Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629299
128 pages

p. 425 à 447
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Articles

Vol. 52 2002/4

2002 Revue française de science politique Articles

Les mobilisations des « sans »dans la France contemporaine :l’émergence d’un « radicalisme autolimité » ?

Daniel Mouchard Daniel Mouchard est enseignant au Département de science politique de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l’Institut d’Études Politiques de Paris. Il a soutenu en 2001, à l’Institut d’Études Politiques de Paris, une thèse pour le doctorat en science politique intitulée « Les “exclus” dans l’espace public. Mobilisations et logiques de représentation dans la France contemporaine ». Il a notamment publié « Réconcilier, réprimer : les années de plomb en Italie et les transitions démocratiques dans le cône sud latino-américain » (avec Sandrine Lefranc), Cultures et conflits, 40, 2001, « “Politique délibérative” et logiques de mobilisation. Le cas d’Agir Ensemble contre le Chômage », Politix, 57, 2002, p. 125-147. Il publiera en 2002 des contributions à l’ouvrage collectif France rebelle (sous la direction de Xavier Crettiez et Isabelle Sommier, à paraître aux Editions Michalon). Ses recherches portent actuellement sur la production de contre-expertise au sein de l’espace des mobilisations de groupes à faibles ressources politiques, en France et dans d’autres pays européens (<danielmouchard@hotmail.com>).
Cet article cherche à montrer en quoi l’analyse des mobilisations de groupes à faibles ressources dans la France des années 1990 (chômeurs, sans-papiers, mal-logés) peut être révélatrice d’un déplacement des enjeux et des modalités du conflit social. Ce déplacement pourrait s’apparenter au passage d’une visée de renversement de l’ordre social et politique à la mise en œuvre d’un « radicalisme autolimité », cherchant à susciter des évolutions sociétales profondes, mais sans remise en cause du cadre politique préexistant. On analyse donc dans un premier temps les stratégies de confrontation à l’État mises en œuvres par ces groupes et par leurs soutiens : politisation du rapport de dépendance, usages de l’illégalisme. Cette analyse donne à voir l’émergence d’une valeur de référence spécifique : celle de l’autonomie vis-à-vis des clôtures étatiques. La construction de cet horizon normatif s’accompagne de la formalisation d’un répertoire d’action spécifique : celui de la « désobéissance civique ». This article attempts to describe how the analysis of the mobilization of low-resource groups in France in the 1990s (unemployed, undocumented, poorly housed) shows a shift in the stakes and possibilities of social conflict. This shift is less a question of making a revolution than of fomenting deep transformations of the society without challenging its political framework. First are analyzed the strategies of challenges to the State used by these groups and their supports : politicization of dependence, uses of illegalism, etc. This analysis shows that they subscribe to their own values : freedom from the constraints of the State. The construction of this normative horizon goes along with the implementation of a specific repertory of action, that of civil disobedience.
Le début de la décennie 1990, en France, voit la naissance ou la montée en puissance de nombreuses associations et groupements [1], dont le point commun est d’être engagés dans des mobilisations visant à défendre des groupes à faibles ressources [2] tels que chômeurs, sans-papiers, mal-logés. Ces différentes organisations agissent la plupart du temps de manière coordonnée, et la politique contestataire dans laquelle elles s’engagent connaît un certain nombre de temps forts, dont l’occupation d’un immeuble vacant rue du Dragon (à Paris) durant l’hiver 1994-1995 à l’initiative de l’association Droit au logement, du centre Georges Pompidou par une dizaine d’associations en décembre 1995, l’occupation de l’église Saint-Bernard par un collectif de sans-papiers en juillet-août 1996, et les nombreuses occupations d’ASSEDIC qui scandent le « mouvement des chômeurs » de l’hiver 1997-1998 [3].
La spécificité de ce cycle de mobilisation, communément appelé « mouvement des “sans” » [4], ne réside pas seulement dans le type de groupes mobilisés (spécificité d’ailleurs toute relative), mais aussi, et peut-être surtout, dans les horizons d’attente [5] qui émergent avec le développement de cette politique contestataire, dont le texte ci-dessous, publié en 1997 et signé par de nombreux représentants des organisations visant à défendre la cause des « sans » (ici regroupés dans un collectif baptisé « Nous sommes la gauche »), peut apparaître comme un relevé assez fidèle :
« La gauche n’a pas à “lutter contre l’immigration clandestine”. Elle sait que la répression des “entrées illégales” n’a d’autres effets que de fabriquer des clandestins […] Elle doit admettre, par réalisme, le principe de liberté de circulation et […] donner des droits au migrant. Et pas seulement le droit au rabais du travailleur temporaire, ni le droit provisoire de l’“autorisation de séjour” : un droit de s’installer, de voter, d’exister autrement que comme un sous-salarié. La gauche officielle ânonne qu’elle veut “lutter contre le chômage” et s’épuise pathétiquement à chercher les moyens d’un retour à un mythique plein-emploi […] Ce n’est pas un hasard si, à Paris, 10 000 Rmistes se disent actuellement “artistes” : les catégories de la pensée économique et de l’aide sociale sont tellement étroites qu’on doit les subvertir, et en inventer d’autres. Ce qu’il faut inventer, de fait, c’est un revenu garanti et inconditionnel, qui ne soit plus nécessairement lié à un emploi […] Il ne s’agit là que d’exemples. Tous sont cependant sous-tendus par un principe que la gauche, si elle veut vraiment travailler avec nous, doit faire sien sans attendre : le principe d’inconditionnalité. Parler de droits inconditionnels, ce n’est pas élever des revendications jusqu’au-boutistes, c’est inverser la logique qui voudrait que l’on commence par renoncer, que l’on pose des limites avant même d’avoir affirmé ce que l’on croit être juste » [6].
« Revenu garanti », « libre circulation » : les thèmes revendicatifs évoqués par ce texte sont en effet devenus des points de controverse publique à la faveur des mobilisations des années 1990 et rompent à plusieurs égards avec d’autres enjeux traditionnels du conflit social, relatifs aux conditions d’emploi et aux relations de travail [7]. Bien entendu, d’autres facteurs (structurels) doivent être pris en compte pour expliquer la constitution de ces thèmes en enjeux politiques, mais il n’en reste pas moins que les acteurs mobilisés, notamment à l’occasion d’événements protestataires spécifiques, jouent un rôle déterminant dans ce processus de mise sur agenda et agissent ainsi comme catalyseurs.
Avec les mobilisations de « sans » est aussi mis en œuvre un répertoire d’action spécifique : occupations de lieux publics ou para-publics, « réquisitions de richesses », interventions dans les transports publics [8]. Outre leur forte dimension spectaculaire, ces formes d’action ont comme point commun de constituer des défis directs adressés à l’État, notamment par leur situation limite au regard de la légalité. Et c’est bien la question qui se dessine en filigrane de l’observation de ces modes d’action et de ces revendications spécifiques : celle du rapport qui se noue entre ces groupes mobilisés et l’État, à la fois principal interlocuteur et adversaire [9]. Plus précisément, quelle finalité les acteurs de ces mobilisations posent-ils à leur confrontation avec l’institution étatique ? S’inscrit-elle dans une filiation historique de la politique contestataire, dont la visée serait le renversement global de l’ordre social, et plus spécifiquement, de l’ordre politique ? Hypothèse qui pourrait être spontanément confirmée par le rôle important joué au sein des organisations de « sans » par des militants en provenance d’organisations politiques d’extrême-gauche. Pourtant, le constat que l’on tentera d’étayer ici est que les mobilisations de « sans » de la décennie 1990 donnent justement à voir un important déplacement par rapport à cette perspective révolutionnaire « traditionnelle » et la construction, à travers les modes d’action des organisations et l’espace des justifications de ces actions [10], d’un mode de confrontation différent, que l’on pourra qualifier de « radicalisme autolimité » [11]. Cette évolution des formes de confrontation laisse elle-même voir un déplacement des visées normatives des acteurs de ces mobilisations. L’analyse de ce déplacement suppose en effet de considérer à la fois les pratiques des groupes mobilisés et l’espace des justifications de ces pratiques [12].
 
La politisation du rapport de dépendance à l’état
 
 
Comprendre la construction du rapport conflictuel entre État et organisations de « sans » suppose de poser comme point de départ que ceux-ci sont soumis à une forte dépendance à l’égard de l’État. En effet, qu’ils soient chômeurs, sans-papiers, mal-logés, ils sont tous fortement tributaires, à différents degrés, des différentes ressources dispensées par l’État, ou dont la distribution peut être fortement influencée par celui-ci. Ainsi, le déblocage des « aides d’urgence » attribuées aux chômeurs dépend de l’État ; dans le cas des sans-logis, l’obtention de la ressource « logement » peut être exigée de celui-ci (application de la loi de réquisition, pression sur les offices HLM) ; enfin, dans le cas des sans-papiers, c’est l’institution étatique qui détient le pouvoir de régularisation. Ce rapport de dépendance peut être considéré comme a priori défavorable à un processus de mobilisation visant à critiquer les modes d’allocation existants de ces ressources, et à les modifier. Le lien entre construction de l’État social et pacification des mobilisations a d’ailleurs été mis en évidence, de manière plus générale, par différentes analyses de la « question sociale » [13]. L’enjeu primordial, pour les leaders de tout groupe mobilisé, mais spécifiquement pour les groupes à faibles ressources, est alors de sortir de ce lien délégitimant par une requalification du rapport de dépendance. Celle-ci passe notamment par la construction d’une figure négative et conflictuelle de l’État social, susceptible de le constituer en adversaire et non pas seulement en dispensateur de ressources tout-puissant.
Ce travail de « conflictualisation » apparaît de fait comme un préalable, et une constante, de l’activité des différentes organisations de « sans », tant dans la construction du discours que dans les formes d’action privilégiées. Ainsi, dès le début des années 1990, les fondateurs de l’APEIS (Association pour l’emploi, l’information et la solidarité – une des premières organisations de chômeurs « revendicatives » en activité) développent un discours critique visant les institutions en charge de l’aide sociale aux chômeurs, et choisissent d’intervenir « au cœur » de ces institutions, comme en témoigne une des premières initiatives d’ampleur prises par l’association, rapportée par un de ses fondateurs :
« Fin décembre 1990, l’ASSEDIC, l’UNEDIC refusent toujours aux chômeurs qui le désirent de se faire accompagner […] Une première nationale : 23586 chômeurs participent au référendum organisé sur le département durant une semaine. Quel succès, quel enthousiasme de la part des militants qui installent 500 urnes dans tous les lieux publics avec cette question : “êtes-vous pour ou contre le droit de se faire accompagner et aider par l’APEIS ou une personne de son choix dans les démarches et les entretiens à l’ASSEDIC et à l’ANPE ?” » [14].
La dénonciation mise en œuvre par les militants de l’APEIS [15] à travers des tracts, des prises de position publiques mais aussi des actions directes, s’oriente ici vers les institutions les plus proches du chômeur, dont dépend l’obtention des ressources (ASSEDIC, CAF, CCAS). Cette critique du « proche » apparaît comme un préalable essentiel à la construction d’un discours plus général de dénonciation de l’État, comme le soulignent Piven et Cloward [16]. La critique se centre donc sur les aspects les plus quotidiens du fonctionnement de l’institution, tels que le comportement de ses agents, la rareté des ressources, la complexité de la réglementation. Ce type de rapport critique à l’institution sera par la suite repris par les autres organisations de chômeurs, notamment à propos du dispositif du RMI, désigné comme l’instrument de contrôle social par excellence. Le discours de dénonciation du RMI se lie avec la critique de l’« idéologie travailliste », qui se cacherait derrière ce dispositif. L’obligation d’insertion ouvrirait la voie à la logique du workfare, c’est-à-dire de la mise au travail forcée des bénéficiaires de l’aide sociale. Des militants d’AC ! [17] se saisissent ainsi des propos du président du Conseil général des Pyrénées orientales, tenus en juin 1998, prônant la mise au travail des allocataires du RMI : « l’hypocrisie bien-pensante, la barbarie compatissante, l’“handicapologie” perverse, ne sont plus très loin. Après l’État-providence, nous vivons les soubresauts de l’État charitable, à l’aube de l’émergence de l’État pénal » [18].
La critique du workfare s’insère dans une dénonciation plus globale de la répression quotidienne exercée sur les chômeurs, stigmatisée comme un phénomène de « criminalisation de la misère ». Cette critique générale s’exerce là aussi à partir d’expériences quotidiennes et « proches », notamment en ce qui concerne les amendes infligées aux chômeurs dans les transports publics :
« Un jeune se tue pour échapper à un contrôle de billet […] Nous dénonçons la spirale répression-humiliations-violence contre les jeunes, résultat d’une véritable politique d’APARTHEID SOCIAL via les transports publics, qui instaure la “guerre aux pauvres” en déployant des moyens policiers sans précédent : GPSR, contrôle au faciès » [19].
Ce travail de construction d’une figure négative de l’État, à travers ses différentes extensions institutionnelles, est relayé par d’autres organisations de « sans », et acquiert une virulence particulière dans le cas des sans-papiers. Cette virulence est fondée sur la position d’extériorité spécifique de ce groupe par rapport à l’ordre institutionnel, qui les prédispose à subir un contrôle juridique et répressif fort, ce que dénote l’usage routinisé de la catégorie de « clandestin ». Le retournement de cette situation suppose, pour les sans-papiers et leurs soutiens, d’affirmer que c’est en fait l’État qui produit les situations de « clandestinité ». Ce retournement constitue un motif récurrent du discours des collectifs :
« Les lois de la république ont généré des sans-papiers à travers tout le territoire français » [20].
« Ce sont les lois qui métamorphosent à la chaîne en clandestins des immigrés présents en France depuis plusieurs années pour des raisons légitimes » [21].
Dans ce cadre, le discours de dénonciation suit là encore une stratégie du « proche », ici à travers la diffusion de récits d’arrestation et d’expulsion par les tracts et les sites internet des collectifs, notamment celui de Saint-Bernard. Les sans-papiers apparaissent alors, parmi les « sans », comme les plus exposés au contrôle social et à la répression étatique et occupent à ce titre une position d’« avant-garde » :
« [La législation sur l’immigration] crée dans la société une zone de discrimination et de non-droit qui tend à s’étendre, et dont les sans-papiers ne sont que les premières victimes, comme en témoignent aussi bien la prolifération des arrêtés municipaux visant les SDF que les contrôles-brimades infligés aux jeunes » [22].
Dans la convergence de ces discours de dénonciation se construit donc une image de l’État comme double instance de clôture, à la fois par l’attribution des prestations sociales et par le principe de nationalité. Ce travail de construction constitue donc une première étape de la légitimation des mobilisations de « sans », face au rapport de dépendance qui les lie initialement à cette institution. Mais ce processus de légitimation se heurte à des obstacles, notamment, dans le cas des chômeurs, à la récurrence de l’argument fondé sur l’« inflation » continue des demandes adressées à l’État social par ses bénéficiaires ; cette inflation étant elle-même, selon ses contempteurs, source de désordres politiques. Ce discours critique sur l’État social, d’inspiration néo-libérale, a connu une diffusion significative en France depuis la fin de la décennie 1970 [23]. L’émergence des mobilisations de « sans », et spécifiquement de celles des chômeurs, fournit le cadre d’une réactivation de cet argument. Celle-ci est clairement perceptible durant les mobilisations de décembre 1997, via la multiplication des critiques libérales adressées au système d’aide sociale, ou même, de manière certes plus nuancée, dans la déclaration du Premier ministre affirmant son refus d’une société « fondée sur l’assistance ».
L’enjeu pour les organisations de chômeurs est alors de dépasser cette critique en affirmant une légitimité structurelle de leurs exigences, qui les différencie d’une simple addition de « suppliques » [24]. Plusieurs registres de légitimation, à la fois discursifs et pratiques, sont alors mobilisés à cette fin : la collectivisation des demandes de ressources, le développement d’une rhétorique de la réappropriation et des droits à l’existence ; enfin, de manière plus radicale, la tentative de dépassement du rapport de dépendance « catégoriel » à l’État social (entitlement [25] ) via la mise en avant de la revendication d’un revenu garanti inconditionnel et universel, donc déconnecté de l’exercice d’une activité salariée. Ces procédés de légitimation sont conjointement observables lors du mouvement de l’hiver 1997.
Le premier type de légitimation est celui de la collectivisation des demandes. Celle-ci, s’opposant à l’individualisation des bénéficiaires de l’État social qui marque les évolutions récentes du système de protection sociale [26] (et notamment des dispositifs en direction des personnes en situation de forte précarité), apparaît aux organisations de chômeurs comme une première voie de conflictualisation des situations assistantielles. Ce phénomène de collectivisation est repérable, durant les mobilisations de l’hiver 1997, par la réaction des organisations de chômeurs à la mise en place par le gouvernement des Commissions d’aide sociale d’urgence (CASU), visant à débloquer des ressources exceptionnelles pour les chômeurs qui en font la demande. Le dispositif « CASU » est a priori susceptible d’exercer un effet dépolitisant et démobilisant. Les organisations de chômeurs tentent de contrer cet effet en regroupant l’envoi des demandes d’aide d’urgence, l’affirmation du collectif valant ici revendication d’une légitimité politique des demandes adressées. Le formulaire distribué par les militants d’AC ! à cet effet porte cette mention : « vous souhaitez défendre vos droits ? Vous avez besoin de cette allocation d’urgence. Rapportez ce formulaire rempli pour un dépôt collectif lors d’une journée d’action nationale » [27].
Le second procédé de légitimation, complémentaire des opérations de collectivisation, consiste en un travail de montée en généralité portant sur l’expression des demandes. Deux formes d’argumentation doivent alors être distinguées. La première est celle des droits. Cette référence permet aussi de construire un rapport offensif à l’État, en affirmant un pouvoir normatif supérieur, qui sert alors de base légitimante aux demandes avancées, par rapport à l’ordre juridique existant. Ainsi, l’« appel du Louvre » du 21 décembre 1997 [28] peut ainsi être lu comme une « mise en concurrence » du droit positif établi par l’État et des règles juridiques plus générales dont peuvent se prévaloir les groupes mobilisés pour étayer leurs demandes :
« Contre ces situations [de privation], de plus en plus d’hommes et de femmes, avec des associations de lutte et des syndicats, ont commencé à se lever pour dire non, pour agir, pour obtenir des droits immédiats […] La loi de prévention et de lutte contre les exclusions doit inclure ces différentes dispositions [les “droits immédiats”] […] Nous demandons au gouvernement d’organiser une Conférence pour la lutte contre le chômage, la précarité et les exclusions » [29].
La seconde forme de montée en généralité est complémentaire de la première. A côté de la référence aux droits, on trouve aussi, dans les discours justificateurs des demandes de ressources construits par les organisations de chômeurs, une rhétorique volontairement « triviale » de la réappropriation. Cette « trivialité » peut d’ailleurs être interprétée comme une inversion parodique des critiques de l’« inflation » et de l’« irresponsabilité » des demandes adressées à l’État [30]. Ainsi, en décembre 1997, les organisations de chômeurs multiplient des slogans tels que « Lâchez l’oseille ! », « De l’argent à vous dort dans les caisses de l’État », « Prenez le fonds social avant qu’ils ne nous le prennent ! » L’usage de cette rhétorique vise à déborder la logique assistantielle en affirmant, par la trivialité voulue du style, que les demandes sont en soi évidentes, et que les groupes demandeurs, de par leur situation, sont fondés à réclamer. De ce point de vue, la rhétorique de la réappropriation constitue le symétrique inverse de celle des droits :
« Si on a utilisé, en 97, des slogans qui auraient pu choquer… Choquer, parce que crier “lâchez l’oseille”, c’est quand même un peu limite, en tout cas ça rentre pas dans les slogans admis en général dans les manifs. Donc, si on a utilisé ces slogans, c’était justement pour se démarquer et pour affirmer quelque chose comme une force, sortir de cette image misérabiliste du chômeur qui tend la main. Au fond, en étant, entre guillemets, vulgaires, on voulait affirmer notre droit à l’existence » [31].
La revendication de revenu garanti telle qu’elle est formulée et théorisée au sein des organisations de chômeurs synthétise et radicalise ces deux types de légitimation [32]. L’instauration du revenu garanti équivaudrait en effet à un dépassement radical du système de protection sociale existant et modifierait donc entièrement la problématique de l’assistance [33]. L’adoption du revenu garanti introduirait un principe d’universalité et d’inconditionnalité dans le système de protection sociale, qui romprait avec la logique des prestations sélectives, ou « catégorielles », avec la logique de l’entitlement, et donc, avec le rapport de dépendance qui lie groupes à faibles ressources et État. Ce dépassement concernerait toutefois l’ensemble de la population, mais serait particulièrement crucial pour ces derniers. L’instauration du revenu garanti équivaudrait donc à une mutation radicale de l’État social et de sa fonction redistributive, dans le sens d’un « saut de socialisation ».
Les lois successives adoptées par les gouvernements en réponse à l’« exclusion » sont d’ailleurs critiquées en ce sens par les tenants du revenu garanti. Ainsi, à propos du projet de « loi de cohésion sociale » présenté par le gouvernement Juppé, en mars 1997 : « par le maintien de l’interdiction du RMI aux jeunes, par la mise en place des contrats CIL, par l’instauration d’un statut de sous-locataire, ce projet risque de mettre en place de nouveaux statuts infériorisés » [34]. Par la suite, la loi « contre les exclusions » présentée par le gouvernement Jospin est dénoncée de manière ana-logue : « cette loi renforce la précarité en en fixant les règles, et l’institutionnalise » [35]. L’instauration du revenu garanti permettrait alors, selon ces critiques, de remédier à cette incurie des pouvoirs publics et à l’impuissance du système de protection sociale existant. On voit ici que le travail de légitimation dépasse largement une simple justification sectorielle des demandes formulées par les chômeurs mobilisés. Toutefois, c’est bien la mobilisation des groupes à faibles ressources qui, selon les théoriciens du revenu garanti, ouvre la voie vers l’évolution globale du système. Les « exclus » retrouvent donc un rôle d’avant-garde :
« Dans l’histoire pluriséculaire des luttes des Pauvres et des lois de l’État-providence, il se pourrait bien que ce mouvement social si particulier marque les débuts d’une lame de fond » [36].
 
Illégalismes et stratégies d’exposition
 
 
À ces schèmes discursifs correspond un répertoire d’action, qui affirme, en pratique, ces formes de légitimation des demandes exprimées par les chômeurs et qui construit donc un rapport spécifique à l’État, via l’usage intensif de l’illégalisme. La caractéristique commune des actions auxquelles ont recours les organisations de chômeurs et, au-delà, l’ensemble des « sans », outre leur caractère spectaculaire, est en effet le jeu qu’elles opèrent avec les frontières de la légalité : ainsi en est-il des occupations de logements vacants organisées par Droit au logement, des occupations d’ASSEDIC, des « réquisitions » de biens et des actions « transports gratuits » mises en œuvre par les organisations de chômeurs, des occupations d’églises et de lieux publics par les collectifs de sans-papiers. Ces formes d’illégalisme peuvent de surcroît être qualifiées de sectorielles, au sens où leur objectif est clairement circonscrit et délimité [37]. De plus, cet illégalisme est localisé, au sens où il s’inscrit la plupart du temps dans des lieux ou des institutions directement liés aux problèmes rencontrés par les groupes mobilisés.
On peut analyser le choix de ce répertoire d’action illégaliste comme la résultante de contraintes spécifiques dues aux faibles ressources des groupes, dont l’indisponibilité d’autres moyens de protestation plus institutionnalisés (la grève, par exemple), et à l’impossibilité d’agir sur le système politique central. De ce fait, les organisations de « sans » doivent mettre en œuvre des stratégies du proche [38], comme le répètent les militants des organisations de chômeurs à l’occasion des occupations qu’ils organisent :
« Le lieu symbolique pour les chômeurs, ce sont les ASSEDIC. Quand les salariés font grève pour exprimer leurs revendications, ils occupent parfois leur entreprise » [39].
« Investissons les lieux qui nous sont communs (ANPE, ASSEDIC, CAF, CCAS), ceux qui sont “faits pour nous” ! » [40]
Ces interventions au sein des institutions « proches » et les interactions auxquelles elles donnent lieu avec les agents de ces institutions sont décrites en détail par les militants d’AC ! :
« La nécessité de développer nos pratiques d’autodéfense sociale à partir des nombreux cas que nous sommes amenés à rencontrer dès lors que nous assurons une présence régulière dans les institutions : ANPE, ASSEDIC, bureaux d’aide sociale, mais aussi CAF et bureaux de poste. […] Une famille monoparentale se voit saisir en mai 98 la quasi intégralité de son revenu mensuel. […] Il faudra une visite militante (d’AC !) au bureau de l’huissier pour que celui-ci reconnaisse avoir agi dans l’illégalité, accepte de débloquer la saisie » [41].
Comme le souligne W. Gamson [42], les « rencontres bureaucratiques » supposent la construction d’un discours à destination du public pour être adéquatement interprétées, ce que notent aussi les documents de préparation des occupations d’ASSEDIC :
« Une personne prend posément la parole, d’autres distribuent le tract […] Engager la conversation avec les usagers présents […] Sans cesse souligner que c’est la suppression de l’accès au fond social des ASSEDIC qui nous oblige à retourner vers les aides locales » [43].
Cette remarque peut s’étendre à l’ensemble des actions illégales mises en œuvre par les organisations de chômeurs. Ainsi, les « réquisitions de richesses » supposent un travail sur la définition de la situation (notamment par la distribution de tracts ou la prise de parole durant l’occupation), pour échapper à une relégation dans le domaine de l’« infra-politique », de la « simple » délinquance : « piquer de la bouffe dans un supermarché, ça n’est pas seulement un acte désespéré, c’est aussi affirmer une résistance » [44]. Le « mode d’emploi » des opérations de réquisition à destination des militants du DAL, rédigé par les fondateurs de l’organisation, préconise une stratégie analogue. Avant de procéder à l’occupation, le texte recommande de « rassembler des informations sur le nombre de logements vides dans la commune, le nombre d’attributions HLM, le nombre de demandeurs HLM » [45], de façon à pouvoir mener la négociation avec les autorités publiques : « cela ne nous gêne pas que l’on qualifie nos formes d’action de “radicales”, mais l’important, pour nous, c’est qu’elles soient lisibles » [46].
Le cadrage des illégalismes passe par un recours constant à la référence juridique. On a vu que cette référence constituait une constante du discours des organisations et qu’elle fournissait une légitimation à haut degré de généralité. Mais celle-ci fonctionne aussi dans des contextes beaucoup plus quotidiens, comme outillage discursif des pratiques entreprises par les collectifs de chômeurs. Ainsi, les actions « transports gratuits » menées par les militants d’AC ! [47] sont un bon exemple du couplage entre pratique de l’illégalisme et référence discursive au droit. Le motif juridique qui revient constamment pour appuyer ces actions est en effet celui de la liberté de circulation, principe conçu comme un droit fondamental de la personne humaine devant s’appliquer dans les situations les plus quotidiennes.
Apparaît alors un rapport que l’on peut qualifier de dialectique, entre pratique de l’illégalisme et revendication du droit. DAL est la première organisation de « sans » à mettre en œuvre cette stratégie dialectique, avec l’invocation devant les tribunaux, à l’occasion d’occupations de logements vacants, du droit au logement contre le droit de propriété [48]. Cette stratégie sera d’ailleurs institutionnalisée avec la reconnaissance par le Conseil constitutionnel du droit au logement comme « objectif à valeur constitutionnelle » et une jurisprudence reconnaissant une légitimité à l’occupation [49].
Mais c’est dans le cas des actions entreprises par les collectifs de sans-papiers que cette dialectique apparaît le plus clairement et le plus radicalement, étant donné la situation des sans-papiers au regard de l’ordre juridique. L’illégalisme auquel ont recours les collectifs de sans-papiers (occupations d’églises, grèves de la faim dans une certaine mesure), s’il résulte d’un choix contraint par cette situation, est justifié par le recours à un « pouvoir normatif » à haut niveau de généralité, le principe de la « commune humanité » [50]. Ce raisonnement est repris par certains soutiens des sans-papiers, qui incluent de nombreux juristes à même de formaliser ce conflit normatif [51].
On le voit, le mode d’action illégaliste privilégié par les organisations de « sans », certes motivé par des contraintes résultant de leur position dans l’ordre institutionnel, ne s’en répercute pas moins sur celui-ci, et participe de la construction d’un rapport conflictuel à l’État. On voit aussi que le droit, en discours et en pratique, sous la forme couplée de l’illégalisme et de la référence à un « pouvoir normatif » supérieur, constitue le vecteur principal de ce rapport, et, à ce titre, un instrument vital. C’est la façon dont Jean-Claude Amara, porte-parole de Droits devant, présente l’occupation de l’immeuble vacant de la COGEDIM, rue du Dragon (en 1994) : « choix : mourir dans la légalité ou vivre dans l’illégalité. Ceux que nous défendons ont choisi : ils vivent dans l’illégalité forcée et revendiquent très haut et fort le droit au logement et le droit à la vie » [52].
Mais, si l’illégalisme est une forme d’action largement utilisée par les mobilisations de « sans », celui-ci ne s’insère pas dans un continuum d’actions « disruptives » qui inclurait à son extrême des pratiques de violence physique intentionnelle et offensive. Un constat s’impose en effet d’emblée : l’usage de la violence dirigée intentionnellement et de manière offensive contre des personnes (agents de la force publique) ou des biens (lieux occupés, institutions publiques) par les organisations de « sans » reste globalement très limité. On peut certes repérer des discours de valorisation de pratiques potentiellement violentes (à l’égard des biens seulement), mais un regard plus large montre, que, au-delà de ces valorisations symboliques, la pratique effective de la violence parmi les organisations de « sans » est très réduite, sinon inexistante [53]. Ainsi, dans le cas des mobilisations de chômeurs, en s’appuyant sur les sources de presse, et en les complétant par l’enquête menée auprès des collectifs locaux, on peut conclure à un très faible recours à la violence offensive. Durant cette enquête, aucune personne interrogée ne fait en effet mention d’un quelconque recours à des pratiques violentes ; de plus, parmi les réponses à la question posée sur les actions « marquantes » menées par le collectif, on ne trouve aucune mention, ni a fortiori valorisation, d’une pratique violente. Quelques cas font toutefois exception : encore, dans ceux-ci, cette violence ne s’exerce-t-elle qu’à l’égard des biens [54]. Le recours à la violence défensive (à l’occasion d’évacuations de lieux occupés) est également très rare. Ainsi, durant les mobilisations de l’hiver 1997 et 1998, les évacuations d’ASSEDIC occupées ne donnent pas lieu à une riposte de la part des occupants. La plupart du temps, les occupants opposent alors une résistance « passive » aux forces de police et se laissent entraîner, retrouvant ainsi des techniques classiques de non-violence. Là encore, cette pratique a été lancée par les militants du DAL, dès les premières occupations.
Cette faible intensité globale de la violence physique doit être liée à la présence de militants politiques ou syndicaux expérimentés. Ceux-ci s’impliquent en effet constamment dans la contention d’une possible violence à l’occasion des actions menées. Les textes diffusés par le collectif national d’AC !, relatifs à l’organisation des occupations et des « réquisitions », sont explicites à cet égard : il faut bannir toute manifestation de violence offensive, non défensive et spontanée, que ce soit à l’égard des personnes ou des biens, même si les actions doivent rester spectaculaires.
Dans le cas des occupations d’ASSEDIC, ces mêmes textes recommandent un comportement modéré à l’égard du personnel de l’agence ; dans le cas des réquisitions, la violence exercée à l’égard du personnel, la destruction de biens sont proscrites. De plus, si les occupations et « réquisitions » sont des actions directes par définition, elles devraient néanmoins, selon ces textes, laisser place à une part de négociation pour que l’action se déroule au mieux et atteigne l’ensemble de ces objectifs (interpellation du public et obtention de ressources). Or, la pratique de la négociation suppose une maîtrise de soi importante de la part des occupants : ainsi, à propos des occupations de CAF et de l’obtention de ressources auxquelles elles visent, le texte recommande de « rester calme afin de pouvoir conduire les négociations et ne pas céder aux éventuelles provocations » [55]. Dans la même logique, les occupations d’ASSEDIC peuvent donner lieu à des négociations avec la police, visant à préparer une sortie « en douceur » et certains militants affirment prévenir les directeurs des magasins dans lesquels sont prévues des réquisitions de richesses [56]. Ce rôle de pacification est aussi revendiqué par les fondateurs d’autres organisations de « sans », notamment ceux de DAL. Comme l’affirme Jean-Baptiste Eyraud, « le combat des sans-logis, le combat des sans-droits ne peut être que non-violent » [57].
On peut donc mettre en relation la contention de la violence au sein des mobilisations de « sans » avec la présence de militants expérimentés. Ce constat ne vise évidemment pas à suggérer des dispositions spontanées à la violence de la part de personnes bénéficiant de ressources politiques moindres (quoique les militants mettent l’accent sur ce risque de violence « colérique »), mais seulement à circonscrire le facteur le plus visible de cette contention. Le rôle déterminant des militants politiques ou syndicaux dans ce processus s’explique en premier lieu par leurs dispositions spécifiques. En effet, les parcours de ces personnes, et leur socialisation politique, montrent des prédispositions à la non-violence ou à un usage prudent de la violence « instrumentale ». Mais ces stratégies de contention peuvent aussi s’expliquer par la prise en compte de facteurs d’ordre structurel, relatifs au lien entre groupes mobilisés et État. On peut avancer l’hypothèse que, dans le cas des mobilisations de « sans », c’est la présence d’un rapport initial de forte dépendance qui pousse à l’auto-limitation, pour éviter de compromettre les objectifs « vitaux » de l’action.
Mais, si l’usage offensif de la violence apparaît globalement très peu utilisé par les organisations de « sans », cette autolimitation n’empêche pas d’autres types d’usages de la violence, « retournés » et/ou « passifs ». Les actions d’illégalisme, suscitant une réponse coercitive de la part des autorités publiques, peuvent en effet donner lieu à des stratégies d’exposition [58] des groupes mobilisés à la violence, que celle-ci soit exercée par les autorités ou, dans certains cas, par les groupes eux-mêmes. L’exposition à la violence constitue un « cas-limite » de légitimation de la mobilisation, par la construction d’un rapport conflictuel entre l’État et les « sans ». Elle fonde en effet une stratégie de dénonciation efficace de l’État, sur le registre « forts » contre « faibles » :
« N’utilisez jamais la violence contre les sans-droits. C’est une arme qui se retournera toujours contre vous […] La violence physique exercée contre des citoyens injustement privés de leurs droits est intolérable » [59].
Parmi les différentes formes d’illégalisme auxquelles ont recours les organisations de « sans », l’occupation, par la tension qu’elle instaure vis-à-vis des autorités, apparaît comme la plus propice à ce type de stratégie. L’occupation suscite en effet l’évacuation, intervention qui sera la plupart du temps subie passivement (cf. supra). Cette exposition des occupants permet alors une dénonciation de la violence arbitraire exercée sur les « faibles ». La « faiblesse » peut ainsi devenir une ressource stratégique [60] :
« Le refus d’octroyer les aides d’urgence devrait avoir pour coût politique l’impopularité et le ridicule d’une intervention policière en vue d’évacuer les locaux occupés. L’éventualité d’une telle évacuation doit être préparée […] Les militants à l’origine de l’action ont intérêt à indiquer aux personnes mobilisées les techniques de résistance passive et non-violente adéquates à ce type de situation : il s’agit d’éviter toute inculpation pour rébellion et de mettre en relief l’illégitimité de la répression face à nos revendications. D’éventuelles photos de chômeurs et de militants portés par des policiers ne manqueront pas d’intéresser la presse et de faire connaître nos revendications comme l’attitude qui leur est opposée » [61].
Les stratégies d’exposition présentent l’avantage, pour les organisations de « sans », de permettre l’utilisation de la portée symbolique de la violence, tout en évitant le recours direct à celle-ci, problématique à plusieurs égards. Ces stratégies sont, dans certains cas, poussées par les groupes mobilisés jusqu’à un retournement de la violence sur eux-mêmes, par eux-mêmes. Cette radicalisation des stratégies d’exposition s’explique par la situation spécifique de certains groupes parmi les « sans », et spécifiquement les sans-papiers. Comme l’ont montré les analyses de Johanna Siméant, le recours à la grève de la faim par ceux-ci, stratégie de retournement de la violence, découle de leur position faible dans l’ordre politique : « le recours à la violence contre autrui est profondément interdit à des étrangers clandestins demandant la reconnaissance d’un statut au sein d’une communauté politique » [62]. L’usage de ce mode d’action permet alors la construction d’un rapport conflictuel alternatif.
Le couplage de l’occupation et de la grève de la faim, lors des mobilisations de sans-papiers, fonde une double stratégie de tension et de dénonciation, dans une temporalité resserrée, du fait du risque physique encouru par les grévistes. Ainsi, à propos d’une occupation réalisée en novembre 1998 :
« Qu’attend le gouvernement ? […] Lionel Jospin et son gouvernement vont-ils attendre qu’il y ait mort d’homme pour réagir ? Nous les tenons pour seuls responsables de ce qui pourrait advenir aux grévistes. Nous dénonçons la stratégie criminelle du gouvernement, qui joue le pourrissement, espérant que la lassitude et l’épuisement éteindront la lutte » [63].
Mais c’est l’occupation antérieure de l’église Saint-Bernard, en août 1996, qui porte cette stratégie à son point maximal. La réception médiatique (fortement critique) de l’évacuation de l’église montre la réussite de cette stratégie [64], même si, comme le souligne Johanna Siméant, celle-ci, à l’instar de l’ensemble des stratégies de « victimisation », reste ambivalente et menace constamment de tomber dans le misérabilisme. Il n’en reste pas moins que les stratégies d’exposition montrent des tentatives de construction d’un rapport spécifique à l’État, rapport d’« agressivité indirecte » que l’on peut considérer comme caractéristique de groupes « à faibles ressources » [65]. Les stratégies d’exposition, en ce sens, sont une modalité d’intervention très spécifique des « exclus » dans la sphère de la représentation : elles s’insèrent dans les formes de perturbation de l’ordre institutionnel, mais la radicalisent par l’implication du corps, quand d’autres moyens d’action font défaut [66].
La dénonciation de l’État comme institution répressive constitue certes un motif classique du discours contestataire. Mais la spécificité de la forme de critique considérée ici est que la stigmatisation de la violence d’État reste bornée : les discours de dénonciation de l’État produits par les organisations de « sans » et leurs soutiens, ne font en aucune façon référence à une possible prise de pouvoir, pas plus qu’à un possible renversement de l’ordre social [67]. La finalité du discours de dénonciation est tout autre. Tel qu’on peut l’esquisser à travers les analyses qui précèdent, bien plus qu’un objectif de prise de contrôle de l’État, c’est un horizon d’autonomie qui apparaît en filigrane du rapport conflictuel à l’État que construisent les organisations de « sans ».
 
« Désobéissance civique » et visée d’autonomie :un double déplacement
 
 
La revendication d’autonomie est justement ce qui, selon de nombreux analystes des « nouveaux mouvements sociaux » se développant dans les sociétés industrialisées depuis les années 1960-1970 [68], constitue le cœur des revendications que ceux-ci portent. L’enjeu du conflit social ne se limiterait plus à un objectif de redistribution de ressources matérielles, d’« indemnisation », mais viserait à l’in-vention de nouvelles « grammaires des formes de vie » (selon les expressions de J. Habermas, dont le modèle théorique inspire largement ces analyses) [69] et au dépassement de la dépendance structurelle à l’État social qui caractérise les mouvements sociaux « classiques ». Il découle de cela que l’horizon de la contestation n’est plus l’horizon révolutionnaire « traditionnel ». Si l’horizon de ces nouveaux mouvements peut être qualifié de « radical » par l’ampleur des évolutions qu’il préconise, ce radicalisme est, pour reprendre l’expression d’Arato et Cohen, « auto-limité » (self-limiting radicalism). Il recouvre la formulation de « projets pour la défense et la démocratisation de la société civile qui acceptent la différenciation structurelle et reconnaissent l’intégrité des systèmes politiques et économiques » [70]. Selon J. Habermas, ce projet d’autolimitation se différencie clairement de la perspective révolutionnaire auparavant prédominante au sein des mouvements sociaux, et spécialement du mouvement ouvrier :
« De façon immédiate, la société civile ne peut se transformer qu’elle-même ; de façon médiate, elle est capable d’induire l’autotransformation du système politique structuré par l’État de droit. Elle influe par ailleurs sur la programmation de ce système. Mais elle n’occupe pas la place d’un macro-sujet qui devait contrôler la société dans son ensemble et en même temps agir légitimement en son nom » [71].
C’est donc l’horizon d’autonomie qui prend la place, dans cette nouvelle configuration, de la visée révolutionnaire. Il correspond à un type spécifique d’action politique, défini par Cohen et Arato comme une « politique dualiste » (dual politics) [72]. Les mouvements sociaux poursuivent à la fois des objectifs « offensifs » et « défensifs ». Les premiers consistent à « lancer des thèmes significatifs pour la société dans son ensemble, définir des problématiques […], exercer une pression sur les parlements et les tribunaux et les gouvernements pour favoriser certaines orientations politiques », donc à exercer une influence [73]. Les seconds consistent pour leur part à « préserver certaines structures des associations et de l’espace public, créer des espaces publics alternatifs et subculturels, consolider des identités collectives nouvelles et conquérir un nouveau terrain sous la forme de droits élargis et d’institutions réformées » [74]. Comme on le voit, la revendication des droits occupe une place cruciale dans ce modèle de « politique dualiste ».
Le droit, en tant que système normatif pouvant être approprié par différents acteurs sociaux et politiques, a au demeurant un statut ambivalent au regard de la dynamique de la société civile. En effet, le droit « objectif », en tant qu’application coercitive d’un système normatif, peut être un instrument de contrôle répressif. Mais inversement, le droit, compris comme ensemble de droits subjectifs revendiqués, constitue un instrument essentiel de la politique « dualiste », au sens où il « sécurise » les formes de la société civile face aux empiètements systémiques, et institutionnalise la politique d’influence exercée par celle-ci vis-à-vis du système politique. Ainsi, la référence juridique est fondamentalement ambivalente, mais n’en offre pas moins une marge de manœuvre déterminante pour les mobilisations [75]. On pourrait alors avancer l’hypothèse que le droit se substitue ici à la violence comme arme principale de la mobilisation [76].
Ce modèle théorique, dont on a résumé les principales caractéristiques, peut-il éclairer les différentes dimensions des mobilisations de « sans » que l’on a mises en évidence précédemment, et, notamment, du rapport spécifique à l’État qu’elles construisent ? Au premier abord, la confrontation pourrait apparaître problématique. Peut-on en effet avancer que les mobilisations de « sans » ne demandent pas (toujours selon l’expression de Habermas) d’« indemnisation » à l’État, alors même que l’obtention de ressources est l’enjeu primordial de ces mobilisations ?
La compréhension des enjeux portés par les mobilisations de « sans » implique pourtant de dépasser la vision « spontanée » de ces mobilisations, qui n’y verrait que des « suppliques » adressées à l’État de la part de groupes profondément dépendants. Si la réalité de ce rapport de dépendance initial ne peut bien sûr être niée, c’est justement le travail politique sur cette dépendance qui fait émerger l’objectif d’autonomie. L’émergence et le développement de la revendication de revenu garanti au sein des mobilisations de chômeurs est ainsi exemplaire de ce processus : la genèse de cette revendication « radicale » résulte en effet d’un travail de généralisation sur les demandes « urgentes » et « quotidiennes » portées par les chômeurs mobilisés, et aboutit à un style particulier de politique revendicative (« politique de vie », ou life politics [77]). Comme on a pu le voir, cette revendication, à forte portée universalisante, esquissait un horizon d’autonomie vis-à-vis du contrôle exercé par l’État social sur les groupes en situation de précarité socio-économique, et non une perspective de démantèlement de celui-ci.
On pourrait faire la même remarque en ce qui concerne une autre revendication « radicale » portée par les mobilisations de « sans » et, plus spécifiquement par une partie des soutiens des collectifs de sans-papiers : celle de la mise en œuvre inconditionnelle (on retrouve donc encore une fois ce principe) du principe de liberté de circulation des personnes aux frontières et à l’intérieur de l’Union européenne, abolissant donc tout contrôle fondé sur la nationalité [78]. L’argumentation qui légitime cette revendication est clairement liée à la valeur d’autonomie, tant par rapport aux « exploi-teurs » sur le marché du travail, que par rapport au contrôle social et juridique exercé par l’État [79].
Les deux revendications sont d’ailleurs explicitement liées dans les justifications théoriques qui fournissent des légitimations aux organisations de « sans » : ces deux exigences, revenu garanti et libre circulation (couplée avec un « droit d’installation »), construisent un même horizon d’émancipation du salariat « traditionnel », du travail « dépendant » hors des statuts exclusifs construits par les contrats de travail et par l’État qui les garantit. De ce point de vue, les luttes actuelles des chômeurs et des sans-papiers s’inséreraient dans une histoire longue, souvent occultée, des tentatives d’émancipation de la force de travail « bridée ». On retrouve cette synthèse des deux revendications dans plusieurs textes publiés par différents soutiens, militants ou intellectuels (économistes, juristes, philosophes), des collectifs de sans-papiers partisans de la libre circulation [80]. Ces exemples contribuent à montrer que les revendications de revenu garanti et de libre circulation dessinent, dans la perspective de ceux qui les formulent, un même type d’horizon d’attente, et un déplacement similaire du rapport entre État et groupes mobilisés : si ces deux revendications sont « radicales » par la modification de l’ordre juridique et social qu’elles supposent, ce « radicalisme » n’a pas pour objectif la prise de pouvoir ou le contrôle du système politique, mais bien plutôt une autonomie vis-à-vis de celui-ci, et des différentes extensions d’une institution perçue comme instance de clôture.
Quelles sont alors les modes d’action qui permettraient, dans la perspective des acteurs de la mobilisation, la réalisation de cet objectif ? De ce point de vue, on constate un déplacement analogue : ce n’est plus la violence qui apparaît porteuse d’une potentialité émancipatoire, mais l’usage offensif du droit. Il est significatif, à cet égard, que les justifications du revenu garanti, comme celle de la liberté de circulation, telles qu’elles sont formulées par les organisations de « sans » et leurs soutiens, s’expriment en grande partie dans le langage de droits opposables à l’État [81].
La revalorisation du droit comme instrument critique doit du reste être replacée dans un contexte plus général de « redécouverte » du droit, prenant ses sources à la fin des années 1970, avec la revivification du thème de l’« État de droit », le processus de juridicisation de la vie politique, mais aussi le développement d’usages critiques de cette ressource par des groupes activistes [82]. Sans développer plus avant ce processus général (qui ne nous intéresse ici qu’à titre de cadre d’analyse), il faut souligner que, parmi différents groupes sociaux susceptibles d’utiliser le droit comme ressource de mobilisation, les « sans » se situent dans une situation particulière. Comme on l’a vu en effet, leurs formes d’action se caractérisent par un rapport dialectique entre pratique de l’illégalisme et revendication de droits, qui peut s’apparenter à une tentative de subversion et d’élargissement du cadre de juridicisation dans lequel ces mobilisations évoluent.
On peut y voir un autre point de comparaison possible avec le paradigme théorique évoqué plus haut. On a vu que, dans ce modèle, l’action revendicative des groupes sociaux pouvait être caractérisée comme une « politique duale », visant à la fois à interpeller l’État et à garantir les droits de ces groupes. Pour Cohen et Arato, la forme d’action exemplaire de ce style de politique revendicative est la désobéissance civile :
« La désobéissance civile implique des actes illégaux, la plupart du temps de la part d’acteurs collectifs, actes qui sont publics, justifiés par des principes, et à caractère symbolique et concernent prioritairement des formes de protestation non violentes, et un appel à la raison et au sens de la justice du peuple. Le but de la désobéissance civile est de persuader l’opinion publique, dans la société civile et politique, qu’une loi ou une mesure spécifiques sont illégitimes et qu’un changement est nécessaire. les acteurs collectifs impliqués dans la désobéissance civile invoquent les principes utopiques des démocraties constitutionnelles, en appelant aux droits fondamentaux ou à la légitimité démocratique » [83].
La désobéissance civile se distingue d’une simple infraction individuelle à la loi, par son caractère collectif, public, et légitimé par des principes supérieurs [84]. Elle se situe alors au confluent de la critique de l’ordre normatif en vigueur et de la revendication de nouveaux droits : « la désobéissance civile est une source décisive pour la création de droits » [85]. Ce mode d’action, on le sait, est considérée par la tradition libérale comme un moyen d’action à la disposition des citoyens si le pouvoir outrepasse ses bornes. John Rawls a récemment reformulé cette acception libérale de la désobéissance civile [86]. Dans la perspective libérale, l’usage de cette forme d’action relève donc d’une situation limite dans des cas graves de violations des droits fondamentaux par le pouvoir : la désobéissance civile a donc une fonction essentiellement « défensive » [87]. Par rapport à cette vision « minimale », les tenants du modèle habermassien franchissent une étape supplémentaire, en considérant que la désobéissance civile est une forme normale d’action politique de la société civile : « la désobéissance civile est une “forme-clé” de la politique utopique au sein des sociétés civiles modernes » [88].
Or, le concept de désobéissance civile correspond bien aux formes et aux justifications des pratiques contestataires mises en œuvre par les mobilisations de « sans ». Celles-ci peuvent en effet se définir comme des formes de transgression de l’ordre juridique, légitimées par la référence à un « pouvoir normatif » supérieur. Cette articulation illégalisme/référence juridique est précisément ce qui définit la désobéissance civile. Ce terme est d’ailleurs utilisé par les acteurs des mobilisations pour qualifier leurs formes d’action, notamment lors du mouvement pétitionnaire de février 1997 contre la loi sur l’entrée et le séjour des étrangers en France, dite « loi Debré ». Ce mouvement, qui est aussi un acte de soutien aux sans-papiers, part d’un « appel à désobéir » à cette loi lancé par cinquante-neuf cinéastes, suite à l’inculpation de Jacqueline Deltombe pour hébergement d’un étranger en situation irrégulière :
« Nous sommes coupables, chacun d’entre nous, d’avoir hébergé des étrangers en situation irrégulière. Et nous continuerons à héberger, à ne pas dénoncer, à sympathiser et à travailler sans vérifier les papiers de nos collègues et amis […] Nous appelons nos concitoyens à désobéir pour ne pas se soumettre à des lois inhumaines. Nous refusons que nos libertés se voient ainsi restreintes » [89].
On se situe donc ici dans un cas paradigmatique de désobéissance civile, par un appel à désobéir à une loi « inique » en fonction de principes normatifs supérieurs. Cette légitimation de la dénonciation est du reste explicitée par les acteurs de la mobilisation pétitionnaire. Dans ce contexte discursif spécifique, la pratique de la désobéissance civile peut être justifiée par une référence au « monde vécu » des individus : « toutes les désobéissances n’ont pas la même valeur. C’est cette fois la loi qui agresse, qui violente nos consciences, surgit à notre domicile et dans nos liens les plus intimes » [90]. C’est alors l’invocation d’un pouvoir normatif supérieur, règle de droit supérieure au droit positif, qui permet de défendre ce « monde vécu ». Cette opposition entre deux « pouvoirs normatifs » de statuts différents, liés à une justification en termes de monde vécu (à travers la catégorie de la « morale », ici fortement référée au choix individuel et subjectif), constitue une constante du discours des pétitionnaires, qu’ils soient militants, intellectuels ou « simples citoyens » :
« On invoque l’illégalité ? Mais il existe aussi une illégalité morale ! » [91]
« Pour moi, il s’agit d’une réaction morale. L’hospitalité a un caractère sacré et on demande aux gens de dénoncer les étrangers […] Je comprends l’argument de l’État de droit, mais une limite est franchie quand une loi légale porte atteinte à une loi morale supérieure » [92].
« Un seuil supplémentaire est franchi dans la dégradation de l’État de droit et l’atteinte aux principes démocratiques » [93].
« L’Assemblée nationale vient de voter une loi qui va supprimer les droits essentiels aux hommes et aux femmes de ce pays » [94].
La désobéissance civile apparaît alors comme un « moyen […] que la société civile oppose au soi-disant réalisme de la raison d’État et au cynisme ordinaire de la société politique » [95]. La mobilisation des sans-papiers, et en leur faveur, constituerait alors le moteur d’une nouvelle forme de politique contestataire, subsumée par la catégorie de désobéissance civile : les « exclus parmi les exclus » auraient « suscité de nouvelles formes de militantisme et renouvelé d’anciennes » [96]. Ce lien entre mobilisations des « exclus » de la représentation et invention ou réactivation de formes d’action ne concerne pas au demeurant que les sans-papiers. En effet, le thème de la désobéissance civile est abondamment utilisé par les acteurs de ces mobilisations. Cet usage discursif ne concerne pas que les collectifs de sans-papiers. Le collectif national d’AC ! évoque ainsi, en janvier 1998, le projet d’un « appel à la désobéissance », « qui devrait s’adresser aux salariés des institutions, entreprises, associations en rapport avec des chômeurs et précaires pour leur demander d’appliquer une clause de conscience lorsque leur emploi les amène à participer au contrôle social, à la répression des chômeurs » [97]. Au-delà de l’usage explicite du terme par les acteurs des mobilisations, on peut, comme on l’a déjà souligné, utiliser le concept de désobéissance civile pour décrire la forme et l’orientation normative de la plupart des modes d’action mis en œuvre par les mobilisations de « sans », dont les plus « quotidiens » (qui n’ont donc pas l’intensité symbolique du mouvement pétitionnaire de février 1997) [98]. Ceux-ci manifesteraient une possible « banalisation » de la désobéissance civile [99], qui équivaudrait alors à une nouvelle forme de militantisme, et de ce fait à un important déplacement dans le rapport entre État et groupes mobilisés. Nulle part, en effet, l’accumulation des actes, symboliques ou routiniers, de désobéissance civile au sein des mobilisations de « sans » n’est conçue dans la perspective d’une prise de pouvoir, d’un contrôle sur le système politique.
Ce déplacement de visée normative est notamment formalisé par le philosophe Etienne Balibar, engagé à la fois comme soutien aux mobilisations de sans-papiers et comme initiateur des débats autour de la désobéissance civile en février 1997, à l’aide du concept de droit à la « révolte » et à « l’insurrection permanente » contre l’État. Cette insurrection permanente, replacée dans un cadre autolimité et démocratique, se substituerait en quelque sorte à l’horizon révolutionnaire traditionnel [100]. Les sujets, et acteurs, privilégiés de cette insurrection permanente seraient les « sans » et autres « exclus » politiques. Selon cet auteur, un des aspects cruciaux de la « révolte » démocratique consiste en effet à « contraindre la société française à voir ce qu’elle ne veut pas voir, à entendre ce qu’elle ne veut pas entendre : la violence de l’exclusion et des inégalités qu’elle engendre. Et faire ainsi venir au jour d’une parole publique le refus de “tenir en place” de ceux dont la place est intenable, ceux à qui, en vérité, on ne reconnaît aucune place » [101].
Dans ce cadre, les mobilisations de « sans » et les formes d’action spécifiques qu’elles suscitent, manifesteraient une attitude critique relative à l’État et à la sphère de la représentation, résumée ainsi par les théoriciens de la « société civile » : « une réflexion sur la désobéissance civile [peut montrer] qu’il existe une alternative entre le “réformisme glacé” et le fondamentalisme révolutionnaire, entre le repli sur la sphère privée et la politisation totale de la société » [102]. Cette formule, certes extraite de son contexte, pourrait cependant résumer assez bien les finalités exprimées, de manière plus ou moins « théorique » ou « pratique », plus ou moins explicite, par les acteurs des mobilisations de « sans », telles qu’on a pu les reconstituer en parcourant leurs modes d’action et les justifications de ceux-ci. Une visée normative, qui ne résume certes pas la diversité des motivations individuelles, mais n’en constitue pas moins un référent commun, et que des analyses hâtives, ne voyant dans ces mobilisations que des « cris de détresse », ou une manipulation politique de la misère, ne peuvent déceler [*].
 
NOTES
 
[1] On peut citer notamment Agir ensemble contre le chômage (fondé en 1993), Droit au logement (fondé en 1990), Droits devant (fondé en 1994), les différents collectifs de sans-papiers qui apparaissent à partir de 1996 (Saint-Hyppolite, Saint-Bernard, « Troisième collectif »)… Une caractéristique saillante de ces organisations est leur hétérogénéité sociologique, associant des militants fortement dotés en ressources politiques (dont beaucoup sont proches des organisations d’extrême-gauche ou du syndicalisme « critique », notamment de la Ligue communiste révolutionnaire, SUD, ou de l’« aile gauche » de la CFDT) et une base sociale relativement dénuée de celles-ci. Sur ce point, cf. I. Sommier, Les nouveaux mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2001.
[2] M. Lipsky, « La contestation comme ressource politique » (trad. fr.), dans J. Padioleau (dir.), L’opinion publique. Examen critique, nouvelles directions, Paris/La Haye, Mouton, 1981, p. 336-367. Cf. aussi sur ce point, J. Siméant, La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.
[3] Pour une première approche, cf. C. Aguiton, D. Bensaïd, Le retour de la question sociale, Lausanne, Page Deux, 1997 ; H. Brochier, J.-C. Delouche, Les nouveaux sans-culottes, Paris, Grasset, 1999 ; J.-M. Salmon, Le désir de société. Des restos du cœur au mouvement des chômeurs, Paris, La Découverte, 1998 ; S. Béroud, R. Mouriaux, M. Vakaloulis, Le mouvement social en France. Essai de sociologie politique, Paris, La Dispute, 1998. Soulignons par ailleurs d’emblée qu’on ne pourra, dans le cadre de cet article, retracer les racines historiques des différents phénomènes examinés, repérables notamment dans la période de l’après-68. C’est ainsi le cas pour les mobilisations de sans-papiers (sur ce point, J. Siméant, opcit.) ou, de manière plus limitée, de chômeurs.
[4] On ne peut non plus détailler ici le travail identitaire, résultant d’une action coordonnée des différentes organisations, qui mène à la constitution de l’acteur collectif « sans » (un de ses moments importants étant le lancement de l’« appel des sans » en décembre 1995).
[5] On emprunte l’expression « horizon d’attente » à R. Koselleck, Le futur passé (trad. fr.), Paris, EHESS, 1990. L’intérêt de ce concept est de tenter de saisir, dans un contexte donné, à travers différents types de pratiques et différents « niveaux » de discours, des référents communs qui n’apparaissent pas nécessairement au premier abord.
[6] « Pourquoi nous insistons », Le Monde, 30 mai 1997.
[7] Sur la « centralité » du travail dans l’histoire du conflit social, parmi d’innombrables travaux, on retiendra J. Habermas, « La crise de l’État-providence », dans Écrits politiques (trad. fr.), Paris, CERF, 1990 ; R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995 ; G. Groux, Vers un renouveau du conflit social ?, Paris, Bayard, 1998. La rupture avec le référent « travail », soulignée par tous ces auteurs, n’est pas une « nouveauté » de la décennie 1990 (même si sa visibilité s’accentue) : certains thèmes revendicatifs développés par les organisations de « sans », notamment le revenu garanti et la libre circulation des personnes, trouvent leurs racines dans les mobilisations de l’après-68.
[8] Cf. C. Péchu, « Quand les “exclus” passent à l’action. La mobilisation des mal-logés », Politix, 34, 1996, p. 115-134. Pour autant, l’usage d’un répertoire de ce type ne naît pas avec les mobilisations de « sans » et a, là aussi, des antécédents dans la période de l’après-68 (sur ce point, I. Sommier, La violence politique et son deuil. L’après-68 en France et en Italie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1998).
[9] Dans la perspective de ce texte (la construction d’un rapport conflictuel entre groupes mobilisés et État), on est nécessairement amené à considérer l’État comme se le représentent ces groupes, c’est-à-dire de manière quelque peu « réifiée », comme un ensemble d’institutions offrant une figure négative relativement unifiée. Il ne s’agit donc pas de reconduire un biais « objectiviste », mais plutôt d’observer les modalités d’objectivation de l’État. Sur ce point en général, cf. B. Lacroix, « Ordre politique et ordre social. Objectivisme, objectivation et analyse politique », dans M. Grawitz, J. Leca (dir.), Traité de science politique, Paris, PUF, 1985, t.1, notamment p. 472-482.
[10] Pour le lien entre ces différents « niveaux » (répertoires d’action, justifications), cf., par exemple, les remarques de R. Edmonsson, F. Nullmeier, « Knowledge, Rhetoric and Political Action in Context », dans The Political Context of Collective Action, Londres, Routledge, 1997, p. 219-239.
[11] Selon l’expression (self-limiting radicalism) forgée par A. Arato, J. Cohen, dans Civil Society and Political Theory, Cambridge, MIT Press, 1992.
[12] Ce qui amène à considérer des groupes d’acteurs différents : militants bénéficiant de fortes ressources politiques, « base » des organisations, intellectuels qui apportent leur soutien. Toutefois, la perspective retenue ici consiste à voir en quoi ces différents acteurs construisent, de façon plus ou moins « pratique » ou « théorique », une visée commune (ce qui peut d’ailleurs, comme on le verra, nécessiter le recours à des modèles de théorie politique pour exposer clairement cette visée normative). De ce fait, on sera conduit à laisser au second plan les tensions et conflits qui peuvent apparaître entre ces différents groupes qui construisent « le mouvement ».
[13] Cf. notamment J. Donzelot, L’invention du social. Essai sur le déclin des passions politiques, Paris, Fayard, 1984. Cette causalité est cependant ambivalente : on peut aussi avancer que la construction de l’État social est un facteur de conflit. Il n’en reste pas moins que la fonction distributive de l’État contribue à circonscrire l’espace de la confrontation.
[14] R. Dethyre, « L’APEIS a dix ans. Réflexions », Société française, 59 (9), avril-mai 1997, p. 18.
[15] Sur la « diabolisation » des ASSEDIC par le discours de l’APEIS, cf. F. Bourneau, V. Martin, « Organiser les sans-emploi ? L’expérience de l’APEIS dans le Val de Marne », dans O. Fillieule (dir.), Sociologie de la protestation, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 170-172.
[16] F. F. Piven, R. Cloward, Poor People’s Movements, Why They Succeed, How They Fail, New York, Vintage Books, 1977, p. 20-21 : « les gens font l’expérience des salles d’attente, du superviseur ou du travailleur social, et de l’allocation. Ils ne font pas l’expérience de la politique sociale américaine… En d’autres termes, c’est l’expérience quotidienne des gens qui façonne leurs griefs, établit la mesure de leurs demandes, et fait ressortir les cibles de leur colère ». Cf. aussi sur ce point M. Lipsky, Street-Level Bureaucracy : Dilemnas of the Individual in Public Services, New York, Russell, 1980.
[17] L’organisation Agir ensemble contre le chômage (AC !), fondée en 1993 par des militants syndicaux et des intellectuels, et connaissant par la suite un développement rapide, sera un des acteurs déterminants du « mouvement des chômeurs » et, notamment, des mobilisations de l’hiver 1997-1998.
[18] « Un nouvel ordre disciplinaire ? », document AC !, 17 septembre 1998. Sur le thème d’un glissement du « social » au « pénal », et sur celui du workfare, cf. L. Wacquant, « La tentation pénale en Europe », Actes de la recherche en sciences sociales, 124, septembre 1998, p. 3-7.
[19] Tract AC !, avril 1998.
[20] « Proposition de résolution sur la situation des sans-papiers en France », document collectif de Saint-Bernard, 2 octobre 1996.
[21] J.-C. Amara, M. Aounit, J.-F. Berjonneau, J.-C. Bouvier, C. Bravo, H. Leclerc, D. Lochak, J. Rousseau, P. Vouland, J.-P. Weben, « Tour de France des sans-papiers en colère, qui ne sont pas clandestins », Libération, 13 juin 1996.
[22] Mémorandum du Troisième collectif des sans-papiers, septembre 1996.
[23] Sur ce point, P. Rosanvallon, La crise de l’État-providence, Paris, Le Seuil, 1981, p. 59-63.
[24] Selon le terme de D. Fassin, « La supplique. Stratégies rhétoriques et constructions identitaires dans les demandes d’aide d’urgence », Annales ESC, septembre-octobre 2000, p. 953-983.
[25] Sur ce point, cf. parmi de nombreuses références, B. Lautier, « L’État et le social », dans B. Théret (dir.), l’État, la finance et le social. Souveraineté nationale et construction européenne, Paris, La Découverte, 1995, p. 483-508.
[26] Sur ce point, cf. notamment J. Commaille, Les nouveaux enjeux de la question sociale, Paris, Hachette, 1999.
[27] Formulaire « CASU », document AC !, janvier 1998.
[28] Cet « Appel », lancé le 20 décembre 1997 lors de l’occupation du Carrousel du Louvre à Paris, et signé par les organisations partie prenante au « mouvement des chômeurs » (AC !, APEIS, CDSL, DAL, DD, MNCP, SUD…), vise à avancer des revendications unitaires et à construire une définition commune de la situation.
[29] Appel du Louvre, cité.
[30] On retrouve ainsi les remarques d’A. Melucci sur l’importance de l’« inversion symbolique » dans les discours produits par les mobilisations. Cf. notamment Challenging Codes : Collective Action in the Information Age, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[31] Entretien avec un militant d’un collectif parisien d’AC !.
[32] On ne peut ici revenir sur la construction et la diffusion de cette revendication au sein du « mouvement des chômeurs ». Cette revendication monte en puissance progressivement, au sein des organisations et d’abord d’AC !, par rapport à d’autres revendications plus traditionnelles privilégiées par les militants syndicaux fondateurs (notamment la réduction du temps de travail). Ce succès résulte à la fois de l’expression de demandes spécifiques aux chômeurs mobilisés (demandes « quotidiennes » concernant les ressources, le logement, les transports…) et d’un important travail de politisation de cette « quotidienneté » (qui est aussi un travail identitaire) entrepris par une frange militante radicale qui rejoint AC ! à partir de 1994. Les mobilisations de l’hiver 1997-1998 marqueront l’inscription de la revendication sur l’agenda médiatique et politique (via notamment la commande d’un rapport portant sur une refonte globale du système des minima sociaux, les débats autour de la « loi contre les exclusions » votée en juin 1998), au-delà du débat interne aux organisations. Ce « succès » est toutefois restreint par le caractère limité de la réponse gouvernementale en termes de politiques publiques effectives.
[33] Cf. notamment, de manière plus générale, P. Van Parijs, Refonder la solidarité, Paris, Le Cerf, 1995. Selon cet auteur, l’instauration d’un revenu garanti modifierait radicalement les fondements de l’État providence, le tirant vers un modèle « painéen » (du nom du philosophe Thomas Paine, un des premiers promoteurs de cette idée), en lieu et place des modèles « bismarckiens » et « beveridgiens ». Ce modèle alternatif se caractérise par le fait qu’« il ne restreint pas les transferts à ceux qui sont dans le besoin et ne parviennent pas à s’en sortir par eux-mêmes » (p. 29-30). On reconnaît ici la rupture avec la logique de l’entitlement. Cf. aussi sur ce point (la dialectique universalité/particularité au sein de l’État providence), P. Jones, « Universal Principles and Particular Claims : From Welfare Rights to Welfare States », dans R. Goodin, A. Ware (eds), Needs and Welfare, Londres, Sage, 1990, p. 34-54.
[34] Lettre au ministre des Affaires sociales, document AC !, 24 mars 1997.
[35] Tract A