2003
Revue française de science politique
Lectures critiques
Lectures critiques
L’invention de l’homme politique moderne, en lisant Éric Phélippeau
[1]
L’ouvrage de É. Phélippeau, tiré de sa thèse de doctorat, a attiré, à juste titre, l’attention des historiens. Plusieurs ont salué l’exceptionnelle qualité de ce travail, dans le dépouillement et l’interprétation des archives ; certains y ont vu l’occasion de s’interroger sur les différences entre la sociologie historique et l’histoire sociale du politique, distinction qui reste, pour moi, bien académique et formelle, rouvrant ainsi le dossier d’une confrontation productive entre historiens et sociologues. Dans tous les cas, l’importance de cet ouvrage a été soulignée. Disons-le tout net : il s’agit d’un livre majeur et qui vient à point nommé, pour montrer l’artifice des débats récurrents sur les « objets légitimes » de la science politique, débats tendant à remettre en cause l’intérêt de travaux dont la matière est historique et qui, de ce fait, sont amenés à utiliser des savoir-faire d’historiens dans une démarche de sociologie critique. D’autres ouvrages ont, depuis longtemps, démontré la fécondité de cet enrichissement mutuel, mais il est, semble-t-il, des démonstrations qu’il faut sans cesse reprendre, tant est forte l’habitude d’opposer – pour mieux légitimer des catégories de classement routinisées – « l’histoire » et « la science (ou la sociologie) politique ». Le livre de É. Phélippeau mettra-t-il un terme, forcément provisoire hélas, à ces débats stériles ? Il est, en tout cas, la preuve incontestable de la fécondité d’une démarche à la fois historienne et sociologique, combinant références et méthodes des deux disciplines académiques distinctes, dès lors qu’elle est appliquée à l’élucidation d’une question centrale dans les recherches sur la politique « moderne », celle des entreprises qui encadrent et définissent les modalités de sélection des représentants politiques.
É. Phélippeau prend solidement appui sur le dépouillement des archives concernant un « grand notable » de la deuxième moitié du 19e siècle, le baron de Mackau (de famille noble à la destinée traversée de revers, riche propriétaire terrien de l’Orne, membre du Corps législatif de 1866 à 1870, puis député sans interruption de 1876 à 1918, date de sa mort), dont le destin ne saurait se comprendre sans de multiples références à celui des autres élus du département, voire à ceux d’élus de divers départements français entre 1875 et 1914. Ces comparaisons permettent à la fois d’échapper aux risques de la monographie et de tordre, heureusement, le cou à la distinction objectivée du « local » et du « national », tant les grands notables étudiés apparaissent soumis aux transformations globales de la compétition politique et participant activement à ces transformations. L’exemple de Mackau est ici particulièrement instructif puisque le baron, solidement enraciné dans sa circonscription et lui consacrant constamment ses efforts, est également président du groupe parlementaire des Droites entre 1884 et 1890, bien introduit à Paris, et sollicité d’accorder son parrainage à des candidats conservateurs en d’autres départements que l’Orne. Grand notable donc, au sens le plus assuré du terme, et dont on aurait pu croire qu’il incarnerait le maintien de traditions et de savoir-faire notabiliaires étrangers au renouvellement des conceptions et des pratiques résultant de l’émergence de « nouvelles élites », à l’origine sociale plus modeste, aux revenus limités, aux ressources plus militantes. Or, le travail de É. Phélippeau, sans jamais ignorer ce qui peut accréditer cette thèse désormais classique et lui conférer quelque substance, consiste à analyser le « façonnement collectif » d’un savoir-faire pratique de la politique – et notamment de l’élection – auquel participent les grands notables eux-mêmes, conjointement avec leurs rivaux des couches nouvelles. La « fin des notables », si cette expression a un sens, résulte donc moins de leur disparition progressive que d’une transformation des savoir-faire politiques à laquelle ils ont activement participé.
On ne saurait résumer ici l’argumentation précise et rigoureuse que l’auteur développe pour analyser les multiples processus dans lesquels, progressivement, parfois insensiblement, se réalise cette invention de la « politique moderne » ; la ramener à quelques propositions serait faire injustice à un travail tout en finesse et en subtilité d’interprétation des données. Donnons-en un seul exemple, celui du financement des élections. Le coût des activités qui accroissent les chances d’un notable d’être élu est extrêmement élevé : les plus grandes fortunes s’y usent, d’autant que les largesses, les libéralités, les actes de bienfaisance, les dons par lesquels s’acquiert leur popularité, sont de tous les instants ; constamment harcelés, tenus d’apporter la preuve incessante de leur statut social et des qualités qu’il implique (générosité, dévouement, bienfaisance), les grands notables assurent leur puissance sociale par un travail continu, irréductible aux seules périodes de compétition électorale. Les rivalités entre « grands », telle celle qui oppose Mackau et le duc d’Audiffret-Pasquier dans l’Orne, s’en mêlent ; c’est à qui s’acquittera le mieux de ses obligations sociales. Si bien que l’élection apparaît ici comme un « enregistrement comptable de la puissance sociale d’adversaires en présence lors d’une consultation » (p. 71). Les moins riches seraient perdants à tous les coups s’ils ne bénéficiaient pas de subventions ministérielles pour leurs propres libéralités, du produit de souscriptions et des sommes qui leur sont versées par des caisses départementales ou centrales – parisiennes – de comités de patronage des candidatures. Ce qui est vérifié pour les élections « nationales » (députés, sénateurs), l’est aussi, quoiqu’à un moindre degré, pour les élections à des postes de conseiller général ou de maire. Les archives du baron de Mackau permettent d’appréhender les infléchissements, les ajustements de pratiques, par lesquels s’impose une rationalisation de ces dépenses. C’est le passage d’une comptabilité enregistrant simultanément, et sans les distinguer, dépenses personnelles et dépenses de bienfaisance, à une comptabilité particulière des dépenses électorales (et parfois des ressources correspondantes), qui esquisse la distinction d’activités proprement politiques ; c’est l’assignation de tâches et de rôles spécialisés aux agents électoraux constituant le réseau des correspondants distributeurs des libéralités du candidat, qui génère une standardisation des activités et une hiérarchisation des pratiques électorales ; c’est un ensemble de contraintes et d’expériences qui définissent peu à peu les exigences d’un métier politique (centraliser les informations, élaborer et analyser des statistiques, compter les électeurs, diffuser des imprimés standardisés, organiser des tournées du candidat et lui fournir des fiches aide-mémoire pour assurer un bon contact avec les électeurs, etc.). De ces entreprises d’apparence artisanale, en tout cas commandées par l’évolution des dépenses et le développement de la concurrence, sortent progressivement des organisations plus durables, plus professionnalisées – avec leurs spécialistes salariés –, ligues, fédérations ou partis. La contribution des notables à l’invention de l’entreprise politique moderne n’est donc pas négligeable, même si elle se fait partiellement sous la contrainte de nouvelles formes de concurrence.
Bien d’autres processus participent de cette transformation : l’emboîtement des carrières administratives et politiques dont les républicains, après les grands notables conservateurs, profiteront sous la Troisième République, et qui établira l’importance des relations nouées avec l’administration dans la réussite d’une entreprise politique ; l’établissement de liens étroits avec les dirigeants de grandes associations philanthropiques nationales ou avec des journalistes de renom ; le poids des relations parisiennes ; le contrôle de réseaux locaux susceptibles de fournir des agents électoraux et de distribuer des ressources à certains groupes sociaux (le livre analyse notamment le rôle des comices agricoles dont les grands notables se disputent la présidence) ; etc. L’entreprise politique moderne sort ainsi du développement et de la systématisation de pratiques commandées par l’allongement des chaînes d’interdépendance entre élus et autres acteurs sociaux – notables compris –, qui contraignent, en quelque sorte, les premiers à modifier progressivement leurs façons de faire. L’affermissement de l’État parlementaire produit des entreprises de patronage susceptibles de rassembler des ressources croissantes et de mettre à la disposition des candidats, de droite ou de gauche, un personnel de salariés – secrétaires et trésoriers – qui les aide à la Chambre ou dans leurs circonscriptions. La presse, étroitement contrôlée par les élus (Mackau réunit un comité de souscripteurs qui acquiert le Journal d’Alençon et en fait un outil politique au service des conservateurs), diffuse professions de foi et articles à la louange des candidats désignés. Des professionnels salariés, même s’ils sont peu nombreux encore, deviennent des auxiliaires permanents des élus. Ainsi progressent la rationalisation des activités politiques et la standardisation des rôles correspondants. Au-delà de l’opposition, d’ailleurs partiellement justifiée, de deux catégories de personnel politique, c’est bien d’un « façonnement collectif », d’une production conjointe des pratiques et des savoir-faire, qu’il s’agit. Au terme, Millerand, que tout opposait initialement aux grands notables (son origine sociale, ses revenus, ses ressources financières, etc.), les rejoint, leur emprunte des façons de faire et de se présenter, en un sens « se notabilise » socialement.
On voit bien tout ce que cette recherche est susceptible d’apporter à la sociologie du travail politique. Trois questions seulement nous retiendront. La première, la plus manifeste, est celle des conditions de la réussite en politique. Au-delà des typologies qui opposent « carrières de notables » et « carrières de militants », parfois à juste titre d’ailleurs, il convient de s’interroger sur la combinaison variable de deux formes d’investissement : celle qu’on a un peu massivement assimilée à des relations de clientélisme (octroi de biens privés ou publics divisibles à des individus dépendant de la « générosité » de patrons) et celle qu’on a placée du côté des clivages « idéologiques », des affrontements d’opinions politiques, des prises de position dans les grands débats entretenus par la compétition partisane. L’étude de É. Phélippeau nous invite à dépasser cette opposition, à mesurer précisément ce qu’en chaque configuration un candidat « doit » – et croit devoir – à un double investissement : héritier des notables en ce que son crédit est attaché à ce qu’il donne ou apporte à ses électeurs, il est aussi porteur d’une représentation de l’action politique qui s’accorde, plus ou moins, avec leurs conceptions, socialement fondées, de la politique : l’un et l’autre à la fois, comme l’ont montré bien des études sur les maires et les leaders politiques locaux.
La deuxième question est celle des entreprises politiques. Cette recherche sur leur genèse historique permet de mesurer à quel point il est risqué de s’en tenir à une conception étroite – partisane au sens strict – de l’entreprise ; ce qu’il convient d’analyser, c’est le mode d’imbrication de réseaux, d’associations, de groupements d’élus et de militants, voire de chaînes de relations familiales, amicales, professionnelles, culturelles, qui constituent ensemble un système d’action dont l’élu se sert pour asseoir sa position politique. Ce n’est pas négliger le rôle des partis politiques qui accordent les investitures – pas à n’importe qui d’ailleurs – et distribuent des ressources de tout ordre, notamment financières. C’est simplement s’interdire de ne considérer les partis que dans leur forme objectivée en oubliant qu’ils sont inclus dans des systèmes de relations élargis qui définissent leur nature et leur mode de fonctionnement.
La troisième question est clairement posée par l’auteur, même s’il ne prétend pas la résoudre dans le cadre relativement limité de sa recherche. Qu’en est-il de cette grande transformation au cours de laquelle l’affirmation de principes de vision et de division du monde social spécifiquement politiques – impliquant la diffusion d’une idéologie officielle du choix électoral sur la base des opinions – s’est partiellement substituée à une conception plus réaliste, moins enchantée, des relations entre élus et électeurs ? Du candidat distributeur de biens et de gratifications de tout ordre, tenu de donner pour apparaître légitime, jugé sur sa capacité à mobiliser et à répartir des ressources – ce qu’il reste en fait, pour une large part –, comment est-on passé à la figure de candidats porteurs de programmes auxquels les électeurs pouvaient, plus ou moins bien, s’identifier ? É. Phélippeau esquisse quelques éléments de réponse – lorsqu’il analyse la « pédagogie politique » des journaux, le travail de propagande de l’Union des droites, la constitution d’entreprises publicitaires produisant une « idéologie du vote », ou l’activation d’arguments spécifiquement politiques dans des circonscriptions où la puissance sociale des candidats ne suffit pas à gagner les électeurs. Ce n’est pas dévaloriser ce travail que de dire à quel point il donne envie de mieux comprendre les processus généraux qui ont conduit à modifier radicalement la signification donnée aux choix électoraux, en les considérant comme des expressions, certes biaisées, de préférences politiques, et non plus seulement comme l’acquittement de dettes contractées à l’égard de puissants protecteurs. À ma connaissance, ce travail, quoique esquissé ici et en d’autres ouvrages (on pense à l’analyse de la « moralisation » du vote par Alain Garrigou), reste encore largement à faire ; et le recours aux archives semble, ici aussi, difficilement évitable si l’on veut comprendre ce qu’est aujourd’hui la politique. É. Phélippeau nous a ainsi fourni une superbe étude historique dont l’actualité est incontestable, un travail de sociologie politique qui rend justice à l’histoire ; à ce titre, on peut le dire exemplaire.
Jacques LAGROYE
Université Paris I
Parlement européen et démocratie
[2]
Le Parlement européen (PE), qui a longtemps été l’institution communautaire la moins étudiée par la science politique, suscite, depuis quelques années, la publication de nombreux ouvrages, notamment en langue anglaise. Certains émanent de praticiens du PE qui entretiennent des liens étroits avec le monde académique ; ils proposent des descriptions fouillées et abondamment illustrées du fonctionnement de l’institution (Corbett, 1998 ; Corbett et al., 2000 ; Westlake, 1994). D’autres sont le fait de politistes, notamment de spécialistes des partis et du comportement parlementaire, qui appliquent au PE des modèles dérivés de l’étude des parlements et des systèmes partisans nationaux (Katz et Wessels, 1999 ; Kreppel, 2002 ; Raunio, 1997 ; Schmitt et Thomassen, 1999). Sans s’inscrire nécessairement dans une approche de rational choice, ils présentent un caractère quantitatif marqué. L’ouvrage qui nous intéresse appartient à cette seconde catégorie. Les auteurs se proposent d’appliquer au PE un certain nombre d’outils et de méthodes développés dans le cadre national, notamment aux États-Unis, afin d’étudier le comportement des élus, la structuration des groupes parlementaires, le système européen de partis ou encore les équilibres institutionnels dans l’Union européenne (UE).
Malgré des travers méthodologiques sur lesquels on reviendra, l’ouvrage est d’un grand intérêt. Les articles sont tous solidement élaborés, basés sur des recherches empiriques approfondies et recèlent de nombreuses informations utiles à tous ceux que le PE et l’UE intéressent. Les huit contributions réunies ont le mérite commun de vouloir tester les hypothèses les plus couramment avancées dans l’étude du PE, dont certaines ont été progressivement érigées en axiomes.
L’introduction n’est pas le point fort de l’ouvrage. Elle débute par une description convenue de la montée en puissance du PE ; elle envisage ensuite la question de la légitimité de l’UE sous l’angle, bien connu aussi, du « déficit démocratique ». Les auteurs font preuve de plus d’originalité lorsqu’ils évoquent le problème du manque de représentativité du PE, compris comme la trop grande focalisation des députés sur des problématiques – notamment interinstitutionnelles – qui ne sont pas celles des citoyens. Ceci étant, on reste sur sa faim. L’introduction semble d’autant plus courte (11 pages, dont 4 de résumé des contributions) que l’ouvrage est dépourvu de conclusion. Le plan du livre s’organise, sans grande logique, autour de trois questions : le « rôle représentatif » du PE ; les relations des députés avec leurs partis ; le rôle du PE dans le processus décisionnel.
Dans la première partie, consacrée à la question de la représentation, Jacques Thomassen se penche sur l’hypothèse selon laquelle « les gens » appelleraient au remplacement du clivage actuel des partis européens sur un axe gauche/droite par un clivage pro/anti-européen plus conforme aux attributions du PE. La démonstration est intéressante, mais J. Thomassen considère que l’UE est un système en construction, justifiant un clivage entre partisans et opposants à l’intégration européenne, alors qu’elle est, dans le même temps, un système en fonctionnement appelé à définir le contenu de nombreuses politiques publiques et à opérer des choix de société. D’un point de vue méthodologique, on peut s’interroger sur la pertinence d’une analyse de la structuration de l’espace public européen à la lumière d’une étude restreinte aux deux principaux groupes du PE. Dans un second chapitre, Bernhard Wessels pose la question des rapports entre représentation politique et intégration politique dans l’UE. Cette contribution, présentée comme traitant de la question démocratique, est plutôt une analyse de l’attitude des élus nationaux et européens à l’égard, d’une part, des transferts de compétence vers l’UE et, d’autre part, de la configuration de cet ordre politique. B. Wessels se penche sur les solutions proposées par les uns et les autres pour rendre le système plus « satisfaisant », qualité qu’il tient pour synonyme de « démocratique ». Il semble considérer que les députés aspirent nécessairement à un système plus « démocratique » et que leurs propositions sont invariablement porteuses d’un fonctionnement tendant vers cela. Le flou qui entoure l’adjectif suscite une certaine gêne. Les données utilisées sont quelque peu datées (1996), mais B. Wessels les mobilise habilement pour établir qu’il n’y a pas de consensus parmi les parlementaires sur l’allocation du pouvoir et les mécanismes de contrôle, de nettes divergences existant selon la nationalité des élus et selon leur appartenance à un parlement national ou au PE. B. Wessels en conclut l’impossibilité d’une réforme significative du système politique de l’UE. Luciano Bardi propose, dans le troisième chapitre, une analyse du système européen de partis à la lumière des dernières élections européennes. Cette mise à jour d’une étude de 1996 vise à identifier les facteurs institutionnels et politiques qui pèsent sur le développement des partis européens. L. Bardi cherche en particulier à pondérer les effets respectifs du fonctionnement de l’assemblée (susceptible de renforcer les groupes existants) et des élections européennes (propices aux ruptures). La méthodologie employée est particulièrement élaborée et se singularise par un refus salutaire du recours systématique à l’analyse des votes par appel nominal.
La seconde partie de l’ouvrage, consacrée aux députés et aux partis, s’ouvre sur un article de Tapio Raunio. T. Raunio analyse les liens entre les députés européens et leurs partis sous l’angle de relations d’agents à principals. L’étude est très fine, mais repose sur l’idée, à notre avis discutable, selon laquelle le comportement des députés est défini par ses principals (électeurs – catégorie floue, s’il en est –, partis nationaux ou groupes politiques au PE), à l’exclusion de toute valeur ou intérêt personnel. T. Raunio produit néanmoins des données intéressantes quant au degré d’implication des parlementaires européens dans leurs partis nationaux respectifs, pays par pays et groupe par groupe. Comme on pouvait le prévoir, il conclut que cette implication est porteuse de difficultés pour le PE et pourrait engendrer un phénomène de « désinstitutionnalisation ». Dans le chapitre suivant, Roger Scully se penche sur la question clé de la socialisation institutionnelle des députés et de ses effets sur leur comportement. À l’issue d’une analyse quantitative dont certains aspects nous semblent problématiques, R. Scully arrive à la conclusion que la thèse du « going native » n’est pas fondée ; selon lui, l’identité des candidats choisis par les partis explique, bien mieux que leur socialisation au sein du PE, l’engagement pro-européen de l’institution. R. Scully en déduit plus largement que, contrairement à une idée très répandue, la participation d’acteurs au fonctionnement de l’UE n’est pas de nature à peser sensiblement sur leur perception de l’intégration européenne.
La troisième partie, consacrée au processus décisionnel, débute par un article de Stefanie Bailer et Gerald Schneider relatif à l’impact du pouvoir de délibération du PE. En analysant ses prises de position sur l’élargissement en cours, S. Bailer et G. Schneider estiment qu’il jouit d’une influence même en l’absence de pouvoir formel. Ils montrent par ailleurs que le ralliement des députés à des positions très pro-européennes s’explique par la contrainte des groupes politiques plus que par des phénomènes de socialisation ou de spécialisation. Dans le chapitre suivant, Bernard Steunenberg analyse les motifs et conséquences de l’introduction par le traité d’Amsterdam de la procédure de codécision « égalitaire ». Au moyen de la théorie des jeux et de l’étude des gains espérés, il appréhende plus largement les bénéfices que les institutions retirent des différentes procédures décisionnelles. Cette contribution vaut davantage, à notre sens, par l’application d’une méthodologie originale à l’UE que par les résultats auxquels B. Steunenberg parvient. La dernière contribution, signée George Tsebelis et Anastasio Kalandrakis, est en décalage avec le reste de l’ouvrage. Il s’agit d’une étude de l’interaction des institutions communautaires au sujet de la politique de l’environnement, de 1988 à 1993, dans le cadre de la procédure de coopération introduite par l’Acte unique européen. La démonstration est empiriquement rigoureuse, mais elle ne s’inscrit pas vraiment dans la problématique générale.
Malgré de grandes qualités, l’ouvrage de Steunenberg et Thomassen pose problème. En premier lieu, le lecteur pourra s’agacer de redites continuelles et du manque de cohérence d’ensemble : de toute évidence, la concertation entre les auteurs a été restreinte. On regrettera, en second lieu, l’asymétrie qui existe entre la grande technicité des analyses empiriques et la faiblesse de certaines hypothèses et conclusions. À quoi cela sert-il, par exemple, de prouver, chiffres à l’appui, que les clivages nationaux sont plus importants au sein du groupe des démocrates-chrétiens et conservateurs que du groupe des socialistes, alors même que le premier assume son hétérogénéité jusque dans son appellation ? En troisième lieu, on déplorera que les auteurs aient adopté une vision simpliste et normative de la représentation : est tenu pour représentatif le député qui reflète les opinions de ses électeurs ou qui entretient des liens étroits avec son parti politique national. L’approche quantitative prédominante élude les débats sur les paradoxes et indéterminations de la représentation, et ne pose pas les questions spécifiques qui s’attachent à sa mise en œuvre, pour le moins problématique, à l’échelle supranationale. En appréhendant la représentativité sous l’angle de la « ressemblance », les auteurs défendent sans s’en expliquer une conception particulière du concept. À les lire, seule compte la mesure de l’autonomie des députés européens, dont ils laissent entendre qu’il est souhaitable qu’elle soit faible. On pourrait défendre le point de vue inverse en arguant que la représentativité du PE tient à la capacité de ses membres à s’abstraire des arrangements politiques nationaux et du contrôle des partis pour prendre part à une délibération véritable menée dans le seul intérêt des « peuples européens ». On regrettera enfin que les auteurs tendent à « naturaliser » excessivement le PE. Certes, on ne peut indéfiniment souligner sa nature sui generis et s’interdire de l’analyser autrement que par la mise en lumière de ses spécificités, mais, pour qui entend aborder la question de la démocratie et de la représentation dans l’UE, il est problématique de se focaliser sur un nombre restreint d’indicateurs (cohérence des groupes, liens avec les partis, etc.) et de faire l’économie d’une réflexion sur la nature du PE ou sur le sens de la représentation parlementaire portée à l’échelle supranationale. Cette carence épistémologique est surprenante venant d’un ouvrage dont le sous-titre est : « Moving toward Democracy in the EU », et non quelque chose comme : « A Principal-Agent Analysis of MEP’s Behavior ».
Ce recueil est néanmoins intéressant à plus d’un titre. Les auteurs jouissent d’une connais-sance approfondie du sujet et de la littérature qui s’y rapporte ; autrement dit, leurs contributions sont très « professionnelles ». Les données qu’ils y produisent sont par ailleurs inédites pour la plupart et apportent de la rigueur à l’analyse d’une institution difficile à appréhender. L’option quantitative permet de dépasser le stade de la simple description des mécanismes institutionnels et de leur pratique, et de la formulation de jugements généraux, souvent gratuits, sur les motivations des élus ou la cohésion des groupes. Cet ouvrage est très symbolique de la volonté des politistes d’inspiration anglo-saxonne de se démarquer clairement des écrits des juristes et praticiens, et d’atteindre un degré de « scientificité » plus grand. Il est néanmoins dommage que cette évolution appréciable se fasse au prix de l’occultation des spécificités de l’institution (Abélès, 1992) et de l’application, parfois inappropriée ou maladroite, de méthodes et modèles empruntés à l’étude du Congrès américain. L’ouvrage de Steunenberg et Thomassen, par ses qualités et ses faiblesses, indique une sorte de voie moyenne qu’il conviendrait de suivre.
Olivier COSTA
CERVL-Pouvoir, action publique, territoire
Institut d’études politiques de Bordeaux
[1]
Éric Phélippeau,
L’invention de l’homme politique moderne, Paris, Belin 2002. (« Socio-histoires »).
[2]
Bernard Steunenberg, Jacques Thomassen (dir.),
The European Parliament : Moving toward Democracy in the EU, Lanham, Rowman & Littlefield, 2002.