2003
Revue française de science politique
Le présent du passé de la RDA aux nouveaux Länder
Entrer dans l’administration de l’Allemagne unifiée : une approche anthropologique d’un rituel d’intégration (1990-1999)
Magali Gravier
Magali Gravier est Jean Monnet Fellow à l’Institut universitaire européen de Florence. Elle est l’auteur de (avec Valérie Lozac’h) « La persistance du modèle administratif Est-allemand dans les nouveaux Länder », Communisme, 64, 2000, p. 87-106 ; « Le secret interdit. Enquêtes biographiques et politiques d’épuration dans la fonction publique de l’Allemagne unifiée », Actes du Colloque interdisciplinaire « Autour des secrets », GRICP (Université Nancy 2) et le Forum-IRTS de Lorraine, à paraître en 2003 ; « Dénazification et décommunisation. Deux politiques d’épuration ? », dans le cadre du programme de recherche du CACSP Les administrations publiques dans les transitions vers la démocratie, à paraître en 2003. Ses recherches portent actuellement sur la fonction publique européenne, notamment la sociogenèse du statut de fonctionnaire et la question de la loyauté envers les institutions européennes. (Istituto Universitario Europeo, Dipartimento SPS/JMF, Via dei Roccettini, 9, I-50016 San Domenico di Fiesole (FI), Italie <magali@gravier.org>)
Utiliser le concept de « rituel administratif d’intégration » comme outil d’observation et d’analyse de l’intégration d’anciens Allemands de l’Est dans les rangs de la fonction publique allemande unifiée permet de mettre au jour des mécanismes institutionnalisés de transformation identitaire et des relations de pouvoir expliquant les difficultés d’intégration d’un groupe d’individus au profil atypique dans un environnement hautement normé comme l’est l’administration publique. Le rituel administratif d’intégration comporte quatre phases : la cérémonie de fonctionnarisation, les rituels d’exploration mutuelle, l’équivalence des diplômes et les enquêtes administratives. Chacune marque une dimension spécifique de l’intégration. Les deux premières sont des phases d’incorporation, elles encadrent l’entrée d’individus dans le groupe. Les deux dernières sont des phases de dégradation : l’entrée dans le groupe nécessite ici une gestion particulière du passé afin de l’effacer ou de le neutraliser, quitte à écarter les candidats au profil politiquement indésirable. La relation de pouvoir qui s’exprime dans ces ritualisations permet d’imposer aux individus des transformations assez mal vécues par eux et donnent lieu à l’activation de mécanismes de résistance de leur part.
Using the concept of « administrative ritual of integration » as a tool to observe and analyze the integration of former East-Germans within the civil service of the unified Germany sheds light on institutionalized mechanisms of transformation of identity and on relations of power explaining the difficulties faced by a group with an atypical profile when trying to integrate an environment that is highly normed like the public administration. The administrative ritual of integration is composed of four phases : the ceremony conferring the statute of civil servant, rituals of mutual exploration, the equivalence of diploma and administrative inquiries. Each marks a specific dimension of the integration. The first two are phases of incorporation ; they take in hand the entry of individuals into the group. The last two are phases of degradation : here, entering the group requires a special treatment of the past in order to erase it or to neutralize it, be it at the cost of excluding applicants with a politically undesirable profile. The power relation that is expressed through these ritualisations succeeds in imposing transformations on individuals that are not easily dealt with and that trigger mechanisms of resistance from them.
La question de l’intégration d’anciens Allemands de l’Est dans la fonction publique de l’Allemagne unifiée a été étudiée en mobilisant principalement les concepts de transformation, de modernisation et de transition
[1], mais aussi de transfert et de circulation d’élites
[2], d’épuration et de professionnalisation du personnel administratif
[3] ou encore de culture administrative
[4]. Procédant parfois à une comparaison entre la fonction publique Ouest-allemande et l’institution Est-allemande homologue
[5], mais cherchant le plus souvent à évaluer la distance séparant le modèle administratif Est-allemand du modèle Ouest-allemand, à savoir la distance que le premier devait encore parcourir pour « rattraper » le second, ces études ont focalisé leur attention sur les institutions, les normes, les valeurs et les rôles. Les grands absents de ces études sont finalement les individus qui incarnent ces institutions et les pressions de resocialisation auxquelles ils ont été soumis en entrant dans leur nouvel environnement professionnel. Adopter un regard anthropologique nous permettra de combler cette lacune. Dans ce cadre, utiliser le concept de rite comme outil d’observation et d’analyse nous aidera à mettre au jour des mécanismes sociaux et des niveaux de sens sous-tendant les procédures administratives d’intégration, qui seraient invisibles autrement.
S’intéresser à l’intégration des Allemands de l’Est dans la fonction publique de l’Allemagne unifiée, sous l’angle de la ritualisation
[6], confronte inéluctablement à la pluralité des définitions du concept de rite. On peut néanmoins distinguer deux pôles de définition. D’un côté, une conception « classique », issue essentiellement des débuts de la sociologie
[7] et de l’ethnologie
[8], reprise dans les approches anthropologiques du politique
[9], est très étroitement liée à l’idée de cérémonie. De l’autre côté, une conception très différente est élaborée par des ethnométhodologues et des sociologues interactionnistes
[10] pour qui la ritualité des événements tient à leur dimension conventionnelle et symbolique, en d’autres termes, au fait qu’ils signifient plus que ce qu’ils donnent à voir de prime abord
[11]. Ces deux pôles ont tout d’abord en commun d’attribuer aux ritualisations une fonction de communication (dans le double sens de mise en contact et de transmission d’informations) et d’accorder une très grande importance à la dimension symbolique et/ou sacrée. Ensuite, les rituels ne fonctionnent que si les participants croient à leur « efficacité » ; ils produisent alors des effets difficilement réalisables, voire irréalisables autrement. Enfin, indépendamment de leur degré d’institutionnalisation, nombre de rites – et ce sont ceux qui nous intéresseront ici – marquent un « avant » et un « après ». Les rituels de passage assistent l’individu dans la gestion des ruptures biographiques. En effet, ils compressent le temps en forçant et en accélérant le franchissement d’étapes de socialisation. Ce faisant, ils installent les individus dans de nouvelles positions sociales et leur imposent de nouvelles identités.
Dans la pluralité des approches, celle de C. Bell nous semble particulièrement stimulante
[12]. Sociologue des religions, elle défend pourtant une conception très large des activités rituelles. Pour elle, toute « ritualisation » est, « fondamentalement, une manière de faire les choses pour déclencher la perception que ces pratiques sont distinctes, et les associations qu’elles produisent spéciales »
[13]. Bien que très variées et inégalement efficaces selon les contextes, les techniques de ritualisation reposent sur l’élaboration d’un cadre sémantique et, le plus souvent, sur la périodisation et la formalisation
[14]. Les pratiques rituelles sont donc délimitées en fonction non pas de la présence ou de l’absence de certains attributs réputés porteurs de ritualité, mais de leur degré de différenciation par rapport aux pratiques sociales « normales ». Cette conception présente le double avantage d’englober toutes les formes de ritualisations et de dépasser la lourde question de la sacralité héritée d’É. Durkheim et de M. Mauss. Par ailleurs, s’inspirant largement de M. Foucault, C. Bell voit dans les ritualisations « d’abord, et avant tout, une stratégie de construction d’un certain type de relations de pouvoir efficaces au sein de certaines organisations sociales »
[15]. La ritualisation apparaît dès lors comme « un jeu stratégique de pouvoir, de domination et de résistances au sein de l’arène du corps social »
[16]. Deux éléments sont importants ici. Tout d’abord, l’idée de stratégie de pouvoir et de domination. La ritualisation « dépersonnalise l’autorité, logeant le pouvoir du spécialiste dans une fonction (
office)
ou dans un statut formel, et non pas dans la personne », ce qui entraîne le renforcement d’« un système ou ordre social basé sur des fonctions et des statuts »
[17]. En effet, la « construction rituelle de l’autorité stabilise le pouvoir et par là même, l’augmente »
[18]. Le second élément important est l’idée de stratégies de résistance. Suivant la conception foucaldienne de la diffusion du pouvoir dans la société, l’auteure note que les ritualisations « donnent aussi du pouvoir à ceux qui pourraient sembler de prime abord contrôlés par celles-ci »
[19]. Dans une conception dynamique des flux de pouvoir gérés lors des pratiques rituelles, C. Bell souligne que « les ritualisations nécessitent et engendrent à la fois du consensus et de la résistance »
[20]. En fondant les rites non plus sur le sacré ou la magie mais sur le pouvoir et en les inscrivant dans des rapports de force et de domination, elle opère pour nous le passage des rites magico-religieux dans l’univers du social et du politique. Enfin, la spécificité des procédures d’intégration que nous avons étudiées, leur généralisation à l’ensemble des candidats originaires de RDA, les transformations qu’elles ont eu vocation à opérer sur eux, et enfin, l’environnement
– l’administration – rendant particulièrement saillants les enjeux et les flux de pouvoir qui ont orchestré le passage d’un avant vers un après, à la fois dans l’appartenance nationale et dans la trajectoire professionnelle, justifient notre utilisation du concept de rite tel que développé par C. Bell.
Nous souhaitons montrer les difficultés d’intégration d’un groupe d’individus au profil atypique dans un environnement hautement normé comme l’est l’administration publique. À cet effet, il a paru fécond d’analyser les diverses étapes franchies par les candidats Est-allemands à la fonction publique comme les éléments d’un rituel d’intégration. Du point de vue administratif, l’intégration de ces candidats a comporté trois temps forts : la formation professionnelle et la fonctionnarisation, l’établissement des équivalences des diplômes Est-allemands et, enfin, la réalisation d’enquêtes administratives sur le passé politique des candidats. Du point de vue micro-sociologique, l’intégration a été marquée par la réalisation d’échanges particuliers ayant pour fonction la découverte mutuelle entre agents Ouest- et Est-allemands. Ces quatre « phases »
[21] sont, sans conteste, dotées d’une certaine autonomie les unes par rapport autres, pourtant, vues sous l’angle de la ritualisation, elles apparaissent comme constitutives d’un seul et même moment complexe. Pour nous, le rituel administratif d’intégration comporte à la fois des rites d’exploration mutuelle, un rite de passage et deux rites de dégradation. Les premiers s’analysent comme des phases d’incorporation. Ils existent traditionnellement dans l’administration Ouest-allemande sous une forme plus ou moins proche de ce qu’il nous a été donné d’observer. Seules leurs modalités de réalisation ont été transformées du fait du contexte de l’unification. En revanche, les rites de dégradation ont été instaurés suite à l’unification, pour permettre l’intégration des anciens citoyens de la RDA.
Les phases d’incorporation
L’entrée dans un groupe social peut prendre plusieurs formes. Elle est souvent marquée par une période particulière de découverte réciproque entre les anciens et les nouveaux membres d’un groupe. Elle peut aussi être fortement institutionnalisée lorsqu’il existe un cérémonial d’intégration. Distinguer ces deux aspects est très important car la reconnaissance du statut de membre par les autorités d’une communauté et l’acceptation de l’intégration par les membres de celle-ci ne sont pas toujours concomitantes, bien qu’elles soient toutes deux nécessaires à l’intégration pleine et entière des nouveaux venus.
Les rituels d’exploration mutuelle
Dans une étude passionnante, J. L. Scotson s’intéresse à un cas d’intégration ratée entre anciens et nouveaux habitants d’une commune. Les logiques qu’il décrit sont vraiment proches de ce que nous avons observé dans les ministères du Brandebourg et de la Saxe et elles nous ont fourni une grille de lecture stimulante, complétant avec efficacité les conceptions classiques des rites d’intégration. Pour l’auteur, l’intégration a échoué du fait qu’il « n’y avait ni occasions dans la vie sociale, ni traditions communes susceptibles d’encourager les
rituels d’exploration mutuelle » qui constituent des « préludes » à des « relations de voisinage plus étroites
[22] ». L’auteur ne donne cependant pas de définition plus précise de ce qu’il entend par « rituels d’exploration mutuelle » (REM) et l’on ne peut comprendre leur fonction sociale qu’à partir des logiques d’exclusion et d’inclusion qu’il expose. Ces rituels auraient permis la rencontre des deux groupes d’habitants et créé des occasions de satisfaire la curiosité de chacun par des situations de dialogue et d’observation mutuelle. Les uns et les autres auraient appris à se connaître et commencé à constituer des vécus communs qui auraient été des préludes à l’élaboration d’un langage et de pratiques communs. L’établissement de ces codes communs leur aurait signalé leur appartenance à un groupe social élargi et empêché la constitution et/ou la diffusion de stéréotypes dépréciatifs qui ont généré et entretenu de véritables effets de stigmatisation puis de ségrégation, lesquels ont, à leur tour, été dévastateurs pour la cohésion du groupe
[23]. Le second grand silence de J. L. Scotson concerne la manière dont les rituels se réalisent, silence que l’on peut interpréter comme l’ouverture la plus grande sur toute forme d’interaction pouvant avoir une fonctionnalité d’exploration mutuelle. Enfin, observateur d’une situation d’exclusion cristallisée, l’auteur s’est uniquement intéressé à la formulation de la solution manquante. L’équation qu’il propose est simple : il n’y a pas eu intégration parce que les phases de découvertes mutuelles n’ont pas eu lieu, les acteurs en présence sont donc restés des étrangers les uns pour les autres. L’auteur ne développe pas de réflexion sur l’efficacité concrète des REM. Or, ce point est crucial : suffit-il que des REM aient lieu pour qu’il y ait intégration ? L’analyse des discours de nos interlocuteurs tend à montrer que tel n’est pas toujours le cas.
Nous avons considéré comme REM les échanges d’informations entre agents de l’Est et de l’Ouest sur leur groupe d’appartenance respectif dans le but de mieux connaître l’autre. Il est difficile de les situer précisément dans le temps, néanmoins il semblerait qu’ils aient surtout eu lieu dans l’immédiate après-unification, lors de la mise en place des ministères. Ce sont donc les premiers agents recrutés qui ont connu la phase d’exploration mutuelle. D’après eux, elle a pris fin lorsque la « routine » s’est installée et lorsque les effectifs ministériels sont devenus trop importants pour maintenir les échanges interpersonnels
[24]. Selon les récits, les échanges de type REM correspondent à une époque où les ministères comptaient entre 15 et 50 personnes. La taille réduite des effectifs était propice à l’établissement de relations parfois qualifiées de « camaraderie ». Faute d’indications chiffrées suffisamment précises, nous estimons que cela correspond aux derniers mois de l’année 1990, au plus tard, aux premiers mois de l’année 1991. Les REM n’ont toutefois pas disparu d’un coup, ils se sont faits progressivement moins fréquents. Les entretiens réalisés avec des agents recrutés à partir de 1992 et 1993 laissent à penser que cette phase était terminée au moment de leur arrivée dans le ministère.
Les échanges entre agents ministériels de l’Est et de l’Ouest ont pris la forme de questionnements mutuels portant sur des domaines allant des cultures professionnelles à la société Est-allemande en général, en passant par les conditions de vie des uns et des autres. Les agents relatent le plus souvent des discussions qui ont eu lieu le soir, après des journées de travail interminables, caractéristiques des premiers mois de l’unification, ou encore lors de déplacements professionnels qui ont créé un huis clos propice aux confidences et discussions plus personnelles. Il est difficile de dire avec certitude quelles raisons ont motivé la réalisation de ces échanges exploratoires. On peut néanmoins avancer trois types d’explication qui ont dû se renforcer. La partition de l’État allemand explique en grande partie ces élans de curiosité mutuelle. Par ailleurs, ceux-ci permettaient de compenser certaines expériences difficiles vécues dès l’unification, comme la dégradation et la paralysie sociale des Allemands de l’Est, découlant du décalage des socialisations. À cet égard, il nous semble que, dans le cas de l’intégration des agents Est-allemands dans la fonction publique, les REM doivent être vus comme des opérations de revalorisation et de reconnaissance de soi. Enfin, les Allemands de l’Ouest, taxés d’arrogants, de «
Besser-Wessis
[25] », et considérés comme ayant des préjugés, souffraient d’un stéréotype particulièrement désavantageux. Le jeu de l’exploration mutuelle leur offrait alors la possibilité de casser cette image négative. « Fin mai 1991, vinrent mes trois premières collaboratrices. Trois femmes qui m’ont appris ce qu’était l’Est. Comme je le disais, la RDA, pour moi, c’était l’étranger. […] En plus, j’étais dans un domaine [l’armée] où la RDA était, de toute façon, suspecte. Donc, pour moi, ici, tout était neuf. Et le “ressentiment” contre les
Wessis était déjà là. […] Et ces trois femmes m’ont appris de façon intensive comment était la vie, avant. Ce dont je n’avais aucune idée. C’était bien ainsi. C’était très bien, parce que ça m’a aidé à comprendre comment les gens pensent ici. […] C’est le reproche que je fais à certains collègues de l’Ouest qui ne se sont jamais donnés la peine de se mettre à leur place. »
[26]
Dans cette phase d’exploration mutuelle, il n’était pas nécessaire que tous les échanges fussent satisfaisants. Trouver un seul interlocuteur, fut-il l’exception, était suffisant pour apprendre à connaître « l’autre » et empêcher la formation de jugements négatifs à l’emporte-pièce – puisqu’au moins un cas les aurait invalidés. En revanche, nos entretiens ont révélé trois facteurs principaux conditionnant la réussite des REM. Il s’agit, tout d’abord, de l’inversion des rôles complémentaires de profane et d’initiateur : momentanément chargés d’enseigner aux Allemands de l’Ouest les réalités de la RDA, les Allemands de l’Est, placés dans le rôle d’apprenants à partir de l’unification allemande, devenaient soudain les détenteurs de savoirs convoités. Les Allemands de l’Ouest, ignorant très largement ce qu’avait été « l’autre Allemagne », avaient tout à apprendre de leurs nouveaux collègues et se sont effectivement, dans leur immense majorité, prêtés au jeu de la découverte de l’autre. Les Allemands de l’Est devenaient donc, à leur tour, des initiateurs. Souvent même, ils étaient demandeurs de cette inversion des rôles qui rééquilibrait les rapports de force : « On a souvent eu des discussions et beaucoup – justement ceux qui sont restés – […] ils ont reconnu beaucoup de choses après avoir longuement discuté. On a fait passer notre vision des choses. Ils ont souvent fini par dire “Vous avez raison, on ne peut pas voir les choses que comme ça.” C’est… c’est très clair. Ça s’est vraiment produit. Nous avons appris des deux côtés. On a appris les uns des autres. […] Ce n’était pas unilatéral. »
[27]
Le deuxième facteur important était l’existence d’un rapport à la communication propice à l’exploration de l’autre. L’absence de liberté d’expression en RDA avait amené la population à développer une stratégie de communication consistant à s’exprimer de façon ambiguë, neutre ou simplement indirecte pour des raisons évidentes de protection de soi. Ce codage avait pour effet de permettre une compréhension à deux niveaux : un discours anodin au premier abord, mais porteur d’un second niveau de signification pour les vrais destinataires du message
[28]. Nos interlocuteurs résument cela par des formules de type « On savait à qui l’on pouvait parler ». L’acte de communication supposait d’abord de connaître suffisamment son interlocuteur pour savoir ensuite quel type d’informations pouvait lui être confié ou, au contraire, dissimulé. En attendant, le contenu des communications restait prudent, notamment avec les Occidentaux, et donc, bien sûr, les Allemands de l’Ouest. À l’inverse, ces derniers, socialisés dans un régime plus respectueux de la liberté d’expression, ont un rapport très différent à la communication. Ils n’ont pas appris à développer la même prudence dans leur communication, notamment lorsqu’il s’agit de questions sociales ou politiques. Schématiquement, on pourrait dire qu’en RFA, laisser entendre le volume du savoir dont on était détenteur témoignait davantage de son importance que ce n’était source de danger et, à l’inverse, pourrait – tout aussi schématiquement – caractériser la RDA. L’unification réunit donc deux populations ayant développé des rapports à la communication très différents. Dans l’immédiate après-unification, la plupart des fonctionnaires Ouest-allemands détachés se montrèrent très curieux au sujet de la RDA. En face, les Allemands de l’Est étaient souvent beaucoup plus prudents dans leurs relations avec leurs nouveaux collègues et compatriotes. Le flot de questions pouvait rencontrer une certaine réserve, voire inquiétude, de leur part et ce, d’autant plus qu’ils ne savaient évaluer ni leur place ni leur marge de manœuvre dans la nouvelle société. « Certains étaient très intéressés et, là, on a parlé, et bien sûr, au début avec beaucoup de prudence, parce qu’on ne savait pas… Enfin, on était quand même prudent, et enfin, tout était perturbant, nouveau et on ne savait pas vraiment ce qui nous attendait, et… Mais plus tard, on s’est… On a quand même parlé de ça. »
[29]
Un troisième facteur conditionnait le succès des REM : il fallait accepter d’être découvert par l’autre et donc croire qu’une expérience pouvait être transmise et partagée. Pour cela, la personne qui construisait le récit de son histoire devait être convaincue que cette histoire pouvait être mise en mots et qu’elle pouvait être comprise par des personnes qui ne l’ont pas vécue. Malgré la différence sensible entre l’expérience concentrationnaire et celle de la RDA, on peut tenter un rapprochement avec
Une identité blessée de Michel Pollak
[30]. Certains de nos interlocuteurs de l’Est disent avoir été confrontés à une réelle difficulté face à certains acteurs Ouest-allemands qui semblaient « résister » à leurs récits. N’ayant pas rencontré une écoute suffisamment positive, ils nous ont confié leur réticence à aborder désormais certains thèmes avec les Allemands de l’Ouest – notamment les questions politiques et sociales. L’expérience les persuada, disent-ils, que leurs collègues Ouest-allemands ne comprenaient finalement pas ou trop mal les témoignages qui leur étaient proposés. « Je dois vous dire que je ne parle pas volontiers de ces choses parce qu’entre-temps, après 10 ou plutôt 9 ans d’unification allemande, ça ne passe tout simplement pas. La plupart des gens ne comprend pas, enfin… Les collègues Ouest-allemands qui sont venus ici, parce qu’ils comparent l’appartenance partisane avec l’appartenance partisane dans l’All… euh… la République Fédérale, euh… d’avant, et c’était pas comme ça. On avait un parti dictatorial, qui ne doit peut-être pas être comparé avec le NSDAP, mais sans lui, on ne pouvait rien faire. » (A 13)
Si la conjonction de ces trois facteurs assurait la réussite des REM, l’absence de l’un d’entre eux suffisait à les faire échouer, autrement dit, à aboutir à une limitation des relations ultérieures. Le cas le plus fréquent a été le refus d’Allemands de l’Ouest à se prêter au jeu de l’exploration de l’autre ou à le faire d’une manière qui ne correspondait pas aux attentes des Allemands de l’Est.
« Ils se sont intéressés à l’histoire. À l’histoire, oui. Mais aux gens, moins. […] Ils avaient une opinion sur comment la RDA était censée fonctionner. Et ça, je dois dire que ça ne va pas, parce que c’est pas possible que des gens qui n’ont pas du tout vécu ici, euh… qu’ils aient mieux su que nous comment les choses étaient ici, avant. Et effectivement, ça n’était pas du tout le cas […]
– Vous n’avez pas essayé de leur expliquer comment vous voyiez les choses ?
– Mais, si !
– Comment ont-ils réagi ?
– Eh bien, de façon inconvenante, et après… Je dirais… Les gens d’ici ont fermé leur bouche… Ça ne servait à rien. » [31]
L’échec de certains REM est aussi dû à un effet pervers généré par la combinaison du mécanisme d’inversion de rôles et du jeu de la découverte de l’autre. En effet, mettre en commun les expériences des uns et des autres aurait dû permettre l’élaboration d’un savoir partagé sur des trajectoires collectives jusque-là séparées, afin d’aboutir à un sentiment d’appartenance à une communauté actuelle
[32]. Or, les histoires séparées des deux Allemagne ont donné lieu à l’écriture à la fois de deux histoires allemandes et de deux histoires de « l’autre » Allemagne. Dès lors, les REM ont été le théâtre de tentatives d’imposition de sens qui étaient des représentations à la fois de soi et de l’autre. Accepter de changer l’image de l’autre impliquait donc de changer l’image de soi, d’où des mécanismes de résistance de toute part.
Par ailleurs, alors que les REM pouvaient être l’occasion de poser les jalons d’une identité collective future, ils contribuèrent, en même temps, à renforcer, voire à créer des identités régionales. En demandant aux Allemands de l’Est de témoigner sur l’histoire de la RDA, les Allemands de l’Ouest contribuèrent à cristalliser l’identité Est-allemande des anciens citoyens de la RDA et, corrélativement, leur propre identité Ouest-allemande. « Bien sûr, on est un peu des citoyens-RDA. Parce qu’on a un passé-RDA et, euh… On s’en aperçoit toujours quand on a des contacts avec des gens de l’Ouest. […] La première chose qu’on fait c’est de raconter, hein. […] Et on a toujours plein d’amis de l’Ouest qui s’intéressent à ça. Ils posent plein de questions et on raconte tout un tas de trucs, comment c’était, etc., et, euh… Du coup, on devient des citoyens-RDA. »
[33] La cristallisation des stigmates régionaux se reflète également dans les évolutions langagières autour du besoin de nommer l’autre. Après l’unification sont apparus deux substantifs dans le langage courant, «
Wessi » et «
Ossi », pour désigner respectivement les Allemands de l’Ouest et de l’Est. Le substantif «
Wossi », employé par les agents de l’Ouest détachés dans les nouveaux
Länder, est apparu par la suite pour signifier leur hybridation culturelle, et partant, leur volonté d’intégration. Enfin, encore un peu plus tard, sont apparus les substantifs «
Westler » et «
Ostler » qui permettaient de continuer à désigner les personnes originaires de l’Ouest et de l’Est, en évitant la connotation négative dont «
Wessi » et «
Ossi » avaient fini par être dotés. Ces évolutions illustrent la nécessité paradoxale, apparue à la suite de l’unification, de désigner l’autre et soi-même – soulignant ainsi les différences –, tout en évitant un registre dépréciatif parce qu’il s’agissait de désigner les membres d’une même communauté.
Le dernier effet pervers consécutif aux échanges d’exploration mutuelle tient à l’investissement émotionnel, parfois contradictoire (craintes, espoirs, curiosité) mais très intense, qui a suivi l’unification. L’enthousiasme de la découverte de l’autre a, d’une part, déclenché des attitudes d’attention sélective biaisant la réception des informations émises, rendant les acteurs moins sensibles à certaines différences culturelles et, d’autre part, laissé croire que les quarante années de socialisation séparée pouvaient être effacées en très peu de temps, ce qui ne fut pas le cas. Ceci explique peut-être les impressions de certains de nos interlocuteurs pour lesquels les différences entre Allemands de l’Est et de l’Ouest se sont accrues avec le temps, au lieu de diminuer.
Ainsi, les échanges qu’on peut qualifier de rituels d’exploration mutuelle ont largement contribué au rapprochement entre des personnels ministériels Est et Ouest. Il faut toutefois distinguer deux types de cas. D’un côté, les expériences positives dans lesquelles les échanges exploratoires ont permis de connaître « l’autre » et de s’en sentir plus proche, et de l’autre, les REM ratés. Il est difficile d’établir une relation de causalité exclusive entre REM réussis et intégration réussie ou, inversement, entre REM ratés et intégration ratée, mais on peut émettre l’hypothèse que les REM ont joué un rôle intégrateur important qui a été renforcé par l’officialisation de l’appartenance à la fonction publique. La fonctionnarisation, seconde phase d’incorporation, constitue en effet le second moment fort du processus d’intégration.
Le rite de passage : la fonctionnarisation
En Allemagne, la fonctionnarisation est la pierre angulaire de l’intégration dans l’administration
[34]. Elle confère le statut le plus accompli de membre de la fonction publique. Beaucoup plus formalisée que les autres phases du rituel d’intégration, elle en constitue un épisode particulier, qu’on peut qualifier de rite de passage. Depuis A. Van Gennep, les rites de passage sont considérés comme comportant trois stades qui peuvent cependant être inégalement développés. De fait, la fonctionnarisation en comporte essentiellement deux : la période de formation et la cérémonie de formation.
Le programme de formation continue, surnommé « formation d’adaptation » par tous, avait pour vocation initiale de préparer l’individu à un changement statutaire – la fonctionnarisation – et correspond en cela à la phase liminaire caractéristique des rites de passage
[35]. Certains employés ne pouvaient ou ne voulaient pas être fonctionnarisés mais ont tout de même suivi le programme de formation. Pour eux, il s’agissait « seulement » d’accroître leur légitimité à occuper un poste dans l’administration. Dans les deux cas, la formation d’adaptation offrait l’occasion d’acquérir les savoirs nécessaires aux membres de l’administration.
L’appartenance à un groupe est caractérisée par le partage des savoirs communs à la fois du et sur ce groupe. Plus l’adéquation entre savoirs et position est réglementée, comme c’est le cas dans l’administration, plus l’aveu de lacunes équivaut à dévoiler l’illégitimité d’une position occupée. Source de pouvoir par ailleurs, les savoirs sont, en temps « normaux », essentiellement accumulés et partagés avec parcimonie, du moins avec stratégie, ce qui est peu propice à la diffusion des savoirs vers les nouveaux entrants. La formation, véritable moment initiatique, prend alors toute sa force en procédant à une inversion des rapports au savoir. Les lacunes sont d’emblée posées comme évidentes et doivent être exposées afin d’être comblées. Toutefois, vu sous l’angle sociologique de l’intégration, le rapport aux lacunes acquiert un sens supplémentaire. Exiger des savoirs spécifiques et leur acquisition selon un mode déterminé est une autre manière de construire une clôture sociale. Les savoirs deviennent alors une clé permettant d’entrer dans un environnement. À y regarder de plus près, dans les nouveaux
Länder, en l’absence d’une évaluation individualisée, il ne s’agissait pas tant de compléter ou de remplacer les connaissances que les uns et les autres avaient acquises en RDA que de donner à voir, par un effet de transitivité, la spécificité de l’administration à travers celle des savoirs qui y sont nécessaires. Pour entrer dans la communauté des agents administratifs, les candidats Est-allemands devaient donc s’approprier des connaissances spécialisées, selon une procédure déterminée
[36]. De ce point de vue, la formation d’adaptation apparaît bien comme une période transitoire au cours de laquelle les agents ministériels Est-allemands ont été admis à franchir la frontière séparant
outsiders et
insiders de l’administration. Comme les phases liminaires, elle comportait de surcroît des expériences de régression. Nous en avons dénombré deux types.
En premier lieu, la formation a semblé opérer une disqualification des savoirs acquis en RDA. Il faut cependant distinguer deux cas de figure selon les profils professionnels des participants. Ceux provenant de milieux professionnels externes à l’administration (enseignement, industrie, etc.) n’ont pas perçu la formation d’adaptation comme une disqualification de leurs savoirs professionnels mais plutôt comme un moyen de les compléter. Cette perception était possible dans la mesure où leurs anciens savoirs n’étaient pas directement concurrencés par les nouveaux. Il en va tout autrement des anciens de l’administration ou des juristes. Leurs savoirs ayant été considérés comme insuffisants, voire inopérants, ils devaient être remplacés par d’autres reconnus socialement. De ceux qui savaient, les acteurs devenaient ceux qui ignoraient. À cet égard, les discours de nos interlocuteurs sur la ressemblance des administrations, des normes juridiques, des procédures, etc., peuvent être entendus comme l’expression d’une résistance face à une pratique de disqualification. Souligner les points communs entre les deux systèmes revenait à dire, contrairement à la raison d’être de la formation, que leurs savoirs antérieurs étaient encore valides, au moins partiellement : « Là, je dois dire que je n’ai pas eu de grandes difficultés parce qu’en tant que juriste, on sait ce que c’est qu’une loi, comment on l’applique, et bon ça… Je le faisais déjà, ça, avant. Bon, ce qui était différent, c’est que je devais me servir du droit civil et qu’il a fallu s’y remettre… Et puis le droit administratif était quand même un peu différent… »
[37]
En second lieu, la mise en scène de la formation d’adaptation
[38] était très symbolique. La formation s’est déroulée dans une école et dans des salles de classe qui accueillaient normalement des étudiants. L’agencement des salles ne fut pas modifié. Les tables ne furent donc pas disposées en « U », mais en rangées, toutes tournées vers l’enseignant. La disposition des tables n’était pas propice à une communication horizontale entre égaux, elle induisait une communication verticale entre apprenants et enseignants. L’agencement reproduisait celui de l’école, autrement dit, une situation de déséquilibre entre un enseignant, adulte doté de savoirs, et des élèves, adultes en devenir. L’utilisation de ces salles comme théâtre de la formation replaçait les participants dans la situation particulière des écoliers, régression qui fut parfois difficilement acceptée. Sur ce point aussi, nos interlocuteurs se séparent en deux catégories. D’un côté, les plus jeunes et ceux qui disent « avoir passé leur vie à se former », pour lesquels le retour sur les bancs de l’école n’a pas été ressenti trop durement, de l’autre, les plus anciens qui ont mal accepté cette situation. Âgés de 45 ans et plus au moment de l’unification, ils laissent entendre qu’il existe un âge pour apprendre et un autre – le leur – où cela devient « évidemment » difficile.
Il peut paraître surprenant d’entendre des actifs dire qu’ils se sentent trop vieux pour suivre sans difficulté un programme de formation. On peut cependant supposer qu’ils ont été d’autant plus enclins à le faire que les politiques de recrutement comportaient une limite d’âge au-delà de laquelle les fonctionnarisations étaient impossibles. L’argument de l’âge leur était donc fourni par leur environnement professionnel. La barre des cinquante ans signifiait clairement aux agents ministériels l’existence de deux catégories de personnes : d’un côté, celles suffisamment jeunes pour intégrer pleinement la fonction publique et, de l’autre, celles qui pouvaient travailler dans l’administration, mais étaient trop vieilles pour être fonctionnarisées. Du coup, cet argument de l’âge a parfois été brandi pour résister symboliquement à l’institution. « Je n’y ai pas du tout assisté parce que les collègues… Et mon chef aussi, m’ont dit que ce n’était pas nécessaire. […] Je ne suis pas fonctionnaire, mais employé. Et pour les employés, c’était une obligation d’apprentissage, mais pour les fonctionnaires, c’est une obligation pour être fonctionnaire. Ça fait quand même une petite différence, non ? ! Et peut-être un troisième aspect : la raison… Oui, bon, ça vient de ce que… Tout ça, c’est logique. Je suis employé parce que je suis trop vieux, hein, c’est évident, je suis né en 40. J’ai 56 ans… »
[39] L’argument est le suivant : cet employé ne pourra pas être fonctionnarisé en raison de son âge, du coup, il « se dispense » de suivre le programme de formation et se construit de surcroît une bonne conscience en invoquant un argument d’autorité, l’aval de son supérieur. Mais les discours de nos interlocuteurs font toutefois ressortir un second aspect très important. La formation était aussi difficile car elle était inconvenante. « Si on tient compte du fait que je travaille depuis tant de temps… Euh… Et que, quand même, je m’engage dans mon travail, que j’ai une certaine estime de moi-même, et que… J’investis beaucoup d’énergie dans mon travail et… Euh… Suis flexible… […] Normalement, c’est moi qui… C’est moi qui parle. Bon… Là, c’étaient les autres qui parlaient… »
[40] Bien qu’il soit difficile de hiérarchiser les arguments énoncés par les uns et par les autres, nous émettons l’hypothèse qu’il a parfois été plus facile d’évoquer son âge que l’humiliation ressentie du fait du déclassement opéré par ce cursus.
Momentanément sortis de la normalité professionnelle, partageant un destin commun quelles qu’aient été leurs qualifications antérieures et leur poste actuel, les participants ont formé une véritable
communitas
[41] pendant la période d’initiation à l’administration. La transformation statutaire signifiant officiellement l’entrée dans la communauté des fonctionnaires n’intervenait cependant qu’à la fin du cursus d’adaptation, au cours de la cérémonie de formation, ultime étape qui parachevait la transformation du citoyen en un membre à part entière de la fonction publique. D’après l’ensemble de nos interlocuteurs, celle-ci comportait la prestation du serment de loyauté (
Treueid) sur la Loi fondamentale et la remise du titre (
Urkunde). Organisée dans une pièce réservée aux occasions spéciales, elle réunissait toutes les personnes qui devaient être fonctionnarisées le même jour, les officiants de la cérémonie et, parfois, des directeurs ou chefs de service. La personne habilitée à assermenter le nouveau fonctionnaire devait être elle-même fonctionnaire, ce qui conférait une dimension initiatique supplémentaire à la cérémonie. L’officiant, qui était en général le ministre ou le secrétaire d’État, ouvrait la cérémonie puis invitait les futurs fonctionnaires à prêter serment :
« Je jure d’occuper mon emploi en usant de mes meilleures connaissances et compétences, de respecter et de défendre la Constitution et le droit, et d’agir avec équité envers tous. [En rajoutant éventuellement :] Que Dieu m’aide. » [42] (Serment prêté par les fonctionnaires saxons)
« Je jure de respecter et de défendre la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne, la Constitution du Land de Brandebourg et de remplir consciencieusement les obligations liées à mon emploi. [En rajoutant éventuellement :] Que Dieu m’aide. » [43] (Serment prêté par les fonctionnaires du Brandebourg)
Le serment était scellé par une gestuelle particulière pouvant prendre deux formes différentes, d’après les récits recueillis. Dans les cas les plus fréquents, les futurs fonctionnaires ont levé et tendu la main droite verticalement en prononçant le serment. D’autres fonctionnaires ont évoqué une poignée de main
[44]. Une fois le serment prêté, les titres étaient remis aux fonctionnaires. La cérémonie était ensuite close et, dans certains cas, suivie d’un « pot ». Le retour dans le service était parfois accompagné de félicitations et d’« offrandes » telles qu’un bouquet de fleurs et/ou un autre « pot » avec les collègues qui s’associaient de cette façon à l’événement et entérinaient à leur tour le changement de statut.
Il est difficile de savoir comment cette cérémonie agit sur les enquêtés. Lorsque nous avons abordé cet événement avec nos interlocuteurs, cela a immanquablement suscité au moins un sourire, voire un petit éclat de rire indiquant une prise de distance, mais ils ont rapidement esquissé le geste de la main. Si l’évocation de la cérémonie a activé une mémoire corporelle de l’événement, en revanche, aucun des enquêtés n’a été en mesure de se souvenir du texte du serment de loyauté
[45]. Au-delà de ces réactions communes, les discours des hommes et des femmes ont comporté une différence très nette qui pourrait indiquer que les premiers n’ont pas autant laissé prise à l’efficacité de la cérémonie que les secondes. Là où celles-ci ont plus volontiers confié ces menus détails laissant entrevoir qu’elles ont joué le jeu, les hommes ont davantage mis en avant les raisons pour lesquelles ils n’ont pu y croire. Une analyse plus attentive laisse cependant penser que cette différence est aussi due à un rapport à la « confidence ».
Les hommes ont mis en avant deux types d’argument pour justifier leur prise de distances par rapport à la cérémonie de fonctionnarisation et surtout au serment. Tout d’abord, l’idée qu’« on n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace » revient comme un leitmotiv chez ceux qui disent n’avoir pas cru à ce « jeu ». À travers leur discours, tout se passe comme si, à partir d’un certain âge, la magie de certains tours ne pouvait plus avoir prise sur les acteurs sociaux. L’expérience qu’ils auraient accumulée tout au long de leur vie les aurait dotés d’une certaine compétence sociale leur permettant de démonter certains mécanismes sociaux pour mieux y résister. Mais leur discours était aussi une manière de protester face à la « renaissance » qui leur était symboliquement imposée : « Euh… Eh bien… De là à être remué comme un communiant… Je crois que j’ai passé l’âge. C’est comme ça que je vois les choses. Je ne veux pas dire que je prends ça à la légère, j’veux dire, je sais bien ce que j’ai dit, ce que ça veut dire et [il rit :] parfois on le sent bien !, mais de là à dire que ça m’ait remué profondément… ? Non. Je suis certainement un homme trop posé pour ça. »
[46] Mais la difficulté à entrer dans le jeu du cérémonial a aussi tenu, en second lieu, à une autre forme d’expérience sociale concernant presque exclusivement les anciens des services de police. Ces derniers ont justifié leur absence d’entrain lors de la cérémonie de fonctionnarisation par le fait qu’ils avaient été assermentés à plusieurs reprises. Leur argumentation ne reposait donc pas sur un refus du jeu, mais sur une incapacité à le jouer
encore une fois : « Oui, on se posait quand même la question : “Qu’est-ce que ça apporte ?” On a prêté plusieurs serments tout au long de sa vie, sur toutes les constitutions possibles, et on avait donc… On était… On était devenu des hommes réfléchis. »
[47]
Pour beaucoup d’hommes, le serment de loyauté et la fonctionnarisation n’ont rien représenté de particulier. Nombreux sont ceux qui rajoutèrent, à titre de « preuve », que leur fonctionnarisation n’avait rien changé : leur poste est resté identique. De fait, autour d’eux, un même poste pouvait effectivement être occupé par un fonctionnaire comme par un employé. La cérémonie de fonctionnarisation n’ayant pas été suivie d’effets visibles au quotidien, elle fut parfois moquée, au mieux, elle est présentée comme un événement neutre. Pourtant, tous se sont rappelés cette journée. Ils ont été en mesure d’en relater au moins les grandes lignes et parfois de nombreux détails
[48]. Ils ont tous su refaire la gestuelle associée à la prestation du serment. Nous avons donc été confrontés à des témoignages ambivalents. D’un côté, les mots disaient l’inefficacité de la cérémonie, de l’autre, l’activation d’un mécanisme mnémonique corporel tendait à indiquer que l’événement avait été suffisamment marquant pour ne pas être oublié.
Ce paradoxe masculin nous est peut-être mieux apparu par l’analyse des discours des femmes. Comme les hommes, elles ont souvent souri à l’évocation de la cérémonie et esquissé la gestuelle de la prestation du serment, mais elles ont aussi évoqué sans-gêne l’émotion ressentie. Elles ont raconté leur fierté, les effets vestimentaires pour marquer cette journée spéciale, les bouquets de fleurs ou le « pot » offerts par les collègues : « C’est fort, ça vous prend… C’est exactement comme quand on devient euh… Nerveux ou qu’on a un nœud dans la gorge quand on entend l’hymne national. C’est comme pour les sportifs, quand on les voit sur la première place du podium et qu’on entend l’hymne national… Ça me fait pareil. [Elle rit.] […] Pour nous [Allemands de l’Est], du point de vue émotionnel, c’était un moment fort, ce n’était pas facile […], mes amis me taquinent, ma mère était fière parce que
Oberregierungsrätin [son grade], ça sonne bien. [Elle rit.] »
[49]
Deux hypothèses, non exclusives l’une de l’autre, peuvent permettre d’expliquer la différence de discours. La première reposerait sur l’idée que « la parole de l’intime n’est pas également partagée »
[50] : les femmes parleraient plus volontiers de leurs émotions. La deuxième consisterait à dire que les hommes ont effectivement été moins réceptifs que les femmes aux effets du cérémoniel.
La première piste explicative nous semble pertinente pour deux raisons principales. Tout d’abord, les femmes ne racontent pas seulement leur émotion, mais parfois celle des hommes, comme cette fonctionnaire brandebourgeoise du ministère de l’Éducation amenée à officier en tant que représentante de son propre ministère lors des cérémonies de fonctionnarisation des professeurs brandebourgeois : « Ils étaient impressionnés. […] Leur voix se cassait. Bon, c’est différent d’une discipline à l’autre, hein ? En philosophie, en sciences sociales, ils sont plus décontractés. […] Les juristes, par exemple, ou les ingénieurs, ce sont des types sérieux. Pour eux, c’était quelque chose de particulier. »
[51] L’idée d’une difficulté masculine à évoquer les émotions semble également convaincante pour une seconde raison. En effet, les discours relatant les cérémonies « ratées », qui sont surtout le fait des hommes, font ressortir indirectement ces émotions : « Euh… Il faudrait que ce soit festif, mais ça ne l’était pas. Ce n’était pas festif. […] À l’armée [en RDA], j’ai déjà été assermenté. C’était une vraie cérémonie, la nomination comme officier. […] Il faut s’imaginer que pour des jeunes gens, c’est impressionnant : “Ça y est, enfin, maintenant, je suis devenu…” etc., et avec beaucoup de stress, c’est lié à la cérémonie, ça l’augmente… On devient… Vraiment… Policier : il y a aussi des éléments militaires. On est adoubé chevalier. Tu deviens un homme. Un vrai sentiment, c’est vraiment comme ça qu’il faut le voir. On devient un homme. Une femme n’y ressent certainement pas autant de choses. Mais ma femme était là, ma famille était là et devant la famille, on est nommé O-FFI-CIER, on nous met la main sur l’épaule, on reçoit le casque d’acier… C’est comme ça, ces cérémonies militaires sont festives, c’est comme ça que je l’ai ressenti. Mais avant tout, il faut dire que j’étais bien plus jeune. »
[52] Les raisons des ratages étaient diverses : le candidat pouvait être absent le jour de sa fonctionnarisation, la hiérarchie du ministère pouvait l’être aussi et se faire représenter par des subordonnés, l’organisation de la cérémonie pouvait manquer de festivité, etc. Or, « il ne suffit pas que le [cérémoniel] soit accompli, il faut qu’il soit bien accompli »
[53]. Toute erreur dans la réalisation réduit son efficacité. Le cérémoniel « ne doit pas être accompli avec raideur, comme si on l’assumait avec difficulté, ni être accompli avec désinvolture, comme si on n’y accordait pas croyance. Il doit être accompli avec exactitude, avec aisance et comme naturellement »
[54]. Ainsi, le discours de banalisation pourrait aussi refléter la façon dont s’est déroulée la cérémonie et exprimer une certaine déception. Il comporterait dès lors davantage d’émotion qu’il n’y paraît. Plusieurs éléments semblent donc indiquer qu’il faut aller au-delà du discours de distanciation par rapport à la cérémonie de fonctionnarisation. Il ne s’agit pas non plus d’avancer que la cérémonie aurait eu prise sur tous les acteurs, mais seulement de corriger un effet rhétorique pour montrer que la cérémonie et l’assermentation ont eu davantage d’effets que certains acteurs n’ont accepté de le dire.
Au-delà des différences sensibles entre les paroles des femmes et celles des hommes, leurs discours comportent un point commun. Il semblerait que, pour tous, le point fort de cet événement n’ait pas tant été le fait de prononcer le serment que la remise du titre, preuve matérielle de la transformation statutaire. L’élément décisif du cérémonial ne semble donc pas avoir été la promesse du don de soi que l’individu faisait à sa nouvelle communauté professionnelle, mais à l’inverse, le don que cette dernière lui faisait en lui ouvrant ses portes. On remarque alors que les discours comportant une moindre distanciation vis-à-vis de la fonctionnarisation et de l’assermentation semblent liés à l’ascension sociale depuis l’unification et/ou à l’identification avec le nouvel environnement professionnel, voire avec la nouvelle Allemagne. Les acteurs qui ont accordé de la valeur à la cérémonie de fonctionnarisation sont aussi ceux qui ont obtenu une meilleure situation professionnelle, ceux qui se sont sentis intégrés dans leur nouvel environnement professionnel, voire, plus largement, dans la société allemande en général. Le discours peu critique des femmes fonctionnarisées peut alors s’expliquer par le fait que nos interlocutrices ont toutes connu une ascension sociale et/ou qu’elles valorisent leur position professionnelle depuis l’unification. Le discours plus mitigé des hommes s’explique, à l’inverse, par des trajectoires plus accidentées.
Les deux phases d’incorporation – les REM et la fonctionnarisation – sont très différentes mais complémentaires à double titre. Tout d’abord dans leur temporalité, puisque les REM ont été réalisés dans l’immédiate après-unification, alors que la fonctionnarisation est intervenue ultérieurement. Ensuite, elles ont opéré à des niveaux différents, les premières relevant d’interactions interindividuelles, les secondes d’interactions individus/institutions. Pour autant, elles ont toutes deux en commun de susciter de l’adhésion là où elles sont perçues par les acteurs comme des signaux d’ouverture du groupe vers les nouveaux entrants (l’inversion des rôles valorisant les Allemands de l’Est, la remise du titre de fonctionnaire). Il en va différemment des deux phases de dégradation qui ont reposé sur des logiques intégratives beaucoup plus dures à l’égard des acteurs.
Les phases de dégradation
Outre les phases d’incorporation fondées sur une logique d’échange, de valorisation et de promotion, l’intégration des Allemands de l’Est dans les rangs de l’administration allemande unifiée a comporté deux phases particulières reposant sur une logique de destruction du passé, que nous avons appelées « phases de dégradation ». Pour Harold Garfinkel, les « cérémonies » de dégradation sont des « actions de communication entre deux personnes à l’occasion desquelles l’identité publique d’un acteur est transformée en quelque chose de dépréciée par rapport aux schèmes locaux des types sociaux »
[55]. La dégradation n’a pas seulement pour effet de détruire l’identité antérieure, elle produit également une nouvelle identité. Elle est « une transformation de l’essence par la substitution d’un autre schème […] validé socialement »
[56]. Il ne s’agit ni d’une simple destruction ni d’une modification, mais bien d’une
transformation. Après la cérémonie de dégradation, la personne est perçue comme étant devenue autre par les tiers. Les rites de dégradation marquent dès lors des dépossessions de soi et signifient à l’individu une relation de pouvoir en faveur de l’institution qui encadre le processus de dégradation. Ils sont indissociablement liés à l’idée de passage puisqu’ils entraînent l’intégration de l’individu dans un groupe, mais, à la différence des rites de passage, ils sont fondés sur un rapport au passé dépréciatif. La dégradation est un double processus : à la production d’une nouvelle séquence de sens biographique écrasant celle qui existait antérieurement, s’ajoute un jugement de valeur sur ces séquences de sens. Enfin, alors que les rites de passage peuvent être vus comme des stratifications d’états successifs, les dégradations impliquent la disqualification de ce qui était antérieurement. Il s’agit d’apparaître comme un être neuf, là où les rites de passage scandent seulement des franchissements d’étapes cumulatifs. Le rapport au passé importe peu dans les rites de passage alors qu’il fonde les rites de dégradation. De ce fait, ce concept est très éclairant pour analyser les deux procédures supplémentaires mises spécialement sur pied pour intégrer des Allemands de l’Est dans l’administration allemande unifiée : l’établissement d’équivalence pour les diplômes obtenus en RDA et les enquêtes biographiques.
La transformation de l’identité professionnelle : l’équivalence des diplômes
Le diplôme permet de situer le niveau et le domaine de qualification d’un individu, et de supposer un positionnement social correspondant. C’est un marqueur identitaire fort, une sorte de nom qui révèle une identité « professionnelle »
[57]. Changer la dénomination d’un diplôme revient à attribuer une nouvelle identité socioprofessionnelle tout en effaçant l’ancienne. Or, l’accès à la fonction publique étant très largement lié aux qualifications et donc à la possession d’un diplôme, le recrutement d’Allemands de l’Est dans la fonction publique, plus que dans tout autre secteur social, supposait l’établissement de correspondances entre les diplômes Est- et Ouest-allemands. Parce qu’elle a comporté une dimension dépréciative, la procédure d’établissement d’équivalences des diplômes a constitué le premier rite de dégradation.
Après l’unification, la Conférence des ministres de l’Instruction publique et des cultes (
Kultusministerkonferenz-KMK)
[58] a rendu une série de décisions exposant les principes d’équivalences entre diplômes Est- et Ouest-allemands
[59]. Celles-ci devaient permettre aux Allemands de l’Est de bénéficier d’une « égalité des chances absolue, dans l’intégralité du territoire allemand », les équivalences étaient donc conçues comme un moyen « facilitant et accompagnant le développement du processus d’intégration germano-allemand »
[60]. Pour cette raison et parce que les équivalences n’étaient pas toujours faciles à établir, les
Länder ont été invités par la KMK à ne pas procéder à des « comparaisons schématiques », mais plutôt à des « comparaisons d’ensemble », à partir de standards « généreux »
[61].
La procédure d’équivalence concernait tout d’abord le niveau de qualification. Si tous les diplômes Est-allemands de l’enseignement supérieur ne furent pas automatiquement reconnus comme conférant un niveau de qualification équivalent à celui obtenu en RFA, d’une manière générale, les diplômes obtenus dans les universités ont été reconnus comme tels. Il fallait toutefois distinguer les formations « directement liées au système social et économique » Est-allemand des autres. Une différence fut donc introduite entre les matières économiquement, socialement et, donc, politiquement neutres, qui furent pleinement reconnues, et celles dont le niveau était certes équivalent, mais dont le contenu « comportait des différences considérables liées au système »
[62]. Les matières concernées étaient, par exemple, l’économie, la philosophie, la sociologie, le droit, les sciences de l’État et de la société (respectivement
Staatswissenschaften et
Gesellschaftswissenschaften). Bien qu’officiellement reconnues par l’État allemand unifié, elles restaient « marquées » et donc suspectes.
Certains diplômes ont par ailleurs changé d’intitulé. Alors qu’en RDA, les ingénieurs étaient désignés par «
Ingenieur für X » (ingénieur en X), en RFA, ils s’appellent «
Diplomingenieur »
[63]. Les docteurs titulaires d’une habilitation ont également vu leur titre changer de dénomination. Les «
Doktor der Wissenschaften » (docteur ès sciences) sont devenus «
doctor habilitatus »
[64]. Dans ces deux cas, le diplôme était reconnu, mais la dénomination changeait. La valeur sociale était réputée inchangée, seul l’identifiant n’était plus le même : dès lors, opter pour l’une ou l’autre dénomination constituait un marqueur désignant immédiatement une provenance Est- ou Ouest-allemande. Les diplômes de «
Staatswissenschaftler » et de «
Gesellschaftswissenschaftler », obtenus notamment dans l’Académie de droit et de sciences de l’État de Potsdam, n’ont, en revanche, pas leur équivalent en RFA. Ces intitulés sont donc restés inchangés. Ils ont certes été reconnus comme des diplômes de l’enseignement supérieur, mais ont surtout été considérés comme éminemment liés au système Est-allemand. La reconnaissance pouvait être établie sur le papier, cependant, ils n’ouvraient pas nécessairement les mêmes portes professionnelles, surtout lorsqu’il s’agissait de postuler un emploi politiquement sensible.
La conversion des diplômes Est-allemands a été une opération administrative. Elle n’a donc pas été réalisée en public mais dans un lieu clos, par des acteurs spécialisés invisibles aux yeux des personnes concernées, mais ayant le pouvoir de leur attribuer une nouvelle identité professionnelle. Rappelons ici la formulation de C. Bell selon laquelle les ritualisations « [dépersonnalisent] l’autorité, logeant le pouvoir du spécialiste dans une fonction ou dans un statut formel et non pas dans la personne ». Rappelons également que, pour l’auteure, les ritualisations sont « un jeu stratégique de pouvoir, de domination et de résistances au sein de l’arène du corps social », « de présentation de soi », aurait rajouté E. Goffman : les nouveaux citoyens allemands n’avaient pas prise sur cette opération particulière de conversion identitaire qu’ils subissaient, mais l’efficacité de cette dernière pouvait être constatée dans le cadre d’interactions à l’occasion desquelles ils étaient amenés à révéler leur identité professionnelle – tels nos entretiens.
Tous ceux-ci ont été structurés en deux parties, l’entretien semi-directif étant suivi du remplissage d’un questionnaire d’identification dans lequel les enquêtés étaient invités à mentionner, entre autres, l’intitulé de leur diplôme. Un événement particulier s’est produit lors du remplissage du questionnaire au cours du tout premier entretien que nous avons réalisé avec une personne originaire de l’Est. Il s’agit d’un événement unique, mais qui révèle avec force le poids du changement de la dénomination du diplôme. À l’issue de l’entretien oral, l’enquêtée a accepté de remplir le questionnaire. Arrivée à la question portant sur l’intitulé du diplôme, elle s’est arrêtée, a prononcé quelques paroles inaudibles tout en attrapant son porte-monnaie. De celui-ci, elle a sorti un petit bout de papier sur lequel elle avait inscrit l’intitulé de son diplôme depuis l’unification. Un peu gênée, elle s’est expliquée : c’était une question importante, qu’elle avait prévue et, pour ne pas se tromper en répondant, elle avait préféré inscrire la réponse sur ce bout de papier. Elle nous a montré ce papier, nous a expliqué que l’intitulé de son diplôme avait en effet changé depuis l’unification et qu’elle ne le connaissait toujours pas par cœur. En RDA, son diplôme s’intitulait « ingénieur en techniques de production » mais, depuis l’unification, elle devait décliner une autre identité : « ingénieur-économiste ».
Cet événement peut sembler anodin. Il ne l’est pourtant pas. L’enquêtée « savait » qu’elle aurait à décliner une identité dans un registre particulier et nouveau. Son acte a toutefois révélé son incertitude concernant la nouvelle dénomination de son diplôme, autrement dit, l’identité professionnelle qu’elle devait décliner. En fait, tout indiquait qu’elle avait une double identité professionnelle. La première était son ancienne identité Est-allemande dont elle a tenu à nous informer. Ceci indique que l’ancienne identité, bien qu’ayant perdu sa valeur sociale, n’avait pas perdu son pouvoir identifiant à ses yeux. La deuxième identité était la nouvelle, celle qu’elle devait décliner face à un tiers considéré comme représentant du nouveau système social et avec qui elle devait utiliser le langage correspondant. Dans une situation de communication routinisée, le langage employé est celui faisant sens pour les acteurs en présence. Mais ce n’était pas le cas avec notre interlocutrice. Elle choisit de décliner l’identité réputée faire sens pour les tiers (l’identité assignée), tout en l’accompagnant de celle faisant davantage sens pour elle (l’identité revendiquée). La nécessité de produire un discours expliquant l’existence de deux registres d’identification et justifiant la maladresse de l’enquêtée à s’orienter par rapport à eux traduisait bien son malaise identitaire. La transformation de la dénomination des diplômes a, dans le cas de cette enquêtée, participé d’une transformation partielle d’une dimension fondamentale de son identité socioprofessionnelle. La force de la procédure administrative avait, certes, suffit pour dévaloriser la dénomination antérieure, mais notre interlocutrice résistait encore à cette assignation à identité qui menaçait de faire disparaître ce qu’elle considérait encore comme une partie d’elle même.
Nous ne pouvons pas généraliser la façon dont cette étape administrative a été perçue par l’ensemble des nouveaux agents administratifs à partir de ce cas unique. Cependant, si une seule personne a pris le soin de noter sur un bout de papier le nouvel intitulé de son diplôme, dans de très nombreux cas, les enquêtés nous ont demandé s’ils devaient inscrire l’ancienne terminologie ou la nouvelle sur notre questionnaire. Le choix a été laissé libre. Dans l’ensemble, c’est la terminologie Ouest-allemande qui a été indiquée
[65]. Ceci pourrait laisser croire à une acceptation de la transformation identitaire imposée. Cependant, le fait que de nombreuses personnes nous aient demandé la réponse qu’elles devaient inscrire sur le questionnaire traduit bien une remise de soi vis-à-vis de l’enquêtrice qui s’est vue intimer une responsabilité et une compétence pour leur attribuer une identité professionnelle. Il semble donc que, pour elles aussi, les deux identités professionnelles aient continué de coexister. Le choix final de décliner le nouvel intitulé révèle cependant leur acceptation du processus de conversion les conformant aux « “standards de préférences” validés socialement et recommandés par les institutions »
[66].
Dans cette vaste entreprise de conversion des diplômes Est-allemands, le cas des juristes a été particulièrement atypique. La RDA ne connaissait qu’un seul diplôme sanctionnant des études de droit : «
Diplomjurist » (« diplômé ès droit »). Après l’unification, celui-ci est entré en concurrence avec un système de formation délivrant deux types de diplômes. Le plus valorisé, sanctionné par le second examen d’État, donne droit à l’appellation « juriste complet » [
Volljurist], le second, obtenu à l’issue de premier examen d’État, donne droit à une appellation identique à celle en vigueur en RDA : «
Diplomjurist ». Appliquant des dispositions spéciales du Traité d’unification, les
Länder ont accordé aux juristes Est-allemands une équivalence avec le premier examen d’État Ouest-allemand
[67]. L’intitulé est, certes, resté inchangé, mais sa valeur sociale a été profondément modifiée, puisque, dorénavant, il correspondait à un diplôme considéré par certains comme incomplet : « Oui, bon, ça, il faut l’avoir vécu. On est une personne de seconde classe. Et l’on est traité comme ça, consciemment ou inconsciemment. C’est particulièrement vrai pour la profession des juristes… On parle des “juristes complets” et des “diplômés ès droit”. Les “diplômés ès droit” sont les juristes Est-allemands et, en fait, des demi-… demi-juristes, ou je sais pas quoi, alors qu’ils sont chargés des mêmes tâches que les “juristes complets” – ce sont les juristes qui ont fait leurs études dans le vieux Reich, enfin, dans les vieux
Länder. »
[68]
Ces enjeux de labellisation méritent quelque attention. À l’origine, les deux dénominations Ouest-allemandes avaient pour but de distinguer la longueur du cursus de droit effectué. L’unification en a cependant transformé la signification sociale. Dans les ministères des nouveaux
Länder, la différence entre le premier et le second examen d’État s’est superposée au clivage Est/Ouest. Les juristes de l’Ouest étaient très souvent titulaires du second examen d’État, donc des « juristes complets », tandis que ceux de l’Est, très majoritairement titulaires du seul diplôme Est-allemand
[69], étaient des « diplômés ès droit ». Le stigmate « Est » a ainsi été associé à celui du diplôme doté d’une moindre reconnaissance sociale. La procédure d’établissement d’équivalences des diplômes de juriste a, ainsi, été vécue par certains comme une « manœuvre » de disqualification et surtout de déclassement social.
Dans cette première phase de dégradation, l’administration a mis sur pied une procédure particulière de conversion des identités professionnelles à partir d’une modification des labels des diplômes. Le point d’orgue de la dégradation a été atteint avec les modalités d’équivalences des diplômes des juristes. Dans la seconde phase, la dégradation a été plus profonde encore, puisqu’il s’agissait de réévaluer les biographies des agents à l’aune de critères politiques posés par l’État allemand unifié.
Les enquêtes administratives : la biographie mise à nu
Comme après toute transition, l’État allemand a procédé à une sélection politique lors du recrutement dans l’administration publique des candidats originaires de la RDA. Des enquêtes biographiques ont été menées à cet effet. Il s’agissait, à partir des archives du ministère de la Sécurité d’État (MfS
[70]), d’écarter les candidats Est-allemands qui avaient été trop proches du régime Est-allemand, voire s’étaient rendus coupables d’actes jugés répréhensibles par la RFA
[71]. Ces enquêtes ont constitué la dernière étape conditionnant l’intégration des anciens citoyens Est-allemands dans la fonction publique. Analysées à travers le prisme de la dégradation, elles ont eu un double effet. En premier lieu, elles imposaient un nouveau sens aux biographies : elles transformaient des vies qui avaient eu un certain sens dans le contexte de la société Est-allemande, en vies faisant sens dans la société Ouest-allemande. La suspicion de principe dont souffrait chaque biographie était une stigmatisation lourde à porter. Si la stigmatisation initiale pouvait laisser place à une évaluation positive, voire interrompre la séquence de dépréciation mais pas celle de substitution de sens, la dégradation était, en revanche, pleinement constituée lorsqu’une biographie nécessitait une justification, autrement dit, la construction d’une nouvelle séquence de sens selon les schèmes validés socialement. En second lieu, et c’était le principal but recherché, les enquêtes étaient un instrument de sélection. Autrement dit, la dépréciation de la biographie antérieure pouvait être telle qu’elle n’aboutissait pas à une intégration mais à un rejet définitif de la communauté – ce qui va au-delà des situations envisagées par H. Garfinkel
[72]. De ce point de vue, les agents administratifs que nous avons rencontrés sont ceux dont la biographie a pu être transformée positivement puisque tous sont devenus des serviteurs de l’État Ouest-allemand.
Si H. Garfinkel fait silence sur la manière dont les personnes peuvent réagir à la « cérémonie » de dégradation, l’optique de C. Bell invite à accorder une place très importante aux mécanismes de résistance, voire de rejet, mis en œuvre par nos interlocuteurs, qui n’ont pas subi sans protester des enquêtes administratives sur leur vie passée. Signalons que la majorité de nos interlocuteurs déclare être passée au travers des enquêtes biographiques sans aucune difficulté. Certains ont évoqué des convocations répétées auprès des services du personnel, des « tracas » – sans toujours donner d’explication détaillée – mais un seul dit avoir été classé par le MfS comme un collaborateur officieux et nous a longuement exposé son parcours
[73]. Ce cas, unique dans notre population, illustre la pression qu’ont pu ressentir les Allemands de l’Est à cette occasion.
Chef de service au ministère saxon de l’Intérieur, notre interlocuteur dit avoir entretenu, pendant deux années, une correspondance avec une Allemande de l’Est qui avait fui la RDA en 1968. Cet échange lui a coûté cher. Découvert au bout de deux années, il lui a valu d’être convoqué par les services secrets Est-allemands et interrogé à ce sujet : s’il avait été au courant du projet de fuite de son amie épistolaire, il aurait pu être accusé du délit de « connaissance d’un projet de fuite de la République » (
Mitwisser der Republikflucht). Par la suite, un agent du MfS l’a contacté plusieurs fois et interrogé dans le cadre de discussions informelles mais dûment consignées. Pour prouver sa bonne foi, il dut montrer sa correspondance d’où il ressortait qu’il ignorait tout des projets de cette amie. L’agent a continué à le contacter afin d’obtenir des informations supplémentaires. Assistant dans une université à cette époque-là, il savait qu’il devait une certaine loyauté à l’État Est-allemand et se résigna donc à jouer le jeu qu’on lui demandait de jouer : « Je n’avais rien à cacher. » En plus, « en tant que chrétien », il lui semblait qu’il pouvait avoir des problèmes. Il accepta donc, pendant un temps, de se prêter aux rencontres qui lui furent proposées puis, après quelques années, cessa de se rendre aux rendez-vous. Les rencontres ont été rapportées et classées dans un dossier à son nom portant la mention « collaborateur officieux en contact avec l’ennemi » (« iMF »
[74]). Il ignorait cela : en RDA, on parlait d’espion, mais « iMF », c’était du jargon interne que personne ne connaissait, explique-t-il. Et il souligne qu’il n’a jamais signé la moindre déclaration de coopération avec le MfS. Avec l’unification, il pensait que cet épisode trouverait enfin un terme. Pourtant, en intégrant le ministère, il a dû remplir un questionnaire. Celui-ci contenait des questions sur d’éventuels contacts avec le MfS. Après mûre réflexion, il décida de tout raconter. Il savait qu’il serait licencié s’il mentait et que son dossier était découvert. Il consigna donc l’intégralité de son histoire dans le questionnaire, mentionnant tous les contacts ainsi que les noms des personnes. Son cas est remonté jusqu’au ministre qui, après un premier examen du dossier, accepta de le conserver dans les rangs de l’administration. Mais, comme tous les autres candidats, il fut l’objet d’une enquête biographique. Le dossier fut retrouvé et transmis au ministère. Après réexamen de son dossier par le service du personnel de son ministère, il fut à nouveau décidé qu’il pouvait conserver son poste. Sa chance, nous dit-il, « c’est d’avoir écrit tout ce qui s’était passé » car, effectivement, le dossier du MfS ne révéla rien de plus que ce qu’il avait déjà signalé dans le questionnaire. Son honnêteté fut constatée et, finalement, récompensée. « Mais j’avais travaillé ici pendant trois ans avec ces choses […] je suis persuadé, comme avant, que je n’ai rien fait de mal. J’ai revu mon amie, on en a parlé. C’était un gros poids. C’est pour cela, peut-être, que ça a duré avec la fonctionnarisation. J’ai été naïf, je pensais que tout serait fini avec l’unification, mais je m’aperçois que les intrigues sont toujours là », conclut-il.
L’expérience de cet agent révèle la situation difficile d’une personne qui, dans les deux Allemagne, a été l’objet d’une forte suspicion du fait de contacts avec les « mauvaises » personnes. En Allemagne de l’Est, il ne fallait pas avoir de contact avec les Allemands de l’Ouest ; dans l’administration de l’Allemagne unifiée, il ne faut pas avoir eu de contact avec les services secrets Est-allemands, or sa trajectoire biographique l’a amené à transgresser ces deux interdits. Il a été, dans les deux pays, sommé de se justifier. Une fois son erreur de parcours signifiée et traitée dans le cadre d’une procédure appropriée, il lui a, finalement, été permis d’être considéré comme un membre à part entière de l’administration. Les enquêtes administratives auxquelles il a été confronté (en RDA comme en RFA) ont largement été associées par cet agent à des confessions successives, confessions qui ont toutefois toujours été vécues comme des suspicions abusives, puisqu’il ne cesse de répéter qu’il n’a jamais considéré ses agissements comme répréhensibles. Mais surtout, la procédure d’enquête, après l’unification, a été humiliante, parce qu’à la confiance première qu’il avait accordée au nouvel État (« Je pensais que tout serait fini avec l’unification ») ont répondu la méfiance et une demande de justification.
L’unicité de ce cas tient, de surcroît, au fait que nos autres interlocuteurs n’ont pas été aussi loquaces au sujet de ces investigations parfois vécues comme humiliantes et souvent comme génératrices d’angoisse. Leur gêne ne s’exprime pas seulement par des mots, mais aussi par leur langage corporel, par des mimiques, des changements de ton, des soupirs, des interruptions dans leur discours, etc. Même lorsque les agents acceptent d’en parler, ils ne disent pas toujours tout, du moins, pas d’un coup, sans doute parce qu’ils sont fondamentalement partagés à ce sujet.
Dans un premier temps, les enquêtes étaient justifiées, disent-ils, parce qu’il fallait écarter les personnes trop impliquées dans le système Est-allemand et qu’elles semblaient aller de soi lorsqu’on travaillait dans une administration. Les agents ministériels, qui travaillaient dans les services de police en RDA, constituent un cas particulier dans la mesure où ils ont fait l’objet d’enquêtes similaires du temps de la RDA. Habitués aux enquêtes d’habilitation au secret professionnel, ils ont un discours tendant, d’un côté, à banaliser les procédures de vérification et, de l’autre, à noter avec dérision qu’ils connaissent bien ces procédures… « Bien sûr que si, j’ai déjà vécu ça, justement, j’ai fait le parallèle ! [Elle rit.] J’ai fait le parallèle… Mais c’est logique ! Chaque État fait ça. Chaque État fait ça ! »
[75]
Au fil de l’entretien cependant, l’acceptation de principe fait progressivement place à une résistance par rapport aux modalités de réalisation. Nos interlocuteurs finissent tous par dire à quel point les enquêtes leur ont été désagréables. Les discours ont fait ressortir une première série de critiques portant sur l’ampleur des investigations. Jusqu’où vont-« ils » remonter ? Est-ce seulement leur propre vie privée qui fait l’objet d’une enquête ? « Bon, jusqu’où ça irait dans la vie privée… Je ne veux pas dire “mauvaise impression”, mais euh… Peut-être une question qu’on s’est posée : “mais qu’est-ce qu’ils veulent donc savoir ?” Bon, en fait, c’est ce que je me suis demandé. Jusqu’où ça remonte, jusqu’à mon chez-moi, ou est-ce seulement concentré sur ma personne ? Ce que ma femme fait, tout ça… Ça, je savais pas jusqu’où ça irait. Ma femme, mes enfants, je n’sais pas. Bon, disons, ça m’a pas empêché de vivre, même si on s’est demandé “jusqu’où ça va ?” »
[76] Ces incertitudes ont été aggravées par la méconnaissance des critères et de la procédure des investigations. Pourquoi est-on convoqué ? Qu’est-ce qui permet de dire qu’une personne sera maintenue dans la structure administrative alors qu’une autre ne le sera pas ? Que révèlent les dossiers ? Quelle est la durée de la procédure ? Si les agents ministériels ont été prévenus qu’une procédure d’enquête était entamée, ils ne savaient pas combien de temps elle durerait. « C’était épuisant parce qu’on n’en voyait pas… Pas le bout. On se disait “mais combien de fois vais-je devoir raconter encore la même chose ?” ! Ça, c’était usant. Pas tant l’incertitude par rapport au problème mais plutôt encore répéter les mêmes trucs. Toujours le même disque. »
[77] Nos interlocuteurs pouvaient parfois retracer la durée des enquêtes au fil des éventuelles convocations. Certains ont affirmé ou seulement supposé que la procédure a duré plusieurs années. D’autres ont eu la chance d’avoir été informés du fait que « pour l’instant », les dossiers n’avaient rien révélé. Mais le risque de licenciement sourdait comme une menace insaisissable : « On nous a absolument pas dit quand on aurait les résultats… Et c’était parfois énervant parce qu’on était déjà embauché et “pouf !”, on repartait déjà… »
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La seconde série de critiques a porté sur la sévérité avec laquelle l’évaluation des dossiers a été menée. Nos interlocuteurs évoquaient toujours le cas d’anciens collègues jusqu’alors hors de soupçon et qui étaient soudainement licenciés. Justifiant cette sévérité pourtant décriée, certains ont alors expliqué que, dans les premiers temps de l’unification, les critères étaient à la fois différents et plus sévères. Le moindre contact, la moindre aspérité dans la biographie était une cause de destitution ou de licenciement.
Au fond, nos interlocuteurs souhaitaient qu’une sélection soit faite après l’unification pour écarter ceux qui étaient trop impliqués dans le régime Est-allemand, mais il aurait fallu qu’elle soit indolore et invisible à leurs yeux. La raison que l’on est tenté d’avancer pour expliquer cette ambivalence tient au fait que les enquêtes avaient pour effet de produire des jugements de valeur lourds de conséquences sur les biographies. L’administration ayant le pouvoir d’écarter un agent administratif sur la base de ces jugements, cela signifiait qu’elle pouvait imposer un sens public à une biographie, manifestant par là même son pouvoir sur ses (potentiels) serviteurs. Dans le meilleur des cas, les acteurs perdaient leur autonomie narrative et normative sur eux-mêmes. Dans le pire des cas, un jugement négatif aboutissait à un bannissement de la communauté professionnelle, et partant, jetait l’opprobre sur la personne concernée.
Dans cette procédure d’enquête, deux séries de jugements de valeur ont donc été produites pour chacune des biographies. Celle produite par les intéressés et celle produite par l’administration. Les enquêtes ont renvoyé chaque agent à sa propre conscience. Dans ce jeu de concurrence des systèmes de sens, pour nos interlocuteurs et malgré leurs nombreuses incertitudes sur la procédure d’enquête, l’idée a prévalu que l’honnêteté avec soi-même et avec les autres devait aboutir à un jugement identique à celui prononcé par l’administration. Ils présentent dès lors la décision administrative comme