Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629566
126 pages

p. 312 à 316
doi: en cours

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Lectures critiques - Comptes rendus

Vol. 53 2003/2

GIRAULT (Jacques) dir. – L’implantation du socialisme en France au 20e siècle. Partis, réseaux, mobilisation. – Paris, Publications de la Sorbonne, 2001.

Cet ouvrage collectif résulte d’une journée d’étude tenue à l’université de Paris 13, en mai 1999, à l’initiative conjointe d’historiens (Paris 13, Paris 1 et Paris 8, OURS) et de politologues (Lille et Grenoble), autour du thème de l’implantation du socialisme. Constatant que les travaux relatifs à l’implantation, plutôt nombreux et de qualité quand il s’agit du communisme (Brunet, Fourcaut, Hastings, etc.), faisaient généralement défaut pour le socialisme postérieur au congrès de Tours, les initiateurs de cette rencontre ont eu l’heureuse idée d’ouvrir très largement le champ d’investigation autour de l’implantation, et de croiser les approches disciplinaires. Regroupées en quatre sous-ensembles – les lieux, les élus, les mobilisations et les discours – les contributions abordent une grande diversité de sujets. Reconstituer a posteriori une unité de problématique, qui n’est d’ailleurs pas postulée par les auteurs, ne ferait guère sens. En revanche, une première délimitation des pistes à explorer représente un acquis. Donner toute sa place, dans l’étude de l’implantation, aux rapports entretenus par une force politique avec le contexte social et culturel dans lequel elle vit, apparaît comme une forte convergence entre les auteurs, d’où l’attention prêtée aux territoires politiques et au rôle des élus qui les animent. Comme le note avec pertinence R. Lefebvre, les recherches portant sur le socialisme municipal font aujourd’hui particulièrement défaut. L’intérêt a été longtemps focalisé sur l’institution partisane elle-même, ses dirigeants, les débats idéologiques internes, les compétitions pour le pouvoir, en négligeant ce qui reliait le parti et plus largement le mouvement socialiste à son environnement. Une direction de recherche, déjà empruntée de manière féconde par F. Sawicki, consiste dans l’étude des réseaux. La grande diversité des formes d’implantation et, en définitive, l’inégalité manifeste d’influence, de taille, de dynamisme des organisations locales du Parti socialiste peuvent être appréciées à partir des relations nouées avec le milieu syndical et associatif, de la configuration du marché politique (à gestion comparable, Creil reste socialiste, Montataire, non), de l’agencement des rapports entre l’élu et la section socialiste (illustré par le cas de Montélimar). On ne peut ici que relever arbitrairement quelques facettes d’un chantier très prometteur.
Henri REY
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques

LUTHER (Kurt Richard), MÜLLER-ROMMEL (Ferdinand) eds – Political Parties in the New Europe. Political and Analytical Challenges. – Oxford, Oxford University Press, 2002.

Cet ouvrage collectif dirigé par deux spécialistes anglais et allemand des partis politiques est le produit d’un travail engagé depuis 1991, dans le cadre d’une école d’été réunissant, chaque année, des jeunes chercheurs et des spécialistes reconnus autour de l’analyse des partis et des systèmes partisans en Europe. Il correspond donc bien à un genre scientifique, particulièrement bien représenté dans la littérature sur les partis politiques, marqué par une perspective comparative fondée sur une méthode quantitative (on notera d’ailleurs que, sur de nombreux thèmes abordés, les données quantitatives françaises font encore défaut). Conformément à ce type de publication, la thèse générale qui se dégage du travail collectif est difficile à établir. Mais, apparaît toutefois, au fil de la lecture, que de nombreux auteurs partagent une vision commune – que l’on pourrait qualifier de schumpétérienne – des partis politiques. Ils militent pour considérer les partis politiques comme des « purposive organizations » dont il s’agit d’étudier les choix stratégiques. Plusieurs chapitres sont consacrés d’ailleurs à l’analyse des choix partisans en matière de formation des gouvernements (choix d’un type de coalition, allocation des portefeuilles ministériels, par exemple), de politiques publiques ou même d’engineering institutionnel (si les partis doivent s’adapter à l’environnement institutionnel, ils agissent aussi parfois sur lui en modifiant les règles institutionnelles). Toutefois, l’enjeu affiché du livre n’est pas de mettre à l’épreuve une conception théorique générale, mais de faire le point sur les transformations qui affectent les partis politiques européens, les débats scientifiques qu’ils suscitent et les directions que devraient emprunter les futures recherches. De ce point de vue, l’ouvrage remplit parfaitement son rôle dans la mesure où il fournit l’état des connaissances et des débats sur des thèmes aussi divers que, par exemple, l’enracinement social des partis (indiquant que le déclin général en Europe des adhésions s’accompagne d’une stabilité des liens avec les « flanking organizations »), le travail de mobilisation électorale et de production idéologique qu’ils prennent en charge (présentant le mouvement d’« américanisation » croissante des manières de faire campagne mais le maintien de programmes idéologiquement différenciés) ou sur la question de l’européanisation et les défis auxquels sont confrontées des organisations encore fortement marquées par leur structuration nationale.
Florence HAEGEL
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques

WARIN (Philippe) – Les dépanneurs de justice. Les « petits fonctionnaires » entre qualité et équité. – Paris, LGDJ, 2002. 134 p. (« Droit et Société. 33 »)

Issu d’une recherche collective, l’ouvrage de Ph. Warin s’inscrit dans la lignée d’un ensemble de travaux (tels ceux de J. M. Weller, V. Dubois ou G. Jeannot) qui ont contribué, depuis quelques années, à renouveler en profondeur les études administratives : il s’agit de se pencher sur l’activité administrative concrète, sur le « travail administratif » accompli par les agents de base, les « petits fonctionnaires » au contact des usagers et chargés de leur fournir des prestations ; là se situerait « le centre de gravité de l’action administrative », et son observation, à partir d’une solide enquête de terrain croisant plusieurs types de sources, conduit ici à remettre en cause une série d’idées reçues. Du côté des usagers, l’attachement à des services publics, qui bénéficient d’une image globalement positive, se double d’attentes fortes, mais qui ne se réduisent pas à la simple exigence d’amélioration de la qualité des prestations offertes : derrière celle-ci se profile une « attente de justice », c’est-à-dire d’un traitement équitable des demandes, excluant tout arbitraire et répondant au besoin de considération des intéressés. Quant aux agents, ils s’efforcent de répondre à cette attente par un comportement « éthique », qui les incite à « agir en équité », afin d’assurer une égalité réelle d’accès aux droits. Ce faisant, Ph. Warin, non seulement souligne les impasses de politiques de modernisation sous-tendues par la seule préoccupation d’efficacité en négligeant ce type de préoccupation, mais encore se démarque d’analyses sociologiques sous-estimant le poids des contraintes organisationnelles et juridiques qui pèsent sur la relation administrative, ou surestimant la marge de discrétionnalité dont disposeraient les fonctionnaires dans l’application des règles : « agir en équité » n’est pas, en effet, contourner les règles existantes, mais, au contraire, viser à leur « application pleine et entière » pour tous.
On peut sans doute s’interroger sur la généralisation possible d’une analyse en dehors des services sociaux, qui constituent son point d’application privilégié : même si la dégradation des conditions socio-économiques pousse au « débordement du social », il n’est pas certain que la préoccupation d’« agir en équité » soit présente de la même façon dans tous les services publics, à moins de concevoir ceux-ci sous l’angle exclusif de la « solidarité sociale ». Par ailleurs, la reconstitution des attentes présumées des usagers à partir des sondages et des appréciations des agents, appelle quelques réserves. Il reste que l’ouvrage apporte un éclairage de toute première importance sur les pratiques et les représentations des agents de terrain, que les réformateurs feraient bien de méditer.
Jacques CHEVALLIER
CERSA-Paris 2

GEORGAKAKIS (Didier) dir. – Les métiers de l’Europe politique. Acteurs et professionnalisations de l’Union européenne. – Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2002.

Issu d’un colloque organisé par le Groupe de sociologie politique européenne (GSPE) de l’université Robert Schuman, cet ouvrage collectif ouvre une brèche sur les nouveaux objets des études européennes. L’ambition de ce travail, comme le souligne l’introduction de D. Georgakakis, est de présenter des études de cas centrées sur les acteurs européens sous l’angle de leur professionnalisation. Qui sont les acteurs de l’Europe politique ? Quels mécanismes participent à l’européanisation de leur carrière ? Et, enfin, quels sont les effets de leur professionnalisation sur la façon dont ils conduisent les politiques européennes ? Les onze contributions, qui rassemblent à la fois jeunes chercheurs et chercheurs confirmés, se recoupent toutes dans leurs analyses des jeux stratégiques déployés par les acteurs dans le contexte incertain des processus politiques européens. Les études de cas d’acteurs institutionnels et individuels, allant de la Commission européenne au Conseil de l’UE et aux administrations nationales, en passant par les acteurs régionaux, les journalistes, les experts locaux et les institutions de formations des « professionnels de l’Europe », soulignent également le fait que nous assistons, au niveau communautaire, à la « routinisation » de la croyance dans le caractère supérieur de l’intérêt européen. On observerait donc un déclin des convictions profondes au profit de logiques plus « professionnalisées », bureaucratiques et centrées sur la gestion de carrière. La qualité de la majorité des contributions en fait un ouvrage extrêmement utile et pertinent pour comprendre les transformations dans la sociologie des acteurs européens.
Toutefois, si le livre peut être considéré comme une remarquable collection d’études de cas sur les acteurs européens, il importe de souligner quelques faiblesses, généralement liées à la nature même des ouvrages collectifs. Tout d’abord, on peut s’interroger sur l’absence d’une analyse conceptuelle approfondie présentée dans l’introduction, qui aurait permis de renforcer encore le lien entre les différentes contributions, actuellement fondé essentiellement sur la « sociologie des acteurs », ce qui doit être considéré plus comme une approche qu’une question de recherche à part entière. La notion clé de l’analyse – la professionnalisation ou le métier – n’est pas définie, ni d’ailleurs celle de l’européanisation. Des telles clarifications conceptuelles auraient encore davantage renforcé la cohésion de l’ouvrage. Une deuxième critique, également liée à la forme de la publication, se fonde sur le choix des études de cas. Sur onze chapitres, trois s’intéressent plus particulièrement à la Commission et deux aux journalistes européens. S’il est extrêmement pertinent d’inclure une étude de l’institution de formation de futurs professionnels européens, le Collège de Bruges, on notera l’absence d’études portant sur le Parlement Européen, les institutions « périphériques » comme les agences européennes, la Cour des comptes ou encore le Conseil économique et social. Les acteurs non-étatiques sous formes d’ONG, groupes d’intérêt civiques ou économiques comptent également parmi les absents.
Malgré ces lacunes, l’ouvrage apporte un éclairage très original sur les processus politiques et les acteurs européens. On le recommande surtout du fait qu’il présente une ouverture vers des nouveaux questionnements de la sociologie européenne.
Sabine SAURUGGER
Institut d’études politiques de Grenoble

HAMMAN (Philippe), MÉON (Jean-Matthieu), VERRIER (Benoît) dir. – Discours savants, discours militants : mélange des genres. – Paris, L’Harmattan, 2002. 318 p. (« Logiques politiques »)

L’ouvrage Discours savants, discours militants : mélange des genres reprend une partie des contributions présentées lors d’un colloque du même nom, en novembre 2000, à Strasbourg. Comme le soulignent les organisateurs du colloque et directeurs de l’ouvrage dans leur propos liminaire, le but de ce livre collectif est d’interroger, à la lumière de différents terrains, la distinction wébérienne entre « savant » et « politique », trop souvent routinisée et exonérée d’une interrogation rigoureuse sur ses conditions de pertinence dans des contextes historiques très différents. Or, comme le souligne J. Siméant dans son riche texte d’ouverture, le contexte actuel (au moins depuis le milieu des années 1980), tant politique que scientifique, amène à remettre cette distinction sur le métier, à la lumière de différents phénomènes de circulation des discours scientifiques dans divers univers militants. Le texte note par ailleurs que, s’il est bien sûr indispensable de s’interroger sur les raisons et les modalités de cet enrôlement militant des savoirs, cela ne dispense pas d’une réflexion sur l’efficace propre de ces discours enrôlés. De fait, on retrouve cette double interrogation dans la structure de l’ouvrage : la première partie traite en effet des « processus d’hybridation du discours » et la seconde, des « usages croisés » des différents types de discours. L’option de l’ouvrage est alors d’éclairer ces deux questions par l’analyse d’objets et de contextes empiriques très variés, du conseil scientifique du Front national aux discours savants engagés dans le conflit d’Irlande du Nord, en passant par le CERES, Greenpeace, les usages savants et militants du droit du travail, le rapport des militants de SUD-PTT aux sciences sociales, et d’autres encore. Si, comme le souligne encore J. Siméant, il serait illusoire de rabattre la richesse et la diversité de ces analyses vers une problématique unique, il n’en reste pas moins que ces différents travaux, outre qu’ils invitent à sortir de divisions idéal-typiques souvent trop cristallisées pour rendre compte adéquatement de la réalité (« savant », « politique »), sont aussi, comme le note B. Gaïti dans son texte conclusif, autant de regards sur les transformations contemporaines du militantisme. En ce sens, cet ouvrage collectif rejoint des préoccupations très actuelles dans l’analyse de l’action collective, dans son attention aux pratiques des acteurs de la mobilisation et au contenu cognitif de ces pratiques. Il faut par ailleurs souligner qu’une autre qualité de cet ouvrage est d’associer dans cette réflexion les travaux de doctorants et docteurs ayant récemment soutenu leur thèse avec ceux d’enseignants chercheurs confirmés.
Daniel MOUCHARD
Université Paris I-Panthéon-Sorbonne
IEP de Paris

HAZAREESINGH (Sudhir) – Intellectual Founders of the Republic : Five Studies in Nineteenth-Century French Political Thought. – Oxford, Oxford University Press, 2001. 337 p. Bibliogr. Index.

En publiant ces cinq études sur Émile Littré, médecin devenu linguiste (1801-1881), Charles Dupont-White, économiste vivant de sa fortune (1807-1878), Étienne Vacherot (1809-1897), normalien destitué par l’Empire, Eugène Pelletan (1813-1884), journaliste ayant fait ses débuts chez George Sand, et Jules Barni (1818-1878), qui s’exila dix ans pour enseigner à Genève, Sudhir Hazareesingh a voulu rendre hommage à cinq « fondateurs intellectuels » oubliés aujourd’hui. Pourtant victimes du coup d’État bonapartiste et réfugiés dans l’étude, ils eurent la joie de voir le césarisme et la défaite se transformer en chance pour une République qui signe la paix pour fonder un régime d’ordre et de progrès. La difficulté vient du fait qu’en dehors de cette expérience commune, tout aura séparé ces hommes : Littré est agnostique, Dupont-White catholique, Pelletan saint-simonien et protestant, Barni est un philosophe kantien, quand Vacherot vivra assez longtemps pour évoluer de la Démocratie de 1860 au royalisme du Comte de Paris ! Différents quant à leur philosophie, ces hommes diffèrent aussi quant à leur attitude devant la laïcité ou le suffrage universel, redouté depuis qu’il a ratifié le coup d’État. Ainsi Dupont-White pense-t-il que la liberté a besoin de la centralisation, alors que Barni militera en faveur d’un municipalisme, aussi important pour éduquer le peuple que la généralisation de l’Instruction publique.
Cette hétérogénéité est la raison de leur oubli par une historiographie française accusée d’être trop hexagonale. Or, « l’Idée républicaine » aurait été moins exclusivement positiviste que Claude Nicolet ne l’a écrit, plus proche de l’esprit quarante-huitard décrit par Agulhon, que ce qu’enseigne la tradition républicaine et surtout, moins régie par « l’exception » que ne l’a pensé François Furet, qui sous-estime la réalité de l’insertion internationale et de l’humanitarisme pacifique de ces « fondateurs intellectuels », si fêtés par les salons de leur époque. Participant du mouvement général des idées européennes, leur grand mérite aura été de créer un « imaginaire » de progrès, appelé « esprit de 1789 » qui, sans grand lien avec la réalité historique, aura réussi à apaiser le pays et à acclimater un idéal de liberté de l’esprit. Il fallait probablement venir d’Oxford pour voir les choses sous cet angle. Comme pour faire le récit d’une « fondation » qui ne dit pas un mot des conditions juridiques qui, à la différence des précédents essais, ont fait le succès de l’établissement de cette Troisième République.
Odile RUDELLE
Centre d’étude de la vie politique française
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