Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629558
186 pages

p. 73 à 99
doi: en cours

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Vol. 53 2003/1

2003 Revue française de science politique Article

Royalisme et innovations partisanes les « blancs du midi » à la fin du 19e siècle

Philippe Secondy Philippe Secondy est docteur en science politique. Il est l’auteur d’une thèse intitulée « La droite extrême dans l’Hérault (1890-1944). Sociologie historique d’une “configuration politique” », Université Montpellier I. Chargé de cours à l’Université Montpellier I et à l’Université Paul-Valéry-Montpellier III, il collabore aux activités du CEPEL (Centre d’Études Politiques de l’Europe Latine-UMR 5112-CNRS). Il a notamment publié « Regard sur le fascisme dans l’Hérault. La difficile implantation du Parti Populaire Français (1936-1944) », Études héraultaises, 30-31-32, 2001. Ses recherches portent en particulier sur les partis politiques et sur l’histoire de l’extrême droite. (Faculté de droit, CEPEL, 39 rue de l’Université, 34060 Montpellier Cedex <philippe.secondy@univ-montp3.fr>).
Nous nous intéressons ici aux efforts déployés dès le début des années 1890 par les entrepreneurs monarchistes sur le terrain de l’organisation politique. Appartenant à la génération du duc d’Orléans, ils forment la Jeunesse royaliste. Celle-ci refuse l’apathie d’une partie de la noblesse, qui n’entend pas s’adapter aux exigences du système partisan en formation, tout en s’efforçant de se distinguer des virulentes ligues nationalistes. Ce mouvement, interdit en 1900 par le gouvernement de Waldeck-Rousseau, connaît un essor dans une trentaine de départements et rencontre un succès remarquable à Paris, dans le Bordelais et en Languedoc. Dans cette région, le département de l’Hérault retiendra notre attention car il est érigé en modèle par les leaders nationaux. À partir d’une enquête basée sur des sources archivistiques, sur des textes cléricaux ou encore sur la presse, nous avons mis l’accent sur les particularités de la mobilisation du milieu catholique intransigeant animé par Mgr de Cabrières, l’évêque de Montpellier, qui refuse la politique du Ralliement et inaugure une nouvelle manière de faire de la politique. Au cœur de celui-ci, la Jeunesse royaliste constitue l’avant-garde partisane la plus aboutie d’une nébuleuse organisationnelle décidée à relever le défi de la modernité politique. This article is centred upon the efforts made by monarchist entrepreneurs in the early 1890s to influence the political organisation of France. Members of the same generation as the Duke of Orléans, they created the Royalist Youth Movement which rejected the « apathy » of the parts of the nobility who were refusing to adapt to the creation of political parties then underway, whilst attempring to keep their distance from the more virulent nationalist leagues. Banned in 1900 by the Waldeck-Rousseau government, this movement had considerable success in around thirty départements, and in particular in Paris, the Bordelais and the Languedoc. In the latter region, the département of Hérault is the subject of particular study in this text because it came to be a model for national leaders. Based upon archival analysis, clerical textes and the press, particular emphasis is placed upon the mobilization of the radical catholic milieu by Monsignor de Cabrières, the archbishop of Montpellier, who refused the policy of « Ralliement » and brought in a new way of doing politics. At the heart of this change, the Royalist Youth Movement constituted the most unified avant garde of a nebulous collection of organisations which together decided to attach itself to political modernity.
Dans les années 1890, on observe un affermissement des structures politiques qui débouche rapidement sur la formation d’un premier système partisan et la reconnaissance dans le vocabulaire politique du mot « parti » avec son sens actuel [1]. Les radicaux et les socialistes font figure de pionniers alors que le tissu politique conservateur semble moins concerné. Les Ralliés sont partagés. Faut-il créer un parti conservateur sans appartenance confessionnelle explicite, un parti démocrate chrétien ou un parti militant de défense catholique ? [2] Quant aux partisans de la royauté, ils paraissent rester à l’écart de cette dynamique. Certains auteurs considèrent qu’ils traversent une phase de déliquescence aggravée. Dans sa radiographie des « passions françaises », l’historien britannique Théodore Zeldin n’hésite pas à écrire « qu’après 1894, le royalisme cesse de compter dans la vie politique française » [3]. D’autres relèvent que la plupart des comités royalistes départementaux frappés d’un « engourdissement partisan » [4] sont en « léthargie » [5], ou encore que « ce n’est pas chez les royalistes que l’on peut trouver la réflexion la plus lucide ou les initiatives les plus novatrices » [6] sur le plan organisationnel. En s’aventurant de manière plus spécifique sur le terrain de l’apprentissage de la culture partisane dans Histoire des droites en France, Gilles Le Béguec reconnaît toutefois que, de façon secondaire, ont existé des « tentatives » [7] pour implanter au cœur des régions une coordination de l’action.
Dès le lendemain du Ralliement, des éléments issus de la génération du duc d’Orléans réfutent les atermoiements d’une partie de la noblesse à la fois méfiante et méprisante face aux transformations de la vie politique fondée sur le suffrage universel. Ils forment la Jeunesse royaliste. L’origine des premiers groupes demeure difficile à détecter avec précision [8]. Une Fédération de la Jeunesse royaliste de France émerge en 1893 à Paris autour de Roger Lambelin [9], lors de la célébration de la Saint-Philippe, en présence des représentants de cinq villes méridionales : Bordeaux, Toulouse, Marseille, Montpellier et Sète. On ignore à peu près tout de cette expérience organisationnelle qui s’achève en 1900 quand le gouvernement de Waldeck-Rousseau ordonne la dissolution et l’arrestation des principaux meneurs. Une estimation avance le chiffre de trente mille adhérents répartis dans trente-quatre départements [10]. Les principales sections porteuses de cette vitalité se situent dans la capitale, en Aquitaine et en Languedoc [11]. Nous n’envisagerons pas ici de prêter une attention sérieuse aux réalités multiples que recouvre ce phénomène dans l’espace. Le peu de place accordé à cet essai de parti dans les très rares recherches centrées sur les monarchistes anéantit tous les espoirs de comparaison [12].
Notre étude va s’inscrire dans le sillage des réflexions sur les transformations de l’activité politique, qui ont connu un renouveau il y a peu. La première vague se situe dans la lignée des travaux classiques de Max Weber et de Joseph Schumpeter [13]. La recherche d’Alain Garrigou en est emblématique [14]. Elle s’arrête sur le surcroît de travail déployé en direction de l’électorat par les candidats socialement démunis pour contrebalancer les « ressources naturelles » attribuées au pouvoir notabiliaire. Il conforte la thèse classique de Daniel Halévy sur la fin des notables [15]. Les premiers temps de la Troisième République marqueraient un recul électoral flagrant du personnel politique aristocratique au profit des « nouvelles couches », pour reprendre l’expression de Gambetta. Ne jouissant pas des mêmes attributs, la bourgeoisie moyenne a dû innover en matière de technologie électorale, ce qui a permis l’éclosion d’une figure politique particulière : celle de l’entrepreneur spécialisé dans « l’extraction des suffrages » [16]. Face à cette évolution, une partie des notables parvient à subsister en faisant preuve d’une capacité d’adaptation étonnante, comme l’attestent les analyses socio-historiques des processus de différenciation de l’activité politique. Celles-ci nous offrent la possibilité de réajuster la dichotomie entre « notables » et « professionnels » en nuançant l’idée selon laquelle la mise en place d’un nouveau marché politique accompagnerait l’arrivée quasi-mécanique d’un type de personnel différent [17]. Si ces travaux ouvrent les perspectives d’une reproblématisation de la figure du notable, ils n’explorent pas suffisamment les essais de structuration partisane initiés par les récalcitrants au développement d’une vie politique obligée d’intégrer les masses. En effet, en arpentant par exemple l’Orne, pour suivre « l’homme politique moderne » qu’incarne le baron de Mackau, nous découvrons un savoir de l’organisation engagé par des équipes plus ou moins éphémères au service exclusif de ce notable toujours prêt à relever les défis électoraux, sans pour autant repérer la volonté de créer un parti politique spécifique et durable disposé à soutenir plusieurs candidats dans son département de prédilection [18]. Ce stade sera franchi pourtant, dans d’autres régions, par des militants classés habituellement parmi les plus réfractaires à la Révolution de 1789 et à ses conséquences.
Comme nous allons par ailleurs le montrer, l’effort fourni par la Jeunesse royaliste remet en cause la thèse centrale des éclaireurs disposés à envisager une élucidation de la cristallisation des formations politiques selon laquelle, à partir de la chute de Mac-Mahon et jusqu’au renouveau maurrassien, la droite royaliste semble subir exclusivement l’attraction des bruyantes ligues [19]. Leur développement s’explique par la profonde crise morale et l’esprit « revanchard » nés de la défaite de 1870-1871. L’histoire de la Ligue des patriotes en témoigne [20]. Ce mouvement aux intentions originelles patriotiques et unanimistes se transforme très vite en organisme hostile à la République parlementaire et devient le principal soutien du boulangisme. Après une brève période d’apaisement, le nationalisme ressurgit dans une France « fin de siècle » confrontée à une atmosphère politique étouffante et prend une tournure exacerbée avec cet « événement-symbole » [21] que constitue l’affaire Dreyfus. Tous les ingrédients sont alors propices au réveil d’un phénomène ligueur plus que jamais décidé à renverser les institutions en place. Outre la renaissance de la Ligue des patriotes, nous pouvons noter l’émergence de la Ligue de la patrie française et d’une Ligue antisémitique virulente. Toutes reçoivent l’appui de groupes anti-dreyfusards placés à leurs côtés sur le terrain de l’action directe, comme l’Union nationale et le comité Justice-Égalité [22]. S’appuyant sur un terreau de jeunes militants, ils peuvent parfois trouver un terrain d’entente avec les opposants politiques traditionnels et, en particulier, avec le courant royaliste [23]. Bien qu’un lien de parenté existe, la Jeunesse royaliste ne recouvre pas totalement les traits majeurs de ces organismes originaux définis par Serge Berstein [24]. D’une part, les ligues, à la différence des partis politiques, se construisent dans un but bien déterminé sans présenter un programme global de société. L’antiparlementarisme représente le second volet caractéristique de cette forme politique. Enfin, toutes se veulent apolitiques, vouent une prédilection pour l’action directe et spectaculaire au détriment de la voie électorale. Quand on compare ces critères objectifs à la « tentative » organisationnelle des jeunes défenseurs du trône, que constate-t-on ? Tous les militants engagés dans celle-ci se réclament d’un projet politique clairement défini, qui prétend s’inspirer d’une sorte d’immanence politique accumulée pendant des siècles de présence au pouvoir, tout en évitant de prôner une apologie du passéisme, infructueuse sur le plan de la mobilisation. Au départ, les promoteurs de cette entreprise refusent de se voir confondus avec les « nationalistes ». Ils revendiquent exclusivement leur attachement à un royalisme intransigeant. L’antiparlementarisme, s’il existe, ne se construit pas sur un rejet général de toute instance représentative de la volonté populaire. Plus que le Parlement lui-même, les déclarations ravageuses ont pour cible le personnel politique en place. La « refondation » souhaitée passe par des phases contestataires violentes tout en conciliant une volonté de suivre le cours classique dicté par le régime démocratique, c’est-à-dire le passage obligé par les urnes. Avec la Jeunesse royaliste, nous sommes donc confrontés à une structure hybride au caractère partisan prononcé.
Afin de saisir cette particularité, nous partirons d’une situation localisée, considérée comme une étude de cas [25], en cherchant, à l’instar de Frédéric Sawicki [26], à identifier les réseaux qui enserrent le milieu partisan. Le département de l’Hérault constitue un terrain d’exploration intéressant pour reconsidérer cette conception convenue. Un indice frappant nous en apporte la preuve. En 1899, au cours du dernier congrès national de la Jeunesse royaliste qui se déroule à Montpellier, Eugène Godefroy, le président de l’appareil parisien, rend hommage au travail accompli dans ce département en prononçant ces mots devant un parterre de huit cents militants : « Vous avez fait, grâce à ceux qui sont à votre tête et aussi grâce à vous, une grande œuvre. Je ne souhaite qu’une chose, c’est que dans tous les départements de France, on fasse non pas mieux, mais aussi bien. » [27]
Une telle contribution vise à enrichir un domaine de connaissance considéré encore aujourd’hui comme « le parent pauvre de la science politique française » [28]. À l’instar des travaux d’anthropologie politique, attentifs à la dimension historique pour évaluer l’enracinement et les ressorts des pouvoirs locaux [29], nous nous arrêterons sur des clivages marqueurs d’identités et dont les traces imprègnent durablement la « trame relationnelle » [30] au sein de laquelle se noue le jeu politique. La brièveté de ce test partisan, l’absence de données fiables pour évaluer l’impact du recrutement militant, le caractère mouvementé de l’époque, le recours aux perquisitions et aux poursuites judiciaires par le gouvernement de « défense républicaine » à l’origine d’une destruction massive de pièces compromettantes, ainsi que la concurrence des violentes ligues sont quelques-uns des facteurs qui compliquent notre entreprise. Il faut comprendre néanmoins son importance dans l’histoire de la formation des partis modernes car la « tentative » étudiée se situe à un moment clé de la transformation de l’activité politique. Elle s’inscrit dans un bouillonnement de réseaux porteur d’une nébuleuse partisane au centre de laquelle la Jeunesse royaliste apparaît comme le ferment organisationnel le plus prompt à concurrencer les outils politiques lancés, dès le début de la décennie 1890, par un courant républicain divisé mais pleinement disposé à intégrer les bouleversements du travail politique, exacerbés depuis la réforme de 1848.
Devant les maigres sources à notre disposition, nous nous baserons sur des détails caractéristiques, des traces minuscules qui offrent la possibilité d’extraire une réalité enfouie [31]. En suivant la voie ouverte par les promoteurs de la micro-histoire [32], nous pensons qu’« un document vraiment exceptionnel peut être beaucoup plus révélateur que mille documents stéréotypés » [33]. Dans notre quête des indices, nous chercherons à « comprendre », au sens wébérien du terme, l’agencement de divers éléments singuliers à l’origine de l’émergence d’un instrument partisan monarchiste méconnu. Dans un premier temps, nous rechercherons les ressorts de cette dynamique dans l’« esprit des lieux » en insistant sur les épisodes de discordes politiques marqueurs d’identité autour desquels se focalisent une nuée organisationnelle révélatrice d’une nouvelle façon d’aborder la politique, avant de décortiquer, dans une seconde partie, la stratégie d’ancrage suivie par « l’avant-garde du parti royaliste ».
 
Une nébuleuse partisane active au cœur de la « vendée du Midi »
 
 
L’utilisation du terme Midi comme repérage géographique et, au-delà, anthropologique est d’emploi récent. L’historien Michel Péronnet estime que l’expression apparaît vers 1760-1770, elle remplace progressivement la notion de Sud. À partir de la série des Moniteur, un journal d’information paru au moment de la Révolution française dans lequel sont notés intégralement les débats de l’Assemblée, M. Péronnet suit la naissance et l’affirmation de ce concept qui recouvre une aire géographique mouvante [34]. Il signale que la première mise en parallèle entre la Vendée et le Midi remonte au 17 juillet 1793 quand un dénommé Albitte, représentant en mission auprès de l’armée des Alpes, brosse le tableau d’un Midi contre-révolutionnaire. Ainsi, naît le rapprochement entre deux espaces politiques rebelles. Ce parallèle revient en 1799 et surtout en 1815 quand le « vieux démon » séparatiste s’empare du Midi à l’occasion de la « Terreur blanche ». Les oppositions violentes entre royalistes et républicains qui ponctuent les contrées méridionales au début du 19e siècle déroutent alors les parlementaires. Ils renchérissent sur l’impétuosité de ces habitants qui « pensent vivement et s’expriment de même ». Un tel tempérament résulterait d’un climat « où la chaleur excite l’esprit »… À travers ces clichés se constitue un ethnotype recouvrant une région homogène. À l’instar des départements de l’Ouest, le Midi apparaît longtemps inassimilable à quelque nationalisation politique que ce soit. Sa mauvaise réputation à s’intégrer au gouvernement central se marque aussi par l’émergence d’un « Midi rouge » [35]. Il se manifeste par un refus massif face au coup d’État du 2 décembre 1851, refus concrétisé par plusieurs mouvements insurrectionnels localisés en Provence, dans l’Hérault, le Gers et le Lot-et-Garonne. Plus tard, les débordements communards à Marseille ou à Narbonne et les révoltes viticoles des années 1900 nourriront cette représentation d’un Midi protestataire écartelé entre deux traditions politiques : une « rouge », symbole de la République issue des combats révolutionnaires, et une « blanche » conservatrice et catholique que certains qualifient de « Vendée du Midi ». L’expression monumentale du souvenir se prolonge et entend alimenter une image politique imprégnée de légendaire à l’instar de la Vendée, « région-mémoire » [36]. Charles Maurras l’emploie pour qualifier « un chapelet de grandes et petites communes, égrenées depuis le Nord jusqu’aux Bouches-du-Rhône, à travers le Gard, l’Hérault, l’Aude, jusqu’aux Pyrénées-Orientales », dans lesquelles on trouve un « beau et bon peuple de fidèles » acquis au Prétendant [37].
Ce détour « événementiel » qui témoigne de la récurrence des conflits nous renvoie à une manière d’appréhender l’origine des mouvements politiques [38]. Le caractère aigu d’un clivage marque parfois tellement un territoire que celui-ci connaît un redéploiement politique d’où germent de nouvelles formules organisationnelles. Tel fut le cas dans les premiers temps de la décennie 1890 avec l’épisode du Ralliement. Celui-ci peut être appréhendé comme un « événement traumatique » [39]. La coagulation des royalistes résulte de ce virage historique.
Le ralliement comme révélateur de la permanence d’un ordre catholique intransigeant
Encouragé par un pape conciliateur, Léon XIII, très critique à l’égard des catholiques qui cherchent à envenimer les relations avec l’État, l’annonce officielle du basculement proclamé n’aboutit qu’après beaucoup de tergiversations. Le toast d’Alger prononcé par Mgr Lavigerie en novembre 1890 correspond à un point de départ objectif. Si ce premier pas demeure bien balisé par différentes études [40], les conséquences de ce virage dans le clergé de province et les implications politiques le sont beaucoup moins. Nous n’effleurerons qu’une petite partie de celles concernant le département de l’Hérault [41].
Dans celui-ci, l’état du jeu politique local peut se résumer ainsi : les radicaux dans leurs variantes obscures supplantent largement une gauche socialiste embryonnaire et une droite en déclin depuis le milieu du siècle [42]. Celle-ci se cantonne pour l’essentiel dans l’est où les foyers monarchistes restent actifs. Dans ce secteur, l’alliance du trône et de l’autel persiste. Elle a retrouvé tout son éclat notamment depuis la création à Montpellier en 1881 du quotidien royaliste L’Éclair. En quelques années, ce journal multiplie les éditions pour devenir un des principaux supports de la droite extrême sur toute la façade méditerranéenne jusqu’en 1944 [43]. Il bénéficie du soutien inconditionnel d’un réseau de « notables blancs » dont l’influence alimente un légitimisme populaire remarquable. Tous se retrouvent dans l’objectif assigné dès la publication du premier numéro par Alexandre de Vichet, l’indétrônable directeur de la rédaction [44]. Dans son « Article programme », il clame sa volonté de « gêner la Révolution dans son essor » [45].
Un tel mot d’ordre ne peut que satisfaire la figure emblématique de la résistance au « nouveau régime » : François-Marie-Anatole de Rovérié de Cabrières. Évêque de Montpellier pendant près d’un demi-siècle (entre 1874 et 1921), il intervient dans tous les débats qui concernent l’Église de France sous la Troisième République [46] et la politique du Ralliement le heurte profondément. Se situant dans la tendance des prélats « néo-ultramontains » [47], Mgr de Cabrières prend position, à la suite des déclarations de Mgr Richard, le cardinal de Paris [48], pour rejeter la politique de conciliation. Dans une lettre diffusée par les principaux quotidiens français, il perçoit le « danger » et, à la différence de Mgr Richard qui affirmait que les opposants à cette « ouverture » ne « désirent pas former un “parti spécial” », Mgr de Cabrières lance un appel en faveur du « rassemblement en faisceau de toutes les forces conservatrices » afin de véritablement « défendre », poursuit-il en reprenant les mots utilisés par le cardinal parisien, « par toutes les voies légales, avec calme, énergie et persévérance, la foi, les traditions, les gloires nationales de la France chrétienne, contre les hommes qui voudraient la déchristianiser ». Nous n’insisterons ici que sur ce versant d’une prise de position plus large où le rejet de la République rejaillit sans cesse, comme en témoigne encore cet extrait : « L’étiquette républicaine est pour beaucoup un simple pseudonyme sous lequel se cachent les sectes anti-chrétiennes, personnifiées dans la franc-maçonnerie. » [49] La déclaration suscite l’enthousiasme des intransigeants. De Mgr d’Hulst, recteur de l’Institut catholique de Paris, au Prétendant, toutes les autorités royalistes louent son « courage » [50]. L’audience éclair accordée par le pape le 15 mars 1891 montre l’intérêt qu’on lui accorde. Les débats soulevés par le toast d’Alger se prolongent durant toute l’année. Pour remettre de l’ordre, Léon XIII intervient dès février 1892 en confirmant la voie du Ralliement dans l’encyclique Au milieu des sollicitudes.
Trois jours après l’appel du souverain pontife, une lettre adressée au titulaire de l’évêché du Vaucluse nous donne un aperçu intéressant de la réticence du prélat héraultais et laisse préfigurer une partie de la riposte envisagée : « Le Pape entre dans le domaine intime de la conscience. Dans mes prévisions, ce pas en avant est un malheur, je le crains du moins. Mais je me trompe peut-être… En tout cas, le public ne doit pas savoir ce que, dans le secret, nous pouvons redouter de cette intervention directe du Saint-Père dans nos affaires politiques. » [51] Durant près d’un mois, en relation étroite avec ses « frères en Dieu » des épiscopats de Nîmes, Viviers, Valence et Avignon, il concocte un projet sur les changements en cours dans la société et leur impact sur la communauté ecclésiale. Leur réflexion aboutira à la rédaction d’une lettre pastorale commune [52] s’apparentant à un commentaire des vues tracées dans Au milieu des sollicitudes. L’entreprise collégiale, qu’un spécialiste de l’histoire de l’Église nomme « le manifeste d’Avignon » [53], cherche à supplanter l’encyclique dans l’esprit des fidèles. Ces spécialistes de l’exégèse se livrent à un exercice délicat car ils ne peuvent pas se mettre au ban de l’Église. Toute leur démonstration cherche à mobiliser les fidèles face au développement d’une législation défavorable au catholicisme. Pour aller à l’essentiel, on notera en particulier que Mgr de Cabrières, le principal rédacteur du texte, souhaite que l’engagement ne se limite pas au stade des grands principes. Un seul objectif compte à ses yeux : « la possession du pouvoir ». Comme celle-ci « s’acquiert aujourd’hui par les élections, (il faut) amener, par conséquent dans tous les corps élus, des hommes qui partagent et soutiennent les croyances catholiques ou qui du moins sachent les respecter et les ménager… » [54] L’ingéniosité des suffragants d’Avignon se révèle redoutable. Le recours aux écrits de Léon XIII est utilisé pour se prémunir contre toute forme de récrimination. Ils citent par exemple un extrait de l’encyclique Sapientiae Christianae de 1890 qui délivre une réflexion sur la nature des relations entre l’Église et les partis politiques : « On doit choisir, dit le Saint-Père, des hommes d’une probité éprouvée, qui aient déjà bien mérité, ou qui doivent bien mériter du nom chrétien ; et il n’y a aucune raison, qui puisse permettre de préférer des ennemis de la Religion ». Leur « leçon » se poursuit par un portrait-type du candidat à soutenir. Un mot doit résumer sa personnalité : la dignité (« les catholiques doivent voter et faire voter pour les candidats les plus dignes »). L’utilisation de ce terme est intéressante. Les candidats investis de cette dignité, ces êtres honorables qui méritent l’estime des populations, appartiennent traditionnellement à la catégorie des « notables », dans le sens qu’en donne Max Weber [55]. Ils peuvent facilement être assimilés dans ces contrées à des autorités sociales toujours actives, c’est-à-dire les nobles. Les « candidats les plus dignes » se reconnaissent à leur programme, selon les signataires de la lettre pastorale, avec au centre de celui-ci la défense religieuse à laquelle on associe des thèmes d’actualité : lutte contre le divorce, soutien aux « ouvriers tourmentés par l’envie et la haine, poussés à la révolution par les apôtres du socialisme »…
En conclusion, les ecclésiastiques supplient les électeurs de s’en remettre aux structures d’encadrement naissantes ou de favoriser leur émergence : « Partout où il y a des Comités, créés pour la défense des intérêts religieux et politiques du pays, c’est à ces Comités qu’il faut demander conseil et direction. Là où les Comités n’existent point, nous invitons les catholiques à en créer ». Fidèle à la stratégie définie par Mgr de Cabrières lors de sa réponse au cardinal Richard, un plaidoyer en faveur du « rassemblement de toutes les forces conservatrices » clôt le paragraphe qui aborde les aspects organisationnels : « [La création des Comités doit se faire] dans un esprit de sage et large tolérance, en sollicitant et en acceptant avec loyauté le concours de tous ceux qui veulent travailler au maintien de la foi chrétienne et de toutes les libertés religieuses ». Dans tout l’Hexagone, les milieux extrémistes affichent une réelle satisfaction après une telle déclaration. Le fondateur du journal L’Autorité, Paul de Cassagnac, dans un article intitulé « Nos Cinq ! », exulte : « C’est la thèse que nous n’avons jamais cessé de soutenir et de défendre. C’est un véritable appel aux armes… Les catholiques sont invités d’une façon pressante à exercer une action directe, active, énergique sur le suffrage universel et à sortir d’une résignation et d’une soumission, qui sont l’équivalent d’une trahison et d’une lâcheté » [56]. Le Saint-Siège ne réagit pas. Ce silence semble réprobateur, car à la même époque, les titulaires des diocèses de Bordeaux et de Rodez, franchement ralliés, reçoivent les félicitations publiques du pape [57]. Quant au gouvernement, il s’insurge. Louis Ricard, le ministre de la justice et des cultes, déféra au Conseil d’État, le 21 avril, la lettre pastorale collective pour son caractère politique très critique des actes du pouvoir législatif et parce qu’elle s’apparente à la promulgation du haut de la chaire d’un véritable programme électoral.
Ce détour circonstancié s’imposait. Le conflit du Ralliement apparaît sur la longue courbe des secousses historiques, qui alimente un « capital mémoriel » [58] souvent sous-estimé dans les analyses. On vient de voir combien la déchirure fut importante dans l’Hérault. Elle annonce un basculement dans les habitudes d’envisager l’activité politique.
Une nouvelle manière de faire de la politique
Comme l’écrit Yves Déloye, « le Ralliement favorise la continuité d’une entreprise d’encadrement des électeurs catholiques désormais stratégiquement ralliés… à une forme chrétienne de démocratie » [59]. Dans ce contexte, « l’union en faisceau de toutes les forces conservatrices » prônée par l’évêque de Montpellier se nourrit d’un réencastrement du religieux et du politique au sein d’une nébuleuse partisane qui pénètre toutes les activités sociales (éducatives, économiques, électorales…).
Nous reprenons ici la métaphore de la « nébuleuse » à Christian Topalov. Il l’utilise dans une recherche collective sur les « réformateurs » et leurs réseaux dans la France des années 1880-1914 pour définir un « univers fini mais aux contours indécis, une matière discontinue faite de noyaux denses et de zones relativement vides, de corps en voie de formation ou de désintégration, un ensemble d’objets organisés en systèmes partiels mais entraînés dans un mouvement d’ensemble » [60]. Cet assemblage prend corps au moment où les institutions réformatrices connaissent un fourmillement particulier indépendant de l’action impulsée par les bureaucraties publiques ou par les industriels. Quasiment en même temps, l’alliance du trône et de l’autel en Bas-Languedoc se livre à un travail de sape orchestré par Monseigneur de Cabrières. Il cautionne un réseau d’organisations multiforme décidé à contrer le processus du Ralliement dans une société civile tentée par l’oubli des « principes chrétiens ». Le prélat clame haut et fort que tout doit être subordonné dans « les institutions et dans les mœurs à la souveraine autorité de la religion. En dehors des données évangéliques, le problème social est insoluble ». Désemparé par la diffusion de l’idéologie républicaine, il souhaite une mobilisation de la « France catholique » afin d’éliminer « Satan, qui lutte aujourd’hui si ouvertement contre Dieu et contre son Christ… Crions-lui : “Arrière, nous ne te connaissons pas ! Nous ne voulons point de tes pompes aussi mensongères que funestes, nous ne voulons pas de tes œuvres criminelles et fratricides ! Non, non, ce n’est pas la France, grand Dieu ! Ce n’est pas la France, c’est le démon”. » [61] Il tient ces prises de position à la veille des échéances électorales de 1893 dans l’espoir d’endiguer les progrès du « bataillon avancé du Parti républicain » que représente, aux yeux de Jules Guesde, le Parti ouvrier français [62], avant d’enclencher une offensive directement auprès des candidats à la députation dans l’Hérault (cf. document 1). Une seule solution s’impose selon lui : s’en remettre à la Vierge Marie. Il retrace dans un opuscule largement diffusé « ce qu’a été, en France, la dévotion envers Marie, et ce que, par une correspondance maternelle, la Vierge Marie a daigné être pour la France ». En feuilletant les grandes pages de notre histoire, l’évêque monarchiste cherche à démontrer que « l’intervention de la Vierge Marie a été constante en notre faveur » [63]. Ce discours sur « la Mère et la Reine de France » [64] s’inscrit dans un contexte de piété mariale poussée au paroxysme [65].
Document 1
« Arrières, messieurs, aux idées basses et étroites… »
« Plusieurs d’entre vous ne craignent point de prendre ouvertement le nom de “socialistes”, et même, à ce qu’on m’assure d’“anarchistes”. Je ne veux pas m’effrayer devant des mots, mais il est permis de trembler devant des idées. Et souvent, quand j’entends traiter, avec une désinvolture si confiante et si légère, ces programmes de réformes qui atteindraient la propriété et la famille elle-même, il me semble voir des enfants manier ces terribles substances chimiques explosibles, que la science moderne a inventées, comme pour avoir la certitude de pouvoir, en quelques secondes détruire l’univers entier. Et que seraient des ruines matérielles, si on les compare à la ruine de cet ordre essentiel, ancien comme le monde lui-même, et que Dieu a établi en créant le genre humain, avec la nature qu’Il lui a donnée, et la fin qu’Il lui a assignée. On peut tout modifier ici-bas, tout, excepté à ce qui touche à la nature même de l’homme, et aux lois absolues de son être. Or, la famille, avec tous les principes qui la constituent ; la propriété, avec ses lois primordiales : ce sont là des bases, auxquelles il n’est pas permis de rien substituer dans l’ordre social. Et parce que, dans l’état de confusion, de véritable anarchie où sont les esprits, on ne saurait être trop méfiant de soi-même, gardez-vous, Messieurs – permettez-moi de vous le demander – d’entrer, sans de grandes précautions, dans ce champ d’expériences, que l’on a ouvert de nos jours, au point de vue social, et qui réserve aux imprudents de si cruelles surprises. Oui, certes, “il y a une question sociale”, bien qu’un des prophètes de notre République ait affirmé le contraire ! Mais cette question n’est pas aussi nouvelle qu’on le suppose : elle a toujours existé, elle existera toujours ; et si elle a pris de nos jours une telle saillie, au milieu de tous les autres problèmes, qui sollicitent nos méditations et nos efforts, c’est parce que, d’une part, la sensualité, l’égoïsme, la cupidité effrénée, se sont répandues dans le monde, avec une licence sans contrôle ; c’est, d’autre part, parce que la misère, le besoin, la souffrance, se sont accrus pour les uns, dans la proportion même où grandissaient, chez les autres, l’étendue de la richesse et l’abus immodéré de la jouissance. En face des fortunes inouïes, il y a des abîmes de pauvreté. Et comme on ne veut plus des vertus chrétiennes de résignation, d’humilité ; comme, au contraire, on dilate sans mesure, on cultive et on exalte en soi-même l’envie et la jalousie, dans des proportions inconnues jusqu’ici – la société est troublée jusque dans ses dernières et plus profondes assises ! Ne disons pas qu’il n’y a rien à faire, mais ne faisons rien que de sage, rien qui ne soit en parfait accord avec ces lois sacrées de l’ordre chrétien, les seules qui puissent, par la charité, répondre pleinement aux aspirations légitimes de toute société humaine. Ne séparez jamais, messieurs, les hommes en deux classes forcément hostiles l’une à l’autre. Tenez la balance égale entre les patrons et les ouvriers, montrant par votre ferme bon sens, que la justice sociale ne consiste pas à oublier les uns au profit des autres, mais à stimuler le dévouement et la sollicitude éclairée de ceux-là, à satisfaire, par une réglementation prévoyante, aux justes revendications de ceux-ci, à établir l’harmonie entre les diverses fonctions sociales, à maintenir dans son intégrité, ce tout hiérarchique et complexe, qu’on nomme la “société”, telle que Dieu l’a faite, et telle qu’Il la veut !… Arrière, messieurs, aux idées basses et étroites ! Arrière, messieurs, aux passions jalouses et dures ! Vive au contraire, les nobles et hautes inspirations ! Vive, avec l’amour passionné de la France, l’amour de ce qui peut lui maintenir son rang parmi les nations, c’est-à-dire la Religion, soutenue par la Liberté. Agréez, messieurs, la sincère expression de mon respect. » [66]
En s’immisçant constamment dans le champ politique, le prélat propose des réponses aux conséquences des mutations économiques et sociales liées aux bouleversements de 1789 et à l’essor du progrès technique dans l’industrialisation, qui modifient le face-à-face individu/Église ou individu/État. Prenant conscience des « dangers » que représente dans le « Nouveau Régime » la désarticulation des rapports sociaux et dans le but d’éviter la pérennisation d’« organisations subversives », l’ultime recours pour cet évêque réside dans le patronage industriel [67], tel que le défend Frédéric Le Play (1806-1882) [68]. Principal représentant du catholicisme social de tendance conservatrice, celui-ci propose une adaptation au monde de l’entreprise d’une conception des rapports sociaux héritée de la société agraire traditionnelle [69]. Le Play s’en remet à l’intervention des autorités sociales pour encadrer le travail, il compte sur le respect de la religion et de la famille (« le fondement naturel d’une saine organisation sociale »). Ces propositions générales à propos de l’exercice de l’autorité engendrent la création de formes élargies de patronage.
Mgr de Cabrières cherche à faire prospérer celles-ci dès sa nomination dans le diocèse en réclamant le soutien sans faille du clergé et en appelant des laïcs. Ces « hommes d’œuvres » ont des convictions bien affirmées : ils sont « catholiques et royalistes » [70]. Pour s’en convaincre, il suffit de se tourner vers le Comité catholique, dont la ligne directrice est ainsi définie : « […] une œuvre de charité qui réconcilie et régénère les sociétés humaines, divisées et avilies par l’esprit révolutionnaire, œuvre qui s’exerce sur l’enseignement chrétien, la bienveillance envers le peuple et l’aide apportée à la presse catholique. » [71] Parmi les 350 membres actifs répertoriés dans les années 1890, on recense 112 noms à particule [72]. Une myriade de structures y est rattachée et quadrille le territoire départemental. Sans chercher à être exhaustif, on peut donner quelques exemples. Ainsi, la Société de Saint-Vincent-de-Paul paraît la mieux intégrée, jusqu’au début du siècle, dans les milieux populaires [73]. Bien implantée, d’abord dans la principale ville du département et au Sud-Est, elle essaime au fil des ans dans la quasi-totalité des communes. Uniquement réservée aux hommes et aux laïcs [74], son but n’est pas d’améliorer le sort des ouvriers par la réforme des structures en place mais de fortifier la foi de ses membres par la pratique de la charité.
Les confréries de Pénitents apparaissent uniformément ultramontaines et sous la tutelle des notabilités « blanches » [75]. Alors qu’en Provence, elles s’orientent vers des formes de sociabilité populaire dès l’Empire [76], en Bas-Languedoc, le noyau dirigeant reste l’apanage des notabilités pieuses qui s’assemblent pour institutionnaliser des liens de fraternité : soit pour s’armer contre « le malheur des temps » (guerre, épidémie, etc.), soit pour combattre une influence néfaste à l’Église. Bien que les recherches locales [77], faute de sources suffisantes, ne concernent que le secteur de Montpellier, il semblerait que ces confréries, divisées entre les « bleus » et les « blancs », réputées pour leur attachement au respect d’une hiérarchie stricte de membres cooptés, connurent un recrutement important. Elles s’illustrent, notamment sous l’impulsion de Mgr de Cabrières, par leur participation en grande pompe à des manifestations spectaculaires qui visent à accroître leur prestige et celui du catholicisme. Le réseau des confréries, dispersé dans la plupart des cantons, sert à contrôler et à maintenir dans le giron de l’Église une population qui tend à s’en éloigner progressivement pour aller vers les « affres du monde moderne ». L’expérience tentée au sein des Cercles catholiques d’ouvriers, dont Mgr de Cabrières était un ardent promoteur, s’inscrit dans la même logique même si leur extension dans la région reste très limitée [78].
Au tournant du siècle, le militant remplace « l’homme d’œuvres » [79]. Venant relayer de manière plus efficace les confréries dépassées par les nouvelles exigences d’un monde ouvrier destructuré, touché par les effets du machinisme industriel et au prise avec le marasme de la viticulture, des associations de laïcs investissent le terrain social en poursuivant leur mission d’instruire et d’éduquer le peuple dans la doctrine chrétienne. Elles sont, pour la plupart, sous la tutelle de l’Association générale des catholiques du diocèse, dirigée par l’avocat Louis Guibal, une figure politique locale qui deviendra député en 1919. On répertorie par exemple l’Association des pères de famille, la Ligue des chefs de famille pour la défense de l’école libre, l’Union montpelliéraine des associations des anciens élèves de l’enseignement catholique, l’Association amicale et chrétienne des anciens élèves du Petit Séminaire… La plus déterminée sur le plan local demeure l’Association catholique de la jeunesse française qui partage la tendance contre-révolutionnaire des Cercles catholiques d’ouvriers, avec des objectifs relativement similaires. Habituellement, en se basant sur ses prises de position nationales, on considère qu’elle « reste en retrait de la politique active » [80]. Cette vision globale ne s’applique pas dans le cas de l’Hérault. L’association affiche le désir de devenir « une phalange de vrais catholiques » [81] influençant directement le jeu politique [82]. En se calquant sur les mouvements ouvriers, les promoteurs de l’ACJF forment une « élite » recrutée dans tous les secteurs sociaux capables d’imprégner les « masses » de la doctrine catholique. Autour des années 1900, les 62 sections communales [83] agissent principalement dans deux directions. Des cercles d’études, sous la responsabilité d’étudiants de Montpellier, délivrent un large éventail d’informations pour approfondir les méthodes d’action, trouver des plans précis à reproduire lors des conférences publiques ou les références bibliographiques nécessaires à l’élaboration d’un exposé. On observe qu’au cœur de la Belle époque, le recours à des moyens techniques utilisés beaucoup plus tard par la totalité des entreprises politiques est conseillé. En effet, le dirigeant en charge de la propagande a constaté que l’éloquence dans les réunions « produit sur certains caractères le même effet que la musique sur certains tempéraments : elle ennuie, elle endort ». Pour maintenir l’attention, il encourage donc la multiplication des séances de projections [84]. Le développement des « bibliothèques populaires » constitue la seconde priorité. Elles se mettent en place pour concurrencer « les officines de libre-pensée ». Responsables d’avoir « cherché à faire de tous les cerveaux français des cerveaux républicains, elles n’ont, le plus souvent, fait que des vaniteux et des imbéciles » [85], relève à leur propos un des chefs de file de cette dynamique association qui représente une pépinière politique pour la grande majorité des leaders conservateurs de l’entre-deux-guerres.
Ce rapide panorama nous donne un aperçu de l’importance des structures hybrides d’encadrement privant une large portion des milieux populaires d’une perception autonome de l’espace politique. Ce système d’emprise tenu par une nébuleuse d’organisations conduit « à faire de la politique autrement, de manière méconnaissable » [86]. Toutefois, au sein de cet entremêlement de réseaux, dirigé par un noyau de catholiques et de monarchistes fidèles, dans un département où une vaste enquête préfectorale réalisée en 1892 classe 118 communes sur 338 sous l’étiquette « réactionnaire » [87], « l’Union en faisceau de toutes les forces conservatrices » souhaitée par Mgr de Cabrières entend établir une solide ramification partisane ralliée à la cause du Prétendant et en mesure de relever les futurs défis électoraux. Il s’agira de la Jeunesse royaliste. Elle va s’épanouir dans le terreau fertile de la « Vendée du Midi », autour d’un foyer de jeunes activistes qui participent à l’action catholique. La présence des représentants héraultais lors des premiers pas de ce mouvement dans la capitale témoigne de leur degré d’implication dans la constitution de ce pôle de résistance au régime républicain.
 
La stratégie d’ancrage de « l’avant-garde du parti royaliste »
 
 
Charles de Cadolle et André Vincent, les deux animateurs départementaux de cette nouvelle structure de combat, préconisent de sortir de la routine. Ils souhaitent créer « l’avant-garde du parti royaliste » [88]. Bien que s’associant parfois aux violentes manifestations des groupes anti-dreyfusards, elle veut à la fois se différencier du nationalisme ligueur et marquer son rejet de la politique du Ralliement : « Lorsque nous sommes entrés dans la vie politique, rapporte André Vincent, nous n’étions pas liés par notre passé, nous pouvions courtiser l’opinion ou solliciter le pouvoir, nous pouvions écouter des voix respectées qui nous disaient : “Il faut que le parti royaliste disparaisse, jeunes gens, au nom de la religion et de la liberté, entrez dans la République, ralliez-vous aux institutions de votre pays”. Et bien, nous n’avons pas voulu être des ralliés, nous n’avons pas voulu être des “nationalistes” (en ce temps-là, il n’y avait pas encore de “nationalistes intégraux” et “nationalistes” pouvait s’opposer à “royaliste”), nous sommes restés des royalistes. » [89]
Dans ce laboratoire des projets partisans que constitue le département de l’Hérault, l’expérience suivie a fait l’objet d’un travail d’implantation cohérent, contrarié par l’immobilisme d’une fraction peu disposée à suivre des éclaireurs royalistes au profil entrepreneurial.
André Vincent : la figure idéal-typique de l’entrepreneur politique royaliste
Au milieu d’un portrait historique acerbe de la société française « de la première Révolution à la Révolution dreyfusienne », Charles Maurras se félicite du réveil des royalistes au lendemain du Ralliement. Alors que « bien des gens respectables » les stigmatisaient en leur assénant : « Vous n’êtes qu’une poignée de doctrinaires sur un canapé », celui qui deviendra le porte-drapeau de l’Action française s’empresse de leur rétorquer que « c’est précisément à ce moment-là que le canapé descendit dans la rue, il y rejoignit les Jeunesses royalistes de Roger Lambelin et d’André Vincent, et Marianne commença de trembler » [90]. Associer le fondateur de la Jeunesse royaliste et André Vincent n’est pas anodin sous sa plume. Si le premier rayonne au sein des cercles réactionnaires parisiens aux côtés de Paul Bourget ou d’Édouard Drumont, l’action du second demeure méconnue. Pourtant, à un échelon territorial différent, tous deux comprennent très tôt la nécessité de recruter et de discipliner les masses au sein de structures « enfantées » [91] par la démocratie.
Cette faculté de compréhension des impératifs de la « démocratisation accentuée » du jeu politique ne le classe pas pour autant dans la catégorie des royalistes hérétiques. En novembre 1892, dans la revue Sociologie catholique, ce montpelliérain âgé seulement de 21 ans [92] signe un article intitulé « Réflexions sur la Révolution » dans lequel il ne cache pas son amertume à l’égard des principes de 1789 en leur opposant ses convictions théocratiques à l’instar de Joseph de Maistre ou de Louis de Bonald. Le régime républicain enfanté par des hommes qui sont « passés sur le corps de l’aristocratie pour frapper la royauté » n’éveille chez lui que de « l’horreur » puisqu’il le compare à un « monstre » [93]. L’égalité politique, le fait de voir que des « ouvriers » aspirent aux « plus hautes dignités » le répugne à un point tel qu’il considère cette émancipation comme le « mal du siècle » [94]. Cet avocat, qui se comporte comme le bras militant de Mgr de Cabrières, écrit cette contribution alors que le régime en place paraît soutenu par une part croissante de la population. Face au scepticisme de beaucoup, A. Vincent cherchera à prouver que l’attachement à la conception hiérarchisée de la vie publique ne s’oppose pas à la mise en place de structures modernistes. En effet, nombreux sont les « notables blancs » qui restent fidèles aux préceptes du comte de Chambord, bien résumés dans une lettre envoyée dans les premiers temps de la Troisième République au parlementaire héraultais Théophile de Rodez Bénavent : « Vous savez que je ne suis point un parti, et que je ne veux pas revenir pour régner par un parti ; j’ai besoin de tous et tous ont besoin de moi. » [95]
André Vincent va s’employer à lever leurs réserves en expliquant que les antennes de la Jeunesse royaliste ne concurrenceront pas leurs prérogatives coutumières sur leur territoire politique. L’évolution du jeu électoral et l’indispensable « rassemblement en faisceau de toutes les forces conservatrices » préconisé par Mgr de Cabrières rendent nécessaire cette conversion. Élie Durand, le président du Comité royaliste de Montpellier, au cœur par sa parentèle de la noblesse languedocienne, partage les préoccupations du chef de file de la Jeunesse royaliste. Selon lui, il est « nécessaire de s’organiser pour préparer la bataille » et il compte sur cette structure naissante « pour aider les comités départementaux dans cette tâche » [96].
Bien qu’il en soit le principal instigateur, André Vincent n’occupe dans l’organigramme que la vice-présidence. Le titre de président est laissé au marquis Charles de Cadolle. Par cette présence, il entend ainsi rassurer les représentants de la noblesse les plus timorés devant cette expérience organisationnelle [97]. Dans sa stratégie entrepreneuriale, il applique les recommandations répétées en 1895 lors du congrès régional de Nîmes par François de Ramel, un député royaliste du Gard convaincu de longue date par l’importance du soutien populaire : « Pénétrez au fond même des masses, faîtes connaître l’esprit de la monarchie. » [98] Ses efforts visent à ne pas laisser le monopole du « peuple » aux forces politiques républicaines. Il cherche à réactiver la foi royaliste pour asseoir l’ossature du mouvement. En effet, les signes de ferveur à l’égard des descendants de la couronne royale perdurent jusqu’au milieu du 20e siècle. Les célébrations commémoratives [99] ou les déplacements provinciaux de la famille du Prétendant [100] témoignent de cette « nostalgie du roi » qui se manifeste par un « mélange de curiosité, de vénération et d’affection » bien décrit par Philippe Ariès [101].
La spécificité de son engagement ressort bien d’une biographie [102] publiée en 1940 par son fils et préfacée par Charles Maurras [103]. La Jeunesse royaliste y est présentée comme une entreprise de refondation de la société française [104]. Pour atteindre cet objectif, il sillonne le département et adopte une stratégie de proximité inhabituelle. N’hésitant pas à prêter son appui à toutes les personnes qui le sollicitent, cet avocat devient leur confident, connaît leurs affaires familiales, leurs difficultés professionnelles, suit leur carrière, partage leurs fêtes et leurs deuils. Ainsi, son fils écrit : « On le sait dans le peuple, André Vincent est celui qui écoute, qui intercède et qui obtient […] Une vieille photographie nous le montre au milieu d’un groupe compact de paysans. Hâlées par le travail de la terre, bravement dressées sur la faux, col impeccable des dimanches, il y a là toutes les têtes, toutes les physionomies possibles, mais la même loyauté, la même franchise est dans les yeux. Oh ! Les braves gens ! À les voir, à les entendre, à sentir battre leur cœur, A. Vincent avait compris que la monarchie n’était pas morte. » [105] Il refuse d’être comparé à un « politicien » [106] et prétend agir dans le prolongement des visites charitables des « hommes d’œuvres ». Une recommandation relevée dans un bulletin de la Société de Saint-Vincent-de-Paul pourrait s’appliquer au type de comportement à développer par les messagers monarchistes : « N’attendez pas que le pauvre vienne vous solliciter, il faut aller le chercher… » La visite représente en effet « un des plus puissants moyens pour rétablir la concorde entre les classes » [107]. La Jeunesse royaliste s’agence donc parfaitement dans le dispositif d’encadrement catholique encouragé par l’évêché.
Ce mode d’action basé sur la contiguïté lui permet de construire sa popularité. La multiplication des contacts directs se fait à destination des milieux défavorisés pas toujours sensibilisées à la parole imprimée et cherche à promouvoir l’image d’un royalisme attentif à la question sociale. Dans le fief conservateur de Pignan, à quelques kilomètres de Montpellier, le leader de ces troupes nouvelles s’écrie lors du banquet de la Saint-Philippe au milieu de la décennie 1890 : « On a dit que le parti royaliste n’était qu’un état-major de salon. C’est là une erreur. Il vit dans les écoles, dans les champs, dans les ateliers et vous en êtes la preuve, vaillants délégués de Mauguio, de Pignan… Le Roi de demain sera le Roi des paysans. » [108] Arguant du fait que la République refuse aux catégories populaires la législation exigée par leur fragilité économique, il s’empresse de préciser que la couronne britannique et le Deuxième Reich accordent à la classe ouvrière et aux paysans une meilleure protection sociale. Lors de ses interventions sur la scène électorale [109], A. Vincent prône la limitation de la durée du travail, la fixation d’un salaire minimum, l’extension de la capacité civile des syndicats, la création de conseils permanents de conciliation et d’arbitrage composés de patrons et d’ouvriers… [110] Il ne manque pas d’indiquer à la fin de ses interventions que ces réformes dans le cadre républicain sont à peu près impossibles : « Celles qui seraient réalisées, le seraient toutes de travers. C’est un plan de travail. Seule l’instauration de la monarchie permettrait leur mise en œuvre. » [111]
Il cherche à user de ses capacités professionnelles, de sa parfaite maîtrise de la parole publique, de sa « bonne considération », en privilégiant les formes populaires d’action politique. Cette personnalité royaliste représente l’idéal-type de l’avocat chargé de défendre les intérêts d’une entreprise politique particulière [112]. Charles Maurras avoue n’avoir que très rarement rencontré un tel propagandiste, qui deviendra aux débuts du 20e siècle le délégué du duc d’Orléans pour toute la façade méditerranéenne [113]. Jusqu’à son décès brutal en pleine plaidoirie en 1935, il coordonnera toutes les tentatives organisationnelles royalistes en se faisant le défenseur sans cesse de l’union entre les « royalistes de tradition » et les maurrassiens. Ce « professionnel de la parole », dans la stratégie de conquête insufflée par la Jeunesse royaliste, ne néglige pas l’écrit. Comprenant que la presse joue un rôle de premier plan dans le façonnement de l’opinion et dans la formation des personnalités politiques locales, il fonde en 1899 Le Réveil du Midi, l’organe hebdomadaire royaliste du Sud-Est. Entouré de quelques collaborateurs, il en dirige la rédaction, s’occupe de la direction politique et presque de la mise en page. Cette feuille complètera l’action de L’Éclair auquel il collabore assidûment jusqu’à sa disparition. Ses initiatives s’inscrivent pleinement dans une époque où une division du travail politique se met en place progressivement. La fin précipitée de la Jeunesse royaliste stoppe provisoirement l’élan de cet entrepreneur de la génération du duc d’Orléans qui a sans cesse cherché la meilleure combinaison rationnelle des moyens en vue de l’obtention d’un profit maximal ; ce que résume son fils par cette formule : « Il était essentiellement persuasif et ne voulait pas être autre chose. » [114] Le parcours d’André Vincent démontre que des royalistes ont pu considérer la politique comme un travail spécifique. La concurrence électorale prononcée oblige les acteurs à forger des réseaux locaux agissants et André Vincent cherchera à inculquer cet état d’esprit aux cadres locaux chargés de développer la Jeunesse royaliste.
Des efforts soutenus pour forger une « organisation hiérarchique et forte »
Peu d’éléments sont à notre disposition pour clarifier la structuration et le jeu de cette nouvelle force politique. Pour appuyer notre démonstration, nous utiliserons essentiellement des documents saisis par le commissaire spécial de Montpellier durant les perquisitions de 1899 qui stoppent provisoirement les menées monarchistes.
Tout d’abord, dans une lettre du 30 janvier 1896 trouvée au domicile de Gabriel Bonnier, le responsable du comité royaliste de Cournonterral, une commune située à une vingtaine de kilomètres de Montpellier, Charles de Cadolle répond à une demande de renseignements à propos de la marche à suivre en vue de la création d’une antenne locale [115]. Il joint à cette missive un exemplaire du règlement du groupe central de la Jeunesse royaliste de Montpellier. Cette « trace » laisse poindre une partie de la stratégie adoptée pour implanter des ramifications communales. Toutes les sections devront chercher à reproduire les recommandations mises en place dans le groupe de référence montpelliérain appelé le « groupe central-départemental ». Le schéma organisationnel proposé est à suivre scrupuleusement par les cadres locaux chargés de confectionner des groupements basés sur deux critères fondamentaux : « la discipline et la cohésion » [116]. Dès que les premiers filaments organisationnels sont établis dans une localité, tout l’appareil a l’obligation de s’atteler à ce qui est considéré par les instances dirigeantes comme une des « principales préoccupations : la question électorale ». L’action se situe à trois niveaux : la révision annuelle des listes électorales, la surveillance du déroulement des scrutins et surtout un travail spécifique auprès de l’électorat : « Ils devront s’appliquer à bien connaître les électeurs, à les voir, à maintenir les bons dans le droit chemin, à réchauffer le zèle des tièdes, à ramener les mauvais pour arriver, le jour du scrutin, à obtenir une majorité royaliste. » [117]
Dans l’Hérault, l’objectif à atteindre est la mise en place, pour reprendre les termes du règlement intérieur de la Jeunesse royaliste, d’« une organisation hiérarchique et forte ». Lorsqu’une commune peut fournir une quantité suffisante de jeunes militants, elle a son groupe propre, qui porte dans ce cas le nom de « groupe municipal ». Si certains villages ne réunissent qu’un nombre d’adhérents trop restreint, le règlement préconise de les rassembler dans des « groupes cantonaux ». Au centre de ce maillage territorial se trouve la section de Montpellier. Les responsables de toutes les organisations communales et cantonales en sont de droit les vice-présidents. Le « groupe central-départemental » transmet aux comités locaux les instructions nationales et leur sert d’intermédiaire auprès du Prétendant.
Dans les premiers mois, les consignes apparaissent très strictes. Ne sont admis au sein de cette nouvelle structure que « les royalistes bon teint. Pas de ralliés, pas de conservateurs dont les opinions ne sont pas franchement et nettement royalistes. Rien que des intransigeants sur le principe royal héréditaire ». Le marquis de Cadolle conseille au responsable du groupe de Cournonterral de faire remplir aux postulants, qui doivent être présentés par deux parrains, un formulaire de demande d’admission. Une enquête discrète sera alors effectuée par le bureau qui entérinera ou rejettera la candidature. Cette trace écrite tient lieu de garantie : « C’est une arme que vous vous donnez, précise le président départemental, si jamais il venait à tourner casaque ». Les « membres actifs » des Jeunesses royalistes ont entre dix-huit et quarante-cinq ans. Au-delà, toute personne qui fait une demande appartient à la catégorie des « membres associés ». Ces derniers ont les mêmes prérogatives que les actifs, mais ne sont pas éligibles au bureau du groupe. Ces deux types de membres, pour intégrer définitivement cette organisation, doivent recevoir le soutien, lors d’un scrutin secret, du trois quarts des adhérents. Enfin, la Jeunesse royaliste comprend des « membres hono-raires ». Ceux-ci ne sont pas astreints à faire une demande d’admission. La qualité avérée de monarchiste suffit. Le bureau est alors autorisé à proposer le titre de « membre honoraire » à toute personne qui, sans distinction d’âge, manifeste son intention d’intégrer cette structure. Ils se contenteront de participer aux réunions extraordinaires, aux fêtes commémoratives. Le règlement de la Jeunesse royaliste de Montpellier, qui sert de modèle aux sections locales en voie de formation, précise qu’un adhérent peut avoir des invités à condition qu’il réponde de leur opinion royaliste. On se montre très méfiant à leur égard. Ces « étrangers », pour reprendre le terme employé dans le règlement intérieur, n’assisteront jamais seuls aux différents rassemblements internes. S’agissant du fonctionnement général des sections communales, il est prévu de mettre en place deux commissions au sein du bureau. L’une, dite d’« organisation », s’occupe des manifestations d’éclats (fêtes, banquets, etc.) et des enquêtes à faire sur les candidats. La seconde, dite de « propagande », se charge des conférences, des communiqués destinés à la presse et des contacts avec les autres groupes locaux. Quant au financement de toutes ces activités, le bureau départemental laisse la plus grande autonomie d’action aux responsables locaux.
Les dirigeants à l’origine de ce texte entendent intégrer les différents points d’ancrage dans un ensemble très structuré. Ils s’inscrivent dans une évolution générale des partis modernes vers une « unification de plus en plus rigide au sommet et vers la discipline la plus sévère aux divers échelons » [118]. La reproduction à l’identique d’un modèle de structuration défini par le « groupe central », basé sur la « discipline », la « cohésion », la « hiérarchie » et assorti d’une succession de directives concernant le quotidien des sections, confirme la volonté d’adopter un nouveau style. On nous propose une rationalisation organisationnelle perfectionnée ; ceci situe les protagonistes de ce mouvement sur la même ligne que les entreprises politiques naissantes engagées dans une course à l’innovation. La description des modalités à respecter décidées par le « centre » préfigure les travers bureaucratiques et oligarchiques dans lesquels s’engouffreront les « machines politiques » du 20e siècle [119]. Ce cap ne sera pas complètement franchi par une mouvance royaliste confrontée à la « défense républicaine ». En outre, en son sein, subsiste une réticence face aux modifications des manières de faire de la politique. Ce second point contrarie fortement l’impulsion donnée par les entrepreneurs avant-gardistes à la tête de la Jeunesse royaliste.
Un élan enrayé par « l’honorable modération »
Dans son étude classique qui s’arrête sur l’émergence des « enfants de la démocratie », Max Weber fait état d’une véritable loi d’airain : « Cette forme nouvelle de l’organisation des partis s’est imposée dans une mesure variable dans la plupart des pays, non sans une constante rivalité latente avec les notables locaux… » [120] Elle prend une connotation particulière au regard de la « conception classique » de la vie politique défendue par une partie des sympathisants ou des « notables blancs » toujours enclins, pour reprendre la belle expression d’André Vincent, à « l’honorable modération » [121].
C’est ainsi que nous analysons les réajustements effectués par les entrepreneurs héraultais dans leurs invitations à confectionner des relais au cœur du territoire. Ce mouvement ressort, par exemple, d’un courrier de Charles de Cadolle aux représentants de la « tradition monarchiste » de Frontignan, une commune littorale voisine de Sète. En 1896, le président départemental affichait dans chacune de ses interventions une volonté de construire une organisation très disciplinée en calquant le règlement intérieur sur celui du chef-lieu. Deux ans plus tard, il se montre toujours aussi pressant sur la nécessité de créer une ossature reconnue, tout en laissant une grande autonomie aux animateurs locaux.
« Désirant vivement que l’organisation de la Jeunesse royaliste se fasse le plus promptement possible dans tout notre département de l’Hérault et connaissant votre dévouement à la cause de la monarchie légitime que nous servons, je viens au nom du groupe central-départemental de la Jeunesse royaliste de Montpellier, vous demander de vouloir bien prendre l’initiative de la formation d’un groupe de Jeunes royalistes à Frontignan. Je crois que dans votre commune existent des éléments royalistes suffisant pour que cette formation soit possible. La meilleure manière d’opérer et celle qui est ordinairement employée, consiste à ce qu’un ou plusieurs royalistes dévoués prennent l’initiative du mouvement et réunissent un certain nombre de royalistes dévoués qui deviennent le noyau du futur groupe. Dès que ce noyau est suffisant, il déclare ce groupe de Jeunesse royaliste constitué, élabore son règlement et nomme son bureau, c’est de cette manière que la plupart de nos groupes se sont constitués. Je vous indique cette manière d’opérer tout en vous disant que, si vous en connaissez une meilleure, vous pouvez entièrement l’adopter. J’ose espérer que vous voudrez bien entrer dans nos vues et nous serions bien heureux de compter un groupe de plus dans le département. Je vous adresse ci-joint une copie de notre règlement du groupe de Montpellier à titre de document. Chaque groupe reste libre de faire son règlement propre, mais je vous serais reconnaissant, votre règlement une fois voté, de bien vouloir m’en adresser un double, car tous les groupes des Jeunesses royalistes reconnus étant solidaires les uns des autres et une sorte de hiérarchie existant, il est nécessaire que tous les règlements du groupe soient faits dans un esprit identique. » [122]
Ces propos contrastent avec la manière assez abrupte utilisée jusqu’ici par ce dirigeant. Ces déclarations pondérées dénotent un changement de stratégie lié aux difficultés d’une implantation massive. À la fin de 1899, les groupes de la Jeunesse royaliste se situent pour l’essentiel dans l’arrondissement de Montpellier et sur le littoral. Une quarantaine de points d’ancrage apparents sont dénombrés. André Vincent constate même que Le Réveil du Midi, l’organe officiel de la Jeunesse royaliste, se vend mieux dans les petites localités qu’à Montpellier [123] et que le nombre des adhérents a triplé entre fin 1895 et 1898 [124]. Néanmoins, la priorité absolue des monarchistes, c’est-à-dire « la propagande à outrance [pour faire] entrer l’idée de royauté dans l’esprit des masses » [125], marque le pas à la veille de 1900.
Les passions se cristallisent et la rue devient le nouveau terrain d’action privilégié des royalistes. « La France est lasse du régime » [126] écrit alors A. Vincent. Les partisans de la cause légitimiste pensent enfin tenir leur revanche, les Jeunesses royalistes ont des complicités dans la Ligue des patriotes et dans celle des antisémites. Le duc d’Orléans va et vient le long de la frontière. Le 16 février 1899, il est à San Rémo et deux cents paysans et ouvriers, représentants trente villages de l’Hérault, viennent à sa rencontre lui témoigner leur foi [127]. Profitant de ce climat et de la tenue du congrès national de la Jeunesse royaliste dans le chef-lieu du Bas-Languedoc, les instigateurs locaux sentent les événements se précipiter : « La Jeunesse royaliste de Montpellier adresse un pressant appel aux royalistes qui comprennent la nécessité et l’urgence d’une organisation sérieuse et efficace de la Fédération de la Jeunesse royaliste, que l’on a appelé, à juste titre, l’Avant-Garde du parti royaliste. Car, aux jours prochains de crise et de révolution, la “victoire, comme l’a dit un de nos adversaires, restera au parti le mieux organisé”. » [128]
À la lecture de cet ultime appel, on perçoit à nouveau en filigrane la référence explicite au clivage entre ceux qui « comprennent » la nécessité d’adopter un style différent et les autres. Ils ne leur assignent pas ici un qualificatif spécifique, mais, constamment, les royalistes engagés dans ce mouvement de jeunesse considéré en 1896 par le Prétendant, dans un Projet d’organisation, comme « la seule force existante, la seule force ayant de la vie » [129], regrettent l’inertie d’une catégorie de sympathisants que Philippe-André Vincent appelle les « tièdes ». Celle-ci ne s’exprime pas directement. Il n’y a pas de prise de position radicale véhiculée par un porte-parole désigné par les récalcitrants. La lassitude politique et l’incompréhension à l’égard des nouvelles exigences de la technologie électorale entraînent un retrait. Avec son vocabulaire imagé, le fils du leader départemental des jeunes monarchistes rend compte de ce dépit politique que d’« impétueux » militants s’évertuent à contrecarrer : « Il y avait chez André Vincent un accent de vérité qui ébranla parfois l’adversaire. Mais cette même chaleur qui a raison du métal le plus dur est la chose du monde que les tièdes redoutent le plus. Que d’honorables montpelliérains qui se croyaient ou se disaient royalistes furent effrayés par l’impétuosité de ces jeunes qui pensaient à rénover le vieux parti ! Que d’escaliers montèrent-ils pour obtenir le plus souvent… de l’eau bénite de salon ! Combien de portes s’ouvrirent devant eux et se fermèrent sur le néant ! Mais, du bois le plus sec, s’il est frotté de main de maître, il peut jaillir une étincelle ; la flamme monarchiste qui s’éteignait sous la cendre d’une tradition somnolente fut réveillée dans bien des cœurs. Sans doute, beaucoup se récusaient, lassés par un demi-siècle de fidélité inutile ou retenus par la nécessité de ménager le Pouvoir, mais beaucoup entendirent l’appel » [130]. À côté de cette frilosité, il faut relever un autre motif déterminant pour comprendre l’arrêt de cet essor. Le cabinet de Waldeck-Rousseau décide d’employer la manière forte pour protéger le régime en ordonnant la dissolution de toutes les structures à l’origine de troubles répétés. Le gouvernement du « bloc républicain » classe la Jeunesse royaliste parmi les « associations illicites » issues principalement de la fièvre ligueuse. Le 4 janvier 1900, l’interdiction est proclamée. Les dirigeants à tous les échelons sont jugés et des perquisitions déstabilisent les sections locales.
Cette expérience s’inscrit dans un vaste mouvement de contestation de la « culture républicaine » qui met en avant des principes indissociables : le primat de l’individu sur la société, la laïcité de l’État et de l’école ou encore une émancipation continue du peuple [131]. Le milieu catholique intransigeant riposte en encourageant des initiatives de « gouvernement du citoyen » [132] par l’intermédiaire des œuvres et d’un néo-militantisme fondateur d’une conception originale et diffuse de l’action politique. Les sources documentaires lacunaires tant au niveau national que régional ne nous permettent pas d’étayer davantage notre analyse. Malgré cela, à partir du prélèvement de données éparpillées dans la « Vendée du Midi », nous avons insisté sur l’audace de ces précurseurs qui sentent l’obligation de prendre des initiatives pour permettre à leurs convictions de survivre. L’avant-gardisme de ces « impétueux » militants n’a pas abouti à l’éclosion d’un « parti royaliste moderne » profondément installé au cœur du 20e siècle, au même titre que la SFIO ou le parti radical. Cependant, les efforts des entrepreneurs locaux dessinent des pistes de réflexion sur la base des critères classiques très « restrictifs » [133] exigés par Joseph La Palombara et Myron Weiner pour appartenir à la catégorie des « partis politiques modernes » [134]. L’absence de durée est l’obstacle primordial qui empêche ce rattachement. Elle a par ailleurs freiné les ambitions électorales affichées lors de la campagne de légitimation de ce mouvement. À l’exception de l’élément temporel, les autres critères (l’organisation visible, la volonté de conquête du pouvoir, le souci d’encadrement militant et de soutien populaire) font partie des mots d’ordre permanents délivrés par André Vincent et ses émules. La présence d’une antenne dans un tiers des départements, l’évaluation à trente mille du nombre d’adhérents et la pénétration plus nette observée dans plusieurs régions, comme le Bas-Languedoc, témoignent d’un début d’emprise territorial prometteur [135].
La multiplicité des démarches accomplies place ces agents recruteurs au même niveau que les concurrents républicains engagés sur un marché en cours de professionnalisation. Ils développent une dynamique en vue de confectionner une « machine politique », finalement déstabilisée par un processus répressif exceptionnel. Les condamnations décapitent la structure, mais ne désorganisent que provisoirement le milieu sur lequel elle repose. Pour s’en tenir à l’échelle de l’Hérault, il suffit de relever le scepticisme du personnel politique radical qui accapare les responsabilités électives [136] ou le pressentiment du préfet : « Je crains, écrit-il en mars 1900, que le procès subi par la Jeunesse royaliste n’ait aucunement brisé l’agitation royaliste et qu’elle ne renaisse sous une autre forme » [137]. Cette « autre forme » prend corps peu de temps après avec la réussite de l’Action française [138] dont l’implantation est facilitée par le travail de terrain effectué par les infatigables entrepreneurs du royalisme méridional [*].
 
NOTES
 
[1] R. Huard, Naissance du parti politique en France, Paris, Presses de Sciences Po, 1996, p. 16 ; F. Miquet-Marty, « Aux origines du parti politique moderne. Les groupes sociaux à l’épreuve du formalisme démocratique. France 1848-1914 », thèse de doctorat de sociologie politique, EHESS, Paris, 1996, p. 5 et suiv.
[2] Cf. R. Huard, « Aboutissements préparés et cristallisations imprévues : la formation des partis », dans P. Birnbaum (dir.), La France de l’affaire Dreyfus, Paris, Gallimard, 1994, p. 95.
[3] T. Zeldin, Histoire des passions françaises (1848-1945), tome 4, Colère et politique, Paris, Le Seuil, 1981, p. 8.
[4] M. Denis, Les royalistes de la Mayenne et le monde moderne (19e-20e siècles), Paris, Klincksieck, 1977, p. 484.
[5] J. El Gammal, « Les courants monarchistes sous la Troisième République », Pouvoirs, 78, 1996, p. 100.
[6] R. Huard, op. cit., p. 247.
[7] Dans cette contribution, i