Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629566
126 pages

p. 257 à 275
doi: en cours

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Sur la formation des sciences de gouvernement

Vol. 53 2003/2

2003 Revue française de science politique Sur la formation des sciences de gouvernement

James Burnham en France : l’import-export de la « révolution managériale » après 1945

Joseph Romano Joseph Romano est Maître de conférences, habilité à diriger des recherches, au Département de sociologie de l’université de Nancy 2. Il est par ailleurs chercheur associé au Groupe d’analyse politique de Paris X-Nanterre. Il a notamment publié (en collaboration) Vers une transition culturelle, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1991, et La modernisation des PME. L’expert, le patron et le politique, Paris, PUF, 1995. Ses travaux portent sur l’histoire sociale des « entrepreneurs de l’entreprise ». Il conduit actuellement, dans cette perspective, une recherche sur la Fondation Saint-Simon.
En 1947, l’introduction réussie en France du livre de James Burnham, L’ère des organisateurs, constitue un analyseur stimulant pour tenter de comprendre les fondements et les arrière-plans de l’élaboration d’une nouvelle science de gouvernement qui affirme la domination d’une classe dirigeante sociologiquement inédite, la classe des managers. En étudiant les conditions sociales qui ont présidé à la réception de la théorie de la « révolution managériale », c’est-à-dire à une entreprise singulière d’export/import de la pensée d’un « savant hybride » situé au croisement du champ universitaire et du champ politique à l’image des intellectuels new-yorkais, l’auteur entend montrer combien une telle production scientifique doit pouvoir être replacée dans le cadre d’une entreprise politique qui cherche à la fois à définir les termes de la rationalisation de l’organisation politique et à conduire, dans le contexte de la guerre froide, soutenue en cela par la CIA, la lutte anticommuniste. La rencontre entre Burnham, universitaire et dirigeant trotskiste américain converti, et Aron, introducteur de Burnham en France, se déploie en réalité au sein de ce que l’auteur propose d’appeler une Internationale des intellectuels anticommunistes. The Managerial Revolution of James Burnham, successfully introduced in France in 1947 is an interesting book to examine in order to understand the background and the basement of a new science of politics : it states the domination of the managers as a new ruling class. The author studies the social conditions that can throw light upon the reception of the « managerial revolution » theory ; he analyses then the characteristics of a singular export/import enterprise of the ideas of a social scientist who is both implied in the American academic and political field. The author tries to show that Burnham’s book – considered as a scientific product – has to be understood as a political work that describes the means of the rationalisation of the political organisation ; it has also to deal with the anticommunist struggle during the Cold War who has been supported by the CIA. In fact, Burnham who is a convert as many others New York Intellectuals (he had been until 1940 a leader of the trotskist movement) and Aron who introduced Burnham in France have met and worked together into what the author proposes to name an International association of anticommunist intellectuals.
« La question de savoir de quelle manière et pour quelles raisons les hommes se lient entre eux et forment ensemble des groupes dynamiques spécifiques est un des problèmes les plus importants pour ne pas dire le plus important de toute la sociologie. ».
Norbert Élias.
Pourquoi s’intéresser à la « révolution managériale » dont James Burnham dresse la théorie au début des années 1940 ? Comment comprendre l’analyse scientifique qu’il élabore et qui rend compte de l’avènement d’une nouvelle société – ni capitaliste ni socialiste – dont le sort dépend alors d’une nouvelle classe dirigeante, les managers ? Comment cette nouvelle classe dirigeante qui investit aussi bien les usines que l’État, mais aussi toutes sortes de bureaux, dessaisissant ainsi les parlements, oblige-t-elle à repenser la question de l’État et les sciences de gouvernement ? Quel crédit accorder à Burnham dès lors qu’il ambitionne de fonder une nouvelle science politique et comment, plus précisément, apprécier la science de cet universitaire qui passe pour avoir formé les grands dirigeants du monde ?
Philosophe américain, James Burnham s’est fait connaître en France après la Seconde Guerre mondiale avec L’ère des organisateurs [1], traduction de son livre The Managerial Revolution, What Is Happening in the World. Thématique appelée à un succès récurrent – on pense en particulier aux travaux de John K. Galbraith et à ceux de Alfred D. Chandler –, la « révolution managériale », annoncée aux États-Unis début 1940, rencontre un écho certain. Le livre fait l’objet de bien des commentaires, tant dans le champ scientifique et intellectuel que dans les champs médiatique et politique. Relayés par de grands intellectuels tels Raymond Aron, les enseignements de Burnham touchent à de grandes questions, comme celles de la stratification sociale, de la classe dirigeante, de la bureaucratie et de la technocratie, de la fin du capitalisme, etc.
Relire le livre de Burnham, c’est d’abord tenter de comprendre ce qu’il a dit – en son temps – et essayer d’en apprécier la portée. La réception de Burnham en France est susceptible d’éclairer ainsi les diverses lectures et enseignements qui en ont été faits, le succès d’estime dont il a été l’objet, les débats que son texte a suscités. On fera observer que certaines idées et certains problèmes soulevés par Burnham peuvent être encore considérés comme aigus. Mais ne (re)lire ce texte passé qu’à la seule lueur de la force des idées qu’il contient est un leurre. Saisir le contexte de la publication du livre s’impose d’autant plus que la période de l’après-guerre est particulièrement féconde en événements et transformations lourdes. Sur les traces de Quentin Skinner, on tentera d’éviter le double piège de l’essentialisme et de l’historicisme [2]. Relire Burnham, c’est ainsi tenter d’apprécier ce qu’il a fait, c’est appréhender, au-delà de la logique des enchaînements de propositions qui structurent son texte, la « prise de position » que constitue son livre au regard des argumentations et des débats préexistants.
Toutefois, la particularité du livre qui retient notre attention vient du fait qu’il a été l’objet d’un travail spécifique d’importation. Pourquoi a-t-on fait traduire Burnham dans l’après-guerre ? Quelles conditions ont présidé à cette introduction ? Les lectures qui en ont été faites n’ont-elles pas été soumises à d’autres filtres que celui de sa traduction ? Disons plus clairement notre embarras : comme l’a indiqué Pierre Bourdieu, la plupart du temps, a fortiori en matière de littérature étrangère, le problème majeur tient au fait que les textes circulent sans leurs contextes. « Les échanges internationaux sont soumis à un certain nombre de facteurs structuraux qui sont générateurs de malentendus, écrit-il […]. Le fait que les textes circulent sans leur contexte, qu’ils n’importent pas avec eux le champ de production […] dont ils sont le produit et que les récepteurs, étant eux-mêmes insérés dans un champ de production différent, les réinterprètent en fonction de la structure du champ de réception, est générateur de formidables malentendus. » [3]
Le problème donc, c’est notre point de départ, est que L’ère des organisateurs a été lu et discuté – pour l’essentiel – sur son contenu ; que le livre a été lu en faisant non seulement l’impasse sur les caractéristiques singulières de son auteur (et de son « intention première »), mais aussi en faisant abstraction des éléments spécifiques au champ de production du livre. Or, du côté de l’auteur, six années s’écoulent entre la publication de The Managerial Revolution aux États-Unis et sa traduction en France en 1947. Entre 1941, encore début de la guerre dans laquelle les États-Unis ne sont pas complètement impliqués, et 1947, bien des choses ont basculé tant en France qu’en Amérique et dans le monde. Entre 1941 et l’année 1947 au cours de laquelle arrive en France la traduction de l’ouvrage de Burnham, nous sommes face à un homme qui vient juste de rompre avec le parti trotskiste, le Socialist Workers Party, dont il a été l’un des principaux dirigeants. Il sort à peine d’une longue confrontation avec Trotsky et il a décidé d’offrir ses services, son savoir et ses compétences à l’Office of Strategic Studies (OSS) – l’organisation des services secrets américains créée durant la guerre, qui deviendra, en 1947, la célèbre Central Intelligence Agency (CIA). Burnham a aussi publié, dès 1943, The Machiavellians : Defenders of Freedom et Total War. The Economic Theory of a War Economy [4], et s’est résolument engagé dans le combat anticommuniste. L’expression la plus éclatante de ce combat se donne à lire dans un autre ouvrage paru justement en 1947 aux États-Unis et traduit aussitôt en France – The Struggle for The World (Pour la domination mondiale) –, c’est-à-dire l’année même où paraît l’ouvrage qui nous intéresse ici et qui est resté le plus connu et le plus commenté.
Du côté du champ de production, il s’agit de penser, comme nous le verrons, le monde très spécifique d’un groupe social dont l’influence au plan culturel, politique et intellectuel a été considérable, tant aux États-Unis qu’en d’autres pays. Ce groupe a été le creuset de la formation puis de l’évolution et, par conséquent, de l’intervention politique de bien des grandes figures intellectuelles américaines, parmi lesquelles se rangent, entre autres, Daniel Bell, James Patrick Cannon, Elliot Cohen, John Dos Passos, John Dewey, Max Eastman, James T. Farrell, Sidney Hook, Irving Kristol, Dwight Macdonald (pseud. James Joyce), William Phillips, Norman Podhoretz, Philip Rahv, Max Shachtman, etc. Ce groupe, connu sous le nom de New York Intellectuals, devenu véritable titre de noblesse intellectuelle, est important à saisir si l’on veut comprendre dans quel milieu Burnham est profondément inséré [5], si l’on veut prendre toute la mesure du revirement, mieux encore de la conversion politique dont Burnham est l’éclatante figure parmi les intellectuels de l’extrême gauche, pour l’essentiel trotskistes.
Ce n’est donc pas en allant de l’auteur à son œuvre que nous avancerons, mais bien en replaçant Burnham dans l’espace de ses pairs, dans l’espace des intellectuels qui lui sont contemporains, à qui il est, de fait, relié par des rapports d’opposition, de concurrence, de complémentarité. Toutefois, il nous faut aussi prendre la mesure des transformations qui affectent le champ intellectuel plus large (au moins à l’échelle des relations États-Unis-France), notamment en essayant de resituer le livre de Burnham dans l’espace des productions contemporaines [6]. Ici, comptent tout autant la spécificité des années 1930 et celle de la décennie 1945-1955 marquée par la guerre froide.
Le présent article vise donc à élucider, dans les limites de l’enquête, à la fois les caractéristiques du champ de réception et les spécificités du champ de production dont le livre qui nous sert ici de point d’entrée est le produit. La recherche nous conduira à interroger l’espace intellectuel et politique qui a favorisé l’extraordinaire rencontre entre Burnham et Aron, son introducteur en France. Dans un premier temps, nous examinerons la théorie de Burnham et sa réception. Nous chercherons à comprendre en quoi domine surtout la question de la technocratie puis nous considérerons le choix des éditeurs de publier Burnham en France. Mais, pour bien prendre la mesure des malentendus liés à la structure des échanges internationaux, nous nous arrêterons alors sur un portrait de Burnham et sur celui des New York Intellectuals. Nous pourrons alors revenir, dans un troisième temps sur la réception de L’ère des organisateurs en interrogeant le rôle cardinal de Raymond Aron et la place de celui-ci dans la dynamique propre au champ intellectuel international de l’après-guerre. Nous serons alors conduit à considérer autrement l’étroite relation qui unit de fait, bien au-delà d’un simple ouvrage, James Burnham et Raymond Aron. Dans le contexte de la guerre froide, les rapports intellectuels qui se nouent entre les États-Unis et la France apparaissent incontestablement marqués par l’intervention spécifique d’intellectuels aux propriétés singulières, comme le sont Burnham et Aron. Nous devrions, ainsi, mieux cerner les enjeux qui se nouent autour des produits intellectuels et scientifiques comme produits de rationalisation politique et comme produits politiques, a fortiori quand ils traitent de sciences de gouvernement et qu’ils circulent dans le contexte exceptionnel d’une lutte virulente opposant, d’un côté, les « défenseurs de la liberté » et, de l’autre, tous ceux qui ont soutenu le communisme ou cru en sa nécessaire défense, voire ceux qui ont simplement sympathisé avec l’idéal communiste.
 
La théorie de la « révolution managériale » et sa réception
 
 
Que dit James Burnham dans L’ère des organisateurs ? Le « monde moderne » disparaît pour laisser éclore la « société managériale ». Celle-ci est « destinée à prendre la forme d’un État mondial unique » [7]. Une nouvelle classe sociale en voie de constitution, la « classe directoriale » (l’exemple le plus avancé étant celui de l’URSS), lutte pour conquérir le pouvoir et asseoir une nouvelle société. En transformant les institutions de l’État, les « directeurs » (managers), bien que non-propriétaires des moyens de production, se constituent en « classe dirigeante ». Ils domineront la nouvelle société au terme de la période transitoire du premier vingtième siècle (p. 78). Burnham souligne qu’on sort de l’usine, lieu par excellence de l’affrontement prolétaires/capitalistes, pour passer à une autre forme d’antagonisme fondamental. Partant d’un examen sommaire des évolutions du travail, il insiste sur la coordination de la production, tâche qui requiert des connaissances spécifiques. Et cette « fonction directoriale et coordonnante » ne doit pas être confondue avec celle des ingénieurs, comme l’aurait fait Veblen (p. 87). Il distingue alors quatre sous-groupes d’individus occupés à quatre types de fonction : les directeurs (managers), centrés sur la production de l’entreprise, les « administrateurs » censés assurer des bénéfices à l’affaire, les financiers-capitalistes et les actionnaires.
Burnham analyse surtout la distinction problématique entre propriétaires et non-propriétaires, c’est-à-dire entre capitalistes propriétaires et managers. Il discute en fait la thèse de Berle et Means abondamment débattue aux États-Unis. Ces auteurs avaient établi, au terme de leur analyse, que les 200 plus grosses entreprises des États-Unis n’étaient plus, en pratique, contrôlées par les « propriétaires légaux nominaux » (les actionnaires) et qu’il fallait donc distinguer les types de contrôle exercé, pour repérer surtout la croissance d’un « contrôle administratif » assuré par des administrateurs manipulant à leur gré, au moyen de pouvoirs, les votes des actionnaires [8]. Pour intéressante qu’elle soit, cette analyse ne convainc pas Burnham.
« Le concept de la “séparation de la propriété et du contrôle”, écrit-il, n’offre en vérité, aucune signification sociologique ou historique. La propriété veut dire le contrôle ; s’il n’y a pas contrôle, il n’y a pas propriété » (p. 99). Si le contrôle des instruments de production échappe partout aux capitalistes en faveur des directeurs, le phénomène, en réalité, concerne tout autant l’entreprise privée que l’entreprise d’État. Dès lors, bien des ingrédients d’une révolution sociale sont réunis.
Au-delà de ces réflexions élaborées à partir du cadre occidental ou soviétique (où le contrôle ouvrier a cédé le pas au contrôle directorial, p. 205), la montée et l’installation d’une nouvelle « classe dirigeante » doivent pouvoir être comprises au cœur même d’une économie spécifique, au sein de laquelle les rapports fondamentaux entre État et capital sont profondément changés : qu’il s’agisse de l’État capitaliste propre à la société moderne ou de l’État russe, partout l’extension de son emprise sur l’économie annonce la disparition du capitalisme. Une « nouvelle économie d’État », ni « capitalisme d’État », ni « socialisme d’État », s’instaure sur la base d’une étatisation de la propriété et du contrôle (par les directeurs) des principaux instruments de production. « L’État limité » du capitalisme, dit Burnham, cède le pas à « l’État directorial illimité » (p. 118).
La « révolution managériale » dépasse, toutefois, le seul cadre de la production ou de l’économie, car le contrôle de celle-ci, au niveau de l’État, s’accompagne d’une transformation des institutions politiques. Parallèlement au passage des usines à l’État, se réalise un second passage : du Parlement aux bureaux. « La souveraineté […], écrit Burnham, a passé du Parlement aux mains des bureaux administratifs » (p. 145-146). Partout dans le monde, ce sont le rôle et la fonction mêmes de l’État qui basculent sous l’égide des « directeurs ». L’entreprise État, tout comme l’entreprise privée, est dirigée par des directeurs aux fonctions, aux habitudes, aux formations quasi-identiques. Surtout, avec ce déplacement vers l’État illimité, et donc ce passage de l’entreprise privée à l’entreprise État, s’opère la « fusion de la politique et de l’économie », effaçant ainsi bien des barrières ou des séparations propres à la société capitaliste. « Dans la société directoriale, écrit encore Burnham, la politique et l’économie sont fusionnées ; l’État ne comporte pas de limites : la sphère économique est, en même temps, celle de l’État […]. Dans la société directoriale, les directeurs deviennent l’État » (p. 154, nous soulignons).
Telle est, en substance, la théorie de Burnham. Au-delà des prophéties (en partie élaguées ici) qui se sont révélées fausses, quand le livre arrive, puis circule en France, il rencontre un vaste écho. Cet impact est même de longue durée, si l’on s’en tient au seul indice de la réédition du livre plus de vingt ans après sa première parution (1969). L’ère des organisateurs donne lieu à de nombreux débats, en différents lieux, comme en attestent les articles parus dans diverses revues. Comment la théorie de la « révolution managériale », enseignée dans de grandes écoles françaises [9], est-elle plus précisément reçue ? Peut-on tenter de comprendre les raisons du succès d’une telle entreprise éditoriale et intellectuelle ?
La publication de L’ère des organisateurs est annoncée dans plusieurs grands journaux de l’époque : dans Une Semaine dans le Monde d’abord – il s’agit d’un commentaire appuyé de Raymond Aron –, puis dans le cadre d’une interview de Burnham (toujours avec Aron) dans Le Figaro Littéraire [10]. Les autres recensions et commentaires relèvent soit de revues propres au champ politique (c’est le cas d’articles parus en 1947-1948 dans la Revue internationale, les Cahiers du communisme, la Revue socialiste), soit de revues qui appartiennent au champ intellectuel et/ou scientifique comme Vie intellectuelle, Esprit et la Revue du droit public, la Revue d’économie politique [11]. Dans le tout petit cercle des trotskistes français (nécessairement bien ou mieux informés), en particulier si l’on s’en tient aux réactions et débats publiés dans la Revue internationale, la théorie de Burnham est surtout considérée comme un pur plagiat [12] ; ces commentaires restent toutefois confidentiels étant donné la position clandestine de la section française de la IVe Internationale. Mentionnons encore deux articles parus dans Esprit, l’un signé de D. A. Routh soulignant de manière vigoureuse l’importance de l’analyse scientifique proposée par Burnham [13], l’autre signé par Jean-Marie Domenach, deux ans plus tard, peu après la publication, lequel ne s’en laisse pas trop conter par le « mauvais prophète » d’Outre-Atlantique [14].
C’est du côté de la réception scientifique de Burnham que le chercheur contemporain risque de se retrouver décontenancé. Par exemple, quand le tout jeune Centre d’études sociologiques, sous l’égide de Georges Gurvitch, organise, en 1948, sa Première semaine sociologique en se donnant comme objet le livre de Burnham [15], on a là un incontestable réceptacle et amplificateur qui tient à la réunion même de nombreuses personnalités du monde scientifique et académique. Faire se rencontrer et dialoguer Maurice Byé, Charles Bettelheim, Jean Fourastié, Georges Friedmann, Georges Gurvitch, Henri Lefebvre, Emmanuel Mounier, André Varagnac, Jacques Vernant, et des sociologues venus de l’étranger, comme Harold Laski et Everett C. Hughes (sans compter tous les participants à cette rencontre), c’est non seulement « faire honneur » au livre de Burnham et à son auteur, asseoir son succès scientifique, c’est aussi lui apporter un crédit incontestable, quelles que soient les critiques qui ont pu par ailleurs s’exprimer. Certes, comme l’écrira Lucien Febvre (président d’honneur de cette manifestation) dans l’ouvrage qui rend compte de l’événement [16], le livre de Burnham n’eût-il pas existé, les problèmes débattus – ceux de « l’industrialisation » et de « la technocratie » – demeuraient entiers [17]. La particularité du contexte historique et social doit, en effet, être soulignée. On peut ainsi entrevoir des articulations possibles entre la réception de Burnham et le contexte français de l’entre-deux-guerres, puis la configuration exceptionnelle de Vichy. Le terrain, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’est-il pas préparé pour recevoir les thèses de la « révolution managériale », dès lors qu’on a présents à l’esprit certaines conjonctures, certains événements, mouvements et initiatives qui ont trait, en tout premier lieu, à cette question lancinante de l’organisation ? Celle-ci, de fait, a beaucoup agité les milieux patronaux, le monde des affaires et les franges du pouvoir d’État, de même que certains milieux syndicaux [18]. C’est également le problème de la réforme, ou de la modernisation de l’État, qui se pose en des termes nouveaux, notamment concernant les rapports de l’État face à l’économie. Sont plus particulièrement en débat les alternatives à l’ordre libéral [19] et les réflexions et initiatives des « planistes », comme celles des polytechniciens de X-Crise [20]. C’est enfin l’épisode de Vichy où l’expérience technocratique trouvera de fait, dès après guerre, des prolongements dans les débats politiques et académiques mais aussi dans les pratiques et impulsions gouvernementales passablement préoccupées de l’organisation de la modernisation économique et sociale de la France [21]. En réalité, cette question de la technocratie s’est posée de manière particulièrement vive aux États-Unis avec la crise de 1929, et on imagine sans peine que les échos des débats suscités en la circonstance ont pu marquer le jeune intellectuel James Burnham [22].
Avec le décalage inévitable dû au temps spécifique de la recherche, la réception scientifique du livre de Burnham peut être appréciée en d’autres endroits. Évoquons simplement le rapport établi par Donald G. MacRae sur les tendances de la recherche en sociologie au milieu des années 1950 autour de la thématique de la stratification sociale [23]. Si l’auteur du rapport de synthèse souligne, entre autres, la nécessité de prendre la mesure de l’influence du marxisme sur ce champ spécifique de recherche et s’il précise, à l’occasion, que les événements ont prouvé l’incompétence de Burnham sur le terrain de la science politique, il n’en appelle pas moins les sociologues à être davantage attentifs à son travail et à l’observation de la formation d’une nouvelle classe sans pour autant devoir penser qu’il s’agirait là d’une nouvelle classe dirigeante. Sur ce dernier registre, dans un article remarqué, c’est encore Raymond Aron, lorsqu’il cherche à faire la synthèse de la sociologie d’inspiration marxiste avec la sociologie des élites de Pareto, qui évoquera la position de Burnham [24].
Ces premiers éléments ne suffisent toutefois pas à jeter la pleine lumière sur la réception de Burnham en France. Il convient de s’arrêter davantage sur les importateurs du théoricien de la « révolution managériale ». La maison d’édition Calmann-Lévy a joué, dans cette affaire, un rôle important en décidant de faire traduire et de publier Burnham. Soulignons une marque de politique éditoriale : le livre sort en France avec une préface remarquée de Léon Blum.
Illustre stature du monde politique, après la guerre, le « vieux sage » retiré à Jouy-en-Josas, « béatifié de son vivant » [25], incarnant tout à la fois le Front populaire (redoré par les réformes de la Libération), la résistance à Vichy, le malheur des victimes du nazisme, est resté néanmoins très présent et combatif sur la scène journalistique et politique (il a repris la direction du Populaire). L’année même où paraît l’ouvrage de Burnham, le 20 novembre 1947 exactement, Léon Blum est sollicité par Vincent Auriol pour prendre la présidence du Conseil suite à la démission du gouvernement Ramadier ; l’année précédente, il s’était rendu aux États-Unis dans le cadre des premières négociations sur les termes de l’aide américaine à la France. C’est dire comment, d’emblée, l’ouvrage de Burnham est frappé d’une grande caution. Celle-ci peut surprendre si l’on a en tête le cheminement intellectuel et politique de l’universitaire américain. D’ailleurs, c’est peut-être ce décalage qu’évoque incidemment LéonBlum dans les premières lignes de son propos. Préfacier inattendu sinon quelque peu décalé, qu’a Léon Blum en commun avec James Burnham ? Quand on place justement côte à côte l’homme d’État français, socialiste fervent et convaincu [26], et James Burnham au moment de son intronisation en France, situé au cœur même d’un exceptionnel itinéraire de réaction, ne faut-il pas interroger les motifs de la caution qui est apportée ? Avec le poids symbolique d’une telle préface, l’entreprise d’importation de Burnham en France peut en effet sembler problématique. En fait, comme nous le verrons plus avant, en particulier au moment où, parmi bien d’autres, Blum, Aron et Burnham se retrouveront coude à coude, le décalage évoqué ici se dissipe aussitôt. En considérant la formidable « lutte idéologique » qui s’engage dans le cadre de la guerre froide, qui rallie précisément, en France comme ailleurs, des hommes de divers horizons politiques, on comprend un peu mieux ce qui, en réalité, a permis que des convertis de l’extrême gauche (anti-stalinienne) se retrouvent, dans des configurations et des initiatives singulières, tout aussi bien aux côtés des représentants du camp social-démocrate (pour dire les choses rapidement) que des hommes issus des rangs de la droite.
On vient donc de le suggérer, la décision de publier Burnham pèse dans le contexte politique et scientifique français, et elle pèse d’autant plus lourd, si l’on peut dire, que les éditeurs continueront à importer les idées de Burnham, en faisant traduire et publier un nombre important de ses ouvrages, et ce, en l’espace de quelques années (en dehors même des rééditions). En effet, de 1947 à 1953 – la période est assurément cruciale –, ce sont rien moins que cinq ouvrages de Burnham qui seront traduits et publiés [27]. Pourquoi les éditeurs l’ont-ils fait, dans quelles conditions, en escomptant quels résultats du point de vue de la politique éditoriale ? L’enquête ici s’est heurtée à quelques difficultés [28]. C’est donc du côté du directeur de la collection « Liberté de l’esprit » qu’il faut se tourner pour apprécier son rôle essentiel d’importateur et de découvreur.
Le contrat d’exclusivité qui lie Aron à Calmann-Lévy, vraisemblablement dès le printemps 1946, est assez éclairant. Au-delà de la direction de collection, qui concerne le choix d’ouvrages à publier, l’engagement à conseiller l’éditeur et à lire pour lui des ouvrages n’entrant pas dans la collection concernée, l’accord initial prévoit la mise sur pied d’un réseau de correspondants à l’étranger [29]. Comme le précisera l’un des biographes de Raymond Aron, ce sont plus d’une centaine d’auteurs qui seront publiés, contribuant ainsi à la notoriété exceptionnelle de la collection dans le monde éditorial français contemporain [30].
On le voit plus clairement à présent, pour arriver à l’œuvre, en prenant appui sur les occultations et les ambiguïtés qui tiennent aux conditions sociales spécifiques de l’importation des idées de Burnham nées aux États-Unis, il nous faut tenter d’y voir plus clair du côté des champs de production respectifs et tenter de cerner cet espace social spécifique qui se définira à la faveur de la guerre froide. Le champ intellectuel particulier qui s’y déploie est probablement celui où il nous faut parvenir pour rendre raison de la réception qui nous intéresse.
 
James Burnham et les New York intellectuals : la conversion exemplaire d’un trotskiste
 
 
Considérons de plus près l’homme. La pensée de Machiavel placée en exergue de son livre donne une assez bonne idée de l’obsession de « réalisme » [31] qui ne cessera de le hanter à partir de sa conversion exemplaire en mai 1940. L’importance du service rendu aux États-Unis, le sens profond du travail de conseiller des gouvernants qu’il a réalisé, on peut en apprécier la teneur à travers la Médaille présidentielle de la liberté dont Ronald Reagan le décorera le 23 février 1983, quatre ans avant sa mort. La citation à cette décoration porte en effet la mention suivante :
« En tant qu’universitaire, écrivain, historien et philosophe, James Burnham a profondément marqué la vision que l’Amérique a eue d’elle-même et du monde. Depuis les années 1930, Monsieur Burnham a formé la pensée de dirigeants mondiaux. Ses observations ont changé la société et ses écrits sont devenus des repères qui ont éclairé l’humanité dans sa quête de la vérité. Ce siècle a connu peu d’aussi grands champions de la liberté, de la raison et de la dignité que James Burnham. » [32]
Qui était en fait Burnham et qui était-il devenu au cours de ces années 1940 où il gagne une stature internationale ? Les éléments biographiques dont nous disposons aujourd’hui peuvent aider à caractériser une trajectoire à la fois atypique, mais aussi très liée et très voisine de celles de tout un groupe d’intellectuels dont il est et dont il tirera de nombreuses ressources pour faire entendre sa voix. Ici donc, ce sont les configurations au sein desquelles Burnham va évoluer au cours de ces années 1930 qui sont essentielles à appréhender et ces configurations – revues, universités, milieux de l’édition et de la presse, partis, lieux de débats et tribunes – sont celles précisément produites et impulsées par ceux que la légende dorée a nommés les New York Intellectuals.
Essentielle assurément va être la période de chamboulements qui s’ouvre avec la crise de 1929 et, de ce point de vue, ce sont bien les années 1930 qui vont déterminer le parcours de Burnham, alors jeune universitaire, complètement déstabilisé par les événements. Au sein des cercles et groupes de l’extrême gauche révolutionnaire – les anti-staliniens de gauche parmi lesquels on va le retrouver – les intellectuels attirés par la mouvance trotskiste sont, pour la plupart d’entre eux, issus de l’immigration juive du début de siècle, nés dans des familles ouvrières ou des classes moyennes. Burnham, lui, fait figure d’exception notable.
Né en 1905, il est le fils d’un dirigeant d’une compagnie de chemins de fer (la Burlington Railroad) natif d’Angleterre. Il fait une partie de ses études à Princeton puis à Oxford. Nommé, très jeune, enseignant au département de philosophie de l’Université de New York où enseigne déjà Sidney Hook, il se forge une réputation nationale en devenant co-fondateur d’une revue, Symposium, puis gagne en reconnaissance en co-rédigeant un manuel de philosophie apprécié, Introduction to Philosophical Analysis (1932). Ses parents sont des catholiques romains pratiquants, son frère Philip deviendra plus tard l’éditeur d’une revue catholique Commonweal. Fervent croyant jusqu’au milieu de ses années à Princeton, il devient un véritable néo-thomiste, étudiant avec le Père Martin C. d’Arcy à Oxford où il s’intéresse tout particulièrement à la philosophie médiévale et thomiste. Juste avant 1929, Burnham était déchiré par des sentiments contradictoires et c’est la crise économique qui le fait basculer à gauche. Il commence à lire Marx alors qu’il séjourne dans le Sud de la France au cours de l’été 1930. Le même automne, avec P. Wheelwright, ils éditent Symposium. La revue devient un forum où il tente de débattre et résoudre les conflits intérieurs qui le minent. Le résultat est souvent confus, écrit Alan Wald [33], malgré une personnalité calme et pondérée. Ses premières contributions à Symposium révèlent une sensibilité moderniste naissante (début 1931, par exemple, il écrit une défense subtile de Faulkner). Dix mois plus tard, il s’intéresse à la traduction (de Max Eastman) du premier ouvrage de Trotsky, The History of the Russian Revolution. C’est probablement à cette époque que Burnham tombe sous l’influence de Sidney Hook (auteur du programme révolutionnaire de l’American Workers Party – AWP). Abandonnant Symposium, il devient secrétaire national et écrit régulièrement dans Labor Action, le journal de l’AWP. Quand Hook plaidera pour une fusion avec les trotskistes emmenés par James P. Cannon et Max Shachtman [34], Burnham lui emboîtera la pas. À la fondation du Workers Party of the United States, il devient, avec Shachtman, co-responsable de la revue théorique New International.
Érudit, passant pour avoir un style d’écriture libéré des clichés marxistes, jouissant d’une aura d’objectivité et d’impartialité, crédité d’un regard neuf sur les questions politiques américaines, Burnham fournit au mouvement trotskiste américain des ressources appréciées [35]. James Burnham écrit abondamment pour la presse trotskiste, parfois sous le pseudonyme de John West ou celui de Kelvin. Dès le début, il joue un rôle dirigeant important tout en résistant aux demandes réitérées d’abandonner son poste d’universitaire et de devenir un cadre permanent du parti. Quand les trotskistes entrent au Socialist Party et que Cannon se rend à San Francisco pour un an, Burnham et Shachtman dirigent la faction de New York. Après la fondation du Socialist Workers Party fin 1937, les trois hommes forment le secrétariat dirigeant, chargé des affaires quotidiennes du parti. La spécialité critique et polémique de Burnham consiste à attaquer le réformisme. C’est sur la question de la théorie de Trotsky relative à la nature de classe de l’Union soviétique que Burnham émet de plus en plus de réserves avant de se déplacer complètement à droite, illustrant ainsi le revirement d’un certain nombre d’intellectuels et de militants. En 1939, il entame une violente polémique avec Trotsky, qui se conclura par sa démission de la IVe Internationale début 1940.
En fait, sa participation active au mouvement trotskiste, puis sa conversion radicale sont emblématiques de tout un débat crucial (la « question russe ») qui a été en réalité entamé par Trotsky lui-même depuis de nombreuses années [36]. Cette question devient névralgique à la faveur de la guerre qui s’approche inexorablement, à la suite des « procès de Moscou », dont celui de Trotsky dans l’instruction duquel sont investis de grands intellectuels comme John Dewey [37] ; elle le devient plus encore à la lumière du pacte Hitler-Staline. Les investissements militants de Burnham, puis sa conversion sont également emblématiques d’un mouvement corrélatif de conversion collective d’une grande partie de ces New York Intellectuals, lesquels, en des modalités pas toujours aussi durcies, vont infléchir leur engagement jusqu’à des formes de reniement et d’occultation qu’il importe de garder à l’esprit pour comprendre le sens de la dynamique collective. Déjà, dans les semaines qui précédent la convention fondatrice du SWP, fin 1937 – la IVe Internationale n’est toujours pas fondée –, plusieurs intellectuels du mouvement trotskiste contestent les analyses de Trotsky, refusant d’envisager une aide à l’URSS si elle devait être menacée. C’est au cours de cette période très agitée que Burnham, tâtonnant, va tenter de trouver les voies d’une sortie possible. Comme en 1933, quand il trouve en la forte personnalité de Sidney Hook quelques raisons pour se tourner vers le trotskisme, c’est par l’intermédiaire de Joseph Friedman, alias Joseph Carter [38], qu’il va pouvoir opérer une transition puis sa conversion [39].
On voit donc mieux ici certains aspects de la spécificité et des conditions du débat au sein du mouvement de l’extrême gauche anti-stalinienne américaine. Au sein du SWP où Burnham occupe ouvertement [40] des fonctions dirigeantes, il y fera entendre ses désaccords jusqu’à la rupture de 1940 où – rappelons-le, c’est tout le parti qui est divisé en deux factions opposées – il déclarera ne plus être marxiste ni avoir jamais accepté la « philosophie du marxisme » [41]. Toutefois, pour bien replacer ici l’auteur de L’ère des organisateurs, il faut tout autant rappeler les différents espaces dans lesquels il circule et s’est fait connaître. En plus du champ politique où il est particulièrement investi au cœur de ces années 1930, du champ universitaire où il travaille et à partir duquel il rayonne, Burnham est très présent dans le milieu des revues, celles liées à son engagement révolutionnaire et aux responsabilités éditoriales qu’il y assume. Il est aussi très présent dans la grande revue politique et culturelle que deviendra Partisan Review, lancée dès 1934 par Philip Rahv et William Phillips [42]. Très proche du petit cercle dirigeant de la revue, emblème par excellence des New York Intellectuals, Burnham y collabore régulièrement jusqu’au milieu des années 1950, au moment où il en est exclu alors qu’il est le seul intellectuel américain à ne pas condamner le sénateur MacCarthy [43]. C’est dans Partisan Review qu’il exprimera ses réserves et ses critiques vis-à-vis du marxisme et de la « question russe » [44]. On le voit, les tribunes n’ont pas manqué pour le faire connaître et celles-ci vont compter, c’est le moins que l’on puisse supposer, dans la renommée qui le précédera lors de son introduction en France quelques années plus tard.
C’est dans cette conjoncture et le contexte du début de la guerre, et donc au terme de ces fameuses années 1930, décisives au plan de son engagement révolutionnaire et de sa formation intellectuelle et politique, que Burnham décide d’écrire The Managerial Revolution, What is Happening in the World. Il justifie théoriquement sa rupture avec le marxisme en exposant sa théorie de la « société managériale ». À partir de cet ouvrage, et de la rupture idéologique qu’il donne ainsi à lire, Burnham poursuit son œuvre en mettant tout son capital symbolique, toute son énergie dans la lutte anticommuniste, laquelle enrôle, de fait, bien des hommes, américains, européens ou d’ailleurs. Grand « idéologue de la guerre froide », véritable « va-t-en-guerre », avec ses livres, ses articles publiés dans toute une série de revues (américaines et européennes), ses interventions publiques, ses enseignements dans les écoles de guerre américaines, ses conseils et son expertise auprès de l’Office of Strategic Services d’abord, puis de la CIA [45] à partir de 1947, Burnham va en effet jouer un rôle important aux États-Unis et en Europe à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
On l’a dit, ce n’est pas l’homme seul, isolé, qu’il s’agit de saisir sociologiquement mais bien l’individu pris au cœur des configurations dans lesquelles il évolue, et au sein desquelles il se retrouve lié à bien d’autres de ses homologues. Parmi ceux avec lesquels il va se trouver particulièrement uni, nous retrouvons son introducteur et importateur français Raymond Aron.
 
Aron et Burnham, deux intellectuels unis dans la lutte anticommuniste
 
 
Directeur de la toute jeune collection « Liberté de l’esprit » chez Calmann-Lévy, lorsqu’il propose la traduction du livre de Burnham (et pratiquement, au même moment, la traduction d’un second livre), Aron ouvre de fait les voies de la renommée au philosophe américain en France [46]. Ce faisant, comme on vient de le suggérer, il offre au débat politique, intellectuel et scientifique, les éléments d’une pensée pour le moins « décontextualisée ». Il n’est pas sûr d’ailleurs qu’il ait été attentif à prévenir le public français qu’il s’agissait là d’un travail décalé. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-il fait et savait-il (pouvait-il savoir) tout ce passé révolutionnaire de Burnham ? Le fossé qui sépare ici le champ de production du champ de réception est probablement renforcé par la guerre. On ne peut pourtant pas considérer qu’il ait pu s’agir pour Aron d’une « importation hérétique », d’un choix d’édition accidentel ou opportuniste. Comment pourrions-nous alors apprécier les intérêts qui étaient les siens en cette période ?
Pour avancer dans l’enquête, il nous faut tenir compte de la position singulière dans laquelle se trouve Aron au lendemain de la guerre et des diverses configurations où il s’investit préférentiellement. Il nous est alors possible de repérer des entreprises plus vastes qui se développent avec la guerre froide. Dans un contexte durci de lutte idéologique, l’investissement des intellectuels – se déplaçant par définition du champ scientifique vers le champ politique – en constitue une dimension névralgique.
Pour comprendre les liens Burnham/Aron et tenter de cerner les ingrédients des choix répétés de Raymond Aron à faire traduire et publier Burnham, pour apprécier les affinités électives qui se sont révélées à partir de l’après-guerre, certains éléments peuvent nous incliner à prêter attention aux proximités et aux homologies d’intérêts, de partis pris intellectuels et idéologiques, qui peuvent dès lors être réfléchis en termes d’homologies de positions [47]. Les proximités entre les deux intellectuels peuvent être lues tout à la fois dans les commentaires et certains écrits de Raymond Aron, dans les auteurs de référence qu’ils ont en commun que dans les correspondances qui nous restent [48]. Outre les références déjà mentionnées, on en trouve des traces supplémentaires dans la très longue postface que consacre Aron à l’ouvrage Contenir ou libérer [49] ou dans ses propres Mémoires [50]. Les proximités intellectuelles sont frappantes dès lors qu’on s’attarde à lire les textes et ouvrages de Raymond Aron de ces années 1940 et début 1950. Dans Le grand schisme par exemple, ou dans des textes plus académiques où il entreprend une synthèse de la sociologie des élites et de celle des classes sociales [51], on perçoit bien les affinités, l’intérêt à discuter des mêmes questions, selon des approches très voisines, et à partir des mêmes grands auteurs [52].
Toutefois, la position de Raymond Aron – tant dans le champ académique que dans les champs politique et journalistique, ou encore dans le champ intellectuel à proprement parler – n’est pas entièrement comparable à celle de James Burnham. De part et d’autre de l’Atlantique, les place et rôle des intellectuels ne sont pas superposables. Alors que sa trajectoire de normalien et les compétences accumulées avant-guerre le prédisposent à occuper un poste de professeur à l’université, dès la guerre et son exil à Londres où Aron devient, entre autres, rédacteur en chef du mensuel La France libre, puis, à la Libération, quand il fait le pari risqué d’un assez long détour dans le journalisme et dans la politique, sa position double de publiciste et de savant apparaît assez clairement [53]. « Journaliste et militant », selon sa propre expression, il supportait pourtant mal, écrit-il « [sa] vie de journaliste professionnel et d’enseignant occasionnel » [54]. On le sait, dès 1945, quand il travaille dans l’éphémère cabinet d’André Malraux, alors ministre de l’Information dans le gouvernement du général De Gaulle, il prend ses distances avec ses « convictions socialistes », affirmées au milieu des années 1920 lorsqu’il s’inscrit à la SFIO [55]. Surtout, à partir de 1947, Aron s’engage clairement à droite en adhérant au RPF et devient éditorialiste au Figaro (ce qu’il restera trente années durant). Ce qui nous intéresse ici, c’est son engagement particulièrement important au sein du Congress for Cultural Freedom (CCF), le Congrès pour la liberté de la culture.
Aron ayant laissé le soin à d’autres d’élucider les arrière-plans de son engagement et l’interprétation de ce mouvement [56], on peut, pour finir, tenter de s’y arrêter et pointer les liens qui l’unissent à Burnham, mais qui les unissent, en fait, l’un et l’autre, à bien d’autres intellectuels du monde entier de l’après-guerre dans ce qu’il conviendrait de nommer l’une des plus grandes entreprises de mobilisation idéologique [57] de la guerre froide, une « Internationale » des intellectuels en lutte contre le communisme et l’Union soviétique, dont les artisans comme les premiers destinataires sont d’abord des intellectuels [58].
C’est en effet, au sein du CCF, fleuron de la diplomatie culturelle américaine financé pendant dix-sept ans par la CIA dans le plus grand secret [59], qu’il nous faut replacer les liens Burnham/Aron. Plus exactement, comme Pierre Grémion le donne à comprendre, c’est d’un programme diplomatique dont il est question [60], où, selon une dynamique internationale complexe (allant jusqu’à la mondialisation du CCF à partir de son apogée en 1960), bien des intellectuels, écrivains, universitaires, journalistes, artistes (et hommes politiques), de droite mais aussi sociaux-démocrates [61], vont progressivement s’agréger et coopérer. Ce sont dès lors toutes sortes de manifestations, de productions, de structures, de réseaux de sociabilité qui vont voir le jour et traduire en actes la réalisation du programme : grands séminaires internationaux médiatisés, publications d’ouvrages aux titres forts (et devenus emblématiques) [62], créations et/ou renforcement de revues [63] (véritables plaques tournantes pour tout un ensemble d’intellectuels mais aussi piliers de l’animation et du déploiement du CCF), bourses d’études et soutiens financiers à la création de postes universitaires, etc. C’est aussi le foyer à partir duquel s’élaboreront puis se diffuseront tout un lot d’expressions et d’idées force qui seront naturalisées : « démocratie industrielle », « fin des idéologies », « culture du changement », « participation des travailleurs », etc. Outre les fonds secrets versés par la CIA par le biais de fondations écrans telles la Farfield puis la fondation Ford, précieux auront été ces hommes de l’ombre rétribués par la CIA, véritables pièces maîtresses dans l’organisation et l’animation des réseaux. Universitaires et intellectuels convertis, d’autant plus précieux dans la lutte idéologique qu’ils se sont formés dans les cercles anti-staliniens de gauche, tantôt investis dans des revues, tantôt mobilisés au sein de fondations ou de divers secrétariats du CCF, leur contribution à une telle entreprise politique est décisive.
En fait, Burnham et Aron, depuis des horizons assez différents, vont se trouver étroitement associés et ce, dès le départ, au lancement du CCF qui se tiendra à Berlin en juin 1950. Initialement, un comité international de soutien à la création d’un tel Congrès est constitué [64]. La place de Burnham, dans la première phase du CCF, est tout à fait essentielle. Présent dans les instances dirigeantes du Congrès, omniprésent dans les interventions lors des rencontres internationales, il occupera une position clé jusqu’à ce que la ligne de l’endiguement avancée par George Kennan soit préférée en haut lieu à celle de la confrontation avec le mouvement communiste international qu’il a vigoureusement défendue depuis la première rencontre de Berlin. Aron, quant à lui, présent dès le début dans le comité exécutif, s’engagera de fait de plus en plus dans les instances décisionnelles, surtout à partir de 1955, année de la Conférence internationale de Milan (« L’Avenir de la liberté » [65]). L’année est en effet féconde pour lui car sort en librairie L’opium des intellectuels et il est élu à la Sorbonne pour y occuper la chaire de sociologie. Dès lors, son rôle au sein du CCF va devenir crucial, au point qu’au milieu de la décennie suivante, le CCF étant alors en pleine tourmente, Aron apparaisse comme le seul homme digne de présider à ses destinées. Grémion le relève avec beaucoup d’acuité, le scandale du financement du CCF par la CIA éclabousse surtout des grandes figures, des revues, une bonne partie du monde intellectuel et du monde universitaire aux États-Unis, alors qu’à Paris, c’est à peine si l’on connaît et s’intéresse aux agissements et aux productions du Congrès pour la liberté de la culture. En réalité, quand les responsables de la fondation Ford (qui ont anticipé le scandale) considèrent essentielle la continuation de l’entreprise (sur d’autres bases), le choix de l’homme de la relève est on ne peut plus épineux. Et c’est Mc George Bundy, président du staff de la Ford qui sollicite Aron pour présider à la restructuration complète du Congrès pour la liberté de la culture [66]. Celui-ci accepte, puis, face à la seconde vague du scandale qui ne fait qu’amplifier le malaise, finira par se retirer.
Ce qui est sans doute ici primordial touche à la nature même de l’entreprise intellectuelle à laquelle tant de grandes figures ont contribué. Les aveux, les révélations, les contre-attaques des uns et des autres qui fusent alors viennent illustrer jusqu’à quel point la double intervention de la CIA (financière et humaine) touche au cœur du travail intellectuel et scientifique. On mesure sans doute mieux à quel point on est éloigné du débat scientifique et intellectuel quand on comprend que l’Office of Strategic Studies, véritable vivier où se côtoient militaires, écrivains, avocats et universitaires (dont Burnham), constituera de fait le lieu névralgique d’édification de réseaux politiques et intellectuels en Europe, qui, sous la houlette des hommes de la CIA à partir de 1947, serviront précisément à bâtir les fondations du CCF en 1950, à savoir le Kongress für Kulturelle Freiheit, tenu à Berlin dans la zone d’occupation américaine en Allemagne, avec l’appui de l’Office of Military Government of the United States [67].
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Il fallait assurément la conjoncture exceptionnelle de la guerre froide pour que des hommes comme Burnham et Aron se trouvent ainsi associés, bien au-delà de la simple publication d’un ouvrage en 1947, une conjoncture cependant qu’ils auront, avec d’autres, particulièrement contribué à modeler. Représentant exemplaire des trotskistes américains convertis [68], c’est-à-dire de tout ce groupe qu’ont constitué les intellectuels new-yorkais, Burnham nous donne à voir les configurations singulières où il agit et qu’il contribue, avec d’autres, à produire. La réception de son œuvre nous permet aussi de saisir le formidable travail d’amnésie politique et les extraordinaires méprises sur lesquels de telles entreprises et de tels produits intellectuels prennent corps. Mais la réception de Burnham se décline également en bien des variations qui tiennent aux propriétés mêmes des champs de réception et donc aux usages des productions intellectuelles, c’est-à-dire aux luttes internes, indissociablement scientifiques et politiques, dans les divers champs de réception-production considérés. Ainsi, la réception du travail de Burnham en cache au moins une autre qui est loin d’avoir été complètement éclaircie et qui concerne l’œuvre collective entreprise par les hommes qui, de part et d’autre, ont fait l’intervention américaine en Europe à partir de l’après-guerre.
 
NOTES
 
[1] J. Burnham, L’ère des organisateurs, Paris, Calmann-Lévy, 1947.
[2] Se reporter à J.-F. Spitz, « Comment lire les textes politiques du passé ? Le programme méthodologique de Quentin Skinner », Droits, 10, 1989, p. 133-145.
[3] P. Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Cahiers d’histoire des littératures romanes, 14 (1-2), 1990, p. 3.
[4] Cf. R. Pelloux, « Un nouveau Machiavel, James Burnham et ses idées sur la domination du monde », dans André Allix (dir.), Les fondements de la politique extérieure des États-Unis, Paris, Armand Colin, tome 8, 1949 (coll. : « Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques »), p. 167-204.
[5] Lire à ce sujet, le travail très documenté de A. Wald, The New York Intellectuals. The Rise and Decline of the Anti-Stalinist Left from the 1930s to the 1980s, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1987.
[6] Cf. P. Bourdieu, « Le fonctionnement du champ intellectuel », Regards sociologiques, 17-18, 1999, p. 5-27.
[7] J. Burnham, L’ère des organisateurs, op. cit., p. 170.
[8] A. A. Jr. Berle, G. C. Means, The Modern Corporation and Private Property, New York, Macmillan, 1933.
[9] Nous pensons ici à Raymond Aron, introducteur de la pensée de Burnham, qui enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris de nombreuses années avant d’occuper la chaire de sociologie à la Sorbonne en 1955 ; l’auteur du présent article, étudiant dans une grande école de commerce au début des années 1970, a eu dans son programme d’enseignement la théorie de la « révolution managériale ».
[10] Respectivement en date du 10 mai 1947 et du 10 janvier 1948.
[11] Cf. R. Pelloux, art. cité.
[12] Lire L. Trotsky, In Defense of Marxism, Against the Petty-Bourgeois Opposition, New York, 1942, traduction française sous le titre Défense du marxisme, Paris, Éditions et documentation internationales, 1972 (avec une préface de Pierre Naville et une introduction de Jean-Jacques Marie). Quand Naville, par exemple, discute pied à pied de la position de Burnham,???non seulement il le fait très tôt, comme d’autres trotskistes, au sein de la revue Quatrième Internationale, (dès avant-guerre car, en réalité, les réticences de Burnham, puis son opposition à Trotsky, sont très clairement repérables), mais il y est d’autant plus préparé que le débat interne a déjà été conduit (par anticipation, si l’on peut dire). Le livre virulent contre Trotsky, que publie, en 1939, à compte d’auteur, un certain Bruno R. (pour Rizzi), intitulé La bureaucratisation du monde. Le collectivisme bureaucratique, Quo vadis America ?, s’inscrit, de fait, au cœur du débat interne à l’extrême gauche anti-stalinienne, qui s’est durci à partir de 1939. Et c’est ce livre que quelques commentateurs estimeront avoir été plagié. Cf. P. Naville, Le Nouveau Léviathan, tome 2, Le salaire socialiste, Paris, Anthropos, 1970, p. 262-266.
[13] Cf. D. A. Routh, « L’Angleterre et la Révolution du 20e siècle », Esprit, 107, 1945, p. 322-331.
[14] Cf. J.-M. Domenach, « Super MARX », Esprit, 135, 1947, p. 140-44.
[15] Une analyse fouillée des débats conduits au sein du CES, en 1948, autour du livre de Burnham, est avancée par D. Dulong, « La technocratie (au) miroir des sciences sociales. La réflexion technocratique en France (1945-1960) », dans V. Dubois, D. Dulong (dir.), La question technocratique. De l’invention d’une figure aux transformations de l’action publique, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 1999, p. 77-91.
[16] Cf. G. Gurvitch (dir.), Industrialisation et technocratie, Paris, Armand Colin, 1949.
[17] Il faudrait sans doute être plus attentif au fait que des sociologues plus jeunes et/ou moins en vue dans l’univers académique, comme Naville, ou d’autres encore, comme Lefort et Castoriadis, discutent aussi les thèses de Burnham. Ils le font d’abord à partir de leur engagement militant et révolutionnaire. Et ce n’est pas la menace technocratique, mais la question de la bureaucratie qui est alors en débat politique et théorique. Lefort et Castoriadis, par exemple, dans le mouvement « Socialisme ou barbarie » qu’ils fondent (et la revue du même nom) en 1949, discutent de la bureaucratie comme « phénomène social total ». Lire C. Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie, Paris, Gallimard, 1979 ; C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Le Seuil, 1975 ; sur le mouvement, cf. le remarquable travail de P. Gottraux, « Socialisme ou barbarie », Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot, 1997. Sur le travail de Pierre Naville, on peut lire ses contributions dans la revue Quatrième Internationale, avant-guerre, l’introduction qu’il rédige à L. Trotsky, op. cit., et les six tomes du Nouveau Léviathan parus de 1957 à 1977 chez Anthropos. On peut lire également la stimulante réflexion « Critique de la bureaucratie », Cahiers internationaux de sociologie, XV, 1953.
[18] Cf. G. Gemelli, Le élites della competenza. Scienziati sociali, istituzioni e cultura della democrazia industriale in Francia (1880-1945), Bologna, Il Mulino, 1997, en particulier le chapitre 4, p. 147-184. Lire également G. Pollet, « Technocratie et démocratie. Élites dirigeantes et réforme technicienne de l’État dans l’entre-deux-guerres », dans V. Dubois, D. Dulong (dir.), op. cit., p. 35-53. G. Pollet rappelle, parmi d’autres considérations, qu’avec Henri Fayol (très marqué par la pensée de Taylor) et les idées qu’il s’évertue à faire circuler depuis les cercles dirigeants patronaux, il s’agit bien de transposer et appliquer les acquis du « management des entreprises » à l’organisation de l’État.
[19] Lire les stimulantes réflexions de R. F. Kuisel, Le capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au 20e siècle, Paris, Gallimard, 1984, en particulier le chapitre 4, p. 171- 225.
[20] G. Gemelli, op. cit., en particulier la troisième partie, « L’autorité des experts » et le chapitre 8, « L’École Polytechnique et ses prophètes », p. 307-357.
[21] Comme le souligne François Rouquet, qui invite celui qui cherche à cerner « la nébuleuse technocratique » vichyssoise à faire preuve de beaucoup de circonspection, la technocratie sous le régime de Vichy « coïncide » en cette même période avec la publication du « livre-phare » de Burnham aux États-Unis. Cf. F. Rouquet, « La technocratie sous Vichy : opportunité, continuité et représentation », dans V. Dubois, D. Dulong, op. cit., p. 55-75.
[22] La coloration de la thèse de la « révolution managériale » invite, en effet, à faire lien avec cette question de la technocratie. Au moment où Burnham décide d’écrire son livre, il n’a probablement pas oublié la soudaine et puissante fascination qui s’est emparée de l’Amérique entière – à la suite de la crise de 1929 – pour la solution technocratique. Quand il devient professeur de philosophie et qu’il fonde, avec un ami, sa première revue, l’Amérique, encore sous le choc du krach boursier de Wall Street en 1929, retentit des échos des débats qui fusent sur les promesses (puis, très vite, les impasses) de la « Technocracy ». Au tout début de l’année 1933, le pays, rapporte D. Renard, devient « technocrazy ». Les termes du débat public – même sur une période somme toute très brève – révèlent l’acuité des questions relatives à la mobilisation des sciences sociales dans la pratique gouvernementale et la conduite des affaires publiques dans cet état de crise du capitalisme, insoupçonné jusque-là. Plus précisément, autour de certaines figures académiques comme celles de Thorstein Veblen ou Walter Rautenstrauch, c’est toute la thématique du rôle de l’ingénieur, la foi en la technique que celui-ci est censé détenir, mais surtout les oppositions fortes qui s’expriment autour du rôle des businessmen et des ingénieurs pour résoudre les problèmes de la société américaine qui deviennent centrales. On perçoit assez clairement, à travers des itinéraires de « savants hybrides », des rencontres, des lieux ou institutions (dont l’Université de Columbia pour ce qui concerne Rautenstrauch, siège du Committee on Technocracy en 1932), mais aussi des associations (par exemple, The New Machine, lancée par Henry Gantt, The Technical Alliance, une organisation qui fonctionnera tel un cabinet-conseil, créée dès 1919 par l’ingénieur Howard Scott, celui qui se révélera l’homme clé du mouvement Technocracy), et des mouvements de réflexion et de promotion de la science, combien la tentation technocratique se nourrit des ambitions d’une régulation sociale ou mieux encore, d’une organisation de la société directement inspirée du savoir de l’organisation de la production. Sur cette question et les quelques remarques avancées ici, nous renvoyons au texte particulièrement renseigné de D. Renard, « Technocracy, ou la science contre l’économie. Un mouvement américain des années 1930 », dans V. Dubois, D. Dulong, op. cit., p. 19-33. On pourrait dès lors aisément relier ces débats et ces impulsions aux initiatives antérieures fondatrices du mouvement de l’organisation scientifique du travail, dont celles de Taylor (et, par exemple, la Taylor Society).
[23] Cf. D. G. MacRae, « Social Stratification : A Trend Report », Current Sociology, II (1), 1953-1954, p. 6-31.
[24] Cf. R. Aron, « Social Structure and the Ruling Class », British Journal of sociology, 1 (2), 1950, p. 1-16 et p. 126-143.
[25] L’expression est de Georgette Elgey, citée par A. Bergougnioux dans la « Présentation » qu’il rédige pour l’ouvrage de L. Blum, Discours politiques, Paris, Imprimerie nationale, 1997, p. 41.
[26] Dans l’ouvrage qu’il consacre à Blum, Jean Lacouture retient précisément la préface au livre de Burnham comme exemplaire des convictions socialistes de l’homme d’État français : J. Lacouture, Léon Blum, Paris, Le Seuil, 1977, p. 562-569.
[27] Outre L’ère des organisateurs, seront publiés Pour la domination mondiale, 1947 ; Les Machiavelliens ; Pour vaincre l’impérialisme soviétique, 1949 ; Contenir ou libérer, 1953.
[28] Malgré des demandes insistantes et répétées auprès de Calmann-Lévy pour accéder à d’éventuelles archives et correspondances entretenues avec Burnham, nous nous sommes vus opposer une fin de non-recevoir.
[29] Cf. la lettre de Pierre Calmann-Lévy, datée du 15 mars 1946, adressée à Raymond Aron. Sur les huit points de l’accord auquel les deux hommes sont parvenus, on peut relever les éléments suivants : « 1) Vous dirigerez chez nous une collection d’auteurs français et étrangers dont le titre sera fixé ultérieurement et sur la couverture de laquelle figurera la mention “… dirigée par Raymond Aron” […] 3) En ce qui concerne les œuvres de la littérature étrangère, vous envisagez la création d’un réseau de correspondants dans divers pays, particulièrement la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Allemagne ». Cette lettre, comme d’autres correspondances et documents, est consultable au Fonds d’archives privées Raymond Aron, hébergé au Centre de recherches politiques Raymond Aron. Je remercie Mme Dominique Schnapper d’avoir bien voulu m’autoriser à consulter le fonds, ainsi que Mme Élisabeth Dutartre, pour son accueil.
[30] Parmi les premiers auteurs introduits par Aron figurent, outre Burnham, Crane Brinton, Denis Brogan, Geoffrey Garer, Basil Lidell Hart, Léon Poliakov, Betnam Wolfe, George Kennan, puis un peu plus tard, Hannah Arendt, J. K. Galbraith, etc. Cf. R. Colquhoum, Raymond Aron, vol. 1, The Philosopher in History, 1905-1955, Londres, Sage, 1986.
[31] Outre ses écrits, on peut en trouver la trace dans certaines correspondances qu’il a échangées avec Raymond Aron. Cf. une lettre datée du 30 avril 1952, Fonds d’archives Raymond Aron.
[32] On peut lire le texte de cette citation et les commentaires qui accompagnent cette remise de médaille dans un dossier hagiographique exemplaire, « James Burnham, 1905-1987 », que la National Review (11, septembre 1987, p. 31-54) consacre précisément à son fondateur au moment de sa mort. Le dossier, particulièrement instructif, aligne toute une série de témoignages, dont celui d’un ex-responsable au sein de la CIA (Miles Copeland) rappelant l’intérêt essentiel, pour le travail politique et idéologique de la CIA dans le monde, de la pensée d’auteurs comme Machiavel ou Pareto que Burnham a fort justement analysée et commentée. On y trouve également l’aveu tardif de la reconnaissance, par J. K. Galbraith, de sa dette intellectuelle envers Burnham.
[33] Sur la trajectoire de Burnham, cf. A. Wald, op. cit., chap. 6.
[34] J. P. Cannon (1890-1974) et Max Shachtman (1904-1972) sont les deux dirigeants clés du mouvement trotskiste américain. Malgré la faible taille des organisations qu’ils co-dirigèrent de 1928 à 1940, le mouvement qu’ils portèrent eut un très fort impact auprès de toute une génération d’intellectuels vivant à New York. Alan Wald considère qu’ils ont formé, au long des années 1930 jusqu’au printemps 1940 – quand éclate leur organisation politique (le Socialist Workers Party) et qu’ils se retrouvent, Cannon, d’un côté, Shachtman avec Burnham, de l’autre, à la tête de deux factions rivales –, un duo très fort par-delà des oppositions épisodiques. Après l’éclatement du SWP, Cannon restera fidèle aux principes du marxisme, alors que Shachtman s’écartera progressivement de ses convictions pour devenir, dans les années 1960, aux yeux de ses anciens amis, un véritable « renégat ». Cf. A. Wald, ibid.
[35] Aimé des jeunes membres du parti et admiré par Shachtman, il répondra, en bon enseignant, aux demandes qu’on lui adresse pour faire des cours d’été sur le socialisme aux trotskistes de Minneapolis. Burnham vivait à Sutton Place à New York et, de temps à autre, assistait aux réunions du comité politique en smoking après être allé ou avant de se rendre chez les Rockefeller, ou dans l’une ou l’autre des grandes familles avec lesquelles il entretenait des liens d’amitié.
[36] Pour une bonne compréhension des débats, on peut consulter les documents qui ont jalonné les grandes étapes de la naissance de la IVe Internationale, ainsi qu’une bonne partie des sources rassemblées dans Les congrès de la IVe Internationale. 1. Naissance de la IVe Internationale (1930-1940), Montreuil, Éditions la Brèche, 1978 (préf. de Pierre Frank).
[37] Cf. A. Wald, op. cit., spécialement chap. 5.
[38] La référence explicite à l’influence de Carter, on peut la lire dans l’article qu’écrit Léon Trotsky le 25 novembre 1937 : « Un État non-ouvrier et non-bourgeois », dans L. Trotsky, op. cit., p. 87-99, publié antérieurement sous le titre « Un État ni Ouvrier ni Bourgeois ? », dans Quatrième Internationale, numéro spécial, juin 1938, p. 98-103.
[39] Né en 1910, socialiste dès 14 ans, Friedman est très impliqué d’abord dans les mouvements de jeunesse communiste, puis évincé en décembre 1928 pour trotskisme. Membre fondateur (avec Cannon et Shachtman) de la Communist League of America (CLA), il a été un opposant farouche à Cannon, en particulier à propos de problèmes d’organisation.
[40] À la différence des partis trotskistes européens qui sont condamnés – en cette époque – à la clandestinité, le SWP est un parti dont l’existence légale est reconnue.
[41] Lire les échanges de lettres entre Burnham et Trotsky dans L. Trotsky, op. cit., p. 161-189, p. 321-343 et p. 343-348.
[42] Lancée avec la bénédiction des communistes américains, cette revue va jouer un grand rôle dans l’affirmation des intellectuels new-yorkais et constituera, au moment de la guerre froide, l’un des piliers de l’entreprise idéologique conduite par le Congress for Cultural Freedom. On peut trouver des éléments sur la revue, dans le livre d’Alan Wald mais surtout dans le travail de T. A. Cooney, The Rise of the New York Intellectuals. Partisan Review and Its Circle, Madison, The University of Wisconsin Press, 1986.
[43] Lire R. Aron, L’opium des intellectuels, Paris, Agora, 1986 (1re éd. : Calmann-Lévy, 1955), p. 252-59.
[44] Cf. T. A. Cooney, op. cit., en particulier chap. 7.
[45] On connaît aujourd’hui sa contribution, par exemple, dans le renversement du Dr Mossadegh et l’installation au pouvoir du Shah d’Iran au début des années 1950 ou encore dans la création, en 1962, d’un comité américain de soutien à l’OAS. Mais, comme on le verra, le rôle de la CIA dépasse le seul cas de Burnham.
[46] Lire R. Aron, L’homme contre les tyrans, Paris, Gallimard, 1946, et Le grand schisme, Paris, Gallimard, 1948.
[47] P. Bourdieu, « Les conditions sociales… », art. cité, p. 4.
[48] Elles sont, il est vrai, peu nombreuses ; elles attestent, en tout cas jusqu’au milieu des années 1970, de l’amitié et de l’estime que les deux hommes se portent. Cf. le Fonds d’archives Raymond Aron.
[49] R. Aron, « Postface », dans J. Burnham, Contenir ou libérer, Paris, Calmann-Lévy, 1953, p. 275-323.
[50] R. Aron, Mémoires, Paris, Julliard, 1983.
[51] R. Aron, « Social Structure and the Ruling Class », art. cité.
[52] On songe, entre autres, à l’intérêt commun qu’ils partagent pour Vilfredo Pareto.
[53] Sur l’ambivalence de sa position après-guerre, lire R. Lardinois, « L’invention de Tocqueville », Actes de la recherche en sciences sociales, 135, 2000, p. 76-87.
[54] R. Aron, Mémoires, op. cit., p. 234.
[55] On peut relire ce qu’il écrit dans ses Mémoires, p. 48 : « Dans le premier numéro des Temps Modernes [1945], je dissertai encore sur les chances du socialisme (en un article bien pauvre). Un intellectuel juif, de bonne volonté, qui choisit la carrière des lettres, étranger à ceux des siens qui restent dans le commerce du textile ou de l’argent, ne peut guère ne pas se vouloir, se sentir de gauche. Pour un peu, en paraphrasant mon collègue Escarpit, je dirais que je suis né à gauche, conditionné par les déterminants psycho-sociaux. J’y suis resté, au moins tant que je n’ai pas conquis ma pensée propre, autonome. Y suis-je resté jusqu’au bout ? »
[56] Aron le dit clairement dans ses Mémoires : « Il fallait mobiliser une résistance intellectuelle bien plus que des armes contre l’Union Soviétique » ; « Je ne regrette pas d’y avoir participé, parce qu’il [le CCF] exerça une influence non négligeable sur les intellectuels européens » (p. 238). Cf. également N. Baverez, Raymond Aron : un moraliste au temps des idéologies, Paris, Flammarion, 1993, en particulier chap. 10. Ici, on s’appuiera surtout sur l’imposant travail réalisé par P. Grémion, Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris (1950-1975), Paris, Fayard, 1995.
[57] La liste complète qui pourrait en être dressée est impressionnante ; outre les nombreux intellectuels new-yorkais (ex-anti-staliniens de gauche), dont Sidney Hook, Irving Brown, John Dewey, Daniel Bell, qui vont s’investir à fond dans l’entreprise, on va trouver des figures comme celles de Karl Jaspers, Friedrich A. von Hayek, Arthur Koestler, Irving Kristol, Nicolas Nabokov, Michael Polanyi, Denis de Rougemont, Bertrand Russell, Arthur Schlesinger Jr., Ignazio Silone, etc.
[58] La spécificité de la lutte idéologique tient, en bonne partie, à ce projet général dont Aron définit les termes dans son introduction à L’opium des intellectuels : il s’agit moins de viser les communistes que les “communisants”, c’est-à-dire tous ceux “dont les sympathies vont à l’univers soviétique”. On comprend dès lors plus clairement en quoi devient cardinale la contribution des ex-compagnons de route et des “anti-staliniens” de gauche à l’entreprise politique que constitue le CCF (en des modalités de revirement, reniement et de conversion certes variées).
[59] Le scandale éclate en 1966 d’abord, avec les révélations du New York Times ; on découvre ensuite celles du magazine Ramparts, en mars 1967, sur l’intervention de la CIA jusque dans l’organisation et l’orientation des mouvements étudiants aux États-Unis et en Europe. Cf. P. Grémion, op. cit., p. 429-74.
[60] Grémion va jusqu’à dire qu’il s’agit du « programme le plus prestigieux » et l’un des plus « féconds » de l’époque (ibid., p. 455).
[61] C’est encore Raymond Aron qui, en cette période, pose la question : « L’alternative de la droite et de la gauche a-t-elle encore un sens ? » C’est précisément en ces termes que commence L’opium des intellectuels. L’ouvrage, comme le relève Grémion, reçoit au sein du CCF, où Aron joue un rôle essentiel, un écho très fort.
[62] L’un des plus représentatifs sans doute est l’ouvrage du sociologue-politologue Daniel Bell, The End of Ideology, Cambridge, Harvard University Press, 1960 (relevons que l’ouvrage est dédié à Sidney Hook).
[63] Il s’agit, entre autres, de Partisan Review, Commentary, Preuves, Tempo presente, Encounter, etc.
[64] Parmi les 38 signataires, figurent des personnalités européennes dont Léon Blum. Mais, avant ce comité de soutien, s’était déjà constitué aux États-Unis, à l’initiative de Hook et de Dewey (après les procès de Moscou), un premier Comité pour la liberté de la culture contre les totalitarismes nazi et communiste. C’est Hook, ancien compagnon de route des communistes dans les années 1920, puis fervent militant et organisateur du mouvement trotskiste, qui finira par s’investir dans le CCF, en particulier depuis le comité américain dont il sera le président, l’American Congress for Cultural Freedom (ACCF), institutionnalisé en janvier 1951.
[65] Cinquième conférence internationale du CCF, largement médiatisée, elle accueillera pas moins de 140 participants soigneusement sélectionnés. Sur la nature proprement politique de cette manifestation scientifique, cf. le chapitre IV de l’ouvrage de P. Grémion, op. cit., p. 153-226.
[66] Lire les correspondances entre les deux hommes à ce propos dans P. Grémion, op. cit., p. 467-470.
[67] Ibid., p. 445.
[68] Pour saisir les prolongements historiques de la droitisation de l’extrême gauche américaine née dans les années 1930 et comprendre, par exemple, la « déradicalisation d’une génération politique » qui passe du trotskisme au reaganisme, se reporter à la très stimulante communication de N. Guilhot, « De la révolution permanente à l’anti-radica