2003
Revue française de science politique
Lectures critiques - Comptes rendus
Comptes rendus
HAYWARD (Jack), WRIGHT (Vincent) – Governing from the Centre. Core Executive Coordination in France. – Oxford, Oxford University Press, 2002. 272 p. Bibliogr. Index.
Voici un livre qui fera date : Governing from the Centre, par J. Hayward et V. Wright, cherche, sinon à mesurer, du moins à fournir une analyse exhaustive des formes qu’a pu prendre la coordination politico-administrative en France au cours des deux dernières décennies du vingtième siècle. L’objectif est d’apprécier les résultats et de circonscrire les limites de ces résultats.
Le cas français est évidemment particulièrement intéressant en soi, étant donné le mythe soigneusement entretenu suivant lequel la centralisation, quels que puissent être par ailleurs ses inconvénients, a l’avantage de permettre à la puissance publique de faire en sorte que ses décisions soient prises dans le cadre d’un ensemble censé par hypothèse être cohérent. Il s’agit évidemment de voir si le mythe a (ou a encore) une quelconque réalité ou si on ne se trouve pas, en France comme ailleurs, bien plus proche de la pratique du « muddling through ».
Pour analyser ce problème, il faut donc examiner les processus de décision dans le détail, mais il faut aussi pouvoir généraliser. Pour ce faire, les auteurs sont inévitablement amenés à étudier la question, à la fois, si l’on peut dire, par le haut et par le bas. Le livre est donc divisé en deux parties principales. La première permet d’analyser la situation « par le haut », en ce qu’elle porte sur les caractéristiques de la coordination à la française, étant donnés, non seulement le poids du mythe de la centralisation, mais, en contrepoint, la présence d’une « dyarchie » au sommet, la compétition entre les divers services et le fait que les « grands corps » donnent naissance à des relations horizontales d’un genre assez particulier. La deuxième partie examine le problème « par le bas », c’est-à-dire par le biais de l’étude de quatre « cas », ceux de la politique européenne, de la politique budgétaire, de la politique en matière de privatisations et de la politique d’immigration. Sur la base d’une telle structure, il semble possible de porter des jugements réalistes sur la coordination à la française.
Ces jugements sont effectivement précis, détaillés, circonstanciés. Toutefois, la synthèse n’est pas aussi approfondie qu’on était en droit de l’espérer. Il y a bien une troisième partie, mais celle-ci se contente de résumer assez brièvement les conclusions portant sur chacune des quatre études de cas. Il manque une vraie troisième partie permettant de lier l’analyse résultant des quatre cas à la structure générale décrite dans la première partie. On aimerait savoir, probablement par le biais de typologies, où, quand et pourquoi le président, le Premier ministre (ou ses services), le ministre des Finances (ou ses services) jouent un rôle prépondérant, où, quand et pourquoi certaines alliances ont lieu entre protagonistes, où, quand et pourquoi le système ne fonctionne pas ou fonctionne mal. Il ne suffit pas de décrire les tendances générales, comme dans la première partie, ou de donner des exemples, comme dans la deuxième : il faut revenir sur le terrain de la généralisation, mais en tenant compte de l’enrichissement concret que donnent les études de cas.
Toutefois, malgré l’absence d’un tel « couronnement » de l’entreprise, il reste que les auteurs ont décrit méticuleusement les procédés utilisés par la puissance publique pour coordonner (plus ou moins) son action. C’est bien pourquoi ce livre fera date : au minimum, il démontre qu’une analyse rigoureuse de la coordination gouvernementale et administrative est possible ; au mieux, il ouvre toute grande la porte permettant d’élaborer une « théorie » de la coordination. Il s’agit là d’un progrès réel, qui dépasse d’ailleurs le cadre français : à travers cette étude consacrée à la France de la fin du vingtième siècle, les auteurs proposent des instruments utilisables n’importe où pour déterminer la nature, les formes et les limites de la coordination des décisions publiques dans les sociétés contemporaines.
Jean BLONDEL
Institut universitaire européen, Florence
MAYER (Nonna) – Ces Français qui votent Le Pen. – Paris, Flammarion, 2002. 479 p.
Employant son précédent ouvrage Ces Français qui votent FN (Flammarion, 1999) comme fondation analytique du phénomène extrême droite en France, le nouveau travail de N. Mayer prolonge la période de l’analyse et cherche à identifier les processus de décision qui amènent les électeurs lepénistes à voter de la sorte entre 1984 et 2002. L’ouvrage porte ainsi plus particulièrement sur les dynamiques qui ont permis à Jean-Marie Le Pen de recueillir 5,5 millions de votes au deuxième tour du dernier scrutin présidentiel. Il souligne à la fois les divergences existant entre les électorats de ce candidat en 1995 et en 2002, et la stabilité du double électorat de la droite radicale – les « ninistes » et les « droitistes ». À travers les données d’enquêtes réalisées par le Cevipof depuis 1988, l’auteur démontre que, si ces deux groupes se ressemblent effectivement dans le soutien qu’ils apportent aux idées autoritaires et ethnocentristes, ils se divisent plutôt sur leurs conceptions de la politique traditionnelle. C’est à travers la prise en compte de leur profil socio-démographique que les divergences les plus profondes peuvent être mises en exergue : les couches populaires déshéritées des petits « ninistes » contre la situation aisée des « droitistes » implantés et instruits. N. Mayer souligne, à ce propos, l’impact de ces divisions dans le schisme de 1998 entre lepénistes et mégretistes, ainsi que la présence d’un mécontentement social et politique parmi les populations nouvellement acquises à Le Pen en 2002 : les milieux ruraux et agricoles et les électeurs plus âgés. À travers cette évolution, qui positionne actuellement le FN et son candidat plus fermement à droite, l’ouvrage montre également le manque de stabilité parmi les plus jeunes électeurs des couches ouvrières de 1995. Ce manque de stabilité contraste fortement avec la proximité partisane croissante de l’électorat fronto-lepéniste existant. On note également une certaine stabilité de cet électorat dans la vision qu’il peut avoir du monde, qu’il s’agisse d’enjeux fortement valorisés dans le contexte actuel, tels que l’insécurité, la délinquance, le chômage ou l’immigration, ou d’enjeux de société plus globaux comme la mondialisation, le multiculturalisme, le libre échange ou encore le pôle européen. Ces peurs poussent les électeurs de la droite radicale à faire marche arrière contre la libéralisation sociale et culturelle de la société française. Cette tendance a pu notamment conduire à la révolte contre la réussite lepéniste et a maintenu son statut de « pôle répulsif ». En outre, l’ouvrage établit des comparaisons avec les mouvements similaires qui, en Europe, manifestent des tendances et des profils semblables mais refusent tout rapprochement avec Le Pen et ses homologues. À l’image de ce que nous montre Ces Français qui votent Le Pen, les similitudes d’idéologie et de vision sociale ne sont pas suffisantes pour engendrer des liens de proximité entre partis, chefs ou candidats : l’effet Le Pen a certes contribué fortement à la mobilisation de 5,5 millions d’électeurs, mais paradoxalement sa présence la limite aussi. Une relance de l’après-Le Pen (sinon avec l’ère Marine, tout du moins avec celle de Gollnisch ou de Lang) conduirait sans doute à perdre les « ninistes », mais permettrait de rassembler un plus grand nombre de « droitistes ».
Jocelyn A. EVANS
CIDSP/Université de Salford
BEN-AMOS (Avner) – Funerals, Politics and Memory in Modern France (1789-1996). – Oxford, Oxford University Press, 2000.
L’ouvrage de A. Ben-Amos – issu d’une thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’EHESS – est une contribution majeure à l’histoire politique moderne. L’enquête historique qui est au fondement de cet ouvrage de plus de quatre cents pages
– dont on regrettera qu’il ne soit pas envisagé d’en proposer une traduction française –, permet de rendre compte de la tentative opérée par les élites républicaines françaises tout au long des 19e et 20e siècles pour mettre en place un répertoire laïcisé de mise en scène de la grandeur politique et civique dans une société marquée, depuis la Révolution française, par la réticence mais aussi l’attirance à l’égard de certaines formes passées de sacralité politique. Reposant sur l’étude des funérailles nationales ainsi que sur le transfert au Panthéon de certaines dépouilles illustres, l’ouvrage de A. Ben-Amos nous aide à comprendre les difficultés que rencontre la République pour mettre en place un modèle de sacralité qui, désapproprié des corps et des fastes monarchiques, s’identifie désormais uniquement à la nation.
L’ouvrage est organisé autour de trois parties qui permettent à l’auteur de parcourir les différents régimes de temporalité nécessairement imbriqués dans cette histoire. La première partie (« Généalogie ») vise à rendre compte, dans une perspective de longue durée, des influences et des mimétismes qui ont contribué à l’affirmation d’un modèle spécifiquement républicain de funérailles nationales. Remontant aux fastes de l’Ancien Régime, A. Ben-Amos montre que la culture politique propre à chaque régime détermine le choix des grands hommes à qui les honneurs posthumes seront rendus. Plus encore, les modalités de mise en scène de ces grandeurs civiques sont étroitement liées aux orientations politiques de chaque époque. La deuxième partie (« Politiques »), plus factuelle, s’attarde sur les obsèques nationales de la Troisième République et propose une approche typologique des différentes figures civiques (les hommes politiques, les militaires et colonisateurs, les savants et artistes, etc.) qui permettent à la République de transformer ces cérémonies en de véritables fêtes civiques adaptées au changement des contextes et des traditions politiques. La troisième partie (« Culture »), probablement la plus intéressante pour les politistes, propose une lecture anthropologique de l’événement médiatisé que constituent les obsèques d’un grand homme. Empruntant notamment les cadres d’analyse de Victor W. Turner et d’Arnold Van Gennep, A. Ben-Amos propose une très belle analyse des différentes phases rituelles qui composent les funérailles nationales et les transforment en une véritable liturgie d’État.
Yves DÉLOYE
Université Robert Schuman, Institut universitaire de France
DRYZEK (John S.), HOLMES (Leslie) – Post-Communist Democratization. Political Discourses across Thirteen Countries. – Cambridge, Cambridge University Press, 2002. (« Theories of Institutional Design »)
J. S. Dryzek et L. Holmes font partie de ces auteurs pour qui les transitions démocratiques à l’Est ne se réduisent pas à une série de procédures de sortie du communisme et qui s’attachent à éclairer ces transformations politiques du point de vue de l’évolution des représentations. Ils ont donc mené une vaste enquête, dans les années 1990, sur la façon dont la démocratie et le processus de démocratisation sont pensés et vécus par les individus et les acteurs politiques dans le monde post-communiste (y compris les personnes pour qui ces notions ne renvoient pas à des références positives), enquête dont ils nous livrent les résultats dans cet ouvrage.
Refusant une conception universelle et normative de la démocratie, les auteurs prennent en considération une large palette d’interprétations – négatives et positives – du concept de démocratie afin de mettre en valeur les aptitudes et les dispositions des masses et des élites dans les processus de transformation des sociétés concernées. Chacun des discours identifiés (au moyen de la méthode qualitative du psychologue W. Stephenson) est replacé dans ses contextes respectifs (historique et actuel), sans que l’analyse verse pour autant dans les illusions d’un déterminisme historico-culturel ou d’un instrumentalisme politique : les relations entre les développements historiques et les discours sont envisagés en termes interactifs. Les transformations politiques sont ainsi abordées non du point de vue d’une destination démocratique particulière, mais de celui d’un devenir ouvert auquel participent toutes sortes d’acteurs collectifs et individuels, la notion de démocratie étant considérée moins dans une perspective normative qu’en termes de degrés et dans sa dimension plurielle et plastique.
L’enquête englobe une large variété de cas, tels que la Chine, la Russie et onze autres pays sortant du communisme en Europe centrale et orientale, incluant les Balkans et le Caucase. Mêlant les approches statistiques et interprétatives, J. S. Dryzek et L. Holmes (aidés de leurs assistants locaux) établissent, pour chaque pays, un inventaire du champ discursif de la démocratie et de la démocratisation à partir des individus qui le constituent. Les pays analysés sont répartis en cinq chapitres censés représenter, de manière non exclusive), les « pré-transitions » (Chine et Yougoslavie), les « transitions hésitantes » (Biélorussie, Russie, Ukraine), les « transitions déchirées par la guerre » (Arménie, Géorgie et Moldavie), les « développés tardifs » (Slovaquie, Roumanie, Bulgarie), les « pionniers » (Pologne et République tchèque).
Ces enquêtes débouchent sur une série de constatations mettant à mal un certain nombre de préconçus sur le monde post-communiste. D’abord, les différences entre les démocraties post-communistes et celles de l’Ouest seraient à aborder en termes de degrés plutôt qu’en termes de nature. Ensuite, le sens que prend la démocratie varie considérablement d’un pays à l’autre et à l’intérieur même des pays. Laissant de côté les déterminismes géographiques, culturalistes ou historicistes, nos auteurs sondent alors plutôt les perspectives de démocratisation dans le degré de stabilisation des systèmes de partis (d’où une attention particulière aux indices, tels que le système électoral, la nature du lien entre l’exécutif et le législatif, le comportement des leaders politiques et l’adaptation des systèmes de parti aux clivages présents dans la société). L’analyse des discours sur la démocratie inscrite dans ce cadre d’interprétation nous livre un matériau qualitatif tout à fait riche et neuf par l’ampleur de son ambition comparative, qui apporte un éclairage intéressant sur le monde post-communiste.
Françoise MAYER
Université Paul Valéry-Montpellier III
KARLI (Pierre) – Les racines de la violence. Réflexions d’un neurobiologiste. – Paris, Odile Jacob, 2002. 236 p.
Neurobiologiste, auteur en 1987 d’une excellente synthèse sur les comportements agressifs chez l’homme au regard de sa discipline (L’homme agressif, Odile Jacob), P. Karli signe ici un ouvrage d’« honnête homme », comme il le qualifie lui-même, au statut différent. Comme précédemment, il y fait montre d’un humanisme chrétien profond, soucieux de marquer son « adhésion profonde à une philosophie du sujet, de sa liberté et de sa responsabilité ». Aussi met-il en garde le lecteur contre les préjugés d’ordre idéologique qui encombrent le sujet et refuse-t-il fermement toute interprétation déterministe des conduites d’agression, d’où qu’elle vienne, des expérimentations en biologie ou des approches sociologiques. Il entend embrasser la question dans sa totalité en s’attachant à l’agent violent en tant que sujet social et en faisant appel, pour ce faire, à des approches variées qui débordent le cadre de sa spécialité. Celle-ci ouvre certes les deux premiers chapitres mais toujours pour rappeler combien facteurs génétiques et facteurs environnementaux sont en relation complexe, puisque le fonctionnement du cerveau ne saurait être envisagé indépendamment des processus affectifs qui l’orientent tout au long de la vie. Si le médecin peut constater une relation entre comportements agressifs et données neurochimiques (sérotonine ou dopamine, par exemple), il reconnaît être incapable d’établir si elle est cause ou conséquence des interactions du sujet avec son environnement (p. 70). Cette posture en retrait du neurobiologiste est rassurante au regard, par exemple, des prétentions de nombre de ses collègues d’outre-Atlantique qui prétendent façonner un homme pacifique par génie génétique, mais la démonstration laisse parfois perplexe le profane ignorant du rôle de l’amygdale, du cortex préfrontal ou encore des facteurs humoraux que sont les neurotransmetteurs, neuromodulateurs et hormones. Les chapitres suivants, ceux de « l’honnête homme », sont eux parfaitement accessibles, mais aussi nettement critiquables du point de vue des sciences sociales. Sans céder a priori à une vision catastrophique, P. Karli part toutefois de l’idée d’un « développement inquiétant du nombre et de la gravité des "phénomènes de violence" », qu’il attribue à une augmentation des « facteurs de risque » et à l’affaiblissement concomitant des « facteurs de protection ». S’attachant assez succinctement à ce qu’il considère être les formes majeures de la violence aujourd’hui (violences « urbaines » et « scolaires », maltraitance des enfants et des personnes âgées, « violences et harcèlement sur les lieux de travail »), il consacre les derniers chapitres à en dénoncer les processus, à ses yeux responsables : pêle-mêle, la « tyrannie de l’argent-roi », la fragilisation du lien familial et social, la crise de la culture, la dévalorisation des métiers manuels et l’organisation des études, la publicité et la télévision accusées de « surenchère dans une violence et une vulgarité déshumanisantes » (p. 196)… Face à une société qui l’inquiète, P. Karli conclut sur l’objet même de ce livre : un appel au sursaut moral et au respect de la loi.
Isabelle SOMMIER
CRPS-Paris I
ZUNES (Stephen) – La Poudrière. La politique américaine au Moyen-Orient et les racines du terrorisme. – Paris, Parangon, 2002.
Cet ouvrage a le mérite de montrer que la société américaine n’est pas un bloc de conformisme unanime engagé dans la croisade contre l’Irak et les forces du mal suivant les thèses de la droite chrétienne et du président Bush. S. Zunes s’attache à rompre avec le mythe du lien entre l’Irak et les attentats du 11 septembre 2001. Il place au cœur de son analyse l’incapacité américaine à obtenir le règlement équitable du conflit israélo-palestinien en veillant à une application équilibrée des accords d’Oslo.
Si la motivation du contrôle de la rente pétrolière reste, selon lui, au centre de la démarche américaine dans la région, il accorde toutefois plus d’importance aux effets pervers de la politique de soutien à Israël et à l’influence des lobbies militaro-industriels qui bénéficient indirectement des crédits largement ouverts pour les ventes d’armes à ce pays. Associés aux pressions de la droite chrétienne, ils finissent par créer les conditions d’un soutien aveugle et sans limites à la politique du Likoud qui ne peut que se retourner à long terme contre Israël. Suivant cette thèse, on se trouve dans une situation où la politique extérieure américaine au Moyen-Orient apparaît comme prise en otage par l’extrême droite israélienne associée aux fondamentalistes religieux américains pour éviter d’avoir à négocier avec les palestiniens tout en assurant sa domination sur la région avec l’aide militaire de Washington.
Si la première thèse est implicite, l’ouvrage développe explicitement une thèse complémentaire suivant laquelle Israël est au Moyen-Orient le « messager du Parrain » américain, impliqué dans les ventes d’armes à l’Irak, à l’Afrique du Sud, aidé les Contras du Nicaragua agissant sous la présidence Reagan comme une « agence » américaine préposée aux tâches douteuses. Cette complicité heurtée de la guerre froide crée un état d’extrême dépendance militaire et de faiblesse économique qui peut contribuer à fragiliser Israël et lui faire courir le risque d’un abandon par son protecteur.
Allant à l’encontre des thèses officielles américaines, l’ouvrage met en évidence la difficulté éprouvée par Washington à contrôler le sous-système régional moyen-oriental avec les objectifs contradictoires de dominer les circuits de la rente pétrolière et les flux financiers qui en découlent, d’un côté, et d’assurer la sécurité d’Israël par un rapport de force imposé aux Arabes, de l’autre. S. Zunes juge essentiel un règlement équitable du problème israélo-palestinien sur la base de l’échange paix contre territoires. Faudra-t-il attendre la fin de la crise irakienne et le départ des protagonistes symboliques du conflit (Arafat et Sharon) pour repartir sur de nouvelles bases ?
Rémi LEVEAU
Professeur émérite à l’IEP de Paris
TOUPIN-GUYOT (Claire) – Les intellectuels catholiques dans la société française : le Centre catholique des intellectuels français (1941-1976). – Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002. 369 p. Bibliogr. Index. (« Histoire »)
Cet ouvrage, issu d’une thèse soutenue sous la direction d’Étienne Fouilloux, s’imposera, à bien des égards, comme une étude de référence à l’instar des analyses de Philippe Chenaux sur les réseaux catholiques en Europe après 1945. Cl. Toupin-Guyot s’appuie sur un travail mené à partir d’archives minutieusement analysées et sur une parfaite connaissance de l’historiographie contemporaine concernant les intellectuels pour restituer trente années d’histoire du Centre catholique des intellectuels français (CCIF), qui s’est voulu « carrefour de recherche » sous deux républiques. Les réseaux de sociabilité sont restitués ainsi que les nombreux débats relatifs aux combats intellectuels de la guerre froide, tout autant qu’aux soubresauts internes de l’Église catholique, pré-conciliaire notamment. On pourra néanmoins regretter le choix d’une approche narrative qui minore les problématisations historiques sous-jacentes qu’à l’évidence, pourtant, Cl. Toupin-Guyot maîtrise. Ainsi, on eût aimé une analyse plus sociologique de ce réseau, minorité active mêlant théologiens, « théologiens en veston » et universitaires. De même, cette histoire apparaît somme toute fort peu conflictuelle, alors que l’on sait que cette période est celle de crises répétitives au sein du catholicisme français. Cette approche peu critique montre ses limites lorsqu’il s’agit d’analyser la disparition du Centre au début des années 1970.
Deux axes de recherche auraient pu être creusés : le premier concerne le Concile Vatican II et sa réception. À bien des égards, le CCIF apparaît plus comme un groupe porteur d’un double aggiornamento anticipé, à la fois à l’égard du fossé culturel entre certains catholiques et les milieux intellectuels français et, plus globalement, entre l’Église catholique et le monde contemporain. Les apports de Vatican II justifient le travail antérieur mené par le Centre catholique des intellectuels français, mais en même temps, comme bien d’autres institutions, le privent également d’une raison d’être. Une approche en termes de génération intellectuelle, esquissée avec les critiques rapportées d’Étienne Fouilloux au début des années 1970, aurait pu être menée, ainsi qu’une comparaison plus poussée avec le réseau intellectuel de la revue jésuite Études, laquelle, à bien des égards, apparaît comme un contre-modèle.
Le second axe de recherche concerne la mise en perspective du CCIF avec la crise des mouvements d’Action catholique parallèlement à la montée des mouvements catholiques tiers-mondistes. La faible ouverture du CCIF sur les problématiques internationales contraste, durant cette même période, avec l’intérêt croissant des Catholiques pour ces questions (pérennisation du CCFD
[1] en 1966, création de la DCC
[2] et de commission Justice et Paix en 1967). Ce foisonnement d’initiatives aboutit à la fois à un reclassement de la figure de l’intellectuel, comme les exemples de la commission française Justice et Paix et du CCFD le montrent, et à une transformation de la pédagogie qui sous-tend ses interventions. Classique, universitaire, faite d’exposés magistraux et de débats académiques, la pédagogie du CCIF heurte de plein fouet les nouvelles attentes d’un vaste public plus soucieux de participation, voire de co-constructions des savoirs, aspiration qui s’exprime de manière encore maladroite sous le terme d’autogestion
[3].
La publication espérée de la thèse de Corinne Valasik, soutenue sur « les intellectuels catholiques laïcs en France des années 1960 à nos jours » (EHESS, 2001), permettra un élargissement souhaitable de la problématique travaillée. Il n’en demeure pas moins que l’analyse de Cl. Toupin-Guyot comble d’ores et déjà une lacune importante dans l’historiographie contemporaine.
François MABILLE
Faculté des sciences sociales et économiques
Institut catholique de Paris
LUC (Jean-Noël) dir. – Gendarmerie, État et Société au 19e siècle. – Paris, Publications de la Sorbonne, 2002. 510 p.
Alors que depuis une vingtaine d’années, une poignée de politistes et de sociologues s’efforce de promouvoir une recherche sur les institutions policières, cet ouvrage concrétise les efforts déployés, dans le champ historique, par une équipe de l’université de Paris IV. À partir d’un séminaire de recherche et d’une collaboration avec le Service historique de la gendarmerie, un colloque s’est tenu à la Sorbonne, les 10 et 11 mars 2000, sur la place de la gendarmerie dans la société française du 19e siècle. Le livre présente une trentaine de contributions de ce colloque soigneusement ordonnées, avec pour objectif de montrer comment, dans les campagnes, cette institution à maints égards atypique – militaire par son organisation et policière par sa fonction – poursuit, non sans âpres difficultés et farouches résistances, la tâche de colonisation de l’espace national, d’expansion des formes légales de régulation sociale entreprise avec la sédentarisation de la Maréchaussée. Disséminés dans une population en proie à une « gendarmophobie » qui s’explique par la conjonction de l’opposition des communautés rurales à l’intégration nationale, de l’agitation populaire urbaine et de la contestation politique, soudés par un puissant esprit de corps, mais minés par des conditions de travail et de vie qui font d’eux des serviteurs de l’ordre presque indigents, quoique corvéables à merci, les gendarmes poursuivent pas à pas, contrôle après contrôle, avec leur brigade et leur patrouille à cheval, l’invention de cette « police de proximité » dont, bien des années plus tard et sur la base d’un prétendu modèle anglo-saxon novateur, le politique redécouvrira les vertus. Éclairage saisissant sur le fonctionnement de la société du 19e siècle, l’évocation du quotidien de ces militaires singuliers, objets de représentations nombreuses et contrastées, tantôt braves « pandores », tantôt « cognes » intransigeants, permet de suivre les vicissitudes de problématiques considérées souvent à tort comme l’apanage de notre époque : la « policiarisation » de la gendarmerie comme facteur de remise en cause du dualisme policier, le difficile contrôle des phénomènes de déviance policière, l’impopularité de la répression comme obstacle à l’intégration sociale, les contradictions de la gestion publique de l’errance, les tentatives de maîtrise d’une délinquance de plus en plus mobile… Sur toutes ces questions, le livre dirigé par J.-N. Luc apporte nombre de repères, de synthèses et de pistes de réflexion indispensables pour une socio-histoire du politique consciente de l’importance des mécanismes de régulation sociale dans la construction de l’État.
François DIEU
Université de Toulouse I
VAÏSSE (Maurice) dir. – Armements et Cinquième République. Fin des années 1950-fin des années 1960. – Paris, CNRS-Éditions, 2002. 414 p.
La politique d’armement en général et la fabrication des systèmes d’armes en particulier n’ont suscité que fort peu d’intérêt et de travaux en France. L’ouvrage dirigé par M. Vaïsse vient atténuer cette singularité de la recherche française, d’autant plus opportunément qu’il offre une synthèse de grande qualité sur une période cruciale, fin des années 1950-fin des années 1960, marquée par de nombreuses réorganisations qui ont délimité le développement de la politique militaire française jusqu’à la première moitié des années 1990. L’entreprise bénéficie de la conjonction de l’ouverture des archives et de la présence de témoins privilégiés. L’ouvrage tiré des actes d’un colloque organisé par le Centre d’étude d’histoire de la défense, réunit vingt-neuf contributeurs : outre deux économistes et un politiste, il s’agit, à part égale, d’historiens et d’acteurs de cette période. L’alternance de chapitres académiques fondés sur un travail archivistique précis et systématique, et de chapitres plus narratifs, s’appuyant davantage sur le vécu et la mémoire des témoins, facilite la lecture sur des sujets souvent techniques et très spécialisés, notamment sur les aspects technologiques.
L’ouvrage comporte quatre parties. La première aborde la politique d’armement dans ses aspects institutionnels (création de la Délégation ministérielle pour l’armement, réaction des corps d’ingénieurs militaires) et dans ses aspects financiers, avec le contexte économique des deux premières lois de programmation militaire ainsi que l’évolution des budgets de l’armée de l’air et de la marine, confrontée à l’affirmation du fait nucléaire. La seconde partie traite de la dimension internationale en s’attachant à l’impact de la guerre d’Algérie et du retrait de l’OTAN sur l’armée de l’air, d’une part, et aux coopérations internationales, notamment dans le domaine aéronautique, d’autre part. La troisième partie est consacrée à de courtes monographies sur certains programmes d’armement, comme le Mirage IV ou l’aéronautique navale. Elle comprend, en outre, un chapitre sur le rôle du ministère de la Défense dans l’industrie des circuits intégrés et un chapitre sur les exportations d’armes. La dernière partie est consacrée à l’arme atomique et à ses vecteurs.
Armement et Cinquième République constitue un apport essentiel à la connaissance du secteur de l’armement. Parmi les nombreuses contributions qui offrent un récit détaillé et une analyse précise de sujets souvent peu explorés, à l’exception du nucléaire, les chapitres consacrés au corps des ingénieurs, à l’industrie des circuits intégrés, à la coopération dans le domaine des hélicoptères, à l’aéronautique navale, aux vecteurs nucléaires, ainsi que le chapitre très complet sur le budget de l’armée de l’air méritent une attention particulière.
Sans s’arrêter sur quelques insuffisances de l’ouvrage – comme la qualité parfois inégale des contributions, revers de la médaille de la diversité des points de vue qu’offre la formule de l’ouvrage collectif, ou l’absence de référence à la vaste production théorique de la science politique anglo-saxonne sur les questions d’armement –, on retiendra surtout que le livre démontre combien l’armement offre un site d’observation fécond pour analyser le fonctionnement de l’État et les transformations de l’action publique, pour saisir les interactions entre les dynamiques internes et externes dans la production des politiques publiques ou pour comprendre les enjeux de la coopération internationale. Cet ouvrage est pour les politistes une belle invitation à ne plus délaisser ce secteur et à développer sur ce terrain un dialogue constructif avec les historiens.
Bastien IRONDELLE
Centre d’études et de recherches internationales
Fondation nationale des sciences politiques
CLEMENCEAU (Georges) – L’iniquité. Introduction de Michel Drouin. – Paris, Mémoire du livre, 2001.
Dans la foulée du centenaire de l’affaire Dreyfus, qui a provoqué à partir de 1994 une intense production éditoriale et donné une impulsion à une historiographie déjà très étendue, on doit signaler comme particulièrement utile l’édition critique de sources, comme l’ont montré la publication des Œuvres complètes de Jaurès, de correspondances comme celles d’Émile Zola et d’Élie Halévy, des Regards sur l’Affaire de Daniel Halévy). La réédition des articles de Georges Clemenceau parus dans L’Aurore permet d’avoir entre les mains un ensemble majeur sur l’Affaire. Déjà maître d’œuvre de L’affaire Dreyfus de A à Z, Michel Drouin nous permet de retrouver l’étonnante actualité de ces textes, grâce à sa belle introduction, un appareil critique, une chronologie et des biographies succinctes. Ces articles avaient été rassemblés une première fois en sept volumes par Pierre-Victor Stock, le grand éditeur dreyfusard, en cinq ans de 1899 à 1902 : parurent ainsi L’iniquité (1899) ici rééditée, qui porte sur les années 1894-1898, Vers la réparation (1899), Contre la justice (1900), Des juges (1901), Justice militaire (1901), Injustice militaire (1902), La honte (1903). Rappelons que la somme entière avait été retirée de toutes les bibliothèques publiques sous le gouvernement de Vichy en avril 1941. Cette réédition, la première depuis 1899, est augmentée de sept articles qui n’avaient pas paru dans l’édition originale, écartés par Clemenceau pour éviter des polémiques avec le grand quotidien radical La Dépêche. Ces pages ramènent dans le débat intellectuel la contribution capitale de Clemenceau dans la défense de Dreyfus, trop souvent limitée au seul titrage de « J’accuse », la protestation de Zola après l’acquittement d’Esterhazy, en janvier 1898.
Clemenceau, comme Jaurès, ne fut pas un dreyfusard de la première heure, mais il fut vite convaincu par Arthur Ranc, Auguste Scheurer-Kestner, Lucien Herr, Mathieu Dreyfus de l’irrégularité du procès qui condamna Dreyfus. Il devint un des plus brillants et tenaces partisans de la révision : plus de 600 articles en trois ans, plus de trois mille pages documentées dans lesquelles Clemenceau dénonce les machinations de l’état-major et les illégalités, le rôle de l’Église, l’antisémitisme de la presse antidreyfusarde. Point n’est besoin d’être un spécialiste de l’affaire Dreyfus
[4] et de ses arcanes pour trouver matière à réflexion dans ces textes. Tout d’abord, ils éclairent l’extraordinaire faculté de rebondissement d’un homme politique, orateur redouté, tombeur de ministères, mais qu’on croyait définitivement hors-jeu après son échec au Parlement et les campagnes contre lui. Ils démontrent la montée en puissance du journalisme lorsqu’il est porté par une plume brillante et des convictions assurées : « Quoi ! il nous aurait fallu venir jusqu’à la Troisième République pour soutenir, nous républicains, que des juges peuvent condamner un homme sans même l’admettre à discuter le document qui l’accuse ? C’est le recul jusqu’au-delà du Moyen Âge, en pleine barbarie. Prenne, qui voudra, la responsabilité de ce formidable bond en arrière. Je protesterai de la parole et de l’acte tant qu’il me restera de forces » (12 juillet 1898). Au fil des pages, on prend conscience du talent exceptionnel avec lequel Clemenceau a mené le combat pour le respect des principes républicains, la séparation des pouvoirs, la suprématie du pouvoir civil, la séparation de l’Église et de l’État. Au-delà du cas du capitaine Dreyfus, on soulignera l’actualité des réflexions de Clemenceau sur la justice, la raison d’État. Ces textes contribuent à juste titre à la légende de Clemenceau, sans toutefois faire oublier des pages plus contrastées de la carrière politique du futur Tigre. Durant l’affaire Dreyfus, Clemenceau ne combattait pas seulement une erreur judiciaire en particulier, mais se battait pour des idées et des principes, comme le rappela Hanna Arendt dans
Les origines du totalitarisme.
Les textes de 1898 rassemblés dans L’iniquité attestent que Clemenceau s’est lancé dans la défense de Dreyfus au nom de sa conception de la république et de l’égalité des citoyens, et pas seulement parce que celui-ci était juif. Ils confirment quelques-unes des avancées historiographiques récentes concernant le rôle de l’antisémitisme dans la mobilisation dreyfusarde et antidreyfusarde (Madeleine Rebérioux dans L’Histoire (janvier 1994), Vincent Duclert dans les Cahiers trimestriels Jean Jaurès (avril-juin 1995) montrent que l’antisémitisme n’est pas la seule grille de lecture de l’affaire). Reste à souhaiter que l’éditeur courageux qui a entrepris la publication de ce premier volume puisse aller au terme de l’entreprise. D’ores et déjà vient de paraître le deuxième volume Vers la réparation, témoignant de l’utilité de petites maisons d’édition, comme Mémoire du livre, qui se vouent à l’exhumation de textes majeurs du passé.
Nicole RACINE
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
BOYER (Michel), HERZLICH (Guy), MARESCA (Bruno) dir. – 2001, L’environnement, question sociale. Dix ans de recherches pour le ministère de l’Environnement. – Paris, Odile Jacob, 2001. 305 p.
Dans son avant-propos, l’ancienne ministre de l’Environnement, Dominique Voynet, file la métaphore florale pour situer la préoccupation environnementale dans notre société. Ce livre se présente effectivement comme un bouquet floral. Il juxtapose les teintes et les dégradés, les perspectives et les tailles.
Destiné à un « large public », cette publication se propose « d’éclairer et de conseiller l’action publique et [de contribuer] aux débats citoyens » par la présentation claire et didactique de résultats de recherches mises en place par les ministères de l’Environnement depuis une dizaine d’années. Trois axes articulent l’ouvrage : les « représentations », les « acteurs » et « risques et développement durable ». Ce découpage se révèle assez peu pertinent sur le plan théorique – tant la plupart des articles se répondent – mais fort commode sur le plan pédagogique. À travers trente contributions, inédites mais courtes, mobilisant des auteures de différentes disciplines des sciences humaines (sociologie, droit, science politique, philosophie, géographie, etc.), le lecteur découvre un vaste panorama des préoccupations théoriques et des priorités empiriques qui ont animé les politiques publiques environnementales de ces dernières décennies.
On peut regretter que la composition d’ensemble s’attache davantage à juxtaposer les cas d’études, offrant trop peu d’espace à des réflexions croisées (notamment au regard d’une interdisciplinarité ouverte aux sciences de la nature) ou aux perspectives comparées (notamment sur le plan international) ; de fait, on assiste davantage à la coexistence de cadres théoriques qu’à un dialogue entre eux. Sans doute cela traduit-il la difficulté des politiques ministérielles d’appréhender les questions environnementales en dehors d’un découpage technique ou thématique – un travail réflexif semble à mener. Sur un plan méthodologique, nous trouvons un florilège de techniques, tant qualitatives que quantitatives (mais on doit souligner cependant l’indigence de la présentation des cadres méthodologiques, ainsi que des références bibliographiques – une véritable frustration pour le chercheur intéressé par ces questions).
Ce livre permet d’apprécier le lent décloisonnement qui s’est opéré pour la prise en compte de l’environnement, celui-ci laissant définitivement derrière lui ses oripeaux naturalistes. Désormais, l’environnement ne se conçoit plus en dehors de la compréhension des interactions hommes-milieux. La principale qualité de cet ouvrage est d’insister sur la complexité de ces interactions en jeu autour des systèmes de gestion des questions environnementales. Cette trame est commune à l’ensemble des textes ; d’autres thématiques sont aussi omni-présentes : le territoire, la négociation dont fait l’objet l’environnement, la question des usages, la recomposition des formes du conflit autour de l’environnement et, dans une moindre mesure, la question de l’évolution des formes participatives dans la gestion des usages de l’environnement.
Bruno VILLALBA
CRAPS-Lille 2
GLAESER (Andreas) – Divided in Unity. Identity, Germany, and the Berlin Police. – Chicago, Chicago University Press, 2000.
Au départ de l’ouvrage de A. Glaeser, un paradoxe : l’unification allemande arrêtée le 3 octobre 1990, loin de réaliser l’union d’un peuple avec lui-même, a profondément divisé le pays (p. 1). Résolu à démêler cette énigme, A. Glaeser a conduit une enquête ethnographique au sein de la police de Berlin en raison de la situation unique de cette administration, qui força ses agents à travailler dans des équipes communes, quel que soit leur niveau hiérarchique. Pour autant, annonce d’emblée l’auteur, cette recherche ne se donne pas pour une ethnographie de la police : elle ne s’attache pas aux pratiques policières en elles-mêmes, mais vise seulement à repérer les manifestations spécifiques, dans ce lieu si particulier, de l’unification allemande. A. Glaeser a ainsi passé l’année 1994-1995, puis l’été 1996, au sein d’un poste de police de Berlin-Est, à Köpenick, ainsi que quelques mois au sein d’un poste du Brandebourg, à Potsdam.
La valeur de son enquête tient d’abord à son opportunité : A. Glaeser est en effet le seul universitaire qui ait porté son regard sur la police de Berlin lorsque les décisions prises en 1990 exerçaient encore quelques effets visibles sur le quotidien des policiers. Mais elle tient aussi à l’ampleur des concepts sociologiques sollicités, qui se réclament à la fois d’un « tournant herméneutique des sciences sociales » (A. Glaeser annonce (p. 9) une « herméneutique phénoménologique » nourrie de Heidegger, Gadamer et Ricœur), mais aussi des réflexions les plus avancées de l’anthropologie réflexive qui, depuis Fabian ou Borneman, soumettent le regard même de l’enquêteur à une critique radicale
[5]. L’objet de l’ouvrage est en effet l’identité, dans ce qu’elle doit aux processus herméneutiques de sa formation, c’est-à-dire aux agrégations de sens produites au cours des échanges entre les acteurs, avec la médiation de divers objets ou situations. C’est en ce sens que l’anthropologie réflexive est sollicitée, qui permet, par exemple, de comprendre comment les Allemands de l’Ouest s’emploient à « allochroniser » leurs vis-à-vis de l’Est, à les transporter dans une époque qui n’est pas la leur (l’archaïsme de RDA contre la modernité de RFA) pour ainsi leur refuser le statut de pairs, à l’image des anthropologues décrivant, juchés sur leur modernité, les peuples primitifs qu’ils observent.
On comprend ainsi la mobilisation de ces deux pans des sciences sociales : l’herméneutique, puisqu’il s’agit pour les agents de construire du sens, à la fois à leur propre égard et dans leur relation à autrui, cet autrui étant autant l’étranger avec lequel on travaille subitement, que le monde nouveau et les mille objets du quotidien ; double anthropologie réflexive, puisque l’auteur veut lire le regard qui se porte sur autrui, se faisant l’anthropologue des Allemands de l’Ouest qui élaborent eux-mêmes l’anthropologie au quotidien de ces inconnus de l’Est. L’espace, le temps, le travail sont les supports des récits (« narratives ») et intrigues (« plots ») par lesquels, dans l’échange des relations de face à face, les individus se racontent et racontent autrui. On retiendra de la finesse de ces analyses, les tactiques par lesquelles ceux de l’Ouest « orientalisent » ou « altruisent » (« othering ») les petites différences de ceux de l’Est, cherchant ainsi à leur refuser la vraie qualité de policier. En retour, ceux de l’Est revendiquent leur faible professionnalisation, signe à leurs yeux d’un attachement vrai à un métier tenu pour le prolongement de qualités intrinsèquement humaines. De leur temps, ils se rendaient en tenue de policier de leur domicile au lieu de travail. Voilà qui illustre, pour ceux de l’Ouest, un fragile partage du privé et du public ; en somme, ils ne savent pas se faire policier. Pour ceux de l’Est, en revanche, les policiers de l’Ouest jouent aux policiers – eux, en revanche, sont policiers. Au métier de policier s’oppose ainsi la vocation policière.
Cette sociologie attachée au sens des actions quotidiennes se donne, sans aucun doute, les meilleurs moyens de comprendre comment aujourd’hui, littéralement, on se dit Allemand. De ce point de vue, l’appareil théorique de A. Glaeser offre une lecture considérablement neuve de la thématique mille fois rebattue de l’identité allemande et, au-delà, de l’anthropologie culturelle. Mais à ce point porté sur le sens de l’action, ce travail laisse paradoxalement de côté la singularité première de la police berlinoise, qui est d’être… une administration policière. D’une extraordinaire pertinence lorsqu’il s’agit de l’interprétation (l’herméneutique) de ce que disent les agents sur ce qu’ils font, l’enquête laisse de côté leurs actions elles-mêmes, leurs missions de police. Si bien que l’on demanderait volontiers à l’auteur d’arrêter un instant le regard, en deçà du sens, sur les actions elles-mêmes : comment ont-ils patrouillé ? Comment ont-ils tenu les rangs en manifestation ? Comment ont-ils procédé aux interpellations ? Autrement dit : qu’est-ce qu’une institution policière, autrement qu’un récit à deux voix, lorsque, sur le terrain, les agents qui la forment se caractérisent ainsi par des ascendances si éloignées ? Et qu’est-ce que l’appartenance à la police induit par exemple du rapport au temps ou à l’espace, si souvent mobilisés par l’auteur ? Il le soulignait pourtant d’emblée : l’institution a poursuivi son chemin. À saisir, comme il nous y invite avec force, la force des différends, cette perpétuation de l’organisation reste énigmatique.
Fabien JOBARD
Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales
CNRS/ministère de la Justice
[1]
Comité catholique contre la faim et pour le développement.
[2]
Délégation catholique pour la coopération.
[3]
L’histoire de La Vie Nouvelle est éclairante sur ce point.
[4]
Citons les ouvrages d’Éric Cahm,
L’affaire Dreyfus, Paris, Livre de poche, 1994 (coll. : « Références ») ; Vincent Duclert,
L’affaire Dreyfus, Paris, La Découverte, 1994.
[5]
Johannes Fabian,
Time and the Other. How Anthropology Makes its Object, New York, Columbia University Press, 1983 ; John Borneman,
Belonging in the Two Berlin. King, State, Nation, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.