2003
Revue française de science politique
Article
La représentation politique en Algérie entre médiation clientélaire et prédation (1997-2002)
Mohammed Hachemaoui
Mohammed Hachemaoui est allocataire de recherche à l’Institut d’études politiques de Paris/CERI. Ses recherches portent sur le clientélisme politique, la représentation politique et la prédation dans l’Algérie contemporaine (27, rue Saint-Guillaume, 75337 cedex 07 <hach-med@caramail.com>).
À partir d’entretiens semi-directifs menés auprès de cinquante députés algériens en exercice, cet article se propose de construire quelques hypothèses pour une sociologie de la représentation politique issue du scrutin de juin 1997. Dans ce cadre d’analyse, il s’efforce de démontrer qu’en creux du jeu politique désamorcé consacré par ces élections, il y a un jeu social au cours duquel individus et groupes sociaux, appareils de partis, pouvoirs local et central, instances formelles et informelles, intermédiaires et courtiers électoraux opèrent une transaction, un échange social et symbolique autour de l’offre électorale, dans le creuset des rapports de clientèle. L’article s’emploie à démontrer que c’est de son capital social et/ou de son art de mobilisation des liens primordiaux que dépend pour beaucoup la captation du député par les partis, dans un premier temps, et son élection dans un autre. Pris dans des rapports de « prédation réciproque » entre État et société qui s’énoncent dans le répertoire du clientélisme politique, le député algérien devient ainsi un agent de la médiation clientélaire.
Based on semi-directive interviews with 50 currents Algerian member of Parliament in service, the aim of this article is to build a few hypotheses for a sociology of political representation of June 1997 election. In this analytical framework, it seeks to show that beneath the broken off political game that was central to these elections, there is a social game in which individuals and social groups, party machines, local and central authorities, formal and informal bodies, intermediaries and election brokers carry out a transaction, a social and symbolic exchange over electoral supply, in the melting pot of clientelist relations. The article seeks to prove that much of the parties’ capture of the parliamentarians and their election depends on social capital and/or the art of the mobilization of the primordial links. Caught in relations of « reciprocal predation » between State and society that are expressed in the repertory of political clientelism, the Algerian deputies thus become agents of clientelistic mediation.
Six ans après l’annulation manu militari des législatives de 1991, les gouvernants algériens ont décidé de convoquer le corps électoral pour un nouveau scrutin législatif, non sans avoir au préalable achevé de « désamorcer » le jeu politique. Dans l’agenda par eux arrêté, les législatives du 5 juin 1997 devaient succéder à deux échéances politiques déterminantes : le scrutin présidentiel de novembre 1995 et la tenue, une année après, du référendum sur la Constitution. À la différence des législatives avortées qui avaient consacré la victoire du FIS au premier tour, les secondes « législatives pluralistes » ont vu la victoire du RND, le tout nouveau parti du régime, créé trois mois seulement avant l’échéance électorale.
À quelle pertinence heuristique peut alors prétendre une sociologie de la représentation dès lors que l’élection qui a donné corps à celle-ci est, apparemment, « sans grand choix » sinon « non concurrentielle » ? Le présent article ne prétend pas effectuer une sociologie de la représentation, non plus qu’une sociologie électorale. Pas davantage il ne veut, ni ne peut d’ailleurs, être une sociologie des députés couvrant la totalité du spectre des élus dans la diversité idéologique et sociologique des profils et des figures. Bien plutôt, il a voulu partir d’un matériau d’entretiens semi-directifs menés auprès de cinquante députés d’un échantillon aléatoire pour formuler quelques hypothèses de travail sur la représentation accouchée par les urnes du 5 juin 1997.
Directement puisé dans ce matériau, le postulat de départ, qui sous-tend notre corps d’hypothèses, consiste à appréhender le député comme un agent social. Le choix méthodologique adopté ici vise à chercher, « sous » chaque député, les stratégies sociales et le type de représentation sur lesquels il s’appuie. Même s’il se trouve être coopté par le régime, le député n’en demeure pas moins le représentant d’un groupe social, d’un appareil, d’un syndicat, d’un clan, d’une tribu, d’une communauté ethnique, d’une zaouïa, d’une région, etc. Or, pour parvenir à cette représentation, le député doit opérer au préalable des transactions l’amenant à s’inscrire de facto dans un processus d’échange social avec appareils partisans, groupes et agents sociaux, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central, intermédiaires et courtiers électoraux. Dans cette perspective, la première hypothèse formulée saisit les législatives de juin 1997 comme un révélateur précieux non plus seulement de la formule politique mais aussi, voire surtout, de ce qui se joue dans la société. Ceci nous a conduit à privilégier un deuxième choix méthodologique : la variation de l’échelle d’observation. En passant de la sphère institutionnelle (le jeu politique) au champ social (le jeu social), de la macro-situation (jeux politique et social) à la micro-situation (trajectoires sociales et profils d’acteurs), nous nous sommes efforcés de faire correspondre le jeu de l’échelle d’observation à la variation des enjeux de la représentation.
Cristallisé par le jeu et l’enjeu politiques, le jeu social est saisi ici comme l’expression des logiques d’identification, des liens de solidarité, des stratégies et modes de représentation des acteurs. Par jeu social, nous entendons donc cette « transaction » qui s’opère, lors du moment électoral, dans chaque configuration électorale, entre agents sociaux, appareils partisans, intermédiaires, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central autour de l’offre de la représentation parlementaire. Alors que le prisme institutionnel donne à voir un jeu désamorcé, c’est-à-dire sans enjeu d’alternance au pouvoir, nous ferons l’hypothèse que, pris au ras du sol social, le jeu apparaît concurrentiel par bien des aspects.
Les législatives du 5 juin 1997 : le jeu politique
Succédant au scrutin présidentiel, au référendum sur la Constitution et au décret de la Loi sur les partis politiques, les législatives de juin 1997 consacrent une « délibéralisation » du « marché politique ». Si la libéralisation politique correspond à « un élargissement d’espaces de liberté dont l’étendue, le maintien et le développement resteraient tributaires d’un pouvoir qui n’aurait pas rompu de façon décisive avec l’arbitraire »
[1], la « délibéralisation »
[2] serait donc ce processus de retour en arrière opéré par entraves et entorses aux avancées précaires et incertaines de l’ouverture politique amorcée par ledit pouvoir. Deux points parmi tant d’autres permettent d’étayer cette lecture : les dispositions contenues dans le texte de la Loi fondamentale relatives au pouvoir législatif, et la création, quelques semaines avant la tenue des législatives, d’un parti présidentiel, le RND, qui a fini par remporter la majorité des sièges à l’Assemblée.
Échaudés par le spectre d’une « transition brutale » telle qu’annoncée par les résultats du premier tour des législatives avortées de décembre 1991, les titulaires du régime ont tôt fait, en relançant à reculons une libéralisation politique bloquée, de réviser à la baisse les termes du « marché politique ». Mais avant d’expérimenter la nouvelle formule, il leur fallait « désamorcer » au préalable le jeu politique sous les effets induits du conflit civil, du verrouillage politique, du clientélisme, etc. C’est en somme la
warlike politics d’un Clausewitz ou d’un Schmitt qui devait l’emporter sur la
peace-like politics
[3] d’un Madison qui, il est vrai, n’a jamais connu vraiment la possibilité historique d’éclore en Algérie… Par leur action conjuguée, les ressorts du conflit civil, l’apport financier du FMI et les contrats d’exploitation des hydrocarbures ont permis au pouvoir d’écarter l’hypothèse de « l’effondrement de l’État » et de faire échec au
jihad
[4]. Couronnées par le succès du scrutin présidentiel, les « équipes dirigeantes » devaient depuis s’atteler à une nouvelle redistribution de l’offre politique. Tout se passait comme si les tenants du pouvoir central signifiaient à la face des « acteurs stratégiques » que la partie non négociable du marché excluait qu’ils soient considérés comme un acteur parmi d’autres, à qui on demanderait par surcroît son départ, ainsi que le réclamaient précisément les signataires du « contrat national »
[5]. En agissant de la sorte, le pouvoir algérien semblait reprendre à son compte la devise monarchique du souverain marocain Hassan II : « Je ne serai jamais mis en équation. »
[6]
Par la forte participation populaire qu’il a suscité, le scrutin présidentiel du 16 novembre 1995 a été autant un franc succès pour le pouvoir établi qu’un cinglant revers pour les signataires du « contrat de Rome » qui avaient lancé la consigne du boycott de l’élection. Autant dire que ledit scrutin a fondamentalement changé la configuration de la carte électorale de 1991 : quatre ans après la victoire de l’islamisme radical, c’est le chef de l’État et non moins candidat de l’armée, Liamine Zeroual, qui vient en tête avec 61,14 % des voix, loin devant Mahfoud Nahnah et Saïd Sadi qui ont obtenu respectivement 25,38 % et 9,29 % des suffrages exprimés
[7]. Avec 2 907 857 voix, le seul candidat islamiste en lice, le cheikh Nahnah, se rapproche ainsi nettement des 3 260 222
[8] de suffrages acquis par le FIS au premier tour des législatives annulées de décembre 1991. D’aucuns ont pu lire en creux de ce rapprochement, une récupération
[9] par le HAMAS d’une partie de l’électorat du FIS, celle que Gilles Kepel a appelé la « bourgeoisie pieuse »
[10]. Avec 86,42 %, 84,42 % et 27,74 %
[11] des voix obtenues respectivement à Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira, Saïd Sadi récupère ainsi sans encombre l’électorat d’une grande partie de la Kabylie qui, quatre ans auparavant, avait exprimé ses faveurs pour le FFS de Hocine Aït Ahmed. La reconfiguration du paysage politique après ce scrutin est saisissante : au premier tour des législatives de 1991, le HAMAS et le RCD n’avaient obtenu respectivement que 368 697 et 200267 voix
[12].
Traduites en ressources de re-légitimation, les retombées immédiates de ce scrutin charnière allaient désormais permettre au pouvoir de mieux entreprendre le processus de « délibéralisation » politique. Il aura ainsi fait le pari de « réussir » la war-like politics (avec tout ce qu’elle suppose comme violations des libertés), d’entreprendre de fragmenter les groupes radicaux, de faire sortir du jihad les agents sociaux qui l’alimentaient, d’opérer une cooptation clientélaire des « nouvelles élites » pour meubler le vide politique, évitant ainsi de recourir à un pacte politique négocié. Parmi les nombreux instruments devant désamorcer le jeu politique, on pouvait noter la révision de la Constitution soumise à référendum le 28 novembre 1996.
Première échéance de cette importance, une année après le scrutin présidentiel, la nouvelle Constitution se voulait l’acte de refondation d’un régime habité par une vacance constitutionnelle
[13] qui durait depuis janvier 1992. Un acte symbolique, s’il en est, qui répond à la « nécessité de baliser une filiation constitutionnelle pour le Pouvoir “réaménagé” en 1992. Nous sommes dans la phase ultime de normalisation parachevant le coup d’État de 1992. »
[14] Échaudés par le
premier moment (1989-1991) de la libéralisation politique, les « équipes dirigeantes » devaient multiplier les verrous institutionnels à l’occasion de la relance du processus, pour se prémunir contre l’éventualité d’une alternance semblable à celle amorcée par la victoire, par deux fois, du FIS. Il n’est pas jusqu’au texte de la nouvelle Constitution qui porte désormais les « stigmates »
[15] des élections législatives de 1991. Celles-ci sont notamment perceptibles au travers de l’instauration du bicaméralisme.
En effet, l’exercice du pouvoir législatif est désormais assuré par l’Assemblée populaire nationale (chambre basse) et le Conseil de la nation (chambre haute). Ainsi que le stipule le texte de la Loi fondamentale dans son article 120, alinéa 1, « pour être adopté, tout projet ou proposition de loi doit faire l’objet d’une délibération successivement par l’Assemblée populaire nationale et par le Conseil de la nation ». Et d’ajouter en alinéa 4 : « En cas de désaccord entre les deux chambres, une commission paritaire, constituée des membres des deux chambres se réunit à la demande du chef du gouvernement pour proposer un texte sur les dispositions objet du désaccord. » « En cas de persistance du désaccord, le dit texte est retiré », précise l’alinéa 6 du même article. Par ailleurs, si les membres de l’Assemblée sont élus au suffrage universel, deux tiers des sénateurs sont élus, quant à eux, au suffrage indirect (par les élus des APC
[16] et des APW
[17]) et un tiers « désigné » par le président de la République parmi les « personnalités et compétences nationales dans les domaines scientifique, culturel, professionnel, économique et social » (art. 101, al. 3). Dès lors qu’une majorité des trois-quarts des membres du Conseil de la nation est exigée pour l’adoption de tout projet ou proposition de loi, le tiers présidentiel est susceptible d’agir alors en tiers bloquant pour faire barrage, le cas échéant, à toute initiative parlementaire indésirable, aussi improbable fut-elle. Si les rédacteurs de la Constitution de la « délibéralisation » n’ont pas doté la chambre haute de l’initiative législative proprement dite, ils n’en ont pas moins fait de celle-ci un instrument de désamorçage de l’Assemblée et, pour tout dire, une « enclave autoritaire »
[18] inexpugnable parmi tant d’autres disséminées çà et là pour assurer
in fine le contrôle de la libéralisation politique. Instrument d’empêchement, enclave autoritaire, le Conseil de la nation n’est pas moins un (haut) lieu de cooptation d’agents sociaux
via les réseaux de patronage et la redistribution clientélaire de la rente aux clients du régime.
« Entreprise d’encadrement des élections législatives »
[19], le bicaméralisme s’avère un instrument d’enclavement du jeu politique qui sert à prémunir les tenants du régime contre d’éventuels redéploiements du « moment vulnérable »
[20] de décembre 1991. Ce verrou constitutionnel présente l’avantage d’éviter le recours au coup d’État. Supprimer le libre jeu du marché politique pour neutraliser les conséquences possibles des dynamiques sociales
[21] tout en faisant quelques concessions maîtrisables à la démocratisation : tel semble être l’enjeu de la « délibéralisation » politique à l’algérienne.
Simuler le simulacre
« L’APN reste pour les décideurs une boîte d’enregistrement puisqu’on n’est pas arrivé à mettre en place un programme en matière législative et de contrôle de l’exécutif. Les choses se font sur commande. Il est difficile de faire des propositions d’amendements de lois ; le système est tel que, quelle que soit la loi, les propositions d’amendement ne peuvent aboutir. Les décideurs n’en veulent pas. Ceci ne colle pas avec ce que devrait être l’APN. Cela ne sert pas la démocratie, mais sert à créer un creuset entre les représentants et la société. L’APN est beaucoup plus au service du pouvoir que des gens qui ont voté pour les représentants […] Les projets de lois ne font pas l’objet de débats ; ils sont beaucoup plus traités à la légère […] Est-ce que démissionner est une solution ? Est-ce qu’il faut faire le jeu ? Démissionner relève de la faiblesse en politique. Nous pensons parfois que nous servons d’alibis et de complices… »
[c’est nous qui soulignons]
Ces propos ne sont pas ceux d’un opposant irréductible, mais d’un député du HMS
[22] qui siège au gouvernement depuis 1994 et semble faire, jusque-là, de son soutien au régime une conduite stratégique.
Voici, maintenant, une députée originairement élue sous l’étiquette du RCD :
« Je ne peux pas apprécier cette Assemblée en dehors des circonstances historiques dans lesquelles elle a été élue. Tous les partis ont accepté de siéger en dépit de tout [c’est nous qui soulignons]. J’ai beaucoup appris de cette APN. Les limites sont dues : 1- à la Constitution ; 2- aux forces qui sont dans l’APN : le trafic électoral a donné la majorité à un parti de l’administration ; 3- l’immaturité de la classe politique, celle-ci se vit comme totalement dépendante du pouvoir. Ils ne se vivent pas comme dépendants de l’électorat. En conclusion, la classe politique est aussi anti-démocratique que le pouvoir. » [23]
Abondant dans le même sens, un député
[24] du RND se veut (paradoxalement) encore plus précis dans la critique de ce jeu de simulation du simulacre.
« Cette institution n’a aucun sens…, C’est une vitrine… Dis-moi : est-ce que cette institution a refusé une fois un projet de loi ? C’est le chantage, du donnant-donnant : le statut du député a été bloqué pendant cinq ans. Pour le faire passer, il fallait voter la loi sur la reconnaissance du Tamazight. Rien sans rien… Ils tiennent l’institution en otage… J’étais obligé de voter oui, je suis un député d’un parti ; la discipline avant tout… Est-ce qu’on est dans un régime présidentiel ou non : cette contradiction pousse le politicien à devenir opportuniste… Tu peux me poser la question : pourquoi tu ne démissionnes pas ? Démissionner c’est amer, ne pas démissionner c’est amer [c’est nous qui soulignons] […] Quand tu critiques les défaillances des projets de loi, on te dit que la conjoncture du pays ne le permet pas… Un ministre est venu me dire une fois que “tu joues avec ta vie en parlant du trafic de Marlboro”… Je me suis rendu compte que je ne remplissais pas mon rôle comme député. »
Abordant la question des mécanismes du vote des lois au niveau de l’Assemblée, ce dernier éclaire en contre-jour quelques modes et niveaux d’intervention des tenants du pouvoir d’État dans le fonctionnement de la chambre basse du Parlement.
« Avant que le projet de loi ne soit soumis en plénière, il tombe d’abord au niveau des commissions de l’APN. Les commissions doivent l’étudier et faire des propositions d’amendements. Le ministre responsable du projet de loi rentre en contact avec le président de la commission [en charge de l’examen du projet de loi en question]. L’essentiel du projet doit passer. Ils laissent quelques vides pour introduire quelques amendements. Le chef du parti [RND] appelle le président du groupe parlementaire qui vient te voir pour te dire de baisser le ton [… ] Le seul projet de loi qui a été refusé est celui relatif au gardiennage [déposé en mars 1998]. L’influence des gens qui possèdent les sociétés de gardiennage a fait tomber le projet de loi proposé par le gouvernement [Ouyahia]. La majorité des députés ignore ce qui se passe au-dessus de leurs têtes. Les arguments avancés pour emballer les députés étaient : 1- circulation des armes ; 2- formation de mafias armées. La question qu’il faut se poser est plutôt : qui possède les sociétés de gardiennage en Algérie ? La réponse est : les généraux. Or, ces derniers veulent préserver ce monopole en dehors du contrôle de la Loi. »
Parmi les instruments que compte le répertoire de la « délibéralisation » devant désamorcer le jeu politique, figure le RND (Rassemblement national et démocratique). Issu d’un montage la veille des législatives, le nouveau-né du régime est sorti vainqueur avec 3533434 voix et 156 sièges, loin devant le reste de la « classe politique ». Machine électorale alimentée par l’administration
[25] et les différents appareils d’État, le RND est l’expression organique d’une agrégation de réseaux de clientèles et de groupes sociaux divers tournés vers la captation des ressources. Ainsi que le fait ressortir une sociographie de ses députés
[26], son groupe parlementaire comprend
volens nolens des représentants de l’administration locale et centrale de l’État (maires, inspecteurs du Trésor, contrôleurs des impôts…), des fils de
chouhada (pluriel de
chahid : martyr de la guerre d’indépendance) et de
moudjahidin (maquisards de l’Armée de libération nationale), d’anciens cadres du FLN, des éléments de la haute technocratie publique (ministres, directeurs centraux…), des agents de l’aristocratie ouvrière et des classes moyennes (responsables de la centrale syndicale, médecins, universitaires, enseignants, etc.), et,
last but not least, des entrepreneurs-commerçants et autres notables tribaux.
« Le député RND touchait un salaire de 15000 dinars et, du jour au lendemain, il touche dix fois plus. On n’a pas milité ensemble, on n’a pas passé des nuits blanches ensemble, on n’a pas crapahuté ensemble. Ça a été le drame du FIS, ça sera le drame du RND. Il n’y a pas quelque chose de commun qui nous unit […] Il y avait des islamistes, des laïcs, des gens qui viennent des douars, de la manipulation, c’était un calvaire. » [27]
Le RND est un appareil articulé sur des réseaux de clientèles hétéroclites et flexibles, traversées par des solidarités clanique, locale, ethnique, régionale et politique, décisivement orientées vers le captage des services et avantages distribués par les instances d’allocation clientélaire des ressources de l’État prédateur « prédaté »
[28]. À ce titre, les députés RND n’ont pas toujours tort lorsqu’ils se font un devoir de préciser que leur formation n’est pas née en mars 1997, mais lors de la campagne électorale de Liamine Zeroual, deux ans plus tôt. En effet, à travers les « comités de soutien » du chef de l’État et l’appui dont il a pu bénéficier de la part de l’administration et des « organisations de masse », à l’instar de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), et des associations de l’ainsi dite « famille révolutionnaire », telles que l’ONM (Organisation nationale des moudjahidine) et l’ONEC (Organisation nationale des enfants de
chouhada), le RND était bel et bien en gestation. Surnommé
charika gadra (entreprise capable, puissante) par l’humour populaire, le RND s’est posé avant de s’imposer comme
le parti du président (même si celui-ci s’en est toujours défendu) sinon du régime. La symbolique l’atteste : les habitants d’Alger ont pris l’habitude de l’appeler «
rindou », expression du vieux parler algérois qui désigne le sexe masculin, renvoyant ainsi, dans l’imaginaire collectif, au registre de la virilité, de la puissance et, pour tout dire, de la domination masculine sinon patriarcale. Plus explicitement encore, l’humour populaire traduit le sigle RND par «
Rabbi, N’bi, Dawla » (Dieu, Prophète, État) : attributs symboliques de la puissance temporelle et sacrée toute à la fois.
Le succès électoral de Liamine Zeroual aux présidentielles, l’enjeu de la représentation politique, la « marchandisation » du vote et l’ampleur des moyens utilisés par la machine électorale sont pour beaucoup dans la mobilisation tous azimuts des clientèles et, par conséquent, dans la victoire électorale de cet appareil politique.
« Les patrons de l’Algérie nous ont dit : “Si le RND va tout seul aux élections [présidentielles d’avril 1999], il aura 10 %. Vous savez comment le parti a été créé !” Nous avons dit qu’il fallait repartir sur de bonnes bases quitte à repartir de zéro. On nous a demandé de soutenir Bouteflika et on a plaidé pour la nécessité de présenter notre propre candidat… » [29]
En introduisant une machine politique de ce type, les tenants du régime réalisent deux objectifs combinés : verrouiller le jeu politique par le haut et s’assurer, par la redistribution des ressources aux clients et l’agrégation clientélaire de groupes et agents sociaux, le soutien de segments de la société par le bas. Il est vrai que dans une société travaillée en profondeur par un « contrôle social fragmenté » et doté d’un État qui n’est autre qu’une « arène d’accommodation »
[30], « la protection dispensée par la machine politique pallie l’absence d’une protection sociale gouvernementale. Parfois même, la machine électorale se confond avec le parti officiel, émanation du gouvernement qui préfère s’assurer ainsi une assise sociale large en canalisant sa “capacité distributive” à travers le parti. »
[31]
Participer ou périr : le dilemme d’un jeu politique désamorcé
La participation des partis politiques, à l’exclusion du FIS, dissous, aux législatives de juin 1997 marque incontestablement une phase cruciale dans l’application de l’agenda fixé par les cercles de décision. Après s’être opposés aux termes et aux séquences du processus engagé par le pouvoir établi depuis janvier 1992, les signataires de la « plate-forme de dialogue national » ont participé au scrutin de juin 1997, ce qui traduit leur intégration, aux conditions du pouvoir, dans un jeu politique sans enjeux d’alternance au pouvoir. Aussi importantes que pouvaient être leurs différences idéologique, stratégique, tactique et sociologique, la crainte de perdre leurs « bases électorales » respectives, fut, en effet, déterminante dans leur choix de jouer le jeu quand même et de saisir l’offre politique en dépit de tout. Tout se passait comme si le binôme « victoire incomplète (bénéfice)-défaite relative et provisoire (risque) » leur semblait moins coûteux que le binôme « victoire totale-défaite absolue »
[32]. Or, depuis que le régime a réussi le pari des présidentielles, qu’il est parvenu à faire échec au
jihad, imposant
de facto et
de jure sa formule politique, il ne restait plus aux partis de l’opposition qu’à faire le choix entre une « défaite absolue » (marginalisation) et une « défaite relative » (bénéfice). La possibilité, en saisissant l’offre politique de la représentation, de gagner quelque chose, même dans un jeu politique désamorcé, valait mieux que la possibilité de ne rien gagner du tout sinon de tout perdre
[33].
En refermant la parenthèse de l’opposition, le FLN, désormais repris en main par son aile culturellement conservatrice et politiquement autoritaire au lendemain de la présidentielle (février 1996), a été le premier parmi les signataires du « contrat national » à vouloir s’intégrer à nouveau au régime. En obtenant 1489561 de voix et 64 sièges, l’ancien parti unique réalise presque le même résultat (1612947 voix)
[34] que lors du premier tour des législatives avortées et s’impose ainsi comme la troisième force politique, derrière le RND et le HMS. Cependant, de tous les partis de l’opposition, c’est assurément le mouvement Ennahda, conduit par le cheikh Abdallah Djaballah, qui capitalisera au mieux sa participation aux législatives de juin 1997. En effet, alors qu’il n’avait recueilli que 150093 voix
[35] au premier tour des législatives annulées, il ressort en juin 1997 avec 915446 suffrages et 34 sièges
[36]. Après avoir appelé à voter contre la Constitution du 28 novembre 1996, le FFS a fini par participer lui aussi aux législatives de la « délibéralisation » : avec 527848 voix et 20 sièges, le vieux parti de l’opposition maintient son score du premier tour des législatives de décembre 1991 ; mais, avec la reconfiguration de la scène politique, il perd l’essentiel de son poids politique. S’adressant le 23 novembre 1995, dans une lettre ouverte, au président Zeroual, Rabah Kébir, président de l’« Instance Exécutive du FIS à l’étranger », était le premier signataire du « contrat de Rome » à reconnaître publiquement la légitimité du nouveau président élu et par conséquent, l’effet de la présidentielle sur la redéfinition du « marché politique ». Il n’en demeure pas moins qu’il reste le seul acteur stratégique à être (encore) exclu de l’arène politique formelle. Par leur participation en rangs dispersés aux législatives de la « délibéralisation », les partis de l’opposition ont ainsi non seulement rendu lettre morte la « plate-forme de dialogue national » et lâché le FIS, il est vrai éclaté en plusieurs tendances, mais aussi légitimé la nouvelle formule politique des titulaires du régime.
En parvenant à inscrire de la sorte les principaux partis légaux dans un nouveau jeu politique revu et révisé autant dans ses délimitations que dans ses règles, les équipes dirigeantes ont enregistré d’incontestables succès : fournir une nouvelle « représentation populaire » qui effacerait définitivement celle sortie des urnes de décembre 1991 et doter le régime d’une nouvelle légitimité qui admet, de surcroît, quelques concessions à la libéralisation politique. À cet égard, la formule du pouvoir algérien semble se situer quelque part entre le « pluralisme contrôlé » en cours en Égypte et le « pluralisme manipulé » en vigueur au royaume chérifien du Maroc. L’originalité, s’il en est une, de la formule algérienne, tient au fait qu’elle combine les deux configurations et alterne opportunément les deux registres dans un processus d’apprentissage et d’adaptation tactique. Plus molle que la formule égyptienne qui interdit aux islamistes de se doter d’un parti politique et fait du PND
[37] (Parti national démocratique)
le parti hégémonique, la formule algérienne exclut le FIS, comble son absence par des islamistes « tolérés », à qui elle reconnaît une grande part de l’audience réalisée par le parti islamiste interdit
[38], et associe ces derniers au gouvernement, aux côtés du RND, du FLN et même du laïc et berbériste RCD
[39]. En multipliant les instruments de désamorçage du jeu politique pour se prémunir contre toute alternance par l’urne, la formule algérienne fait de l’intégration des partis de l’« opposition » dans le « marché politique révisé » un « support de l’État »
[40] ou, plus précisément, du régime, sans qu’elle ne s’apparente pour autant à une sorte d’« opposition de Sa Majesté le roi »
[41]. À la différence du « moment vulnérable » de la libéralisation politique où « la véritable force des parties concurrentes n’était pas connue et où une transition fut amorcée sans aucun pacte »
[42], la « délibéralisation » entend délimiter le poids des parti(e)s concurrent(e)s, empêcher structurellement toute alternance au pouvoir, autre que celle des clans concurrents du régime, tolérer une assise électorale islamiste qui soit suffisamment crédible pour réduire les bases sociales du
jihad et conforter les intégristes dans leurs choix de l’intégration, mais insuffisante pour acquérir la « victoire totale » recherchée par le FIS.
Captation des ressources, cooptation des acteurs, intéressement des électeurs : les attraits d’un jeu politique désamorcé
Le jeu reste tout de même suffisamment attrayant pour être joué. Avec l’offre de la représentation parlementaire qu’il véhicule, le jeu permet en effet aux partis politiques de mobiliser des bases électorales
[43], d’approcher physiquement les lieux du pouvoir et de capturer des ressources pour leurs appareils, cadres, relais et réseaux de clients.
Pour les partis qui poursuivent une stratégie d’intégration négociée, comme le HMS, Ennahda et le RCD, ou de réintégration, comme le FLN, la représentation est un moyen
inter alia pour négocier des portefeuilles ministériels et des voies d’accès concurrentiel à la rente, placer des ministres, pénétrer les cercles du pouvoir d’État et capter des ressources. En acceptant de siéger dans une Assemblée dépouillée de ses prérogatives par les effets conjugués du processus de « délibéralisation » auquel ils se sont pourtant opposés, les partis de l’« opposition » ne sont pas sans tirer, eux aussi, quelques bénéfices de cette participation. Outre la cotisation obligatoire
[44] que doivent verser les députés à leurs appareils respectifs et l’utilisation de l’APN par ces derniers comme «
tribune d’opposition », la représentation parlementaire permet, dans les limites du jeu électoral, de mobiliser militants, électeurs, clients et relais. Dans un contexte d’autoritarisme mou et de délibéralisation politique prononcée, la participation au jeu électoral et l’accès à l’Assemblée se voient motivés par le financement des partis par l’État. Or celui-ci est congruent avec le nombre de voix et d’élus qu’alignera chaque formation politique : plus le parti dispose d’élus, plus sera important son « acquittement ».
C’est, de plus en plus mais non exclusivement, comme on essaiera de le montrer, par la capacité à redistribuer des ressources et dispenser une protection aux électeurs que le parti parvient à gagner des voix. Or, cette capacité redistributive d’intermédiaire social, d’interface clientélaire, n’est acquise que par l’intégration au régime et la participation au gouvernement. La capacité des partis politiques à se poser en machines électorales dispensant protection, bénéfices et intercessions à leurs bases respectives d’électeurs et de clients est de loin incertaine. En effet, à la différence de la formule brésilienne par exemple, le fonctionnement en vigueur en Algérie depuis l’amorce de la « transition démocratique » dissuade de franchir le pas d’un clientélisme politique, étape durant laquelle les partis seraient des acteurs stratégiques. Là même se referme le piège de ce jeu et double jeu de la cooptation des élites politiques, lesquelles, dix ans plus tôt, ne juraient que par la « rupture avec le système »… Protéger contre l’arbitraire des administrations prébendiaires, intercéder auprès de ces mêmes administrations, distribuer services et faveurs restent néanmoins au principe du régime des obligations qui sous-tend l’échange clientélaire que les élus se doivent d’honorer pour escompter suffrages et appuis politiques en retour. En refusant de jouer le jeu et en tournant le dos à l’offre de la représentation, le parti s’interdit de fait ce rôle social sans lequel la fonction tribunicienne ne peut pleinement et durablement s’opérer. Le succès des partis islamistes en Algérie (1990-1991), en Turquie (1994-1995) et du PND en Égypte
[45], relève précisément de l’empilement des deux fonctions, de l’entrelacement des deux registres. L’apport financier du
trabendo et de segments de la couche des commerçants-entrepreneurs en Algérie, des
vakif
[46] et du patronat islamiste en Turquie, de la « finance islamiste » en Égypte, avaient permis aux islamistes dans ces pays de tisser des réseaux d’évergétisme, de monter des actions d’entraide sociale, de construire des hôpitaux et des écoles, bref de pallier les carences de l’État
[47].
En dépit des différences entre les stratégies dictant aux partis politiques le choix de siéger à l’Assemblée, celle-ci représente pour tous un lieu et un instrument de captage de rentes. Cela va du prêt sans intérêt d’un million de dinars, accordé aux députés par l’APN dès sa première session en 1997 pour l’achat d’un véhicule, jusqu’à l’obtention de postes de ministres en passant par les différents services que le député peut rendre et obtenir en faisant jouer les attributs de son titre autant que sa proximité physique avec les lieux de redistribution des ressources.
« L’APN nous a donnés de l’argent pour acheter une voiture. C’est une façon de nous acheter, ce n’est pas très moral, avec un taux d’intérêt nul. » [48]
En accordant des prêts à taux nuls, des indemnités s’élevant à plus de 140000 DA/ mois
[49], pour ne rien dire des autres ressources auxquelles le siège de l’Assemblée donnerait accès, la représentation aura permis à la plupart des députés sinon d’opérer une ascension sociale significative, à tout le moins d’améliorer leurs conditions socio-économiques. La proximité physique avec les lieux du pouvoir et de la prédation permet d’accumuler un capital relationnel, de s’insérer dans des réseaux d’influence. Parce que les députés sont des représentants de groupes sociaux, la représentation offre alors aux partis politiques l’occasion d’assurer à leurs « bases électorales » et réseaux de clients la promesse d’une capture de ressources, d’une redistribution de faveurs, d’une intercession. Ce qui n’est pas sans permettre à terme la possibilité d’agrégation clientélaire entre le parti et les groupes sociaux intéressés par ce jeu.
Pour les autres députés, les entrepreneurs et gros commerçants, il est vrai bien peu nombreux, la représentation aura permis d’opérer une conversion de capital, une tentative d’accès ou de retour aux lieux du pouvoir, sinon la recherche d’une notabilité. Dans ce cas de figure, la représentation est l’occasion, pour le parti, de tisser des alliances conjoncturelles ou stratégiques avec les entrepreneurs, à l’instar de celle conclue entre le parti de Mahfoud Nahnah et le richissime homme d’affaires Djilali Mehri. Alors qu’il a aligné des listes sur l’ensemble des circonscriptions électorales du pays, le HMS a préféré appuyer, à El Oued, une « liste indépendante »
[50] conduite par le patron de Pepsi-Cola Algérie. La volonté de Djilali Mehri de siéger à l’APN ne date pas de cette élection. Lors des législatives avortées de décembre 1991, il avait été battu par le FIS en dépit des évergésies
ob honorem
[51] qu’il avait alors généreusement distribuées aux habitants d’El Oued en cette occasion. N’a-t-on pas dit à Batna lors de cette élection, dans un répertoire clientélaire explicitement formulé : « dînons chez Benflis, insultons Ben Blis [fils de Satan] et votons pour le FIS » ? L’échec de Djilali Mehri au dernier tour des législatives de 1991, en dépit de ses libéralités, semble être une confirmation éclatante de cette maxime populaire. On peut penser toutefois qu’en poursuivant le chemin de l’Assemblée depuis 1991, l’industriel et homme d’affaires recherche, entre autres choses, appuis et protections politiques. Dans cette veine, son alliance avec le parti de Nahnah, le représentant en Algérie des Frères musulmans, pourrait se lire à l’aune de la
realpolitik
[52], comme l’intérêt bien compris entre islam politique et capital privé.
En définitive, la cooptation des acteurs politiques et agents sociaux se conclue de diverses façons et se déploie différemment selon les ressources des uns et des autres et le contexte dans lequel elle se produit. Pour un régime habité par un déficit manifeste de légitimation, sachant pertinemment que « la répression à elle seule ne saurait […] suffire »
[53], la représentation permet d’impliquer les nouvelles élites politiques à la mise en œuvre du programme d’ajustement structurel – « politiquement risqué et socialement déstabilisant » – et de renforcer le système de pouvoir dans l’épreuve de la
war-like politics. Outre les quelques fragiles concessions à la démocratie qu’elle autorise, la représentation parlementaire permet l’agrégation de nouveaux groupes sociaux et partant, la reconduction, sous un nouveau jour, de la formule politique.
Les législatives du 5 juin 1997 : le jeu social
Parce qu’elle ne retient dans sa focale que la dimension macro-politique
stricto sensu (fraude électorale, résultats des scrutins, scores des islamistes et des partis du régime…), l’analyse des élections dans le monde arabe s’interdit de saisir les dynamiques en gestation traversant la société de part en part. Dynamiques sociales qui définissent pourtant les contours et détours du lien politique. Parce que « l’élection nous dit toujours quelque chose sur la société »
[54], nous pensons que l’une des clés possibles de cette lecture serait de saisir le scrutin comme un jeu social.
Le jeu social : du concept au phénomène
Si l’on admet que l’élection législative du 5 juin 1997 est une offre politique faite par le pouvoir à la société en vue de sa représentation parlementaire, il se trouvera des agents sociaux intéressés par le jeu, qui vont ainsi saisir l’offre et vouloir prendre part au jeu. En fonction des intérêts qui les animent et des stratégies qu’ils poursuivent, ces derniers vont entrer en scène et se placer dans le jeu. Selon leur degré de structuration et les ressources dont ils disposent, leur visibilité sociale et leur force de mobilisation, agents et groupes tenteront de négocier une représentation, en l’espèce la désignation de représentants à l’Assemblée. En inscrivant l’analyse dans la trame d’une sociologie de la représentation politique prise au ras du sol social, on peut ainsi appréhender ce qui se joue en société au moment où se déroule la séquence électorale, pour tenter de cerner les modalités de (re)constitution des solidarités, les logiques d’identification et autres formes de délégation d’intérêts et de pouvoir
[55]. Outre la clé d’intelligibilité qu’il fournit pour la formulation d’une sociologie de la représentation politique, le concept du
jeu social permet par ailleurs de rendre compte de l’état de la société prise dans la pluralité, la fluidité et la complexité de ses configurations.
Récapitulons. Par jeu social, nous entendons donc cette transaction qui s’opère, en creux du jeu politique, dans chaque configuration électorale entre agents sociaux, appareils de parti, candidats, courtiers et intermédiaires électoraux, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central, autour de l’enjeu de la représentation parlementaire. Cristallisé par le jeu et l’enjeu politiques, le jeu social est saisi ici comme l’expression des logiques d’identification, des liens de solidarité, des stratégies et modes de représentation des acteurs. Parce que des variables aussi importantes que l’histoire et l’anthropologie sociales, l’urbanisation, l’économie et la sociologie locales façonnent les configurations électorales, l’idiome d’intervention des acteurs dans le jeu social varie en conséquence.
Nous posons l’hypothèse que les appareils de parti intéressés par le jeu électoral tiennent compte forcément, dans le choix de leurs candidats, des propriétés
sui generis de chaque configuration électorale. Autrement dit, dans leurs choix de candidats, les appareils partisans cherchant à gagner des sièges sinon à établir une base électorale et/ ou de clientèles, ne peuvent faire abstraction des données sociologiques, voire anthropologiques, de la configuration ciblée
[56]. Dans cette optique, l’élaboration des listes de candidats pourrait être perçue comme l’expression d’un ajustement, le produit d’une transaction entre les acteurs du jeu. Or, dans cette construction sociale, se posent d’abord, se superposent, s’interposent, se chevauchent, se croisent, s’entrecroisent ensuite, se combinent enfin rapports de force entre groupes sociaux, réseaux de clients et d’influence, logiques d’identification, promesses électorales, stratégies d’action et ressources d’acteurs, échange social
[57] de don et de contre-don.
« Pour les élections locales d’octobre 1997, on n’a pas puisé dans le vivier des cadres islamistes mais dans le vivier des cadres un peu nationalistes, propres et formés. Il fallait aligner des figures qui avaient la confiance de la population. Il se trouve malheureusement que les choses n’ont pas du tout été conformes à ce schéma. Il y a eu des interférences nombreuses qui ont mis des gens influençables et gérables qui répondent aux normes du clientélisme. Tous les gens qui avaient de l’influence au niveau aussi bien central que local ont eu le dernier mot dans la confection de la liste [des candidats RND à Mila] : le commandant de gendarmerie, le flic, le notable, le DEC [directeur exécutif communal] [58]. On avait confectionné une liste et on l’avait transmise au parti mais une fois l’annonce faite, c’était une autre liste. »
Ce propos du député dissident RND et ancien ministre des Transports, Saïd Ben Dakir, relève un trait saillant du jeu électoral : le chevauchement d’intérêts et l’entrecroisement des niveaux d’action des pouvoirs dominants.
« L’élaboration des listes FLN se fait de deux façons : la première est formelle, la seconde est décisive. La manière formelle est celle qui se fait au niveau des mouhafadhate [bureaux de wilaya]. Celles-ci étudient les dossiers de candidature et envoient une liste de candidats à la commission nationale, laquelle étudiera à son tour la liste proposée. Ça, c’est pour jeter de la poudre aux yeux. La vérité est qu’il y a un autre groupe, occulte, qui tient les gens par leurs gorges parce qu’il fait ce qu’il veut dans la liste : il humilie et honore qui il veut. Celui qui était tête de liste peut se retrouver en dernière position ou ne pas trouver du tout son nom sur la liste et inversement […] Alors quels sont les critères et les paramètres ? Bouteflika a dit que certaines têtes de listes ont été achetées. »
(Député FLN. Alger, entretien du 11 juin 2001)
Puisés dans des configurations électorales distinctes et tirés de deux exemples politiques différents, les propos de ces deux députés n’en convergent pas moins pour illustrer à dessein l’intervention des acteurs dominants dans la phase, cruciale, d’élaboration des listes de candidats, celle qui se trame précisément à l’emboîtement des jeux politique et social, central et local. Outre les transactions et marchandages qui se lient et se délient autour du classement des candidats sur les listes d’un parti, ces deux propos renseignent, à partir de deux positions politique et sociale différenciées, sur les registres d’intervention et les postures déployés par les différents acteurs du jeu lors du moment électoral – nous y reviendrons.
Dans le jeu social, tous les acteurs opèrent dans leurs intérêts bien compris un échange social diffus de services et de biens ou, pour reprendre Marcel Mauss, de don et de contre-don. Qu’est-ce qui s’échange cependant dans cette relation clientélaire au cœur du jeu social qui nous occupe ? À cette question, nous ne disposons au mieux que d’une hypothèse risquée à partir d’une série d’entretiens semi-directifs menés avec quelques députés. Tous les entretiens conduits au cours de l’enquête, parce qu’inégalement approfondis, n’ont pas permis de franchir ce pas systématiquement, et donc de formaliser l’hypothèse. Cela étant, nous pensons, à partir de trois configurations électorales que nous expliciterons plus loin, que l’échange social et symbolique qui s’opère en amont et en aval du jeu social concerne pour l’essentiel un échange de faveurs, services et protection contre votes et appuis politiques.
Contre la promesse d’obtenir une protection, des emplois, des subsides, un accès aux circuits de la rente, une baisse d’impôts, une capture de niches dans les appareils d’État, les agents sociaux et/ou les intermédiaires de la relation clientélaire arborent la promesse de vote et de ralliement d’individus et de groupes. Mais qu’est-ce qui autorise à dire que cet échange social participe d’un rapport de clientèle ? L’échange social qui se trame dans le sillage du jeu social se déploie sur un idiome d’énonciation
[59] clientélaire pour plusieurs raisons :
primo, parce que le clientélisme n’est pas seulement un
addendum mais d’abord et avant tout, un « mode de structuration de l’échange social » et de régulation des flux de ressources
[60] ;
secundo, parce qu’en tant que tel, il est une combinaison d’échange général et spécifique ;
tertio, parce que cet échange est enchâssé dans un régime d’obligations (
package-deal)
[61].
Du fait qu’il lie et délie agents sociaux, intermédiaires et courtiers, appareils de partis, instances formelles et informelles, pouvoirs local et central sur la base d’accords informels autour d’une relation « dyadiquement structurée », évasive, diffuse, amorphe et personnelle, l’échange social dans lequel est inscrit le jeu social se donne, en dernier ressort, pour registre d’énonciation le clientélisme politique. Arrivé à ce stade de l’analyse, il nous faut situer les patrons et clients de part et d’autre de ce jeu social qui ne dit pas son nom.
Le propre d’une relation de clientèle est qu’elle « repose [d’un côté] sur un certain rapport de forces lié à la perception que chacun a de son intérêt et au contrôle que chacun exerce sur des ressources utiles à l’autre. D’un autre côté, elle ne se réduit pas purement et simplement à une relation de pouvoir, de marchandage. Elle n’est pas qu’instrumentale. Il intervient en effet dans le rapport de clientèle un élément de devoir, d’obligation morale, qui joue d’ailleurs dans les deux sens. »
[62] Le rapport de clientèle établit un complexe de relations paradoxales combinant des traits contradictoires comme inégalité et solidarité, matérialité de l’échange et morale du désintéressement, ressources instrumentales et symboliques. Mais alors, qui sont les patrons et clients dans ce jeu ? Pour répondre à cette question, le recours à Marcel Mauss s’avère indispensable.
En effet, dans la relation de clientèle qui se greffe sur le jeu social, on retrouve l’idée d’échange symbolique (échange-don) qui possède le « caractère volontaire, pour ainsi dire libre et gratuit, et cependant contraint et intéressé de [ses] prestations. » Et l’auteur de l’
Essai sur le don de poursuivre : « Dans ce geste qui accompagne la transaction, il n’y a que fiction, formalisme et mensonge social, quand il y a, au fond, obligation et intérêt économique. »
[63] Il va sans dire que la société algérienne contemporaine n’est pas la « société archaïque » de la Polynésie ou du nord-ouest américain et que le jeu social qui nous occupe ne relève pas tout à fait du
potlatch. Toutes choses égales par ailleurs, le concept de
mensonge social nous semble particulièrement opératoire pour rendre compte du « climat moral »
[64] dans lequel se produit la transaction qu’entreprennent les acteurs lors de la séquence électorale. De ce qui précède, le rapport de clientèle ressort comme l’expression politique d’une domination sociale et économique
[65] qui se traduit dans et par les rapports sociaux d’accès différentiel au marché des ressources, de production et d’échange marchand. Dans une configuration politique où les rapports entre un État faiblement différencié et une société peu ou prou structurée en classes sont marqués autant par un autoritarisme mou que par la prédation réciproque et l’efficace symbolique de la violence, les chassés-croisés d’un parti à un autre et les appartenances simultanées à plusieurs groupes sont fréquents, qui forment un nœud d’engagements et d’identités situationnels en conflit. Voilà qui laisse peu de chances en définitive à l’éclosion de la citoyenneté.
Pour étayer notre hypothèse du jeu social qui s’est profilé en creux des législatives de juin 1997, nous nous appuierons arbitrairement sur trois configurations électorales : Djelfa, la wilaya « W » et Ghardaïa.
Du dosage tribal comme mode d’intervention dans le jeu social : le RND à Djelfa
« La région voyait que ses enfants n’étaient pas dans la sulta (pouvoir, autorité). À part Chérif Rahmani, pas de ministres ni walis ni directeurs centraux. C’est une région qui se voyait exclue de la sulta ; c’est la chose principale qui a été revendiquée [… ] Il fallait mettre Chérif Rahmani à la tête de la liste et dire qu’il allait être nommé Premier ministre parce que ce poste est plus important, parce qu’il peut nommer des walis, des directeurs centraux ; ces postes de carrière sont plus importants que le poste de député de cinq ans […] La population espérait que Chérif Rahmani devienne Premier ministre. Des rumeurs allaient dans ce sens. ».
(X, député RND) [66]
Énarque issu des toutes premières promotions de l’indépendance et ministre très souvent reconduit depuis la fin des années 1980 à ce jour, Cherif Rahmani fut placé en tête de liste RND à Djelfa lors des législatives de juin 1997. Descendant d’une famille de l’aristocratie tribale de la région de Ouassara, son grand père maternel, Bey Cherif, était un gros propriétaire terrien. Comme son aïeul,
bachagha (titre honorique ottoman) exerçant contrôle et influence sur un espace et des hommes, jouant de ses rapports avec le pouvoir central colonial pour entretenir la dépendance de clients à son égard,
mutadis mutandis toutes proportions gardées, Cherif Rahmani joue pour sa part également de ses positions dans le système de pouvoir pour constituer des réseaux de clients
via la redistribution clientélaire des ressources et des faveurs. Tout en cherchant à dépasser le cadre de la tribu d’origine, la candidature de Cherif Rahmani participerait d’une logique de patronage qui, en se posant comme relais clientélaire entre les appareils d’État et la société segmentaire locale, aspire à souder les «
açabiyyat [agnation en action]
secondaires » au nom d’une
açabiyya khûbra (supérieure), celle précisément des
Ouled (les fils)
Djelfa. Comme si sa position de ministre ne suffisait pas à opérer l’
iltiham (cohésion) khaldounien des micro-
açabiyyat et à mobiliser les réseaux de clients, il fallait recourir, mensonge social aidant, à la rumeur
[67] faisant de lui le candidat potentiel pour le poste de Chef du gouvernement. Or, phénomène qui « naît toujours des représentations collectives qui préexistent à sa naissance », la rumeur, nous enseigne Marc Bloch, est ce « miroir où la conscience collective contemple ses propres traits »
[68]. Tout se passe donc comme si, dans la transaction électorale, plus la promesse de protection, d’allocation de services et d’intercession est potentiellement importante, plus le sera celle du vote.
Jeune inspecteur du Trésor public, Z fut classé deuxième sur cette liste. Président d’une association de jeunes, il serait descendant de « O. I », une « grande tribu de nomades dispersés entre Djelfa et Touggourt ». On peut interpréter sa candidature, sous réserve d’une vérification autrement plus poussée, comme participant d’une combinaison de facteurs. En le plaçant derrière Chérif Rahmani, les patrons du RND voulaient manifestement cibler l’importante frange sociale que représente la jeunesse locale. Durement frappés par le chômage et la précarité, les jeunes de Djelfa pouvaient espérer, à travers le classement d’un des leurs en deuxième position sur la liste de candidats d’une machine électorale (
charika gadra), comme la promesse sinon d’une ascension sociale possible, à tout le moins d’une redistribution clientélaire de faveurs. L’explication paraît cependant courte, en tout cas insuffisante, l’identification en question n’étant pas aussi évidemment opératoire que cela puisse paraître à première vue. C’est là qu’intervient, en toute hypothèse, le rapport agnatique à la tribu pour s’introduire comme un élément de la transaction que conclut d’une certaine façon chaque candidat à sa manière. En tant que
fils de la tribu « O. I », Z peut mobiliser ce lien de sang, actionnant une mise en œuvre du
nasab
[69] (filiation) comme reconstruction de l’açabiyya tombée en désuétude par l’effet de la « fragmentation du contrôle social », elle-même inhérente au choc colonial, à la diffusion de l’économie-monde et à l’impéritie de l’État national à imposer une norme commune d’échange et de contrôle social. Z se posera alors, contre la promesse d’une captation de services au profit de ses frères et cousins des
oueled al q’bila (les fils de la tribu), comme
le relais clientélaire, l’intermédiaire et l’interface tout indiqué auprès des instances de l’État. Sans s’interdire de soutenir d’autres candidats, qu’ils soient ou non issus de leur « tente », les fils de la tribu n’ont rien à perdre, mais au contraire tout à gagner en négociant leur(s) soutien(s) à Z.
Est-ce un hasard si les candidats classés en quatrième et cinquième positions sur cette liste, ont, eux aussi, partie liée avec les tribus de la région de Djelfa ? Classé en quatrième position derrière T, H. N est pharmacien, descendant de la confédération de tribus des « O. M », tout comme Y. R, classé en cinquième position, dont le père est imam, jouissant de surcroît d’une certaine « renommée religieuse » à Djelfa. Classé sixième sur cette liste, G. F est issu de la région des S’hari (déserts).
« Représentant plus de 15 % de la population de la wilaya, on a voulu récompenser la région des S’hari qui a été durement touchée par le terrorisme. »
(X, député RND)
Conformément à notre hypothèse, la liste des candidats RND pour la wilaya de Djelfa s’avère être l’expression d’un ajustement des stratégies partisanes aux données sociologiques et anthropologiques, le produit in fine d’une transaction sociale qui ne dit pas son nom entre les acteurs du jeu. Une transaction d’autant plus poussée qu’elle ne se limite pas seulement au classement négocié des candidats sur la liste, tant s’en faut. Étant donné que tous les candidats de la liste ne pouvaient pas logiquement se faire élire, en dépit même de la fraude qui garantissait l’élection à un certain nombre d’entre eux, des offres avaient été faites aux candidats qui n’allaient pas passer.
« Le parti faisait le serment aux six autres personnes de leur donner d’autres postes. Les trois premiers ont été élus aux élections des APW [assemblée populaire de wilaya], les deux suivants ont connu des promotions dans leurs postes [de travail] respectifs : l’un est devenu délégué de sécurité de la wilaya, l’autre le patron du service des finances locales. »
(X, député RND)
Ainsi que le montre cet exemple, les offres informelles qui viennent en aval de l’offre formelle (la représentation) sont une dimension saillante de la transaction électorale et, par conséquent, du jeu social. C’est dire que la liste des candidats peut correspondre aussi à une stratification d’offres négociées qui refléterait d’une certaine façon les rapports de force entre les acteurs du jeu au moment de la transaction électorale. Cette configuration met en relief la « marchandisation » du vote à laquelle se prête le RND : outre qu’il s’avère être pourvoyeur de services, le parti se révèle ici une agrégation de clientèles. Aussi, son succès ne tient-il pas seulement, pensons-nous, à la fraude électorale mais aussi aux attributs d’une machine électorale agrippée aux instances d’allocation privilégiée des ressources de l’État prédateur « prédaté ».
Jeu segmentaire, identification primordiale et patronage : le RND à W
L’ajustement des stratégies partisanes aux données anthropologiques, l’emboîtement des instances formelles et informelles des pouvoirs local et central, enfin, la particularisation du lien politique entre les acteurs du jeu électoral, ont également été au principe de la « fabrication » de la liste des candidats RND à W, une configuration électorale comprenant trois sous-régions (a, b, c). Lors de la pré-campagne électorale, deux listes de candidats RND furent en compétition dans cette wilaya. La première fut préparée par le bureau local du parti et comprenait :
- 1- A, un ancien président d’APC, originaire de la sous-région « b » ;
- 2- B, un cadre supérieur à la retraite, originaire da la sous-région « b », installé depuis longtemps dans une autre wilaya du pays ;
- 3- C, un employé d’une société de services, membre actif d’une association de jeunesse, originaire de la sous-région « a » ;
- 4- D, ancien élu FLN et chef de cabinet du président de l’APW de la wilaya W, originaire de la sous-région « c ».
Confectionnée par le wali et les services de sécurité
[70], la liste concurrente comprenait :
- 1- A’, un ancien wali de W, habitant non originaire de la wilaya ;
- 2- B’, un ingénieur et ancien élu local à l’APW de W, originaire de la sous-région « a » ;
- 3- C’, qui est le deuxième (B) sur l’autre liste ;
- 4- D’, un ancien président d’APC, originaire de la sous-région « b ».
« Bétchine [général à la retraite, ancien patron des services de sécurité, conseiller du président Zeroual et homme fort du RND, de sa création à l’été 1998] s’est opposé à la candidature de [A’]… Après le limogeage de [A’], [B’] s’est retiré. La liste finale devait comprendre : [C’] en tête de liste, [E, membre de l’association des enfants de moudjahidine, originaire de la sous-région « a »], [D] en troisième position, et [D’] en quatrième position. Menacé, ce dernier s’est retiré… Le wali était tout dans la fabrication de la liste. Il a rassemblé tous les notables de la ville chez un gros commerçant de la région. Là, il leur a donné le mot d’ordre : il faut voter pour le parti du président. »
(Membre de la commission de wilaya de surveillance des élections législatives) [71]
Au terme de ce processus de sélection et de désélection qui a vu l’intervention des pouvoirs local et central, la mouture finale de la liste des candidats RND devait refléter un dosage des deux listes concurrentes. Plus décisivement, elle devait surtout consacrer la règle de répartition ternaire en attribuant les trois premières places aux candidats des trois sous-régions : B (ou C’) pour « b », E pour « a » et D pour « c ». Cette règle fut également observée, dans la circonscription qui nous occupe, par le FLN et le HMS : le choix en dernière instance des patrons de l’ancien parti unique s’est porté, non sans tiraillements locaux, sur un représentant de la sous-région « c », en tête de liste ; le parti islamiste a préféré jeter son dévolu sur la sous-région « b », en installant un des siens pour conduire sa liste. Comme on peut le constater, le parti-pris du pouvoir local n’a pas eu complètement raison de la concurrence électorale. Celle-ci s’est avérée assez serrée en raison précisément des rivalités – séculaires – entre les trois sous-régions et du nombre restreint des sièges attribués à ladite configuration électorale. Épousant autant que faire se peut les référents des catégories cognitives locales, les appareils partisans et candidats ont surtout misé sur l’instrumentalisation des
sentiments primordiaux
[72] pour s’attirer les faveurs des groupes sociaux et pomper ainsi au maximum les réservoirs électoraux que représente chaque sous-région. Dans cette stratégie de mise en œuvre des liens primordiaux, le choix des tout premiers candidats est déterminant. C’est par rapport à lui que se sont faites et défaites alliances et allégeances de segments concurrents de la société locale multiplexe. Définie négativement, par opposition à un corps extérieur, la tribu est entendue ici avant tout comme « un dispositif grâce auquel plusieurs segments exploitent collectivement un secteur de ressources stratégiques. »
[73] Est-ce un hasard si les candidats conduisant les listes respectives du RND, FLN et HMS représentent chacun une sous-région particulière ? En plaçant un représentant d’une sous-région différente pour conduire leurs listes respectives, les trois plus importants partis de la configuration W – lors de ces législatives – se sont, concurrence aidant, répartis en quelque sorte les trois réservoirs électoraux existants. Ce choix, qui paraît comme une valorisation de la sous-région en question, un honneur flatteur rendu aux siens, est dicté par l’enjeu stratégique de la compétition électorale. Suivant cette logique de mobilisation électorale, placer un représentant d’une sous-région en tête de liste d’un parti important revient, en définitive, à désigner la sous-région en question pour conduire ladite liste. En contrepartie, sinon en opposition, il n’est pas surprenant de voir des « militants » du FLN – qui a consacré la sous-région « c » en tête de sa liste – de la sous-région « a » soutenir le parti qui a élevé celle-ci en tête de sa liste ; et inversement, de voir des militants du RND de la sous-région « b » faire campagne pour le FLN qui a honoré celle-ci en vouant un des siens tête de sa liste pour les législatives
[74].
Lequel de nos candidats est le plus sûr de gagner : celui qui est premier sur la liste « L » ou celui qui est deuxième sur la liste « M » ? Cette question est fondamentale, elle loge au cœur de l’échange clientélaire et détermine, pour l’essentiel, le choix des candidats au moins autant que celui du vote. L’honneur invoqué s’avère par conséquent comme une mise en forme de l’échange intéressé, une occultation de celui-ci. À l’aune de cette forte personnalisation du lien politique, plus sont importants le capital relationnel et la « réserve de crédit social » dont jouit le candidat, plus seront grandes les chances de ralliement et de soutien de segments entiers de la micro-société locale traversée comme on le voit par un ensemble de liens à travers les frontières attendues (
cross-cutting ties). Le déficit d’ancrage social du candidat pourrait se voir compensé, le cas échéant, par le patronage du pouvoir local/central (le wali et les services de sécurité de la wilaya, en l’espèce) et la force mobilisatrice et redistributive de la machine électorale, ainsi que le suggère l’exemple du RND dans la wilaya W.
La açabiyya comme mode d’intervention dans le jeu social : les berbères ibadites du Mzab
La valle du Mzab
[75] constitue une configuration sociologique traversée par des clivages tout à la fois confessionnels (ibadites/sunnites malékites), ethniques (Berbères/ Arabes), sociologiques (citadins/nomades sédentarisés) que de pouvoir et de domination sociale (capital économique et culturel pour les Mozabites/capital symbolique tiré de leur participation à la guerre d’indépendance, converti en plus grande « représentation » dans les instances du pouvoir central, pour les Cha’amba, principale tribu arabe de la configuration). Toutes dimensions propices en somme à la mise en place d’un jeu social particulièrement dense.
Fondée en 1053
[76] par des tribus berbères ibadites
[77], Ghardaïa est aujourd’hui le chef-lieu d’une wilaya qui comprend des populations berbérophones installée progressivement dans l’oasis au 11
e siècle et arabophone, sunnite malékite, constituée de tribus nomades sédentarisées en plusieurs vagues
[78]. La configuration est d’autant plus intéressante que les berbères de Ghardaïa se distinguent par leur rite ibadite (qu’ils préservent jalousement depuis la chute, en l’an 909
[79], de la théocratie « kharrijite » établie à Tiaret par le notable perse Ibn Rostom), mais aussi par leur maîtrise de la langue arabe et la richesse économique qu’ils puisent dans un commerce séculaire et dans une activité industrielle naissante.
Comme pour les élections municipales de juin 1990, les berbères ibadites ont réitéré leur choix de « liste indépendante » pour les législatives de 1997. Loin d’être une expérimentation passagère, cette option semble être, depuis l’amorce des « élections pluralistes » en juin 1990, une formule privilégiée par la communauté ibadite. Par-delà la pratique électorale, cette formule semble traduire une position politique : elle peut se lire, en négatif, comme l’expression d’une stratégie communautaire. Soudée par les liens du sang (forte endogamie), de l’histoire (chute de l’État rostomide, établissement progressif dans la vallée du Mzab et construction de sept cités depuis la fin du 11e siècle), de la religion (musulmane de rite ibadite) et des profits tirés du commerce de gros (quincailleries, commerces d’épices et de tissus), les berbères ibadites cultivent, grâce à leur mode de sociabilité fortement communautaire, un sentiment de açabiyya. Une açabiyya cependant reconstruite et non plus reproduite à l’identique.
Qu’il nous soit permis d’ouvrir ici une parenthèse. Il ne s’agit pas d’insinuer, à partir de ces configurations, une sorte de sur-valorisation de l’ethos tribal, lequel serait déterminant en dernière instance et figerait de ce fait la société algérienne dans le schéma cyclique finement analysé par Ibn Khaldoun, il y a de cela plus de six siècles. Mais, comme nous l’enseigne l’auteur de la
Muqaddima lui-même, le
nasab (lien de parenté) « relève du domaine de l’illusion (
amr wahmi) et n’a aucun fondement réel (
la haqiqata lahu) »
[80]. C’est par la reconstruction
imaginaire
[81] de cet « esprit de corps particulier » qu’il faut saisir ici le fait tribal. Au reste, l’action conjuguée des ruptures chargées de tensions et de violences
[82] subies par la société algérienne – depuis les conquêtes de colonisation jusqu’au conflit civil en passant par la guerre d’indépendance, entraînant dans leur sillage déstructurations sociales, expropriation foncière, acculturation-déculturation, déplacements de populations, urbanisation, exode rural et « dépaysanisation »
[83] –, ont achevé d’éroder le contrôle social du groupe primordial sans lui en substituer pour autant une norme commune d’échange social. Il s’agit donc d’une reconstruction et non plus d’une rémanence de société segmentaire traditionnelle. À l’appui de cette analyse, la tribu serait davantage une stratégie de relations sociales qu’une structure faite de telles relations
[84].
L’histoire est par ailleurs parsemée de faits qui corroborent cette thèse. En effet, les annales des berbères ibadites sont remplies de récits de guerre civile et d’affrontements sanglants entre tribus, trouvant leur origine dans la stratification transversale qui traverse la société communautaire. La première ligne de clivage, somme toute relative aujourd’hui, distingue les
açil (les habitants originels, les purs, les nobles) et les
nazil (les hôtes). La deuxième stratification est tracée par les
çoff (ligues) se différenciant entre
çoff charqi (
çoff de l’est) et
çoff gharbi (
çoff de l’ouest)
[85], laquelle remonte à la fondation même de la cité. « Le
çoff apparaît dès lors comme un groupement infiniment complexe où la communauté d’origine, de tradition, les morts eux-mêmes, révérés et connus comme des ancêtres, tendent à rapprocher les individus grâce à des liens de plus en plus puissants. En face se dresse le même groupe antagoniste qui a aussi les mêmes raisons d’exister, et cette opposition, entretenue par mille incidents : procès, compétitions, rivalités, tend à renforcer à la fois les deux clans au lieu de les affaiblir et de les rapprocher pour les confondre. »
[86]
Même la communauté ibadite de Ghardaïa ne peut résister à la mutation. Mais ceci n’infirme pas l’effectivité de la
açabiyya, tant il est vrai qu’il n’y a jamais une
açabiyya mais des
açabiyyat en « opposition compétitive »
[87] entre elles. À la différence notable des autres communautés et structures tribales largement détruites par les effets combinés de la colonisation et de la greffe de l’État, la communauté ibadite a certes réussi vaille que vaille à se « reproduire » du fait de son cloisonnement, de la non-ingérence du pouvoir central dans ses affaires intracommunautaires et probablement aussi des profits tirés par ses membres du commerce qu’ils exercent partout en Algérie et même en Europe. Mais l’insertion des commerçants mozabites dans l’économie nationale, voire mondiale, l’acculturation des nouvelles générations, la volonté des élites mozabites de capturer des enclaves dans les appareils d’État, sont autant de conséquences non intentionnelles voire d’effets pervers qui, en travaillant en profondeur la communauté ibadite, suffisent à altérer l’image d’Épinal de la reproduction à l’identique d’une société jalousement protectrice de son modèle communautaire. S’il est vrai que l’esprit de corps primordial, l’
iltiham, le récit du mythe fondateur et les réseaux de solidarités disposent incontestablement d’une force de structuration, il n’en demeure pas moins qu’ils subissent, en dépit de tout, les mutations qui traversent, à l’heure du temps mondial, l’Algérie et le Mzab, de part en part. Refermons la parenthèse.
C’est, en toute hypothèse, l’action structurante de cette nouvelle
açabiyya ibadite qui serait susceptible d’autoriser quelques clés d’interprétation du choix de la formule de la « liste indépendante ». On se rappelle que, pour sa première expérimentation à la faveur des élections locales du 12 juin 1990, un conflit à connotation « confessionnelle » avait éclaté à Berriane, l’une des sept cités de la vallée du Mzab, faisant deux morts parmi les ibadites et des dégâts matériels importants
[88]. À la suite de la victoire de
l’aube nouvelle, la liste indépendante mozabite, qui a obtenu huit sièges sur onze, un recours avait été introduit sans succès par les deux listes concurrentes, en l’occurrence celles du FIS et du FLN. C’est à la suite de cet échec que l’explosion de violence inter-communautaire aurait éclaté.
Confessionnelle et ethnique, la violence qui a frappé Berriane
[89] au lendemain de la « première élection pluraliste » est assez révélatrice des enjeux communautaires qui traversent le jeu social en situation électorale. Toutefois, cette violence aux accents confessionnels ne date pas de ces élections ; elle remonte au moins à 1985. En effet, dans le courant de cette année, des militants islamistes radicaux avaient appelé au
jihad à partir des mosquées malékites, ce qui fut suivi par la mise à feu d’entrepôts, d’usines et de maisons appartenant à des Mozabites
[90]. Révélatrices des dynamiques de position et de mobilité de groupes, des solidarités convoquées et des stratégies d’agents au sein d’une configuration électorale, les élections municipales du 12 juin 1990 ont ainsi cristallisé les rapports de force entre les différents acteurs et dessiné les lignes de front qui traversent Berriane.
Hostile à l’islamisme radical, la communauté ibadite n’a pas donné son aval au FIS, alors le tout puissant parti de l’arène politique. Saisissant l’opportunité d’une élection pluraliste, elle a préféré plutôt contourner l’appareil du FLN à Berriane et recourir à la formule des « listes indépendantes ». Frustrée et profondément atteinte par la paupérisation, « la population “arabe” de Berriane, divisée en tribus, en anciens et nouveaux venus, s’est retrouvée autour d’une revendication : posséder la terre où construire des logements. »
[91] Le fait que la communauté ibadite ait reconduit, un an après la «
fitna » de Berriane, la formule de la « liste indépendante » pour les législatives de décembre 1991 est, par soi seul, un précieux révélateur des stratégies poursuivies par cet acteur. Au premier tour du scrutin avorté, la liste mozabite avait en effet recueilli 42,94 % des voix exprimées, soit trois sièges, loin devant le FIS avec 26,84 % des suffrages
[92].
Au lieu de placer ses candidats sur des listes partisanes, ce qui aurait supposé marchandage et transaction, la communauté mozabite a préféré former sa propre liste, entrant ainsi dans le jeu comme un acteur à part entière. Un acteur suffisamment conscient de sa force locale pour prétendre préserver sinon accroître ses intérêts communautaires et investir des appareils dans les institutions de l’État central, à partir desquelles il escomptera puiser protection, ressources… et du pouvoir. « Le
mulk [pouvoir, autorité], professait Ibn Khaldoun, est une fin naturelle de la
‘açabiyya, qui ne se produit pas selon une volonté subjective
(ikhtiyâr), mais selon la nécessité et l’ordre de l’être. »
[93] Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de transaction électorale pour autant. À l’instar des listes partisanes, celle avancée par l’élite ibadite traduit aussi un rapport de forces intra-communautaire. Répartie sur sept cités, la communauté berbère du Mzab connaît une stratification sociale
[94] vieille de plusieurs siècles.
En haut de la pyramide, on retrouve aujourd’hui le
majliss ammi Saïd, « conseil de la confédération ibadite du Mzab et Ouargla, qui regroupe les représentants des différents conseils des
Azzaba. » Le «
majliss ammi Saïd se réunit mensuellement pour traiter des questions sociales et générales intéressant la communauté. »
[95] C’est cependant au
majliss al Kourti, conseil réunissant cinq notables de chaque cité, qu’incombe la « gestion des affaires générales ». C’est ce collège restreint de l’élite aristocratique mozabite qui arrête les positions politiques à tenir et les choix électoraux à faire
[96]. C’est à lui que reviendrait la charge de coopter les candidats de la « liste indépendante » devant représenter la communauté ibadite de Ghardaïa.
« Je n’ai pas voulu être député. Chez nous, on ne décide pas d’être ou de ne pas être député. On m’a proposé par confiance. Quand on vous propose, c’est tout le monde qui est derrière vous. J’ai accepté. »
[C’est nous qui soulignons]
C’est de la sorte que Bayoudh Ahmed, docteur en médecine et directeur d’un centre hospitalo-universitaire, par ailleurs neveu du vénérable cheikh Ibrahim Bayoudh b. Aïssa
[97], a été coopté pour conduire la liste indépendante berbère ibadite pour les législatives de 1997 :
« Je suis indépendant : on ne peut pas être claustré dans une seule idéologie ; la première démocratie, c’est l’ibadisme. Le kharrijisme, c’est un mot péjoratif […] Il n’y a pas de partis politiques en Algérie, il y a des machines électorales, des intérêts, des ramifications dans l’internationale islamiste, etc. Les ibadites ne peuvent pas être réduits à un parti. L’idée d’un parti ibadite n’existe pas. » [98]
(Bayoudh Ahmed, Alger, entretien du 12 juin 2001)
Inédite par bien des aspects, la configuration mozabite constitue un modèle d’analyse pertinent des stratégies d’action et autres modalités d’intervention que peuvent emprunter les agents de la société face à l’enjeu de la représentation politique.
« On attend de moi de bien défendre notre région, de porter les besoins et spécificités de la région et parler de l’Algérie qu’on veut musulmane, ouverte et indépendante […] Être député, c’est pour moi représenter une région qui est un