Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629558
186 pages

p. 127 à 166
doi: en cours

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Vol. 53 2003/1

2003 Revue française de science politique Article

Fin de l’histoire et légitimité du droit dans l’œuvre de F. A. Von Hayek

Corentin de Salle Corentin de Salle est licencié en droit, doctorant en philosophie et alumni de Worcester College (Oxford University). Assistant en droit et en philosophie à l’Université Libre de Bruxelles, il est l’auteur de « La Doxa, fondation normative du libéra-lisme ? », Le Banquet, février 2003. Ses travaux portent actuellement sur le concept métaphysique de fondation de la raison et sur la philosophie libérale (1, Rue de la Plume, 1000 Bruxelles, Belgique, <cdesalle@ulb.ac.be>).
La théorie évolutionniste de F. A. von Hayek entend fournir tout à la fois une explication de la production des règles (juridiques et autres) de la société et une justification de leur légitimité. Contrairement à ce qu’affirment beaucoup de commentateurs, la théorie visée s’acquitte remarquablement de la première tâche, évitant subtilement les écueils respectifs du déterminisme et de l’historicisme. Elle échoue, par contre, dans la seconde. Le processus de sélection ne peut reposer, selon Hayek, sur aucune espèce de critère transcendantal, mais les règles produites semblent aboutir à la cristallisation de certains principes inhérents au libéralisme et à la démocratie, lesquels principes ne sont plus susceptibles d’évoluer. Force est dès lors de constater que la conséquence, non voulue et même non reconnue, de cette théorie revient à soutenir que ces principes constituent le point d’aboutissement de la logique évolutive. En ce qui concerne le domaine juridique, l’histoire de l’Occident serait donc arrivé à un terme : au niveau principiel, le système normatif ne serait plus susceptible de progrès. Seule la formulation de ces principes intangibles – via des règles nouvelles – serait indéfiniment révisable au rythme des modifications (scientifiques, techniques, politiques, sociales ou autres) affectant notre société. The evolutionary theory of F. A. von Hayek attempts to provide both an explanation of the production of rules (legal and other) of society and a justification of their legitimacy. Contrary to what many commentators say, that theory takes excellent care of the first job, subtly bypassing the respective traps of determinism and historicism. It fails, however, in the second job. According to Hayek, the process of selection cannot rest on any type of transcendental criterion, but the rules produced seem to result in a crystallization of certain principles inherent in liberalism and democracy, and these principles are no longer apt to change. It cannot be denied then that the undesired and unrecognized consequence of this theory means that these principles lead to the final point of this evolutionary logic. In the legal field, the history of the West is supposed to have come to an end : as far as principles are concerned, progress can no longer be achieved in the normative system. Only the formulation of these intangible principles – through new rules – could be indefinitely revised following changes (scientific, technical, political, social or other) affecting our society.
La question de la philosophie de l’histoire dans l’œuvre de Hayek est assurément une des plus complexes qui soit. De façon peu surprenante, c’est également une des plus incomprises. Nombreux sont les auteurs qui ne voient ici qu’une forme, un rien plus perfectionnée, de l’évolutionnisme radical et pro-naturaliste d’Herbert Spencer (lequel s’enferre dans des contradictions dont Hayek avait conscience).
La défense des idéaux libéraux – tâche à laquelle Hayek consacra la quasi-totalité de son existence intellectuelle – appelait toute une entreprise de légitimation dont la théorie de l’évolution est un des éléments clés. Cette théorie – c’est ce que nous soutenons ici – forme un ensemble cohérent. Faute d’en avoir perçu la subtilité, nombre d’auteurs lui ont adressé une série de critiques infondées (dénonçant la dérive historiciste et déterministe de l’évolutionnisme hayékien). Cette interprétation ne rend pas justice à cette théorie qui est remarquablement bien charpentée. Néanmoins, cette dernière ne peut – selon nous – prétendre fournir davantage qu’une explication de la genèse, de la formation, du développement et de l’amélioration des normes régulant la société. Elle ne peut – sous peine de se contredire – nous procurer une justification de la légitimité de l’ordre spontané [1] et, a fortiori, du droit.
Nous soutenons que, fondamentalement, Hayek, sans se l’avouer, estimait que le processus évolutionniste avait atteint un point d’aboutissement. Non pas que l’évolution ait toujours tendu vers ce point, loin de là : Hayek rejette explicitement cette conception téléologique de l’histoire. Mais ce qu’il pensait – sans vraiment oser le soutenir explicitement – c’est que la tradition avait produit certains fruits inaltérables. Ces derniers – qui ne sont autres que les mécanismes fondamentaux de la démocratie et du libéralisme – doivent tout à l’histoire qui aurait pu les faire différents qu’ils ne le sont. Mais le temps les a polis, affinés et perfectionnés à un point tel qu’ils sont devenus des outils indispensables au fonctionnement de toute société. Ils peuvent, certes, encore faire l’objet d’une évolution (Hayek était sensible au progrès technique et scientifique et à la nécessaire adaptation du droit accompagnant ce processus) mais les modifications futures visées ici porteraient alors uniquement – selon notre hypothèse – sur la formulation des normes et non sur leur contenu, c’est-à-dire sur les « règles » et non sur les « principes » [2].
Parmi ces produits de l’évolution figurent en première place les règles du système juridique. Il faut donc considérer ces dernières comme étant justiciables d’un processus incessant de révision (de manière à pouvoir s’appliquer adéquatement aux situations indéfiniment fluctuantes de nos sociétés modernes) tout en restant à tout jamais immuables au niveau des principes qu’elles incarnent. Les règles ne sont, dans cette optique, rien d’autre que des vecteurs des valeurs fondamentales du libéralisme et de la démocratie, lesquelles ne sont plus susceptibles d’évoluer. Ces principes sont bétonnés, mais doivent être constamment retraduits.
Si l’on renonce à fonder la théorie du droit de Hayek sur l’évolution, ce qui s’écroule, c’est une des différences majeures entre cette dernière et le jusnaturalisme. Un examen scrupuleux du vocabulaire et des concepts utilisés confirme bien que le penseur autrichien nourrit une conception non pas évolutionniste mais essentialiste du droit.
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Cette étude s’articule de la manière suivante. D’abord, nous présenterons brièvement la théorie évolutionniste pour en démontrer ensuite la cohérence interne face à plusieurs commentateurs, ce qui implique une discussion approfondie sur les questions du déterminisme et de l’historicisme. Nous nous proposons ensuite d’expliquer pourquoi cette théorie échoue à fonder la légitimité des principes fondamentaux défendus par Hayek, ce qui nous conduit à relire sa théorie du droit sous un tout nouvel angle.
 
Présentation de la philosophie de l’histoire
 
 
L’évolutionnisme occupe dans la pensée de Hayek une place majeure. Cette théorie lui permet d’échapper aux philosophies idéalistes. Les règles ne sont pas inventées a priori mais sélectionnées a posteriori, à la faveur d’un processus d’essais et d’erreurs, et de stabilisation. Hayek cite un passage de la critique que le Chief Justice Hale écrivait contre Thomas Hobbes au 17e siècle :
« […] Bien des choses, spécialement dans les lois et les gouvernements, qui par l’enchaînement, l’origine lointaine et la cohérence constante, méritent d’être raisonnablement approuvées, même si la raison du plaideur ne voit pas dans l’immédiat et distinctement en quoi la chose est raisonnable… la longue expérience fait plus de découvertes sur les avantages et les inconvénients des lois, qu’il n’est possible d’en prévoir dans le plus sage des conseils d’experts. » [3]
Sans entrer dans les détails, explicitons quelque peu la théorie de l’évolution chez Hayek : ces notions nous serviront lors des développements ultérieurs.
L’évolutionnisme
Hayek prend bien soin de montrer que les mécanismes de l’évolution culturelle sont très différents de ceux de l’évolution naturelle. Il s’emploie à démonter cette croyance erronée soutenant qu’il s’agirait là d’une conception empruntée par les sciences sociales à la biologie. C’est l’inverse qui est vrai. Darwin, pas plus que Hayek, n’a inventé le concept d’évolution. Des philosophes moralistes au 18e siècle, en discourant sur le droit, le langage, la morale et la monnaie, avaient déjà clairement formulé des conceptions jumelles de l’évolution et de la formation spontanée. Le livre d’Adam Smith, La Richesse des Nations [4], figurait dans la bibliothèque de Darwin, largement annoté. Il est donc absurde de parler ici de « darwinisme social ». Il existe un autre grave malentendu : croire que la théorie de l’évolution consiste en « lois de l’évolution ». La théorie de l’évolution proprement dite ne fournit rien de plus que la description d’un processus dont le résultat dépendra d’un très grand nombre de faits particuliers, bien trop nombreux pour que nous les connaissions en totalité et, par conséquent, ne conduit pas à des prédictions quant à l’avenir. Hayek, nous y reviendrons, ne croit ni à l’historicisme ni aux vertus optimisatrices de l’évolution.
L’évolutionnisme culturel est donc cette théorie qui affirme que les structures complexes spontanément formées, dont s’occupe la théorie sociale, ne peuvent être comprises que comme le résultat d’un processus d’évolution.
La sélection culturelle des règles
La sélection culturelle, comme la sélection naturelle, est un processus concurrentiel. Les structures formées par les pratiques traditionnelles des hommes ne sont ni naturelles (c’est-à-dire biologiquement déterminées) ni artificielles (c’est-à-dire produites par un dessein intelligent). Hayek compare ce processus au « vannage et au filtrage » [5]. Alors que la théorie biologique exclut l’héritage de caractéristiques acquises, tout le développement culturel repose sur un héritage de ce type, où les caractéristiques ont la forme de règles, non innées mais apprises, guidant les relations mutuelles entre individus. Hayek le compare d’ailleurs au lamarckisme [6]. Les processus qui assurent la transmission et la diffusion des caractéristiques culturelles, en ce qu’ils passent par l’apprentissage, rendent l’évolution culturelle incomparablement plus rapide et plus pacifique que l’évolution biologique. Au départ, certains nouveaux types de comportement relationnel sont essayés par hasard (ou dans une certaine intention mais qui peut être très différente de l’effet produit, peu importe à ce stade) par certains individus. Si ces types de comportements sont, de proche en proche, imités et, s’étendant au groupe entier, se révèlent alors bénéfiques pour le groupe en tant que tel, ils seront retransmis aux individus sous forme de valeurs et de normes. D’autres groupes pourront alors les imiter. Parfois, celles-ci leur seront même imposées.
La critique immanente
L’ensemble de cette connaissance théorique et pratique accumulée par l’expérience n’est pas, prétend Hayek, intangible. Si c’était le cas, cette théorie dériverait vers le jusnaturalisme. Il est d’ailleurs nécessaire d’améliorer continuellement le contenu de cette tradition. Mais, étant donné que l’on ne peut espérer (re)construire à neuf dans son ensemble tout un système de règles de conduite, toute critique et tout effort pour perfectionner des règles particulières doit opérer à l’intérieur d’un cadre de valeur donné qui, pour répondre au but recherché, doit être considéré comme dispensé de justification.
Ce mécanisme, Hayek l’appelle « critique immanente » [7]. Il veut dire par là que le critère par lequel on peut juger de la convenance d’une règle particulière sera toujours quelque autre règle que, pour les besoins de la cause, il considère comme indiscutée. En d’autres termes, le produit d’une tradition particulière peut constituer à la fois l’objet de la critique et son critère : « […] la base de la critique de n’importe quel produit de la tradition doit toujours être cherchée dans d’autres produits de la tradition que nous ne voulons pas ou ne pouvons pas mettre en question. » [8] Hayek précise par ailleurs que l’évolution ne peut porter que sur des règles qui ne sont ni coercitives ni délibérément imposées, « des règles dont l’observation est tenue pour méritoire et que pratique la majorité mais qu’il est loisible d’enfreindre à ceux qui se sentent d’assez fortes raisons pour braver la censure de leurs semblables. » [9]
Comment, sur cette base, expliquer que l’évolution ait pu conduire aux idéaux socialistes ? L’évolution se serait-elle « trompée » ?
Hayek qualifie de « constructiviste » cette conception selon laquelle la méthode qui permet l’investigation des phénomènes physiques peut aussi s’appliquer aux phénomènes sociaux. Ce qui sous-tend cette erreur, c’est une confiance démesurée dans les pouvoirs de la raison, une prétention inouïe, une prétention ou présomption « fatale » (du nom du dernier ouvrage de Hayek). On sait que, pour Hayek, la pensée constructiviste a conduit, dans notre civilisation, à une déstructuration, voire à un anéantissement du mécanisme régulateur et sélectif de l’évolution spontanée. Selon nous, il faut comprendre cela de la manière suivante : Hayek estime que nous nous trouvons dans une sorte de situation unique dans l’histoire, une période de crise, une sorte de temps hors-temps dans lequel certains impératifs ponctuels s’imposent à nous, impératifs qu’il serait contradictoire de tenir pour obligatoires si nous étions plongés dans la temporalité normale qui fut le lot de l’humanité avant l’émergence et l’envahissement de la pensée constructiviste. Nous vivons donc dans une sorte de poche hors du temps et lesdits impératifs visent justement à nous faire réintégrer cette temporalité adéquate. Certes, l’histoire a déjà dû connaître certains déraillements : contrairement à ce que pensent certains commentateurs, Hayek ne croit pas aux « vertus optimisatrices » de l’évolution.
Sa théorie peut donc admettre que ce qui avait pu constituer un progrès au cours de l’histoire ait pu régresser par la suite. Ainsi, Hayek parle de la « démocratie dégénérée du temps de Platon » [10]. Mais jamais le mécanisme de l’évolution n’avait été annihilé comme c’est le cas aujourd’hui suite à ce que Hayek appelle une « erreur d’aiguillage » [11].
Dans l’attente d’une restauration du processus, plusieurs contraintes s’imposent à nous. Entre autres, celle consistant à progresser à un rythme soutenu si nous voulons préserver la paix dans le monde et la civilisation. Les aspirations de la grande masse de la population ne peuvent effectivement être satisfaites que grâce à un progrès matériel rapide. Pour Hayek, ceci implique une longue phase d’avancées matérielles. « C’est alors que nous pourrions retrouver la possibilité de choisir si oui ou non nous souhaitons continuer au même rythme. » [12]
Ceci est en apparence contradictoire avec l’idée, amplement développée par Hayek, selon laquelle la société ne doit pas poursuivre un but commun, ne doit pas tendre vers un objectif mais au contraire maintenir un ordre qui favorise la poursuite de tous les objectifs individuels [13]. La seule manière de résoudre cette contradiction est, selon nous, de postuler que ces dernières prescriptions de Hayek ne valent qu’une fois que l’ordre spontané aura été restauré. De même, lorsque Hayek recommande d’inscrire en toute lettre, dans sa Constitution idéale, la clause additionnelle concernant la liberté d’utiliser la monnaie de son choix [14], il contredit aussi son idée selon laquelle il faut éviter, dans la Constitution, l’énumération de droits car cela risque de réputer non garantis les droits non énumérés [15]. Cette contradiction se résout pour la même raison que la précédente.
Hayek semble fort préoccupé par le long terme. C’est pourquoi il estime scandaleuse l’affirmation de son rival Keynes selon laquelle, « dans le long terme, nous sommes tous morts » [16]. Pour lui, seul le long terme permet une sélection adéquate [17]. Et ce, aussi bien pour la tradition [18], la législation [19], l’opinion [20] que les institutions [21]. L’esprit humain, au niveau individuel, se constitue et évolue en fonction de l’expérience et, de façon générale, il n’a pu prendre la forme qui est la sienne qu’après une lente maturation [22]. Dans ses théories économiques, Hayek a souvent recours à cette distinction entre le court et le long terme, surtout en ce qui concerne le marché et la dénonciation de l’instrumentalisation de la masse monétaire par le gouvernement. Nous allons voir en quoi cette référence au long terme est problématique.
Hayek n’est pas un philosophe anti-rationaliste. Bien kantiennement, il dénonce plutôt ce travers consistant à surestimer les pouvoirs de la raison et valorise, au contraire, une conception abstraite de cette dernière. « Se fonder sur l’abstrait n’est pas la marque d’une surestimation des pouvoirs de la raison mais au contraire de la connaissance de ses limites. » [23] Les abstractions aident notre raison à aller plus loin qu’elle aurait pu en essayant de maîtriser tout le particulier [24]. À l’hybris rationaliste, il donne le nom de « constructivisme ». Il montre d’ailleurs qu’à terme, les formes extrêmes du constructivisme conduisent paradoxalement à une révolte contre la raison [25]. En effet, cette surestimation mène, à travers la désillusion, vers une réaction contre l’autorité de guide propre à la raison abstraite et vers l’apologie des pouvoirs de la volonté individuelle. Le rationaliste constructiviste s’imagine que la raison est capable de s’assurer de tous les détails d’une situation ; il est ainsi conduit à préférer le concret à l’abstrait, le particulier au général. Le fait d’avoir manqué à reconnaître le rôle salutaire des abstractions a suscité l’apparition d’une légion d’écoles philosophiques hostiles à la raison abstraite : philosophies du « concret », de la « vie » et de « l’existence » qui vantent l’émotion, le particulier, l’instinctif et qui n’ont que trop de penchant à appuyer le genre d’émotion qu’évoquent la race, la nation et la classe.
L’individu participe donc « rationnellement » à l’élaboration spontanée des normes. Nous voudrions démontrer que nombre d’auteurs dont il nous a été donné d’examiner les travaux méconnaissent le rôle de la conscience dans le processus d’évolution spontanée. Cette négligence les conduit à inscrire la théorie hayékienne dans une perspective historiciste et à rechercher dans l’œuvre de Hayek des idées et concepts divers qui n’y figurent pas. Ceux-ci s’apparentent tous à une forme de déterminisme qu’ils prennent pour cible aux fins de démonter la théorie évolutionniste. Pour les besoins de l’exposé, j’ai divisé la problématique en deux points (l’historicisme et le déterminisme) mais il va de soi que ces deux idées sont ici indissociables.
 
La question de l’historicisme
 
 
Au sens le plus général, on entend par historicisme toute conception considérant l’histoire comme l’élément essentiel de la compréhension et/ou de l’explication des phénomènes humains. Pour notre part, nous adopterons la définition, plus précise, qui en est donné par Karl Popper dans son ouvrage Misère de l’historicisme. Le concept y est défini ainsi :
« [Il s’agit d’]une approche des sciences sociales qui fait de la prédiction historique leur principal but, et qui enseigne que ce but peut être atteint si l’on découvre les “rythmes” ou les “modèles”, les “lois” ou les “tendances générales” qui sous-tendent les développements historiques. » [26]
L’historicisme dont il sera ici question est consubstantiel au déterminisme.
Les commentateurs les plus explicites dans leur accusation sont Luc Ferry et Alain Renaut. Selon eux, « cet évolutionnisme est un historicisme » [27]. Hayek serait obligé de recourir à un tel historicisme qui fait de l’ordre socio-économique et de ses règles le produit nécessaire d’un processus immanent à l’histoire et permet d’évacuer en principe le volontarisme et de condamner résolument toute conception constructiviste de l’organisation. Ils poursuivent en affirmant que « l’hyperlibéralisme de Hayek est un hyperrationalisme, présupposant, comme chez Hegel, que, dans l’histoire, tout se déroule rationnellement et que même les initiatives apparemment les plus déraisonnables participent de l’auto-accomplissement d’une rationalité (ici, celle du marché) en devenir » [28]. Cette lecture réduit le sujet individuel à un élément totalement déterminé du système, qui n’a aucune conscience de ce dernier et qui, a fortiori, n’en a aucune maîtrise. En bref, ces auteurs ont hégélianisé Hayek. Nous verrons de suite que cette interprétation n’a aucun sens. La conscience joue bien un rôle lors du processus d’évolution et Hayek est, comme on le verra, favorable à une forme d’interventionnisme.
Un autre commentateur, F. Sicard, ne parle pas, lui, explicitement d’historicisme lorsqu’il présente la théorie de Hayek mais il inclut dans celle-ci une forme de nécessitarisme que nous examinerons au prochain paragraphe. Sicard est persuadé que Hayek pense non seulement que le processus constructiviste est inéluctable mais même qu’il résulte et, en outre, fait partie de l’évolution spontanée. Lui non plus ne comprend pas que Hayek soit favorable à une forme d’interventionnisme. Dans un article s’attachant à comparer les divergences entre Popper et Hayek quant à la question de l’interventionnisme, il souligne, sans se référer expressément aux travaux de Hayek (mais il ne fait aucun doute que c’est bien eux qu’il vise) que l’un des principaux reproches que Popper fait à Marx, c’est d’avoir considéré le capitalisme comme irréformable [29].
J.-P. Dupuy distingue, quant à lui, trois stades de l’évolution chez Hayek [30]. Il semble par là suggérer qu’il y a eu enchaînement nécessaire. En réalité, Hayek a une vision de l’histoire bien plus complexe. Notons déjà que Hayek n’est pas, comme le prétend Dupuy, un anti-moderniste du simple fait qu’il récuse le projet fondateur de Descartes (origine de la pensée constructiviste). La modernité, c’est aussi l’époque où se développe l’école de l’ordre spontané. Plus fondamentalement, Dupuy accuse Hayek de croire aux vertus optimisatrices de l’évolution. Ce qui, nous le démontrerons, n’est pas du tout le cas.
Philippe Nemo, dans le livre qu’il consacre à la gloire de Hayek, affirme haut et fort que les thèses anti-idéalistes et l’évolutionnisme de Hayek l’écartent de tout historicisme. Il souligne le caractère essentiellement conflictuel et imprévisible du changement dans sa théorie [31]. Cependant, dans une note en bas de page, il donne, sans s’en rendre compte, une interprétation essentiellement historiciste de l’évolutionnisme. Nemo s’efforce de répondre à une question souvent posée aux théories de l’évolution depuis Herbert Spencer : si l’évolution sélectionne ce qui est « adapté » et si ce qui permet de dire qu’une chose est adaptée, c’est qu’elle survit, il semble qu’on ait un cercle logique. Comment critiquer ce qui a été sélectionné ? D’où viendront les valeurs au nom de quoi faire cette critique ? Au nom de quoi Hayek peut-il critiquer l’évolution récente des sociétés occidentales vers le dirigisme et le collectivisme ? Le fait que la pensée constructiviste ait interrompu ce processus d’évolution spontanée, comme nous l’avons dit plus haut, nous paraît être un premier élément de réponse. Nous reviendrons sur cette question dans la partie consacrée au déterminisme.
Pour l’heure, attachons-nous à la réponse de Philippe Nemo :
« Le principe de la réponse paraît être le suivant. Le mode évolutionnaire d’élaboration de la culture aboutit à la co-présence, dans une culture donnée, de strates de règles adaptées à une grande variété d’environnements et de circonstances rencontrées par l’humanité dans le passé. Il y a donc à tout moment une possibilité de conflit entre individus et groupes s’appuyant respectivement sur des normes appartenant à des strates distinctes. Même si, sur le court terme, ces conflits peuvent, selon leur issue, orienter l’histoire de façons très différentes, sur le long terme, en revanche, la logique adaptative ne peut que prévaloir. Hayek considérerait par exemple que, en fonction d’enchaînements de faits politiques, le communisme peut, demain, triompher sur toute la planète. [Rappelons que le livre de Nemo a été publié en 1988] Mais que, dans ce cas, la production économique et même la population mondiale régresseraient de façon drastique et ces événements rendraient impossible le maintien durable de la domination communiste. En somme, tout dépend de l’échelle spatio-temporelle à laquelle on situe la “causalité circulaire” : il faut supposer qu’à une certaine échelle, ce qui est par trop contraire à la vie, finira par mourir ; inversement, que ce qui dure très longtemps ne peut pas ne pas avoir une certaine raison d’être et une certaine utilité. » [32]
Cette interprétation revient à conférer une finalité à l’évolution. Elle revient à dire que, quels que soient les petits accidents et péripéties affectant l’histoire des hommes, l’humanité va toujours vers un mieux. En bref, elle confère à l’évolution des vertus optimisatrices et nie que cette dernière puisse se fourvoyer. L’argument du « long terme » est un argument imparable et, par là même, très confortable. Mais il est dénué de toute pertinence. C’est un argument qui revient souvent dans la rhétorique politicienne. À prendre à la lettre l’interprétation de Nemo, on pourrait en conclure que toutes les civilisations qui se sont éteintes, même celles qui ont duré plus d’un millénaire, contenaient en elles-mêmes les germes de leur propre destruction. Nous verrons (dans la partie « Échec du projet fondateur ») qu’il ne faut pas demander à l’évolutionnisme hayékien plus que ce qu’il peut nous fournir : un modèle d’explication du processus social et non pas une légitimation de la tradition.
Hayek rejette sans ambiguïté l’historicisme :
« […] La théorie évolutionniste ne peut jamais nous placer dans la position de prédire rationnellement et de contrôler l’évolution future. » [33]
« La prétention d’en tirer des lois inéluctables de l’évolution, que nous ne pourrions que suivre, est une absurdité. La raison humaine ne peut ni prévoir ni modeler délibérément son propre devenir. Ses avancées consistent à déceler les endroits où elle s’est trompée. » [34]
Il critique l’animisme de la pensée socialiste qui a beaucoup puisé dans « la personnification de la société dans la tradition historiciste de Hegel, Comte ou Marx » [35]. Selon Hayek, « l’historicisme […] prétendait comprendre les lois nécessaires de l’évolution historique et ainsi être en mesure de définir le genre d’institutions appropriées à une situation existante » [36]. Cette position conduit selon lui à un relativisme extrême car, loin d’amener à une attitude de respect critique des idées et opinions héritées de la tradition, elle incite au volontarisme, à cette croyance que nous pouvons transcender les limitations qui nous conditionnent. Elle pousse à « constater explicitement que nos conceptions présentes sont déterminées par les circonstances et [à] employer le savoir acquis pour refaire nos institutions d’une manière appropriée à notre temps » [37]. Ce faisant, cette conception rejetterait toute règle qui ne peut être rationnellement justifiée et déboucherait sur le positivisme juridique. Hayek omet de souligner que c’est surtout son rejet du déterminisme qui différencie sa théorie de l’historicisme.
Il serait trop facile de prétendre que Hayek échappe à l’historicisme par le seul fait de s’en démarquer explicitement. Cependant, il faut lui reconnaître une certaine lucidité sur la question. Dans Scientisme et Sciences sociales, un essai publié dans l’immédiat après-guerre, Hayek consacre tout un chapitre à « l’historicisme scientiste » :
« Les philosophies ou les théories de l’histoire sont devenues en fait la caractéristique, le péché mignon du 19e […] ces fausses théories en vinrent à être considérées comme des résultats représentatifs de la science sociale ; par la croyance qu’un certain type de système doit par une sorte de nécessité historique être remplacé par un système nouveau et différent. » [38]
S’il y a bien une idée qui revient constamment dans cet ouvrage, c’est celle selon laquelle, dans l’étude des sciences sociales, il faut partir des parties pour expliquer l’ensemble. Or l’historicisme fait l’inverse.
 
La question du déterminisme
 
 
Ferry et Renaut ont cru discerner un déterminisme dans la théorie de Hayek. Sous des formes différentes, d’autres auteurs en sont arrivés à des conclusions semblables. Avant de passer à l’examen de ces dernières et à leur réfutation, examinons la position de Hayek par rapport à cette question. Il constate une chose :
« Croyant de plus en plus que tous les phénomènes naturels sont déterminés uniquement par des événements antérieurs ou sujets à des lois connaissables et que l’homme lui-même devrait être considéré comme une partie de la nature, on a hâtivement déduit que les actions de l’homme et le fonctionnement de son esprit sont aussi nécessairement déterminés par des circonstances extérieures. » [39]
Pour Hayek, l’homme est conditionné par son milieu, son époque, les circonstances, mais il reste libre. Sa marge de manœuvre n’est pas absolue, mais elle existe. L’ordre spontané doit assurer à chacun le loisir de poursuivre ses objectifs particuliers. La réalisation de ceux-ci implique le respect de certaines règles implicites, mais il doit mobiliser sa raison pour entreprendre et réussir ses actions. Le cas échéant, il pourra être l’instigateur d’une modification de la tradition ou des institutions. Hayek a consacré un chapitre entier à la question de la liberté et de la responsabilité. Il en ressort ceci : « L’affirmation que la volonté est libre a aussi peu de sens que son contraire. » [40]
Passons maintenant en revue les objections adressées à l’évolutionnisme de Hayek par les différents commentateurs. Nous avons choisi de les classer en quatre thématiques.
La question de la conscience
Nombreux sont les commentateurs qui ont sous-estimé le rôle de la conscience individuelle dans le modèle hayékien. Mais c’est Bernard Manin qui, de ce point de vue, formule les objections les plus révélatrices. Son erreur procède sans doute du fait qu’il prend trop à la lettre la phrase d’Adam Ferguson, devenue emblématique de l’école de l’ordre spontané : « La société est le résultat de l’action des hommes et non de leurs desseins. » [41] Manin en déduit d’abord que, pour Hayek, les institutions et les règles permettant l’apparition du marché n’ont jamais été volontairement et consciemment posées. Il poursuit son raisonnement et affirme : « De la thèse juste, que les hommes ne peuvent jamais être totalement conscients des formes qu’ils donnent, par leurs actions, à la société, Hayek déduit que le processus se passe dans une totale inconscience. » [42] Il a beau jeu, par la suite, de montrer qu’il est impossible que ces institutions et normes se propagent sans qu’intervienne un tant soit peu, de façon fragmentaire et confuse, la conscience de leur supériorité [43].
En l’inscrivant dans le champ biologique, il donne au concept hayékien d’« imitation » un sens que ce dernier ne lui a jamais conféré et qui a même été explicitement rejeté par lui. Ainsi, Manin écrit : « La thèse de la sélection naturelle des institutions n’est pas recevable parce que, par l’analogie qu’elle suggère et que Hayek développe d’ailleurs explicitement avec la sélection biologique, elle introduit l’idée d’une absence complète de la conscience et du dessein dans l’évolution des institutions. » [44]
Or, Hayek, pour sa part, écrit :
« Il est dommage que, plus tard, les sciences sociales, au lieu de repartir de ces bases dans leur propre domaine, aient réimporté certaines de ces idées en les cherchant en biologie […] car dans l’évolution sociale, le facteur décisif n’est pas la sélection des propriétés physiques et transmissibles des individus mais la sélection par imitation des institutions et des habitudes qui réussissent. » [45]
D’autres passages tirés de l’ensemble de l’œuvre philosophique de Hayek permettent, plus distinctement, de mettre en lumière la faiblesse de la lecture de B. Manin selon laquelle, pour le penseur autrichien, la genèse et le développement des normes et institutions se dérouleraient prétendument dans une « totale inconscience » [46]. Ainsi, Hayek souligne le fait que « si les règles sur lesquelles repose un processus spontané peuvent être également d’origine spontanée, ce n’est pas nécessairement toujours le cas » [47]. Pour lui, « les gens ont peu à peu appris à améliorer ces règles » et, plus loin, « il est possible qu’un ordre qui doit pourtant être désigné comme spontané repose sur des règles résultant entièrement d’un dessein délibéré » [48]. Ce qui nous semble difficilement être l’œuvre d’individus plongés dans une « totale inconscience », dixit Manin.
Dans Constitution de la Liberté, l’autre ouvrage majeur de Hayek, notre auteur écrit que l’école de l’ordre spontané défend la thèse d’un « développement organique, lent et à demi-conscient » [49]. Manin prétend que, dans la théorie hayékienne, les individus ne peuvent jamais évaluer les bienfaits des institutions [50]. Dans l’ouvrage qu’il consacre à la méthodologie des sciences sociales, Hayek démontre qu’il est possible au scientifique d’expliquer les phénomènes sociaux, de construire des modèles [51]. Il précise ailleurs, à propos des institutions sociales qu’il importe d’améliorer, qu’il faut nous attacher à les « comprendre » et « connaître le mieux possible sa structure et ses fonctions [de la société] » [52]. Les exemples abondent [53].
L. Ferry et A. Renaut semblent faire à Hayek un reproche similaire lorsqu’ils citent de ce dernier le passage suivant : « il n’y a pas de sujet » [54]. En réalité, ils extraient cette phrase ou plutôt, ce morceau de phrase d’un contexte bien particulier (celui dans lequel Hayek s’emploie à démontrer que l’expression « justice sociale » est privée de sens car il n’existe pas de sujet identifiable à qui imputer la responsabilité des « injustices » sécrétées par le processus social dans son ensemble [55]) pour la replacer dans un autre : la comparaison du système hégélien et hayékien. Ils en déduisent que, pour Hayek, la notion d’individu n’a aucun sens car inscrite dans un cadre entièrement déterministe.
H. Lepage appelle au débat pour résoudre plusieurs contradictions dans l’œuvre de Hayek, dont celle procédant de « l’introduction d’un concept d’efficacité ou d’inefficacité institutionnelle dont la signification n’est pas clairement définie et qui pose problème dès lors qu’on admet qu’il est difficile de parler d’efficacité sans la présence d’une intention et d’un critère de mesure objectif » [56].
J.-P. Dupuy est persuadé que « l’auto-extériorisation produite par l’imitation généralisée n’a de vertu optimisatrice qu’encadrée par une véritable extériorité » [57]. C’est ainsi qu’il entend résoudre la contradiction que d’autres auteurs (dans la note infrapaginale n°46, il se réfère à la critique de Bernard Manin) ont, selon lui, dénoncée. En réalité, le souci ne semble pas être ici de triompher de cette contradiction mais de la déplacer.
« L’imitation n’implique-t-elle pas que les groupes qui imitent une tradition qui, au départ, n’est pas la leur, aient conscience de la supériorité de cette dernière et la volonté de l’adopter pour cette raison ? [58] Cette conscience et cette volonté ne sont-elles pas la condition de l’efficacité du processus évolutif ? D’où la contradiction supposée. Si telle était vraiment la conception de Hayek, son inconséquence serait grave en effet. Car c’est toute sa philosophie de l’esprit qui s’oppose à cette interprétation de l’imitation comme résultat d’un calcul conscient et d’un choix délibéré. L’imitation de règles de conduite est foncièrement aveugle […] La condition de l’efficacité de l’évolution culturelle n’est donc pas que ceux qui imitent une tradition autre le fassent en connaissance de cause. Elle est que ceux qui, par hasard, sont tombés sur la “bonne” tradition s’y tiennent et cessent d’imiter les autres. Ce n’est donc pas ceux qui imitent, c’est ceux qui n’imitent pas qui sont la conscience de l’évolution. Le problème est que cette conscience doit leur venir de l’extérieur. La tragédie de l’Occident selon Hayek est, qu’ayant découvert l’ordre étendu du marché et les principes libéraux qui le régissent, il n’ait pas su reconnaître leur supériorité et les ait abandonnés aussitôt en faveur des illusions constructivistes. Il n’y a aucune contradiction, il y a au contraire une très grande cohérence de la part de Hayek à suggérer que le rejet du libéralisme et l’essor des États interventionnistes sont une “erreur” qui s’est répandue par contagion. Comme Keynes, Hayek reconnaît ici que l’imitation généralisée peut être la meilleure ou la pire des choses. Pour qu’elle soit meilleure, il lui faut un guide venu de l’extérieur qui l’arrête lorsqu’elle a enfin, bien qu’aveuglément, trouvé la vérité. » [59]
Selon Dupuy, la contradiction tient en cela que Hayek peut difficilement prétendre que le libéralisme a passé le test avec succès puisque toute son œuvre se présente comme une critique de la civilisation « coupable de s’être laissée séduire par les sirènes du constructivisme » [60]. Ainsi, selon les commentateurs, l’alternative est la suivante : soit Hayek doit renoncer à sa théorie de l’évolutionnisme et trouver des arguments rationalistes pour fonder la supériorité du marché, soit il la maintient et il faut alors admettre que le libéralisme n’est pas la meilleure idéologie. Dupuy prétend résoudre cette contradiction de la manière suivante :
« On n’a pas, d’un côté, une évolution qui d’elle-même trouve à coup sûr le bon chemin, ce bon chemin se trouvant précisément être autre que celui du marché ; et de l’autre, Hayek qui affirme la supériorité du marché. Sans l’intervention d’un savoir qui la dépasse, il n’y a aucune garantie que l’évolution culturelle, fondée sur l’imitation, converge vers un ordre satisfaisant, encore moins optimal. C’est au nom de ce savoir que Hayek parle, sans évidemment pouvoir le fonder […] il ne peut, sous peine d’imposture, s’exprimer au nom de l’évolution. Il ne peut non plus, sous peine de contredire sa philosophie de l’esprit, parler au nom de la simple raison humaine. Il reste bien sûr le lieu du Savoir absolu. On comprend que l’anti-rationaliste déclaré qu’est Hayek hésite à l’occuper. » [61]
Reprenons l’argumentation de Dupuy point par point. Qu’en est-il tout d’abord de cette contradiction ? Remarquons que Dupuy n’a pas toujours pris ses distances par rapport à celle-ci. Plusieurs années avant d’avoir écrit les passages cités précédemment, il présentait celle-ci comme insoluble : « Cela lui [Hayek] aurait évité de se trouver pris au piège d’une contradiction dont on ne voit pas comment il pourrait se dégager : c’est en effet l’État bureaucratique et non la société libérale qui, de toute évidence, a été sélectionnée par l’histoire et il faut donc admettre soit que le premier est en vérité le meilleur soit que l’évolution n’a pas les vertus optimisatrices qu’on lui prête. » [62]
À l’époque, il est vrai, son argument sur l’extériorité existait encore à l’état embryonnaire. C’était avant la chute du mur de Berlin, mais le fait de se prévaloir de la fin du communisme serait un très mauvais argument. D’abord parce que la chute du communisme ne signifie pas la fin de l’idéologie de justice sociale mais surtout parce que ce serait tomber dans la même interprétation historicisante que Nemo fournit de l’évolutionnisme hayékien, interprétation dont nous pensons avoir démontré l’insuffisance plus haut. L’histoire n’a pas de finalité chez Hayek et, a fortiori, celui-ci ne défend pas, n’en déplaise à Dupuy, une conception téléologique de l’évolution.
La contradiction soulevée n’en est pas une. Cela n’a pas de sens de prétendre que le marché n’a pas « passé le test avec succès » [63]. En réalité, il n’a pas passé le test tout court car la pensée constructiviste a faussé le jeu de la sélection culturelle. Pour qu’il y ait sélection, encore eût-il fallu qu’il y ait un mécanisme d’évolution spontané. Or, celui-ci a été enrayé. Nous verrons que ce grippage n’est pas lui-même le résultat de l’évolution spontanée mais procède d’un choix, d’une décision politique irresponsable (un peu comme un organisme qui se suicide).
Passons à la seconde ligne argumentative de J.-P. Dupuy. Il n’y a rien d’incohérent au fait que Hayek intervienne dans les débats contemporains et prodigue certains conseils. Nous verrons que Hayek est favorable à un certain type d’interventionnisme. Hayek n’est pas un guide extra-lucide qui se tient à l’extérieur du système. C’est au contraire un des éléments du système. Il intervient pour, modestement, tenter de restaurer le processus d’évolution spontanée qui s’est fourvoyé suite à « une erreur d’aiguillage ». Par ses écrits, ses conférences, ses prises de position, il tente de donner une impulsion qui peut, relayée, améliorée et enrichie voire modifiée par des disciples, se propager dans le corps social et y exercer une influence. Hayek a écrit plusieurs fois que les grands changements dans l’humanité, positifs ou non, sont le fait de minorités qui ont su gagner l’opinion à leurs idées.
Enfin, Hayek n’est pas, comme le pense Dupuy, le lieu du Savoir absolu. Hayek, on l’a vu, est tout sauf un ultra-rationaliste. Il est peut-être bon de reproduire ici un passage que nous avons déjà mentionné dans la première partie : « Si l’on entend par rationalisme le souci de rendre la raison aussi efficace que possible, je suis moi-même un rationaliste. » [64] Il s’agit de la rationalité critique, d’inspiration poppérienne (par opposition à la rationalité constructiviste). Hayek a consacré un livre entier à la méthodologie des sciences sociales (Scientisme et sciences sociales). Par conséquent, il est tout à fait absurde de prétendre, comme le font par exemple L. Ferry et A. Renaut, qu’il serait conforme à sa logique que Hayek « accepte de s’effacer, de mourir à lui-même au point d’abdiquer de toute perspective critique (tout jugement de valeur) à l’égard d’un quelconque moment d’un processus dont il lui appartiendrait simplement d’enregistrer la nécessité » [65]. Dupuy confond ici la structure, l’intelligibilité du système qu’une conscience humaine et, a fortiori, un esprit brillant comme Hayek, peut dégager du complexe de faits que constitue le monde, et l’ensemble infini d’informations en tout genre, de circonstances particulières véhiculées dans ce système et dont la totalité est évidemment hors d’atteinte d’un seul cerveau. Ainsi, un épistémologue peut formuler certaines théories sur la science en général sans devoir pour cela connaître le contenu exact de l’ensemble des disciplines auxquelles ont trait ses théories.
En clair, Dupuy confond la sphère de l’information et celle de la connaissance dans la théorie de Hayek. Il est évident que Hayek a conscience de tout ceci, lui qui fustige « la propension à concevoir le sociologue comme doué d’un super-esprit, en quelque sorte omniscient, qui lui épargne d’avoir à tenir compte de ce que savent les individus dont il étudie les actions. » [66]
La question de la finalité de l’évolution
La théorie hayékienne est dénuée de tout « sens de l’histoire ». Même lorsque le jeu de la sélection naturelle n’est pas faussé comme c’est actuellement le cas, l’évolution ne tend pas nécessairement vers un bien. Elle n’est pas synonyme de progrès mais c’en est une condition nécessaire [67]. Elle peut parfois se fourvoyer. Elle peut produire des monstruosités mais aussi des institutions hautement élaborées qui, à l’heure actuelle, nous sont devenues indispensables (la démocratie, le marché, etc.). En clair, elle est neutre. Un ordre spontané peut dépérir et s’éteindre. Prétendre le contraire, c’est verser dans un certain déterminisme, aux antipodes de l’idéal de liberté qui est le propre des ordres spontanés. Ce serait admettre que l’évolution tend vers un idéal, ce dernier étant l’aboutissement de l’évolution. Cependant, un point qui, selon Hayek, distingue le libéral du conservateur, c’est sa confiance a priori dans l’évolution [68]. Il ne craint pas la nouveauté et même, il la désire dans la mesure où celle-ci lui permettra d’améliorer ses institutions et ses règles. Celles-ci en deviennent d’autant plus complexes et diversifiées [69].
Nombreux sont les auteurs postulant que l’évolutionnisme hayékien implique, par le jeu de la sélection culturelle, que l’humanité aille nécessairement vers un mieux par simple écoulement du temps. J.-P. Dupuy, en particulier, reproche à Hayek de croire que « le processus de sélection culturelle conduit, certes avec plus ou moins d’hésitations et de difficultés, à l’émergence des meilleures règles qui sont celles du libéralisme » [70].
Quelques années plus tard, il écrit, curieusement, « […] on ne peut certes pas l’accuser de soutenir la thèse que les règles abstraites sélectionnées par l’évolution culturelle sont nécessairement bonnes voire les meilleures » [71]. Une page plus loin, il affirme : « Lorsqu’il traite sérieusement de la question, Hayek oscille entre deux interprétations de ce que l’évolution maximise – car il ne fait aucun doute que, malgré quelques protestations pour la forme, il croit aux vertus optimisatrices de l’évolution. »
Pour étayer sa thèse, Dupuy se réfère [72] à une citation tirée d’un passage de la Présomption fatale : « L’évolution suit aveuglément le chemin qui rend maximal l’usage des ressources. » Il s’agit ici d’une formule d’un auteur nommé Howard. Dupuy conclut : « La rationalité à l’œuvre dans l’évolution est donc, dans cette conception, purement instrumentale. » [73]
Le passage incriminé est en réalité amputé du premier membre de la phrase. Ce qui donne :
« Même dans la biologie prise au sens strict du terme, en effet, les changements évolutionnaires tendent en général vers une économie maximale dans l’usage des ressources » et « l’évolution suit ainsi aveuglément la route de l’usage maximal des ressources (Howard, 1982, 83). » [74]
Notons que F. Sicard, dont nous examinerons le nécessitarisme dans le point suivant, postule aussi que l’évolution tend toujours vers un mieux dans la théorie de Hayek.
Mais Hayek rejette explicitement l’idée selon laquelle l’évolution aurait des vertus optimisatrices :
« Il n’y a jamais eu de raison très solide pour affirmer que “la civilisation a avancé, avance et avancera dans une direction souhaitable”, ni aucun motif pour considérer que tout changement soit nécessaire ou que le progrès soit certain et toujours bienfaisant. Et il n’y a pas la moindre justification à parler de lois du progrès qui seraient discernables dans les faits et permettraient de prédire les situations vers lesquelles nous irions nécessairement ou à traiter n’importe quelle sottise faite par les hommes comme nécessaire et donc juste […] S’il est vrai que l’évolution ne conduit pas toujours à du mieux, il est vrai aussi que, sans les forces qui nous font évoluer, la civilisation […] n’existerait pas, ni ne pourrait se maintenir longtemps. » [75]
Il écrit, par ailleurs, qu’il serait faux de conclure que les règles de l’évolution conduisent toujours nécessairement à la survie et à l’accroissement des populations qui les suivent [76]. Pour lui, « l’évolution ne peut être juste » [77] car insister sur le fait que tous les changements futurs devraient être justes équivaudrait en pratique à demander que l’évolution s’arrête. D’autres passages sont encore, à cet égard, assez révélateurs [78].
La question du nécessitarisme
Marx soutenait que tout système social tend inévitablement à s’autodétruire. Par nécessitarisme, nous entendons cette croyance déterministe selon laquelle nous pouvons dégager des lois de l’évolution et même, sur base de cela, prédire l’avenir tout en étant tout à fait incapable d’influencer ce dernier, de modifier le cours d’un processus qui, en l’occurrence, conduira, fatalement et inéluctablement, à la catastrophe. Telle est l’idée maîtresse de l’analyse, par ailleurs fort nuancée et à certains égards pertinente, de François Sicard.
Sicard [79] épingle un passage de Hayek : « le pouvoir illimité est la conséquence fatale de la forme établie de la démocratie. » [80] Dans une autre étude sur le libéralisme hayékien [81], il cite une curieuse formule de F. A. Hayek : « Le succès même du libéralisme est devenu la cause de son déclin. » [82] Sicard en conclut que l’on peut, dès lors, voir dans le déclin du libéralisme un produit nécessaire de l’évolution, ce qui nous ramène à notre fameuse contradiction : soit l’évolution ne sélectionne pas toujours l’ordre le plus efficace (s’il est vrai que l’ordre libéral représente bien le cadre générant le maximum d’efficacité possible), soit l’ordre libéral ne constitue pas le genre d’ordre le mieux adapté aux sociétés complexes.
Il ne s’arrête pas là : il interprète l’immixtion volontariste de l’autorité dans le fonctionnement et la régulation de l’ordre spontané [83] comme la conséquence directe de l’émergence de la législation, laquelle serait elle-même la résultante logique de l’évolution. L’ordre libéral hayékien n’a pu se former, selon lui, que là où la tradition du droit coutumier a opposé une résistance assez forte aux prétentions du législateur. Sicard applique la même grille d’analyse à la genèse et à la prolifération de la pensée constructiviste. Elle aussi s’inscrit dans une logique évolutive. Il conclut que, si l’évolution peut se tromper, elle peut aussi s’être trompée lorsque l’ordre libéral a été sélectionné [84]. Du premier passage cité plus haut, il déduit que soit la conséquence est fatale et, dans ce cas, l’entreprise hayékienne de restauration du libéralisme n’a pas de sens à moins de supposer un passage par la tyrannie, soit il faut supposer que la démocratie elle-même peut se tirer de la crise dans laquelle elle s’est enfoncée. Or, selon Sicard, si Hayek admet cela, il se contredit car, pour lui, toute intervention dans l’ordre spontané est automatiquement néfaste. S’il voulait être cohérent, Hayek devrait accepter la possibilité de certaines interventions à titre « d’expériences révocables » [85].
Selon Hayek, « il n’y a d’inévitable que les choses qu’on pense être inévitables » [86]. L’erreur de F. Sicard est sans doute d’avoir assimilé évolutionnisme et déterminisme. Pour Hayek, rien n’est jamais joué. À part peut-être certains aspects de ses théories économiques (nous pensons, en particulier, à une phrase qu’il a prononcé lors d’une conférence [87] : « Nous pouvons peut-être prévenir une crise en contrôlant l’expansion économique à temps mais une fois la crise déclarée, nous ne pouvons rien faire pour en sortir avant son terme naturel »), la philosophie hayékienne se situe aux antipodes de toute forme de fatalisme.
Comment, dès lors, interpréter cette phrase compromettante pour la théorie de l’évolution : « Le succès même du libéralisme est devenu la cause de son déclin » [88] ? Sicard fait de cette phrase une lecture trop mécaniciste, causaliste. La théorie de Hayek se meut dans le champ d’une pensée fort complexe. Tout phénomène est toujours en interaction, en interdépendance avec une multitude d’autres. Il n’y a jamais de cause unique et de conséquences prévisibles car la société est douée d’une forme de vie biologique. En clair, on aurait pu éviter le déclin en ré-aiguillant le libéralisme sur la bonne voie. C’est d’ailleurs, aux yeux de Hayek, une entreprise toujours possible.
Plus fondamentalement, la cause du déclin résulte d’un choix, d’une décision politique, d’une action délibérée mais inconséquente. La tendance au planisme résulte non de « faits objectifs » mais « d’opinions nourries et propagées pendant un demi-siècle » [89]. « Il est donc hors de doute que le mouvement vers le planisme est le résultat d’une action délibérée. » [90] Hayek est très explicite sur ce point [91], mais nulle part autant que dans ces deux formules : « Ce que j’ai voulu expliquer dans La route de la Servitude n’était certainement pas que chaque fois que l’on s’écarte si peu que ce soit de ce que je considère comme les principes d’une société libre, l’on sera inéluctablement poussé jusqu’à un système totalitaire. C’était ce qu’en langage plus familier nous exprimons par le dicton : Si tu ne mets ordre à tes principes, tu iras au diable. » [92] Et : « Il n’y a aucune raison d’admettre que cette évolution soit inéluctable mais il est probable que si nous continuons sur le même chemin, nous arriverons infailliblement au totalitarisme. » [93] Par ailleurs, Hayek attribue cette forme de fatalisme à la pensée socialiste qui s’est développée dans le cadre de l’historicisme hégéliano-marxiste. Les descriptions de l’évolution du droit contemporain fourmillaient, à l’époque, de références aux « forces contraignantes irréversibles » et aux « tendances inéluctables » [94]. Ainsi, l’hypothèse que la démocratie se ressaisisse un beau jour et vote la constitution idéale n’est en rien contradictoire avec la théorie de Hayek.
En ce qui concerne la contradiction décelée par Sicard, mais aussi par plusieurs autres commentateurs, nous avons déjà eu l’occasion (dans « La question de la conscience ») de démontrer qu’elle n’était qu’apparente. En outre, Sicard se trompe en affirmant que, selon Hayek, toute intervention est en elle-même néfaste. C’est ce que nous allons examiner maintenant.
La question de l’interventionnisme
Pour diverses raisons que nous allons énumérer de suite, Hayek est opposé au réformisme et au pragmatisme [95]. Ses positions auraient été consolidées s’il avait pris la peine de clarifier sa pensée à ce sujet, en exposant par exemple une typologie des interventions légitimes. Il ne définit d’ailleurs nulle part ce qu’il entend par intervention. Il est clair cependant qu’il est favorable à certaines d’entre elles. Hayek, n’en déplaise à F. Sicard, ne plaide pas pour la « défense dogmatique des principes libéraux » [96]. Cédons-lui la parole : « Il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toutes. » [97]
Le rejet de l’interventionnisme chez Hayek concerne le marché. Plusieurs arguments justifient ce rejet. Il est peut-être bon ici de les énumérer sans les développer. À cet effet, nous pouvons nous inspirer de la pertinente – quoique incomplète [98] – présentation qu’en fait F. Sicard [99] :
  • tout d’abord, il est impossible de disposer des informations nécessaires pour déterminer quelles seront l’ensemble des conséquences d’une intervention. L’évolution a sélectionné les ordres spontanés parce qu’ils étaient adaptés à « l’impossibilité pour qui que ce soit de connaître tous les faits particuliers sur lesquels est fondé l’ordre global des activités dans une grande société » [100] ;
  • deuxièmement, les interventions empêchent l’auto-régulation de l’ordre spontané : « L’ordre spontané est engendré par le fait que chaque élément opère l’équilibrage de tous les facteurs qui agissent sur lui et qu’il ajuste entre elles toutes ses opérations ; un tel équilibre est détruit si certaines de ces opérations sont déterminées par quelque autre source de décision sur la base d’autres données et au service d’objectifs différents » [101] ;
  • ensuite, les interventions sont nécessairement injustes : comme elles visent non pas le maintien d’un ordre général mais au contraire un résultat spécial, elles ont toujours pour effet « d’assurer des avantages pour certains aux dépens des autres, d’une façon qui ne peut pas être justifiée par des principes susceptibles d’application généralisée » [102] ;
  • de plus, comme les interventions ne correspondent à aucune règle généralisable et ne peuvent être obtenues que par marchandage, leur prolifération est inévitable ; l’usage des « expédients entraîne en outre un changement à terme dans les principes eux-mêmes » [103] ;
  • enfin, ajoutons à cette liste le fait que, ce faisant, l’homme politique réduit d’autant sa capacité d’agir sur l’événement ; il se rend prisonnier de cette politique interventionniste qu’il a pratiqué antérieurement car il a créé de nouvelles attentes légitimes dans le public, qui sont devenues pour lui des nécessités [104].
Sicard confond le marché et l’ordre spontané. Or, le marché n’est qu’un sous-ordre de cet ordre spontané qu’est la société. Mais, même si l’ordre spontané se réduisait effectivement au marché, Sicard aurait tort car Hayek légitime une intervention minimale dans le cadre du marché :
« Nous tenons beaucoup à ce que notre lecteur n’oublie pas que le planisme que nous critiquons est uniquement le planisme contre la concurrence, celui qui veut se substituer à la concurrence. C’est d’autant plus important que nous ne saurions, dans le cadre de cet ouvrage, discuter du planisme indispensable au fonctionnement le plus efficace et le plus bienfaisant possible de la concurrence. » [105]
Hayek ne parle jamais d’interventionnisme à propos des actions de l’autorité, du pouvoir judiciaire, législatif ou des particuliers, qu’il estime désirables. Mais il est clair que ces dernières sont, dans son esprit, d’une nature telle qu’elles influencent directement la structure de l’ordre spontané :
« Puisque la tâche consistait à aider ces forces et à les compléter chaque fois qu’il était nécessaire, il fallait avant tout les comprendre. L’attitude d’un libéral à l’égard de la société est comme celle d’un jardinier qui cultive une plante et qui, pour créer les conditions les plus favorables à sa croissance, doit connaître le mieux possible sa structure et ses fonctions. » [106]
Ainsi, comme nous l’avons vu dans la première partie, nous pouvons non seulement provoquer la formation d’un ordre général mais aussi influer sur son caractère général [107]. Et ce, même si « la plupart des processus d’évolution sociale interviennent sans que quiconque les veuille ni les prévoie » [108]. On peut donc légitimement modifier un ordre spontané [109].
Il y a diverses voies d’intervention. La voie législative est une des principales. Sicard l’a compris, mais nous avons vu qu’il l’interprétait comme une des causes du déclin du libéralisme dans la théorie hayékienne [110]. Nous avons vu, dans le cadre de la première section, qu’il était possible qu’un ordre spontané soit régi par des règles résultant entièrement d’un dessein délibéré [111]. Nous avons, d’autre part, souligné que la tâche du législateur était, entre autres, de rectifier les erreurs de la jurisprudence [112]. La voie judiciaire est, nous l’avons précisé, le mode par excellence d’intervention sur l’ordre spontané [113]. Le gouvernement peut, à titre subsidiaire, s’immiscer et modifier la structure de l’ordre en question : « Il faut […] faire intervenir l’autorité chaque fois qu’il est impossible de faire fonctionner la concurrence […] » [114].
Nous avons mentionné qu’aux yeux de commentateurs tels que L. Ferry, A. Renaut et, dans une moindre mesure, J.-P. Dupuy, le simple fait pour Hayek de prendre la parole pour commenter et critiquer l’évolution de la société était considéré comme une contradiction. A fortiori, lorsque ce dernier propose son modèle de Constitution idéale, nos commentateurs se sentent justifiés de crier à l’imposture. Pourtant, il n’y a rien de plus logique, dans le cadre de la théorie hayékienne, pour un membre de la Grande Société que d’apporter sa pierre aux fins d’améliorer graduellement le système, de guérir – pourrait-on dire de manière un peu audacieuse – cet oiseau blessé afin de lui faire reprendre son vol dans l’évolution. La Constitution hayékienne n’a rien d’une « entreprise constructiviste » [115]. C’est une intervention qu’on pourrait qualifier d’indirecte, en ce sens que Hayek entend réformer l’ordre spontané qu’est la société via un remaniement de cette organisation qu’est le gouvernement.
Les règles qu’il propose sont générales et abstraites, susceptibles d’application universelle. Le penseur autrichien n’entend pas créer ex nihilo une société tout à fait révolutionnaire, il entend restaurer un processus qui s’était enclenché dans l’histoire, il veut remonter à une phase antérieure du constitutionalisme anglais, juste avant l’erreur d’aiguillage :
« N’aurait-il pas été parfaitement naturel que, en concédant aux Communes seules le contrôle sur la marche du gouvernement, l’autre assemblée revendiqua en retour le droit exclusif de modifier législativement les lois de juste conduite en vigueur ? » [116]
Comme il l’écrit ailleurs, ce qui le préoccupe, c’est de « toujours opérer à l’intérieur de ce donné global, ne pas viser à construire un autre tout mais à rebâtir localement et, à chaque étape, utiliser le matériau historique disponible » [117]. En clair, il s’agit de revenir à une situation qui « aurait pu » exister en Angleterre à la fin du 17e siècle, de revenir à ce rendez-vous manqué et de laisser ensuite le processus évoluer.
Hayek agit comme un élément du système et non comme une conscience extérieure incarnant le Savoir Absolu. Le défaut majeur de la lecture d’un commentateur tel que J.-P. Dupuy lorsqu’il évalue la philosophie hayékienne de l’esprit, c’est qu’il n’a pas perçu que les sujets de l’ordre spontané sont dotés d’une réflexivité. Ce sont les hommes qui, continuellement, donnent au système des impulsions (sans cependant agresser l’ordre spontané à la manière des constructivistes). Autrement, il serait difficile de comprendre pourquoi Hayek honore des hommes tels que Mandeville, Hume, Locke et Adam Smith. C’est une idée relativement récurrente dans son œuvre : la « force des idées » [118], pour peu perçue qu’elle soit, exerce en réalité une influence directe sur l’ordre spontané via l’opinion, la tradition et la législation. Les effets des pensées d’un philosophe ne se font en général sentir que deux ou trois générations après sa mort.
Pour Hayek, le philosophe est une « sorte de prince parmi les intellectuels » [119]. L’influence décisive est toujours, au départ, le fait d’une minorité, les intellectuels : « Il n’est pas exagéré de dire qu’une fois que la partie la plus active des intellectuels a été convertie à un ensemble de croyances, le processus par lequel celles-ci se généralisent dans l’opinion est presque automatique et irréversible. » [120] La croissance intellectuelle d’une communauté s’opère par diffusion progressive des idées d’un petit nombre, même au détriment de ceux qui répugnent à les accepter [121]. Il importe ici de comprendre qu’une opinion minoritaire peut devenir majoritaire [122] et qu’il n’y a donc aucune incompatibilité logique au fait que Hayek et ses disciples tentent d’agir sur l’ordre spontané. C’est le contraire qui serait contradictoire.
Hayek s’oppose, nous l’avons dit et en avons répertorié les raisons, au pragmatisme et au réformisme en politique. Ce type d’intervention a des effets néfastes. Il est donc assez irresponsable de prétendre, comme le fait Sicard, que, si ce type d’intervention ne mène pas automatiquement et inéluctablement la société à la ruine (et Sicard pense que Hayek est convaincu du contraire), alors nous pouvons toujours admettre ce type d’intervention à titre d’« expérience révocable » [123]. En effet, pour Hayek, le fait d’intervenir de cette manière active un processus d’auto-destruction qui n’aboutit qu’à long terme. Ce n’est pas parce que les effets de l’intervention ne sont pas immédiats ni parce qu’ils peuvent être désamorcés qu’on ne peut pas les considérer comme néfastes. En outre, ce type d’« expériences » a déjà été tenté de façon multiple, notamment en Europe de l’est et en Asie, sans aucun succès. Comment pourrait-on admettre des « expériences » sur l’humain, expériences susceptibles de causer un tort considérable à un très grand nombre de personne sous prétexte qu’on pourra toujours les révoquer si elles échouent ? Face à cela, l’impératif de défense des principes libéraux n’apparaît pas comme la manifestation d’un esprit borné.
Karl Popper préconise que tout modèle soit développé, en vertu de la méthode des « essais/erreurs », par de petits réglages continuels. Il est possible, selon lui, d’agir sur les fragments de l’ordre social comme on remplace les pièces d’une machine. Selon F. Sicard, le principe d’une telle action sur des « petits morceaux » de l’ordre social est précisément ce que refuse Hayek pour qui il s’agit là d’une méconnaissance du caractère global de l’ordre spontané [124]. Hayek dénonce effectivement ceux qui « se plaisent à croire qu’en procédant expérimentalement et donc scientifiquement, ils réussiront à construire par petit morceaux un ordre désirable, en choisissant pour chaque objectif désiré le moyen que la science leur indique comme étant le plus approprié. » [125]
Le fait de comparer l’ordre spontané à une machine est réducteur et engendre des erreurs [126]. Ici, il importe de préciser que Hayek n’a jamais été opposé à l’idée d’une amélioration progressive de l’ordre spontané par la méthode d’essais et erreurs. Au contraire, il en est même un chaud partisan. Il emploie d’ailleurs, de façon positive, l’expression « essais/erreurs » à au moins deux reprises dans son œuvre [127]. Sa théorie de la critique immanente [128], qu’il rebaptise théorie des « correctifs ponctuels » dans la Présomption fatale [129], apporte un démenti flagrant à l’accusation de F. Sicard. La méprise de Sicard est compréhensible. Ce que Hayek fustige, c’est l’attitude « réaliste » qui, mue exclusivement par des objectifs à court terme, s’emploie à réformer de fond en comble, secteur par secteur, toute l’économie d’un pays et ce, sans aucun plan d’ensemble [130]. Ce qui est impossible aux yeux de Hayek, c’est de construire ex nihilo, d’élaborer point par point un ordre spontané. Mais il ne remet pas en cause et même, il encourage la démarche consistant à améliorer progressivement le système en respectant sa logique interne.
Qu’est-ce qui, dès lors, distingue une intervention légitime d’une intervention illégitime (constructiviste) ? Hayek ne nous fournit pas un critère précis de démarcation si ce n’est celui, quelque peu tautologique, qui différencie les interventions qui préservent ou restaurent le mécanisme évolutif et celles qui le faussent ou le détruisent. Dans plusieurs de ses ouvrages, il détaille les mesures néfastes à l’ordre spontané dans son ensemble. À ce stade, une question capitale surgit : en vertu de quel étrange paradoxe, un mécanisme évolutif peut-il être faussé par des éléments qu’il sélectionne par ailleurs ? Cette objection n’est pas prise en charge par Hayek mais sa philosophie contient suffisamment d’éléments nous permettant d’apporter une réponse à cette dernière. Cette idée ne semble contradictoire qu’à la condition d’assimiler sélection culturelle et sélection naturelle. Or, Hayek précise bien qu’il nous faut nous garder de cette confusion. La sélection culturelle a ceci de particulier que ce qui est sélectionné ici, ce sont – rappelons-le – les règles et institutions, et non pas les individus qui les adoptent. En outre, on sait que l’ordre spontané global comprend une multitude d’organisations et de (sous-)ordres spontanés (dont le marché). Contrairement à l’évolution naturelle qui est totaliste (aucun être vivant ne lui est « extérieur »), il y a, pensons-nous, une pluralité de mécanismes de sélection (au sein du langage, de la morale, du droit, etc.) à l’œuvre dans l’ordre spontané global hayékien (un esprit est en soi un ordre spontané et son évolution, nous dit Hayek, est rythmé par un mécanisme de classification [131]). Ces ordres spontanés sont tous interconnectés entre eux et leur développement harmonieux et simultané permet à l’ordre spontané global d’évoluer d’une manière saine. La pensée constructiviste (et la politique qui la met en œuvre) est une sorte de cancer résultant de la colonisation des différents sous-ensembles par cette organisation qu’est l’État imposant sa logique. Les sociétés ayant adopté, dans toute leur pureté, les idéaux socialistes ont été conduites à la ruine et au chaos en l’espace de quelques générations. La perturbation, le déraillement, le grippage de l’ordre spontané résultent non pas d’un mystérieux agent extérieur mais d’une interférence endogène : la logique organisationnelle va bloquer ou fausser le flux des signaux et informations circulant entre les différents sous-ordres et générer toute une série de pathologies. A contrario, un ordre spontané fonctionnant de façon saine n’est pas un ordre dont le mécanisme de sélection permet l’émergence de règles et institutions désirables (dire cela équivaudrait à reconnaître une vertu optimisatrice à l’évolution) mais un ordre dont les composantes n’interfèrent pas entre elles et où informations et signaux circulent avec fluidité.
 
Échec du projet fondateur
 
 
Inapplicabilité de la théorie évolutionniste
La théorie évolutionniste est dotée d’une grande cohérence interne mais on ne peut pas exiger d’elle autre chose qu’une description du processus assurant la genèse et le développement des normes et institutions de l’ordre spontané.
On ne peut, selon nous, trouver dans l’évolutionnisme hayékien une justification à proprement parler de l’ordre spontané et a fortiori un critère de légitimité du droit. D’abord, parce que l’évolution n’est pas finalisée ; elle ne tend pas systématiquement vers un mieux (Hayek a souvent insisté sur le fait que la théorie de l’évolution n’est pas téléologique), ensuite parce que le simple fait qu’une norme ou une institution existe ne signifie pas qu’elle ait été sélectionnée. Hayek précise qu’il existe des traditions erronées [132]. Mais il faudra parfois plusieurs siècles pour que la société qui les a adoptées en prenne conscience (ainsi, l’illusion constructiviste remonte aux Lumières).
Si nous voulons rester logiques, on ne peut affirmer que la pensée constructiviste est une erreur de l’évolution. Elle n’est pas issue de la sélection culturelle. Elle provient d’une erreur intellectuelle qui s’est traduite dans des choix politiques et qui a déstructuré le mécanisme de sélection. Cependant, sous peine de prêter à l’évolution des vertus optimisatrices, il nous faut admettre que, même lorsque le mécanisme de sélection est pleinement fonctionnel, surtout justement quand il est fonctionnel, l’évolution puisse se tromper et ne pas sélectionner les règles les plus adéquates.
Nous devons à la vérité d’avouer que Hayek n’a jamais explicitement approfondi, comme nous le faisons, cette problématique. La compatibilité interne des implications de sa théorie de l’évolution est une pure interprétation de notre part. On peut d’ailleurs relever une certaine ambiguïté chez lui à ce sujet. Comment se fait-il, par exemple, que Hayek écrive : « L’évolution moderne du droit a été largement orientée par des idées économiques erronées » [133] ? S’agit-il vraiment d’une « évolution » si l’on sait que le mécanisme de sélection sur lequel elle repose a été déboussolé par la pensée constructiviste ? Peut-être, plus simplement, sous-entend-il que le processus de l’évolution spontanée a partiellement survécu aux assauts de ladite pensée et qu’il assume toujours son rôle avec une efficacité réduite. Peut-être ne s’agit-il que d’une simple erreur de plume de la part de Hayek.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas impossible que Hayek ait exploité cette ambiguïté. Il a parfois laissé sous-entendre que les institutions et les normes sélectionnées étaient meilleures parce qu’ayant triomphé de l’épreuve du temps. Mieux que quiconque, il avait pourtant compris qu’il ne pouvait prêter à l’évolution des vertus optimisatrices sous peine de ruiner sa théorie. Comment se fait-il dès lors qu’il ait pu écrire que le libéralisme triompherait fatalement du communisme dans le long terme [134] ? Le problème vient, sans doute ici, du fait que Hayek s’acharne à fonder scientifiquement la supériorité du libéralisme sur le socialisme, ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes d’ordre épistémologique. Ce qu’a sans doute voulu dire Hayek ici c’est qu’il était (cet ouvrage date de 1983) scientifiquement prévisible que le socialisme échoue et que, laissant un vide idéologique, il soit dès lors remplacé par le libéralisme. Ce qu’il disait ne pouvait signifier – sous peine d’être tout à fait contradictoire avec ce qu’il défend par ailleurs – que l’évolution, ou plutôt, en l’occurre