Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.
208 pages

p. 485 à 504
doi: en cours

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Sur quelques énigmes des élections françaises du printemps 2002

Vol. 52 2002/5-6

2002 Revue française de science politique Sur quelques énigmes des élections françaises du printemps 2002

L’énigme de la cohabitation, ou les effets pervers d’une pré-sélection annoncée

Jean-Luc Parodi Jean-Luc Parodi est directeur de recherche au Cevipof (Centre d’étude de la vie politique française) de la Fondation nationale des sciences politiques. Il est l’auteur de « La Cinquième République et le système majoritaire », thèse, 1973 ; il a dirigé (avec Olivier Duhamel) La Constitution de la Cinquième République, Paris, Presses de Sciences Po, 1988 et (avec Louis Favoreu, Didier Maus), L’écriture de la Constitution, Paris Economica, 1992. Ses travaux portent sur l’analyse stratégique des institutions, la popularité politique, les systèmes électoraux (224, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris <jeanluc.parodi@wanadoo.fr >).
Interprétées à chaud comme un véritable séisme, interprétation que le nombre et l’ampleur des records de toute nature enregistrés (abstentions, blancs et nuls, candidatures, scores des extrêmes, du PC, etc.) peuvent étayer, les élections françaises du printemps 2002 apparaissent, une fois remises en perspective, lues dans leur globalité et analysées à la lumière de la cohabitation, moins sismiques que sur le moment. Car toute la séquence des quatre tours de scrutin est structurée par les résultats du premier tour de l’élection présidentielle et celui-ci est dominé par la pré-sélection des candidats du second tour qu’a progressivement imposée la cohabitation exceptionnelle de 1997-2002. C’est elle qui maximise la traditionnelle fonction de message que peut remplir le premier tour de l’élection présidentielle et favorise la tentation de votes stratèges aux effets pervers incontrôlables. Interpreted at the time as a real earthquake – an interpretation that the number and scope of every kind of record measured (abstentions, blank and null, candidacies, results of the extremes, of the CP, etc.) can back up –, the French elections of the spring of 2002 now seem, in retrospect, analyzed as a whole and in the light of cohabitation, less cataclysmic than when they took place. The whole sequence of the four rounds of the election is structured by the results of the first round of the presidential election and this was dominated by the pre-selection of the candidates of the second round that the exceptional cohabitation of 1997-2002 progressively determined. This is what maximized the traditional message function that the first round of the presidential election can perform and fosters the temptation of voting strategies with uncontrollable perverse effects.
« Séisme », comme le terme s’impose immédiatement dès le soir du premier tour de l’élection présidentielle, ou mini tremblement de terre comme pourrait le faire penser le calme retour au fonctionnement normal de la Cinquième République après le triple succès de la droite, sur quel échelon de l’échelle de Richter politique faut-il en définitive classer les secousses électorales du printemps 2002 ? Car tout est à la fois surprenant et explicable dans ce drame en quatre épisodes qui va retenir puis lasser l’attention des électeurs et des observateurs, et compliquer par ses retournements apparents la compréhension de la séquence. Que s’est-il en réalité passé en ce printemps 2002, s’est-il réellement passé quelque chose de fondamentalement nouveau et surtout, objet de cet article, quel rôle a joué la cohabitation dans cet ébranlement une fois remis en perspective ?
Pour répondre à ces questions et prendre la mesure des bouleversements surprenants et des enchaînements presque nécessaires, il faut à coup sûr penser la séquence électorale dans son ensemble, dans ses engrenages et ses contradictions, pour mieux déterminer ce qu’il convient d’expliquer. On le tentera en six approches successives, supposées découler logiquement l’une de l’autre et apporter une lumière croissante sur une fresque opaque et si difficile à déchiffrer. Élections de tous les records, les quatre scrutins de 2002, et d’abord le premier, doivent être lus dans leur étrangeté que souligne mais relativise aussi la mise en perspective historique ; de cette étrangeté fondamentale il faut donc prendre la mesure. Mais celle-ci commence à s’atténuer si on s’applique à tourner le film à l’envers, à commencer à expliquer en premier le dernier acte – le second tour des législatives – à montrer comment il découle du précédent – le premier tour – comment l’un et l’autre sont dans la logique des législatives de « confirmation » de la Cinquième République (1962, 1981, 1988), confirmation du choix du Président, comment enfin celui-ci ne pose guère, dans son second tour, de problème particulier après l’élimination du candidat de gauche au premier tour. Car tout s’est bien joué au premier tour, au premier tour et avant. On ne peut dès lors faire l’économie d’une analyse des mystères des premiers tours de l’élection présidentielle et de leurs logiques croisées telles qu’elles existent en filigrane depuis l’origine et s’exacerbent au cours des dernières décennies. Or, dans cette bataille entre la logique de qualification et la logique de message, la pré-sélection de la cohabitation et sa confirmation sondagière vont jouer un rôle fondamental, au détriment de la première et donc, au profit de la seconde. Elles vont le faire d’autant plus que, dans la répartition entre électeurs stratèges et électeurs kantiens, cette anticipation des résultats du premier tour libère en partie les premiers de leurs réticences et en augmente le nombre, provoquant du même coup l’élimination du duel tant annoncé. De ce duel hypothétique, dont les électeurs stratèges se sont ainsi privés, il n’est pas impossible d’esquisser une rétrospective virtuelle qui semble indiquer que le rapport de forces global gauche-droite, favorable à la droite depuis 1993, ne s’était pas renversé en profondeur malgré la parenthèse de 1997, déplaçant ainsi à nouveau l’objet de la recherche.
 
Les élections de tous les records
 
 
Que les quatre tours de scrutin de 2002 soient exceptionnels, rien ne le montre mieux que l’avalanche de records dont ils sont l’occasion, qu’il s’agisse de l’abstention, de l’atomisation du système des candidatures ou des forces politiques quelles que soient les manières de les définir ou de les regrouper.
Record d’abstention tout d’abord. Jamais on ne s’était autant abstenu à un premier tour d’élection présidentielle, consultation pourtant la plus participationniste de tous les scrutins français : 28,4 % contre 21,6 % en 1995 et 18,6 % en 1988 (graphique 1) Jamais on ne s’était autant abstenu à un premier tour de législatives (36 %), même à ces législatives que l’on a proposé de qualifier « de confirmation », parce qu’elles suivent immédiatement une autre consultation plus décisive, dont elles sont appelées à confirmer (ou à infirmer) le verdict. Tel avait été le cas en 1981 après l’élection présidentielle qui porta François Mitterrand à la Présidence et introduisit l’alternance sous la Cinquième République et en 1988 quand l’histoire se reproduisit en bredouillant ; une situation un peu analogue s’était produite en 1962, les législatives de novembre succédant au référendum victorieux du général de Gaulle en octobre (graphique 2). Dans les trois cas, la démobilisation avait été la règle : 29 % d’abstention au premier tour des législatives après le 19 % du premier tour des présidentielles de 1981, 34 % contre 19 % en 1988, et déjà 31 % en 1962 contre 23 % au référendum. Record encore au second tour des législatives, puisqu’à l’encontre des seconds tours des trois législatives de confirmation considérés dans lesquels la participation s’était légèrement redressée, le second tour de juin 2002 (40 % en France métropolitaine dans les circonscriptions en ballottage) a été le plus démobilisateur de toute la Cinquième République. Ces trois records absolus d’abstention se situent cependant dans la droite ligne de la tendance lourde qui voit depuis près de deux décennies s’accroître la démobilisation, quelle que soit la nature de l’élection (graphique 3). Mais divers événements permettaient de penser que cette hausse se finirait et que l’incertitude sur l’issue du second tour annoncé remotiverait les électeurs les plus mous. On le sait, cela ne joua pas au premier tour de l’élection présidentielle et le duel programmé n’eut pas lieu mais il y eut bien, nouveau record, une sur-mobilisation exceptionnelle de second tour (+ 8,1 soit plus de trois millions d’électeurs), plus forte qu’à aucune présidentielle précédente (le record étant jusqu’alors de + 5 en 1981, cf. graphique 9, page 492), moins provoquée par cette incertitude disparue que par la redécouverte de l’ennemi, après ces cinq années de pacification cohabitationniste.
Graphique 1
L’abstention au 1er tour de l’élection présidentielle sous la Cinquième République (France entière)
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Graphique 2
L’abstention au 1er tour des élections législatives de confirmation et à celui de l’élection décisive antérieure
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Graphique 3
L’abstention en France depuis 1979 selon le type d’élection
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Record encore des bulletins blancs et nuls à un premier tour de l’élection présidentielle : 2,4 % contre 2,2 % en 1995 et moins de 2 % aux cinq scrutins antérieurs.
Record du nombre de candidats ensuite, aux deux premiers tours des deux élections. Pour la présidentielle, le record est pulvérisé : 16 candidats à l’arrivée, soit 7 de plus qu’il y a sept ans et 4 de plus que le record de 1974 (tableau 1).

Tableau 1
Nombre de candidats à l’élection présidentielle
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1965 1969 1974 1981 1988 1995 2002 6 7 12 10 9 9 16

La règle des 500 signatures nécessaires n’a donc joué qu’à la marge (pour Charles Pasqua et Nicolas Miguet). Bien plus, la controverse sur le rôle et la signification de ce filtre a occupé et presque monopolisé le débat pendant quelques semaines de la campagne : considérée aux origines comme un instrument supposé ne permettre qu’aux plus dignes de se présenter aux suffrages de leurs concitoyens et ce, d’autant plus que, une fois officiellement légitimés comme candidats par le Conseil constitutionnel, ils disposent dans la campagne officielle du même temps d’antenne gratuit, la procédure des 500 signatures nécessaires s’est transformée en 2002 en un débat sur l’illégitimité de l’exclusion éventuelle d’un candidat ayant prouvé lors d’autres consultations une représentativité minoritaire incontestable. L’éventuelle élimination à ce stade de Jean-Marie Le Pen et les prises de position de nombreux acteurs politiques et médiatiques sur le scandale que serait celle-ci à leurs yeux ont certainement contribué à indirectement légitimer la place du leader de l’extrême droite dans l’espace démocratique national. Au total, malgré son durcissement en 1976 (élévation de 100 à 500 du nombre des signatures et publication des signataires), le filtre n’a pas rempli son rôle et a même perdu une partie de sa légitimité.
Ce record de candidatures va logiquement entraîner la « fragmentation » record des premiers tours de l’élection présidentielle sous la Cinquième République. L’application du classique indice de fractionnement de Douglas Rae – qui tient compte à la fois du nombre de candidat et de leurs forces respectives – aux sept élections présidentielles de la Cinquième République [1] le montre avec éloquence (graphique 4) : l’indice de fractionnement du premier tour, qui n’était que de 0,67 en 1965, 0,72 en 1969 et 0,69 en 1974 s’élève à 0,80 en 1981 et 0,79 en 1988, bondit à 0,85 en 1995 et culmine à 0,90 en 2002. Le nombre de candidats dépassant les 5 % et les 3 % (graphique 5) ou, en sens inverse, le total des pourcentages recueillis par les deux premiers candidats du premier tour, ou les trois premiers, les quatre premiers confirment cette fragmentation progressive, prévisible et, pour son point d’arrivée, sans précédent (graphique 6).
Graphique 4
L’indice de fractionnement au 1er tour de l’élection présidentielle
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Graphique 5
Le nombre de candidats dépassant 5 % et 3 % au 1er tour de l’élection présidentielle
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Graphique 6
Proportion totale de suffrages exprimés recueillis par les deux premiers candidats au 1er tour de l’élection présidentielle
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Le premier tour des législatives va lui aussi pulvériser les précédents records de candidatures de 1993 et 1997 (graphique 7). Ici, le modèle d’explication doit rajouter à l’atomisation partisane les effets pervers, déjà visibles lors des deux législatives précédentes, de la législation sur le financement public des formations politiques, accordé sans seuil à toutes celles qui présentent au moins 60 candidats.
Graphique 7
Évolution du nombre moyen de candidats par circonscription au premier tour des élections législatives
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Enfin, les scores de nombre de formations politiques, prises une à une ou regroupées, marquent eux aussi une date exceptionnelle dans l’histoire de la Cinquième République.
Succès record de Jean-Marie Le Pen bien sûr, 16,9 % (1,9 % de plus que son précédent record présidentiel de 1995, mais seulement 230 000 suffrages de plus) et du total des deux candidats d’extrême droite, 19,2 % (4,1 % de plus qu’aux régionales de 1998 et, quand même 900 000 voix de plus qu’en 1995), ce haut niveau entraînant la qualification du leader du FN pour le second tour, où il atteindra, nouveau record, 17,8 % des suffrages exprimés et 5,5 millions de voix (13,4 % des inscrits).
Succès record symétrique de l’extrême gauche dont les trois candidats, Arlette Laguiller, Olivier Besancenot et Daniel Gluckstein, obtiennent au total 10,4 % des suffrages exprimés (et frôlent les trois millions de voix), pulvérisant leurs précédents records de 5,3 % et 5,2 % de l’élection présidentielle de 1995 et des européennes de 1999. Succès record encore, mais très limité, du candidat vert Noël Mamère qui, malgré la concurrence de Corinne Lepage, obtient avec 5,3 % des suffrages exprimés le meilleur score d’un écologiste à une élection présidentielle mais reste très loin des niveaux obtenus aux élections intermédiaires, européennes et régionales, où sa famille politique a, à plusieurs reprises, dépassé les 10 %.
Échec record, en sens inverse, du leader du parti communiste Robert Hue qui, avec 3,4 % des suffrages exprimés et moins de un million de voix descend très en dessous des plus mauvais niveaux jamais enregistrés par le PC, soit à une présidentielle, élection qui ne lui est pas favorable, soit aux dernières européennes, achevant ainsi une descente aux enfers commencée il y a deux décennies (graphique 8).
Graphique 8
Le vote communiste au 1er tour de l’élection présidentielle depuis 1981
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Corrélativement à la triple poussée des formations d’extrême droite, d’extrême gauche et écologistes, les deux coalitions plus centrales de la droite modérée et de la gauche socialiste et radicale enregistrent elles aussi des échecs records.
Enfin, dernière manière de mesurer les rapports de force du premier tour de l’élection présidentielle, jamais les deux candidats arrivés en tète n’avaient, à eux deux, recueilli aussi peu de suffrages, 37 % – continuant là aussi une évolution commencée bien plus tôt – contre 44 % en 1995 et 54 % aux deux précédentes consultations (graphique 9). La constatation est de même nature si on prend en compte les trois premiers candidats (ou les quatre premiers), confirmant la fragmentation partisane déjà soulignée plus haut.
Ultime record bien sûr, l’exceptionnel succès de Jacques Chirac au second tour de l’élection présidentielle, avec 82,2 % des suffrages.
Graphique 9
L’évolution de l’abstention du premier et second tour de l’élection présidentielle (France entière)
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Si les élections du printemps 2002, et tout particulièrement le premier tour présidentiel, sont bien ainsi les élections de tous les records et même si la remise en perspective montre que chacun d’entre eux se situe dans la continuité d’une tendance lourde de la Cinquième République depuis deux décennies et appelle donc des explications plus structurelles que conjoncturelles, il reste que c’est en 2002 que ces tendances vont culminer et qu’il faut donc chercher ce qui a pu ainsi les exacerber.
 
Tourner le film à l’envers
 
 
De ce psychodrame en quatre actes et un prologue si riche en records de tout genre, on risquerait de ne pas prendre la mesure exacte si on ne pensait pas les quatre actes dans leur engrenage et dans leur ensemble. Dans leur engrenage, car, en passant le film à l’envers, on constate à quel point chaque acte dépend du précédent. Dans leur ensemble, car les résultats des derniers tours incitent à relire et mieux interpréter les résultats du premier et en particulier ceux du 21 avril.
Le terme d’engrenage est d’ailleurs à peine assez fort pour décrire la dépendance de chacun de ces actes par rapport au précédent.
L’acte IV, le second tour des législatives, celui qui achève de fabriquer la majorité de droite massive est comme toujours si étroitement structuré par l’acte III, le premier tour des législatives, qu’il n’appelle guère d’explication particulière sinon, peut-être, on l’a vu, dans son surcroît original d’abstentionnisme. Pour le reste, le rapport de force reste celui du premier tour légèrement modulé pour atténuer à la marge la victoire annoncée de la droite.
L’acte III, lui, le premier tour des législatives, est également en étroite relation avec l’acte II, la victoire du leader de la droite au second tour de l’élection présidentielle. Mais ici, la relation est moins dépendante et plus construite, et la comparaison avec le passé des « législatives de confirmation » très éclairante.
Comme en 1962 quand le général de Gaulle indirectement réélu par le référendum victorieux d’octobre demande aux Français de confirmer leur oui à l’occasion des législatives, comme en 1981 quand François Mitterrand au lendemain de son élection présidentielle dissout et demande une majorité parlementaire de gauche pour appliquer son programme, comme en 1988 quand il réédite, de façon un peu différente, la même demande, les élections législatives de 2002 vont être entièrement structurées par cette demande de majorité pour le président nouvellement élu. Bien sûr, il faut noter que l’éventuelle réponse négative apportée à ces demandes ne prend pas tout à fait le même sens et ne connaît pas la même dénomination dans les quatre cas. En 1962, ce qui est en cause en cas d’échec législatif indirect du général de Gaulle, c’est selon des procédures complexes la fin de ce qui serait alors devenu effectivement la « parenthèse gaulliste ». En 1981, c’est aussi d’une certaine manière la perspective d’une revanche combative sur la gauche et d’un affrontement institutionnel qui ne porte pas encore son nom. En 1988, c’est au moins un temps le psychodrame de « l’ouverture ». En 2002, tout s’articule autour du jugement devenu de plus en plus négatif (ou, pour certains, très rares, positif et envisageable) porté sur l’éventuelle contradiction des majorités. Les trois « cohabitations à la française » sont passées par là.
Mais l’analyse de la situation de 2002 à la lumière de la relecture des trois premiers cas de législatives de confirmation, d’autant plus intéressante que les occupations de positions institutionnelles sont inversées (François Mitterrand demandant à deux reprises une majorité de gauche, de Gaulle et Chirac une majorité de droite), montre clairement que l’avantage est entre les mains du président récemment élu (ou, pour de Gaulle, indirectement confirmé).
On peut synthétiser sous trois rubriques les raisons qui lui donnent cet avantage et les handicaps qui deviennent ceux de l’opposition : l’initiative inégale, la rhétorique impossible et les déficits de légitimité dans la construction de l’adversaire. Reprenons-les brièvement.
Il y a d’abord, spectaculaire et immédiate, une inégalité dans la latitude d’initiative des deux camps en présence. Tout avantage pour le président qui vient d’être légitimé : c’est lui qui nomme aussitôt le Premier ministre (avec les bénéfices symboliques que peut donner cette nomination) et les ministres, c’est lui qui pendant les semaines qui séparent les deux scrutins dispose des effets d’annonce susceptibles de satisfaire les attentes des électeurs. C’est lui encore qui peut profiter de la transformation immédiate de l’ancienne majorité en opposition. En 1981 comme en 1988, François Mitterrand avait illustré cette écrasante latitude d’action en nommant Premiers ministres Pierre Mauroy, puis Michel Rocard, augmentant le SMIC, relevant les allocations familiales, etc. En 2002, le choix surprise de Jean-Pierre Raffarin, caractérisé d’abord aux yeux de l’opinion par l’inverse des attributs de ses prédécesseurs (pas énarque, pas fonctionnaire, pas parisien), l’important renouvellement dans la composition du gouvernement, le temps disponible pour les effets d’annonce en matière de politique sécuritaire reproduisent les situations antérieures. Décapitée par le départ de son leader et partiellement divisée sur elle-même, l’ancienne majorité plurielle s’est elle mystérieusement mais logiquement transformée en opposition dès le lendemain même du second tour (et en partie dès le premier tour) et s’est vue privée dès lors de toute latitude d’action.
Après l’action, le discours. Entre l’élection présidentielle et les législatives qui les suivent, la rhétorique du vainqueur initial est toute de « confirmation », celle des vaincus se révèle presque impossible. Depuis de Gaulle en 1962 (« En dépit le cas échéant de toutes les habitudes locales et considérations fragmentaires, puissiez-vous confirmer par la désignation des hommes le choix qu’en votant oui vous avez fait quant à votre destin ») jusqu’à François Mitterrand en 1988 (« Je demande aux Françaises et aux Français de confirmer le vote du second tour de scrutin de l’élection présidentielle »), la rhétorique en appelle toujours à la répétition de la volonté déjà exprimée, la cohérence des comportements, la reconstruction d’une majorité présidentielle. À l’inverse, l’opposition, qu’elle soit de droite en 1981 et 1988 ou de gauche en 2002 est réduite à la thématique difficile de la revanche, peu rentable de l’atténuation de la défaite ou délicate d’une répartition équilibrée des pouvoirs.
Enfin, dans cette bataille de confirmation ou d’infirmation du verdict présidentiel, la nouvelle opposition souffre d’un déficit de légitimité dans la construction de l’adversaire alors que le nouveau président peut éviter de le qualifier. C’est particulièrement net en 2002 où le nouveau Premier ministre et ses partisans, aidés par la dévalorisation progressive de la cohabitation au cours de la dernière année, évitent pour l’essentiel d’attaquer la gauche et ne désignent plus qu’un seul adversaire, la cohabitation.
Ainsi, sans qu’il y ait naturellement de nécessité absolue de confirmation législative (et l’on pourrait construire les scénarios qui en rendraient la plausibilité envisageable), on voit que les demandes de majorité parlementaire des présidents tout juste élus ont toutes les chances d’être entendues. Encore faut-il qu’ils le demandent et l’on sait que l’excès d’habileté manœvrière de François Mitterrand en 1988 (et son célèbre : « il n’est pas bon qu’un seul parti ait la majorité ») faillit avoir pour effet son échec législatif avant que cette éventualité, confirmée par la baisse continue des sondages, lui fasse retrouver la dernière semaine le chemin du bon sens et de la demande d’une majorité, mot qui avait presque complètement disparu les semaines précédentes. Ce n’est pas le cas en 2002, où cette demande de majorité est indirectement constante mais camouflée sous la condamnation de la cohabitation. Durant la période interélectorale qui sépare l’acte III de l’acte II, une construction rhétorique nouvelle permet en effet au Président, au Premier ministre qu’il a nommé et aux principaux leaders de droite d’éviter de se prononcer sur la gauche et son programme. À droite, on a ainsi perdu l’ennemi ou plutôt, on le combat sous le pseudonyme de la cohabitation, dont on ressasse la stigmatisation [2].
Au total, l’acte III des législatives découle donc entièrement de l’acte II de l’élection de Jacques Chirac au second tour de l’élection présidentielle, en position dès lors de demander et d’obtenir cette majorité parlementaire indispensable.
Bien entendu, cette victoire elle-même à l’acte II ne constitue guère un mystère et est en quelque sorte continue dans les résultats de l’acte I, l’élimination de la gauche au premier tour et la désignation du candidat d’extrême droite comme challenger du second tour. S’il pouvait y avoir une incertitude sur l’ampleur de la victoire chiraquienne, le choix immédiat des porte-parole de la gauche, le choc du premier tour et l’ampleur du rejet de Jean-Marie Le Pen plaidaient pour un succès massif. Signe encore de cet engrenage général.
Tout s’est donc bien joué au premier acte, lors du premier tour du 21 avril. Et c’est lui qu’il faut expliquer, puisque ensuite toute la pièce se déroule selon un enchaînement de plus en plus prévisible et inéluctable. C’est lui qui fait l’événement, la surprise, le « séisme » tant cité.
Mais, on l’a dit, il faut aussi penser ces quatre actes dans leur ensemble et donc penser le premier à la lumière des suivants, sauf à en surestimer les caractéristiques ou les enseignements apparents. Pour se limiter à un seul exemple, comment prendre la mesure réelle (et donc la juste signification) de la hausse parallèle et spectaculaire des candidats de l’extrême gauche et de l’extrême droite à ce premier tour de l’élection présidentielle sans tenir compte de la retombée parallèle et inégale de leurs formations respectives au premier tour des législatives (graphique 10) ? On comprend mieux ainsi que, sur le moment et considéré en lui-même, le premier tour ait pu être baptisé du terme de « séisme » et que, remis en perspective de l’ensemble de la séquence électorale, il appelle un jugement plus nuancé mais corrélativement une analyse plus spécifique et plus fine.
Graphique 10
Les scores de l’extrême gauche et de l’extrême droite aux 1ers tours de l’élection présidentielle et des élections législatives
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Les deux logiques croisées des premiers tours présidentiels
 
 
On le sait depuis longtemps, les premiers tours d’une élection majoritaire à deux tours en général, les premiers tours de l’élection présidentielle en particulier, avec limitation aux deux premiers candidats de la qualification pour le second tour (sauf improbable retrait d’un d’entre eux), répondent à deux logiques contradictoires dont l’équilibre fait l’élection. Une logique de qualification tout d’abord, qui oriente la stratégie des acteurs puis des électeurs vers les candidats les plus susceptibles et d’être présents au second tour et de le remporter. C’est un dérivé de la logique bien connue du vote utile. Une logique d’expression et de message d’autre part, qui utilise ce premier tour sans obligation ni sanction (ni sanction, c’est peut-être ce qui fera problème en 2002) pour défendre un programme, faire passer un message ou représenter une famille politique (et les identifications partisanes qu’elle suscite), quitte à se désintéresser de la procédure de sélection. Une phrase de Michel Crépeau, candidat du Mouvement des radicaux de gauche en 1981, résume admirablement cette tension entre les deux logiques : « Je suis candidat, disait-il alors en substance, pour défendre les spécificités des propositions des radicaux de gauche, mais si j’avais le sentiment, ne fut-ce qu’un instant, que, par ma candidature, je mettais en danger les chances de François Mitterrand et de la gauche de remporter l’élection, je la retirerais immédiatement. » Cette phrase a l’intérêt supplémentaire de mettre l’accent au passage sur l’information des acteurs et, en particulier, on le retrouvera , des électeurs stratèges dans leur gestion des choix entre ces deux logiques.
Ces deux logiques potentielles et croisées qui jouent sur et dépendent de la configuration des candidatures et du comportement des électeurs, évoluent avec le temps et les périodes successives de la Cinquième République, de la concentration bipolaire et quadripolaire des deux premières décennies à l’atomisation partisane accentuée par la proportionnalisation périodique du jeu politique à partir du début des années 1980.
La logique de qualification joue d’autant plus qu’il y a concurrence à l’intérieur de familles politiques et incertitude sur cette concurrence. Tel est le cas en 1969 avec la concurrence Poher/Duclos (2 points seulement de différence à l’arrivée), en 1974 avec la bataille Giscard/Chaban-Delmas (quasi-égalité au départ, au lendemain de la mort de Georges Pompidou, mais 17 points d’écart au soir du premier tour) et plus encore en 1981 avec la double concurrence Mitterrand/Marchais (10 points d’avance pour le premier à l’arrivée mais deux à trois fois moins au début de la campagne) et Giscard/Chirac (10 points aussi). Le suspense est encore plus grand en 1988 entre Chirac et Barre (3 points seulement) et en 1995 entre Chirac et Balladur (2 points) avec, de surcroît, des renversements en cours de campagne. Dans les deux derniers cas, Jean-Marie Le Pen n’est qu’à 5 et 6 points du deuxième qualifié. Notons que l’incertitude peut jouer aussi sur l’élimination éventuelle du champion d’un des deux camps : ainsi peut-on penser qu’en 1995 les rumeurs (alimentées de plus par un sondage) sur un possible deuxième tour Chirac/Balladur ont sans doute bénéficié à Lionel Jospin et expliquent sa hausse des derniers jours.
Sur ce plan, le premier tour de 2002 diffère sensiblement des élections précédentes qui comportent toutes une incertitude sur au moins un des deux qualifiés du second tour.
La logique de message, elle, dont on pourra retrouver des traces jusque dans la candidature de Jean Lecanuet en 1965 – on parle alors de candidature de « témoignage »– va s’accentuer tout au long de la Cinquième République avec l’atomisation du système partisan et la proportionnalisation périodique lors des élections européennes et régionales à la fin des années 1980 et au cours des années 1990. Par ajustement, par contiguïté, on assiste alors à une proportionnalisation des premiers tours des élections présidentielles dont la configuration des candidatures tend à ressembler de plus en plus, malgré l’immense différence de participation, à celle des européennes. La plupart des forces politiques qui ont pénétré dans le système quand « l’accordéon électoral » est ouvert lors des élections proportionnelles intermédiaires tendent naturellement à vouloir continuer leur action (et ne pas laisser leur électorat déjà difficilement coagulé s’éparpiller en leur absence) lors du premier tour de l’élection présidentielle. De ce point de vue, l’étonnant de 2002, qui élargit pourtant encore l’éventail des listes présentes aux européennes de 1999, est l’absence du souverainisme.
Toujours latente, progressivement étendue, favorisée par l’évolution du système de parti et sa proportionnalisation grandissante, la fonction de message du premier tour de l’élection présidentielle est cependant limitée ou au moins freinée par l’intensité de la concurrence qu’organise à l’intérieur des deux camps (ou au moins l’un d’entre eux) l’existence de deux leaders. Encore faut-il qu’il y ait concurrence, incertitude et mise en scène de cette incertitude.
 
La pré-sélection cohabitationniste et sa confirmation sondagière
 
 
Exceptionnelle par sa durée, la troisième cohabitation (1997-2002) va jouer en effet un rôle décisif dans l’occultation de la fonction de sélection du premier tour de l’élection présidentielle au profit de sa fonction de message. Elle va le faire d’au moins six manières différentes, en reconstruisant la popularité du président de la République après le désamour des années 1995-1997, en assurant au Premier ministre de cohabitation un niveau de satisfaction sans précédent sous la Cinquième République, en leur permettant à l’un et à l’autre la maîtrise presque totale de leur espace politique (avec cependant la paradoxale conséquence de la multiplication des candidatures), en les pré-sélectionnant en conséquence comme les deux protagonistes assurés du second tour, en organisant ainsi la compétition entre deux sortants, cas unique dans les pays occidentaux, en privant enfin de ce fait la consultation de cette part de rêve que comporte toujours au moins partiellement ce grand rite symbolique des démocraties contemporaines. Tout au long de cette cohabitation puis lors de la pré-campagne et de la campagne, cette pré-sélection a reçu une confirmation sondagière, tant par la quasi-totale réduction au duel Chirac/Jospin des hypothétiques seconds tours que par l’avantage net dont ils disposaient chacun dans leur camp dans les hypothèses de premiers tours, même si l’extrapolation des courbes aurait pu alerter sur le bouleversement final.
En premier lieu, la troisième cohabitation a, comme l’avaient fait de manière inégale les deux premières, permis au président de la République, indirectement battu aux législatives, de se reconstruire dans l’impuissance à laquelle le contraint cette situation de cohabitation (politique extérieure exceptée) une popularité qu’il avait très tôt perdue lors de ses deux années d’exercice entier du pouvoir (graphique 11). En une année, Jacques Chirac remonte des profondeurs de l’impopularité de 1995-1996 et retrouve une cote majoritaire grâce à la mobilisation de son camp et à l’indulgence des électeurs du camp d’en face, satisfaits de sa soumission initiale par l’acceptation totale du verdict électoral, soumission presque continûment poursuivie. Ce phénomène de reconstruction présidentielle avait déjà été enregistré lors des deux premières cohabitation et en constitue incontestablement une structure (graphique 12).
Graphique 11
La popularité de Jacques Chirac comme président de la République, 1995-2002 (moyenne annuelle, % de satisfaits IFOP)
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Graphique 12
La popularité de François Mitterrand et de Jacques Chirac avant et après les élections législatives perdues de 1986, 1993 et 1997 (moyenne annuelle, % de satisfaits IFOP)
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Cette soumission « tribunitienne » – « tribunitienne » en ce sens qu’elle laisse au Président l’arme du discours avec ses possibilités de constante prise de distance et de critique – s’est caractérisée sous la dernière cohabitation par la relativement faible tonalité de cette dimension critique en raison à la fois de l’extrême soin de Lionel Jospin de ne pas prêter le flanc à ce type de contre attaque rhétorique et de sa popularité constante. Car le nouveau Premier ministre de cohabitation, bénéficiant il est vrai d’un retour inattendu à la croissance qui favorise son action, va connaître tout au long de son quinquennat (déjà en lui-même une nouveauté sous la Cinquième République) une popularité exceptionnelle (graphique 13). C’est celle-ci qui le met le plus souvent à l’abri des critiques présidentielles et contribue à assurer la cohésion de sa majorité dite « plurielle ».
Graphique 13
La popularité de Lionel Jospin comme premier ministre (moyenne annuelle, % de satisfaits IFOP)
IMGIMGLa popularité de Lionel Jospin comme premier minis...IMGIMF
Ainsi, troisième effet de la cohabitation, ce succès parallèle de Jacques Chirac et de Lionel Jospin dans leurs rôles institutionnels et politiques respectifs, de président et de Premier ministre d’une part, de leader de l’opposition et de chef de la majorité parlementaire d’autre part, leur assure à l’un et à l’autre la maîtrise de leur propre camp politique, privant d’espaces de développement leurs rivaux éventuels.
À droite, rien d’équivalent aux duels Giscard/Chaban, Giscard/Chirac, Chirac/ Barre ou Chirac/Balladur des quatre élections présidentielles précédentes, avec leurs incertitudes préalables, leurs renversements de campagne et, sauf en 1973, les faibles écarts à l’arrivée. La détention des ressources d’abord symboliques que permet l’exercice de la présidence de cohabitation, le leadership de fait de l’opposition qu’elle assure à son titulaire, les effets de légitimité que renforce sa popularité retrouvée, l’éclatement de l’ancienne UDF, les difficultés des tentatives souverainistes, le ralliement progressif de la majorité des parlementaires non RPR, tout se combine pour ôter à Jacques Chirac toute inquiétude sur sa qualification pour le second tour à l’intérieur de son propre espace politique. Mais, d’une certaine manière, cette domination permet sinon même favorise la multiplication des candidatures de droite. Se présenter pour faire un score négociable par la suite, prendre acte pour l’avenir, défendre une spécificité de famille ou de politique publique est tentant, surtout si l’on a testé d’une certaine façon ses forces aux européennes, le seul frein (qui se révélera peu efficace) étant le risque de ne pas atteindre le seuil de remboursement des 5 % de suffrages exprimés. Ainsi, l’avantage du leader de la droite sur les premiers de ses concurrents de droite sera-t-il, tout au long de la campagne comme à l’arrivée, malgré un recul constant, nettement supérieur à celui enregistré lors des présidentielles précédentes : 13 points contre 2 en 1995 et 3 en 1988.
À gauche, la situation est moins nouvelle depuis la disparition du PC comme alternative sérieuse à la qualification des leaders socialistes. En 1988, conforté par son statut de président de cohabitation, François Mitterrand possède 27 points d’avance sur le second candidat de gauche, Lajoinie, et Lionel Jospin en 1995, 15 points par rapport à Robert Hue. En 2002, cet avantage sera encore de près de 11 points. Légitimé quadruplement, d’abord dès 1995 par sa désignation comme candidat socialiste par le suffrage universel des militants, par son arrivée en tète du premier tour et son bien meilleur score qu’annoncé au second tour, puis en 1997, par sa victoire électorale surprise des législatives, il conforte, on l’a vu, tout au long des cinq années de cohabitation ce leadership de la coalition de gauche. Personne ne lui conteste la qualification lors des votes de désignation par les militants du candidat officiel du PS. Seul, Jean-Pierre Chevènement, par son autonomie partisane, peut envisager de jouer un rôle de concurrent crédible, que les enquêtes d’opinion enregistreront provisoirement. Mais nul n’envisage sérieusement qu’un autre candidat de gauche puisse menacer la sélection de Lionel Jospin. Cependant, là encore, cette maîtrise de son propre camp favorise paradoxalement l’ouverture de l’éventail des candidatures.
Au total, cette complète maîtrise de leur propre espace politique que leur assure la cohabitation ne laisse aucun doute à ses deux protagonistes sur leur qualification comme champion de leur camp mais permet en même temps la floraison de petits candidats et occulte le risque d’un troisième homme.
Mais ceux que la cohabitation sélectionne ainsi en raison du surcroît de légitimité qui s’attache à leur détention de rôles institutionnels, ce sont aussi, aspect inversé des mêmes caractéristiques, deux sortants, avec tout ce qu’implique pour le meilleur et pour le pire cette obligation de se situer par rapport à un bilan et d’être mesurés à cette aune. Sortants, certes ils le sont à des titres divers. Jacques Chirac est bien le président de la République sortant, mais il l’est de façon différente selon qu’il s’agit du président gouvernant des années 1995-1997 ou du président de cohabitation de 1997 à 2002. Lionel Jospin est bien le Premier ministre sortant, mais un Premier ministre qui a parfois été limité dans son action, du moins le laisse-t-il entendre, par les contraintes mêmes de la cohabitation. Cette responsabilité complexe et partiellement partagée de l’action publique menée depuis sept ans donnera lieu le moment venu à un certain nombre de batailles rhétoriques : tentatives de rappel par la gauche des échecs de l’équipe Chirac-Juppé au début du septennat, condamnation par la droite des insuffisances ou des erreurs du gouvernement socialiste pendant les cinq ans suivants, critiques conjointes par les porte-parole des forces hors système de ces bilans partagés. D’une certaine manière, la cohabitation, par ce statut de sortants, pré-qualifie les deux tètes de l’exécutif pour le second tour mais permet de les stigmatiser au premier tour.
Elle le permet d’autant plus que cette confrontation annoncée entre deux candidats ainsi lestés de leur exercice respectif du pouvoir limite dans une certaine mesure leur latitude de promesses, peut-être moins pour le Président de cohabitation qui peut alléguer son impuissance à agir de cinq ans que pour le Premier ministre. La cohabitation, en privant ainsi de sa part de rêve et d’utopie le second tour qu’elle annonce et en limitant de ce fait le degré d’alternative, incite à réintroduire celle-ci au moins partiellement au premier tour : les candidats marginaux ou anti-système, et d’abord ceux d’extrême gauche et d’extrême droite, en seront les principaux bénéficiaires.
Naturellement, cette pré-sélection cohabitationniste n’a cessé tout au long de la pré-campagne d’être indiquée, confirmée, soulignée par la multiplication des enquêtes d’intention de vote qui, toutes, sans exception aucune, classent Jacques Chirac et Lionel Jospin aux deux premiers rangs, même si elles enregistrent aussi leur baisse régulière et parallèle. Intériorisée par la plupart des électeurs, elle va occulter complètement la fonction de qualification du premier tour et maximiser celle de message, en particulier auprès des électeurs tentés par l’usage stratégique de leur vote.
 
Électeurs kantiens et électeurs stratèges
 
 
Dès lors qu’il y a deux tours et donc deux votes dont, à un moment donné, le premier est choisi dans l’anticipation du second, et, dès lors qu’il y a plusieurs fonctions du premier tour, on peut concevoir plusieurs types de comportement électoral, à commencer par la distinction entre électeurs « kantiens » et électeurs stratèges.
On appellera kantiens les électeurs qui, votant en plein accord avec eux-mêmes, souhaitent que tous les autres ou presque fassent comme eux ou, en tout cas, en acceptent volontiers l’hypothèse, retrouvant ainsi l’impératif kantien en votant « selon la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps que ce [vote] devienne une loi universelle ». On appellera, au contraire, stratèges les électeurs qui, partant de l’idée d’une connaissance anticipée du rapport de force probable de l’élection (ici, du premier tour) choisissent un vote qui entend modifier à la marge ce rapport de force. Ainsi défini, l’électeur stratège est anti-kantien par définition puisqu’il ne peut pas souhaiter et doit même redouter que son vote « devienne une loi universelle ».
Bien entendu, les choses se compliquent très vite. Les électeurs stratèges sont quand même en partie kantiens ou, à tout le moins, kantiens probabilistes : kantiens car ils souhaitent être suivis et imités par une certaine proportion d’autres électeurs – sinon où serait la stratégie et le message ? – mais non kantiens car ils ne souhaitent l’être que par une minorité, sinon le message à la marge deviendrait la volonté majoritaire. Il peut y avoir aussi des demi-stratèges, comme, par exemple, les électeurs à propension communiste votant dès le premier tour de l’élection présidentielle de 1981 pour François Mitterrand, persuadés qu’ils sont que lui seul peut battre Valéry Giscard d’Estaing au second tour : ils sont stratèges car ils ont calculé à leur manière les risques et les coûts mais ils sont aussi kantiens car ils peuvent assumer que tous les autres fassent comme eux. D’autres encore peuvent voter à la marge, tout en acceptant, kantiens résignés, le risque d’être suivis par tous [3].
Naturellement, l’équilibre entre électeurs stratèges et électeurs kantiens sera lié à l’information disponible sur la qualification. Plus cette information sera abondante, claire et sans incertitude, plus les comportements stratégiques seront tentants. Or, on l’a vu, dans le cas qui nous intéresse de la campagne du premier tour de l’élection présidentielle, l’abondance des sondages publiés (en moyenne, un tous les deux jours dans les six mois qui précèdent l’élection), la clarté de leurs indications (pas un seul n’a qualifié pour le second tour un autre candidat que Jacques Chirac et Lionel Jospin), l’absence de doute (Jean-Marie Le Pen est encore loin) vont maximiser les essais d’ajustement stratégique, commencés assez tôt pour l’extrême gauche (Arlette Laguiller atteint dès l’automne des scores records) et progressant continûment à l’approche de l’élection, l’éventail de ces ajustements stratégiques comprenant aussi l’abstentionnisme d’attente.
Utilisant les données de l’enquête CEVIPOF, CIDSP, CECOP et une définition de l’électeur-stratège légèrement différente – un vote stratège est un vote pour le candidat qui n’est pas le candidat préféré, d’une part, et qui est provoqué par le désir de modifier le résultat de l’élection, d’autre part [4] – André Blais, dans une analyse très suggestive [5], évalue (après avoir estimé à 37 % le taux d’électeurs n’ayant pas voté à ce premier tour pour le candidat qu’ils disaient préférer comme président) à 15 % la proportion d’électeurs préférant Chirac ou Jospin comme président mais ayant voté pour un autre candidat au premier tour (et à 1 % le « vote utile », en l’occurrence, celui des électeurs qui préféraient un autre candidat mais ont cependant voté pour Chirac ou Jospin). Le déficit d’électeurs qu’a constitué le vote stratège est plus fort encore pour Lionel Jospin (34 % de ceux qui le préféraient comme président n’ont pas voté pour lui au premier tour) que pour Jacques Chirac (27 %).
 
Sur un duel hypothétique
 
 
La pré-sélection apparente des protagonistes de la cohabitation et l’ampleur de votes stratèges imparfaitement ajustés qu’elle a permis ont eu pour effet combiné l’élimination surprise du candidat socialiste, qu’aurait sans doute évitée la publication de quelques enquêtes réintroduisant le doute. Les électeurs ont ainsi été privés de l’affrontement depuis si longtemps annoncé et banalisé.
De ce duel qui n’eut pas lieu, il n’est cependant pas impossible de reconstituer le résultat hypothétique, tout en sachant que cette reconstitution infalsifiable, au sens de Popper, fait l’économie de toutes les péripéties qu’aurait pu entraîner la campagne électorale de l’entre-deux tours. Avec les précautions qu’impliquent ces remarques, les données disponibles plaident en faveur d’une assez nette victoire de Jacques Chirac. La reprise, par exemple, des enquêtes électorales effectuées à la veille du premier tour (données IFOP), mais redressées sur les résultats réels enregistrés le 21 avril, accorde au Président sortant 54 % des suffrages exprimés contre 46 % seulement à Lionel Jospin, et l’ajustement rétrospectif des enquêtes précédentes montre qu’il a disposé presque constamment au cours des six mois précédents d’un avantage de 1 à 3 points – résultat guère étonnant quand on regarde les résultats cumulés du premier tour, la gauche tous candidats réunis (Jean-Pierre Chevènement compris) totalisant 43 % des suffrages exprimés contre 57 % à la droite (Corinne Lepage, Jean Saint-Josse et les candidats d’extrême droite compris). Les mêmes proportions se retrouvent dans l’enquête CEVIPOF et les simulations économétriques parviennent par d’autres chemins à des niveaux analogues [6].
Cette victoire virtuelle de Jacques Chirac sur Lionel Jospin, qui pousse d’ailleurs à réinterpréter à la baisse la victoire de la gauche en 1997 et à y voir plutôt une parenthèse dans la domination de la droite depuis le début des années 1990, déplace à nouveau le cœur du problème des élections du printemps 2002. Puisqu’il semble qu’il aurait gagné à 53-54 % le second tour qui l’a vu en réalité l’emporter à 82 % contre Jean-Marie Le Pen, la vraie question devient celle des raisons de cette victoire virtuelle de Jacques Chirac (enjeu ?, rôle ?, image ?) et, en ce qui concerne la problématique de cet article, le rôle de la cohabitation dans la reconstruction de son image, la polarisation de celle-ci sur la représentation de la France en politique étrangère, dans l’équilibre entre son positionnement central et son appropriation du thème de la lutte contre l’insécurité, dans l’occultation de ses échecs passés mais lointains et dans son rôle d’alternative aux vrais détenteurs du pouvoir depuis cinq ans. Sur ce plan, tout indique qu’ici encore les complexités de la cohabitation constituent un facteur important d’explication.
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Élections de tous les records, le premier tour de l’élection présidentielle, qui va, par un enchaînement dont on retrouve aisément les logiques, entraîner le résultat des trois tours suivants, apparaît en définitive, une fois remis en perspective et analysé à la lumière de la cohabitation, moins sismique que sur le moment.
La plupart des records enregistrés se situent dans la ligne des grandes tendances constatées depuis plus d’une décennie, mais la cohabitation exceptionnelle de 1997-2002 vient en quelque sorte les exacerber. C’est elle qui, en pré-sélectionnant ses deux protagonistes pour le second tour « dé-sélectionnise » le premier, démobilisant les uns pour un scrutin apparemment déjà joué et détournant les autres d’une participation à une qualification déjà assurée. C’est elle qui, corrélativement, favorise le vote décalé d’une fraction d’électeurs stratèges désireux de faire passer des messages aux futurs élus du second tour et grossit sur le moment de façon en partie illusoire le double extrémisme de la société française avant que le premier tour des législatives ne vienne dissiper l’illusion et rééquilibrer l’analyse.
Qu’on nous entende bien. Ce n’est pas la cohabitation qui explique les lents mouvements constatés depuis des années de démobilisation électorale, de crise de la politique, de perte de repères et de désarroi du personnel politique, toutes tendances lourdes qu’elle se limite à accentuer. Mais c’est bien elle qui, en troublant le jeu et en déséquilibrant les logiques du premier tour présidentiel, provoque l’événement du 21 avril et son engrenage, incitant ainsi à interpréter à la baisse l’apparent séisme du printemps 2002.
 
NOTES
 
[1] Douglas Rae, The Political Consequences of Electoral Laws, New Haven, Yale University Press, 1971. L’indice s’obtient en soustrayant de 1 le total des carrés de la proportion de suffrages recueillis par chacun des candidats en présence.
[2] D’autant plus aisée que la cohabitation a perdu l’apparent soutien qu’elle semblait avoir dans l’opinion et qu’elle a été dénoncée avec force dans le livre qu’a publié à l’automne le propre directeur de cabinet du candidat socialiste.
[3] Ainsi, par exemple, en 1988, un certain nombre d’électeurs hésitant entre Raymond Barre (pour la qualification) et Jean-Marie Le Pen (pour le message) disaient accepter le risque de la défaite du premier et mÄ™me de la qualification du messager.
[4] Reprenant la définition proposée dans A. Blais, R. Nadeau, E. Gidenlil et N. Nevitte, « Mesuring Strategic Voting in Multiparty Plurality Elections », Electoral Studies, 20, 2001, p. 344-352.
[5] André Blais, « Strategic Voting in the 2002 French Presidential Elections », dans Michael Lewis-Beck (ed.), The French Voter : Before and After the 2002 Elections, Londres, Palgrave, à paraître.
[6] Cf. la communication « Prévision des élections de 2002 : les enseignements du modèle politico-économique », présentée par Bruno Jérôme et Véronique Jérôme-Speziari au congrès de Lille de l’Association française de science politique, 18-21 septembre 2002.
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[3]
Ainsi, par exemple, en 1988, un certain nombre d’électeurs ...
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[4]
Reprenant la définition proposée dans A. Blais, R. Nadeau, ...
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[5]
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L’abstention en France depuis 1979 selon le type d’élection
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