2002
Revue française de science politique
Lectures critiques - Comptes rendus
Comptes rendus
ROLLET (Jacques) – Religion et politique. Le christianisme, l’Islam, la démocratie. – Paris, Grasset, 2001. 226 p. (« Le Collège de philosophie »)
Docteur d’État en théologie et enseignant en science politique, J. Rollet nous présente ici un ouvrage qui réunit la lecture des grands théoriciens, une perspective historique sur la constitution du judéo-christianisme et de l’Islam, un plaidoyer pour une meilleure prise de conscience, en France, de la pertinence du christianisme pour la vitalité démocratique : voilà qui peut paraître beaucoup pour un livre de format restreint (226 pages) mais, on peut le dire, le pari est réussi. La perspective de J. Rollet est visiblement démocratique et libérale dans le sens de Tocqueville (auquel il a consacré en 1998 un livre de la collection « Clefs ») : la démocratie américaine a su, mieux que la République française, associer christianisme et politique, tradition et progrès dans la reconnaissance des valeurs de tolérance, de pluralisme et de responsabilité. Cette perspective le mène d’ailleurs à contester la thèse bien connue de Marcel Gauchet, pour qui le christianisme, « religion de sortie de la religion », serait irrévocablement lié à une idéologie et à une théologie du politique qui ne répondent plus à l’individualisme contemporain
[1]. Mais on ne doit pas demander à l’auteur d’entrer dans un exposé doctrinal qui n’est pas l’objet du livre : ce qu’il nous propose constitue un ensemble d’éclairages, tant historiques que conceptuels, qui seront très profitables aux étudiants et aux chercheurs désireux d’aller plus loin à partir des lectures commentées qu’il pratique (en nombre, peut-être, excessif). De ces lectures, on retiendra ici l’analyse de la Déclaration de 1789, la présentation de Jacques Maritain, en tant que philosophe qui peut encore parler à notre temps, ainsi que celle de Jean-Baptiste Metz, théologien remarquable par sa défense d’une
théologie politique pour le catholicisme du 20
e siècle.
Concernant la Déclaration de 1789, J. Rollet y souligne l’absence de la
loi naturelle, concept qui traverse tout le livre et dont il se fait le défenseur (comme Jean-Paul II aujourd’hui) – avec toutes les difficultés que cela ne peut manquer d’entraîner. « Les Constituants, écrit-il, tout en proclamant les droits de l’homme, refusent qu’ils constituent une loi fondamentale au-dessus de la volonté du souverain qu’est la Nation. »
[2] Il s’agit donc du légicentrisme et de l’usage du droit naturel (par différence avec la loi naturelle), caractéristiques du texte français des droits. Cette observation n’est pas nouvelle, mais marque clairement la rupture avec Locke (contrairement à ce qui a été parfois soutenu) chez qui la loi naturelle (donnée par Dieu) est le pivot de la morale et de la politique. Menant la comparaison avec l’Amérique, J. Rollet peut montrer que, en 1789, « les Français font équivaloir la société et le pouvoir », ce qui est le gros des déchirements ultérieurs et prépare, pour le moins, un affrontement avec l’Église. Se servant des divers travaux de l’école de F. Furet, J. Rollet conduit une critique de la laïcité de combat à la française, dont les racines sont dans la souveraineté incarnée par l’État. D’o
ů l’intérêt porté à Jacques Maritain, notamment dans le livre capital
L’homme et l’État
[3], où la souveraineté, héritage direct de l’absolutisme, est soumise à une critique nourrie. Comme le remarque J. Rollet, les perspectives finales de J. Maritain (d’ailleurs exilé en Amérique pendant la guerre) annoncent le « consensus par recoupement » (
overlapping consensus) de Rawls, une trentaine d’années plus tard
[4] : la question est celle du pluralisme des valeurs dans une société qui a des ressources constitutionnelles (et un pouvoir judiciaire fort) mais doit gérer des visions du monde totalisantes et réciproquement exclusives.
Enfin, au titre des réflexions les plus novatrices dans le catholicisme récent (non pas dans le magistère mais dans la recherche libre en théologie), est exposée la problématique de la
memoria Christi chez Jean-Baptiste Metz : l’Église ne peut être neutre ou innocente au sein d’un monde pénétré d’injustice, la foi ne peut être cantonnée au privé car elle est en même temps réception d’un passé, espérance d’un avenir et distance critique vis-à-vis de toute donnée du monde présent. « La mémoire convoque les faits passés : le souvenir des actes libérateurs de Dieu brise le cercle enchanteur de la conscience dominante. »
[5] Les deux ouvrages capitaux de J.-B. Metz qui ont été traduits en français
[6] méritent en effet d’être davantage étudiés : ils sont très loin d’un progressisme plat et « correct », et donnent la vision d’un engagement qui se veut cependant en garde contre les « religions séculières ».
Quant à l’Islam, examiné à plusieurs moments de l’ouvrage, J. Rollet exprime une critique sans concession, du point de vue des idéaux de la modernité, de la séparation de la société civile et de l’État et des droits de l’homme. Notons sur ce dernier point que si la « Déclaration islamique universelle » proclamée à Paris en septembre 1981
[7] soumet tous les droits à la Loi religieuse, ce n’était pas sans raison que les constituants français de la Révolution ont choisi d’exclure la notion, tout autant que celle de
devoirs (réclamée, notamment, par les ecclésiastiques de l’Assemblée). Aussi, la revendication de la loi naturelle de la part de J. Rollet peut surprendre, car on voit mal en quoi elle est isolable de ses racines théologiques (chez Saint-Thomas, certes, mais aussi chez Pufendorf puis chez Locke) ; il est, en outre, contestable de faire de la pensée de Kant une vision renouvelée de la loi naturelle (cf. p. 188 de l’ouvrage), puisque, précisément, il met fin au concept grâce à l’« autonomie »
[8] et à la théorie de l’impératif catégorique. C’est de Kant que date la première conception philosophique cohérente des droits de l’homme et de l’obligation morale et politique qui fasse l’économie de la loi naturelle.
Si nous nous plaçons dans la perspective générale de J. Rollet, une question importante est celle de la portée exacte du passage de Tocqueville qui est donné à la fin de l’ouvrage ; parlant de l’égalité comme un progrès au lieu d’une décadence, Tocqueville ajoutait : « Je m’efforce de pénétrer dans ce point de vue de Dieu, et c’est de là que je cherche à considérer et à juger les choses humaines. » S’agit-il d’une véritable vision chrétienne de la politique, qui rendrait la démocratie indissociable du christianisme ? S’agit-il d’une vision
politique de la religion, où Tocqueville décrit en sociologue l’opinion commune démocratique telle qu’il croit la constater en Amérique ? Bien entendu, J. Rollet choisit la première réponse, et il peut s’appuyer sur nombre de textes de Tocqueville – qu’il rapproche dès lors de J. Maritain et de E. Mounier. Déjà Montalembert dans ses conférences de Maline (1863) réconciliait, à travers Tocqueville, le catholicisme libéral et la démocratie. Mais il existe aussi des passages importants où Tocqueville fait du religieux démocratique un développement de « l’intérêt, bien entendu », seule conception morale en phase avec l’individualisme moderne
[9]. Selon une formulation, que J. Rollet ne récuserait d’ailleurs pas, Tocqueville résume ainsi son appréciation du catholicisme et du christianisme des sectes : « En même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser. »
Concluons sur la richesse et sur la qualité d’authenticité de ce petit livre, qui incite constamment au débat car, loin d’un scientisme prudent, il prend la responsabilité de ses préférences et de ses refus.
Lucien Jaume
CNRS
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
PASQUINO (Gianfranco) – Il sistema politico italiano. Autorità, istituzioni, società.– Bologna, Bolonia University Press, 2002. 236 p.
Le dernier ouvrage de G. Pasquino, paru au printemps 2002, ne représente pas une synthèse de ses précédents travaux, ni un point d’arrivée dans les études de l’auteur. Il s’agit plutôt d’un travail d’étape dans un parcours scientifique et politique. Ce livre dessine d’une façon très claire et documentée l’évolution du système politique italien depuis 1945 et montre aussi les changements intervenus et les prospectives possibles.
L’analyse veut en principe démystifier deux stéréotypes relatifs au système politique italien : le premier considère l’Italie comme une anomalie par rapport aux autres démocraties européennes ; le deuxième, compte tenu de cette anomalie, travaille pour que l’Italie devienne « normale ». Pour G. Pasquino, ces deux conceptions ont retardé, voire empêché, l’adoption de reformes profondes des institutions italiennes.
Selon lui, le régime politique italien ne fonctionne certes pas bien et son rendement est faible. Le concept de régime auquel il se réfère est celui décrit par D. Easton en 1965 comme un ensemble d’autorités, d’institutions, de règles et une communauté politique définie.
La stratégie adoptée par G. Pasquino pour définir les caractéristiques du système politique italien vise à déceler un parcours historique et non à déterminer une seule cause fondamentale. L’explication qu’il apporte suit une interprétation des événements path dependent, qui considère les sédimentations historiques et les précédents choix politiques ayant influencé le parcours institutionnel italien. Pour lui, la transition politique italienne de la « Prima Repubblica » vers la deuxième, qui n’est d’ailleurs pas encore définie, c’est in fieri, et il faudra attendre longtemps, et surtout des réformes structurelles, pour vérifier le passage à un nouveau système politique.
La reconstruction historique opérée par G. Pasquino conduit à la caractérisation de la période comprise entre 1992 et 1994 comme une effective et complète crise de régime (p. 14-15). Il identifie plusieurs causes à cette situation, mais en indique trois en particulier : la chute du mur de Berlin en 1989, la ratification du traité de Maastricht et l’action judiciaire appelée « mani pulite » (« mains propres ») qui commence au cours de l’hiver 1992. Jusqu’en 1993, l’Italie a connu un système de domination des partis fort et diffus qui a été décrit comme la « partitocrazia ». Cette forme de contrôle qui permet aux partis politiques et à ses leaders de conditionner non seulement le sort des gouvernements, mais aussi celui des autres instances publiques, représente une forme de dégénérescence du party government dans lequel la responsabilité politique est claire et le vote des citoyens indispensable pour la détermination du nouveau leadership. En revanche, la « partitocratie » permet au personnel politique des partis de déterminer à leur volonté le futur de chaque gouvernement par le biais de crises extra-parlementaires. De fait, la première et unique crise qui se résout au Parlement, c’est celle du gouvernement Prodi en 1998.
Pour G. Pasquino, la fin de la « Prima Repubblica » est marquée par le résultat du référendum du 18 avril 1993 qui abroge la précédente loi électorale pour le Sénat. Le dernier gouvernement du régime politique né en 1945 est celui du socialiste Amato qui démissionne suite au référendum. Le système politique italien, jusqu’en 1993, était bloqué au centre (le parti communiste ne pouvaitvoulaitsavait pas conquérir le pouvoir, l’extrême droite était exclue du jeu parlementaire et constitutionnel), avec la Démocratie chrétienne dans le rôle principal. La confrontation politique et électorale était caractérisée aussi par une grande polarisation du schéma droite-gauche, d’ailleurs à cause des équilibres internationaux. Tout cela conduit à une absence d’alternance politique et, en conséquence, de responsabilité, déterminant l’impunité pour des élites gouvernementales corrompues. Ces conditions historiques du système politique italien n’ont, toutefois, pas empêché l’Italie d’avoir « indubitablement un régime démocratique » (p. 18-19).
À ce point de sa réflexion, G. Pasquino souligne l’importance des institutions et du système électoral quand il s’agit de dépasser l’impasse de l’instabilité politique et des gouvernements (50 en 50 ans). Et ce sont certains changements qui interviennent aux niveaux politiques, sociaux et économiques, à partir du référendum de 1991 sur la réduction des préférences de vote, qui permettent au système politique italien d’ouvrir une nouvelle phase. Sans le mouvement qui a promu le référendum, G. Pasquino soutient que les réformes n’auraient pas eu lieu.
Avec une grande cohérence dans ces formulations scientifiques, G. Pasquino fait un compte rendu des avantages et désavantages que la loi électorale proportionnelle a apporté à l’Italie, notamment dans le champ de la décision politique. Après la description ponctuelle du passage à la loi électorale « majoritaire », il analyse le mode de scrutin actuel et avance quelques propositions (p. 79-103), en particulier un système à deux tours avec un seuil d’accès au deuxième tour de 10 % au moins.
L’attention de G. Pasquino prêtée aux partis politiques et aux coalitions vise à mettre en évidence, après la description du système des partis avant 1994, les différences existant entre l’Ulivo (centre gauche) et la Casa delle Libertà (centre droite).
Ensuite, il illustre les changements intervenus dans les rapports entre Parlement et gouvernement. À partir de 1996, mais surtout en 2001 avec le gouvernement Berlusconi, il y a une claire inversion de tendance. En 2001, on assiste à une véritable alternance entre le gouvernement sortant et une opposition coalisée. Avec une majorité nombreuse, le nouvel exécutif pourrait vraisemblablement conduire sa politique pendant toute la législature et renforcer le concept de bipolarisation.
Dans une analyse de l’histoire des réformes institutionnelles très éclairante, G. Pasquino montre comment trois commissions parlementaires (Bozzi, De Mita-Iotti, D’Alema) n’ont pas réussi à apporter les modifications institutionnelles et constitutionnelles nécessaires. C’est donc grâce à des forces externes, comme les référendums, que le système politique italien a connu des réformes, d’ailleurs seulement partielles et non totalement efficaces.
Last but not least, G. Pasquino soutient que la culture politique d’un pays est très importante pour déterminer, ou en tout cas influencer, le niveau de rendement d’un système politique. En effet, à côté des institutions, des règles, des procédures qui constituent un régime politique, il y a aussi la communauté politique, les électeurs, les citoyens. L’histoire de l’Italie est riche d’un sentiment négatif vis-à-vis de la politique (antipolitica), d’un faible développement des associations. Tout cela a permis aux partis d’avoir un grand pouvoir. Pour G. Pasquino, la réforme des institutions pourrait aider à améliorer la performance du système politique et augmenter le sens civique des citoyens.
La contribution scientifique de G. Pasquino à la compréhension du système politique italien consiste notamment à décrire, de manière ponctuelle et claire, l’histoire politique et institutionnelle de la République italienne depuis 1945. Déjà le titre du livre, Autorità, istituzioni, società, indique très nettement les lignes directrices de l’analyse conduite par le politologue, visant à clarifier les aspects les plus importants du système politique italien. La contextualisation de certains grands thèmes (comme les réformes, la loi électorale, le système des partis, la culture politique, etc.) permet au lecteur d’avoir une idée assez complète de la politique italienne. L’ouvrage de G. Pasquino représente donc un outil indispensable pour ceux qui veulent mieux comprendre le système politique italien.
Gianluca Passarelli
Université de Bologne
[1]
La thèse est particulièrement développée dans l’ouvrage de 1998 : Marcel Gauchet,
La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, Paris, Gallimard, 1998 (« Le débat »). Citons cette interrogation significative : « Que peut vouloir dire le gouvernement des hommes par eux-mêmes quand ils se sont pour de bon émancipés de l’emprise des dieux ? » Cf. aussi l’ouvrage plus récent,
La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002 (« Tel »), qui réédite des articles de Marcel Gauchet sur le déclin du religieux en démocratie.
[2]
J. Rollet,
Religion et politique. Le christianisme, l’Islam, la démocratie, Paris, Grasset, 2001 (« Le Collège de philosophie »), p. 107.
[3]
J. Maritain,
L’homme et l’État, Paris, PUF, 1953.
[4]
Cf. le fameux texte « L’idée d’un consensus par recoupement » (1987), repris dans J. Rawls,
Justice et démocratie, Paris, Le Seuil, 1993. L’auteur ne souligne pas assez, à notre sens, que, dans l’esprit de Rawls (et selon ses propres termes), le « consensus par recoupement » prend acte d’un certain échec de la « théorie de la justice » (d’un certain « irréalisme », dit l’auteur, p. 9) pour penser la théorie du libéralisme politique.
[5]
Jacques Rollet,
Religion et politique…,
op. cit., p. 148.
[6]
Johann Baptist Metz,
Pour une théologie du monde, Paris, Le Cerf, 1971, malheureusement épuisé, et
La foi dans l’histoire et dans la société, trad. P. Corset et J.-L. Schlegel, Paris, Le Cerf, 1999.
[7]
Elle est analysée p. 164 de l’ouvrage de Jacques Rollet.
[8]
Dont Jacques Rollet montre juste auparavant le sens exact (
Religion et politique…,
op. cit., p. 185).
[9]
C’est ainsi que Tocqueville écrit : « Je ne crois pas que le seul mobile des hommes religieux soit l’intérêt ; mais je pense que l’intérêt est le principal moyen dont les religions elles-mêmes se servent pour conduire les hommes », signalant ainsi la dimension sociologique et psychologique par laquelle la religion devient collectivement efficace. Cf. A. de Tocqueville,
De la démocratie en Amérique, Paris, Flammarion, tome 2, 1981 (« Garnier-Flammarion »), p. 158. Consulter l’intéressante analyse de Camille Froidevaux, « Le puritain n’est pas républicain. Pour une autre histoire de l’Amérique »,
Raisons politiques, 1, février 2001, « Le moment tocquevillien », p. 127-140. La complexité de l’attitude de Tocqueville est mise en valeur.