2002
Revue française de science politique
Informations bibliographiques
Informations bibliographiques
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Généralités, méthodologie
COMBE (Sonia) – Archives interdites. L’histoire confisquée. – Paris, La Découverte, 2001. 326 p. Bibliogr. (« Poche. Essais »)
Tandis que les travaux sur les pages sombres de l’histoire contemporaine (Vichy, la guerre d’Algérie, les conflits coloniaux, 17 octobre 1961) rencontrent de plus en plus l’intérêt du public comme celui des chercheurs, l’accès à des archives politiques essentielles reste trop souvent difficile voire impossible. D’où l’intérêt de ce livre qui avait suscité de vives polémiques lors de sa première parution en 1994 – la communauté des archivistes s’estimait outragée – mais dont le propos demeure malheureusement d’actualité. Rappelons que la thèse centrale de S. C. est que l’accès sélectif à l’archive peut avoir des conséquences sur l’écriture de l’histoire. De nombreux ouvrages sont d’ailleurs évoqués qui, rédigés à partir d’archives « plus confisquées que d’autres », lui paraissent porter la marque de « l’effet pervers de la dérogation ». S. C. s’applique à montrer comment des inventaires succincts, muets, ou même parfois « caviardés » ont conduit à des dissimulations historiquement insupportables et politiquement inadmissibles ; comment l’État organise le secret, laissant aux hommes politiques la propriété de leurs archives ; combien le système de demande d’autorisation exceptionnelle de consultation nuit au pluralisme de l’historiographie et, en privilégiant les historiens de métier, fonde – peut-être – l’inégalité entre les citoyens tout en favorisant ce que S. C. appelle la « figure de l’historien raisonnable ». La réédition de cette contribution offensive au vaste débat sur l’indépendance de l’intellectuel devrait, bien plus que nourrir de nouvelles polémiques, fonctionner comme un rempart contre le désenchantement du monde archivistique.
AZOUVI (François) – Descartes et la France, histoire d’une passion française. – Paris, Fayard, 2002. 400 p. (« L’Esprit de la cité »)
Peut-on raconter le roman national de la France au travers de ses débats intellectuels ? C’est à cette entreprise captivante que s’est attelé F. A. en nous démontrant que le Descartes enseigné à l’École comme le symbole du rationalisme et du patriotisme national n’était qu’un artefact de la belle Troisième République, une construction de la pédagogie qui avait mis plus de deux siècles à s’incarner dans cette figure rassurante. Si l’homme est mort en 1650 à l’étranger, la postérité de Descartes est tumultueuse, partagée entre les oratoriens et les jansénistes qui le défendent et les jésuites qui iront jusqu’à le faire condamner par Rome qui le met à l’index. Jusqu’à ce que Voltaire critique sa physique des tourbillons, devenue obsolète depuis que Newton a énoncé la loi de l’attraction universelle. Il est alors récupéré par les jésuites qui inventent de séparer le savant du métaphysicien qui a cru en Dieu. C’est ainsi que la Révolution l’adopte sans pour autant réussir à le panthéoniser. Le 19e siècle est à nouveau partagé entre traditionalistes, qu’ils soient cléricaux ou laïcs, tous d’accord pour l’accuser d’avoir rompu la chaîne des temps, et partisans du progrès qui, croyants ou non, lui sont au contraire reconnaissants de sa lutte conter les préjugés. C’est assez pour que, contre Sainte-Beuve et Alain, la Revue de morale et de métaphysique le consacre et que Maurice Thorez, dont le discours clôt le livre, se déclare son disciple.
DACHEUX (Éric) – Vaincre l’indifférence. Les associations dans l’espace public européen. – Paris, CNRS Éditions, 2000. 165 p. Bibliogr. Index. (« CNRS Communication »)
É. D. entend décrire les actions et communications politiques mises en œuvre par les associations dans les espaces publics (locaux, nationaux, européens) d’une Europe politique en construction. Cette description empirique a pour objectif de proposer une modélisation de l’espace public européen en voie d’émergence. Sa recherche porte donc sur les types d’association de « citoyenneté européenne » que sont les réseaux thématiques spécialisés sur une problématique spécifique et les regroupements idéologiques, ces organisations de la société civile qui se rassemblent dans des coordinations. É. D. entend mettre au jour le répertoire d’action spécifique des associations européennes de citoyenneté, rendre compte de pratiques militantes, tout en répondant à une ambition théorique : développer une réflexion sur les composantes contemporaines de l’espace public. L’honnêteté scientifique de É. D. – l’aveu de son inévitable « engagement normatif » dans une « tradition habermassienne » – fait de ce rapide état de lieux des possibles européens en termes de citoyenneté un acte « scientifique-citoyen » original et sympathique.
DEMAR (Claire) – Appel au peuple sur l’affranchissement de la femme. Aux origines de la pensée féministe. – Paris, Albin Michel, 2001. 265 p. Bibliogr. Index. (« Histoire à deux voix »)
Les textes de C. D. présentés ici par Valentin Pelosse ont fait l’objet d’une précédente publication (Payot, 1976) mais sont réédités dans la perspective contemporaine de développement des gender studies. V. Pelosse, sociologue, souhaite éclairer le parcours et la pensée de ce qu’il considère comme une figure héroïque de la modernité. C. D. est en effet une jeune saint-simonienne qui signe en mars 1833 son Appel au peuple sur l’affranchissement de la femme dans lequel elle qualifie le mariage de « prostitution de par la loi » et met au défi les opposants républicains d’étendre aux femmes la Déclaration des Droits de l’homme, autrement dit, de s’engager dans la voie de la réalisation effective de l’universalisme démocratique. Par ailleurs, son Appel discute la légitimité de la loi en regard de l’inanité de la vie parlementaire et, liant le sort des femmes et des prolétaires, revendique que les femmes soient associées à l’élaboration des lois les concernant. Cet ouvrage présente également un autre de ses écrits, Ma loi d’avenir (1834), qui fut publié à titre posthume, un an après son suicide, où elle radicalise le questionnement qui agite la communauté saint-simonienne à propos des relations entre les sexes. De nombreuses annexes permettent utilement de situer et découvrir les données et enjeux de l’utopie saint-simonienne et de la symbolique féministe, et partant de saisir « l’épaisseur » de Claire Demar dans la généalogie des mouvements de femmes mais aussi du construit républicain universel.
DESMONS (Éric) – Mourir pour la patrie ? – Paris, PUF, 2001. 112 p. Bibliogr. (« Béhémoth »)
Si je me bats devant les murailles de Troie – dit l’Achille d’Homère –, « une gloire impérissable m’attend ». Dans la filiation du célèbre Mourir pour la patrie de E. Kantorowicz (traduit chez PUF en 1984), cet ouvrage trace une généalogie du thème, depuis l’Antiquité jusqu’au désenchantement créé par l’enfer des tranchées au début du 20e siècle et, enfin, l’abolition de la conscription militaire en France. À quelles conditions la recherche de la gloire et le désir de la « belle mort » (chère à l’Antiquité) peuvent-ils s’exprimer dans une société et au sein d’une culture ? À travers le moment médiéval, le modèle humaniste et républicain (Florence), la rupture libérale (qui privilégie l’individu sur la totalité, la sécurité sur le risque collectif), l’exaltation républicaine de source rousseauiste, l’auteur nous montre un répertoire de justifications du civisme à son degré suprême – civisme dont la perpétuation fait maintenant problème ; la promesse d’une participation à l’immortalité, véhiculée à travers le récit des « hauts faits », peut-elle revivre dans les États laïcs contemporains ? Questionnement qui mène fort loin, et, par exemple, à celle de la gestion de la temporalité dans l’imaginaire démocratique.
DOGAN (Mattei), HIGLEY (John) – Elites Crises and the Origins of Regimes. – Boston, Rowman and Littlefield, 1998. 264 p. Index.
M. D. a été un pionnier de l’analyse prosopographique des élites politiques. Il revient sur ce sujet avec une étude comparative (Mexique, Union soviétique, Russie, Hongrie, Allemagne, Japon et Afrique du Sud) en centrant sa recherche sur les crises engendrant un changement de régime politique : quel en est le résultat quant aux élites gouvernantes ? Contre ceux qui pensent que le rôle directeur revient aux masses, M. G. et J. H. voudraient plaider pour le rôle moteur des élites quant au déclenchement, à la conduite et même à la solution des crises. Insistant sur les continuités qui existent même au travers des crises les plus violentes, l’ouvrage conclut à la nécessité d’étudier avec plus de finesse le rôles des « élites » infiniment plus variées qu’on ne le dit au travers de « crises » qui perdraient alors une grande part d’un mystère que la vogue des interprétations révolutionnaire n’a fait qu’épaissir.
GAINOT (Bernard) – 1799, un nouveau Jacobinisme ? – Paris, Éditions du CTHS, 2001. 542 p. Bibliogr. Index. (« Mémoires et documents d’histoire de la Révolution française. 55 »)
De la crise du Directoire, l’histoire n’a souvent retenu que le coup d’État du 18 brumaire, oubliant parfois que cette crise correspond à une tentative de « régénération » des institutions républicaines dans une nouvelle sorte de jacobinisme associé à un programme de « démocratie représentative ». Ce programme développé par le « néo-jacobinisme » trouve ici son origine, mais l’étude de ce « moment » permet d’en comprendre toute l’ambition et la portée. Dans une étude historique et historiographique dense, riche et précise, B. G. montre que ce néo-jacobinisme de l’an VII articulé par des préoccupations parlementaires et démocratiques met en avant le Corps législatif et l’influence bénéfique des partis avant que les crises successives ne leur attachent des connotations péjoratives. B. G. montre surtout que ce qui n’est alors qu’un court segment de la chronologie, qu’un moment, devient l’un des « creusets… où prend forme et consistance l’“idée républicaine” transmise au 19e siècle » et une autre façon de terminer la Révolution.
GAUCHET (Marcel) – La Démocratie contre elle-même. – Paris, Gallimard, 2002. 385 p. (« Tel »)
Recueil de treize articles parus dans Le débat depuis vingt ans ; vingt ans pendant lesquels la démocratie victorieuse sur tous les chapitres aurait perdu toute saveur. Ainsi s’explique le curieux revirement qui ouvre le livre avec un chapitre « Les droit de l’homme ne sont pas une politique » quand le chapitre final s’intitule : « Quand les droits de l’homme deviennent une politique ». Entre les deux se déclinent les préoccupations de M. G. avec des titres tels que « Fin de la religion », « pacification démocratique, désertion civique », « le tournant de 1995 ou les voies secrètes de la société libérale ». En fait, le désenchantement ici raconté est moins celui de la religion que celui d’une politique vécue comme religion ; politique qui, s’étant cru ressuscitée par l’Archipel du Goulag et le combat mené en faveur des dissidents, va buter sur la prose de l’Union de la gauche et découvrir que le tournant des années 1970 est moins celui de Soljénystine que celui du choc pétrolier qui annonce la crise et la mondialisation libérale qui suivra. Pour la France politique, qui se voyait le pays des droits de l’homme, le choc de la réalité sera vif. Obligée de se mesurer aux forces du marché, d’abandonner son ambition globalisante elle découvre, en outre, que l’Europe qu’elle a voulu ne fera que confirmer la crise d’une culture politique se croyant universelle. Ce retournement a été vécu au temps des présidences de F. Mitterrand, ici crédité de l’habileté d’avoir fait le contraire de ce qu’il disait, avec le résultat que rien n’ayant été pensé ni assumé, l’extrême droite a fait son lit de ce désarroi. Beau résultat pour le pays de l’intelligence qui, après deux siècles de politique démocratique, en est juste à découvrir le rôle que la justice pourrait jouer dans la vie civique puisque la « judiciarisation » est ici présentée comme l’ultime espoir d’une démocratie devenue anomique.
LINDEMANN (Thomas) – Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914. – Paris, Economica, 2001. 363 p. Bibliogr. Index.
Malgré la multitude d’ouvrages qui leur ont été consacrés, les origines de la guerre de 1914 demeurent sans doute encore un mystère, et au moins un sujet de discussion, voire de polémique, tant elles ont longtemps été traitées sous le seul angle de responsabilité. Face à l’impasse qui consistait à tout rechercher sur les « décisions des décideurs », quelques historiens ont décidé d’inverser le sens de la recherche et de chercher des explications dans les mentalités des peuples, mentalités réfléchies par les dirigeants. T. L. s’attache dans cet ouvrage à la tâche complexe et périlleuse d’expliquer un événement par son contexte mental plutôt que par l’enchaînement des faits. Partant d’une masse impressionnante de lectures, l’auteur entend présenter ce qui a pu « mettre en conditions » les décideurs allemands pendant la crise de juillet 1914. Estimant que c’est le nationalisme ethnoculturel – völkisch – fait de conceptions ethniques et social-darwiniennes qui constitue la clef de voűte, la condition permissive et explicative, du comportement des dirigeants allemands, T. L. montre pourtant qu’aucun d’entre eux ne s’y référait explicitement dans les propos ou les écrits mais que tous en étaient plutôt « imbibés », presque inconsciemment. La caractéristique de l’idéologie völkisch allait être en effet d’impliquer dans la population allemande un fonctionnement sur le mode du fantasme : cette idéologie est ainsi appliquée au comportement d’autres pays soupçonnés de développer une même idéologie nationale et agressive. Dans ces conditions, des hommes qui ne souhaitaient pas la guerre, inconscients de la prégnance du nationalisme völkisch, devaient avoir le sentiment que c’était la fatalité qui les menait dans la voie du conflit. T. L., dans son « cas d’espèce » allemand, illustre ici brillamment la profonde nécessité de rechercher plus généralement les origines des guerres dans les mentalités des peuples et la pression des opinions.
MARCEL (Jean-Christophe) – Le durkheimisme dans l’entre-deux-guerres. – Paris, PUF, 2001. 313 p. Index (« Sociologie d’aujourd’hui »)
La sociologie durkheimienne n’est pas morte : tel est le message, la profession de foi de ce livre qui s’efforce, à travers la relecture des travaux de grands noms de la sociologie durkheimienne (Mauss, Simiand, Halbwachs, Bouglé), de montrer contre « nombres d’idées reçues » l’aspect protéiforme d’une conception de la sociologie considérée parfois comme un simple objet historique. J.-C. M. se donne pour objectif de mettre à jour l’évolution d’une école de pensée qui, dans sa dernière version, s’éloigne parfois du programme d’étude originel, celui conçu par Durkheim lui-même. Elle pose par exemple les bases d’une psychologie collective qui en tempère fortement le caractère holiste. L’entre-deux-guerres n’est donc pas pour J.-C. M. le « chant du cygne » du durkheimisme mais le prélude d’une période de ré-invention et d’une ré-appropriation par les sciences sociales. Cet ouvrage s’avère surtout une synthèse originale des théories des héritiers de Durkheim, leur permettant ainsi de participer à la restructuration disciplinaire d’un corpus méthodologique actuel.
RESZLER (André) – Le pluralisme. Aspects historiques et théoriques des sociétés pluralistes.– Paris, La Table Ronde, 2001. 221 p. Bibliogr. Index. (« La Petite Vermillon »)
La définition du pluralisme qui est ici développée est organisée autour de trois axes : le pluralisme a une histoire qu’A. R. fait remonter à Saint-Augustin ; il est un système théorique valable pour la compréhension des sociétés, mais également comme méthodologie des sciences sociales ; au-delà, il peut être perçu comme une disposition de l’esprit et du « moi ». A. R. ne limite pas le pluralisme à l’une de ses facettes mais en fait une dimension constitutive de la société occidentale, dimension menacée en permanence par les tenants de la « société fermée ». Si le travail pêche parfois du fait d’une ambition à théoriser le monde social sans quitter l’expérience littéraire (pourtant de qualité), notamment dans l’illustration du pluralisme comme disposition psychologique, il constitue un essai d’une profonde érudition et souffre peu des problèmes du genre : c’est un panorama de qualité de la pensée du pluralisme même si sa facture « classique » en fait plus un ouvrage qui donne à penser les aspects savants associés à cette problématique qu’ils ne permettent d’envisager pratiquement les formes sociales de gestion du pluralisme moderne.
Institutions politiques et administratives
L’Afrique politique 2001 : Réforme des États africains. – Paris, Karthala, 2001. 285 p.
L’annuaire publié par le Centre d’étude d’Afrique noire de l’Institut d’études politiques de Bordeaux change de formule avec cette livraison : il ne présente plus une synthèse d’événements ayant marqué la période récente mais un dossier consacré à un problème qui n’a cessé de faire débat depuis les années 1960 mais dont les données se sont considérablement renouvelées depuis les années 1990 : l’État et ses évolutions. Les réformes en cours sont d’abord abordées sous l’angle administratif et juridique. Pourtant très vite apparaissent des questions proprement politiques : la réforme de l’État est-elle adaptation d’un système de domination solidement implanté ou peut-elle aboutir à un véritable changement politique ? Dans quelle mesure les élections peuvent-elles y contribuer ? Une transformation de l’État a-t-elle un sens si elle n’est pas liée à une entreprise résolue de redistribution des ressources nationales ? Plus précisément, comment une réorganisation générale de l’État peut-elle entraîner une amélioration des services sanitaires et éducatifs ?
Comité national chargé de la publication des travaux préparatoires des institutions de la Cinquième République, IV, (1958-1959). – Paris, La Documentation Française, 2001. 400 p.
Avec ce quatrième volume, Didier Maus clôt le monument qu’il a rassemblé, soumis à la connaissance critique et finalement publié à la mémoire de la rédaction d’une Cinquième République, seule République démocratique et libérale à ne pas avoir été rédigée par une Assemblée d’élus ; République qui a duré au-delà des prévisions, mais au prix de telles transformations qu’il est précieux de se transporter aux débuts afin de mieux évaluer le chemin parcouru. Et, grâce à ce dernier volume qui est un volume d’explication pédagogique – celle de Raymond Janot à la presse, celles des publicistes ou hommes politiques justifiant le « oui » ou le « non » et, une fois la partie gagnée, celle des meilleures plumes de l’Université ou du Conseil d’État pour commenter les différents titres de la Constitution, l’historien pourra retrouver le ton et l’atmosphère d’une année où tout est allé très vite. Comme l’explique François Luchaire, président du Comité scientifique de la publication d’une entreprise à laquelle il a participé à de multiples titres, l’ouvrage a quatre parties : les entretiens de Raymond Janot, parfois accompagné de Simone Servais qui apporte la nuance du cabinet du Général ; les commentaires publiés à la Documentation Française en avril 1959 sur le « régime parlementaire » où le Premier ministre est vu comme « chef du pouvoir exécutif » ; les morceaux épars d’une tentative avortée, puisque l’évolution présidentielle, lisible au travers du nombre grandissant de décrets signés par le président, risquait – aux dires de Jean Foyer – de donner le sentiment que les « interprétations gouvernementales » allaient à l’encontre de la Constitution ; et enfin les principaux articles de presse en particulier le célèbre commentaire de G. Vedel sur l’élu du seigle et de la châtaigne. Reste évidemment le silence du Général qui, nulle part, n’aura répété ce qu’il avait expliqué en 1943 à Harold MacMillan : qu’il voulait refermer la parenthèse ouverte en 1789…
Les droits individuels et le juge en Europe. Mélanges en l’honneur de Michel Fromont. – Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2001. 473 p.
Michel Fromont est un « passeur », un spécialiste du droit allemand en France, du droit français en Allemagne et du droit européen à Bruxelles., Les mélanges ici présentés traduisent cet éclectisme : Christian Autexier nous raconte les embarras de la cour Constitutionnelle de Karlsruhe, Jean-Claude Béguin les conséquences de la révision suisse de 1996, Anthony Bradley comment les Anglais ont réussi à naturaliser les obligations de la Cour européenne grâce au Human Rights Act de 1998 ; Denis Broussole nous fait rire (ou pleurer) avec les contorsions juridiques de l’État français, inventant un pavillon des Kerguelen pour conserver une marine marchande. L’Allemagne, l’Italie, le Portugal, l’Autriche, l’Espagne et l’Europe centrale sont également présents ainsi que les adaptations que la construction européenne oblige à mettre en œuvre dans chaque pays. Claude Courvoisier nous rappelle la sévérité de Tocqueville pour les tribunaux administratifs et Olivier Jouanjan comment Jellinek avait en 1885 été un des premiers à penser ce que pourrait devenir une cour constitutionnelle en Autriche.
BOUGRAB (Jeannette) – Aux origines de la Constitution de la Cinquième République. – Paris, Dalloz, 2002. 569 p. Bibliogr. Index.
Le général de Gaulle avait l’habitude de dire son regret du fait que les conditions de la guerre et de la Libération n’avaient pas laissé le temps nécessaire à des réflexions constitutionnelles suffisantes pour tirer les leçons de l’abdication constitutionnelle de 1940. Après avoir pris connaissance de l’immense travail de collecte documentaire entrepris et mené à bien par J. B. les choses sont plus claires. Car elle a tout vu, tout lu et surtout publié 200 pages d’annexes, dans un volume qui, mis à côté de celui de celui d’Éric Callon sur les projets constitutionnels de la Résistance, permet de bien situer la différence entre le renouveau du 20e siècle, tout entier organisé autour des deux pôles de l’entre-deux-guerres que sont le « régime parlementaire » et « la réforme de l’État », et la pensée du chef de la France Libre qui s’en tient à la « séparation des pouvoirs » et au « recours ». C’est bien sűr la pensée de Boris Mirkine-Guétzévitch, venu de Russie et grand-maître des études constitutionnelles des nouvelles démocraties d’Europe orientale, qui donne le fil de ces pages avec une pensée qui, reprise par Capitant et Debré, explique que le renforcement du pouvoir gouvernemental dont ont besoin les démocraties, doit passer, comme en Grande-Bretagne, par un régime « parlementaire » qui, grâce à la dissolution, ne doit pas être confondu, avec le régime exclusivement représentatif qui est celui de la France. Reste que le droit est insuffisant à expliquer l’échec de la Libération : la science politique rappelle le poids des modes de scrutin et l’histoire permet la prise en compte de la longue durée qui explique qu’en s’inscrivant dans la problématique révolutionnaire d’Aulard, Mirkine-Guetzévitch se condamnait à rester aveugle devant une garantie des droits qui, comme l’a bien vu J. B. ne sera pas mieux protégée en Union française, qu’elle ne l’avait été en France pour les droits civiques des femmes.
CABANIS (André), MARTIN (Michel Louis) – La dissolution parlementaire à la française. – Paris, Presse de Sciences Po, 2001. 221 p. Bibliogr. Index.
A. C. et M. L. M. retracent l’histoire de la « dissolution parlementaire à la française » de l’Ancien régime à nos jours. Ils montrent comment l’expérience du renvoi des États généraux par les monarques français a inspiré les députés convoqués en 1789 à se protéger contre cette éventualité et les a incités à se proclamer « Assemblée nationale ». Par la suite, l’identification des élus à la volonté générale explique la méfiance à l’égard d’une dissolution qui semble remettre en cause la souveraineté populaire. L’acceptabilité de la dissolution est donc liée à la manière dont est valorisé le rôle des députés dans les différentes constitutions françaises. La procédure, progressivement associée au chef de l’État, est réservée à la résolution de crises politiques tandis que la dissolution de confort est considérée avec soupçon. Cet ouvrage, détaillé et complet, fait le point sur la pratique de la dissolution en France.
CAYLA (Olivier), RENOUX-ZAGAMÉ (Marie-France) dir. – L’office du juge : part de souveraineté ou puissance nulle ? – Rouen, Publications de l’université de Rouen ; Paris, LGDJ, 2001. 237 p.
L’apparition du Conseil constitutionnel, la judiciarisation croissante de la vie politique, fait que la France interroge sa justice en des termes neufs, au moins pour la République qui, avec la Révolution, a longtemps interdit l’interprétation à ses magistrats. D’où l’intérêt de ce livre qui réunit philosophes, historiens et juristes dans une perspective de longue durée, faisant redécouvrir Aristote qui avait su distinguer le politique (qui dit la nature de la communauté civique) du judiciaire (chargé d’une répartition proportionnelle au mérite). Le Moyen Âge est la grande époque du juge, d’abord sacerdotal, puis royal quand, grâce au droit romain redécouvert, le roi s’affirme peu à peu contre la papauté et les clercs, abandonnant l’ordalie religieuse du jugement de Dieu, au profit du jugement rationnel et de la recherche des faits. Contre les jésuites de l’âge classique, les magistrats jansénistes se présentent comme imbus de leurs charges et, grâce à leur haute conscience, indispensables à l’équilibre de la monarchie tempérée (F. Donato). Jusqu’à ce que l’abus du secret d’État et des remontrances refusant l’enregistrement, n’aboutissent, en 1789, à la révolution de la publicité et des représentants votant la loi et les impôts. Le retour des juges sera lent ; critiqué par les libéraux, le Conseil d’État s’impose le premier par le pouvoir de l’inamovibilité (Lucien Jaume), quand la Cour de cassation doit attendre 1883 pour avoir un pouvoir disciplinaire, et 1895 pour juger du fait nouveau (J.-L. Halpérin). Et l’affaire Dreyfus, pourtant dénouée par la rigueur de la Cour de cassation, ne suffira pas à consacrer la souveraineté de la Cour puisque l’autorité gagnée quant à l’interprétation, sera perdue dans le champ disciplinaire, qui relève désormais du Conseil supérieur de la magistrature.
CHOPIN (Thierry) – La république « une et divisible » : Les fondements de la Fédération américaine. Préf. de Pierre Rosanvallon. – Paris, Plon, 2002. 324 p. (« Commentaire »)
La confédération américaine de 1776 s’est transformée en Fédération après un débat dont le termes de 1787-1788 sont d’autant moins familiers au lecteur français que les fédéralistes, tel Jay et Hamilton, qui voulaient centraliser pour assurer la sécurité et imposer l’obéissance des lois fédérales aux individus, ont du abandonner l’idée du veto fédéral comme de la représentation proportionnelle des états au Sénat. Ces derniers, pour préserver leur liberté, dénonceront l’illégalité de la convention, demandant la rédaction d’une déclaration des droits car ils refusent la supériorité de la Constitution. C’est alors que l’invention va jouer ; pour préserver les états libres et égaux de l’état de nature, James Wilson fera du peuple américain la source ultime de tout pouvoir : We, The People, transforme les individus des états en nation américaine, dotée du pouvoir constituant. « Nous, le peuple des États-Unis » ne connaîtra plus d’autre souverain que la Constitution ratifiée par le peuple, sans que l’unanimité des états ait finalement été nécessaire puisque, pour des raisons pratiques, Madison a présenté un plan qui pouvait être mis en vigueur après l’approbation de neuf états seulement. Ainsi apparaît l’idée d’une Constitution normative, loi fondamentale qui doit être préférée à la loi ordinaire. Divisé en états, le peuple américain continue de se penser comme pluralité d’états et le traduit dans la formule constitutionnelle : We, The People Are. Pour concilier la démocratie de la souveraineté du peuple avec la dimension très neuve de l’espace américain, pour conjurer le risque des factions, Madison use du concept de République où l’espace devient un atout puisque la multiplicité des conflits fait qu’ils se neutraliseront eux-mêmes. L’invention américaine est d’avoir conçu un ordre politique sans souverain.
CŒURÉ (Sophie), DUCLERT (Vincent) – Les archives. – Paris, La Découverte, 2001. 124 p. Bibliogr. (« Repères »)
Ce petit livre dense, riche et bien documenté, est aussi l’histoire de l’échec de la loi de 1979, unanimement vantée lors de son vote, pour avoir mis fin à deux siècles de régime des décrets. En effet vingt ans plus tard la loi sur la société de l’information votée au temps du gouvernement Jospin, laissa la question des archives en l’état : elles n’auraient ni la Cité, un temps prévue à Reims, ni un régime de droit commun élargi, de sorte que le système des dérogations aléatoires continue, permettant à l’Administration d’exercer son goűt arbitraire pour le secret à la carte. L’intérêt de ces pages est de faire saisir le changement de statut ayant affecté les Archives depuis la loi fondatrice de Messidor, an II. Leur fonction s’est transformée : lieu paisible de la conservation d’un patrimoine généalogique, administratif ou judiciaire pour un pays passé de l’Ancien Régime à la Révolution, les Archives sont devenues sources indispensables pour une société happée par le progrès et pour des chercheurs de plus en plus chargés de répondre aux graves questions d’identité que se pose un peuple affronté, en moins de vingt ans, au double drame de l’occupation et de la décolonisation. Le droit de savoir s’oppose alors au respect de la vie privée, la frontière entre archives publiques et privées se brouille puisque les papiers des responsables ne peuvent être obtenues que si leur confiance a été donnée. Animateurs de colloques et de journées, les auteurs-chercheurs en appellent à l’opinion publique comme aux autorités pour qu’une loi donne enfin les moyens de hisser la France au régime de liberté de consultation, devenu la règle des démocraties développées.
DOZON (Jean-Pierre), FASSIN (Didier) dir. – Critique de la santé publique. Une approche anthropologique. – Paris, Balland, 2001. 362 p. (« Voix et regards »)
Le propos de cet ouvrage collectif ambitieux est de mettre au jour les « implicites de la santé publique », autrement dit ce qui va de soi dans le travail quotidien de ceux qui se prévalent de son exercice. Souhaitant inventorier – sur des terrains français et étrangers – la « boîte noire » des évidences partagées et des lieux communs rarement décrite par ses praticiens et même par ses analystes, les auteurs tentent d’en restituer la « dimension culturelle », et proposent d’investiguer les « cultures politiques de la santé publique » comme les « politiques culturelles de la santé ». Subtiles distinctions que la perspective anthropologique proposée devrait permettre d’expliciter, une fois posé le rejet d’une interprétation culturaliste stricte des représentations et des pratiques sanitaires. La configuration de l’ouvrage – une suite d’études de cas fort divers – en rend toutefois plus importante encore la conclusion réflexive de J.-P. D. et D. F. et nécessaire le suivi scientifique de leurs intuitions premières.
GUYOT (Jean-Claude), HÉRAULT (Bruno) dir. – La santé publique. Un enjeu de politique municipale. – Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2001. 283 p.
Comme le suggère le titre, il s’agit d’examiner un problème de décentralisation. Quels sont les rapports entre commune, département, région, État, en matière de santé publique ? Trois axes de recherche ont été privilégiés : le système d’action locale et ses modes d’intégration, les acteurs et leurs stratégies, les principaux objets de l’action sanitaire municipale. Les méthodes qualitatives ont été préférées : analyse des archives et entretiens semi-directifs auprès d’une centaine de personnes : maires, adjoints, médecins, infirmières, etc. Ces entretiens ont été réalisés dans des communes urbaines d’au moins 15 000 à 20 000 habitants dont l’appareil municipal était suffisamment structuré. Le travail souligne que l’action municipale s’adresse d’abord aux exclus, selon une tradition qui ne s’est guère modifiée au fil des années.
JOIN-LAMBERT (Odile) – Le receveur des Postes : Entre l’État et l’usager (1944-1973). – Paris, Belin, 2001. 317 p. Bibliogr. Index (« Histoire et Société. Modernités »)
O. J.-L. a choisi, pour illustrer la force des armatures sociales intermédiaires dans la France des « Trente Glorieuses », d’observer l’État « par le bas », par la « lorgnette » de ces fonctionnaires familiers que sont les receveurs et receveuses des Postes. La question à laquelle entend répondre O. J.-L. est de savoir comment ceux-ci font pour exercer une activité confrontée toute à la fois à la diversité des usagers et à la volonté politique de leur appliquer des règles nationales. Le traitement de cette question de la gestion universelle d’un public hétérogène est largement concurrencée dans cet ouvrage par une autre ambition : accéder de plain-pied à l’histoire de la diversification des organisations consacrées à la communication et aux services financiers dans les économies contemporaines et à celle de l’entrée de la France dans la société des services. O. J.-L. s’intéresse d’abord à la sociologie des receveurs et à leurs carrières, avant d’interroger leur rôle dans l’évolution des sociabilités et dans la modernisation de l’État. Cet ouvrage donne bien à voir comment la Poste, durant la période des années 1944 à 1973 est loin d’être « l’administration traditionnelle » et bureaucratique décrite aujourd’hui. Cette période n’est pas non plus une simple phase de « transition » entre la tradition et la modernité, qui serait orientée de façon continue vers un tropisme entrepreneurial. O. J.-L. montre qu’il s’agit en revanche d’une période d’allers et retours de tentatives et d’expériences ; la Poste étant déjà, en 1973, dans un processus qui conduira à la création de l’entreprise publique en 1990. L’intérêt de cet ouvrage réside autant dans la richesse du matériau utilisé que dans la perspective analytique privilégiée : saisir la mouvante complexité des relations entre usagers du services publics, État et agents de l’État.
ORBAN (Edmond), FORTMANN (Michel) dir. – Le système politique américain. – Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2001. 446 p.
Voici une vue très complète des États-Unis d’Amérique. Le système politique est envisagé au sens restreint (la présidence, le congrès, les partis politiques, etc.), mais aussi au sens large (l’administration, la politique de défense, la politique sociale, etc.). Chaque chapitre est accompagné de notes, d’une bibliographie et de références aux sites Internet susceptibles d’apporter des compléments d’information. On trouve nombre de rappels historiques, l’accent est néanmoins mis sur l’actualité et, notamment, ses aspects économiques : la mondialisation et ses répercussions sur la vie politique américaine. En annexe, figurent un glossaire, une liste des élections présidentielles, la constitution, etc.
ROBERT (Xavier) dir. – La Sixième République ? – Revue de droit public, numéro spécial, janvier-février 2002. 570 p.
Les Français qui aiment jouer de leur constitutions, ont pris l’habitude de les numéroter, au risque de cacher la continuité d’une lente élaboration des principes et des procédures. Publié avant les élections, ce numéro fait se succéder témoignages d’anciens responsables (V. Giscard d’Estaing, R. Barre, É. Balladur) ou de jeunes gens pleins d’ambition (A. Montebourg qui plaide pour le référendum d’initiative populaire et l’exception d’inconstitutionnalité). D’anciens membres du Conseil constitutionnel font de même, se séparant sur le mode de nomination (faut-il des critères juridiques ? une investiture démocratique ? un élargissement du nombre ?). La justice occupe, évidemment, une place de choix, un des plus audacieux étant J.-F. Burgelin qui, face à une jurisprudence européenne inspirée d’un pragmatisme anglo-saxon très étranger à nos habitudes (procès équitable, délai raisonnable, sanction équitable), pense que la France devrait avoir le courage de reconsidérer entièrement son organisation judiciaire, en transformant la Cour de cassation en Cour suprême des droits de l’homme. Olivier Gohin consacre son étude à l’étude des collectivités locales dans une République restée unitaire. Il est le seul, alors qu’il est probable que, la Corse aidant, c’est sur le point de la charte territoriale que se fera la prochaine révision.
ROUSSEAU (Dominique) – Droit du contentieux constitutionnel. – Paris, Montchrestien, 2001 (6e éd.). 507 p. Bibliogr. Index.
Le Conseil constitutionnel est devenu depuis vingt ans l’institution-clef du système politique et juridique français qu’il a d’ailleurs fortement contribué à transformer. D. R. propose des outils généraux de compréhension classique de l’institution, explicitant ainsi successivement et de façon approfondie les conditions de naissance et d’implantation du Conseil, les principes du contrôle de la constitutionnalité des lois, les grandes politiques jurisprudentielles constitutionnelles et l’évolution du droit constitutionnel lui-même. Si le titre annonce bien le dessein de l’auteur qui réalise donc, avec une rigueur exemplaire, la présentation des structures et des procédures de la juridiction constitutionnelle, le manuel proposé invite pourtant à dépasser la stricte conception du « droit du contentieux constitutionnel ». Au-delà de ce pur droit procédural, D. R. entend, d’une part, expliciter les politiques jurisprudentielles relatives aux institutions de la République et à la représentation politique et, d’autre part, prolonger la réflexion par une analyse de fond sur la « démocratie constitutionnelle ». Souhaitant dépasser les oppositions de principe (le juge constitutionnel, simple répartiteur de compétences ou fier et tout-puissant gardien des valeurs et des droits) et de chapelles (entre politistes et juristes), D. R. tente la « troisième voix », celle d’un juge constitutionnel qui, avec le Parlement et le gouvernement, pourrait devenir l’un des opérateurs dans le système concurrentiel de la production démocratique de normes qui tirent précisément leur légitimité de cette concurrence. Un ouvrage sincère pour nourrir un débat fiévreux : celui du « nouveau droit constitutionnel ».
VIOLA (André) – La notion de République dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel. Préf. de Henri Roussillon. – Paris, LGDJ, 2002. 320 p. Index.
Que reste-t-il de « la République âge d’or » du passé, maintenant que les historiens de la Troisième ont fait ressurgir sa réalité ambiguë ? Ici, le propos est positiviste. Le passé est vite expédié, alors que dire ? Que la République est indivisible et laïque, démocratique et sociale a tout de même une histoire qui fait sens. Mais, ici, l’intérêt préfère se porter vers les décisions du Conseil constitutionnel remettant en cause (Outre-mer) ou non (en Corse) le principe d’indivisibilité. De ce point de vue, il faut regretter que le principe d’unicité du peuple français, déclaré en 1991 pour interdire le peuple corse, n’ait pas été mieux différencié de celui d’unité du peuple, et d’autant que la décision de 2002 de ce même Conseil constitutionnel s’est contentée de rappeler le principe républicain d’égalité devant la loi.
Forces et comportements politiques
ANDRIEU (Claire) – Pour l’amour de la République, Le club Jean Moulin (1958-1970). – Paris, Fayard, 2002. 608 p. Bibliogr. Index.
C. A. a de vastes champs d’intérêts : la Révolution, pour avoir participé à la mission du bicentenaire, les associations, pour avoir dirigé le colloque historique du centenaire, et bien sűr la guerre et la Résistance, puisqu’elle a publié des livres ou des études sur des sujets aussi variés que le programme du CNR, les banques sous l’occupation, la spoliation des juifs ou les nationalisations de la Libération qui, publiés en 1987, ne se privaient pas d’interroger le fait qu’elles avaient mieux réussi que celles de 1982. C’est avec ce même esprit comparatif qu’elle livre aujourd’hui cette étude du Club Jean Moulin, liant histoire des associations à propos de laquelle elle se permet de nuancer le jugement canonique de Tocqueville, histoire de la résistance puisque ce club se met sous le patronage de son symbole majeur et enfin histoire administrative qui lui permet une étude très fine de l’évolution d’une guerre d’Algérie qu’elle n’a pas peur de lire à travers les décrets du Journal Officiel dont elle est familière. Reste la question majeure qui est celle de ce petit groupe de bourgeois libéraux qui, inquiets de la dégradation de la situation en Algérie, réfléchissaient autour de P.M.F., aux changements que sa solution devrait apporter dans la République quand le 13 mai les jette brusquement dans une opposition « républicaine », animé par S. Hessel, G. Suffert et D. Cordier, ancien secrétaire de J. Moulin qui apporte la caution du nom. Cette opposition « civique » et « républicaine » sera d’autant plus délicate à tenir sur le long terme que la guerre d’Algérie marche quand même vers son terme, et que le vote de l’élection directe du président de la République va également dans le sens préconisé par M. Duverger et G. Vedel depuis 1956. Ce double paradoxe explique la fin du club aux alentours de 1970, les uns évoluant vers la social-démocratie en plein renouvellement, les autres retournant au bercail gaulliste de leur belle jeunesse. Grâce à C. A., toute la distance qui peut séparer un club de réflexion intellectuelle et une force ancrée dans l’épaisseur d’un suffrage universel lié à une histoire qui échappe aux individus, devient compréhensible.
MARTUCCI (Roberto) – L’ossessione costituente ; Forma di governo e costituzione nella Rivoluzione francese (1789-1799). – Bologna, Il Mulino, Saggi, 2001. 330 p. Index.
Directeur du laboratoire Antoine Barnave de Macerata depuis des années, R. M. est un des meilleurs spécialistes de ce qu’il appelle le « bloc de constitutionnalité » pensé, rédigé et proclamé par les États-Généraux transformés en Assemblée constituante, qui ont cristallisé toute la pensée d’affranchissement des Lumières. Fort des études électorales de Patrice Gueniffey et d’une relecture, page à page, du Moniteur Universel, réédité à partir de 1863, il donne une lecture constitutionnaliste de dix années aussi « obsessionnelles » que catastrophiques. Vision qui n’a peur de s’éloigner ni de la lecture « parlementaire » d’Aulard ni de la lecture « girondine » de Furet. Analysant la composition sociologique de l’Assemblée de 1789 il cherche les raisons de l’échec constituant de septembre, qui suit le vote flamboyant de la Déclaration du 26 août et pointe la cause majeure : l’addition de l’absentéisme (489) et de l’abstentionnisme (122) lors du vote capital sur le monocamérisme (499 voix contre 80). Cette proportion traduit la difficulté d’une assemblée, hantée par l’unité au point de refuser la balance des pouvoirs américaine, et d’autant qu’elle se sent divisée en trois ordres dépourvus d’homogénéité puisque le bas clergé pèse pour 21 %, que la noblesse ne compte que 4 % d’aristocrates « éclairés » et que le tiers-état est, avec Sieyès, rongé par la jalousie et les humiliations nobiliaires. Ce qui interdira l’élaboration du moindre compromis, l’émergence du moindre leadership. Tous les grands noms seront éliminés par le dégoût, l’exil ou la guillotine. La République accélère la cadence avec quatre constitutions (Condorcet, An I, Gouvernement révolutionnaire, An III) en trois ans, ce qui dissocie si bien les principes de la pratique, qu’il fallut attendre 1815 pour retrouver une Constitution et 1875 pour qu’elle soit démocratique. Dommage que cette riche relecture ignore les Mémoires de Talleyrand qui donnent l’exégèse de l’article 6 dont R. M. saisit pourtant l’esprit puisque ici c’est Duport, l’auteur de la révolution judiciaire, qui exprime le souhait que la Déclaration limite les exagérations des représentants.
STANYER (James) – The Creation of Political News. Television and British Party Political Conferences. – Brighton, Sussex Academic Press, 2001. 206 p.
Le livre de J. S., issu de recherches de doctorat, est une étude détaillée et documentée de la production des informations télévisées lors de des « Conférences » des partis britanniques. Les fonctions de ces réunions où réunissent annuellement leurs membres, ont cependant changé. Elles servent moins aujourd’hui à débattre ou à contrôler la direction qu’à promouvoir les politiques du parti ou ses élus. Exercices de relations publiques, elles sont très largement couvertes par les médias et en particulier par les bulletins d’information télévisés. J. S. dissèque les interactions et les interdépendances entre deux groupes d’acteurs : les journalistes politiques et les « spin-doctors » ou chargés de communication. Il montre comment ces derniers utilisent leur connaissance des contraintes qui pèsent sur les premiers pour s’assurer que l’interprétation des événements qui est préférée par le leadership est diffusée en priorité. Cette volonté de maîtrise de l’image du parti implique une organisation très poussée de ces grands événements : des mois de préparation méticuleuse allant du décor à l’ordre du jour assurent que rien n’est laissé au hasard. Des stratégies de ripostes sont élaborées pour répondre à l’inattendu et sont au besoin complétées par de multiples pressions. Cet ouvrage apporte un éclairage rigoureux sur un développement récent de la vie politique britannique qui alimente la controverse.
AGLAN (Alya), AZÉMA (Jean-Pierre) – Jean Cavaillès, résistant ou la pensée en actes. – Paris, Flammarion, 2002. 317 p. Bibliogr. Index.
Est-il possible de rédiger une biographie à cinq ? c’est à cette gageure que répond cet excellent livre sur Jean Cavaillès résistant, qui réussit à trouver le ton juste pour évoquer la mémoire d’un homme dont la postérité est restée confidentielle. Outre Jean Moulin, torturé et panthéonisé, Pierre Brossolette et Jacques Bingen se suicidant pour ne pas parler, il y a siégeant parmi les héros, ce normalien engagé dans la résistance militaire, renseignements et actions, qui fut fusillé à une date indécise du début de l’année 1944. Honoré par Raymond Aron qui le reçut à Londres, comme par sa sœur Gabrielle Ferrières qui, emprisonnée aux mêmes dates, écrira un livre nourri de correspondances, son sort a été particulièrement tragique puisque, arrêté en août 1943, il a été liquidé après l’échec d’une tentative de retournement dont Benoît Verny, retrace l’histoire avec une précision qui a su n’exclure ni l’émotion ni la dignité. L’unité du récit se trouve dans l’histoire de l’engagement total de ce protestant mystique, philosophe et mathématicien dans une action exclusivement militaire où ce fils d’officier dreyfusard a trouvé son accomplissement. Nicole Racine scrute les mystères de l’entourage familial et scolaire, de l’œcuménisme, si actif rue d’Ulm, et surtout de la rencontre allemande avec la théologie de Karl Barth qui explique comment ce germaniste a pu être une prise de choix pour l’Abwher. Auteur de La Résistance sacrifiée, le mouvement Libération-Nord, A. A. nous fait profiter de son excellente connaissance des archives pour découvrir le réseau Cohors dont, avant d’être trahi, Cavaillès pensait avoir réussi à construire l’autonomie, quand Hourya Sinaceur fait regretter le philosophe spinoziste, trop vite arraché à son travail et, jusque dans sa prison, attelé à chercher la vérité quasi-mathématique que l’histoire porte en ses flancs puisque le mouvement progressif de sa connaissance en dévoilerait l’essence supérieure.
BARUCH (Marc-Olivier), DUCLERT (Vincent) – Justice, politique et République : De l’Affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie. – Paris, Complexe, 2002. 266 p. Index.
M.-O. B et V. D continuent, ici, la recherche entamée avec leur séminaire de deux ans, « Servir l’État » (1899-1945) qui les avait amenés à scruter les antécédents d’un État administratif qui avait sombré sans phrases dans le régime de Vichy. Ici, l’interrogation a porté sur la seule justice au cours d’une journée d’étude qui, tenue le 17 septembre 1999, commémorait le centenaire de l’Affaire Dreyfus – en l’occurrence la semaine allant de la désespérante condamnation de Rennes, le 12 septembre 1899, à la grâce présidentielle du 19 septembre, obtenue par Waldeck-Rousseau, président du conseil, d’Émile Loubet, président de la République. Ce qui était redoubler l’interrogation sur la Justice d’une autre sur le principe de ces cérémonies où la communion mémorielle ne fait toujours bon ménage avec la recherche scientifique. Désireux de sortir du folklore, les organisateurs ont été obligés de conclure à la faiblesse de la justice en République : si, pour Dreyfus, la Cour de cassation a sauvé l’honneur face aux forfaitures de la justice militaire, il n’en fut pas de même pour l’Affaire Durand (1910-1918) qui affecta un syndicaliste innocent et condamné jusqu’à en perdre la raison. Ce qui conduira Jules Siegfried à proposer une modification du code criminel, de la même façon que les excès des tribunaux militaires conduiront à une modification du code de justice militaire votée en 1918. D’autres procès sont étudiés : celui de Caillaux, à fins psychologiques, de sorte que l’après-guerre conclura au non-lieu. Et deux cas inverses de procès impossibles : celui de Riom qui dut être suspendu en raison d’une dynamique tournant à la confusion du régime de Vichy, et celui de la torture en Algérie qui n’eut jamais lieu puisque, à l’opposition de l’armée, succéda l’amnistie dont Pierre Vidal-Naquet ira jusqu’à écrire qu’elle revint à la légitimer. Reste alors la grande question de la justice en République, inséparable d’un statut constitutionnel qui n’a jamais encore été clairement défini.
BÉDARIDA (François), BÉDARIDA (Renée) – La Résistance spirituelle (1941-1944) : Les Cahiers clandestins du Témoignage chrétien. – Paris, Albin Michel, 2001. 412 p.
Peu avant de disparaître, F. B. signait, avec son épouse, ce beau livre de morceaux choisis de douze numéros du Témoignage chrétien parus dans la clandestinité qui sont autant de preuves vivantes de la présence de catholiques, jésuites ou laïcs, dans la lutte contre la Révolution nationale et la collaboration. Leur engagement se fait au nom d’une prise de conscience, présentée comme nouvelle chez les catholiques habitués à l’obéissance, accusés de donner la préférence à la sécurité des œuvres plutôt qu’aux risques de la guerre. On trouve donc ici, datant de novembre 1941, le célèbre France prends garde de perdre ton âme, du père Fessard, les textes des pères Chaillet et de Lubac dénonçant l’antisémitisme en janvier 1942, les protestations publiques de six évêques après les rafles de l’été et enfin, en 1943, la lettre du cardinal Liénart disant qu’échapper au STO « n’était pas un péché ». La force de ces textes est de réunir catholiques et protestants, d’être bien informés des camps de concentration comme de la résistance des Églises de Pologne, Autriche ou Allemagne et de trouver un soutien dans les grandes voix extérieures que sont Maritain et Bernanos. Dès lors la question se pose des rapports avec Londres, quasi-nuls, alors que s’y déployait une politique des droits de l’homme menée au nom de la France de toujours. Présent avec un beau texte sur le devoir de résistance commencé dès juin 1940, Robert d’Harcourt est le seul à raisonner en termes de fidélité à la liberté de toujours, tandis qu’André Mandouze annonce les exclusives à venir en demandant que « la Résistance élimine le petit-bourgeois ».
CANTIER (Jacques) – L’Algérie sous le régime de Vichy. – Paris, Odile Jacob, 2002. 412 p. Bibliogr. Index.
Dans la crise de la symbolique républicaine, l’Algérie occupe une place de premier rang puisque, seconde ou troisième République, la politique de la France peut se résumer à trois mots : assimilation, développement, assujettissement. Jusqu’à la crise militaire des années 1954-1962, si grave que la France dut changer de République pour y faire face. C’est donc faire œuvre salutaire que d’étudier les préliminaires des années 1940-1942 où, loin de la présence militaire allemande, la défaite militaire ajoute encore aux mensonges. Sous le nom de Révolution nationale, un régime exclusivement administratif, mit en œuvre une politique d’exclusion politique, professionnelle et scolaire, toujours plus large, affamant le pays par les livraisons à la métropole et encourageant, pour satisfaire aux besoins de l’organisation Todt, l’exportation d’une main d’œuvre dont les contingents avaient atteint jusqu’à 6000 par mois quand le débarquement américain y mit fin. Sur les ruines des partis et de la légion des combattants qui avait commencé par séduire, l’État milicien du S.O.L. s’était installé, dominant une population mieux informée par la BBC que par la propagande officielle. Issues d’une thèse et riche du dépouillement de nombreuses archives, ces pages font revivre le pouvoir et la société, les gouverneurs, tel Yves Châtel, mort au Portugal en 1944, les délégués militaires, l’amiral Abrial, fidèle exécutant, le maréchal Weygand qui fit illusion alors qu’il fut aussi ferme dans la politique du maintien impérial et de l’hostilité à De Gaulle et à une Angleterre ayant bombardé Mers-el-Kébir où le général Juin qui prendra la suite dans un style militaire plus discret sera aussi le premier à oser écrire que, pour se maintenir, l’Armée devra se choisir un ennemi, et saura ordonner le cessez-le-feu en novembre 1942.
KASPI (André) – Jules Isaac : Historien, acteur du rapprochement judéo-chrétien. – Paris, Plon, 2002. 258 p.
Cette biographie est remarquable car, derrière la vie d’un homme, c’est la vie d’un siècle qui se déroule dans ses crises, ses tragédies et même sa rédemption. De l’affaire Dreyfus, vécue aux côtés de Péguy, à la grande guerre traversée dans une brutalité qui va jusqu’à la blessure personnelle, de l’aventure éditoriale du Mallet-Isaac connu de tous les écoliers, à la tragédie d’Auschwitz où moururent femme et fille, on arrive à cet extraordinaire après-guerre de Jules Isaac. Transformé par le travail intellectuel et historique au sujet de Jésus et Israël, il scrute les textes, arrive à la conclusion que l’enseignement traditionnel de l’Église s’est éloigné des préceptes des Béatitudes. Ce questionnement au sujet d’une histoire qui ne doit pas être théologique, au sujet du destin d’un peuple juif, dispersé longtemps avant la destruction du Temple de Jérusalem, au sujet de la genèse de ce qu’il faut appeler « l’enseignement du mépris », est raconté comme est rappelé le cheminement qui, au-delà des amitiés judéo-chrétiennes, et par l’intermédiaire de René Cassin, Mgr Tisserand et Julien et même Gaston Palewski, finira par atteindre Pie XII en 1949 et Jean XXIII en 1959. Jules Isaac meurt en 1963 et ce n’est qu’en 1965 que le concile de Vatican II supprimera la mention du « peuple déicide » de sa liturgie.
LACCHÈ (Luigi) dir. – Un liberale europeo : Pellegrino Rossi (1787-1848). Colloque de Macerata, 20 novembre 1998. – Milan, Giuffrè Editore, 2001. 115 p. Index. (« Publicazioni della Facoltà di Giurisprudenza. 106 »).
C’est une figure importante du libéralisme de tendance doctrinaire que permet de cerner ce recueil, issu d’un colloque tenu en 1998. Déjà, en 1997, L. L. éditait une version bilingue (français et italien) du rapport Rossi sur le projet de pacte fédéral suisse débattu en 1832, comme il avait été signalé dans cette revue : P. Rossi, Per la patria comune, Lacaita (Maduria, Bari, Roma). Cette nouvelle publication accroît la connaissance d’un acteur politique et d’un auteur brillant, à la fois économiste, juriste du droit constitutionnel et pénaliste, historien également (comme le montre Alfred Dufour à partir des manuscrits et notes de cours de Rossi), mais aussi homme d’action (député, ministre), fin diplomate, que Guizot envoie à Rome pour négocier le retrait en douceur des Jésuites de France, au plus fort des querelles sur l’enseignement (1844). Italien de naissance, Genevois par adoption, Français finalement lorsqu’il succède à Jean-Baptiste Say au Collège de France et que Guizot le charge de la première chaire de droit constitutionnel : il est européen et cosmopolite. Il meurt tragiquement, assassiné dans l’hiver 1848, alors qu’il accompagne, comme ministre, la réforme du gouvernement pontifical. Deux contributions en langue française (Alfred Dufour et Alexis Keller), deux autres en langue italienne (Luigi Lacchè et Guglielmo Negri) permettent de situer cette pensée à l’intérieur d’un triangle de pensée capital : Coppet, d’une part, Guizot, de l’autre, mais aussi Tocqueville – et également par rapport à Cherbuliez, républicain et libéral à la façon genevoise. Nouvel éclairage, s’il est besoin de le dire, sur le grand foyer de pensée et d’action que fut la Genève des 18e et 19e siècles.
LA GUERRE (John Gaffar) – Basdeo Panday : A Political Biography. – Tunapuna (Trinidad et Tobago), Chakra, 2000. II-272 p. Bibliogr. Index.
La politique de Trinidad et Tobago est largement fonction des relations qu’entretiennent les deux principaux groupes formant, à part presque égale, sa population : les descendants d’esclaves africains et ceux des travailleurs « engagés » (indentured) d’origine indienne. Pendant longtemps, il fut admis que seuls les premiers, en général plus instruits, avaient vocation à gouverner le pays, à la suite des colons d’origine européenne. De fait, le suffrage universel, effectif dès 1946, envoya au gouvernement des Afro-Trinidadiens, des blancs et des membres des « minorités intermédiaires » ; jusqu’en 1995, lorsque, pour la première fois, un Indo-Trinidadien, Basdeo Panday, accéda au poste de Premier ministre. Le livre de J. G. L. G. retrace la carrière et l’ascension politique de cet homme. Mais il n’est pas une simple biographie. Il rappelle l’évolution politique de Trinidad et Tobago en général, et analyse comment les relations de pouvoir sont entremêlées, de façon très complexe, avec les relations communautaires. Il étudie les conditions de l’accession et de l’exercice du pouvoir dans une société divisée en groupes d’origine : la nécessité pour le dirigeant issu d’un groupe d’apaiser les craintes des membres des autres groupes tout en satisfaisant les attentes des membres du groupe qu’il est supposé représenter. Basdeo Panday, Indo-Trinidadien et syndicaliste, ne put échapper à ce dilemme : sa politique d’unité nationale lui valut la neutralité bienveillante des milieux d’affaires, mais fâcha les syndicats ; elle accrut sa crédibilité auprès de certains Afro-Trinidadiens, mais déçut nombre d’Indo-Trinidadiens. Il n’en reste pas moins que Trinidad et Tobago a survécu sans trouble majeur au « choc culturel » qu’a représenté son passage à la tête du gouvernement et que les clivages politiques tendent lentement à ne plus recouper les frontières communautaires. Le grand intérêt de cet ouvrage est de donner les moyens de comprendre cette évolution en s’efforçant toujours de replacer Trinidad et Tobago dans une perspective comparatiste.
ULLOA (Marie-Pierre) – Francis Jeanson, un intellectuel en dissidence : De la Résistance à la guerre d’Algérie. – Paris, Berg International, 2001. 286 p. Bibliogr. Index. (« Écritures de l’histoire »)
Cette biographie fait sortir de son mystère Francis Jeanson, entré en clandestinité, en 1957, pour aider à collecter les armes et l’argent nécessaires au combat du FLN pour l’indépendance de l’Algérie. L’homme avait un passé : issu de la petite bourgeoisie bordelaise, licencié en philosophie, il fuit le STO vers l’Afrique du Nord en passant par les prisons espagnoles ; ce fut pour découvrir le pacifisme de l’armée de Giraud et donc se déclarer « gaulliste » ce qui étonne M.-P. U., alors que Jeanson se découvrira enfin heureux comme combattant de l’armée qui libèrera l’Alsace. Refoulé de l’Éducation nationale pour raison de santé, il écrit sur Sartre qui, ayant apprécié sa plume, le préface et l’intronise dans le monde intellectuel engagé. Il navigue alors entre les Temps Modernes et Esprit, participant de la querelle entre Camus et Sartre à qui il donne la préférence. Choqué de la situation qu’il avait découverte lors d’un voyage en Algérie, il entreprit alors de se consacrer non seulement à la libération du peuple algérien, mais aussi d’en faire le levier de la régénération d’une gauche française dont le légalisme le désespère alors qu’il rêve de la révolution mondiale des Damnés de la terre. Par haine de Guy Mollet, Francis Jeanson ira très loin dans son soutien des chefs FLN, reculant seulement devant la perspective de porter la guerre sur le territoire français. Échappant à la police, il est absent de son procès qui est aussi celui du Manifeste des 121 et de l’insoumission. Après l’avoir fait amnistier, André Malraux, pratiquant la confraternité des combattants, lui confiera la responsabilité d’une maison de la culture en 1967. En dernière analyse, cet itinéraire d’un patriotisme et d’un courage dévoyé illustrent la faille intellectuelle d’un engagement ayant investi le seul FLN du privilège de dire la Liberté de l’Algérie.
VICHNIEVSKY (Laurence), FOLLOROU (Jacques) – Sans instruction. – Paris, Stock, 2002, 254 p.
De 1993 à 2002, L. V. est devenue célèbre aux côtés d’Éva Joly, comme premier juge d’instruction à la galerie financière du tribunal de grande instance de Paris, pour des affaires devenues aussi médiatiques que l’affaire Elf qui aboutira à la perquisition chez Roland Dumas, président du Conseil constitutionnel. Ces dix années ne sont plus les années de conquête, mais celles d’un certain désenchantement après l’emballement des années 1980. C’est le moment que L. V. a choisi pour nous faire part de ses réflexions, aiguisées par celles de J. F, journaliste du Monde, en charge des mêmes dossiers. L. V. raconte son milieu familial, mi-russe, mi-français, de la rive gauche parisienne, le choix de la magistrature, une orientation proche de la gauche rocardienne et la découverte de la rigueur d’un métier, courbé sur ses procédures et, contrairement à la légende, sévèrement encadré par la hiérarchie des parquets. L’irruption des cols blancs dans les prétoires a changé l’atmosphère et Éva Joly a su obtenir les moyens matériels de la ministre, Élisabeth Guigou. Mais la médaille a son revers avec l’allongement des procédures devenues refuge des puissants, l’intérêt médiatique qui, après avoir été utile, est maintenant lourd à subir, dans la mesure où il a induit un changement de comportement des avocats qui, non contents de jouer la faute de procédure, toujours possible compte tenu des conditions de travail, jouent maintenant la déstabilisation du juge. En ce qui concerne l’organisation générale de la justice, on ne s’étonnera pas que L. V. soit favorable au maintien du juge d’instruction, vu comme une meilleure garantie de l’égalité des justiciables, ni qu’elle soit favorable au maintien de l’indépendance des parquets.
Cadres économiques et sociaux
ASCHER (François) – Ces évènements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs : Essai sur la société contemporaine. – La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2000. 301 p. Bibliogr. (« L’Aube essai »)
Ce livre part du constat que les changements techniques et sociaux sont liés aux transformations technologiques comme les NTIC, mais il réfute l’idée que comme technè elles seraient signe de la décadence des modèles sociaux pour estimer qu’au contraire elles sont en phase avec des transformations substantielles des modèles sociaux et culturels. La pluralité des identités et des appartenances répondrait ainsi à cette accélération de la modernité, façonnant une « société hypertexte » où « les individus (mots) changent quotidiennement de champs (texte) dont les structures et les règles (syntaxes) sont différentes, et où ils construisent des soi (sens) variés ». Cette société est un phénomène émergent du « capitalisme cognitif », forme d’une troisième modernité fondée sur la net-économie, la société du risque et la « glocalisation » dans le cadre de la révolution urbaine des « métapoles ». Cette perspective technoscientifique du monde laisse songeur tant elle fait œuvre de sociologisme pour faire correspondre une société à sa technique : derrière l’analyse se profile une lecture ad hoc du politique qui, constatant le caractère dépassé de la politique et de l’État dans toutes ses dimensions – au prétexte du retard de l’État et des forces politiques sur la souplesse et la créativité de la société –, nous en propose une version procédurale et « réflexive », reposant plus sur le travail que sur l’Å›uvre, et une lecture fascinée par une « émancipation individuelle » insaisissable.
BESSIN (Marc) dir. – Autopsie du service militaire 1965-2001. – Paris, Autrement, 2002. 206 p. Bibliogr. (« Mémoires »)
Les nombreuses contributions d’auteurs venus d’horizons très différents – sociologues, anthropologues, historiens, écrivains – mettent en perspective le rôle du service militaire comme institution formatrice de soldats mais aussi de citoyens et comme le symbole du passage à l’âge adulte, avec le déclin de ses fonctions depuis les années 1960. Le parti pris de l’ouvrage est celui d’une restitution vivante des pratiques vécues. Il privilégie donc, comme support à l’analyse, les documents et les récits biographiques et organise la vingtaine d’articles selon un rythme sensé correspondre aux mythes et rites de passage propres au service militaire et aux rapports sociaux entretenus par les appelés avec la société civile, leur famille et leur vie antérieure mais aussi entre eux et avec la hiérarchie militaire. Le résultat est celui d’un florilège opportun de brèves analyses illustrées d’informations pertinentes et d’anecdotes mordantes qui traitent toutes, du point de vue des appelés, d’une « expérience qui s’enfuit », le service militaire.
DREYFUS-ARMAND (Geneviève), FRANK (Robert), LÉVY (Marie-Françoise), ZANCARINI-FOURNEL (Michelle) dir. – Les Années 68. Le temps de la contestation. – Paris, Complexe, 2000. 525 p. Index.
Fruit d’une recherche collective développée à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) entre 1994 et 1998, cet ouvrage traduit l’ambition initiale : « historiciser » le « phénomène 68 ». Souhaitant, d’une part, dépasser les analyses générales privilégiant la dimension commémorative et la mise en scène d’une mémoire générationnelle par les acteurs eux-mêmes et, d’autre part, compléter les précédentes analyses sociologiques et politologiques par une perspective réellement historique des « années 1968 », les chercheurs utilisent les multiples champs de leur discipline pour envisager au plus fin la réalité de contestation. Il s’agit pour cela de croiser l’étude du phénomène contestataire avec celle des transformations profondes de la société, des cultures politiques et des modes de vies. Les interrogations portant sur la « culture 68 » – définitivement irréductible à la « pensée 68 » anti-humaniste analysée par Luc Ferry et A. Renaut – posent également la question de la « culture politique 68 », de sa réalité et de ses effets. Interrogeant au fil des pages les systèmes de pratiques, les systèmes de représentations et les imaginaires politiques, cet ouvrage en fournit une lecture compréhensive, indispensable pour comprendre ces « années 1968 » en dehors des approches strictement commémoratives ou définitivement polémiques.
FILLIEULE (Renaud) – Sociologie de la délinquance. – Paris, PUF, 2001. 284 p. Bibliogr. (« Premier Cycle »)
L’objectif de ce manuel est de rendre compte du renouveau qui s’est opéré en sociologie de la délinquance depuis une trentaine d’années, après l’abandon du paradigme culturaliste. R. F. s’intéresse d’abord aux « faits » et présente les phénomènes liés à la délinquance – les actes et leurs auteurs – tels qu’ils peuvent être déterminés à travers les statistiques policières, les études sur les délinquants et les sondages et études sur les victimes. R. F. aborde ensuite les théories qui constituent autant de tentatives d’explication de certains des faits précédemment mis en évidence. Ces théories sont ici clairement présentées et regroupées en fonction du paradigme auquel elles appartiennent : théories « actionnistes », théories de « carrières délinquantes », théories culturalistes et théorie de l’étiquetage. L’ouvrage s’achève enfin par une réflexion – axiologiquement neutre – sur les grandes méthodes de prévention que sont la dissuasion, la réhabilitation et la neutralisation.
Relations internationales
AMBROSETTI (David) – La France au Rwanda, un discours de légitimation morale. – Paris, CEAN-Karthala, 2000. 153 p. Bibliogr. (« Études et recherches du CEAN. 28 »)
Ce livre ne traite pas tant des rôles que la France a et n’a pas joué dans le génocide dont le Rwanda fut le lieu en 1994 que de la manière dont le gouvernement français a tenté de justifier ses actions et inactions. Il s’agit donc avant tout d’une réflexion sur la légitimation des politiques, à propos du cas rwandais. Dans une première partie, les événements sont relatés et replacés dans le contexte continental, en même temps que les actions françaises sont décrites. Dans la seconde, l’auteur étudie les relations de la tactique à l’éthique pour formuler l’hypothèse, suggérée par l’étude des discours relatifs à l’opération Turquoise (opération humanitaire lancée par le gouvernement français en 1994), que l’affichage ostentatoire de valeurs éthiques largement partagées afin de légitimer une politique peut finalement consolider ces valeurs en tant que normes de l’action politique et, par conséquent, contraindre des actions subséquentes.
DELMAIRE (Jean-Marie) – De Jaffa jusqu’en Galilée : Les premiers pionniers juifs (1882/1904). – Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1999. 132 p. Bibliogr. (« Savoirs mieux »)
Jusqu’en 1882, la communauté juive de Palestine, le Yishouv, en forte augmentation (30000 individus) depuis l’expulsion des Juifs d’Espagne à la fin du 15e siècle, s’était montrée plus soucieuse de piété que d’activités séculières. Elle ne se souciait nullement de la restauration d’un pouvoir juif au pays de la bible. Il faut attendre la première (1882-1904) des alya (vagues d’immigration juive dűment répertoriées par l’historiographie sioniste) pour qu’un projet colonial nationaliste juif prenne corps et conduise à l’émergence d’un