Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.
208 pages

p. 641 à 648
doi: en cours

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Brèves

Vol. 52 2002/5-6

2002 Revue française de science politique Brèves

Une vue européenne sur la science politique française

André-Paul Frognier
Ce n’est pas une entreprise facile à laquelle vous me conviez, Monsieur le Président, mais comment vous la refuser alors que, dans votre invitation, vous me citiez tous les motifs que je pouvais avoir de me récuser, me coupant ainsi l’herbe sous le pied… [1]
Avouez que l’intitulé de cette communication n’est pas sans poser de problème. Qu’est-ce qu’une science politique française ? S’agit-il de la science politique de la France ou de la science politique en français, ce qui concernerait aussi la francophonie ? Et que signifie un regard européen ? S’agit-il d’un regard européen de l’Ouest, européen tout court ou encore d’un tel regard en tant qu’il est différent, par exemple, d’un regard américain ?
Je me limiterai ici à la science politique en France et la polémique toute récente sur le New Handbook de Goodin et Klingemann [2] me fait privilégier l’option de la comparaison entre la science politique européenne et la science politique américaine, avec, dans cette perspective, la place de la science politique française.
L’exercice est périlleux. Je voudrais éviter de vous répéter trop souvent ce que vous savez déjà, et certainement mieux que moi, tout comme je ne voudrais pas verser dans l’euphémisme de circonstance ou, à l’inverse, tomber dans une critique par trop stéréotypée…
Pour y arriver, j’aimerais me situer dans une optique de sociologie de la science. Dans ce cadre, je voudrais répondre à trois questions.
– Quelle est l’influence du contexte socio-politique sur le développement de la science politique ?
– Quel est l’impact de l’histoire spécifique de cette science sur elle-même ?
– Quel est l’effet de l’organisation nationale de l’enseignement et de la recherche sur le développement de la science politique, et plus particulièrement sur une de ses dimensions essentielles : les possibilités offertes aux politistes d’être présents sur la scène internationale ?
Pour répondre à la première question, je suis assez d’accord avec Valles et Newton [3] pour différencier la science politique européenne de la science politique américaine sur la base d’accents différents donnés à deux problématiques :
  • la place de l’État et des institutions pour l’Europe, versus celle de l’individu pour les États-Unis ;
  • le recours plus fréquent à des macro-comparaisons entre États pour l’Europe, versus la référence plus exclusive au système américain du côté des États-Unis.
L’importance de l’État et des institutions dans notre science politique n’est pas étonnante quand on sait la place de l’État dans la construction des sociétés nationales en Europe alors que l’État américain n’est qu’une construction post-révolutionnaire dont les éléments constituants ont été largement choisis d’abord dans une optique de protection du citoyen.
Que la comparaison des États soit plus fréquente dans la science politique européenne s’explique tout aussi facilement par la coexistence si longtemps et si souvent peu pacifique de ces États sur un territoire réduit (je pense évidemment à l’Europe occidentale).
Ces dominantes ne sont pas sans effet, à la fois sur les relations privilégiées avec d’autres disciplines et sur le développement d’approches au cœur même de la discipline.
C’est ainsi que la place donnée au droit et aux institutions comme facteurs explicatifs des évolutions politiques, sera plus marquée dans le cas européen que dans le cas américain, surtout dans les pays où la sphère publique se distingue nettement de la sphère privée (c’est-à-dire dans les pays latins). Inversement, le rôle de l’individu, et plus particulièrement de l’individu rationnel, sera magnifié dans le cas américain. Le rational choice nous le démontre aujourd’hui et les applaudissements comme les critiques suivent encore un clivage prédominant – mais pas exclusif – États-Unis-Europe.
Non seulement le droit, mais aussi l’histoire sont convoqués dans cette discussion, d’abord et surtout – et c’est évidemment un truisme ! – parce qu’un des deux protagonistes a une histoire infiniment plus longue que l’autre.
La science politique française se situe évidemment dans cette tradition européenne où j’avancerai sans grand risque qu’elle a sans doute hypostasié la place de l’État pour des raisons renvoyant à son propre développement comme État nation, tandis qu’elle a peut-être, pendant un temps, sous-développé la dimension comparative, encore que, de Tocqueville à Grosser, cette dimension est loin d’y avoir été absente sous une forme implicite, sans compter qu’aujourd’hui le courant français de sociologie historique comparative ne peut être passé sous silence. L’orientation essentiellement nationale prédomine nettement, peut-être trop nettement comme le pense P. Favre dans sa revue de la science politique française en 1996 [4]. Sans doute que de plus petits pays génèrent plus naturellement des politistes comparatistes, car leur dépendance est plus grande vis-à-vis de leurs voisins. Je pense évidemment à des figures comme celles de Rokkan et de Lijphart pour en témoigner. Il n’empêche que la pénétration d’une revue comme la Revue internationale de politique comparée en France montre qu’il y a un regain d’intérêt pour cette approche…
La sociologie de la science politique nous adresse aussi trois autres propositions intéressantes (valables pour les pays démocratiques, la démocratie étant, comme on le sait, une condition indispensable du développement des sciences sociales) :
  • la science politique (comme la sociologie) se développe plus dans un système instable, aux changements fréquents, car cette situation dévoile des pans parfois cachés du système et constitue un « challenge » pour les chercheurs qui doivent innover dans leurs tentatives d’explication (selon une idée chère à Berger [5]) ; mais cette situation peut aussi, même dans des régimes démocratiques, engendrer de la méfiance pour la science politique à cause de son aspect critique, comme J.-L. Quermonne pense que ce fut le cas dans la période post-1968 [6] ;
  • la science politique se développe plus dans un système de welfare state que dans un système purement libéral, car le welfare state a besoin de produire son développement et donc, doit sans cesse mieux se connaître et connaître son substrat social, alors que l’État libéral croit à la célèbre main invisible (Valles et Newton [7]) ; en corollaire, la science politique se développe plus sous un gouvernement de gauche que sous un gouvernement de droite ;
  • la science politique est sensible à la mondialisation, avec à la fois des effets de globalisation et des effets d’autonomisation.
J’avoue ne pas être véritablement capable de répondre à ces questions dans le cas de la France, encore que j’entende plusieurs de mes collègues affirmer ce genre de choses, particulièrement ce qui concerne le lien entre développement de la science politique, importance du welfare state et couleur du gouvernement…
Pour prendre un exemple plus précis de l’effet du contexte socio-politique sur la science, je choisirai le domaine des études électorales. On pourrait faire l’hypothèse que le système politico-électoral français de la Cinquième République renvoyant sans cesse au clivage droite-gauche et, par là, aux variables lourdes, n’a pas favorisé l’utilisation de nouveaux paradigmes, par exemple du type « issue voting » (même si ce phénomène n’est pas absent). Ceci rend plus difficile le renouvellement d’une discipline, alors qu’elle possède non seulement un passé prestigieux, mais aussi des chercheurs actuels de haute qualité… Mais comment faire autrement : la science politique n’est pas une science expérimentale susceptible de jouer avec l’histoire pour tester ses hypothèses… On pourrait peut-être voir dans ce processus reproductif au sens de Boudon une des causes de la désaffection des jeunes chercheurs pour cette orientation… Peut-être que les extraordinaires événements qui ont marqué la dernière élection présidentielle pourraient démentir, dans le moyen terme tout au moins, cette analyse ?… Je l’espère car la perte de l’intérêt pour cette orientation est hautement dommageable…
Quid de l’effet de la mondialisation sur la science politique française ? Le New Handbook offre la vision d’une science politique qui se concentre progressivement autour de la science politique américaine et l’ouvrage se révèle optimiste en termes d’intégration croissante de la discipline, malgré la spécialisation croissante qui l’anime… Il est clair cependant que l’ouvrage ne couvre pas l’ensemble de la science politique contemporaine. Signalons que, dans un chapitre sur l’histoire de la science politique des origines à nos jours, par Almond [8], l’auteur français le plus récent cité n’est autre que Duverger avec la référence de la première édition de son ouvrage classique Les partis politiques… Et qu’aucun auteur français ne figure parmi les auteurs souvent cités dans l’ensemble des chapitres selon une recherche bibliométrique réalisée dans l’ouvrage lui-même… Dans l’optique de ce livre, la science politique française actuelle se situe quasiment à l’extérieur du corpus international de celle-ci… Elle apparaît largement comme une entité qui existe en dehors des grands courants de la science politique en cours de mondialisation.
Schmitter [9], notamment, critique férocement cette approche. Il rappelle que la mondialisation offre aussi des opportunités, en faisant un parallèle avec la scène économique où des entrepreneurs petits et dynamiques parviennent à exploiter des différences pour offrir des produits nouveaux et attractifs… Une voie qu’il conseille à des « producteurs » de science politique européenne d’exploiter… Il est vrai que l’homogénéisation n’est pas forcément source de progrès et l’on sait que la science progresse par à-coups et révolution…
Je suis assez sensible à ces théories du genre de celles de Bull [10] qui associent la mondialisation au développement de légitimités concurrentes et incomplètes… Conduisant tant aux conflits qu’aux métissages… J’avoue me sentir, selon les moments, aussi bien politologue français qu’américain et même coréen (du Sud) !…
Le second critère auquel je me référais dans cette ébauche de sociologie de la science est celui de l’histoire spécifique de la discipline et de ses effets sur elle-même.
La science politique européenne présente à cet égard une originalité – variable – par rapport à la révolution scientifique qui est venue des États-Unis dans les années 1960-1970 et qu’est bien sûr le behavioralisme – dont on trouve d’ailleurs parmi les principaux instigateurs bien de chercheurs européens émigrés.
Certes, le behavioralisme a marqué toute la science politique. Mais force est de reconnaître que son impact a été différentiel selon les traditions nationales. Un des effets globaux du behavioralisme a été d’autonomiser les sciences sociales d’autres disciplines comme le droit, l’histoire ou la philosophie et de leur donner une réelle scientificité sur le modèle des sciences de la nature, avec, en corollaire, une distinction nette entre champ scientifique et champ de la pratique.
Mais cet effet a été moins marqué dans des pays comme la France justement où s’était développée une conception très large d’une science – peut-on utiliser ce terme ? – considérée comme un carrefour des différentes disciplines qui touchent au politique. C’était bien là l’objectif d’un Émile Boutmy lors de la création en 1870 de l’École libre des sciences politiques. L’effet fut plus limité aussi en Grande-Bretagne, où les réactions contre le behavioralisme ont été vives, ce qui doit nous prémunir d’une vision trop simpliste de ce qu’on dénomme souvent « la science politique anglo-saxonne ».
Cette science politique de l’École libre était donc marquée à la fois du sceau de l’utilité publique – un des buts de l’École n’était-il pas de mieux former les cadres politico-administratifs pour éviter de revivre un drame comme celui de 1870 ? – et d’une sorte de dimension encyclopédique sans autonomie propre de la science politique, avec une influence toute particulière du droit, de l’histoire et de la philosophie.
J. Leca [11] montre bien que ce carrefour comprenait une route qui supplanta rapidement les autres jusqu’à devenir une sorte de sens unique : celle du droit public et ce, quasiment jusque la seconde guerre mondiale. Et cette influence se marque aujourd’hui encore fortement dans la structure universitaire de la science politique en France. Certes, dans tous les pays et aux USA aussi, la première phase des analyses politiques était « formelle-légale », comme le rappelle Easton [12], mais elle a assez vite laissé la place à une période qu’il appelle « traditionnelle », basée essentiellement, dès les années 1920, sur l’analyse des décisions, à partir du modèle du parallélogramme de forces. J’ai l’impression que cette phase ne démarre que plus tard en France.
Permettez-moi une observation personnelle. Je suis venu à la science politique par la voie juridique et dans mes études de droit, j’ai rencontré des œuvres aussi marquantes que celle d’un Léon Duguit. Je ne peux pas nier le caractère stimulant de cette œuvre, mais aussi – et je l’ai ressenti plus tard après une formation sociologique – son caractère « pervers ». Cette perversité se trouve dans sa dimension prétendument sociologique, plus exactement d’une sociologie elle aussi colonisée par le droit… Finalement, Durkheim n’a qu’à en endosser la responsabilité ! L’on connaît le refus de la sociologie durkheimienne de considérer le politique comme objet de la sociologie et cette démission a sans doute créé autant de problèmes à la science politique française que la pré-éminence du droit. Encore que, comme juriste, je ne puis qu’espérer de fructueuses coopérations entre ces deux disciplines dont l’une ne doit pas être plus égale que l’autre…
Le behavioralisme ne fait finalement qu’ajouter une nouvelle orientation à la science politique française, sans pour autant tarir la voie institutionnelle, ce qui place d’ailleurs cette orientation, par un effet de retour de manivelle inattendu, en bonne place pour aborder ce qu’on appelle aujourd’hui le néo-institutionnalisme. C’est sans doute le behavioralisme qui la rapproche – enfin – de la sociologie. Il est quand même étonnant de voir encore en 1974 un ouvrage de référence s’intituler « POUR une sociologie politique »…
Il reste aussi de ce passé que la science politique soit souvent associée à d’autres disciplines, héritage de son passé-carrefour, même si elle a acquis plus d’autonomie. J. Leca parle de « biais » en citant l’influence de l’histoire, de la philosophie et de l’économie [13], tout en ajoutant qu’ils peuvent avoir un effet positif, ce que je crois sans peine pourvu qu’ils soient intégrés dans ce genre d’« hybridation » chère à M. Dogan [14].
Easton [15], parmi d’autres, nous annonce que nous vivons l’éclosion, aux États-Unis et ailleurs en Occident, d’une nouvelle phase de la science politique, celle du « post-behavioralisme ». Celui-ci est marqué par une perte de confiance dans une science marquée notamment par le positivisme, par le retour de l’interprétatif forcément subjectif, par des méthodologies plus qualitatives et par le refus de considérer que la science politique ne peut pas aider à résoudre des problèmes sociaux. Tout cela accroît la diversification de la science politique qui se fragmente en un nombre d’approches de plus en plus nombreuses aux présupposés épistémologiques de plus en plus différents… Ici aussi, la science politique française est présente, plus sous la forme d’individus que de groupes si l’on excepte les partisans de l’orientation « constructiviste » ou plus souvent « dé-constructiviste », qui a en quelque sorte pris la place d’un courant néo-marxiste vieillissant.
Easton situe aussi dans ce courant post-behavioriste le succès mondial du secteur des politiques publiques. C’est certainement le cas de la France. Je suis frappé de voir que c’est le thème le plus souvent cité par les membres de l’Association française de science politique, et qu’il y est l’objet du groupe de travail le plus nombreux… au risque de faire basculer un peu trop les recherches du côté des outputs du système politique au détriment des inputs
Tout en étant parfois circonspect sur le caractère véritablement innovateur du post-behavioralisme, je suis cependant très partisan de prendre plus en considération la fonction d’utilité sociale de la science politique, non seulement par le développement des études sur les politiques publiques, mais aussi par d’autres moyens.
Peut-être trouve-t-on en France un phénomène assez semblable à ce qui se passe en Belgique. Dans les médias, les politologues sont certes présents, mais surtout pour produire des analyses, et principalement en période électorale. Mais quand il s’agit de réagir sur des réformes politiques, ce sont les juristes auxquels on fait appel, comme si la science politique n’était pas ou plus vue du tout sous cet angle. Je crois personnellement à l’importance de la dimension que j’appellerais réformatrice de la science politique et surtout, de la politique comparée et c’est sans doute un des effets négatifs de la révolution behavioraliste que d’avoir condamné cette fonction d’utilité sociale qui d’ailleurs ne dérange personne quand il s’agit de l’économie…
Une autre dimension que je voudrais citer dans ce cadre est celle de la méthodologie. La science politique européenne est certes plus faible dans ce domaine que la science politique américaine et, comme le reconnaît P. Muller [16], la science politique française n’y fait pas exception. Faut-il y voir un effet de l’incomplète pénétration du behavioralisme en France ? Ou d’une faille dans les programmes d’enseignement ou dans les standards d’évaluation ? Pourtant, il y a une école française d’analyse des données, non seulement quantitatives mais aussi qualitatives, qui est de grande qualité et qui possède son originalité, mais qui ne trouve sans doute pas une place suffisante dans l’enseignement… Il faut ajouter aussi, dans ce domaine qui devrait pourtant être le plus universel, l’utilisation en France d’un langage qui est certainement mathématiquement très correct, mais aussi très spécifique… (et c’est un euphémisme. Je pense aux développements de l’analyse des correspondances notamment). Il y a un problème important de pédagogie qui se pose ici…
En bref, je dirais que le développement de la science politique française lui donne des contours originaux, marqués, certes, comme ailleurs par une pluralité d’approches, institutionnelle, behavioraliste classique, post-behavioraliste, mais aussi par le maintien d’une orientation pluridisciplinaire toujours présente. Une orientation où la dimension sociologique domine aujourd’hui, ce qui se traduit par cette spécificité française d’appeler « sociologie politique » tout ce qui concerne les études électorales, celles qui portent sur les attitudes et les comportements, les partis et la vie politique, le pouvoir local, etc., et qui, ailleurs, rentrent dans le champ « direct » de la science politique. Une revanche par rapport à un passé où le normatif dominait ? Un inconscient refus de penser à une science politique autonome ? Je ne sais pas. Cette dimension sociologique marque aussi les recherches sur les politiques publiques, ce qui augmente leur intérêt en leur retirant une allure par trop technocratique qu’on trouve trop souvent ailleurs.
À côté de l’orientation sociologique, c’est l’orientation historique qui vient en second lieu, tant dans la socio-histoire du politique que dans une conception de la politique comparée marquée par le poids de l’histoire et des spécificités culturelles. Nul doute que la prééminence de ces orientations contribue souvent à une contextualisation poussée des productions scientifiques françaises et leur confère un supplément de profondeur.
Le troisième aspect de sociologie de la science que je citais au début de cet exposé portait sur l’organisation de la profession, depuis ses standards de formation jusqu’à ses standards de recrutement et le statut de ses membres. Il paraît assez clair que l’organisation matérielle de la profession est en Europe plus éclatée et plus fragmentée qu’aux USA, pour des raisons évidentes qui tiennent aux frontières nationales, aux conceptions de la science politique « carrefour » et aux problèmes de ressources. Il faut reconnaître que la science politique américaine possède une organisation solide, des standards de recrutement élevés, des exigences de production affirmées et une capacité d’évaluation assez objective dans le cadre de ses orientations tout au moins.
J’entends souvent mes collègues français se plaindre d’idiosyncrasies professionnelles aux effets parfois négatifs… La cause s’en trouve – ce n’est pas ici que je dois le décrire – dans cette double structure Université/Institut d’études politiques et dans les différences de statuts que cela entraîne, structure rendue encore plus complexe par l’existence des centres du CNRS et ceux qui bénéficient des mandats de cette institution, encore que ces centres favorisent aussi l’intégration en associant Instituts d’études politiques et universités. Impossible aussi de ne pas citer le clivage Paris/Province…
Il semble bien que cette structure entraîne des standards d’évaluation différents et donc, des exigences non-homogènes d’accès à une carrière. C’est ainsi que j’entends dire que les exigences de recrutement sont parfois plus nationales dans plusieurs universités et plus internationales dans les Instituts d’études politiques ; j’entends également dire que le poids du droit reste très important dans les universités où la science politique fait partie des facultés de droit et que cette caractéristique ne conduit pas les candidats à réaliser des thèses dans des domaines spécifiques de la science politique… J’entends enfin affirmer souvent que les ressources sont plus rares dans les universités et qu’une présence régulière dans des rencontres internationales en est rendue souvent difficile… Quoi qu’il en soit, on connaît, par exemple, le nombre très faible de membres français de l’ECPR… Et bien d’autres problèmes ont été identifiés par P. Favre [17]… Vue de l’extérieur, l’image est ici en clair obscur : à côté de collègues très présents sur la scène internationale et qui y sont très reconnus, à côté de cette chance extraordinaire que possède la France de bénéficier de chercheurs qui ne ploient pas sous des charges d’enseignement très lourdes – vous ne mesurez pas votre chance ! – et qui peuvent consacrer l’essentiel de leur temps à la recherche, il y a comme un peuple d’ombres que l’on rencontre seulement à l’occasion de colloques en province ou au détour d’un couloir lorsqu’on rend visite à un ami dans son université…
Mon regard européen sur la science politique française est donc celui d’une science politique qui garde une spécificité et même une originalité certaine, avec une préoccupation qui ne s’est pas démentie relativement à l’État et à ses institutions – dans l’espace français peut-être trop exclusivement –, qui a vécu les révolutions scientifiques de son domaine à sa manière, plus par sédimentations successives que par intégration des approches, avec ce trait distinctif des ouvertures vers d’autres disciplines comme la sociologie et l’histoire, avec un souci, malgré la diversité des approches, de contextualiser ses objets d’étude et de ne pas tomber, sauf très rares exceptions, dans un « blind empiricism ».
Elle offre cependant en tant que communauté scientifique un visage complexe, fragmenté et parfois à plusieurs vitesses, qui empêche sans doute un certain nombre de talents de s’exprimer au mieux. Ce facteur conduit la science politique française à être quantitativement trop peu présente sur le plan international et l’empêche d’atteindre une sorte de masse critique malgré la qualité de ses travaux. Certes, l’absence presque totale de la science politique française dans le New Handbook est caricaturale… Elle ne peut cependant être simplement taxée d’américanisme primaire et ne susciter que du dédain… Ou être mise, un peu trop facilement, sur le compte de l’exception linguistique française… Elle donne à réfléchir, non pas sur l’absence de talents ou de recherches de qualité, bien au contraire, mais sur les conditions de leur émergence sur le plan international, conditions de formation, conditions de carrière, conditions financières, conditions de publication, conditions d’ouverture aux projets de recherche internationaux et à la comparaison, où il ne s’agit pas seulement de représenter « le cas français », mais de participer pleinement tant à l’élaboration de projets qu’à leur exécution… Mais ces problèmes ne sont pas seulement français, même si parfois ils s’y posent plus qu’ailleurs pour des raisons structurelles. Le rôle de la science politique française dans la constitution de l’EPSnet est heureusement le signe d’une évolution dans le bon sens.
Monsieur le Président, j’espère ne pas avoir été trop long et avoir pu montrer à la fois l’intérêt et même la fierté que j’avais à être un politologue français « de l’extérieur ». J’espère aussi n’avoir pas donné l’impression, sur certains points, de donner des leçons… Certes, le portrait de la science politique française est un portrait contrasté et une « mise en condition » de celle-ci se justifie encore, surtout sur le plan structurel et avec une dimension internationale… Je n’ai pas hésité à exprimer certaines critiques, dans le même esprit que celui qui faisait dire à Bismarck que ceux qui vous rassurent ne sont pas nécessairement ceux qui vous aiment…
 
NOTES
 
[1] Allocution prononcée à la séance d’ouverture du congrès de Lille de l’association française de science politique, le 18 septembre 2002. La RFSP remercie André-Paul Frognier de nous avoir autorisé à la reproduire.
[2] R. E. Goodin, H.-D. Klingemann (eds), A New Handbook of Political Science, New York, Oxford University Press, 1996.
[3] K. Newton, J. M. Vallès, « Introduction : Political Science in Western Europe, 1960-1990 », European Journal of Political Research, 20, 1991, p. 227-239.
[4] P. Favre, « La science politique en France », dans La science politique en Europe : formation, coopération, perspectives, Rapport final, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 1996, p. 214-250.
[5] P. L. Berger, Comprendre la sociologie, Paris, Éditions du Centurion, 1973.
[6] J.-L. Quermonne, « L’état de la science politique en Europe : bilan provisoire et volonté prospective », La science politique en Europe : formation, coopération, perspectives, rapport final, Conférence d’évaluation du 19 et 20 avril 1996, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 1996, p. 3-21.
[7] Op. cit.
[8] G. Almond, « Political Science : The History of the Discipline », dans R. E. Goodin, H.-D. Klingemann (eds), op. cit., p. 50-97.
[9] P. Schmitter, « Seven disputable Theses », dans European political Science, E.C.P.R., 1-2, 2002, p. 23-41. Cf. dans le même numéro, la réponse de H.D. Klingemann, p. 41-45.
[10] H. Bull, The Anarchical Society. A Study of Order in World Politics, Londres, Macmillan, 1995.
[11] J. Leca, « French Political Science : Some Problems and Difficulties in the Social Organization of the Discipline », European Journal of Political Research, 20, 1991, p. 323-341
[12] D. Easton, « The Division, Integration and Transfer of Knowledge », dans D. Easton, C.S. Schelling, Divided Knowledge across Disciplines, across Cultures, Londres, Sage, 1991, p. 3-37.
[13] Op. cit.
[14] M. Dogan, « Political Science and the Other Social Sciences », dans R. E. Goodin, H.-D. Klingemann, op. cit., p. 97-133.
[15] D. Easton, « The Division, Integration and Transfer of Knowledge », dans D. Easton, C. S. Schelling, op. cit.
[16] P. Muller, Rapport de conjoncture, CNRS, 1996, p. 3.
[17] P. Favre, La science politique en France, dans Rapport final, Conférence d’évaluation 19 et 20 avril 1996, op. cit.
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