Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629582
178 pages

p. 607 à 635
doi: en cours

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Lectures critiques

Vol. 53 2003/4

Lire le capital social : autour de Robert D. Putnam [yy1]

La parution de Democracies in flux, ouvrage collectif dirigé par Robert Putnam et consacré aux évolutions comparées du capital social dans huit « démocraties avancées » – Grande-Bretagne, États-Unis, France, Allemagne, Espagne, Suède, Australie et Japon – depuis cinquante ans, offre l’occasion de revenir sur ce concept dont le succès, scientifique, mais aussi politique, n’a d’égal que l’ampleur des polémiques qu’il a suscitées.
Avant d’être popularisé par les travaux de R. Putnam, le concept de capital social fut, aux dires de l’auteur, réinventé au moins six fois au cours du 20e siècle. Le premier à utiliser ce terme, L. Judson Hanifan, jeune réformateur américain, en appelait, dès 1920, à un renouveau des liens de solidarité au sein des communautés rurales de l’Ouest de la Virginie pour assurer le bon fonctionnement des établissements scolaires dont il avait la charge [2]. La notion se retrouve ensuite dans les années 1950 sous la plume du sociologue canadien John Seeley [3], dans les années 1960 sous celle de l’urbaniste américaine Jane Jacobs [4], chez l’économiste Glenn C. Loury dans les années 1970 [5] puis, dans les années 1980, dans les travaux de Pierre Bourdieu [6], de Ekkehart Schlicht [7] et enfin de James S. Coleman [8]. C’est ce dernier qui impose véritablement le concept sur l’agenda scientifique aux États-Unis, tandis que les travaux de R. Putnam permettront ensuite à celui-ci d’acquérir une audience plus large, y compris dans les champs politique et médiatique.
Construit par analogie avec les concepts de capital humain et économique, le capital social s’en distingue pourtant en ce qu’il n’est pas rattaché à un individu en propre, mais renvoie aux relations qui peuvent se nouer entre des individus. Il est ainsi conçu explicitement par J. S. Coleman comme une réponse à l’approche jugée trop étroitement individualiste de l’économie et de la sociologie contemporaines. Dans cette perspective, celui-ci propose une définition assez vague du capital social, lui permettant de rassembler des phénomènes de natures très différentes qui n’ont en commun que leur fonction : « Le capital social est défini par sa fonction. Il n’est pas une entité unique, mais une série d’entités qui ont deux caractéristiques en commun : elles relèvent toutes d’un aspect de la structure sociale et elles facilitent certaines actions des individus qui sont à l’intérieur de cette structure. » [9] J. S. Coleman est ensuite amené à préciser cette définition : « Les obligations et attentes à l’égard d’autrui, qui dépendent du niveau de confiance de l’environnement social ; le niveau d’information fourni par la structure sociale ; et les normes accompagnées de sanctions. » [10] Si A agit en faveur de B et attend de B la réciproque dans le futur, cela crée une attente de la part de A et une obligation pour B : cette forme de capital social dépend du niveau de confiance dans la société. La seconde forme de capital social renvoie au fait que les relations entre individus sont la source potentielle d’informations nouvelles : elles permettent de réduire le coût d’accès à l’information. Enfin, le capital social désigne les normes et sanctions garantissant le respect des relations d’obligation instituées entre les individus.
Dès l’origine, ce concept rassemble donc des éléments de nature disparate et qui occupent des positions bien différentes dans l’édifice théorique : contextes qui rendent possible le développement du capital (niveau de confiance sociale), mécanismes de production (normes et attentes réciproques) et conséquences de sa possession (accès facilité à l’information). J. S. Coleman revendique ce parti pris déjà discutable, mais qui s’avère encore plus problématique lorsque l’on prétend analyser le capital social à l’échelle d’une société tout entière, comme le fera R. Putnam.
En effet, les analyses initiales de J. S. Coleman vont ensuite être développées dans deux directions assez différentes, l’une s’intéressant aux relations interindividuelles, souvent dans une perspective relevant des théories du choix rationnel, l’autre reliant le capital social au fonctionnement d’une société dans son ensemble, dans une démarche plus culturaliste.
Robert Jackman et Ross Miller [11] attribuent deux caractéristiques au premier courant d’analyse, qui s’inscrit dans la continuité des travaux sur les réseaux, en particulier ceux de M. S. Granovetter [12] : les individus sont supposés agir selon les principes du choix rationnel et le capital social est vu comme une réalité modifiable. Ce dernier n’est pas une donnée culturelle, mais le fruit de choix individuels guidés par des principes de rationalité dans des contextes précis. Ces travaux se sont particulièrement développés en économie et en sociologie [13], et ils se sont orientés de façon privilégiée vers certaines thématiques : le rôle des réseaux dans l’accès au marché du travail [14], dans la ségrégation dont sont victimes les minorités raciales [15] ou encore dans l’accès au système scolaire.
Mais dans le champ de la science politique, le questionnement au cœur des travaux sur le capital social se situe plutôt dans la perspective ouverte par R. Putnam de l’étude, à l’échelle d’une société, des relations entre lien social et lien politique, des conditions sociales permettant de garantir le bon fonctionnement démocratique. Après s’être interrogé, dans Making Democracy Work [16], sur les raisons des succès très inégaux des différents gouvernements régionaux de la péninsule italienne et avoir démontré l’effet de la qualité de l’esprit civique sur la performance institutionnelle de chaque région [17], l’auteur poursuit et systématise l’étude de la relation entre ces deux variables en l’appliquant au cas américain. Il réoriente toutefois son questionnement, s’intéressant désormais davantage à la société civile comme agent moral garant du lien social que comme acteur politique et cause du succès institutionnel [18]. Il développe ces analyses dès 1995 dans deux articles [19], qui donneront lieu à une intense controverse dont il intégrera certains acquis dans Bowling Alone [20], puis dans l’introduction et la conclusion de Democracies in flux.
R. Putnam définit le capital social comme « les relations entre les individus : les réseaux sociaux et les normes de réciprocité et de confiance qui en émanent » [21]. Ces divers éléments sont liés les uns aux autres de manière circulaire : l’appartenance à des réseaux, qu’ils soient formels – associations, partis politiques, syndicats, Églises – ou informels – relations de voisinage, liens de sociabilité –, favorise le développement de relations de confiance et de réciprocité entre les individus. Inversement, ces dernières constituent une condition nécessaire à l’instauration de relations de coopération entre les individus. R. Putnam attribue un rôle fondamental au capital social dans le bon fonctionnement d’une société. Il est supposé en « graisser les rouages », favorisant les interactions entre les individus, les échanges sociaux et le commerce, développant les vertus civiques – confiance, réciprocité, engagement dans la vie publique –, nécessaires au bon fonctionnement démocratique, ou encore améliorant la qualité de vie, l’éducation, la santé et même le bonheur de chacun [22]. Dans Bowling Alone, l’auteur fait ensuite le constat, qu’il ne peut que déplorer, de l’érosion massive de ce capital aux États-Unis depuis 25 ans – même s’il reste l’un des plus élevés du monde – : la participation politique chute, de même que l’appartenance aux syndicats et aux Églises, l’engagement associatif ou encore le temps passé dans les instances de socialisation informelle et, parallèlement, la confiance sociale diminue. De manière générale, l’action collective tend à être remplacée par des formes individuelles et solitaires de participation. R. Putnam recherche alors les « coupables » de cette disparition et il pointe notamment la transformation dans l’industrie des loisirs engendrée par l’apparition de la télévision, ainsi qu’un effet de génération, la « génération civique » marquée par la Seconde Guerre mondiale étant remplacée par une génération qui le serait moins. Il conclut l’ouvrage par une réflexion sur les moyens d’enrayer cette érosion, parfaitement cohérente avec une analyse extrêmement normative du capital social dont témoigne, par exemple, le choix des titres des quatre parties de l’ouvrage : « Trends in Civic Engagement and Social Capital », « Why ? », « So What ? », « What is to Be Done ? ».
Democracies in Flux vient aujourd’hui poursuivre ces réflexions en proposant une approche comparée de grande ampleur [23]. L’ouvrage offre l’occasion d’identifier des tendances communes aux grandes démocraties contemporaines mais aussi la persistance de spécificités nationales ; il peut également être lu comme un moyen de poursuivre la réflexion sur la validité même du concept de capital social. En effet, si ce terme semble aujourd’hui être devenu incontournable, il est loin de faire l’unanimité. Les critiques se sont d’abord concentrées sur des éléments factuels – la pertinence des instruments de mesure du capital social et le diagnostic de diminution de celui-ci – ainsi que sur les causes du phénomène proposées par R. Putnam ; celui-ci a alors proposé des réponses convaincantes. Néanmoins, des interrogations essentielles sur le concept même demeurent.
Dès 1996, M. Schudson et T. Skocpol s’interrogent sur la pertinence du diagnostic de diminution du capital social dans le cas américain [24], reprochant à R. Putnam de ne prendre en compte qu’une partie des formes d’appartenance – les grandes organisations nationales, formelles et durables – et de négliger les engagements plus ponctuels, transitoires, informels et locaux. R. Putnam répond à cette critique dans Bowling Alone, en intégrant à sa démonstration les small groups – ou self-help groups –, les « nouveaux mouvements sociaux » et les relations tissées grâce à Internet. D’autres critiques soulignent qu’il prend soin de sélectionner les indicateurs convergeant dans le sens de sa thèse, alors que d’autres éléments disponibles dans les mêmes enquêtes l’infirmeraient [25]. Là encore, R. Putnam contourne cette critique par une multiplication des sources et des indicateurs, faisant de Bowling Alone et de Democracies in flux des mines de données quantitatives sur la question. Enfin, certains discutent le choix de sa périodisation. M. Schudson souligne que les années 1950, auxquelles se réfère Putnam, étaient exceptionnelles en termes d’engagement civique : plutôt que d’un effondrement du capital social depuis quarante ans, il propose de parler d’un retour à la normale [26].
Néanmoins, aujourd’hui, un certain consensus semble s’être instauré quant au diagnostic du déclin des formes traditionnelles d’engagement (dans les partis politiques, les syndicats, les Églises) et de la participation politique conventionnelle, ainsi que du développement concomitant de « nouvelles » formes d’engagement plus labiles [27], aussi bien aux États-Unis que, avec un léger décalage, dans les autres démocraties occidentales. C’est le constat d’ensemble qui se dégage de Democracies in flux, valable aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne, au Japon qu’en Espagne, en Australie ou en Suède.
Un second volet de critiques porte sur les explications du phénomène avancées par R. Putnam. Outre le caractère quelque peu insatisfaisant de celles-ci – il reste, en effet, à expliquer l’émergence d’une nouvelle génération moins civique que la précédente –, le reproche principal qui lui a été adressé tenait au fait qu’il n’examinait que la demande politique, le public, accusé de se désintéresser des affaires de la cité, et pas l’offre, les modalités de participation proposées par les élites. On retrouve ici la critique que S. Tarrow adressait déjà à Making Democracy Work [28], déplorant que R. Putnam néglige les facteurs politiques et étatiques de la participation civique, et notamment les modalités de construction de l’État, pour ne s’intéresser qu’aux causes civiques du phénomène [29]. Là encore, R. Putnam intègre la critique, un des éléments novateurs de Democracies in flux consistant précisément à réintroduire le politique et notamment le rôle de l’État dans l’étude de la structuration de l’univers associatif. Ainsi, T. Skocpol, qui avait adressé cette critique aux premiers articles de R. Putnam et qui contribue aujourd’hui à l’ouvrage dirigé par celui-ci, met l’accent sur les effets du système politique fédéral ou de la relation entre religion et politique sur la structuration des associations américaines au 19e siècle, dans « United States : From Membership to Advocacy » [30] ; de même Victor Perez-Diaz s’interroge sur les effets sur le champ associatif de la guerre civile, puis de la transition de la dictature à la démocratie en Espagne [31] ; Jean-Pierre Worms, lui, interroge la relation, dans le cas français, entre développement, puis crise de l’État Providence et vitalité du secteur associatif [32]. Ces contributions soulignent notamment que le développement du Welfare State est allé de pair avec un accroissement du capital social, contredisant, avec force, l’idée selon laquelle un État faible ferait le jeu d’une société civile vivace.
Mais d’autres critiques, plus fondamentales, subsistent, qui tiennent à la construction même du concept de capital social et, en particulier, à l’articulation entre normes, réseaux et confiance. Elles ont parfois permis d’identifier des pistes de recherche nouvelles et de compléter les travaux de R. Putnam plutôt que de les invalider. De nombreuses analyses, théoriques et empiriques, sur la question de la confiance ont ainsi vu le jour dans la deuxième moitié des années 1990. L’auteur de Bowling Alone amorçait une distinction entre confiance spécifique, engageant des individus reliés par des relations d’interconnaissance, et confiance généralisée, cette dernière jouant un rôle essentiel dans des sociétés composées de réseaux étendus. Cependant, l’engagement associatif était censé aller de pair avec ces deux formes de confiance, comme si les relations de confiance nouées au sein des associations devaient nécessairement aboutir au développement d’une confiance généralisée. Mark Warren rattache cette analyse à ce qu’il qualifie de courant néo-conservateur dans la mesure où celui-ci fait de la confiance le produit relativement intangible des normes culturelles d’une société [33]. Il identifie parallèlement deux autres approches de la confiance qui viennent en préciser l’analyse : l’une, en termes de choix rationnel, l’autre, de modèle délibératif. La première fait de la confiance un jugement individuel et non une caractéristique culturelle. Elle la définit comme un pari sur les intérêts d’autrui : faire confiance, c’est estimer qu’il est de l’intérêt de celui à qui l’on fait confiance d’être digne de cette confiance ; en ce sens, l’individu n’engage pas une évaluation du caractère, digne de confiance ou non, d’autrui, mais simplement des intérêts de celui-ci. Cette approche permet en particulier de comprendre le rôle des institutions dans la production de confiance, en ce qu’elles peuvent créer des anticipations d’intérêt à être digne de confiance (notamment par le biais de la loi) [34]. La seconde, quant à elle, met l’accent sur le lien entre confiance et résolution délibérative des conflits politiques. La confiance résulte de ce que les individus savent qu’ils peuvent, à chaque instant, défier l’autorité des gouvernants et leur retirer leur confiance, et de ce que ces derniers en ont, eux aussi, conscience. À l’inverse des théories élitistes qui influencent R. Putnam sur ce point précis, cette tradition rappelle que la confiance des gouvernés n’est pas nécessairement souhaitable en démocratie.
Des travaux empiriques sont également venus complexifier l’analyse, soulignant l’intérêt de distinguer confiance interpersonnelle spécifique et généralisée, et confiance dans les institutions : R. Putnam n’explique, en effet, jamais pourquoi les trois devraient être liées – on peut même penser à l’inverse que le développement de relations de confiance interpersonnelle intenses à l’intérieur d’une association soude le groupe face au reste du monde, augmentant sa défiance généralisée [35]. De nombreuses études statistiques ont, de fait, montré un découplage entre ces trois variables et entre les évolutions dans le temps de chacune d’entre elles [36].
Cette question rejoint deux défauts plus généraux dans l’argumentation de R. Putnam. Il accorde, en effet, une importance capitale aux relations de face-à-face qui se nouent au sein des associations, d’où les réticences qu’il manifeste à l’égard du développement des formes d’engagement à distance, sans pourtant se livrer à une étude empirique précise de celles-ci. Dès lors, les associations sont appréhendées comme des « boîtes noires », sans analyser les processus qui s’y déroulent. Là encore, on peut penser qu’il a ouvert des pistes de recherche pour des travaux de type plus qualitatif [37]. Plus gênant est le fait de supposer que les relations identifiées à l’intérieur des associations – confiance, réciprocité, tolérance, etc. – trouvent nécessairement leur prolongement à l’extérieur, sans jamais que cette transitivité ne soit démontrée et alors que tout l’édifice théorique repose sur cette hypothèse.
R. Putnam a tenté de répondre en partie à cette critique dans Bowling Alone, en développant une distinction entre deux formes de capital social, « bonding » et « bridging ». Le premier désigne les relations qui se nouent à l’intérieur de groupes préexistants (ethniques, sociaux, religieux, etc.), rassemblant des individus qui se ressemblent, et qui créent une loyauté intra-groupe forte, éventuellement accompagnée d’une grande méfiance à l’égard des out-groups. À l’inverse, le capital « bridging » résulte des interactions entre des individus issus de segments variés de la société et il est censé favoriser le développement de relations de tolérance et de confiance généralisées à l’ensemble de la société. R. Putnam prend ainsi en considération le fait que les effets internes à une organisation ne sont pas obligatoirement transférés à un niveau plus large, ce qui n’est pas sans lui poser problème, car il doit reconnaître que le capital social a plus de chances de se développer dans une configuration « bonding » que « bridging », alors que le capital social n’a les effets positifs qu’il lui attribue que dans le second cas. La distinction entre ces deux formes s’inscrit d’ailleurs dans le cadre d’une prise en considération nouvelle chez lui de la « part sombre » – the dark side – du capital social. De nombreuses critiques avaient en effet, dès l’origine, souligné l’existence d’un « capital anti-social » [38], lorsque les buts poursuivis par une organisation vont à l’encontre des principes démocratiques – prenant l’exemple du Ku Klux Klan ou des associations qui se mettent en place dans l’Allemagne nazie [39]. Plus encore, des auteurs comme A. Portes ont montré que l’enjeu n’était pas simplement de différencier les organisations en fonction du caractère démocratique ou non des objectifs qu’elles s’assignent, mais qu’indépendamment des buts poursuivis, une même association pouvait produire simultanément des effets positifs et négatifs en termes de capital social [40] – exclusion des outsiders, frein au développement des insiders, instauration de normes qui nivellent le groupe par le bas, etc. C’est vers la prise en considération des effets multiples et potentiellement anti-démocratiques du capital social qu’une partie des recherches s’oriente aujourd’hui.
Si le concept de capital social a suscité, comme on l’a vu, des recherches fructueuses, la question de sa validité théorique demeure, rendue plus vive encore par les travaux empiriques qui sont venus compléter les critiques théoriques initiales. En effet, dès les analyses de J. S. Coleman, le capital social est défini tout à la fois comme une ressource et comme ce que celle-ci permet d’obtenir, comme une cause et comme une conséquence. Le caractère tautologique de l’entreprise est rendu plus visible encore chez R. Putnam dans la mesure où celui-ci raisonne sur des entités vastes, villes, régions, pays : il se dote d’indicateurs pour mesurer la présence du capital social, qui sont également des éléments dont il veut démontrer qu’ils sont la conséquence de la présence de ce capital. Ainsi, il utilise l’existence d’un faible taux de criminalité ou d’un degré élevé de participation électorale comme des indicateurs d’un capital social fort, tout en prétendant expliquer ce dernier par les indicateurs en question.
Le concept est donc fondamentalement tautologique, mais il repose également sur des contradictions internes mises en évidence par les études statistiques. Si l’on peut démontrer qu’au sein d’une société peuvent coexister des niveaux de confiance institutionnelle et interpersonnelle diamétralement opposés [41], que les différentes formes de confiance peuvent suivre des évolutions contrastées dans le temps et, plus encore, que le niveau et les évolutions de l’appartenance associative ne sont pas nécessairement corrélés aux niveaux et aux évolutions de la confiance, que reste-il du concept initial qui postulait un lien circulaire entre ces variables ? Les travaux de Peter Hall sur la Grande-Bretagne depuis les années 1950 ont ainsi démontré une stabilité du capital social entendu au sens d’appartenance à des réseaux (associations, liens de sociabilité) allant de pair avec une chute de la confiance sociale et politique sur la même période [42]. De même, dans le cas français, les analyses de Nonna Mayer tendent à montrer l’absence de corrélation entre appartenance associative et confiance politique et généralisée [43].
Alors que le concept de capital social reposait sur l’idée d’une intrication étroite, au point d’en devenir tautologique, entre confiance, normes et appartenance à des réseaux, force est de constater qu’il n’en est rien. Ainsi, la valeur du concept s’amenuise à mesure qu’il génère de nouveaux travaux.
Camille HAMIDI
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines

Regards français sur les États-Unis [yy44]

Que les incompréhensions entre la France, perçue des États-Unis comme sur le déclin, et une Amérique messianique soient amplement disséquées en dehors des États-Unis, nous en avons la preuve quotidiennement dans l’abondance de publications parues au cours des deux dernières années. Mais ces réflexions émanant de l’extérieur ont-elles une incidence sur les débats au sein de la société américaine, y compris dans les cercles intellectuels ? On pourrait le penser, car nombre de commentateurs anglophones ont souhaité que, par exemple, l’ouvrage de Philippe Roger soit traduit au plus vite.
L’antiaméricanisme dont on chercherait la définition – sauf à reprendre celle de Richard Sennett : « Cela consiste à détester les Américains plus qu’il ne le faut » –, ne renvoie pas, nous dit Ph. Roger, à une doctrine, à une idéologie ou à un complot. Il est trans-idéologique, traverse la droite comme la gauche en France, réunit un Stendhal (« Je m’ennuierais en Amérique… au milieu d’hommes parfaitement justes et raisonnables, si l’on veut, mais grossiers, mais ne songeant qu’aux dollars ») et un Baudelaire (« Quoi de plus belge que l’Amérique ? L’Amérique, c’est la Belgique, mais en pire, parce que c’est plus grand »). « C’est le même utilitarisme, le même sentimentalisme, la même turpitude démocratique, la même haine du génie – et, bien sûr, la même "odeur de magasin" » écrit Ph. Roger (p. 94). Le mépris de l’Amérique est plus qu’un réflexe, c’est un discours consensuel, une force immense d’aveuglement, une antienne récurrente et stéréotypée, un bloc sémiotique historiquement stratifié, une fable détachée des faits. Dans sa généalogie, Ph. Roger se livre avec érudition, élégance et lucidité à trois opérations : il exhume un corpus très riche et mal connu, établit des filiations et restitue des logiques. Il enrichit de multiples détails une vaste vue d’ensemble.
Il montre tout d’abord que, dès la fin du 19e siècle, les thèmes sont en place, marqués de la plus grande mauvaise foi, ainsi le « mythème » de la dégénérescence colporté de génération en génération. Paul Claudel, ambassadeur de France à Washington en 1933, se fait ainsi l’écho des opinions anti-américaines les plus irrationnelles, telle la remarque sur le climat dégénératif du Nouveau Monde qui rend les chiens aphones (p. 17). Bientôt, le « type odieux du yankee » devient la figure essentielle du dédain français. Il s’agirait d’un « Anglais aggravé », brutal, borné, sans culture ni curiosité désintéressée. L’apparition du terme est contemporain de la guerre d’Indépendance (bien des beaux esprits français soutenaient les sudistes). Il s’agirait d’un sobriquet utilisé par les Britanniques pour désigner le Yankee (le « petit Jan » en néerlandais), quoique Émile Littré conteste cette filiation et associe le terme à la manière indienne de nommer les Anglais. Mais apparaît alors l’Anglo-saxon qu’un Edmond Demolins, auteur à succès de l’essai À quoi tient la supériorité des Anglo-saxons ? paru en 1897 [45], dépouillera de ses corrélations tant « angles » que germaniques pour ne garder que la connotation péjorative, le monstre néo-barbare avec ses mâchoires trop fortes, son âpreté trop matérielle, ses appétits de conquête et sa brutalité à les assouvir (p. 236). Dans son travail érudit et empli d’humour, Ph. Roger dévoile les logiques de rivalité, de ressentiment et de consensus qui sous-tendent l’antiaméricanisme et révèle la compétition de deux universalismes ou de deux hégémonies culturelles. Pour certains historiens, le désaccord remonterait à la Révolution française : à la chute de Robespierre, les Américains auraient conclu un traité secret avec l’Angleterre, nourrissant l’indignation des révolutionnaires devant tant d’ingratitude (par ailleurs, pour un Brissot, la révolution américaine aurait été bien timide par rapport à la nôtre). Mais d’autres pensent que le non-paiement des dettes napoléoniennes a envenimé les relations ; on évoque aussi, au début de la guerre froide, le Plan Marshall, sorte de potlatch qui humilie l’affaibli. Les explications ne manquent pas, mais elles restent partielles. Le paradoxe pourrait venir, suggère Ph. Roger, de ce que l’Amérique étant l’ennemi le plus dangereux mais le moins risqué, elle offre un terrain d’entente à des Français par ailleurs idéologiquement divisés. L’Affaire Dreyfus en est un exemple caractéristique : « Au plus fort des discordes civiles dans une France déchirée, l’antiaméricanisme est la seule “passion” française qui calme les autres passions, estompe les antagonismes et réconcilie les adversaires les plus acharnés » (p. 193). L’Amérique flibustière, qui vient de mettre en échec l’Espagne dans la guerre de 1898, est conspuée. Des idées éparses et souvent extravagantes se sont sédimentées pendant deux siècles, elles se sont cristallisées pour former une vue cohérente et hostile du « cancer » américain, détachée de la réalité. Car la fermeté des affirmations n’est pas confortée par les comportements sociaux de consommation et d’attrait pour la culture américaine. Mais, faute de pouvoir contester la supériorité technique et matérielle américaine, refusant de se reconnaître responsable de son incapacité à concevoir un modèle sociétal susceptible d’une diffusion mondiale, le Français se venge en contestant le mode de vivre américain et ressasse un nationalisme rageur [46].
L’anti-américanisme a trouvé récemment un nouvel objet de ressentiment : la politique étrangère des États-Unis et l’équipe actuellement au pouvoir à la Maison blanche. En quelques mois, une Amérique narcissique, agitée et agressive a remplacé la nation blessée, sympathique et indispensable à notre équilibre. Pourquoi, s’interroge Emmanuel Todd, anti-américain non conventionnel et quelque peu outrancier, l’Amérique est-elle devenue trop puissante ou sent-elle approcher son déclin ? Dans un argumentaire fondé sur l’économie, il affirme que l’Amérique a connu son âge d’or dans les années 1950, édifiant son empire, mais que depuis dix ans, son déficit commercial est passé de 100 milliards de dollars à 450 milliards : elle ne peut plus se passer du monde, il lui faut en contrôler les ressources-clés. Le monde produit donc pour que l’Amérique consomme. Le pétrole n’explique, en 2001, que 80 milliards de dollars de déficit commercial, les autres produits, essentiellement manufacturés représentent 366 milliards. « Nous arrivons à ce résultat stupéfiant, relève l’auteur, que les États-Unis dépendent pour 10 % de leur consommation industrielle de biens dont l’importation n’est pas couverte par des exportations de produits américains. La production des États-Unis est un peu inférieure à celle de l’Union européenne et à peine supérieure à celle du Japon » (p. 80-81). Or, paradoxe, alors que le déficit se creuse, nous sommes comme soulagés que l’Amérique continue à acheter. « La fourmi supplie la cigale de bien vouloir accepter de la nourriture. » L’Empire américain prélève à coups de déficit les biens les plus divers produits à travers le monde et, pour s’en assurer, il dispose d’un appareil militaire surdimensionné. Le choix est d’entretenir le pouvoir de contrainte en visant des cibles faibles, en maltraitant « les nains militaires », en hystérisant les conflits (p. 155). La récente guerre en Irak montre en effet que la menace a été gonflée démesurément pour permettre à « un micromilitarisme théâtral » de se déployer.
L’argument devient artificiel lorsque l’auteur recourt aux explications qui parcourent la plupart de ses travaux : démographie et structures familiales. Le recul de la tolérance américaine et sa fixation sur le monde musulman concerneraient, selon lui, le statut de la femme. L’opposition serait « de type viscéral, primitif, anthropologique » (p. 159). À la famille américaine nucléaire et individualiste s’opposerait la famille arabe, étendue et patrilinéaire, plaçant la femme dans une domination absolue. Il y a, nous dit-il sérieusement, quelque chose d’inquiétant à voir une telle dimension devenir un facteur structurant des relations internationales. « Ce conflit culturel a pris, depuis le 11 septembre, un côté bouffon et à nouveau théâtral, du genre comédie de boulevard mondialisée. D’un côté, l’Amérique, pays des femmes castratrices, dont le précédent président avait dû passer devant une commission pour prouver qu’il n’avait pas couché avec une stagiaire ; de l’autre, Ben Laden, un terroriste polygame avec ses innombrables demi-frères et demi-sœurs » (p. 160). À une civilisation féminisée s’oppose une éthique masculine arabe (cette image participe du même registre que celle de Robert Kagan : les Américains viennent de Mars, les Européens de Vénus [47]). Des considérations sur la chute de la fécondité dans les pays musulmans et en Europe, sur le développement de l’alphabétisation, sur les structures de mariages endogamiques et exogamiques, sur le racisme américain nourrissent l’idée selon laquelle les régimes politiques seraient inscrits dans des codes génétiques. Ainsi, la Russie, de tempérament universaliste et égalitaire, si elle se stabilisait, représenterait-elle « une forme possible d’adaptation de la démocratie à un fonds anthropologique communautaire » (p. 176). Elle a abattu par elle-même le régime totalitaire le plus complet jamais mis en place dans l’histoire de l’humanité, son économie dégage des excédents, elle dispose d’une vraie force militaire, elle est attractive pour l’Ukraine et pour d’autres républiques, elle manque donc cruellement, selon l’auteur, à la politique internationale ces temps-ci.
On ne peut que regretter que la portée scientifique des analyses développées dans l’ouvrage (réussies, par exemple, en ce qui concerne le différentialisme radical américain et l’attachement des États-Unis à Israël) soit si souvent entachée par des assertions caricaturales, des jugements arrogants et des généralisations lapidaires.
Par contraste avec le précédent ouvrage, Les Sentinelles de la liberté de Laurent Cohen-Tanugi se distingue par son incapacité à critiquer l’Amérique. Dès l’abord, la réaffirmation que l’Europe et les États-Unis assument une communauté de destin, des solidarités de fait et des responsabilités partagées dans un monde menacé par le totalitarisme, semble nier qu’il puisse y avoir un débat de fond, même depuis la crise irakienne. L. Cohen-Tanugi déplore que l’éloignement de l’une et de l’autre se creuse, que les conflits de valeurs s’accumulent, que les idéologies s’opposent. Certes, l’ampleur du traumatisme causé par le 11 septembre a été sous-estimé par les Européens. Certes, les différences et les brouilles sont dramatisées continûment par les médias. Mais l’anti-américanisme planétaire est injuste et il est dangereux. Il est en effet injuste que l’Amérique soit critiquée tant pour ses interventions que pour ses retraits et, au regard des alliances, de se réjouir de ses déboires. Un « Bush émissaire » est qualifié d’assassin dans les manifestations pacifiques, alors que peu de banderoles dénoncent Saddam Hussein. Il est exact qu’en fait d’antiaméricanisme, « ce serait plutôt d’une allergie à la personnalité et à la politique du successeur de Bill Clinton et de son entourage conservateur que souffrirait la vieille Europe […], toute contagion éventuelle à l’ensemble du peuple américain ne résultant dès lors que du soutien accordé par une nation traumatisée à son dangereux président » (p. 44). Mais L. Cohen-Tanugi ne s’attarde pas sur la solidité de ce soutien et il me semble que le Congrès républicain qui appuie les politiques de Georges W. Bush reflète davantage les groupes d’intérêt organisés que le peuple désorganisé.
L’éloignement de l’Europe et de l’Amérique est dangereux, soutient L. Cohen-Tanugi dans le sillage de Tony Blair. Le nouvel ordre du monde n’a pas mis fin aux menaces devant lesquelles l’Europe sera sans défense : « la montée en puissance économique, politique et militaire de la Chine, en Asie et, au-delà, le renforcement de l’islam, toutes tendances confondues, comme force politico-religieuse majeure de la Méditerranée au Pacifique, la multiplication des foyers de conflits entre puissances nucléaires non occidentales, l’explosion démographique des pays pauvres et le maintien d’une forte concentration de la richesse mondiale au sein de sociétés occidentales représentant une fraction de plus en plus faible de la population mondiale » (p. 109-110). L’Europe a besoin, pour sa sécurité, de maintenir son alliance avec les États-Unis. Économiquement, elle est incapable de relancer seule la dynamique mondiale. Inversement, l’Amérique a besoin de l’Europe pour ses importations, pour ses investissements et pour la légitimité de son leadership planétaire. Mais l’auteur ne pêche-t-il pas par optimisme ? L’Amérique est-elle prête à s’ouvrir davantage et à sortir de son unilatéralisme, alors que le dialogue via les organismes internationaux régresse et que les incompréhensions s’accentuent ? L’Amérique saura-t-elle assurer la paix dans le monde par sa vision impériale et par son efficacité militaire ? L’empire américain est-il d’ailleurs une réalité ou un mythe ? La vision idéaliste de la démocratie à l’américaine – soit la liberté par la sécurité – pour combattre le terrorisme justifie-t-elle l’usage de la force « préemptive » au détriment du respect du droit international ? Il nous faut prendre au sérieux les ambitions américaines, comme le font les deux derniers ouvrages commentés ici, et tenter de mettre l’anti-bushisme aveugle sous le boisseau. Antiaméricanisme ou anti-bushisme ?
Parler de l’antiaméricanisme, c’est plonger dans l’ambiguïté, puisque ce sentiment s’enracine dans les terreaux hétérogènes de l’élitisme et du populisme. Cette ambiguïté se trouve exacerbée par les circonstances : naguère les conférences sur la mondialisation, maintenant les guerres et conflits du Moyen-Orient qui exaspèrent les passions et nourrissent les nationalismes. Or, il faudrait s’affranchir de l’actualité pour revenir aux constantes de l’anti-américanisme à la française : la conviction que la France est toujours mère des arts et des lois, à défaut des armes, bizarrement appariée à une résistance aux changements équivalente à l’opposition des canuts aux métiers Jacquard.
L’observation de Benjamin Barber garde sa justesse : « Je n’imagine pas deux alliés autant capables d’être en conflit par temps de paix que la France et les États-Unis, ni deux alliés autant capables de rester fidèles à leur héritage commun en temps de guerre. Nous, Américains, avons eu l’occasion d’entrer en guerre contre nos ancêtres britanniques et nos voisins au Nord et au Sud n’ont pas été préservés de notre colère. Mais les Américains et les Français ne sont jamais entrés en conflit depuis les guerres indiennes et françaises, bien avant notre Révolution, de la guerre de Sécession à notre aventure commune (et mutuellement insensée) en Indochine, en passant par les deux grands conflits mondiaux. Jeanne d’Arc, Lafayette et Édith Piaf, aussi bien que Babar, Sartre et Le Petit Prince ont tous été des icônes américaines, comme Jefferson, Kennedy et Louis Amstrong, aussi bien que Jerry Lewis, Erich Segal et Mickey Mouse ont tous été des icônes françaises (Eurodisney a été ridiculisé, mais aussi subventionné par la France, et cela ne fait pas si longtemps que le Love Story d’Erich Segal n’est plus présenté au baccalauréat) » [48].
Ironiquement, l’antiaméricanisme est devenu un marché et son accaparement des médias produit une distorsion du son et de l’image américains qui ne correspondent ni à la complexité de la réalité américaine ni même au sentiment général des Français envers le peuple américain et réciproquement [49].
Sophie BODY-GENDROT
Université Paris I

L’humanitaire au miroir des sciences du politique

Avec la publication du Travail humanitaire [50] de Pascal Dauvin et de Johanna Siméant, aux Presses de Sciences Po, et de L’humanitaire ou le management des dévouements [51], sous la direction d’Annie Collovald aux Presses Universitaires de Rennes, l’humanitaire se trouve de fait constitué en domaine spécifique de recherche dans le champ de la science politique française ou plutôt, dans celui des sciences du politique. En effet, tout en partageant de nombreuses références communes, les auteurs associés dans les deux ouvrages construisent, au fils des pages, deux univers de sens distincts qu’ils nous proposent comme grille d’interprétation et de compréhension du phénomène que constitue l’humanitaire, voire de l’engouement, de la vogue que ce secteur connaît aujourd’hui.
Qu’il s’agisse d’un nouveau domaine de recherche en science politique est patent, dans la mesure où, des deux côtés, on assiste à une véritable opération de marquage de ce nouveau territoire. Les auteurs déploient, de part et d’autre, d’impressionnants arsenaux théoriques – qu’il s’agisse de différentes sociologies, celles du militantisme, des professions, des mobilisations ou bien des politiques publiques et des relations internationales.
Chacun des ouvrages relève d’une perspective différente. Celui de P. Dauvin et J. Siméant prend acte de l’existence du nouveau domaine et se propose assez sereinement de nous introduire au jeu complexe des multiples acteurs qui le constituent, alors que celui dirigé par A. Collovald vise à mettre à nu la forme prise par le drame, toujours reconduit, de la domination dans laquelle des militants engagés dans l’expertise humanitaire se trouvent plongés. D’un côté, on nous montre que l’on a toute chance de posséder quelques dispositions spécifiques pour devenir un émule post-moderne du docteur Schweitzer, même si l’essentiel se tient dans la maîtrise des règles et normes instituées par les ONG humanitaires ; de l’autre, on nous rappelle que, tout comme dans le suicide altruiste d’Emma Bovary – qui avait apparemment tout pour être heureuse – se manifestait toute la cruauté du réel, l’engagement humanitaire enferme des militants (principalement de la CFDT, apparemment bien intégrés dans leur entreprise, EDF) dans un insupportable dilemme tenant à l’impossible rencontre avec un « autre lointain », construit comme nouvel objet de tous les dévouements.
En bref, sous nos yeux, les deux ouvrages étendent à l’objet humanitaire la principale querelle de famille qui, depuis quelques années, anime la science politique française.
L’intérêt d’une lecture croisée des deux livres tient aussi à la proximité des positions et à l’entrecroisement des arguments. De fait, on retrouve dans les deux nombre de références communes qui indiquent non ce qui est partagé, mais bien les ressources construites comme légitimes et obligées dans le milieu de la science politique et brandies pour donner consistance, cohérence et autorité aux arguments développés. Ainsi, on soulignera particulièrement la référence commune à Olivier Schwartz et « l’empirisme irréductible » [52], le réseau serré de citations des grands noms de la sociologie, qu’il s’agisse des classiques Durkheim, Weber, Simmel, Elias ou des contemporains Bourdieu, Boltanski, Goffman, Dobry et bien d’autres encore qui n’ont jamais vraiment parlé de l’humanitaire. Le travail d’occupation du champ savant s’est opéré à travers des colloques (comme celui de La Rochelle, en 2001, sur les ONG [53]), également par la participation des auteurs à divers groupes de recherche comme le GERMM consacré aux formes contemporaines du militantisme, par des publications « intermédiaires », dans le cadre ou non de contrats [54] et l’annonce de nouveaux programmes de recherche sur le sujet.
Les deux ouvrages indiquent également, comme a contrario, l’étendue du domaine dit de l’humanitaire et la diversité des approches possibles [55]. En effet, c’est en connaissance de cause que chacun ne traite qu’une parcelle de celui-ci. L’ouvrage de P. Dauvin et J. Siméant porte pour l’essentiel sur les activités, aussi bien au siège que sur le terrain, de seulement quatre ONG (Médecins sans frontières, Médecins du monde, Handicap international et Action contre la faim), ces ONG étant principalement des ONG médicales, même si ce sont parmi les plus importantes. A. Collovald et les membres de son équipe ont mené leur enquête en France, seulement auprès de militants des Clubs coopération-développement (CODEV) d’EDF ayant participé à des actions de développement orchestrées par l’entreprise en Afrique.
On doit aussi ajouter que l’ouvrage publié par A. Collovald est plus polémique et prend explicitement pour cible, dans la dernière partie intitulée « Pour une sociologie des carrières morales des dévouements militants », différents articles publiés antérieurement dans le numéro de la Revue française de science politique consacré aux mutations du militantisme sous le titre « Devenirs militants » et notamment celui de J. Siméant, « Entrer, rester en humanitaire. Des fondateurs de Médecins sans frontières aux membres actuels des ONG médicales françaises » [56], qui est pour l’essentiel repris, même si « développé et approfondi », dans les deux premiers chapitres du Travail humanitaire. Dans ce sens, A. Collovald critique bien une partie du livre de P. Dauvin et J. Siméant, dont le contenu intégral n’est apparemment pas encore connu d’elle. Mais A. Collovald entreprend surtout, et c’est sans doute l’intérêt principal de l’ouvrage qu’elle dirige, une réfutation inlassable et sans concession de La fin des militants ? de Jacques Ion [57]. La thèse de ce dernier est celle du « militantisme distancié » dont elle perçoit l’ombre portée sur tout le numéro de la Revue française de science politique. Pour ce faire, elle met en œuvre en la circonstance un impressionnant dispositif critique qui construit un débat, même s’il est mené de façon indirecte et, on dirait, à l’aveugle, avec le livre de P. Dauvin et J. Siméant.
Le nœud de ce débat curieusement engagé porte, selon A. Collovald, sur la nature de la relation entre militantisme et professionnalisme ou professionnalisation dans l’humanitaire et, plus généralement, sur les déterminants du militantisme. Elle soutient que, malgré de profondes mutations sociales, idéologiques et politiques touchant les relations de travail et l’imaginaire qui les entoure, ces déterminants n’ont en fait pas essentiellement changé. Apparemment, ce débat est homologue à celui sans cesse actualisé dans les sciences sociales entre les tenants de la théorie des choix rationnels et ceux de la sociologie la plus résolument structuraliste. Pourtant l’intérêt nouveau porté aux institutions et au rôle des représentations de la réalité, qu’on les appelle paradigmes, référentiels, croyances, idéologies, mythes ou tout simplement idées, dans la constitution des bonnes raisons d’agir, brouille les cartes et mérite que l’on s’attarde sur la façon dont le débat est ici construit, pour penser la relation entre militantisme et action humanitaire aujourd’hui.
Pour A. Collovald, « Militer, ce n’est pas seulement agir avec d’autres pour changer ou améliorer le monde, c’est aussi se dévouer aux autres […]. Il y a, dans les analyses actuelles du militantisme, comme une étrange “boîte noire” qui recouvre cet aspect central des actions collectives. Ce faisant, tend à disparaître toute investigation sur le travail historique et collectif de construction des “causes” au service desquelles se mettent les individus, sur le travail là encore d’“enrôlement” dans cette cause qui les amène à la trouver à ce point intéressante qu’ils lui offrent en retour leur temps, leurs espoirs et parfois leur vie » [58].
Ainsi, elle nous invite à prendre au sérieux la « nouvelle idéologie de l’engagement » : « À la fois nouvelle vision du monde, de soi et des autres où l’accent est mis sur l’“individu”, la “personne” et ses compétences propres et nouveaux dicibles sur le monde, sur l’engagement et sa signification autorisant des justifications publiques du militantisme mêlant, ce qui était impossible auparavant, intérêt et désintérêt, service de soi et dévouement aux autres, bonheur privé et vertu civique » [59]. Elle nous engage aussi à mieux comprendre sa genèse et sa capacité à mobiliser les dévouements construits comme déterminants du militantisme, quel que soit l’objet de leur investissement.
En cela, elle s’oppose bien à P. Dauvin et J. Siméant en fixant dans l’introduction comme orientations de l’enquête, « chercher à rendre compte, non seulement de la “carrière des militants” d’un humanitarisme expert mais surtout de ce que l’on peut appeler, avec Goffman, la “carrière morale” de leurs dévouements » [60]. De la même façon, dans un chapitre significativement intitulé « De l’expertise à l’enchantement du dévouement », Laurent Willemez se propose d’éclairer la façon dont tient l’offre militante mixte jouant « à la fois sur le registre de l’expertise et sur celui de l’enchantement communautaire » qui ferait l’originalité du militantisme humanitaire. Mais « la dichotomie proposée par J. Ion entre deux formes de militantisme, l’une, moderne, fondée sur de “nouveaux engagements” fondés eux-mêmes sur l’expertise et le besoin d’efficacité et l’autre, survivance des formes anciennes d’action collectives, engagements communautaires réservés à quelques “niches identitaires” » [61], ne lui semble pas à même de comprendre ce paradoxe.
P. Dauvin et J. Siméant, quant à eux, nous disent en conclusion qu’ils se sont proposés de « comprendre les particularités de l’engagement dans un secteur associatif en voie de professionalisation » [62], ce qui les aurait conduit à combiner sociologie du militantisme et celle des professions, en refusant de se laisser enfermer dans une perspective unique de recherche. Ils avancent prudemment, pour leur part, que « certains militantismes considérés aujourd’hui comme les plus “nouveaux” ou les plus “moraux” ne sont pas sans équivalents historiques, sans qu’ils en soient non plus des redéploiements » [63].
On voit bien ici toute l’ambiguïté que prend, dans les deux champs lexicaux construits par les auteurs, la référence au « militantisme moral ». A. Collovald fait justement remarquer le glissement de sens qui touche cette notion [64]. La notion de militantisme moral, introduite dans la littérature académique par Emmanuèle Reynaud en 1980, est aujourd’hui curieusement rabattue sur le « militantisme par conscience […] distinguant, parmi les membres actifs des mouvements sociaux, [ceux] qui mettent leur savoir-faire militant et leurs ressources personnelles au service d’une cause qui ne les concerne pas directement » [65]. Or, E. Reynaud désignait justement par militantisme moral l’action de ceux qui se réunissent pour défendre leur propre cause – cause pour laquelle ils sont les mieux placés pour témoigner, qu’il s’agisse des femmes, des personnes âgées, des homosexuels, des chômeurs. E. Reynaud relève de plus « que les personnes mobilisées dans ces groupes exercent souvent des métiers liés aux mécanismes de contrôles sociaux : enseignants, éducateurs, infirmières, médecins… Ce sont souvent des “entrepreneurs moraux”, c’est-à-dire des personnes qui disposent de par leur profession des moyens de transcrire leurs jugements de valeur en décisions de portée sociale » [66]. L’innovation tient dans l’« affirmation de la possibilité et de la légitimité d’une intervention sociale à travers des identités nouvelles, par des voies nouvelles et sur des domaines nouveaux » [67].
La référence à la notion de militantisme moral dans des sens aussi divergents illustre bien les jeux de langage autorisés par la difficulté de saisir la nature même de l’action humanitaire entre militantisme et professionnalisme, entre engagement moral et expertise. Je crois, dans ce sens, que J. Siméant a eu une intuition judicieuse en se donnant comme nouveau programme de recherche, parmi d’autres sujets, la question de la place du témoignage dans l’activité des OSI. Ainsi, la devise de Médecins du monde, « soigner et témoigner », résume toute l’ambiguïté de l’action humanitaire. « Soigner » suppose la détention d’un savoir, d’une expertise, dont l’autre est dépourvu. « Témoigner » relève du « militantisme moral », car si l’on prend la parole pour l’autre, à sa place, c’est bien en connaissance de cause. On justifie ainsi sa propre cause, celle de l’humanitaire. Ceux qui « vont là où les autres ne vont pas », comme dit le slogan de Médecins sans frontières, pour soigner, sont moralement tenus de témoigner.
Dans les deux ouvrages, sur un même sujet, les auteurs construisent, pas à pas, des univers de sens différents. De toute évidence, ils ne donnent pas à la notion de « moral », dans « carrières morales » ou « militantisme moral », le même sens et, du coup, la même place dans l’analyse. Ainsi, dans le chapitre que P. Dauvin consacre plus précisément à l’analyse des motivations de ceux qui rentrent et restent en humanitaire, les raisons données par les acteurs sont expressément mises à distance et peu de crédit semble leur être accordé. Les auteurs préfèrent y voir différentes manières dont disposent les acteurs d’exprimer des aspirations à la réalisation de soi prétendument inavouables, comme l’indique bien le titre du chapitre « Se réaliser en faisant de sa vie un roman » [68]. L’approche institutionnelle à laquelle souscrivent les auteurs penche plutôt pour une vision stratégique du comportement des acteurs, assez habiles à manier les représentations en vigueur dans le milieu des ONG ou à mobiliser, quand le besoin s’en fait sentir, les dispositions acquises avant l’entrée en humanitaire. Néanmoins, et assez curieusement, les auteurs feront bien pourtant systématiquement appel aux justifications données par les acteurs eux-mêmes et d’ailleurs, on ne voit pas comment il pourrait en être autrement. Cela confirme, s’il en était besoin, les difficiles problèmes, jamais vraiment surmontés en sociologie, de l’exploitation du genre « récits de vie » [69].
De fait, même dans le chapitre où J. Siméant se propose d’analyser l’action humanitaire à travers le filtre cognitif des politiques publiques, on regrette que peu de choses soient dites sur la production des représentations, des référentiels ou des idéologies par les acteurs (à l’exception d’une brève allusion, p. 303, aux « communautés épistémiques » de Peter Haas), alors que l’on sait la place que ceux-ci tiennent chez les auteurs se réclamant de cette sous-discipline de la science politique.
Dans le même sens, on aurait aimé que l’affirmation, au début du Travail humanitaire, selon laquelle « l’humanitaire présente l’aspect d’une idéologie morale et neutralisée, condition de son succès dans la France des années 1980, dans un double contexte de dépolitisation et d’irréligion croissantes » [70] soit explicitée et que le contexte politique et idéologique soit mieux pris en compte.
Malgré les précautions verbales prises par les auteurs, on peut voir, notamment dans les premiers chapitres de J. Siméant, une tendance à donner une vision abstraite et un peu réductrice des dispositions à l’engagement dans l’action humanitaire. Même si c’est une simple affaire de formulation, le résumé fait dans la conclusion du deuxième chapitre manque par trop de nuances [71].
Paradoxalement, A. Collovald, qui revendique haut et fort son adhésion au structuralisme et, par là, sa foi dans la démarche sociologique, évite ce travers. Son insistance épistémologique sur le poids de la réalité, à travers des « régimes d’action discursive » constitutifs des institutions, la conduit, en fait, à nous faire toucher du doigt l’impossibilité de jamais pouvoir tout dire sur les effets institutionnels et les multiples dispositions construites constituant les comportements des acteurs. Sa sombre vision reprise de Pierre Bourdieu, pour qui, dit-elle, « le mort saisit toujours le vif » [72], renvoie à un réel d’une rare densité et au fond impénétrable, laissant paradoxalement peu de place à des interprétations univoques et déterministes dans les catégories construites par une sociologie plus conventionnelle et trop pressée de conclure – un réel que l’on peut au mieux pressentir et circonscrire.
On doit saluer à la fois la performance que constitue l’effort fait par A. Collovald dans le texte final pour retracer la genèse idéologique, politique et sociale de l’engagement humanitaire et son propre engagement dans l’attachement qu’elle manifeste aux valeurs du populaire. Les qualités de l’ouvrage de P. Dauvin et J. Siméant tiennent dans la généralisation, pour la première fois à partir d’un travail empirique, des relations entre les multiples acteurs du champ de l’action humanitaire, qu’il s’agisse des relations entre le siège des ONG et le terrain, des relations entre les médicaux et les non-médicaux dans les ONG médicales, des relations de concurrence ou de coopération des ONG, des relations entre les bailleurs internationaux, les ONG et les États, des relations entre le national et l’international, de l’implication des ONG dans les politiques publiques aussi bien comme groupes de pression que prenant en charge la mise en œuvre de « fragments de politiques publiques ». Le travail humanitaire circonscrit des débats au sein des ONG qui sont tout à fait éclairants sur la structuration de leurs identités communes tout autant que la construction de leurs différences.
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L’humanitaire, comme au-delà les actions dites de développement, est d’abord un ensemble hétérogène de pratiques éclatées qui n’ont de toute évidence pas été préalablement pensées par les multiples acteurs impliqués. On souscrit au constat final de J. Siméant pour qui « cet attelage parfois laborieux, imparfait ou inexistant entre “altruisme théorique” et pratiques humanitaires n’invalide pas un troisième niveau, celui d’un altruisme pratique incorporé, souvent plus présent que l’observateur bardé de préventions ne le penserait » [73].
Un point sur lequel, en fait, se rejoignent les deux ouvrages, est la place donnée à l’idéologie managériale après le tournant néo-libéral de 1980, qui fait des acteurs de l’action humanitaire des porteurs d’une prétendue « rationalité étatique ». Elle est la forme légitime d’une entreprise civilisationnelle d’assujettissement et de subjectivation de l’Autre (voir le rôle des médiateurs locaux sur le terrain), qui n’a rien à envier aux entreprises missionnaires occidentales du passé [74].
Yves VILTARD Université Paris I

Les trois capitalismes européens à l’épreuve de la globalisation. En lisant Vivien A. Schmidt [yy75]

Cet ouvrage se situe dans le prolongement des recherches que conduit Vivien A. Schmidt depuis plusieurs années sur les politiques économiques en Europe et, plus généralement, sur la transformation des rapports entre État et capitalisme dans les pays occidentaux depuis trente ans. Mais l’ambition du livre est aussi de prendre position dans un débat plus général sur la question du « rôle des idées » dans l’analyse de l’action publique (que l’on retrouve en France autour de la notion « d’analyse cognitive des politiques publiques »). À partir de là, l’auteure cherche à répondre à trois questions principales : Comment analyser l’impact de la globalisation et de l’européanisation sur les politiques économiques des pays européens et quelle est leur marge de jeu pour mettre en place des politiques autonomes ? Dans quelle mesure les ajustements auxquels les pays européens doivent procéder dans leurs politiques économiques débouchent-t-ils sur une convergence des différents modèles de capitalisme en Europe ? En quoi ces processus peuvent-ils être analysés à travers un cadre fondé sur l’étude des idées ?
Pour répondre à ces questions, V. A. Schmidt s’appuie sur des enquêtes portant sur la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne. De cette comparaison découle la thèse générale du livre : on constate bien une évolution des trois pays dans le sens d’une conception plus libérale du rôle de l’État dans l’économie, mais cette évolution ne débouche pas sur un modèle unique et c’est le recours à une approche de type cognitive qui permet d’expliquer les mécanismes concrets de différenciation des politiques économiques dans les trois pays étudiés.
Comment mesurer les effets de la globalisation ?
Pour ce qui concerne l’évaluation de l’impact de la globalisation sur les politiques économiques nationales, V. A. Schmidt montre que, contrairement à ce que pensent les sceptiques, cet impact est bien réel, mais qu’il n’a pas, comme le pensent les plus radicaux, supprimé toute marge de jeu pour les gouvernements. En réalité, la globalisation a contribué à changer les règles du jeu, en conduisant les gouvernements nationaux à échanger leur perte d’autonomie dans des secteurs traditionnels d’action publique contre des gains en termes d’autorité supranationale, cette autorité devant évidemment être partagée avec d’autres acteurs nationaux ou supranationaux. Le processus d’européanisation n’a fait que renforcer ce mouvement puisqu’il a contribué à diminuer encore plus l’autonomie des acteurs étatiques tout en renforçant leur autorité supranationale.
Cette position intermédiaire se retrouve dans l’analyse des processus à travers lesquels les trois États ont été conduits à ajuster leurs politiques économiques et sociales pour répondre aux pressions liées à la globalisation et encore plus à l’européanisation. La thèse de V. A. Schmidt est que, si la direction générale du mouvement est bien la même, des différences très importantes demeurent selon les domaines concernés et selon les pays, ce qui interdit, selon elle, de parler de convergence. La principale différence réside dans la chronologie de l’ajustement, chaque pays ayant suivi un chemin très différent dans l’adaptation aux nouvelles contraintes : alors que l’Allemagne a commencé par se convertir au monétarisme pour mettre en place par la suite des politiques de privatisation et de dérégulation, pour finir par la question du marché du travail et des politiques de protection sociale, la Grande-Bretagne s’est convertie au monétarisme cinq ans après l’Allemagne, pour ensuite enchaîner rapidement sur la réforme du marché du travail, les privatisations et la protection sociale. Quant à la France, elle a pris le virage du monétarisme neuf ans après l’Allemagne et cinq ans après la Grande-Bretagne, mais a commencé la réforme du marché du travail en même temps que la Grande-Bretagne et a privatisé peu de temps après. En revanche, la réforme du système de protection sociale et la dérégulation des services publics n’est venue que beaucoup plus tard, comme le montrent les difficultés de la récente réforme des systèmes de retraites, par exemple.
On voit tout de suite l’intérêt et les questions que pose une telle approche, qui peut d’ailleurs être facilement couplée avec une analyse en terme de chemin de dépendance (path dependence [76]) puisque les caractéristiques propres à chaque modèle fonctionnent comme des contraintes institutionnelles spécifiques qui vont limiter la marge de jeu des acteurs concernés par le changement. D’un côté, il est tout à fait important de mettre l’accent sur le fait que, contrairement à ce que certaines thèses trop simplistes laissent entendre (notamment au sein de certaines organisations internationales), le processus d’ajustement est complexe, étalé dans le temps et se traduit par des mécanismes différents suivant les pays et les secteurs : chaque pays va définir une « formule » propre d’ajustement à la contrainte globale, en fonction de chemins de dépendance qui lui sont propres. Il est donc indispensable, comme le fait V. A. Schmidt dans le domaine des politiques macroéconomiques (et comme le font d’autres auteurs, comme Bruno Palier sur la question de l’État providence [77]), d’examiner de près les mécanismes concrets de l’ajustement aux « contraintes extérieures », qui sont toujours reconstruites dans des contextes nationaux spécifiques. Par ailleurs, la question qui reste posée est celle de la convergence : même si l’on admet qu’il reste des marges d’autonomie, ne constate-t-on pas un processus de rapprochement des politiques économiques et sociales dans les trois pays à partir du moment où elles sont soumises à la contrainte de l’ouverture et de la globalisation ? Autrement dit, le passage d’un référentiel keynésien à un référentiel néo-libéral ne s’accompagne-t-il pas d’une réduction des marges de jeu, comme cela semble être le cas à l’intérieur de l’UE ? C’est alors que l’on débouche sur la question plus générale du maintien de formes différentes de capitalisme.
Y a-t-il convergence des capitalismes ?
Le point de départ de V. A. Schmidt est la constatation, généralement admise dans la littérature, selon laquelle trois modèles de capitalisme pouvaient rendre compte de la situation des pays européens jusque dans les années 1970 [78]. Ces trois types idéaux étaient le capitalisme libéral (market capitalism), le capitalisme régulé ou « coordonné » (managed capitalism) et le capitalisme d’État (state capitalism). Cette typologie reposait sur un certain nombre de caractéristiques qui étaient censées rendre compte, notamment, de trois modèles de relations entre l’État et l’économie : la nature des relations entre firmes (notamment entre firmes industrielles et institutions financières), la nature des relations entre l’État et les firmes et organisations syndicales, ainsi que la nature des relations employeurs/employés. On devine évidemment que, même si les choses n’étaient pas aussi simples, c’est la Grande-Bretagne qui correspondait le mieux au premier type, l’Allemagne au second (avec « l’économie sociale de marché ») et la France au troisième.
Avec la crise du paradigme keynésien et la montée en puissance des idées néo-libérales, toute la question est alors de savoir si cette distinction entre trois types idéaux a encore du sens : n’assiste-t-on pas à une convergence de l’ensemble des systèmes vers un modèle unique de capitalisme libéral ? V. A. Schmidt soutient que, si l’on a bien une évolution des trois systèmes dans un sens plus libéral, on ne constate pas pour autant une véritable convergence vers un modèle unique et qu’il subsiste donc bien trois modèles de capitalisme. Plus particulièrement, à l’encontre des auteurs qui considèrent que le capitalisme d’État n’existe plus en tant que modèle, elle défend la thèse selon laquelle il n’est pas possible de se passer de ce type idéal pour comprendre l’évolution du capitalisme dans certains pays – principalement la France.
Comme pour la question de l’impact de la globalisation, V. A. Schmidt va donc se situer dans une position intermédiaire en affirmant que, d’un côté, on a bien une évolution des trois types dans la même direction, une organisation plus libérale des relations entre l’État et l’économie – ainsi, le système britannique devient encore plus libéral, le capitalisme allemand voit les éléments d’économie régulée s’affaiblir et le rôle de l’État en France s’est fortement transformé –, mais, en même temps, elle affirme clairement que les trois modèles n’ont pas perdu leur spécificité : la Grande-Bretagne reste la plus orientée vers le capitalisme financier alors que les firmes allemandes restent beaucoup moins dépendantes des marchés financiers, tandis que l’État français reste encore interventioniste dans certains secteurs.
Cependant, mettre l’accent sur les différences ne doit pas conduire à oublier que l’on a affaire à la montée en puissance d’un cadre d’interprétation du monde fondé sur une certaine conception de l’action de l’État dans le domaine économique et social, qui tend à fonctionner comme référentiel unique et donc comme modèle (au sens normatif du terme) pour tous les acteurs concernés. La question qui se pose est finalement de savoir ce qui est le plus important dans la compréhension des évolutions actuelles : la montée de ce référentiel néo-libéral ou le maintien de différences nationales ? Dans un cas, on mettra l’accent sur le rapprochement des politiques alors que dans l’autre, on cherchera à comprendre le maintien des différences.
En quoi l’approche par les idées permet-elle de mieux comprendre les différences ?
Reste la question la plus difficile : comment rendre compte de ces chemins différents à travers lesquels les États réagissent au changement ? V. A. Schmidt estime que, pour comprendre la dynamique du changement, il faut dépasser les approches fondées sur l’analyse des intérêts, des institutions ou des cultures, qui restent trop statiques, pour aborder les conditions réelles à travers lesquelles les acteurs interagissent pour créer le changement, ce qui suppose de passer par l’analyse des formes des « discours », c’est-à-dire tout ce qui permet aux acteurs d’une politique publique de communiquer entre eux ou avec le public, pour définir ou légitimer une politique : idées, valeurs, normes, etc. En ce sens, V. A. Schmidt s’inscrit clairement dans la perspective de l’analyse cognitive des politiques publiques dans la mesure où l’étude de ce qu’elle appelle les discours consiste à saisir l’action publique comme une production d’idées à la fois dans une logique d’interprétation du monde (définition de la nature des problèmes, des diagnostics et des solutions) et dans une perspective d’action sur le monde (définition de normes d’action publique).
Son approche rejoint, de ce fait, les travaux qui analysent les modes de production des visions du monde qui sont au cœur des programmes d’action publique (paradigmes, référentiels, récits [79]), à travers l’identification des lieux de production des idées (communautés de politiques publiques, communautés épistémiques, forums, etc. [80]) et des différents acteurs qui participent à cette production de sens (advocacy coalitions, policy brokers, norm entrepreneurs, médiateurs) [81].
Le point le plus intéressant de l’approche de V. A. Schmidt se rapporte à la distinction qu’elle opère entre le « discours de coordination » (coordinative discourse) et le « discours de communication » (communicative discourse). Le premier concerne les acteurs qui sont directement impliqués dans l’élaboration des programmes publics. Il s’agit d’une forme de discours s’adressant à des acteurs identifiés dans une logique de négociation pour la définition d’un langage et d’un cadre cognitif commun susceptible de structurer la délibération. Le second, en revanche, concerne spécifiquement des acteurs politiques qui s’adressent d’abord à un public, principalement (mais pas uniquement) dans le champ de la lutte électorale. On voit bien que les deux moments ne renvoient pas au même logiques (le type d’argument utilisé n’est pas le même), ni aux mêmes acteurs (le rôle des experts y est très différent), ni aux mêmes publics.
Cette distinction permet donc de bien mettre l’accent sur les différences de fonctionnement entre les deux sphères auxquelles correspondent les deux types de discours. On rejoint ici les observations de J. Kingdon [82] ou de B. Jobert, par exemple. Cette distinction constitue, de ce fait, un outil pour comprendre les divers modes d’élaboration des politiques suivant les pays, en fonction, notamment, de leur modèle institutionnel et de la relation spécifique entre policies et politics. On retrouve ici l’intérêt majeur du livre qui est d’offrir des outils pour comprendre la spécificité des chemins de réforme empruntés par les différents pays et la nature différente des difficultés que chacun d’entre eux doit affronter.
Le seul obstacle que rencontre cette approche est commun à toutes celles qui mettent les « idées » au cœur de l’analyse des politiques publiques : comment faire en sorte que les politiques publiques ne soient pas réduites à de simples discours et, finalement, à de simples processus de communication déconnectés des enjeux de pouvoir portés par les groupes en présence ? Ce risque est d’autant plus grand que l’on adopte une approche relativement globale consistant à comparer des situations nationales où, finalement, les producteurs de discours tendent à être réduits soit à des individus (Mitterrand, Thatcher, Kohl, etc.), soit à des grandes forces sociales qui vont s’affronter à coup de slogans. Ainsi, il n’est pas sûr que la notion de « discours » puisse, à elle seule, rendre compte de la complexité des processus de production du sens au sein des communautés de politiques publiques – ce qui n’enlève rien à son intérêt, notamment pour comprendre le fonctionnement de la sphère de la politique électorale. Il nous semble que l’analyse cognitive des politiques publiques, si elle veut prendre en compte les critiques que lui adressent les tenants d’une approche en terme de choix rationnel, doit intégrer plus fortement encore les mécanismes de définition des intérêts, les logiques de pouvoir, les stratégies identitaires dans les processus de production des cadres cognitifs et normatifs de l’action publique.
Pierre MULLER
CNRS
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques

La nouvelle pratique diplomatique selon Bertrand Badie, ou quand tout est bien qui finit mal [yy83]

Ce n’est pas seulement par son sujet que ce livre de B. Badie, consacré au nouvel ordre mondial façon Cour pénale internationale, droit d’ingérence à dose militaire croissante et garantie de la « sécurité humaine » hors dommages collatéraux, diffère de ses précédents travaux. Il s’en distingue – à mon sens du moins – par une caractéristique jusqu’alors moins perceptible chez l’auteur : celle d’une ironie voilée vis-à-vis de son objet, en l’occurrence la nouvelle pratique diplomatique néo-humaniste ou juris-humanitaire qui fournit la matière de son étude. Ce quant-à-soi est rare et précieux, prudent également, prémonitoire même, dans la mesure où l’ouvrage est sorti un peu avant la guerre d’Irak.
L’élégance de l’écriture et la limpidité des idées demeurent semblables à elles-mêmes, bien qu’avec davantage de simplicité dans le langage, moins de termes pour initiés livrés au ravissement des vrais connaisseurs, voire avec de discutables concessions – modérées – à une certaine « novlangue » (ainsi est-il question de la résistance « souverainiste » du Cambodge, p. 226). De même, comme à l’ordinaire, l’étendue et la diversité des informations, données ou références rassemblées pour retracer l’émergence et interpréter l’état de la diplomatie des droits de l’homme impressionnent le lecteur et ce, même si l’auteur se résigne au sacrifice d’une érudition historique plus toujours comprise de nos jours. Il n’empêche. Personne ne peut ignorer que B. Badie n’a absolument pas consacré son existence entière à labourer toujours le même champ. C’est ce qui nourrit à l’évidence la profondeur critique de ses analyses et de son argumentation.
Nulle surprise par conséquent sur ces plans. En revanche, à côté de ces intangibles inhérents à la marque, il y a autre chose. Car quelques pages suffisent pour découvrir avec soulagement – vu l’allure plutôt pieuse du titre – que l’objectif ne consiste pas ici à se « rendre utile » au sens opportuniste ou bien-pensant de l’expression, à livrer les considérations convenables pour mériter sa place dans la fraternité-sororité éthique des « juro-relationnistes » assidus des réseaux auxquels il faut appartenir. Visiblement, le propos ne consiste pas à conforter une position sur le marché académique en proclamant l’excellence d’une politique planétaire des « droits humains ». On s’en serait d’ailleurs douté. La position est acquise. B. Badie occupe déjà la place la plus enviable parmi les spécialistes francophones de son domaine de travail et il l’a conquise sans forcer, uniquement en vertu du caractère réellement novateur de sa pensée. Mais alors, puisqu’il a été question de l’ironie – sous-jacente – de la démarche, ne serait-ce pas l’inverse ? L’ouvrage ne tomberait-il pas dans la facilité de signe opposé : celle de la démolition systématique de la diplomatie des droits de l’homme, telle qu’elle se pratique aussi bien sous la bannière des ultras de l’humanitaire sans État que comme camouflage de l’inusable raison d’État. Ce n’est ni l’un ni l’autre. L’impression qui se dégage du livre est bel et bien celle d’une sincérité, peut-être un peu douloureuse, à tout le moins désabusée, d’une hésitation profondément personnelle sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’une évolution des rapports politiques mondiaux, déchirée entre la quête d’une éthique qui ne soit plus seulement celle de la froide et quelquefois stupide raison d’État appuyée par la force, ni celle de la recherche purement pragmatique d’un nouveau mode de régulation planétaire, ni finalement le développement scabreux de normes destinées avant tout à cet usage hypocrite qui faisait dire au dictateur brésilien Getulio Vargas : « Aux ennemis, la loi, aux amis, tout. » C’est pourquoi, n’étant ni l’œuvre sainte d’un dévot ni le réquisitoire d’un brûleur d’icônes, le livre de B. Badie se prête à deux lectures simultanées du « régime international » qui se dessinait, il y a un an encore, avant la guerre d’Irak et l’imposition des valeurs éclatantes de la démocratisation balistique.
En première lecture, l’ouvrage présente ainsi un tableau détaillé de la configuration dominante des relations internationales au cours de la période écoulée de 1991-1992 à 2002. Une décennie prolongée, qui débute avec l’indignation « constitutionnelle-patriotique » soulevée par la prétention des Slovènes et des Croates à se comporter en peuples souverains face au décret moral planétaire de prohibition des attachements nationalistes, et dont la fin coïncide avec la démocratisation musclée de la Serbie ou, si l’on préfère, avec la tragédie des tours jumelles (qui marque, en réalité, le début de la période suivante). Saisie sous le prisme du triomphe des organisations non-gouvernementales et autres agents « libre de souveraineté » à la manière de Rosenau, ainsi que de l’espoir placé dans une action internationale régie par des normes réputées universelles imposées au besoin par la force par des gendarmes planétaires drapés dans leur inflexible bienveillance, ce fut la décennie de l’illusion de l’effacement des territoires et des souverainetés. Mais une lecture au deuxième degré s’impose donc en simultané. Dans cette seconde perspective, il s’agit alors moins d’appréhender la matière de la diplomatie des droits de l’homme que de l’inscrire dans sa temporalité ; une temporalité fragile et éphémère, celle de l’invention d’un dispositif de police mondiale dont la réalité un peu cynique dément le discours philanthropique qui le justifie. C’est à ce point que le lecteur trop imaginatif en vient à se demander s’il ne se trouve pas face à une œuvre de politique-fiction : une œuvre où tout commence bien, avec l’apaisement des monstres froids, semble-t-il, disposés à respecter les règles convenues d’un manuel de bienséance éthique et diplomatique, mais où tout aussi doit se terminer mal, avec le fracassant réveil du plus arrogant ou, si l’on veut, du plus aimable de ces monstres froids. Telle est, en un sens, l’histoire qui nous est racontée, ce constat devant s’interpréter comme un compliment et non comme une critique.
Le livre est minutieux, complet dans le rappel des parcours successifs et bourré d’informations de tous ordres. Partant de la défunte raison d’État « westphalienne » (chap. 1), il exhume ensuite l’universalisme résiduel de Wilson ou Briand (chap. 2), avec son idée d’un « gou-vernement de fait international » (p. 59). Puis surviennent l’ONU, la Déclaration universelle des droits de l’homme, le droit des peuples comme droit obligatoire à la décolonisation, puis encore l’implosion à l’Est, qui entraîne l’éclosion d’une diplomatie d’urgence « bricolée » (chap. 3) ; celle des Droits de l’homme précisément, qui est tout à la fois « volonté, effort, but, manipulation, couverture » (p. 83). C’est dans ce contexte que naît l’ambition de réinventer l’humanité, que s’improvise à la va-vite un « nouvel humanisme » (chap. 4), que s’observent les effets de nouvelles croisades (chap. 5) et que la puissance tolère la « judiciarisation » (chap. 6). Le nouvel ordre qui s’esquisse est même tellement nouveau qu’il débouche sur une merveilleuse revanche du social (lire : de la société civile universelle), grâce, d’une part, à la « tentation humanitaire » provoquée, au départ, par les ONG médicales « urgencières » (chap. 7) et en fonction, d’autre part, de l’essor résultant d’une ébauche d’espace public global où figurent en bonne place les représentants de la nouvelle « bourgeoisie internationale » (chap. 8).
Mais tout est bien qui finit mal, comme nul ne l’ignore à présent [84]. Dans ces conditions, l’ouvrage ne représente pas seulement un exercice de démystification, où tout ce qui se trouve développé recto tono dans le corps de chaque chapitre se trouve invalidé in fine par deux ou trois observations assassines. Il offre, au-delà de cela, un état des lieux au double sens chronologique et topographique : d’abord un état des lieux de la politique internationale tels qu’ils étaient tout juste hier et ensuite un état provisoire de ce qu’ils sont maintenant, divisés pour l’instant entre les actes de La Puissance arrogante et les velléités des caressants Amis des Droits. Il y a du reste des pages annonciatrices. Ainsi lit-on, à la page 292 : « Quelle que soit la popularité du thème des droits de l’homme aux États-Unis, il n’occupe, dans l’opinion américaine, que le treizième rang des préoccupations affichées, alors que la promotion de la démocratie se situe à la quatorzième place. » Insister trop sur la perspicacité évidente de B. Badie reviendrait cependant à suggérer que la principale qualité de son travail est de nature quasiment rétrospective. Ce n’est pas du tout le cas. Ce livre n’est pas le tableau d’une exposition fermée depuis mars 2003. Certes, le modèle « idéal-typique » de la diplomatie « éthique » des droits de l’homme [85] n’est plus d’un grand secours aujourd’hui. Ce modèle, rêvé par le Rt. Hon. Robin Cook, l’ancien secrétaire au Foreign Office, entré en fonction en 1997, s’est trouvé périmé avec l’abandon même des fonctions du ministre travailliste, dès 2001. Mais puisque les types idéaux ont cette particularité de ne jamais exister, cet effacement n’importe guère. Ce qui compte est qu’il y a fort à parier que les formes réelles et non plus idéales de cette diplomatie d’application des normes conserv