférences politiques vont « vers le socialisme ». Elle fait valoir que c’est quand les socialistes sont au pouvoir que « les ouvriers » obtiennent des avantages et elle cite quelques exemples de « conquêtes sociales ». Elle établit un lien entre ses opinions politiques et sa socialisation familiale : « Chez moi on était plutôt socialiste… J’avais un grand-père, c’était le père de ma mère, il est mort [quand elle était jeune], et lui était vraiment socialiste acharné, j’en ai entendu parler par maman ». Toutefois, quand elle retourne « en province », par exemple, dans son village natal, où « on connaît les gens individuellement », elle trouve « absurde de continuer à voter toujours pour un parti alors que des fois, la personne qui est à côté, qui est du parti opposé, est beaucoup mieux et fera mieux les choses… ». Interrogée sur ses critères de choix dans ces circonstances, elle cite « l’esprit d’entreprise » et elle reproche au maire socialiste de son village d’en manquer. On peut s’interroger sur les raisons de la persistance des effets de la socialisation familiale dans l’orientation de ses préférences politiques nationales, alors que son passé d’employée du secteur privé et de petite commerçante conduit J. (cas n° 16) à adhérer à certaines opinions plus marquées à droite et parfois à envisager de voter en ce sens au niveau local. On peut se demander si cette persistance n’est pas favorisée, d’une part, par la relative modestie de ses investissements politiques et, d’autre part, par le caractère contradictoire de sa socialisation secondaire. Elle a certes exercé une activité indépendante pendant neuf ans, mais elle précise elle-même allusivement qu’il s’agissait d’une « toute petite entreprise ». Elle a également été salariée tout au long de la plus grande partie de sa vie professionnelle et si elle adhère par certains aspects à la vision du monde des petites professions indépendantes, c’est aussi en tant que salariée modeste qu’elle réagit quand elle se définit comme « ouvrière » ou quand elle se félicite des « avantages sociaux » apportés par la gauche, même si elle ne pense pas directement à elle quand elle fait allusion à la couverture maladie universelle comme exemple le plus récent de ces « avantages ».
On voit à travers l’exemple de J. (cas n° 16), mais aussi à travers celui de R. (cas n° 2) ou de M. B. (cas n° 15), que des éléments de socialisations contradictoires, notamment sous le rapport de leurs effets politiques, sont associés à des orientations elles-mêmes contradictoires.
On se souvient par exemple que R. (cas n° 2) « commence à avoir des valeurs plus socialistes » et qu’elle vote pour les candidats de gauche depuis 1988 alors qu’elle s’est longtemps située à droite. Mais elle porte aussi des jugements très favorables, assortis de quelques critiques, sur Jacques Chirac : « C’est un personnage politique que j’aime beaucoup, Chirac… C’est un peu la suite du gaullisme quand même et puis… c’est un personnage éminemment sympathique et qui a un certain charisme… C’est une baraque, il est bien taillé, il a un langage simple, on comprend ce qu’il dit assez facilement, il est très populaire, il adore se tremper dans la foule… Il ne fait pas technocrate ». Cette bienveillance pour Jacques Chirac peut sembler quelque peu contradictoire avec ses nouvelles préférences politiques. Il faut sans doute en chercher l’origine dans son éducation familiale et dans son rapport à son père, qu’elle présente comme « un gaulliste acharné » qui achetait « tous les bouquins qui pouvaient sortir sur de Gaulle ». De même, c’est sous l’influence de membres de son entourage professionnel que ses opinions politiques ont commencé à évoluer, mais sa trajectoire passée l’empêche d’adhérer complètement aux manières de voir de son nouveau milieu qu’elle juge « un peu forcées, exagérées ».
De manière symétrique, beaucoup d’éléments inclinent H. A. (cas n° 17) vers la gauche, mais sa situation personnelle a récemment évolué dans un autre sens, et l’on enregistre désormais quelques contradictions dans ses attitudes politiques. H. A. est née en Tunisie il y a 50 ans, d’un père fonctionnaire de rang assez modeste et d’une mère couturière, tous les deux juifs et orientés à gauche. Sa famille est obligée de quitter la Tunisie après l’indépendance, mais à la différence de M. H. (cas n° 12), elle garde un excellent souvenir de son installation en métropole. Après son bac, elle suit des études de lettres, participe aux mobilisations de 1968, découvre le féminisme, milite dans des organisations étudiantes juives, participe aux luttes et même aux bagarres contre les mouvements de droite et d’extrême droite Après ses études, elle devient professeur de français dans un lycée technique privé. Elle se marie avec un journaliste de télévision, de dix ans plus âgé, qu’elle décrit comme « un homme très brillant ». Bien qu’il soit au chômage depuis six mois, son mari a très bien réussi dans sa carrière professionnelle et H. A. a bénéficié de certains des avantages associés à son activité, notamment les voyages, les dîners avec des personnalités ou les soirées mondaines. Le couple est propriétaire d’une grande maison à Versailles et d’une résidence secondaire sur la Côte d’Azur. H. A. se situe toujours à gauche, mais ses opinions semblent quelque peu évoluer. Elle déclare, par exemple, que « la droite centriste, telle qu’elle est aujourd’hui [lui] convient [car] elle véhicule des idées de gauche finalement ». Elle porte, elle aussi, un jugement favorable sur Jacques Chirac, qu’elle considère comme un « homme sincère », avec « un côté fraternel, amical », qui « aime beaucoup les juifs [et] a reconnu l’implication de la France dans le gouvernement de Vichy et ça, c’est un grand pas ». « Échaudée par Mitterrand » et séduite « par les mots gentils que [Jacques Chirac] avait dits pour la communauté [juive] », elle a voté pour lui en 1995. Ce vote a été douloureux pour elle et, près de cinq ans après, elle éprouve des difficultés à en parler, comme on le voit quand elle commence par dire qu’elle a voté pour Lionel Jospin, avant de se reprendre et de s’inquiéter alors de la longueur de l’entretien, ou quand elle déclare que, quand elle a voté pour lui, « je n’étais pas contente, je me suis trahie un peu ». Elle établit une relation entre l’évolution de ses opinions et celle de sa situation : « Je suis un peu devenue une bourgeoise, j’ai voulu protéger mes biens d’une certaine manière. C’est vrai que j’ai à présent quelques biens de valeur et que je n’ai pas envie de payer des impôts de partout, alors j’ai eu un vote assez égoïste. En fait je suis moins altruiste, mais j’en ai conscience ».
L’apparition chez H. A. (cas n° 17) de nouveaux éléments d’expérience du monde quelque peu contradictoires avec ses socialisations antérieures tend donc à modifier sa vision du monde, mais tout se passe aussi comme si ses expériences antérieures les plus marquantes et les valorisations qui leur sont attachées produisaient des effets d’immunisation et freinaient ou entravaient ces modifications en les rendant douloureuses. Pour quelqu’un de relativement concerné par la politique, la rupture avec des opinions passées hautement valorisées est coûteuse. Ce coût limite ou ralentit les changements d’opinions et contribue ainsi à l’inertie des dispositions constatée plus haut
[27]. Divers mécanismes d’exposition, d’attention ou de mémorisation sélective et de retraduction des messages dissonants, décrits de longue date, notamment par Léon Festinger, contribuent à ce travail d’immunisation. Ainsi P. (cas n° 10), qui reprochait à l’actuel Premier ministre de cacher son passé « totalitaire » et qui a voté pour Jacques Chirac, ne semble pas avoir été touché par des informations relatives aux sympathies que l’actuel président de la République éprouvait pour des mouvements pacifistes proches de l’extrême gauche quand il était étudiant, alors que ces informations avaient été diffusées (au moment de l’entretien
[28]) à peu près dans les mêmes conditions que celles qui concernaient le passé de Lionel Jospin.
Des expériences sociales composites résultant de l’appartenance successive ou concomitante, plus ou moins accentuée, à des univers sociaux (par exemple, professionnels, « statutaires », sectoriels, culturels, idéologiques, religieux ou ethniques) éloignés ou opposés (notamment sous le rapport de leurs effets politiques), s’accompagnent de diverses formes d’instabilité, d’hésitation, d’éclectisme, voire de retrait idéologiques, politiques ou électoraux plus ou moins marquées selon la force respective de ces expériences, c’est-à-dire selon le degré auquel elles sont subjectivement investies et mobilisées.
Attitude de retrait dans le cas de K. C. (cas n° 18), femme de 49 ans qui déclare ne pas s’intéresser à la politique et qui ne sait pas trop comment se situer en politique : « Je ne serais pas complètement à droite, mais je ne serais pas complètement à gauche non plus ! Déjà je sais pas ». Cette irrésolution doit être relié à son sentiment d’incompétence en matière politique (elle justifie son désintérêt en expliquant qu’elle « comprend rien ») et, au-delà, à son niveau social (elle est « adjoint administratif » dans une faculté de droit et occupe donc un emploi situé assez bas dans la hiérarchie