Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629272
232 pages

p. 291 à 322
doi: en cours

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Vol. 52 2002/2-3

2002 Revue française de science politique Articles

Les figures du juste et du résistant et l’évolution de la mémoire historique française de l’occupation

Sarah Gensburger Sarah Gensburger, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris et ancienne élève de l’École normale supérieure de Cachan, est doctorante à l’École des hautes études en sciences sociales, rattachée au Centre interdisciplinaire d’étude des faits religieux. Sa thèse en cours porte sur la mémoire des Justes parmi les nations en France. Elle y étudie cette mémoire dans l’ensemble de ses dimensions tant individuelle, collective qu’historique. Elle est l’auteur de : « Le cadre institutionnel de la « mémoire des Justes » : Figures, témoignages et souvenirs », mémoire de DEA de sociologie, sous la direction de Marie-Claire Lavabre, Paris, EHESS, 2000 ; « Identité sociale et situation extrême : le cas des camps de concentration », Documents pour l’enseignement économique et social, mars 1998. Agrégée de sciences économiques et sociales, elle enseigne la sociologie en 1er cycle, à l’Université Paris VIII-Saint-Denis. (18 rue de Mazagran 75010 Paris, <sgensburger@yahoo.fr>)
L’article propose de renouveler l’analyse de la mémoire historique française de l’Occupation. Il met en évidence un processus d’institutionnalisation d’une nouvelle figure, celle du Juste parmi les nations devenu progressivement Juste de France. Cette évolution repose notamment sur un rapport complexe entre ce nouveau personnage mémoriel et celui, plus ancien, du Résistant. D’une part, cette mise en place s’appuie sur des modalités symboliques proches de celles utilisées pour les résistants. D’autre part, la figure du Juste de France remplit un rôle fonctionnel autrefois exclusivement dévolu à ces derniers. À travers son incorporation s’opère la réécriture d’une rhétorique dichotomique au sein d’un régime mémoriel renouvelé où une France-patrie des droits de l’homme remplace une France-nation et territoire. Ce constat conduit à l’analyse de la portée réconciliatrice d’une telle mémoire historique et de ses modalités. Celle-ci repose notamment sur les imbrications entre individuel et collectif au cœur des représentations du passé. L’article incite enfin à un retour critique sur les travaux des tenants du « paradigme de la mémoire stratégique ». Ainsi, à travers un cas empirique concret, l’auteur se livre-t-il à une réflexion conceptuelle et méthodologique sur la notion de mémoire et ses implications. Apparaît avec force la nécessité de dépasser les approches courantes des phénomènes de mémoire, souvent trop linéaires et unidimensionnelles. The article aims to throw new light on the analysis of French historical memory of the occupation. There is the institutionalization of a new figure, that of the righteous among nations becoming progressively the righteous of France. This development is based on complex relations between this new memorial character and the older one of the Resistant. On the one hand, this character is built on symbolic processes similar to those used for the Resistants, and on the other hand, the figure of the righteous of France fulfills a functional role that previously fell only to the latter. It is incorporated through the rewriting of a dichotomic rhetoric within a renewed memorial regime in which a France – land of Human Rights replaces a France-Nation and Territory. This observation leads to the analysis of the reconciliatory scope of such a historic memory and its methods. It is based in particular on the intertwining between the individual and the group within the representations of the past. It fosters a critical review of the work of those who defend the « paradigm of strategic memory ». Thus, through a concrete empiric case, the author deals with a conceptual and methodological thinking on the notion of memory and its implications. It is essential to go beyond the common approaches of the phenomena of memory, all too often linear and one-dimensional.
Depuis dix ans, la mémoire française de l’Occupation a connu de nombreuses évolutions. La plus récente est marquée par la loi du 23 mars 2000 [1] adoptée par le Parlement français. Celle-ci institue « une journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux “Justes” de France qui ont recueilli, protégé ou défendu, au péril de leur propre vie et sans aucune contrepartie, une ou plusieurs personnes menacées de génocide. Cette journée est fixée au 16 juillet, date anniversaire de la rafle du Vélodrome d’Hiver à Paris, si ce jour est un dimanche ; sinon elle est reportée au dimanche suivant. Chaque année, à cette date, des cérémonies officielles sont organisées aux niveaux national et départemental, dans des conditions fixées par décret en Conseil d’État » [2].
Cette loi reprend le décret du président de la République, en date du 3 février 1993, qui instaurait « une journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite “gouvernement de l’État français” (1940-1944) ». Elle ajoute, cependant, un « hommage aux “Justes” de France » aux visées commémoratives initiales de cette journée. Il s’agit là de la première apparition, dans les textes officiels de la République française, du terme de « Juste ».
L’État français fait ici référence au titre de « Juste parmi les nations » [3] créé par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem pour désigner, et honorer, ces non-Juifs qui ont pris des risques de façon désintéressée pour sauver des Juifs pendant la seconde guerre mondiale [4]. Ce titre est attribué depuis 1963 par une commission ad hoc présidée par le président de la Cour suprême israélienne et sur la foi d’au moins deux témoignages de Juifs sauvés. Son attribution donne lieu à la remise d’un diplôme, d’une médaille et à la mention du nom de la personne honorée sur le Mur des Justes situé dans l’Allée des Justes, au sein du site de Yad Vashem [5].
La reprise législative, par la France, du terme de « Juste » fait donc référence à une figure mémorielle façonnée originellement par un État étranger et située à la croisée de mémoires individuelles, collectives et historiques. De quelle évolution de la mémoire historique française de l’Occupation, cette adaptation nationale est-elle le symptôme ? N’est-elle qu’un aménagement du vocabulaire mémoriel de l’État français ou révèle-t-elle une profonde restructuration de la mémoire historique française de l’Occupation ? Pour répondre à ces questions, il s’agit de déterminer si cette apparition n’est qu’une manifestation isolée ou si elle s’inscrit dans une évolution continue de cette mémoire. Dans cette perspective, il convient, tout d’abord, de s’interroger sur la signification de la reprise partielle du titre de « Juste parmi les nations » au sein de l’expression de « “Juste” de France ». Cette reformulation linguistique n’est-elle qu’une adaptation nationale d’un titre étranger ou constitue-t-elle la création d’une nouvelle figure nationale ? L’étude des liens éventuels entre résistants, figures mémorielles françaises centrales depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et « Justes » de France est, par exemple, nécessaire pour estimer les éventuelles modifications dont la loi du 23 mars serait l’illustration. En effet, la figure du Résistant constitue le visage officiel traditionnel de la mémoire historique française de l’Occupation. S’interroger sur le rôle éventuel joué par l’évocation des Justes, dans une reformulation de la mémoire historique de l’Occupation, impose donc d’analyser avec précisions les rapports entretenus par les deux figures respectives, du Juste et du Résistant.
Plus largement, si, comme l’explique François Bédarida, « l’enjeu de mémoire qui continue de susciter bien des controverses » est bel et bien « celui de l’attitude des Français à l’égard de la persécution des Juifs » [6], il importe de comprendre quelle évolution de cet enjeu l’apparition du terme de « Juste » peut signifier.
L’analyse de l’incorporation législative du terme de « Juste » par l’État français peut donc constituer une approche empirique permettant de saisir le fil du renversement opéré en ce qui concerne la mémoire historique de l’Occupation, entendue, au sens de Marie-Claire Lavabre [7], comme une norme mémorielle officielle, qui tend vers l’homogénéisation des représentations, signifiante pour la société présente et fondée sur les usages sociaux du passé. Enfin, elle est, par là même, l’occasion d’une réflexion théorique sur le concept de mémoire au travers d’un exemple empirique. Plus spécifiquement, la question de la validité de la mémoire en termes purement stratégiques peut notamment constituer l’horizon théorique de cette réflexion [8].
 
L’apparition d’un nouveau personnage de la mémoire historique française de l’occupation
 
 
La loi du 23 mars [9] inscrit donc le terme de « Justes » dans un cadre national. Elle donne une place visible et officielle à une figure mémorielle façonnée par un autre État, diverses associations et nombre d’individus. Quel est le sens de cette intronisation ? Résulte-t-elle d’un aménagement rhétorique ou indique-t-elle un changement plus profond ? S’inscrit-elle dans un processus de réappropriation nationale d’une figure mémorielle ?
Ainsi, le personnage du « Juste » ne fait-il pas là sa première apparition. Il fut mentionné pour la première fois, dans un discours officiel, le 16 juillet 1995 [10], dans la bouche du président de la République. En effet, tous les commentateurs de cette déclaration solennelle ont omis de souligner l’apparition de « “ces Justes parmi les nations” qui, au plus noir de la tourmente, en sauvant au péril de leur vie, comme l’a écrit Serge Klarsfeld, les trois-quarts de la communauté juive résidant en France, ont donné vie à ce qu’elle [la France] a de meilleur » [11].
Cette mention s’est depuis répétée de façon récurrente au plus haut niveau de l’État. Par exemple, deux ans plus tard, dans son discours au Mémorial du martyr juif inconnu, le 5 décembre 1997, le président évoque à nouveau « l’héroïsme quotidien et discret de tous les « Justes », ces anonymes de toutes conditions, de toutes religions qui sauvèrent, parfois au péril de leur vie, les trois quarts des Juifs de France… ». Ces propos illustrent le recours systématique du président au terme de « Juste » dans ses prises de parole officielles qui ont vocation à nourrir la mémoire historique française de l’Occupation.
Les figures et les images se situent, structurellement, au cœur des phénomènes de mémoire [12] et en constituent le langage. Comme l’explique Alfred Grosser, « La mémoire collective est simplificatrice. Elle a besoin de distinguer d’entre les bons et les méchants » [13], et cette distinction passe par la figure et l’image. « Ce n’est pas le passé lui-même qui nous domine, sauf peut-être, par le biais des déterminations biologiques. Ce sont les images du passé. Celles-ci sont, souvent, tout aussi puissamment structurées et contraignantes que les mythes. Images et constructions symboliques du passé se gravent dans notre sensibilité. » [14]
Ainsi, « les Justes parmi les nations » des discours sont-ils certes des êtres singuliers mais, avant tout, des personnages, en l’occurrence des héros comme dans les images d’Épinal. L’introduction répétée d’une nouvelle figure au sein du discours mémoriel officiel sur l’Occupation n’est donc vraisemblablement pas anodine et sa finalité doit être questionnée. Dans quelle mesure indique-t-elle l’existence d’un processus d’institutionnalisation de la figure du Juste ? Toutefois, en 1995, ce personnage mémoriel est encore désigné par le vocable de « Juste parmi les nations ». Il n’est pas encore ce « “Juste” de France » honoré par la loi du 23 mars. Dès lors, si la loi du 23 mars doit être questionnée dans la perspective de ce discours initial, quel sens doit être attribué à cette substitution finale des « “Justes” de France » aux « Justes parmi les nations » ?
 
L’institutionnalisation des justes parmi les nations
 
 
À cet égard, la mise en scène de la cérémonie d’inauguration du « Mémorial en hommage aux Justes de France », à Thonon-les-Bains, le 2 novembre 1997, offre un terrain privilégié pour l’étude de la signification et de l’épaisseur symbolique de l’apparition de ce nouveau personnage, au sein de la mémoire historique française de l’Occupation. En effet, bien qu’elle émane de la communauté juive de France, cette cérémonie se réfère d’emblée aux « Justes de France », contrairement aux cérémonies organisées par le Comité français pour Yad Vashem, qui ont construit la figure du Juste, et concernent, elles, les « Justes parmi les nations ».
Retour sur une inauguration
L’inauguration de ce « Mémorial en hommage aux Justes de France » constitue à ce jour la plus importante manifestation publique concernant les Justes ayant eu lieu dans l’hexagone [15]. Elle est due à l’initiative du Consistoire central qui, pour ce faire, a créé une association.
La nature « historique » et nationale de la mémoire à laquelle participe ce Mémorial se révèle d’emblée, à travers la participation de nombreuses personnalités de la République française. En effet, la présence au sein de l’Association française pour l’hommage aux Justes parmi les nations d’acteurs du monde politique français constitue une de ses originalités. À l’inverse, le Comité français pour Yad Vashem ne compte, lui, parmi ses membres d’honneur, aucune personnalité choisie en raison de sa visibilité politique et publique [16]. La dimension « historique » et nationale de l’initiative transparaît aussi dans la composition de l’assemblée présente à l’inauguration. Cette dernière est placée « sous le haut patronage de Monsieur Jacques Chirac, président de la République » [17]. De même, le maire de Strasbourg, alors ministre de la Culture et de la communication et porte-parole du gouvernement, et enfin, le secrétaire d’État chargé des anciens combattants sont mentionnés sur l’invitation à la cérémonie. Sur les sept personnes qui « prient d’assister à la cérémonie d’inauguration », quatre sont des personnalités de la République.
Cette intrusion du monde public au sein d’un hommage censé émaner de la communauté juive de France distingue la constitution du Mémorial de l’expression d’une mémoire collective spécifique aux Juifs de France. Elle indique l’espace social au sein duquel se situe effectivement cette manifestation : la société française tout entière. Il s’agit en fait d’une commémoration « officielle », au niveau de la République française, symbolisée tant par les officiels invités que par la nouvelle « mémoire historique » qu’elle doit nourrir. Ainsi, cet événement est-il un exemple de commémoration telle qu’Annette Wieviorka en décrit l’évolution : « La commémoration est devenue spectacle. Aujourd’hui, ce qui assure le succès d’une manifestation, ce n’est pas le nombre de personnes qui s’y associent… mais sa couverture médiatique. Aussi faut-il qu’elle fasse événement digne d’être répercuté par les médias et de toucher ainsi un public infiniment plus large que celui qui y participe » [18]. L’inauguration d’un tel mémorial est bel et bien un événement dont l’organisation ressemble à une véritable « mise en scène ».
En effet, il s’agit d’une première dont le Consistoire, avec d’autres, a voulu faire un événement médiatique. L’une des deux attachées de presse du Consistoire [19] mobilisées pour l’événement décrit, d’ailleurs, sa façon de mener l’« opération » en parlant d’« allumer des projecteurs » [20], comme pour une mise en scène de spectacle. Dès lors, la presse reste un vecteur privilégié. Qu’elle soit nationale ou régionale, écrite ou télévisuelle, elle a largement rendu compte de cette inauguration. Par exemple, « Thonon-les-Bains : la communauté juive a rendu hommage aux Justes » est le second titre des dépêches de l’Agence France presse du lundi 3 novembre au matin. Les journaux télévisés du dimanche soir ont, tous, diffusé un reportage sur l’événement. De même, la presse écrite l’a largement couvert. Le Figaro, La Croix, Libération et Le Monde lui ont, par exemple, chacun consacré une page entière.
Cependant, les titres des articles montrent que, si la cérémonie accède au statut d’événement, c’est aussi grâce au contexte général du 2 novembre 1997. Celui-ci permet notamment de comprendre l’apparition du terme de Juste au sein de la mémoire historique française de l’Occupation et de cerner ce qu’il est supposé figurer. Le 2 novembre 1997, il y a un peu moins d’un mois [21] que le procès Papon a débuté et l’inauguration du Mémorial est baptisée « opération Ombre et lumière » par le Consistoire.
À la tribune, à Thonon-les-Bains, Mme Trautmann entame son discours par : « Ailleurs, un homme répond de ses actes », tandis qu’à la barre, à Bordeaux, Samuel Pisar [22] oppose « Thonon » et « Bordeaux ». La cérémonie est donc entièrement conçue vis-à-vis de Vichy comme la lumière n’existe que par rapport à l’ombre. Néanmoins, cet écho contextuel n’est-il qu’un concours de circonstances ? Ou est-il l’indice de la fonction dévolue à la figure du Juste au sein de la mémoire historique française de l’Occupation ?
Une figure aux multiples visages
Le 2 novembre 1997, le président Chirac, par la voix du préfet de Haute-Savoie, fit précisément son deuxième discours officiel concernant Vichy et l’attitude des Français face au sort des Juifs.
En effet, à Thonon-les-Bains, Jacques Chirac reprend l’exacte formulation qu’il a initiée le 16 juillet 1995. Cependant, ce jour-là, Jacques Chirac l’amplifie. Il ajoute : « Mais, si le mal doit être reconnu, le bien ne doit pas être méconnu. Aux heures les plus noires, la noblesse et l’espérance continuaient de vivre. Elles étaient dans le cœur des combattants de la France libre, des résistants, si nombreux dans cette belle province. Dans le cœur, aussi et surtout, de tous ces Français anonymes, ces Justes parmi les nations qui, au plus noir de la tourmente, sauvèrent les trois quarts de la communauté juive résidant sur son sol. » [23]. Il poursuit en identifiant ces figures singulières que sont les Justes à l’ensemble de la population française de l’époque. Ainsi énumère-t-il des actions de Justes en faisant référence aux diverses catégories de la société française de l’Occupation. Ces catégories sont précisément celles qui, d’un point de vue collectif, ont été les plus accusées et se sont même parfois excusées. Il s’agit des « prêtres », des « Mgr » [24] et plus largement, de tous ces « chrétiens » [25], mais aussi des « doyens de faculté » ou des « policiers » et « gendarmes » [26].
Dans sa conclusion, Jacques Chirac reprend tout le spectre de la société française et identifie globalement les Justes à « l’honneur de la France »: « Ces femmes et ces hommes de toutes conditions, de toutes religions, ces Justes parmi les nations, nous ne les oublierons jamais. Ils sont l’honneur et la fierté de notre pays. Dans une période sombre marquée par la débâcle, les privations, le désarroi moral, ils ont incarné le meilleur de la France : ses valeurs de fraternité, de justice, de tolérance [27]. » [28]
Enfin, au-delà du président Chirac, c’est l’État tout entier qui donne à la figure du Juste sa nouvelle mission au sein de la mémoire historique : celle d’incarner la France authentique. En effet, en raison de la cohabitation, l’exécutif est aussi représenté par le porte-parole du gouvernement, Mme Trautmann. Son discours met en scène la figure du Juste dans une même optique. S’adressant aux Justes, elle leur dit : « C’est sous votre bannière que nous voulons fêter la République… Cette [celle que nous aimons et défendons] France, elle a vos visages, elle a vos mains. » Avec la métaphore corporelle, l’incarnation de la France par la figure du Juste transparaît au sens propre comme au sens figuré. De plus, la présence physique de Catherine Trautmann aux côtés d’une Juste découvrant le Mémorial symbolise le passage du prestige du Juste parmi les nations, figure singulière, à la France tout entière [29]. Cette cérémonie permet donc l’institutionnalisation de la figure du Juste par la République et le passage de témoin entre les Justes et l’ensemble des Français.
 
Juste et résistant : la cohabitation de deux figures mémorielles
 
 
Au terme de ces discours, l’identification officielle est faite entre figure du Juste et la véritable France de l’époque. Le « Juste parmi les nations » est en passe de devenir le « Juste de France ». Il apparaît donc que la mention des « “Justes” de France » au sein de la loi du 23 mars 2000 n’est pas un épiphénomène mais s’inscrit dans la continuité d’un processus précis d’incorporation de la figure du Juste au sein de la mémoire historique française de l’Occupation.
En d’autres termes, au cours de l’opération « Ombre et lumière » de Thonon-les-Bains, la figure du Juste devient la nouvelle « part de lumière » de la mémoire historique des « heures les plus noires » [30]. Dans son exposé des motifs, l’auteur de la proposition de loi reprend cette métaphore. « Ombre et lumière de l’Histoire, telle se veut cette proposition de loi qui réunit dans un même texte les deux réalités de notre pays, de notre peuple. » [31]
Or, c’est précisément ce terme de lumière qu’Éric Conan et Henry Rousso utilisent pour décrire la fonction traditionnelle de la figure du Résistant au sein de la mémoire historique française de l’Occupation, qualifiée de « part de lumière » [32]. S’agit-il d’un parallélisme rhétorique ou cette métaphore commune reflète-t-elle l’existence de rapports structurels et structurants entre figure du Juste et figure du Résistant ? Plus largement, quel (s) rôle (s) jouent les relations entre ces deux figures dans l’évolution de la mémoire historique française de l’Occupation ?
Tout d’abord, l’apparition du terme de Juste au sein des discours mémoriels officiels semble reposer sur un mécanisme complexe de substitution partielle de la figure du Juste à celle du Résistant. Toutefois, ce glissement fonctionnel s’opère grâce à une reprise de la symbolique appartenant à la seconde. En effet, c’est au travers d’une certaine continuité [33] que le changement de cadre – comme tout changement social – est possible. L’institutionnalisation de la figure du Juste, dans son rapport avec celle du Résistant, et à ses côtés, semble illustrer l’existence de liens étroits entre « mémoire collective et sociologie du bricolage », étudiés par Roger Bastide [34]. Plus précisément, elle fonctionne selon un mécanisme de croisement entre le syntagmatique et le paradigmatique, le fonctionnel et le symbolique. Ainsi, au sein de la figure du Juste, se retrouvent les trois dimensions – matérielle, symbolique et fonctionnelle – propres au lieu de mémoire, telles qu’elles sont évoquées par Pierre Nora [35]. C’est donc par un lien dialectique de différence et de ressemblance avec la figure du Résistant que la figure du Juste se mue en un lieu de mémoire, pilier d’une reconstruction de la mémoire historique française de l’Occupation. Cette dernière consacre l’instauration d’un régime mémoriel renouvelé.
Un changement de régime mémoriel
Dans la tradition gaulliste, la « vraie France » est à Londres et dans les rangs de la Résistance. Ainsi le 14 juillet 1992, alors qu’il répond aux attaques du Comité Vel’d’Hiv’42 [36], est-ce encore cette grille de lecture que François Mitterrand invoque. Il déclare : « Et à cet “État français”, on doit demander des comptes, je l’admets naturellement, comment ne l’admettrais-je pas ? Je partage totalement le sentiment de ceux qui s’adressent à moi mais, précisément la Résistance, puis le gouvernement de Gaulle, ensuite la Quatrième République et les autres ont été fondés sur le refus de cet “État français”, il faut être clair. » Dans un tel cadre, aucun usage n’est fait du terme de Juste. Ce dernier n’a pas de place. Ainsi, en 1994, François Mitterrand refuse-t-il d’accéder à la demande du réalisateur de Tzedek [37] d’accueillir, à l’Élysée, les Justes présents dans le film et ne fait aucun discours officiel. S’il accepte finalement de rédiger un texte [38] destiné à figurer dans le dossier de presse, ce n’est qu’à « la demande expresse du Centre Simon Wiesenthal » [39]. La rhétorique mobilisée par le président de la République le 14 juillet 1992, illustre parfaitement la structure binaire des représentations et la fonction exclusive qu’y occupe la figure du Résistant. Ce discours est une des toutes dernières expressions, au plus haut niveau de l’État, de l’ancien régime de mémoire historique, au sens strict.
En effet, la déclaration solennelle de Jacques Chirac, le 16 juillet 1995, décale ce cadre de la mémoire. En reconnaissant la responsabilité de la France dans les déportations, le président de la République opère un glissement d’une « France-nation », marquée par le patriotisme, accusée de défaite et de soumission à l’ennemi, à une « France-patrie des Droits de l’homme », coupable de crime contre l’humanité [40]. Pour lui, « La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là [41], accomplissait l’irréparable ». Ainsi, reconnaître que la France a une responsabilité dans les rafles et les déportations des Juifs de France, est-ce « évacuer cet acte fondateur » institué par la rhétorique gaulliste. Toutefois, Henry Rousso a raison lorsqu’il soutient, face à Nathalie Heinich [42], que le président ne modifie pas les structures traditionnelles de la mémoire historique de l’Occupation basées sur une vision dichotomique de la France composée d’une part de Vichy, de l’autre de la Résistance. Ainsi, comme le prévoient Éric Conan et Henry Rousso, « évacuer cet acte fondateur, c’est retrouver, dans un autre contexte, le même dilemme politique, idéologique et moral » [43]. Pour ces auteurs, l’expression de ce dilemme ne peut que garder les mêmes traits : « Là réside la contradiction insurmontable : c’est bien le même pays qui a, d’une part, accouché du régime de Vichy et, d’autre part, produit de Gaulle et la Résistance ». Pourtant, ils ne voient pas l’évolution que représente l’introduction du terme de « Juste parmi les nations » comme nouvelle figure de résolution de ce dilemme, aux côtés de la traditionnelle figure du Résistant.
Ce passage d’une France-patrie nationale à une France-patrie des droits de l’homme s’effectue dans un contexte de crise de la figure du Résistant et de redéfinition de ses contours. Au fil des dernières années s’est, en effet, opérée une perte de prestige et de rayonnement symbolique de la figure du Résistant. Ainsi, Jean-Michel Chaumont exprime-t-il une constatation largement partagée lorsqu’il parle de la « marginalisation des mémoires résistantes et antifascistes » [44] et, plus largement, de l’image du Résistant. Les critiques de l’histoire de la Résistance sont d’ailleurs récurrentes [45]. Mais, au-delà de ces polémiques singulières, le délitement du cadre mémoriel établi dans l’après-guerre a conduit peu à peu à se demander : « Que reste-t-il de la Résistance ? » [46], de plus en plus assimilée, à une « supercherie » [47]. L’accusation d’indifférence au sort des Juifs souvent portée contre les résistants contribue à cette remise en cause de la figure tutélaire de la mémoire historique française [48]. Plus largement, dans le contexte de la formation d’une mémoire juive de la déportation, la question de l’attitude des Français à l’égard des Juifs connaît « un sort particulier » [49], comme l’explique François Bédarida dans son Dictionnaire critique. Dès lors, la structure que la Résistance offrait à la mémoire historique française de l’Occupation s’est trouvée, si ce n’est dépassée, du moins affaiblie.
Parallèlement, un intérêt certain pour les actes civils [50] de résistance s’est fait jour. En effet, l’idée de Résistance est longtemps restée associée à l’image du maquis et de la lutte militaire. Par exemple, en 1994, dans son Livre des Justes, Lucien Lazare déplore encore la « maquisardisation » de la mémoire qui ne « retient que les faits d’armes de la Résistance alors que les actes clandestins de sauvetage » [51] sont jugés peu dignes de recensement. Pourtant, dès 1989, Jacques Sémelin [52] attire l’attention académique sur les phénomènes de résistance civile, nombreux dans le corps social. Six ans plus tard, analysant les « images de la Résistance » [53], François Bédarida constate la naissance d’une nouvelle catégorie d’historiens caractérisée par la « faveur accordée depuis peu à la Résistance civile » [54], cette dernière devenant un nouvel « enjeu de mémoire » [55]. Dès lors, la définition de la Résistance est peu à peu reformulée pour se rapprocher de celle donnée, par Lucien Lazare, de la Résistance juive structurée autour du sauvetage [56]. De telles évolutions – qu’il convient de rapprocher d’une diminution, plus générale, de la sphère du politique – ont affaibli la fonctionnalité de la figure du Résistant et ont donc rendu difficile sa transposition intégrale dans une configuration mémorielle renouvelée. Elles ont appelé la redéfinition de ses contours.
Figure du juste et figure du résistant : une même place syntagmatique
Au sein du discours du 16 juillet, la « contradiction insurmontable » [57], la présentation binaire de deux France, perdure donc. Mais la figure du Résistant y occupe une place renouvelée. En effet, en contrepoids à la « faute collective » que Jacques Chirac admet être celle de la France, il évoque ces « Français de Koenig » ou ces « Français libres ». Mais pour incarner « une certaine idée de la France » [58], la figure des « Justes parmi les nations » rejoint celle du Résistant. Incarnant « l’identité française », les Justes doivent, comme le Résistant, et à sa suite, servir à l’identification de tous les Français, du moins de la grande majorité d’entre eux. Néanmoins, le partage n’est pas strictement équilibré entre les deux figures. Ainsi, seulement deux courtes phrases [59], au style sobre, presque factuel, sont-elles consacrées à l’évocation de la Résistance alors que les « Justes parmi les nations » sont invoqués dans une phrase au rythme dramatique, autrefois réservé à la seule évocation lyrique de la Résistance.
À ce titre, s’il reprend la formulation initiale, ce passage, extrait du discours du président à Thonon-les-Bains, deux ans plus tard, est aussi révélateur de l’apparition de la figure du Juste aux côtés de celle du Résistant : « Aux heures les plus noires, la noblesse et l’espérance continuaient de vivre. Elles étaient dans le cœur des combattants de la France libre, des résistants, si nombreux dans cette belle province. Dans le cœur, aussi et surtout, de tous ces Français anonymes, ces Justes parmi les nations. » Par la reprise du mot « cœur » pour évoquer successivement les deux figures, celle du Juste et celle du Résistant, Jacques Chirac les rapproche pour, d’une part, insérer celle du Juste au sein d’une tradition de mémoire historique que la figure du Résistant a longtemps nourri et qu’elle symbolise ; pour, d’autre part, réconcilier, via le symbole du Juste, les représentations de la Résistance avec la question du sort des Juifs. Dans l’ordre syntagmatique, un rapprochement progressif s’est donc opéré entre la figure du Résistant et celle du Juste. Cependant, dans la nouvelle configuration de la mémoire historique, un accent est mis sur la figure du Juste. La France n’était-elle pas « dans le cœur, aussi et surtout, de tous ces Français anonymes, ces Justes parmi les nations » [60] ?
Juste et résistant au procès papon
Plus encore, la perception différenciée des deux figures mobilisées au cours du procès Papon [61] fournit une illustration exemplaire de la reconstruction de la mémoire historique française de l’Occupation. En effet, le procès donne à voir le passage de témoin entre figures du Juste et figures du Résistant, au sens propre comme au sens figuré. Ainsi Maurice Papon a-t-il, certes, reçu le soutien de nombreux résistants mais le cœur de la référence n’était pas constituée par le comportement du Résistant. Les témoignages à décharge émanant de résistants n’ont pas provoqué de réel émoi dans la presse ou dans l’opinion, et les décorations pour faits de Résistance détenues par Maurice Papon ont parfois surpris mais pas unanimement choqué. Inversement, lorsqu’il a prétendu avoir sauvé 130 juifs, et a donc voulu revêtir le masque de « Juste », Maurice Papon a été vivement attaqué [62].
De même, le portrait, et donc aussi et surtout l’« exemplum », proposé, dès le début du procès, par Le Monde, afin de mettre en perspective l’action de Maurice Papon, ne fut pas celui d’un Résistant, mais bien celui d’un Juste parmi les nations, fonctionnaire, qui a justement opéré à Bordeaux : le consul du Portugal, Aristides de Sousa Mendes [63]. Enfin, lorsque Samuel Pisar [64] témoigne le 3 mars 1997, quinze jours avant la fin du procès, il cite en exemple, pour fournir une norme de jugement aux jurés, non des résistants, mais ces « trois grands commis de l’État » qui ont été « faits Justes parmi les nations » parce qu’ils ont refusé de faire ce que Papon a fait. Ainsi la figure du Juste a-t-elle constitué la véritable référence [65] de ce procès alors que, dans les procès Touvier ou Barbie, nulle mention n’en avait été faite dans le prétoire. Le procès Papon témoigne donc de la mise en place d’une nouvelle mémoire historique dotée de personnages inédits qui se joignent à d’autres pour jouer un rôle de contrepoids.
Alors que l’attitude des Français de l’Occupation envers les Juifs demeure un enjeu de mémoire controversé, la figure du Juste se voit attribuer, au sein d’une mémoire historique reformulée, une fonction importante, auparavant dévolue aux seuls résistants. Désormais, ces derniers, forts d’une tradition de mémoire historique vieille de 50 ans, ne disparaissent pas des discours officiels mais la dimension fonctionnelle de leur évocation est de plus en plus assumée conjointement avec celle des Justes. Toutefois, au sein d’un processus de bricolage, cette substitution fonctionnelle progressive et partielle s’appuie sur un rapprochement symbolique qui donne à la figure du Juste de nombreux traits de celle du Résistant.
 
Juste et résistant : l’institutionnalisation réciproque de deux figures mémorielles
 
 
En effet, afin de s’insérer au cœur de la mémoire historique française, la figure du Juste reprend à son compte des éléments du rituel propre à celle du Résistant et des traits caractéristiques des grandes heures de cette dernière.
Valeurs, symboles et rituels
Tout d’abord, la figure du Juste est associée aux valeurs morales qui étaient précisément celles des évocations initiales du Résistant. Ainsi, la rhétorique mise en œuvre par l’ensemble des acteurs façonnant la figure du Juste identifie-t-elle l’action du Juste à un acte d’agapé [66], au sens chrétien du terme. Cette rhétorique a été, parfois, appliquée à la Résistance. Par exemple, les propos de Raymond Aron, dans les années 1950, illustrent ce qu’était, symboliquement, la Résistance et comment elle devait être perçue. « La décision de résistance, chez les quelques-uns qui l’ont prise en toute conscience, était de ce type. Elle était décision proprement religieuse, au sens où ce terme dépasse toutes les confessions et toutes les églises… La justification du sacrifice est donnée dans le sacrifice lui-même, comme la justification de la charité dans la charité même, comme la justification de l’amour dans l’amour même. » [67] Acte d’« amour », voix de la conscience, ce discours sur le « don gratuit » est celui qui est tenu, actuellement [68], au sujet des Justes. Parallèlement, la crise actuelle de la Résistance conduit à une perte partielle d’écho symbolique à son sujet. Comme la fonctionnalité, cette rhétorique de l’agapé, initialement propre à la figure du Résistant, est réactivée par celle du Juste.
Plus largement, il apparaît que la figure du Juste se trouve institutionnalisée via les canaux et les symboles instaurés originellement pour la seule figure du Résistant. Ce processus de « bricolage » transparaît, par exemple, dans les éléments de rituel utilisés lors de la cérémonie d’inauguration du 2 novembre 1997. Tout d’abord, le lieu choisi, Thonon-les-Bains et, plus largement, la Haute-Savoie, font partie de l’imagerie de la Résistance. En effet, le maquis du plateau des Glières et son martyr figurent, au sein de la mémoire historique construite suite à la seconde guerre mondiale, parmi les faits les plus emblématiques de la Résistance. Et c’est en tant que tel que le lieu fut perçu. Les articles de presse comme les discours indiquent la même imbrication entre les deux figures. Jacques Chirac salue, par exemple, « les combattants de la France Libre… si nombreux dans cette belle province » [69]. Ainsi, le lieu [70], lui-même, permet-il un passage de témoin symbolique entre la figure du Résistant et celle du Juste.
Au-delà du lieu, le déroulement de la cérémonie est, lui aussi, significatif. Tout d’abord, des associations de déportés non exclusivement juives se sont associées à cette initiative [71]. De plus, sur les papiers officiels, personne n’est désigné du seul titre de « Juste parmi les nations ». Ce dernier, réduit au seul terme de « Juste », se trouve systématiquement joint à un autre. Par exemple, la Juste à qui revient l’honneur d’inaugurer le Mémorial est décrite, dans la liste des participants au débat intitulé « ceux qui ont osé dire non à Vichy » [72], comme « résistante-juste ». Ce trait d’union est à l’image du rôle joué par la cérémonie dans l’établissement d’un lien symbolique entre les deux figures. Enfin, à côté du Kaddish de Ravel qui rappelle l’origine juive de la démarche, la 27e division d’infanterie de montagne entonne le chant des partisans, véritable hymne de la Résistance. De plus, des résistants, arborant leurs médailles, se tiennent à côté du bataillon. Ce rituel, hautement symbolique, montre que l’intronisation du Juste parmi les personnages historiques nationaux se fait par rapport, que ce soit pour les différencier ou les rapprocher, à celle du Résistant qui a tant marqué la mémoire historique française.
Mise en œuvre institutionnelle et administrative
Plus encore, les canaux propres au fonctionnement institutionnel et administratif de la Résistance, sont mobilisés pour faire de la figure du « Juste parmi les nations » celle du « « Juste » de France ». Aux côtés des deux représentants de l’exécutif [73], l’autre membre du gouvernement présent, le 2 novembre, est précisément le secrétaire d’État chargé des anciens combattants qui a habituellement en charge les résistants. Les Justes deviennent des « anciens combattants », du moins symboliquement [74], et se rapprochent, dès lors, de ces « combattants volontaires ». Plus concrètement, ce sont les modalités d’institutionnalisation de la Résistance – récompenses, statut des associations, concours de la Résistance et de la déportation ou bien encore célébrations – qui sont mobilisées afin de fournir un cadre et une structure privilégiés à l’incarnation mémorielle de la figure du Juste.
En effet, à côté de nombreuses cérémonies locales, plusieurs démarches s’inscrivent dans cette perspective. Ainsi, une liste des Justes fonctionnaires a-t-elle été transmise aux services compétents en vue de l’attribution de la Légion d’honneur. L’État est en passe de reconnaître l’Association des Justes de France [75] comme étant une association de Résistance et il justifie cette décision en évoquant la présence de nombreux résistants parmi les Justes. Or, qu’il soit avéré ou non, cet état de fait n’est pas survenu soudainement. C’est donc bel et bien la mise en place d’un nouveau cadre de la mémoire historique et la volonté d’incorporation, et donc d’institutionnalisation, qui lui est liée qui motivent l’octroi de ce statut prestigieux, national et républicain, à l’Association.
La Juste parmi les nations qui a inauguré le Mémorial a précisément reçu l’Ordre national du mérite, pour ces deux titres, suite à la cérémonie où elle incarnait « l’honneur de la France ». D’ailleurs, le Mémorial a explicitement été construit afin de générer des structures institutionnelles et administratives identiques à celles qui existent au sujet de la Résistance. Ainsi, aux yeux du Consistoire central, le Mémorial de Thonon-les-Bains se distingue nettement de celui de Yad Vashem. Le premier se situe, lui, dans un contexte national, se rattache à l’histoire de France [76].
De même, les préfets s’enquièrent de plus en plus des Justes résidant dans leur région afin de leur réserver les mêmes égards qu’aux résistants et de les commémorer [77]. Ils organisent des cérémonies à l’occasion du 16 juillet. À Paris, le 8 octobre 2000, une rue a été rebaptisée « Allée des Justes » dans le quatrième arrondissement de Paris [78].
Enfin, le Consistoire, en coopération avec l’institution républicaine qu’est la mairie de Thonon-les-Bains, a l’intention d’ouvrir un « Livre de reconnaissance de la communauté juive de France » qui archiverait des actions de sauvetage bien au-delà de celles qui donnent droit à l’attribution du titre de Juste parmi les nations par Yad Vashem. Les personnes mentionnées dans ce recueil vont porter le « titre », plus informel et plus large, de « gardiens de la vie ». Dans la même perspective, le Consistoire a proposé un sujet [79] sur les Justes pour un prochain Concours national de la résistance et de la déportation et a fait une demande auprès du ministère de l’Éducation nationale pour que le problème des Justes soit un des prochains thèmes. D’une part, il apparaît que le strict titre est peut-être trop restreint pour remplir la fonction attendue de la mise en avant des sauvetages de Juifs par des Français. Les « Justes parmi les nations » ne sont-ils pas officiellement que 1900 alors que, selon l’État français, ils sont censés représenter « l’honneur de la France », dans son ensemble. La figure du Juste est ainsi présentée de façon extensive, englobant les résistants militaires et civils. D’autre part, ce titre « appartient » à l’État d’Israël et non pas à l’État français.
 
Nouvelle mémoire historique et limites d’un bricolage
 
 
L’origine étrangère du titre de « Juste parmi les nations » peut restreindre le processus de bricolage indispensable à une totale institutionnalisation de la figure du Juste au sein de la mémoire historique française de l’Occupation. À ce titre, la loi du 23 mars instaurant une journée commémorative marque autant une nouvelle étape que la prise de conscience de l’existence de limites au bricolage entamé.
Juste parmi les nations et combattant volontaire de la résistance : deux titres pourtant étrangers l’un a l’autre
Les rédactions respectives de la proposition de loi et du rapport de la Commission parlementaire qui en a débattu se situent parfaitement dans la continuité de cette évolution de la mémoire historique organisée autour de la figure du Juste. Pour le rédacteur de la proposition, il s’agit, par exemple, d’une France « des droits de l’homme, de Londres et du Vercors ». Dans ses conclusions, le rapporteur de la Commission désigne les Justes en les situant dans un rapport de différenciation/identification avec les résistants. « Au côté de l’héroïsme de la Résistance, une autre lumière continuait de briller dans la nuit. » [80] Ainsi, parmi les sept institutions reçues par cette Commission chargée de juger de l’opportunité d’un titre français pour les Justes, figure la Fondation de la résistance représentée par M. Mattéoli [81]. Du « don de soi » au « courage », le langage lui-même – comme l’ensemble des discours de la séance du 29 février – traduit à nouveau ce rapprochement symbolique fait de différences et de ressemblances. Enfin, c’est au secrétaire d’État aux anciens combattants que revient la tâche de clore les débats et celui-ci termine en rapprochant à nouveau les deux figures : « Merci d’avoir pris l’initiative d’inscrire dans notre calendrier commémoratif national une date qui permette, chaque année, de rendre hommage aux victimes de la politique d’exclusion du gouvernement de l’État français ainsi qu’à ceux des nôtres qui, aux côtés des résistants, ont été les meilleurs d’entre nous. » [82].
Néanmoins, le titre de Juste parmi les nations ne dépend pas de l’État français. Créateurs du titre, ce dernier et l’Institut Yad Vashem ont, au travers des traits qu’est censée revêtir la figure du Juste, un droit institutionnalisé de jugement sur les comportements individuels. Si la France veut utiliser la figure du Juste dans un contexte qui lui est propre, elle peut vouloir s’écarter des contours institutionnels, relativement stricts, imposés par Yad Vashem. Ainsi, l’intérêt de la France pour la figure du Juste marque-t-il la fin de la répartition des rôles résumée, à travers un exemple concret, par Lucien Lazare. Évoquant un résistant français également fait Juste parmi les nations, celui-ci écrivait, en 1994 : « Alors que le gouvernement français le distinguait pour le sauvetage des Français et des Alliés recherchés par l’ennemi, Yad Vashem lui a décerné le titre de Juste pour le sauvetage des Juifs recherchés » [83]. S’il veut dépasser ce fractionnement des prérogatives, l’État français doit, dès lors, se réapproprier la figure du Juste ou, du moins, lui donner une seconde forme, nationale, dont il aurait le contrôle. Tel semble être le préalable à une véritable officialisation de la place de la figure du Juste au sein de la mémoire historique.
Une tentative pour créer un titre de « juste de France »
Le vote de la loi du 23 mars par l’Assemblée est donc une étape décisive dans le processus d’appropriation de la figure du Juste par la République française. Ainsi les Justes entrent-ils, ce jour-là, dans l’histoire de France. Cependant, ce vote marque aussi les limites d’un tel processus. En effet, la proposition de loi originelle était composée de 5 articles. Pourtant, suite aux travaux du rapporteur, seul le premier est repris en tant qu’article unique. Il était, initialement, question de créer une commission française pour attribuer un titre de « “Juste” de France » au sauveteur de Juifs [84]. Mais comme l’explique, le 29 février, M. Jean Le Garrec, lors de sa prise de parole : « La proposition initiale, qui a été amendée, prévoyait l’attribution d’un titre de Juste. Cependant, les auditions auxquelles la Commission a procédé ont fait apparaître des réticences sur ce point, liées notamment à un risque de confusion avec le travail accompli par l’Institut Yad Vashem. Nous ne pouvions pas ne pas tenir compte de ces interrogations légitimes. Aussi, modifierons-nous le texte dans un sens plus symbolique. Il appartiendra ensuite à la République de rechercher les moyens d’exprimer sa reconnaissance. » [85] La volonté française d’utiliser un titre déjà existant s’est donc heurtée à la légitimité acquise par celui qui en fut le créateur, et jusqu’à aujourd’hui, l’unique animateur [86]. Ce dernier est donc parvenu à éviter l’institution d’une jurisprudence qui aurait divergé de la sienne. Il est sorti vainqueur du conflit qui opposait, au travers de deux institutions, deux lectures d’une même figure [87].
Cependant, issu d’une contrainte, ce « sens plus symbolique » semble donner à l’État français plus de liberté dans ses usages de la figure du Juste. Plusieurs initiatives devront accompagner et suivre cette « symbolique » proposition de loi. Le rapport de la Commission recommande, par exemple, l’attribution de la Légion d’honneur aux Justes lors des cérémonies du 16 juillet et l’organisation de nombreuses cérémonies au niveau local et régional. Il consacre donc un double glissement du « Juste parmi les nations » au « “Juste” de France », d’un titre concret, décerné à l’issue d’une procédure précise, à un terme symbolique, évoqué lors de cérémonies collectives. Ainsi, en juillet 2001, l’Office national des anciens combattants a pris soin de contacter l’ensemble des Justes habitant chaque région afin de les honorer et de les inviter aux cérémonies de commémoration du Vel’d’Hiv.
Enfin, parallèlement, l’État français s’intéresse aussi au titre de Justes parmi les nations existant, tel qu’il est géré par Yad Vashem. Ainsi, le Premier ministre a-t-il remis à l’institut Yad Vashem un chèque d’un million de francs pour contribuer à la rédaction d’un ouvrage recensant les actions des Justes de France, « le livre des Justes parmi les nations de France », tandis que le président de la République a tenu à en rédiger la préface [88]. De même, le maire de Paris et les pouvoirs publics ont décidé de s’associer à la création [89] d’un Mémorial de la Shoah et d’y inclure une partie documentaire et commémorative dédiée aux Justes parmi les nations. La rue mitoyenne a été rebaptisée « Allée des Justes » par le cadastre.
La mise en place de ce nouveau visage de la mémoire historique qu’est la figure du Juste prend donc plusieurs formes. Elle rencontre tant des forces de mémoire convergentes que des obstacles qui l’obligent à trouver de nouvelles modalités. Elle montre enfin qu’en termes de mémoire, ce qui apparaît, cristallisé, dans l’espace public n’est finalement que l’écume des choses au sens où les processus ne sont pas linéairement stratégiques. Il résulte de forces de mémoire distinctes à la fois structurées et structurantes [90].
 
Figures, mémoire et réconciliation
 
 
Cependant, il ressort de ce bricolage, même limité, que la figure du Juste se trouve institutionnalisée aux côtés de celle du Résistant afin de maintenir un rythme binaire et dichotomique au sein du récit national porté par la mémoire historique française de l’Occupation. Plus largement, l’identification entre « honneur de la France » [91] et figure du Juste, au sein des discours où celle-ci est mobilisée, fournit un cadre à la réconciliation [92] de la nation avec elle-même. Il est, à cet égard, remarquable que l’Assemblée, le 29 février 2000, comme le Sénat, le 23 mars 2000, ont tous deux adopté le texte à l’unanimité et dans une harmonie parfaite des positions exprimées.
Ainsi, l’ensemble des cérémonies ou commémorations qui sont organisées afin d’honorer les « « Justes » de France » reconstitue-t-il, symboliquement, un espace social commun entre Juifs et non-Juifs au travers d’une assistance composée de ces deux groupes, que les souvenirs des persécutions de Vichy peuvent présenter comme antithétiques. De même, la presse [93] semble procéder à une solide association entre déculpabilisation et figure du Juste.
Au sein de la mémoire historique, cette figure semble donc constituer un enjeu de mémoire considérable afin de soustraire les non-Juifs au sentiment potentiel de culpabilisation. Selon quel(s) mécanisme(s) ce lien entre figures de Justes individuels et déculpabilisation sociale s’établit-il ? Il n’est, en effet, pas automatique. En Pologne, où pourtant le nombre de Justes [94] est le plus élevé d’Europe, ce rapport est inversé. À l’opposé, en France, tandis que « seulement » 1900 Justes ont été reconnus par Yad Vashem en décembre 2000, il semble que parvienne effectivement à se constituer une politique étatique de réconciliation de la nation avec elle-même.
Mémoire, réconciliation et statistiques
Un tel processus, le rapprochement de deux catégories – les non-Juifs et les Juifs – à travers l’évocation d’exemples singuliers – les figures de Justes parmi les nations – pose la question du rapport de l’individuel au collectif au sein de la mémoire [95]. L’effectivité d’un tel mécanisme a déjà été évoquée, par Éric Conan et Henry Rousso, au sujet, là encore, de la figure du Résistant. « En 1940, aucun corps constitué, aucun parti, aucune structure collective n’a appelé à résister… Aucun n’étant sorti indemne de l’épreuve, aucun ne peut échapper au sentiment de culpabilité, sinon en célébrant le souvenir de quelques hommes et de quelques femmes exceptionnels, dont les noms ornent les plaques commémoratives des lieux publics, mais qui, au bout du compte ne représentaient à l’époque qu’eux-mêmes. » [96] Alors que, « à l’époque », « ils ne représentaient qu’eux-mêmes », une fois réinsérés et mis en scène dans une mémoire du passé, ils sont autant de figures incarnant le groupe auquel ils appartiennent. Précisément, la référence aux divers groupes qui composent la société française est, nous l’avons vu, une structure centrale des discours de Jacques Chirac évoquant la figure du Juste. Ainsi, les associations mentales effectuées entre collectif et individuel, mises en évidence autour de la figure du Juste, sont-elles l’indice de la perméabilité de la frontière entre ces deux registres pourtant a priori antithétiques. D’ailleurs, dans sa « présentation » des Lieux de mémoire [97], Pierre Nora souligne cette caractéristique centrale des représentations qui ne véhiculent le tout que par le souvenir du détail. « La représentation exclut la fresque, le fragment, le tableau d’ensemble ; elle procède par éclairage ponctuel, multiplication de prélèvements sélectifs, échantillons significatifs » [98]. Le rayonnement de la figure du Juste est une illustration parfaite des propos de l’auteur. Dans toutes les évocations de cette figure, il s’agit donc de mobiliser de façon collective un prestige individuel.
Dans le contexte français, c’est via cette imbrication mémorielle entre collectif et individuel que la figure du Juste est mobilisée au niveau étatique comme un vecteur de réconciliation de la nation avec elle-même et de déculpabilisation du collectif qu’est la société civile française. En fait, au sein de cette dernière, si l’évocation de figures de Justes individuels influence directement et positivement les représentations du comportement collectif, c’est parce qu’elle est jointe à un rappel systématique des statistiques. Ce dernier permet l’identification du plus grand nombre, et donc très vite de tous, à la figure du Juste.
En effet, les trois quarts des Juifs de France ont échappé à la déportation [99]. Ce pourcentage est parmi les plus élevés d’Europe. Cette affirmation est une donnée objective et acceptée par tous les historiens [100], qui n’en donnent pas pour autant d’explication univoque. Toutefois, lorsque la figure du Juste est invoquée au niveau étatique, seul l’aspect statistique est mentionné. Dès lors, l’évocation des « « Justes » de France », au sein d’une mémoire historique française de l’Occupation renouvelée, repose sur un syllogisme : il existe des Français – les « Justes parmi les nations » rebaptisés « “Justes” de France » – qui ont aidé des Juifs ; or, les trois quarts des Juifs de France ont survécu aux rafles ; c’est donc que la majorité des Français ont prêté, le plus souvent anonymement, assistance aux Juifs et les 2 000 Justes officiellement reconnus en France n’en sont qu’une infime fraction [101]. Majeure, mineure, conclusion, telles sont donc les trois étapes de ce syllogisme qui rend quasi-automatique, au niveau officiel, l’association entre figure du Juste et déculpabilisation collective de la société civile française.
Ainsi, les discours officiels français ont-ils, bel et bien et avec insistance, systématiquement recours à cette donnée chiffrée qui, à elle seule, donne, par avance, un écho collectif considérable à l’évocation d’un seul de ces Justes. Dans ses trois déclarations sur la déportation, Jacques Chirac fait systématiquement référence aux statistiques de survie des Juifs de France. Il ne mentionne jamais l’effectif de ces 2 000 Justes parmi les nations recensés en France à ce jour mais uniquement, et immanquablement, « ces Justes parmi les nations qui ont sauvé les trois-quarts de la communauté juive de France ».
De même, la mention de cette statistique est récurrente dans les textes de préparation de la proposition de loi et dans les débats qui ont précédé son adoption. Ainsi, la proposition initiale [102] fait-elle directement suivre le rappel de la complicité de l’État français par l’évocation de ces « milliers » de Français qui ont sauvé « les trois quarts de la communauté juive de France, comme l’écrit Serge Klarsfeld » [103]. Le rapport de la Commission qui aboutit au texte définitif [104] adopte une construction identique, louant ces « milliers » de Français qui « ont permis à notre pays de sauver le plus de déportés potentiels du continent européen ». Puis, il ajoute, plus loin : « De ce fait [l’action des Justes], sur les 300 000 Juifs que comptait la France en 1939, les trois quarts furent sauvés et échappèrent à la déportation. [105] » Enfin, parmi les interventions des 10 parlementaires [106], le jour de l’adoption du texte par l’Assemblée, quatre rappellent les statistiques de survie, devenues celles du sauvetage. Presque tous les discours parlent, à propos des Justes, de ces « milliers » de Français alors qu’officiellement, leur nombre atteint à peine deux « milliers ». Enfin, les différents articles de presse qui se placent dans un contexte français rappellent également les statistiques, soit directement, soit au travers des propos du président de la République.
Cette donnée statistique [107] est donc un ressort fondamental de la mise en place du rapport entre individuel et collectif exigé par l’adoption de la figure du Juste comme nouveau visage de la mémoire historique de l’Occupation. Cependant, si le mécanisme structurant repose toujours sur le lien qui est fait entre l’action honorable de quelques-uns et la déculpabilisation de la majorité, il a pris une nouvelle forme.
Une figure entre individuel et collectif
En effet, la démarche législative de la République française a, tout d’abord, cherché à établir une procédure similaire à celle de l’Institut Yad Vashem, c’est à dire un titre et une médaille nominatifs. Or, cette dernière se cantonne strictement au niveau individuel. Ainsi, pour Yad Vashem, s’agit-il, à partir de demandes de Juifs sauvés, de distinguer un ou plusieurs individus qui ne valent que pour eux-mêmes. L’examen de chaque dossier par la Commission donne lieu à une nomination individuelle. La notion de réseau n’a, par exemple, pas de sens ici. L’Institut Yad Vashem se refuse d’ailleurs à honorer collectivement du titre de Juste [108]. Le fameux village du Chambon-sur-Lignon n’a, par exemple, jamais reçu de titre de « village Juste parmi les nations » [109] mais, seulement, un parchemin qui, tout en ayant un statut symbolique, ne constitue pas un titre [110].
À l’inverse, dans le contexte plus général d’une reformulation de la mémoire historique française, le rapport entre individuel et collectif qu’alimente cette proposition de loi est tout à fait différent. La finalité de la reconnaissance républicaine des Justes étant d’emblée collective, la frontière entre groupe et individu est conçue comme perméable. Aussi est-il particulièrement significatif que, lors des travaux et débats suscités par la proposition de loi, le « village du Chambon-sur-Lignon » soit cité à plusieurs reprises par les députés comme un parfait exemple de ce que l’on cherche à désigner du titre de « Juste de France ». Lorsqu’il prend la parole le 29 février 2000, François Baroin illustre cette grille de lecture française de la figure du Juste. Il rappelle les exactions du régime de Vichy, puis poursuit : « Mais la France n’était pas tout entière dans ceux qui trahissaient son esprit, son histoire et son message. Les Français libres, les résistants continuaient le combat par les armes. Partout en France… des Justes sauvaient la vie de Juifs et de tous les persécutés. C’est le village héroïque du Chambon-sur-Lignon, ce sont là des prêtres… » [111] Cette divergence d’interprétation de la relation entre figure du Juste, individuel et collectif, a donc constitué le premier point conduisant à une reformulation de la proposition de loi [112], en article unique adopté à l’unanimité.
Corrélativement, c’est d’ailleurs à ce niveau que la responsabilité de la France est exprimée par la proposition de loi. Ainsi, dans son rapport qui aboutit à sa reformulation, Daniel Marcovitch précise : « Le droit pénal ne reconnaît pas traditionnellement de responsabilité collective… Il importe par conséquent qu’un organe politique, le Parlement, établisse cette responsabilité collective de l’État français, qui a bien été complice de crime contre l’humanité selon la définition de Nuremberg. » [113]
Dès lors, le mécanisme se complexifie et l’hommage rendu par la République française à ces figures individuelles que sont les Justes se fera principalement au niveau collectif. Plus explicitement, le premier projet ayant été abandonné, le rapporteur s’en justifie en tentant de construire un autre rapport au collectif. Les actions de sauvetage sont bien individuelles mais elles rachètent la collectivité, elles ne valent donc jamais uniquement par elle-même. La syntaxe et le vocable eux-mêmes traduisent cette idée : « Il faut leur rendre collectivement hommage pour leurs actions individuelles exemplaires, qui doivent guider les générations futures » ou encore : « Plutôt que de leur rendre un hommage individuel, qu’ils ne cherchent pas et qui interviendrait trop tard pour la plupart d’entre eux déjà décédés, il est préférable de se souvenir de leurs actions de manière collective. La force pédagogique de la mémoire en sera d’autant plus grande. » [114] Puis l’un des députés ajoute : « Cet hommage sera d’autant plus fort qu’il aura une portée collective qui rend témoignage de la somme des actions héroïques de chacun. » [115] Le lien entre individuel et collectif est tel que les « Justes villages » se multiplient dans les propos du rapporteur pour y occuper la première place. « On peut aussi parler de « Justes » s’agissant de communautés tels ces villages dans la Creuse, Saint-Pierre-de-Fursac (avec le château de Chabannes), Grand-Bourg ou de la commune Le Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire, qui ont collectivement servi de refuge pour des Juifs, particulièrement plusieurs centaines d’enfants qui furent hébergés, cachés et ainsi sauvés de la barbarie. Il faut reconnaître cette solidarité et cette fraternité collectives. » [116] Même s’il ne devient pas titre, le terme de Juste est conservé. Toutefois, il ne l’est que réinterprété à l’aune du collectif afin de permettre un impact social plus large. Ce changement de dimension s’incarne dans le glissement définitif de l’expression de « Juste parmi les nations » à celle de « “Juste” de France », le passage d’une formule individuelle et universelle à un vocable collectif et national.
Le texte définitif de la proposition de loi et les débats qui ont accompagné son adoption illustrent cette lecture du terme de « Juste » lorsqu’ils prétendent en donner l’origine biblique. En effet, pour son rapporteur – comme pour son initiateur – le terme de Juste fait référence à « Celui qui par son action, est capable de sauver le reste de l’humanité. Souvenons-nous de la parole de Dieu devant Sodome et Gomorrhe : “S’il est cinquante Justes dans cette ville, je la sauverai”. » [117] Ailleurs, durant la séance, le thème des 36 Justes du Talmud, dont l’existence sauve l’humanité, est également mentionné [118]. Dans les deux cas, il s’agit du terme hébreu de « tsaddiq ». Il correspond au sens que veut donner la République au terme de Juste en impliquant, par avance, la nature et l’impact collectifs de l’hommage rendu à ces figures individuelles. Or, « tsaddiq » n’est pas ce que traduit l’expression officielle de « Juste parmi les nations », équivalent français de « Hasidé Oummot Ha-olam ». Terme d’origine rabbinique, ce dernier désigne les non-Juifs qui font preuve de bienveillance à l’égard des Juifs sans inclure l’idée d’un lien avec un pardon divin pour la collectivité. « Hasidé Oummot Ha-olam » trouve son sens dans un rapport exclusif d’individus à individus. Si les deux termes sont traduits de façon presque identique, ils n’impliquent donc pas la même relation symbolique entre individuel et collectif. L’association entre le « Juste parmi les nations » et le « Tsaddiq » effectuée par l’Assemblée nationale française est la manifestation, dans le domaine linguistique, de l’existence d’un lien entre individus et collectivités et de sa situation au cœur de la reformulation de la mémoire historique de l’Occupation. La substitution des « Justes de France » aux « Justes parmi les nations » fournit ainsi un cadre à la réconciliation de la nation avec elle-même.
De plus, et simultanément, l’ensemble des actions officielles entreprises par l’État français permet aussi le rapprochement des deux mémoires de la déportation dont la coexistence au sein de la mémoire historique est parfois présentée comme conflictuelle [119]. La relation de renforcement mutuel qui lie figures du Juste et du Résistant permet donc une réconciliation des deux grandes mémoires collectives de la guerre. Le renouvellement de la mémoire historique française de l’Occupation favorise des échanges institutionnels entre des associations ou organisations appartenant à différents milieux de mémoire. Par exemple, la préparation de la loi du 23 mars 2000 a fait dialoguer des représentants de chacune de ces mémoires. Aux côtés des représentants des institutions juives [120] figuraient M. Mattéoli, en tant que représentant de la Fondation de la Résistance, et M. Lorier, du Mouvement confédéral tsigane. De même, lors des cérémonies du 16 juillet 2001, des associations de Résistance ont accompagné les associations juives.
 
Mémoire, stratégie et abus
 
 
La figure du Juste est donc insérée au sein d’une mémoire historique de l’Occupation renouvelée. Elle fournit le cadre de la réconciliation de la nation avec elle-même. Dès lors, des acteurs et des causes doivent-ils être linéairement induits du constat de cette apparition de la figure du Juste ? S’agit-il d’« instrumentalisation », d’« utilisation calculée », voire de « stratégie délibérée », de « manipulation » ou encore d’« abus » de la mémoire historique, qui sont autant de termes employés par les tenants de ce que nous appelons le « paradigme de la mémoire stratégique » ? En effet, depuis quelques années, les travaux sur la mémoire développent des analyses en termes d’utilisation stratégique de l’évocation du passé et de concurrence des victimes. La mémoire y est conçue comme un outil aux mains d’acteurs collectifs qui y ont recours et en abusent afin d’obtenir un profit symbolique. Au-delà du cas empirique qu’elle constitue, l’étude de l’institutionnalisation de la figure du Juste dans la mémoire historique française de l’Occupation appelle donc une réflexion conceptuelle et méthodologique sur la notion même de mémoire et ses implications.
Les conclusions du paradigme de la mémoire stratégique
En France, la préface de Stéphane Courtois au Livre noir du communisme : crimes, terreur et répression [121] , La concurrence des victimes, génocide, identité, reconnaissance [122] de Jean-Michel Chaumont, comme La mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricœur [123] ont, entre autres, repris la critique des Abus de la mémoire [124] faite par Tzvetan Todorov. Ainsi, les développements de ces différents auteurs et l’usage commun qu’ils font du concept d’abus de la mémoire conduisent-ils à l’élaboration d’une approche commune, d’un paradigme de la mémoire stratégique [125].
Parce qu’il prétend étudier un objet spécifique dans le cadre d’une thèse de sociologie, Jean-Michel Chaumont en fournit le développement le plus abouti. Il associe, notamment, l’utilisation stratégique de la mémoire – qu’il décrit et dénonce – à un renversement du régime d’évocation du passé. Selon lui, au « temps de la honte » se substitue, en 1967 et progressivement, le « temps de la gloire ». Ce renversement serait lié à une hostilité et une concurrence ouverte entre ces deux temps du souvenir devenus deux mémoires distinctes de la Seconde guerre mondiale. Le premier se caractérisait par la « mise en avant » de la figure du Résistant et des valeurs de « courage » et d’« héroïsme ». Le second, lui, s’opère à travers la « glorification » des « Juifs » et la sacralisation de la « souffrance » et du « statut de victime ».
Plus largement, dans son ouvrage, Jean-Michel Chaumont met en évidence une lutte et une hostilité entre les catégories que cette mémoire met en scène, les Juifs et les non-Juifs. Ainsi, si le « temps de la gloire » était porteur de la réconciliation de la nation avec elle-même, le « temps de la honte » recherche la mise en accusation de certains, les non-Juifs, par d’autres, les Juifs, qui font montre d’un souci de « culpabilisation forcenée » [126] des premiers. La seconde période est « entièrement placée sous le signe de l’hostilité des non-Juifs » [127]. Dans le langage de l’auteur, les Juifs ont fini par ne plus exister qu’à travers une souffrance dont les non-Juifs sont les responsables. Ils mettent en avant « la distinction éthico-religieuse – dans le bien – entre les Juifs et le reste des hommes » [128]. « Le lien social rompu et corrompu par la guerre entre les Juifs et les gentils » [129] l’est de façon définitive.
Pourtant, l’analyse de l’institutionnalisation de la figure du Juste au sein de la mémoire historique française de l’Occupation conduit à un constat opposé, presque terme à terme, à celui découlant des analyses du paradigme de la mémoire stratégique. Certes, il est apparu qu’à l’origine de la constitution d’un nouveau visage de la mémoire historique, se situe notamment le reproche fait aux résistants de ne pas s’être intéressés au sort des Juifs. Toutefois, la figure du Juste, sa mise en avant et la relation complexe qui la lie à celle du Résistant semblent être une modalité de renversement totalement différente de celles évoquées par Jean-Michel Chaumont. Bien sûr, la souffrance et l’injustice qui frappèrent les Juifs sont amplement reconnues. Mais elles ne sont pas utilisées, au niveau officiel, afin de stigmatiser et de culpabiliser les non-Juifs de l’époque ou d’aujourd’hui car c’est face à cette injustice que des « héros » [130] non-Juifs, les Justes, s’élevèrent. Les deux registres, celui de la souffrance et celui de l’héroïsme, que Jean-Michel Chaumont [131] décrit comme étant en concurrence stratégique, sont donc tous deux réunis à travers la figure du Juste. À cet égard, Jean-Michel Chaumont ne tient pas compte des évolutions récentes quand il considère que « nous peinons à reconnaître l’héroïsme lorsqu’il n’adopte pas la forme armée » [132]. En effet, les discours publics montrent parfaitement qu’à travers la figure du Juste, la « configuration héroïque » [133], mise en place avec la mémoire de la Résistance et dont parlent Éric Conan et Henry Rousso, retrouve un nouveau souffle.
De même, et corrélativement, il est apparu que l’institutionnalisation de la figure du Juste porte une volonté de réconciliation de la nation avec elle-même. Elle nourrit la reconstitution d’un lien social entre Juifs et non-Juifs au sein de la société française, lien qui ne repose pas sur une relation de culpabilisation. L’analyse de l’apparition d’un nouveau visage de la mémoire historique de l’Occupation met donc clairement en question les conclusions des analyses des tenants du paradigme de la mémoire stratégique. Ce constat signifie-t-il pour autant que nous sommes en présence d’une autre « manipulation » ou « stratégie » d’utilisation de la mémoire aux fins opposées à celles mises en avant par les analyses du paradigme de la mémoire stratégique ? Ou signifie-t-il au contraire que la perspective linéairement stratégique en elle-même doit être reconsidérée ?
La méthode et les concepts du paradigme de la mémoire stratégique : le paradoxe entre abus et exemplarité de la mémoire
La réflexion sur le concept d’« abus