2003
Revue française de science politique
Le présent du passé de la RDA aux nouveaux Länder
La Jugendweihe : continuités et changements d’un rite hérité de la RDA
Marina Chauliac
Marina Chauliac est diplômée de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et docteur en anthropologie sociale (« Usages politiques et sociaux du passé Est-allemand depuis la réunification : le rite de la Jugendweihe entre transmission et reconstruction », sous la direction d’Emmanuel Terray, thèse soutenue à l’EHESS en janvier 2003). Ses principaux domaines de recherche concernent l’identité Est-allemande aujourd’hui, la mémoire dans nos sociétés contemporaines ainsi que les rites (36, rue de l’Orillon, 75011 Paris, <marinachauliac@yahoo.fr>).
La Jugendweihe est un rite de passage dans les nouveaux Länder qui trouve son origine au 19e siècle en tant qu’alternative à la confirmation et a été instituée par les autorités de RDA en tant que rite socialiste quasi-obligatoire pour les adolescents de 14 ans. Aujourd’hui, elle révèle une continuité avec la RDA dans les pratiques et dans les institutions ainsi qu’une réaction à la réunification et la revendication d’une spécificité culturelle Est-allemande. Héritée de la politique anticléricale de la RDA, la Jugendweihe participe de la réappropriation de leur passé pour les Allemands de l’Est et met en lumière les modalités de transmission d’un rite détaché d’une institution religieuse ou politique.
Jugendweihe is a rite of passage in new Länder which finds its origin at the 19th century as an alternative to the Confirmation and was instituted by the authorities of GDR as an quasi-obligatory socialist rite for the 14 years old teenagers. Today, it reveals a continuity with GDR in the practices and the institutions as well as a reaction to the reunification and the claim of an East-German cultural identity. Inherited the anticlerical policy of GDR, Jugendweihe takes part of the East Germans’appropriation of their past and clarifies the methods of transmission of a rite without bounds with religious or political institution.
« Enfin peut s’unir et croître ensemble ce qui constitue un tout », disait Willy Brandt dans une célèbre formule destinée à saluer la chute du mur de Berlin. Pourtant, des deux côtés de l’Allemagne, c’est une génération qui a grandi dans un ordre politique et social totalement différent, a eu des expériences à l’école et au travail, de même que des habitudes de consommation ou de loisirs qui ne se ressemblaient pas. Qu’on mette en avant « la différence, avant tout dans les habitudes pour les “petites choses du quotidien” […] si importantes pour la compréhension de soi »
[1] ou qu’on parle du « sentiment d’être étranger chez soi » dû à la perte de repères spatiaux
[2], les études menées auprès des Allemands de l’Est dans les années qui ont suivi la réunification allemande signalent généralement le malaise ressenti par les « nouveaux arrivants » au sein de la RFA.
La façon dont s’est déroulée la réunification allemande, à savoir la disparition d’un État et son absorption dans un autre, amène à s’interroger plus particulièrement sur la « gestion du passé » de la RDA. Aujourd’hui, les symboles d’un régime politique tout à la fois regretté et honni cristallisent les enjeux de mémoire et les reliques de l’État défunt et donnent lieu à une construction sociale de sens qui varie selon les acteurs, autrement dit à une évolution et une plurivocité dans le faisceau de représentations qui leur est associé. Lorsque ces vestiges ne sont pas détruits matériellement, comme ce fut le cas pour la statue de Lénine dans l’arrondissement de Friedrichshain à Berlin-Est, ils peuvent devenir des supports d’une mémoire qui n’est ni spontanée ni vécue, mais, « par le moyen d’une reconstruction historique, est devenue le pont d’articulation d’un système symbolique d’appartenance »
[3], les résidus visibles d’un passé devenu invisible. Parfois encore, on peut voir leur signification originelle se diluer dans le marché de façon à en faire des objets standardisés, consommables. En définitive, une partie de l’héritage Est-allemand demeure disputée, matériellement absente, mais brandie comme le symbole d’une identité propre.
Aujourd’hui, la
Jugendweihe, cérémonie laïque destinée aux adolescents de 14 ans et directement héritée de la RDA, fait partie de ces « cadavres dans le placard » que certains aimeraient bien faire disparaître tandis que d’autres cherchent à les ressusciter. Rite étatique quasi-obligatoire pour les élèves de la huitième année scolaire en RDA, la
Jugendweihe – littéralement « consécration de jeunesse » – peut être définie comme une « introduction solennelle [des adolescents sortant de l’école primaire] dans le monde des adultes »
[4]. Mise en place et organisée sous la tutelle du SED
[5] à partir de 1954, elle était considérée comme un outil de propagande et une arme efficace pour contrer l’influence de l’Église sur la population et notamment sur les jeunes
[6]. Elle concernait, à partir de la fin des années 1950, plus de 80 % des élèves Est-allemands. Mais, plus qu’une simple obligation vis-à-vis de l’État, elle était devenue très populaire à partir des années 1970 et s’accompagnait de festivités importantes dans la sphère privée.
Chaque année, à l’époque où les adolescents de l’Ouest font leur confirmation protestante, la
Jugendweihe continue d’être pratiquée dans les nouveaux
Länder et se compose à la fois d’une cérémonie publique qui rassemble quelques centaines de personnes dans une même salle et d’une fête privée, généralement une réunion familiale. Dans la première phase, un spectacle et un orateur, le plus souvent une personnalité locale, sont là pour donner toute sa solennité au moment. Chaque adolescent est alors appelé individuellement sur une scène où des fleurs, un livre et un certificat lui sont remis. Dans la deuxième phase, l’adolescent est réintégré dans la famille au moyen notamment d’un repas ainsi que de cadeaux dont la valeur témoigne de l’importance de l’événement. Il est difficile de donner des chiffres exacts car la fin de la RDA a vu l’émergence d’une multiplicité d’organisateurs privés. On peut toutefois estimer que, de 1990 à 1995, plus de la moitié des adolescents Est-allemands ont pris part à la
Jugendweihe
[7]. Les cinq années suivantes montrent même une tendance à la hausse. Ainsi, à Berlin, d’après les données obtenues
[8] en 1991, 51 % des jeunes originaires des arrondissements de la partie Est de la ville ont fait leur
Jugendweihe. En 1992, ils étaient seulement 38 %
[9] ; et à partir de 1993, leur nombre a augmenté progressivement pour atteindre 60 % en 1995, puis 65 % en 1999.
À travers la pratique de la Jugendweihe, se pose en fait la question de la continuité d’une tradition, d’une appartenance identitaire différente de celle de l’Ouest. La Jugendweihe faisait partie intégrante du quotidien des Allemands de l’Est jusqu’à la disparition de la RDA. À l’exception des opposants au régime, peu de personnes remettaient en question un rituel qui concernait plus de 90 % des élèves dès les années 1970. On ne s’interrogeait pas sur l’importance et les fondements d’une Jugendweihe « qui allait de soi ». Aujourd’hui, privatisée, objet de concurrence entre différentes associations, la Jugendweihe est avant tout une question de choix. Est-elle devenue, en ce sens, le signe d’un lien conscient, délibéré, avec la RDA ? Faut-il expliquer, pour autant, sa persistance actuelle par une réaction politique au contexte de la réunification, une revendication sociale ou nostalgique vis-à-vis d’un passé souvent idéalisé, dont les scores électoraux du PDS sont un signe éloquent ? Considérant son impact quantitatif au sein de la société Est-allemande, on peut d’ores et déjà avancer que la Jugendweihe ravive la conscience d’une histoire commune à un groupe social. Peut-on dès lors la définir avant tout comme une tradition familiale ou une coutume partagée par toute une société ? De même, en quoi la Jugendweihe intègre-t-elle la petite histoire personnelle dans l’histoire de la RDA ? Autrement dit, établit-elle une jonction entre deux formes de mémoire, la mémoire personnelle et la mémoire nationale ?
Afin de comprendre la longévité de la
Jugendweihe, nous avons commencé par nous interroger sur ses origines, la façon dont elle a été interprétée à différentes époques et sur ses éléments, permanents ou non. Ceci nécessite une réflexion plus anthropologique à propos de sa qualité de rite, et plus précisément de rite de passage, dans la société Est-allemande contemporaine. Précisons que le concept de « rite de passage » est apparu dans l’ouvrage d’Arnold Van Gennep publié en 1909
[10]. Il désigne des rites qui rythment le déroulement de la vie humaine, qui accompagnent les changements de lieu, d’état, d’occupation, de situation sociale, de statut, d’âge. Ils présentent donc un but déterminé, le franchissement d’un « compartiment » de la vie sociale à un autre, avec un scénario invariable composé de trois étapes successives ou trois séquences cérémonielles :
- une séparation d’avec le monde profane, sorte de mort symbolique, dit rite préliminaire, « avant le seuil » ;
- une mise à la marge, période « entre-deux », moment de grande instabilité, d’insécurité, sorte de gestation, dit rite liminaire, « sur le seuil » ;
- un retour à la vie normale, nouvelle naissance symbolique, rite d’agrégation ou rite postliminaire, « après le seuil ».
Ce schéma, qui présente un intérêt heuristique indiscutable pour notre objet, a été complété et réactualisé par d’autres ethnologues. Victor Turner a notamment mis l’accent sur la déstructuration de l’organisation sociale dans la phase liminaire de ces rites et a aussi proposé une analyse sur la base d’une exégèse de la symbolisation rituelle par les acteurs eux-mêmes
[11]. Il nous amène à penser la
Jugendweihe dans un contexte culturel global et à comprendre l’importance du moment transitoire mis en scène lors de la cérémonie qui place l’adolescent dans une situation de danger simulé. Plus récemment, en montrant les limites de l’analyse de Victor Turner, Michel Houseman et Carlo Severi ont offert une réflexion sur la spécificité de la forme rituelle qui distingue le rite des normes et autres pratiques de la vie quotidienne
[12].
Pour cette étude, une enquête a été menée principalement à Berlin entre 1997 et 1999. Elle se fonde sur une observation participante auprès des principaux organisateurs de
Jugendweihen, ainsi que sur des entretiens avec des hommes politiques, des représentants de l’Église protestante, des adolescents qui ont eu 14 ans après la réunification, de leurs parents ainsi que des personnes ayant participé ou assisté à des
Jugendweihen en RDA. Les témoignages oraux sont complétés par un travail d’archives
[13] et une recherche documentaire (journaux, débats télévisés, films, brochures ou livres).
On examinera ici la façon dont le rite a pu se transformer et le sens qu’on lui prête aujourd’hui. Il s’agit de s’interroger sur sa persistance à partir du décalage entre la conception officielle et l’interprétation « profane », la réappropriation du rite « par le bas ». Nous suivrons alors deux pistes qui nous conduisent à la Jugendweihe actuelle : l’une tisse un lien de continuité avec le passé, l’autre affiche une rupture avec celui-ci. Pour la première, nous nous interrogerons sur la continuité de la forme rituelle et de la place sociale occupée par le rite à travers différentes époques alors même que celui-ci véhicule des idéologies très différentes. Pour la deuxième, la Jugendweihe sera envisagée en tant que reconstruction du passé, élément mémoriel de la RDA. Deux interrogations ont principalement guidé notre réflexion : d’une part, en quoi la Jugendweihe répond-elle à une difficile gestion de l’héritage Est-allemand et, plus précisément, à la difficulté d’intégrer son passé lié, jusque dans la sphère privée, au régime de la RDA, et, d’autre part, comment la Jugendweihe peut-elle être adaptée au nouveau contexte politique ?
Un support pour différentes idéologies
La Jugendweihe se distingue des autres rites de passage des anciens régimes socialistes non seulement parce qu’elle demeure très populaire, mais aussi parce qu’elle trouve son origine dans la confirmation protestante et la communion catholique du 19e siècle. À la fin du 19e siècle, elle est détachée de son origine religieuse pour devenir le support de différentes idéologies politiques. Un bref aperçu historique ne peut que mettre en évidence une étonnante caractéristique de ce rite : sa continuité dans ses aspects formels et sa plasticité dans le contenu. Un des fils conducteurs de notre étude sera donc la question de la permanence du rite au cours des siècles, à travers la confrontation entre une interprétation politique du rite « par le haut » et une interprétation populaire qui l’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler le « terreau culturel » allemand.
La Jugendweihe a pour origine une réforme de la confirmation qui synthétise des influences diverses : les religions catholique et protestante, les idéologies libérales, nationalistes puis sociales-démocrates. On peut estimer que la Jugendweihe, alors appelée encore largement « confirmation », trouve sa source au début du 19e siècle, dans deux mouvements religieux dissidents : l’un catholique, désirant s’affranchir de la tutelle de Rome, et l’autre protestant, influencé par les nouvelles découvertes scientifiques et le rationalisme des Lumières. Leur rapide prise de distance vis-à-vis des dogmes chrétiens et la prédominance en leur sein d’un courant libéral proche des milieux révolutionnaires de 1848 conduisent ces mouvements, réunis en une « Union des communautés religieuses libres », à aménager la confirmation pour en faire un rite conforme à leurs idées politiques et religieuses.
L’arrivée de nouveaux membres, engagés dans le parti social-démocrate, donne à la fois une nouvelle impulsion à ces communautés et provoque conflits et scissions. Le courant le plus politiquement marqué à gauche devient rapidement dominant et s’autonomise. Ses membres se réorganisent dans des associations de libres-penseurs. Le noyau traditionnel des communautés libres, qui demeure proche des milieux bourgeois, perd alors rapidement de l’importance dans la vie publique. À partir de la fin des années 1920, un nouveau courant qui cherche à se rapprocher des milieux fascistes apparaît, mais il restera marginal. Aussi, dans le premier tiers du 20e siècle, les libres-penseurs, qui s’affichent en tant que défenseurs et promoteurs d’une culture prolétaire, sont les principaux acteurs de la mise en place des Jugendweihen, qui connaissent un certain succès auprès de la population ouvrière. Les partis politiques de gauche, quant à eux, se partagent entre la volonté de ne pas se couper d’un électorat chrétien, pour le SPD, et la méfiance vis-à-vis d’un rite soupçonné de servir les intérêts bourgeois, pour le parti communiste. Ils ne parviennent pas à concurrencer les organisations de libres-penseurs et sont bien souvent obligés de s’appuyer sur celles-ci pour assurer le succès des cérémonies qu’ils parrainent.
Le régime nazi interdit les Jugendweihen des milieux politiques de gauche, mais reprend l’idée d’une cérémonie pour les jeunes qui se présenterait comme une alternative à la confirmation, tout en y intégrant un message fasciste. Des associations, qui cherchent à développer un culte de la germanité, s’inspirent alors des rites des communautés religieuses libres. En 1940 apparaît le « devoir de la jeunesse », qui a pour mission de se substituer à toutes les cérémonies célébrant l’accès à la maturité politique. Lors de son déroulement, les jeunes Allemands prêtent allégeance à leur Führer et à leur patrie. La multiplicité des rites sous le régime nazi, en particulier celle des rites de passage dans les différentes organisations pour la jeunesse, peut expliquer le faible succès de ces Jugendweihen. Celles-ci disparaissent presque immédiatement avec la chute du régime hitlérien.
Au lendemain de la guerre, dans les différentes zones d’occupation de l’Allemagne, des libres-penseurs ainsi que des « religieux libres » tentent de redonner vie aux cérémonies de Jugendweihen telles qu’elles étaient répandues sous la République de Weimar.
La Jugendweihe ne parvient toutefois pas à s’imposer dans une RFA qui, devenue rapidement le centre de la guerre froide, se méfie des idéologies trop marquées à gauche et où l’Église demeure un acteur essentiel de la vie publique. Elle persiste de façon marginale, que ce soit dans les communautés religieuses libres, essentiellement au Sud-Ouest de l’Allemagne, véhiculant alors le plus souvent les restes d’une religion de la nature, ou dans des associations de libres-penseurs proches des communistes ou des sociaux-démocrates, en particulier à Hambourg et à Berlin. Elle est alors associée à une culture ouvrière.
En RDA, le SED, après une période d’hésitation qui le conduit dans un premier temps à interdire les Jugendweihen pour ne pas nuire à sa collaboration avec une certaine partie de l’Église, découvre l’avantage qu’il peut tirer de ce rite préexistant. En effet, ses relations avec les Églises dégénèrent très vite en un conflit ouvert qui atteint son apogée au début des années 1950, avec la lutte contre les groupes de jeunes protestants (Junge Gemeinden). La Jugendweihe devient, dès 1954, un instrument de propagande destiné à susciter l’adhésion des jeunes au nouveau régime et limiter l’in-fluence de l’Église sur les lycéens. Le SED réussit en quelques années à réduire considérablement la place de celle-ci, notamment dans ses aspects les plus visibles et les plus présents, à savoir les rites.
Grâce à la répression et surtout à une propagande active, la Jugendweihe voit son taux de participation augmenter de façon considérable. Afin d’assurer le succès de son « nouveau rituel », le SED crée, en 1954, une organisation proclamée indépendante, le « Comité central pour la Jugendweihe en RDA » (ZAJ : Zentraler Ausschuß für die Jugendweihe in der DDR), chargé de la mise en place des cours préparatoires et des cérémonies. Le comité est soutenu par les organisations de masse, les associations contrôlées par le SED et, enfin, l’école, qui met à sa disposition ses locaux et son personnel. Non seulement ces organisations contribuent à la propagande et offrent un soutien matériel à la Jugendweihe, mais elles sont également utilisées comme moyens de pression sur les parents et les enfants qui hésiteraient à s’inscrire. Toutefois, les sanctions scolaires et professionnelles deviennent de moins en moins nécessaires, si bien qu’à partir du milieu des années 1970, la contrainte est intériorisée ou, plus exactement, la Jugendweihe, avec un taux de participation qui dépasse les 90 %, n’est plus essentiellement vécue comme une contrainte. Elle ne véhicule alors plus que très peu des valeurs athées et a surtout une fonction d’éducation socialiste et nationaliste. Le militantisme athée n’a, en effet, plus vraiment lieu d’être puisque l’Église marginalisée a perdu son statut d’« Église populaire » (Volkskirche) pour devenir le lieu d’expression des opposants au régime.
De plus, la
Jugendweihe, en tant que pratique du milieu ouvrier d’avant-guerre et support de l’idéologie communiste combattue par les nazis, trouve aisément un discours légitimateur dans la bouche des dirigeants Est-allemands. D’une part, elle incarne l’esprit des premiers combattants communistes, d’autre part, elle s’inscrit dans la continuité d’un mouvement religieux du 19
e siècle qui s’est très vite écarté de toute doctrine ecclésiastique. À ce titre, elle fait partie de la politique de construction d’une identité nationale des autorités Est-allemandes à partir des années 1970. En d’autres termes, elle appartient aux « événements et normes positifs remarquables catégorisés en tant que tradition, partie de l’héritage [allemand] qui permettait d’incarner la RDA »
[14]. La RDA est en fait replacée dans une histoire allemande plus vaste avec pour « point central les luttes de la classe ouvrière » afin de susciter l’adhésion patriotique de ses citoyens
[15]. La
Jugendweihe peut désormais devenir, dans l’« État des ouvriers et des paysans », une fête populaire pour tous, sans distinction. Le succès qu’elle obtient auprès de la population permet de la définir, selon le schéma de Hobsbawm, comme une tradition « inventée, construite et instituée de manière très officielle […] »
[16]. En tant que pratique sociale en RDA, la
Jugendweihe transmet aux adolescents un certain nombre de valeurs, en tant que « tradition est-allemande », elle s’impose comme norme et doit légitimer le pouvoir en place.
Au regard des différentes interprétations et appropriations du rite, on peut se demander quels sont les éléments inhérents à la cérémonie. Il s’agit ici de proposer une sorte de « modèle minimal » de la
Jugendweihe
[17] qui se retrouverait à toutes époques, jusqu’à la fin de la RDA.
Pour ce qui est de l’agencement des éléments du rite, on peut remarquer, au-delà des différences, le maintien d’une structure ternaire, propre aux rites de passage. Une entrée, ou prologue, constitue la phase préliminaire qui, dans la version militarisée de la Jugendweihe, est décrite comme un défilé des jeunes (mais qui peut aussi être une séparation des adolescents allant s’asseoir dans un lieu à l’écart du public). La fin de l’enfance est parfois illustrée par un adieu au directeur d’école ou par une saynète. La phase de consécration et d’engagement des jeunes, qui comprend généralement le discours et la promesse solennels, est la phase prédominante. Elle se termine le plus souvent par la poignée de main, symbole d’intégration, qui est aussi le début de la troisième phase. Celle-ci se poursuit avec la sortie des jeunes, parfois un chant collectif ou encore le repas de famille.
Mis à part les Jugendweihen qui se sont tenues dans un contexte strictement familial et pour lesquelles on ne dispose que de descriptions partielles, deux éléments sont systématiquement évoqués dans les témoignages de cérémonies : le chant et le discours solennel. Le chant est collectif, il est repris par l’assemblée ou par un chœur (d’enfants, d’ouvriers, etc.). En RDA, ce sera l’hymne national. Le discours solennel, qui pouvait consister, dans les premières cérémonies des communautés religieuses libres, en une exhortation, un sermon ou un prêche, tient son importance du message qu’il véhicule et qui rend compte des orientations idéologiques données au rite. Il est toujours prononcé par un homme ou une femme qui joue un rôle dans la vie publique et/ou dans celle de la communauté, par exemple, un responsable de paroisse ou un député du Reichstag. En RDA, il s’agissait souvent d’un haut fonctionnaire du Parti ou d’une personnalité du monde sportif ou culturel. C’est la même personne, représentant donc la communauté ou la société, qui « consacre » les adolescents, atteste de leur introduction dans un nouveau groupe social et qui, en somme, valide le rituel.
À ces deux éléments, il faut en ajouter deux autres (même si toutes les descriptions ne les signalent pas) : la poignée de main (donnée par l’orateur) et la promesse solennelle ou profession de foi. La poignée de main a certainement remplacé, à la fin du 19e siècle, la bénédiction et/ou l’imposition des mains. Elle clôt le processus d’introduction du jeune, marque l’accueil des nouveaux par les anciens (la poignée de main est aussi dans la vie courante une marque de bienvenue). La promesse solennelle, qui semble être l’équivalent de la profession de foi, est l’acte par lequel l’adolescent s’engage. Elle n’est pas toujours présente dans le rite, les organisateurs se contentant parfois d’un simple chant collectif ou d’un « appel » des jeunes par l’orateur. Les associations ou les partis politiques, notamment pendant la République de Weimar, ont accordé une attention particulière à la promesse solennelle qui devait marquer l’engagement politique de l’adolescent dans le bataillon des combattants pour la classe prolétaire, tandis que dans leurs cérémonies empreintes de mysticisme, les fascistes ont repris la « profession de foi » des communautés religieuses libres. En RDA, la promesse solennelle était systématique. Elle marquait l’engagement du jeune citoyen envers sa patrie et le socialisme, et comportait généralement des accents belliqueux contre le capitalisme.
La Jugendweihe étatique de la RDA reproduit relativement fidèlement la structure des rites politiques de la République de Weimar et, au-delà, celle de la confirmation :
- l’entrée des jeunes ;
- les salutations d’un orateur/liturgie d’accueil du pasteur ;
- les chants collectifs ;
- le discours solennel/discours du prédicateur (qui fait le lien entre le changement qui intervient dans la vie de la famille avec la fin de l’enfance et l’idéologie socialiste ou la théologie chrétienne
[18]) ;
- la promesse solennelle/la profession de foi par laquelle le jeune s’engage pour le socialisme ou pour Dieu ;
- la formule d’acceptation de la promesse solennelle et l’engagement de la communauté à aider le jeune, avec la poignée de main/bénédiction.
On retrouve ici à nouveau une substitution d’un rite par un autre dans ses aspects formels (et non du côté de la croyance).
Lors des cérémonies qui se déroulent dans des époques précédant la RDA, le cadre esthétique présente, quant à lui, d’innombrables variations qui suivent le contexte politico-social du moment et également les transformations des rites de passage religieux. Le spectacle et la salle elle-même, qui créent une atmosphère plus ou moins solennelle, plus ou moins joyeuse, témoignent d’une grande diversité. Ainsi, l’ambiance musicale peut être de nature classique ou militaire (fanfare, marche, etc.) ; les chants vont des chansons allemandes traditionnelles à l’Internationale. Des poèmes, saynètes, chorégraphies, tableaux vivants ou spectacles de marionnettes donnent à la cérémonie son caractère distrayant tout en véhiculant le plus souvent un message politique. Les objets offerts en souvenir de la Jugendweihe, qui s’inspirent essentiellement de ceux distribués lors de la confirmation, varient également en forme (cartes de souvenir, citations distribuées aux adolescents, certificats, attestations de participation, livres) et en contenu (du Manuel pour l’enseignement des jeunes des communautés libres de Bruno Wille, offert à la fin du 19e siècle, à Mein Kampf, donné lors des cérémonies nazies).
De même que pour l’acte cérémoniel en lui-même, le statut particulier de la
Jugendweihe de la RDA (rite étatique pour tous les citoyens avec une centralisation très poussée) contribuera à homogénéiser le cadre artistique de la
Jugendweihe, avec l’utilisation des poètes et compositeurs officiels. La distribution d’un ouvrage destiné à l’éducation civique et politique des adolescents sera également systématisée
[19].
En dehors de la cérémonie proprement dite, notons le respect d’une certaine époque de l’année pour la tenue des Jugendweihen. Comme pour la confirmation, elles se déroulent le plus souvent au printemps, vers Pâques, et parfois en automne, à la fin du deuxième semestre scolaire (pour les enfants qui quittaient l’école à cette époque-là). De plus, la cérémonie est toujours précédée d’une instruction (religieuse, morale ou politique) qui peut s’étaler sur quelques semaines ou plusieurs années.
Enfin, les festivités qui entourent la cérémonie et impliquent la paroisse ou la famille prennent de plus en plus d’importance et ont considérablement varié selon les époques. Une des constantes semble être le repas pris en commun, mais il pouvait soit être intégré à la cérémonie et, dans ce cas, réunir tous les participants, soit se passer en famille après la cérémonie. En RDA, de manière générale, il ressort des témoignages écrits et oraux que la fête revêtait une grande importance pour toute la famille. Elle était notamment comparée au mariage
[20]. Une enquête sur la
Jugendweihe de Berlin-Est en rend compte : « Depuis au moins les années 1970, elle est considérée comme une des fêtes de famille les plus importantes sinon la plus importante. »
[21] Sachant qu’à partir du milieu des années 1960, environ 200 000 adolescents y prenaient part chaque année et qu’on estime à 10 environ le nombre d’invités par adolescent (lors de la cérémonie officielle)
[22], il est facile de comprendre en quoi la
Jugendweihe concernait toute la population allemande. De surcroît, la propagande médiatique célébrait à partir de mars la tenue d’une nouvelle série de cérémonies. On peut donc conclure que nul n’ignorait ce qu’était une
Jugendweihe en RDA et ceci, quel que soit son milieu social.
L’interprétation profane de la Jugendweihe
L’évolution de la Jugendweihe est en fait liée à celle de la place de l’Église, et en particulier de l’Église protestante, dans la société. En effet, la Jugendweihe est avant tout présente dans des régions où la confession protestante est partagée par la majorité de la population. Au fur et à mesure que la popularité de l’Église diminue, celle de la Jugendweihe augmente.
Si l’impact direct des dogmes chrétiens semble très vite s’estomper au profit de la prépondérance des idées anticléricales et de la volonté de n’obéir qu’à la raison humaine et aux résultats des découvertes scientifiques, l’évolution du rite pour les adolescents des communautés religieuses libres n’en demeure pas moins intrinsèquement liée à la confirmation religieuse. Tout se passe comme si les organisateurs des Jugendweihen cherchaient à s’écarter de la référence à la confirmation en agissant, autant que possible, sur le contenu idéologique des cérémonies (et des cours préparatoires) alors que les participants – parents et enfants – conçoivent le rite uniquement à travers sa fonction de remplacement de la confirmation protestante. Mais lorsque l’on parle de remplacement ou de substitution de la cérémonie religieuse, il ne faut pas y voir un attachement aux valeurs chrétiennes, mais plutôt une interprétation profane du rite qui met l’accent sur l’accès à la maturité pour le jeune, désormais apte à travailler et à prendre des responsabilités, ainsi que sur toutes les festivités qui l’entourent.
La
Jugendweihe est, de même que la confirmation et la communion, un rite de passage tel que l’a défini Arnold Van Gennep. De 1845 à 1989, elle reste très liée au rite religieux plus, semble-t-il, par la place qu’elle occupe dans la vie sociale que par la volonté de ses organisateurs (comme en témoignent, notamment, les demandes des parents d’une cérémonie pour leurs enfants). Elle remplit le vide, épouse, en quelque sorte, les contours laissés en « creux » par l’absence de confirmation. C’est ce que Maurice Agulhon nomme « la vie des formes »
[23], sorte de permanence de l’aspect formel d’une pratique alors même que son interprétation idéologique, les stratégies sociales qui se greffent sur elle changent.
De même, la spécificité de la
Jugendweihe par rapport aux autres rites étatiques en RDA ou aux rites de passage des autres pays socialistes réside dans sa réappropriation par la population Est-allemande et sa référence au rite religieux. En définitive, la
Jugendweihe prenait de plus en plus d’importance dans son adaptation en tant que fête privée au détriment de la cérémonie publique et l’État, malgré ses efforts pour minimiser cette tendance, n’a pu maîtriser les effets de ce qu’il a développé. Comme le faisait remarquer Ralph Jessen : « La politique sociale dictatoriale a pu dans certains cas atteindre les objectifs qu’elle visait, mais dans la plupart des cas, elle a eu une suite de conséquences en cascade qui n’étaient ni voulues ni calculées. »
[24]
Faut-il pour autant parler de repli sur la sphère privée d’un élément qui vient conforter, selon la formule à succès de Günter Gaus, la « société de niches » ? Une telle interprétation doit être nuancée au regard de l’infiltration de l’État dans la sphère privée en RDA. En effet, devant le succès de la fête de famille, le SED a réagi sur deux plans différents : d’un côté, il a cherché à délégitimer la fête en critiquant son côté ostentatoire
[25], de l’autre, il a tenté de contrôler ce qui apparaît alors comme du domaine de la sphère privée. Dans la logique des démocraties populaires, l’État et donc le parti au pouvoir avaient pénétré tous les domaines de la vie sociale. Les loisirs, les fêtes et même les anniversaires étaient organisés par des « groupes intermédiaires » ou des organisations de masse sous l’égide du SED. Dans un tel contexte, il est difficile d’évoquer le passé de la
Jugendweihe sans faire le lien avec les structures politiques, de parler de façon positive de l’expérience qui en a été faite sans être soupçonné de faire l’apologie du régime de la RDA. La
Jugendweihe, en tant que coutume instaurée par le SED et organisée dans le cadre scolaire, n’est pas exempte d’un tel contrôle. Par l’intermédiaire des organisations de masses, mais aussi des associations de parents d’élèves, le Parti impulse un certain modèle de fêtes collectives et ne cache pas l’enjeu du rite dans sa politique menée vis-à-vis de la famille. Ainsi, peut-on lire dans le journal des collaborateurs et membres du ZAJ : « Sans aucun doute, l’activité de la
Jugendweihe est très étroitement liée à la famille. Il est connu que la
Jugendweihe est une institution sociale et, en même temps, une fête de famille. C’est pour cette raison que tous les parents et leurs représentants à l’école doivent être intéressés à la réussite de la
Jugendweihe. Cela signifie impliquer plus étroitement les parents dans la mise en place de la
Jugendweihe. Elle recevrait ainsi un appui considérable. Il s’agit de fêtes de la société et de la famille et en cela, c’est une force de rayonnement politique de masse significative. »
[26] La FDJ
[27] est amenée à jouer un rôle pour, par exemple, organiser des jeux, faire de la musique ou mettre en place une piste de danse. Les autorités locales vont mettre à la disposition des collectifs de familles ce qu’on appelle les « maisons du peuple », qui offrent plus d’espace que les maisons ou les appartements individuels, et évitent de louer une salle dans un restaurant. À l’école sont créés des « comités pour la fête »
[28] qui, de même que les collectifs de « parents actifs » ou les groupements d’enseignants, créent des liens entre les familles des futurs « consa-crés ». À partir d’un aspect simplement organisationnel, la mise en place de ces groupes et collectifs divers permet de faire le lien avec le Parti et, en quelque sorte, de « contrôler » ce qui est dit et fait au sein d’une fête privée.
Parallèlement, la pratique de plus en plus répandue et acceptée du rite ne signifie pas une adhésion de plus en plus forte à son contenu idéologique. Au contraire, intégré dans la vie quotidienne des Allemands de l’Est, il a, en partie, subi le sort des autres rites du Parti avec une prise de distance croissante vis-à-vis des cérémonies et des discours dans lesquels les citoyens allemands se reconnaissaient de moins en moins.
Si le SED tentait de s’immiscer dans la sphère privée, on assistait aussi corollairement à une forme d’apolitisation du rite sous sa forme officielle. Les enquêtes menées auprès des adolescents
[29] révèlent en effet que ces derniers n’étaient pas du tout sensibles au message idéologique. À propos de la promesse solennelle, comme les témoignages recueillis le montrent, il était devenu d’usage de parler de « déclaration du bout des lèvres ». Aujourd’hui, les personnes interrogées confirment cette tendance. Par exemple, une personne qui avait fait sa
Jugendweihe au milieu des années 1980 me racontait comment le livre offert lors de la cérémonie, qui était une pièce de plus dans l’éducation socialiste des adolescents, était devenu un sujet de plaisanterie. Le fossé entre les objectifs politiques et les pratiques sociales était d’ailleurs tel dans les années 1980 que le Comité central pour la
Jugendweihe s’en était inquiété et avait décidé une grande réforme du rite. Celui-ci devait être « plus proche des jeunes »
[30] et la promesse solennelle (
Gelöbnis), destinée à devenir une simple promesse (
Versprechen), devait être radicalement transformée. Le journal
Jugendweihe (paru le 8 novembre 1989) ajoute en dernière minute cette proposition du secrétariat du Comité central. La nouvelle formule de la promesse solennelle fait totalement disparaître les accents guerriers du combat pour la paix et le socialisme. Elle insiste sur une éthique très générale de respect, de tolérance, d’honnêteté et introduit la notion de protection de l’environnement.
La continuité entre la Jugendweihe de la RDA et la Jugendweihe actuelle
« C’est la même chose, la promesse solennelle en moins »
[31]. Les spectateurs vivent généralement la cérémonie officielle ainsi que les festivités qui s’ensuivent de la même façon qu’à l’époque de la RDA. Les parents ressentent essentiellement un changement dans l’organisation de la
Jugendweihe dans le fait que, désormais, il faut faire une démarche personnelle pour y inscrire leur enfant (et non l’inverse, comme avant la réunification).
À partir de 1990, différentes associations, dont certaines issues directement des structures déjà présentes en RDA, ont proposé leurs services pour organiser les cérémonies publiques. Nos observations se portent principalement sur les deux associations fédérales qui sont représentées à Berlin : le « Collectif pour le travail humaniste auprès des jeunes et pour la
Jugendweihe » (IV :
Interessenvereinigung für humanistische Jugendarbeit und Jugendweihe), née des cendres du ZAJ, et la « Fédération humaniste allemande » (HVD :
Humanistisches Verband Deutschlands), qui a succédé à l’association des libres-penseurs de Berlin-Ouest. Considérant que le HVD organise des
Jugendweihen pour des adolescents originaires à 98-99 % de l’Est
[32] et que les familles Est-berlinoises choisissent l’une ou l’autre association pour la
Jugendweihe de leurs enfants, le propos qui suit prendra en compte les deux types de cérémonies.
La comparaison systématique des fêtes officielles aboutit à constater une continuité formelle quasi-totale avec la
Jugendweihe de la RDA. Les cérémonies présentent la même périodicité et la même configuration spatiale. Elles ont lieu chaque année au printemps, entre mars et juin, et les « cours préparatoires » commencent avec l’année scolaire. Les salles, comme au temps de la RDA, sont des salles de concerts, de cinéma, voire des planétariums, et parfois, selon les moyens, plus simplement des salles de fête communales. L’agencement doit permettre une « mise en scène » des adolescents, aussi remarque-t-on le plus souvent une tribune ou une estrade placée en hauteur par rapport au reste de la salle. La décoration demeure minimale : elle est composée de fleurs, de plantes vertes et du sigle de l’organisateur, de la ville ou de la région. Enfin, les séquences et la plupart des éléments du rite sont conservés. Toujours sur le modèle tertiaire de rites de passage, on peut ainsi observer une première phase qui marque la séparation des adolescents avec le reste de leur famille et leur entrée en tant que « groupe à part » dans la salle, généralement en rang, sur le modèle de la marche militaire. Ensuite, une seconde phase, dite liminaire, commence : après avoir tenu un discours solennel destiné à faire prendre conscience au public de l’importance de l’événement, un orateur appelle tour à tour nominalement les jeunes participants qui, soit se présentent physiquement sur la scène, soit sont filmés et voient leur image projetée sur un grand écran. Lors de cette séquence, qui demeure la plus marquante pour les adolescents et leurs parents, ceux-là se retrouvent seuls devant le public, en tenue de fête, « en habit d’adulte », généralement un costume pour les garçons, une robe et des talons hauts pour les filles. Chaque adolescent est applaudi et félicité individuellement par l’orateur qui lui sert la main et lui remet un certificat. On continue à distribuer également un livre
[33] et de jeunes enfants (au temps de la RDA, il s’agissait des membres de l’organisation des « jeunes pionniers » ou des « pionniers Thälmann ») remettent une fleur à chacun. Parfois, dans la tradition instituée par le ZAJ, un représentant des adolescents tient un discours de remerciement pour les parents et professeurs. Enfin, la dernière séquence est celle de la réintégration au sein des familles ; elle précède le plus souvent d’une « marche de sortie ». À ces éléments intrinsèques au rituel, il faut ajouter le spectacle artistique et notamment le programme musical qui a pour objectif de créer une atmosphère solennelle et émotionnelle dans un premier temps, avant l’appel des participants, et détendue, gaie, dans un deuxième temps, toujours selon le modèle des
Jugendweihen mises en place par le SED.
Dans l’ensemble, la fête de famille conserve les mêmes aspects que ce qui se pratiquait en RDA, avec toutefois une tendance au repli sur la famille elle-même. Comme on l’a vu, le SED avait en effet encouragé les fêtes collectives rassemblant toutes les familles des élèves d’une même classe. Aujourd’hui, cette pratique, bien que souvent regrettée, est beaucoup moins répandue. Hors d’un cadre institutionnel, les parents parviennent difficilement à mettre en place des fêtes collectives. De plus, les associations actuelles ne suppléent que rarement (en grande partie par manque de moyens) au ZAJ et aux organisations de masse, qui s’occupaient de ce type de rassemblement. La réunion de famille demeure, pour le reste, identique à celle qu’on pouvait trouver en RDA, notamment dans ses aspects de consommation ostentatoire, avec la même importance accordée aux cadeaux pour l’adolescent (qui récolte souvent une importante somme d’argent).
Selon l’ethnologue allemande Barbara Wolbert, parce que la promesse solennelle a disparu et donc parce qu’il n’y a plus dès lors de « noyau rituel exclusif » à la
Jugendweihe, « la forme [et non plus le contenu] porte à elle seule le poids total de la persistance de la
Jugendweihe »
[34]. Dans l’impossibilité de réutiliser les symboles politiques du régime de la RDA, les organisateurs actuels de la fête, qui ne peuvent en effet remplacer le contenu idéologique de la
Jugendweihe de la RDA, combleraient ce vide par une formalisation de la cérémonie. Le contenu serait, en quelque sorte, remplacé par la forme. À l’issue de cette recherche, nous postulons que la disparition d’un message politique unique véhiculé par une seule organisation, comme en RDA, ne signifie pas une désubstancialisation du rite. Au contraire, la
Jugendweihe n’est pas une « forme sans contenu », mais a été réactualisée, réappropriée tant par les organisateurs que par les familles « clientes », de façon à répondre à une situation de crise, et obéit à d’autres stratégies sociales. De même, parler d’une « vie des formes » qui se maintient à travers la ritualité de la
Jugendweihe ne doit pas prêter à confusion. Il s’agit d’une « forme de l’action » qui permet d’identifier la
Jugendweihe dans ses différences (liées aux époques et aux organisateurs)
[35].
Causes et effets du rite de passage
Aujourd’hui, l’explication de la persistance de la
Jugendweihe, et même de son succès croissant, réside tout d’abord dans la poursuite d’une tradition. Comme le remarquait Émile Durkheim, la réponse des indigènes pour justifier la pratique de tel ou tel rite était : « C’est que les ancêtres ont institué les choses ainsi. » Les participants à la
Jugendweihe se soumettent de même à une forme d’« autorité du rite [qui] se confond avec l’autorité de la tradition »
[36]. Ils expliquent avant tout leur pratique par le fait que c’est « naturel », « c’est normal ». Pour les parents qui ont fait leur
Jugendweihe au temps de la RDA, il manquerait quelque chose dans la biographie de leur enfant si celui-ci ne célébrait pas officiellement son entrée dans une nouvelle phase de sa vie. Lorsqu’on interroge les adolescents sur les raisons de leur participation, on obtient en général des réponses qui évoquent le désir de faire une fête de famille, d’avoir des cadeaux, d’imiter le frère, la sœur ou l’ami(e), ou encore la volonté de marquer la fin de l’enfance, le sentiment d’être plus âgé. La plupart n’ont aucune idée précise de ce qu’était la
Jugendweihe en RDA. Au mieux, ils savent que leurs parents ont fait, eux aussi, leur
Jugendweihe.
Il est ici légitime de s’interroger sur la question des effets du rite sur les participants. Autrement dit, peut-on parler, à la suite de Marcel Mauss, d’une « efficacité symbolique extra-empirique » ? Rappelons qu’il n’y a rite que s’il y a adhésion des participants (au sens large) au rite. Il s’agit de prendre les choses au sérieux, d’« y croire ». Or, si personne, ayant assisté à la Jugendweihe, n’affirmerait que les jeunes « consacrés » sont devenus adultes du jour au lendemain, il n’empêche qu’ils considèrent la Jugendweihe comme le symbole d’un passage irréversible, d’une étape de la vie qu’il s’agit de ne pas négliger. De même, le bref passage sur la scène des adolescents, qui ne fait pas appel à des compétences particulières, est considéré, par les adolescents et leur famille, comme le moment fort de la cérémonie, le moment le plus émouvant et le plus « dangereux » (dans le sens où l’adolescent prend le risque de « rater » sa présentation, par une tenue mal soignée ou par une chute de la tribune, par exemple).
Pour autant, la cérémonie officielle demeure relativement impersonnelle et, dans l’ensemble, les adolescents participent très peu. La plus grande part de la cérémonie est, avant tout, consacrée à un spectacle qui associe musique et effets de lumière afin de susciter une forte impression au sein du public et des participants. Les personnes ne se rassemblent pas ici avec un objectif idéologique ou pour écouter un message politique ou religieux, ce qui fait dire aux opposants à la Jugendweihe, notamment les Églises protestante et catholique, qu’il s’agit d’un rite vide de tout contenu.
De même, les effets concrets du rite sur la vie de l’adolescent restent très limités. Pour reprendre Pierre Bourdieu : « Le pouvoir […] d’agir sur le réel en agissant sur les représentations du réel »
[37] de la
Jugendweihe réside dans les conséquences du passage d’un statut à un autre. Les festivités permettent, généralement, à l’adolescent de boire son premier verre d’alcool ou de fumer sa première cigarette en public. Certains parents prennent également la date de la
Jugendweihe comme le début d’une plus grande permissivité pour les sorties. Mais ces quelques éléments, qui ne sont pas systématiques, sont insuffisants pour expliquer la continuité de la pratique.
Il nous faut donc revenir au rite lui-même, dans ce qu’il a d’unificateur pour l’assemblée et également le replacer dans le contexte plus global de l’après-Wende [Wende : le « tournant », désigne la période 1989-1990]. Ce qui donne son sens à la Jugendweihe, c’est, certes, le « besoin » de poursuivre ce qu’on perçoit comme une tradition, de faire vivre à ses enfants ce qu’on a vécu au même âge, mais c’est plus précisément le besoin de poursuivre ce qu’on définit comme une tradition Est-allemande dans un contexte d’homogénéisation culturelle venant de l’Ouest, dans une situation de rupture.
La Jugendweihe, un élément du passé qui peut rester présent
La
Jugendweihe est une manière d’intégrer son histoire dans le présent et de donner un caractère de déjà-vu à de nouvelles données sociales, autrement dit, d’offrir un cadre à ces données pour les rendre compréhensibles. Comprise comme tradition, donc mouvement créateur et support d’une nouvelle définition de sa « culture », cette cérémonie peut être rapprochée de ce que Georges Balandier qualifie de « pseudo-traditionalisme »
[38] à propos des sociétés décolonisées. Afin de rendre compte d’une situation où l’impossibilité de s’adapter aux nouvelles structures politiques pendant la période de transition rendait nécessaire la réactualisation d’anciennes structures, il s’agissait alors de traduire les nouvelles données dans un langage compréhensible.
Certes, il n’y a pas en Allemagne une confrontation entre sociétés traditionnelles et modernité, mais l’on peut parler d’une réaction face au nouvel ordre social et culturel qui s’est brusquement imposé, de la volonté de nombre d’Allemands de l’Est de maintenir une continuité avec la société de la RDA. Face à de profonds bouleversements, les Allemands de l’Est vont chercher à donner un aspect connu et rassurant au calendrier, en réactualisant cette cérémonie annuelle. De manière plus générale, on peut dire que la Jugendweihe réaffirme une histoire commune à un groupe social, ceci d’autant mieux qu’elle se déroule chaque année à la même époque et que les médias, restaurateurs et commerçants en rappellent alors l’existence. Elle oppose à une rupture vécue de façon plus ou moins traumatique, un sentiment de permanence et de cohérence dans le déroulement de l’histoire. Pour l’individu, elle fait le lien entre son passé et sa vie actuelle. Pour les parents, elle devient un moyen de transmission de leur vécu, de leur expérience.
Comme en témoignent de nombreuses biographies
[39], la
Jugendweihe constitue un événement marquant, un point de repère qui est spontanément abordé lorsqu’on évoque sa vie en tant que citoyen de la RDA. Dans ce cas, elle trace une frontière entre l’enfance et l’adolescence. Alors qu’elle n’a que peu de conséquences directes dans la vie de l’adolescent, dans ses rapports avec les autres, elle retrouve, dans les souvenirs, sa fonction de rite de passage.
En cela, elle sous-entend la question du rapport au passé de la RDA, de ce qui peut ou doit être conservé et transmis de ce passé dans un contexte social et politique qui ne laisse que peu de place aux objets, fêtes et institutions communistes, sinon comme vestiges. Plus précisément, demander aux enfants de refaire, à quatorze ans, le même rituel que leurs parents – et parfois grands-parents – permet la remémoration, constitue un effort pour préserver le souvenir. Le rite est, dans ce cas, un objet légitime dont on est autorisé à se souvenir, caution de ce qui doit être gardé dans le processus continu de sélection de la mémoire. Rappelons que le discours diabolisant le régime du socialisme réel a entraîné des silences sur tout ce qui touchait la vie collective structurée par l’État. Puisque tout ce qui est marqué par le sceau idéologique du régime ne peut avoir une place que dans une interprétation historique critique de la RDA, voire dans la dénonciation des crimes qui l’avait accompagnée
[40] ou à travers une revendication politique des droits des ex-citoyens de la RDA (PDS), comment en évoquer un souvenir personnel et positif ?
Plus qu’une pratique socialement partagée de la vie quotidienne ou qu’un discours, le rite offre une forme caractéristique qui en fait un élément privilégié de transmission du passé. C’est en effet parce que la Jugendweihe est un « agrégat de symboles » qui font sens dans un contexte culturel donné, qu’elle est réappropriée par différents groupes sociaux et qu’elle véhicule différents messages idéologiques tout en conservant son unité.
Tout d’abord, elle est une réponse, à travers les époques, au changement physiologique des enfants en adolescents, c’est-à-dire qu’elle marque la première étape dans le passage à l’âge adulte. Elle est bien le « traitement social d’une transformation biologique » et correspond, dans la perspective de Van Gennep, à une manière de gérer socialement le passage d’une situation à une autre. En cela, elle illustre les propos de Claude Lévi-Strauss : « L’ordre social et religieux non seulement a quelque chose à voir avec les faits de l’ordre biologique, mais aussi cherche à les traduire, les expliquer, en tirer parti, les exploiter. »
[41] Dans la continuité de la confirmation, elle marque l’accès à la maturité pour les adolescents, à savoir l’autonomie du sujet qui, désormais, peut s’engager à défendre des idéaux politiques.
Mais elle est aussi une réponse à une transformation sociale, autrement dit, elle maintient présent le passé de la RDA en permettant différents aménagements car elle n’est pas pur discours mais avant tout action. Ainsi, le rite contribue à la cohésion sociale, qui nous permet de la comparer à la confirmation protestante. Les acteurs, eux-mêmes, expliquent leur participation à un tel rituel par un « besoin » de fête de famille et de cérémonie officielle, identique à celui de la confirmation.
Comme dans tout rite de passage, une ligne de démarcation est effectivement tracée entre ceux qui ont fait le rite et les autres. Mais ici, les « autres », plus que les enfants qui n’ont pas encore atteint l’âge requis, sont, avant tout, les chrétiens, « ceux qui ont la confirmation » et, par extension, les Allemands de l’Ouest.
La
Jugendweihe reflète les nécessaires adaptations au contexte politique actuel car la mémoire justifie les pratiques sociales en sélectionnant, transformant les souvenirs afin qu’ils s’adaptent au système de valeurs de la société présente. Comme le souligne Roger Bastide, la mémoire doit être en accord avec le présent, ou, plus exactement, avec la praxis des individus engagés dans le présent
[42]. Ceci implique deux types de transformations : une adaptation concrète de la cérémonie qui la rende conforme au nouveau contexte idéologique, autrement dit, qui enlève les traces trop visibles de la politique socialiste, et une reconstruction du passé dans les discours afin de légitimer l’existence actuelle de la
Jugendweihe.
Dépolitisation de la cérémonie
Les allusions trop directes à la RDA sont, dans la mesure du possible, ôtées de la Jugendweihe actuelle. L’hymne national est supprimé ainsi que la promesse solennelle (qui, rappelons-le, était un engagement politique pour des jeunes de 14 ans, comme cela avait été pratiqué pendant la dictature nazie). Toute l’iconographie est repensée (drapeaux, maximes socialistes inscrites sur le fond de la scène, etc.).
Le discours solennel, quant à lui, est le plus souvent fortement raccourci et, parfois, il est supprimé. Mais dans ce cas, ce n’est plus le contenu du message qui est enlevé, c’est également le fait d’avoir un cadre adapté à un message potentiellement politique qui est visé. Toutefois, la question de sa suppression, souhaitée par certains, semble, la plupart du temps, être résolue par la volonté du public. La plupart des personnes s’attendent à avoir un discours solennel parce que cela correspond à une « atmosphère solennelle » et, surtout, cela permet la présence d’une personnalité, d’une autorité rituelle (comme on a pu le voir précédemment)
[43]. Alors qu’autrefois, les orateurs disposaient d’informations très précises concernant la teneur et la forme du discours, aujourd’hui, ils sont libres de choisir les thèmes qu’ils veulent aborder, à condition toutefois de ne pas dépasser le temps qui leur est imparti (pas plus de 15 à 20 minutes généralement). La plupart continue d’exercer cette fonction comme ils le faisaient en RDA, c’est-à-dire en se positionnant comme médiateur entre les générations et, surtout, en tant que personne exemplaire qui donne aux adolescents une certaine morale à suivre.
Dans tous les cas, on tend à dépolitiser les cérémonies. Pour la IV, il s’agit de ne pas être politisé afin de s’éloigner du schéma de la RDA, pour le HVD, il s’agit de ne pas effrayer les « clients » de l’Est – qui constituent sa nouvelle manne – par son engagement politique traditionnel.
Regardons d’un peu plus près ce qui a été mis à la place de l’ancien contenu idéologique. La situation de concurrence actuelle sur le « marché de la Jugendweihe », notamment entre l’organisation Ouest- et Est-allemande, a pour effet d’empêcher toute constitution d’un message unique homogène qui serait propagé lors des cérémonies. C’est dans les paroles (promesse solennelle, discours solennel, chants, textes ou saynètes, etc.) que l’idéologie a pu être placée, comme on l’a constaté au cours des diverses utilisations de la Jugendweihe. C’est donc là que l’« épuration » doit s’opérer en premier pour rendre le rite viable dans la société allemande actuelle. L’analyse des messages diffusés lors de la cérémonie témoigne d’une autre tension : s’il faut « créer » ou récupérer du contenu pour maintenir la forme, il s’agit de s’adresser à un public précis, constitué par des adolescents et leurs familles originaires de l’Est de l’Allemagne. À partir de ces deux tensions constitutives, vont s’élaborer les messages oraux de la Jugendweihe, ce qui est audible par les « initiés », mais aussi par les personnes extérieures.
Il a fallu faire le « tri » dans la Jugendweihe de la RDA pour qu’elle soit conforme à ce qu’on attendait d’elle. Contrairement à la structure du rite qui, comme on l’a montré, était très proche de celle de la RDA et, dans ce sens, témoignait d’une continuité évidente, il faut parler ici d’adaptation. On enlève des éléments qui donnaient son sens global à la cérémonie pour en mettre d’autres à la place, lorsque cela est possible. On a cherché un consensus minimal, semble-t-il, pour la Jugendweihe. De même que le discours solennel, les textes lus, chantés ou récités lors de la cérémonie sont importants dans leur contenu, ils sont porteurs de représentations explicites. Or, ces discours, tenus souvent par des personnes qui, dans la majorité des cas, étaient originaires de RDA, sont ceux d’une génération qui a été actrice de la chute du mur et qui est aussi la première à avoir été déçue par la réunification ainsi que par la nouvelle société à laquelle elle devait s’adapter. C’est la première qui a subi des revers économiques, l’obligation de prouver ses compétences, voire de refaire une formation, et qui a senti la suspicion concernant ses relations avec la Stasi. Les discours sont, à ce titre, souvent inspirés par sa position actuelle concernant la société : la nécessité de valoriser les apports de la réunification allemande, notamment l’ouverture des frontières, et d’énoncer les dangers de cette société ainsi que les injustices qu’elle crée. Corollairement, on met l’accent sur le côté positif de l’ouverture vers l’autre, l’étranger, tout en mettant en garde contre les dérives xénophobes. La notion de rite de passage, ou encore de rite d’initiation, est exploitée à travers les conflits que peut engendrer le changement de l’enfant au sein de la famille. En définitive, le message transmis à l’occasion de la cérémonie ne joue pas un rôle fondamental, mais, à défaut de rassembler les personnes présentes autour d’un objectif ou d’un intérêt commun, il ne doit pas les désunir. De même que la musique doit « plaire aux jeunes, sans choquer les plus âgés », les discours doivent pouvoir capter un minimum l’attention du public sans l’obliger à adhérer à une certaine idéologie. Les thèmes sur lesquels il est possible de rassembler tous les participants sont donc la situation actuelle des Allemands de l’Est en référence à la RDA (dans ce qu’elle avait de positif et de négatif) et aux Allemands de l’Ouest, et les changements opérés dans la famille avec l’entrée dans l’adolescence de l’un de ses membres.
Souvenirs de la Jugendweihe
Pour ce qui est des personnes qui ont participé à la
Jugendweihe en RDA, nous considérerons ici que toute mémoire individuelle est, pour une part, construite par la société, autrement dit que les souvenirs personnels racontés s’inscrivent dans ce que Maurice Halbwachs appelle « les cadres sociaux »
[44]. La
Jugendweihe et, plus généralement, le rapport au passé seront envisagés comme une sélection, une reconstruction ou encore un bricolage, pour reprendre l’analogie mise en avant par Roger Bastide
[45], le bricolage étant ici compris à la fois comme création et survivance, à partir d’éléments venant combler les « trous » de mémoire.
Des entretiens menés auprès d’Allemands ayant sinon eux-mêmes pratiqué, du moins ayant connu la
Jugendweihe de la RDA (notamment par leurs enfants), il ressort des références systématiques à la fête de famille et à la cérémonie officielle avant tout dans ses aspects non politiques. La plupart ont vécu la
Jugendweihe non comme une contrainte étatique, mais comme une obligation sociale, scolaire et familiale. Le discours solennel, dont quasiment personne n’est capable de se souvenir, est qualifié d’« ennuyeux », de « formel ». Il est associé à cette rhétorique creuse du Parti qui avait perdu tout sens pour la population. Seuls demeurent les éléments « personnels » de la cérémonie (le fait de monter sur la tribune et d’affronter le regard de toute l’assemblée, les vêtements portés) et la fête de famille (les préparatifs, le repas, les cadeaux et parfois la soirée avec les autres élèves de la classe)
[46]. La plupart conserve des traces matérielles de l’événement : le livre
[47], le certificat et surtout les photos
[48]. Dans ce cas, on met en avant l’aspect utilitaire du livre, les connaissances scientifiques qu’il apporte
[49] et le côté officiel du certificat que l’on conserve comme on conserverait un diplôme scolaire. Certains, qui ont fait leur confirmation, ne voient pas de différence avec la
Jugendweihe. De même qu’on ne parle pas de la promesse solennelle, on ne parle pas d’un engagement en tant que jeune chrétien.
Selon les déceptions ou les satisfactions ressenties avec la réunification, la Jugendweihe véhicule des perceptions de la différence culturelle entre l’Est et l’Ouest qui sont variables. Ainsi, peut-elle être considérée comme une relique du passé qui ne « sert plus à rien » ou, dans la majorité des cas, comme une spécificité Est-allemande qui n’est pas mauvaise en soi.
La transmission de la mémoire
Les parents, s’ils sont les principaux « porteurs » de la mémoire de la Jugendweihe aujourd’hui, ne sont pas les seuls. Les enseignants jouent également un rôle fondamental pour organiser, mais, surtout, informer parents et enfants de l’existence de la Jugendweihe et susciter leur adhésion. Cette attitude trouve son explication dans le fait que les enseignants étaient étroitement associés à la mise en place des Jugendweihen en RDA. Organisée dans le cadre de l’école, la Jugendweihe regroupait tous les élèves d’une même classe et le « professeur principal » devait s’occuper des cours qui précédaient la cérémonie ainsi que de la préparation des élèves (répétitions pour monter sur la tribune, conception des cartes d’invitations, etc.). Lors de la cérémonie, le « porte-parole » de la classe (désigné par le professeur) remerciait les enseignants et il n’était pas rare de voir certains d’entre eux remettre un petit cadeau ou choisir une citation pour ses élèves.
Aujourd’hui, les enseignants, qui n’ont pas tous vécu la réunification de manière très positive (remise en question de leur diplôme et, plus généralement, de leurs compétences), tentent parfois de retrouver un statut social, qu’ils considèrent comme dévalorisé, à travers leur engagement au sein des associations qui mettent en place les Jugendweihen. Ils utilisent, alors, les cours ou les réunions parents-professeurs pour parler de la cérémonie. Ils sont parfois, encore, très liés à l’organisation qui a succédé au ZAJ. Ceux qui ne sont pas membres et qui ne sont pas directement responsables de l’organisation de la Jugendweihe, dans leur ville ou leur arrondissement, sont cependant souvent en contact avec des membres de la IV. Ceci a pour effet non seulement de constituer un réseau de diffusion de l’information (la Jugendweihe existe toujours), mais aussi d’expliquer en quoi celle-ci a changé et a encore sa raison d’être dans la « nouvelle » Allemagne. Bref, les enseignants peuvent, à leur échelle, reproduire le discours légitimateur des organisateurs.
De plus, on assiste à un phénomène de restructuration de la
Jugendweihe autour de la classe, alors même que la réunification avait éloigné la
Jugendweihe du champ scolaire. Ainsi, mis à part le
Land de Brandebourg dans les écoles duquel un tableau d’affichage est réservé à la
Jugendweihe (ainsi qu’à l’information des Églises), les gouvernements des nouveaux
Länder ont tous strictement interdit aux enseignants de parler de la
Jugendweihe en cours ou lors des réunions parents-professeurs. Une telle publicité est jugée contraire à la neutralité des écoles
[50]. À l’heure actuelle, seul Berlin autorise les communautés religieuses ainsi que toute communauté qui véhicule une autre vision du monde, à condition d’être reconnue par le
Land, à donner des informations sur la préparation à la confirmation ou à la
Jugendweihe lors des cours de religion ou lors des « cours d’éthique »
[51]. Jusqu’à présent, les libres-penseurs (aujourd’hui le HVD) ont été la seule organisation non-religieuse à obtenir cette reconnaissance. Pour autant, on assiste, parfois, à la mobilisation d’une majorité d’élèves de la même classe. Ainsi en témoigne une jeune fille qui a fait sa
Jugendweihe en 1992 : « Et ma sœur l’a aussi faite, avec la même organisation, quatre ans plus tard. C’était différent pour elle. L’organisation était mieux établie, il y avait plus de gens qui y participaient et l’offre était plus importante aussi. Et surtout, pour elle, c’était quelque chose qui concernait presque toute la classe. Dans ma classe, on devait être 10 sur 30 à l’avoir faite, tandis que, dans sa classe, ils étaient au moins la moitié. » En définitive, l’école continue, à une moindre échelle, à former le cadre qui préserve la tradition.
Il faut distinguer ici le discours sur le passé vécu au sein de la RDA des participants « passifs » à la Jugendweihe de celui, plus élaboré, des organisateurs. Dans la mise en scène de la Jugendweihe tout d’abord, dans les discours légitimant la pratique, ensuite, les organisateurs cherchent à rendre visible leur rupture avec certains aspects de la Jugendweihe de la RDA. Il s’agit essentiellement de l’aspect politique et de l’aspect obligatoire de la cérémonie. Si le dernier aspect est facilement démontrable, le premier réapparaît, en quelque sorte, sous une autre forme en rapport avec la défense d’une culture considérée comme spécifiquement Est-allemande.
Les organisateurs actuels de la Jugendweihe entre rupture et continuité
Aujourd’hui, dans leurs discours, les organisateurs de la Jugendweihe en Allemagne de l’Est (notamment la IV) affichent donc leur différence avec la RDA, non seulement dans les aspects politiques de la cérémonie, mais aussi dans l’organisation elle-même et dans l’histoire de la Jugendweihe. Après la Wende, on assiste à la mise en place d’une nouvelle structure, un changement de nom, ainsi qu’un recrutement de personnel qui, selon les dires des associations, n’a pas travaillé pour la Jugendweihe de la RDA. En réalité, cette rupture revendiquée n’est que partielle : la plupart des personnes qui s’occupent aujourd’hui de la mise en place des Jugendweihen ont travaillé avec le « Comité central pour la Jugendweihe en RDA », de même que, comme on l’a vu, la cérémonie est quasi-identique à celle de la RDA.
Le 13 décembre 1989, le ZAJ organise une session spéciale sur le thème de l’avenir de la
Jugendweihe. À partir des conclusions de cette réunion seront posées les principales réformes, à la fois de la cérémonie et de l’organisation. En février, le comité se transforme en association à but non lucratif. C’est le début d’un processus qui amènera la création d’un collectif pour la
Jugendweihe rassemblant les associations régionales pour chaque
Land de l’ancienne RDA et qui, officiellement, n’a aucun lien avec l’ancien comité. Si les dirigeants du ZAJ sont passés au second plan et si la structure de l’organisation n’est plus celle du centralisme démocratique, la IV demeure l’héritière du ZAJ, tant du point de vue matériel et financier que du point de vue du personnel. Pour ce qui est du premier aspect, elle ne peut jouir que brièvement de cet héritage. Le 4 novembre 1991, la
Treuhand
[52] place la IV sous son contrôle et exige la restitution totale de ses possessions en tant que ZAJ, d’avant le 7 octobre 1989 (dont ses locaux de la rue Clara Zetkin). S’ensuit une polémique qui ne se terminera qu’avec le paiement de 1,2 millions de DM par l’association, en mai 1993. Désormais, la IV devra vivre des cotisations payées par les familles pour la cérémonie, des sponsors, ainsi que des aides publiques accordées dans certains
Länder pour les activités sportives et culturelles proposées comme préparation à la
Jugendweihe. Elle bénéficie également d’une aide précieuse d’anciens membres du ZAJ ou encore, comme on l’a évoqué, d’enseignants impliqués dans l’organisation des cérémonies.
Nous touchons ici au deuxième aspect de l’héritage du ZAJ. Même si elle n’a pu récupérer tous les membres du comité central et des comités locaux, la IV a permis à un certain nombre d’entre eux de retrouver une place dans la nouvelle structure. Avec ce personnel, c’est aussi une partie du savoir-faire des comités pour la Jugendweihe ainsi que de ses réseaux (les artistes, les orateurs, les propriétaires de salles de spectacle ou encore les élus locaux) que l’association va pouvoir réactiver. De plus, les moyens n’étant plus les mêmes, il est désormais fait appel aux « bénévoles » (qui, dans la tradition de la RDA, reçoivent tout de même, le plus souvent, des indemnités pour leur travail). La majorité d’entre eux a, auparavant, travaillé avec le comité local ou le ZAJ et demeure convaincue du bien-fondé de la Jugendweihe.
Bien qu’étant la principale organisation qui propose les cérémonies, la IV n’en a pas le monopole. De nombreuses petites associations, à l’initiative généralement d’anciens collaborateurs de comités locaux ou d’autres personnes engagées déjà en RDA dans diverses organisations pour les jeunes (notamment la FDJ), se sont formées, dès 1990, pour continuer à mettre en place des Jugendweihen.
Plus directement en concurrence avec la IV à Berlin et dans le Brandebourg, l’association Ouest-allemande HVD revendique le fait de ne pas avoir de liens avec le ZAJ. Ceci présente évidemment des avantages pour le HVD en termes d’image, que ce soit pour les subventions du Land (et le droit d’enseigner dans les écoles) ou face à la Treuhand, mais aussi des inconvénients pour ce qui est de la connaissance de la Jugendweihe en RDA et des réseaux locaux. Adolescents et parents ne voient de différences entre les associations concurrentes que pour ce qui est de la forme de la cérémonie (grandes cérémonies, entre revues et shows télévisés pour le HVD, et cérémonies plus intimes et plus proches de ce qui se faisait en RDA, pour la IV).
Le couple antinomique rupture/continuité apparaît également dans l’instrumentalisation du passé de la Jugendweihe par les organisateurs avec, d’un côté, une volonté de rupture entre la Jugendweihe instaurée par le régime socialiste et la Jugendweihe actuelle et, de l’autre, un désir de continuité entre leur Jugendweihe et celle d’avant 1933.
Le HVD tente, ici encore, de mettre en avant l’héritage des libres-penseurs d’avant 1933 dont il est issu et avoue difficilement avoir dû rabaisser ses ambitions en matière de propagation de ses idéaux humanistes et anticléricaux auprès des jeunes Est-allemands, qui se sont avérés peu intéressés par l’arrière-fond politique de la Jugendweihe.
Pour ce qui concerne la IV, nous nous sommes, en partie, inspirés de la typologie établie par Peter Niedermüller dans l’étude du discours national des pays post-socialistes, dans laquelle il regroupe les différentes attitudes des pays face à leur passé
[53]. La stratégie, qui se retrouve dans ce discours, est basée sur l’idée de rénovation face à une histoire maltraitée sous les régimes socialistes. Il faut comprendre cela dans le sens où la pratique de la
Jugendweihe, sous le régime de la RDA, n’était pas mauvaise en soi, mais a été mal interprétée par le régime. Dans la nouvelle version, la IV choisit de ne plus mettre en avant les éléments politiques qui ont jalonné toute l’histoire de la
Jugendweihe, elle se refuse à s’inscrire dans la continuité politique des
Jugendweihen prolétaires. C’est sur ce point que réside la « falsification » de l’histoire socialiste qui a voulu trop insister sur le lien entre la
Jugendweihe et les communistes. Elle revendique non seulement un lien avec la
Jugendweihe d’avant Hitler (la revendication du terme « Weihe », de 150 ans de tradition…
[54]), mais également une définition de la
Jugendweihe en termes de tradition ancestrale et de rite de passage nécessaire à toutes les cultures. Elle se proclame enfin ouverte à toutes les tendances politiques et religieuses, et dit vouloir offrir une cérémonie à tous ceux qui le désirent sans distinction – ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les discours de propagande du SED qui voulait aussi une
Jugendweihe pour tous les citoyens de la RDA.
Dès lors, on observe un double paradoxe : d’une part, une continuité évidente du rite dans ses aspects cérémoniels, festifs et, du moins en partie, organisationnels, et une volonté de rupture avec le passé communiste et politique de la Jugendweihe en général ; et, d’autre part, le désir affiché d’une continuité avec un rite de passage qui revêtirait un caractère universel et une rupture manifeste dans la reconstruction d’un rite qui ne prend son sens que dans un contexte d’affirmation d’une identité collective. Autrement dit, les organisateurs actuels de la Jugendweihe, mus par la nécessité de s’adapter au nouveau contexte idéologique, revendiquent une continuité, mais aussi une rupture, en grande partie fictive, et rejettent la continuité et la rupture réelles, ou du moins vécues en tant que telles par la population.
Une tradition consciente d’elle-même
Le changement de contexte national, entraîné par la réunification, a fait de la Jugendweihe une sorte d’option. Privatisée et organisée dans un cadre associatif, elle nécessite, désormais, une participation financière d’environ 80 euros pour les familles des futurs « consacrés ». La question de la continuité d’une tradition, d’une appartenance identitaire différente de celle de l’Ouest, se pose dès lors à travers celle de la Jugendweihe. Si, même pour ceux qui, aujourd’hui, ne sont pas directement préoccupés par la tenue de la cérémonie, la Jugendweihe semble être devenue le signe d’un lien conscient, délibéré, avec la RDA, elle véhicule des enjeux différents selon la position des acteurs dans le jeu social, en fonction de leur implication, de leur sensibilité plus ou moins forte aux enjeux de la réunification allemande et à la question de leur identité.
« La
Jugendweihe en RDA avait, d’après mon expérience, une place immuable dans la société », écrit le cosmonaute Sigmund Jähn dans la préface d’un ouvrage sur la
Jugendweihe, récemment paru. Elle faisait partie d’« une certaine culture familiale »
[55]. Depuis la réunification, de nombreuses voix s’élèvent pour défendre ce bien culturel Est-allemand. Le président actuel de la IV ne ménage pas ses forces pour faire du lobbying auprès des autorités politiques et religieuses allemandes
[56]. Les ouvrages, comme celui dont est extrait la citation précédente, sont publiés par d’anciens organisateurs de la
Jugendweihe en RDA, qui cherchent ainsi à légitimer la
Jugendweihe actuelle et à être lavés des soupçons concernant leurs liens avec les instances dirigeantes socialistes, et plus particulièrement, avec la Stasi. En accentuant ses aspects de fête de famille, en dépolitisant de façon générale la
Jugendweihe, c’est aussi son passé qu’on dépolitise. De plus, si le PDS, héritier du SED, se refuse à prendre officiellement la défense de la
Jugendweihe, la plupart de ses membres sont les plus fidèles soutiens de la IV. Ils répondent, par exemple, généralement à l’appel lorsque les organisateurs manquent de candidats pour tenir le discours officiel lors de la cérémonie. La
Jugendweihe correspond, dans le quotidien des politiques, à un engagement apprécié de la part de l’électorat postcommuniste. Elle s’inscrit dans une stratégie électorale pan-allemande du PDS qui, tout en affirmant ne pas défendre des intérêts spécifiquement Est-allemands, s’appuie sur un sentiment commun d’appartenance et de partage de valeurs
[57].
Peu à peu, en effet, s’est instaurée une série de « coutumes », qui deviennent une part intégrante du rite, comme les tests pour monter sur la scène avec les talons hauts, les séances photo, les films et, dans les réunions familiales, le premier verre de schnaps ou de vin bu en famille, le livre sur lequel l’adolescent inscrit ses souvenirs de la fête ou encore une carte de remerciement (qui existait sous forme préimprimée en RDA). En reprenant le mythe de la tradition « ancestrale » des rites d’initiation déjà exploité en RDA et, surtout, en rappelant le « folklore » de la
Jugendweihe, on en fait une sorte de fond populaire à préserver. Comme le disait cet écrivain saxon lors d’une cérémonie à Freital : « La
Jugendweihe fait partie de notre vision du monde. »
[58]
La Jugendweihe, vecteur d’une identité Est-allemande
La
Jugendweihe traduit la construction d’une nouvelle identité Est-allemande à travers deux caractéristiques liées au « dispositif rituel », pour reprendre le terme de Marc Augé
[59]. Tout d’abord, la
Jugendweihe, en tant que rite, est une pratique formalisée qui, de par la répétition, joue le rôle de « stabilisateur » de la mémoire. Chaque année, à la même époque, elle se répète plusieurs fois et, à l’échelle de l’individu, l’entrée d’un adolescent, membre de la famille, dans sa huitième année scolaire est, à chaque fois, l’occasion de se réunir pour fêter la
Jugendweihe. Chaque nouvelle
Jugendweihe rappelle la sienne ou celle de ses enfants. Les transformations opérées au sein de la cérémonie ne changent ici rien à cette identification : la majorité des invités n’assiste pas à la cérémonie officielle mais uniquement à la fête de famille, et ceux qui y assistent y voient (ou veulent bien y voir) la même chose qu’en RDA, selon les témoignages recueillis. La
Jugendweihe, en tant que rite, peut ainsi être considérée comme une forme culturelle objectivée qui s’inscrit dans une certaine durée et une stabilité, à la différence de la mémoire purement communicative.
Par ailleurs, la Jugendweihe présente la construction d’une certaine identité à travers la construction d’une figure de l’altérité. Or, dans ce cas, l’Autre est clairement celui qui ne connaît ni ne pratique la Jugendweihe, autrement dit, l’Allemand de l’Ouest. En effet, la Jugendweihe, comme on l’a déjà évoqué, se justifie, avant tout, par la revendication d’une alternative à la confirmation. Tout le monde a le droit de disposer de « son » rite de passage (et de la fête de famille qui l’accompagne) : ceux de l’Ouest ont la confirmation ou la communion et ceux de l’Est ont la Jugendweihe. En tant que « passage » justement, elle trace une frontière entre ceux qui la font (ou du moins ont la possibilité de la faire) et les autres. Enfin, la cérémonie elle-même n’est compréhensible que pour ceux qui « connaissent » la Jugendweihe de la RDA. Pour adhérer au rite et non y voir une simple mascarade, un « pseudo-rituel » dépourvu de tout sens, où des adolescents se voient attribuer un certificat uniquement pour s’être montrés devant une assemblée importante, il est nécessaire de l’inscrire dans la continuité des générations.
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L’histoire de la Jugendweihe reflète une constante adaptation à un contexte politique donné. Aujourd’hui, elle réalise une certaine identité Est-allemande, à la fois en l’inscrivant dans la continuité et en la transformant ; en définitive, elle contribue à la construire.
En 150 ans, elle a été successivement le support d’une religion en marge des deux grandes religions chrétiennes d’Allemagne, d’une vision du monde athée, d’une idéologie socialiste révolutionnaire, de la doctrine nazie ou encore de la politique d’éducation socialiste de la RDA. Le rite de la Jugendweihe est calqué sur le modèle de la confirmation, à travers une reproduction de la forme de la cérémonie et une croyance en son efficacité symbolique comme rite de passage, rite d’introduction dans un groupe défini par une idéologie commune. À côté de la cérémonie officielle, l’interprétation de la Jugendweihe en tant que grande fête de famille est un élément clé pour comprendre ce qui a permis cette étonnante résistance d’un rite au-delà des contingences politiques. C’est parce qu’elle reproduit la confirmation, non seulement dans ses aspects formels, mais aussi dans les festivités populaires, « profanes », qui l’accompagnent, qu’on peut parler de permanence du rite malgré la suppression d’un message idéologique explicite qui est sensé lui donner sa signification. En effet, la Jugendweihe ne témoigne plus directement,