2003
Revue française de science politique
Lectures critiques - Comptes rendus
Comptes rendus
BRUNET (Jean-Paul)
– Charonne. Lumières sur une tragédie. – Paris, Flammarion, 2003. 336 p.
Spécialiste d’histoire politique, Jean-Paul Brunet s’est attaché depuis quelques années à l’étude du fonctionnement de l’institution policière, aux rapports entre la police et le pouvoir (
La Police de l’ombre, Le Seuil, 1990). Ses deux derniers ouvrages ont pour cadre les derniers mois de la guerre d’Algérie avec l’étude de la sanglante répression par la police, le 17 octobre 1961, de la manifestation de masse lancée par le FLN à Paris (
Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Flammarion, 1999
[1]) et maintenant, avec ce livre, celle de la manifestation organisée contre l’OAS par les forces de gauche, le 8 février 1962, qui se solda par huit morts au métro Charonne. L’opinion commune confond parfois ces deux manifestations emblématiques de cette fin de guerre d’Algérie, mois cruciaux où les négociations entre le gouvernement français et le GPRA traînaient en longueur, où le FLN avait exporté sur le territoire français les attentats contre les policiers et où l’OAS tentait de susciter de façon sanglante la guerre civile entre Français. Comme ces deux manifestations sont devenues des événements fondateurs de mémoire en même temps que l’objet d’enjeux historiographiques et médiatiques, on comprend que J.-P. Brunet, dans son nouvel ouvrage, fasse retour sur le précédent. Son travail d’historien s’est donné pour but de retrouver l’histoire sous le mythe – en reconstituant les faits le plus minutieusement possible, au moyen d’un recoupement rigoureux des documents d’archives et des témoignages – et de parvenir à établir ce qu’on peut tenir comme assuré, ce qui n’est que probable et ce qui est manifestement erroné, voire imaginaire. On sait que la reconstruction militante du 17 octobre 1961 évoque plusieurs centaines de morts dues à la police. Sur ce point, J.-P. Brunet prend clairement en défaut J.-L. Einaudi, qui a négligé de consulter les archives judiciaires, et son examen très minutieux des sources lui permet de distinguer les morts d’Algériens dues au FLN ou à d’autres causes, et celles qui relèvent de la répression policière. Ces dernières sont pour lui de l’ordre d’une trentaine : « La réalité est suffisamment grave, écrit-il, pour qu’on évite d’entrer dans des exagérations démesurées. »
J.-P. Brunet revient ainsi sur les dérives de droit commun dont des policiers se sont rendus coupables à l’encontre des Algériens, sur la responsabilité de la hiérarchie policière et naturellement sur celle de Maurice Papon. Il maintient ce qu’il avançait sur les virtualités totalitaires du FLN et sa contrainte sur la population. L’intérêt de ce retour sur son précédent livre nous vaut un nouvel examen critique des sources, une réflexion sur la construction mythique des événements, en dépit des acquis de la recherche historienne. J.-P. Brunet démonte, par exemple, un certain nombre de légendes, voire de sources inventées, comme ce rapport de police imaginaire sur lequel certains militants avaient cru pouvoir s’appuyer. Ce va-et-vient entre ses deux ouvrages lui fournit l’occasion de faire un nouveau point sur la recherche, mais la relation des événements, la méthode et le système d’explication restent les mêmes, comme on pouvait l’attendre d’un historien rigoureux et qui s’efforce à l’objectivité. Les questions qu’il se pose dans son Charonne tournent toujours autour de la police, de son état d’esprit, des responsabilités assumées à ses différents niveaux.
J.-P. Brunet replace la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 dans le contexte des manifestations de gauche pour la paix en Algérie qui se sont déroulées de 1960 à 1962. Il insiste sur le rôle essentiel qu’y ont joué des organisations syndicales. Son étude, très nouvelle, s’appuie sur tout un ensemble de sources : archives de police (police municipale, police judiciaire), archives syndicales (essentiellement de la CFTC), presse, témoignages oraux. Il met en évidence l’idée que la montée de la violence policière trouve son origine dans l’interdiction de manifester édictée par le pouvoir alors que, paradoxalement, ces manifestations allaient dans le sens de l’action gouvernementale et de la négociation avec le FLN. C’est au sommet de l’État que cette position si rigide a été prise : le général de Gaulle voulait apparaître comme le rassembleur d’une large majorité de Français, entre, d’une part, les extrémistes de l’OAS et, d’autre part, ceux qu’il qualifiait de « communistes »
– alors que les manifestants anticolonialistes débordaient singulièrement ce cadre.
Avec les mêmes qualités dont il avait fait preuve en étudiant le drame d’octobre 1961, J.-P. Brunet s’attache donc à la manifestation du 8 février 1962. Pour ce faire, il dispose de sources exceptionnelles qui permettent « de décortiquer l’événement dans le détail » : d’une part, les dossiers internes de la police municipale (rapports des responsables de l’ordre public à leur hiérarchie), d’autre part et surtout, l’enquête réalisée par la police judiciaire sur la demande du procureur de la République, moins d’une semaine après la tragédie. Cette enquête rassemble près de mille pages en un document qui se présente sous la forme d’un double en papier pelure aux archives de la préfecture de police (l’original, qui devrait figurer aux archives du Parquet de Paris ou dans celles du ministère de la Justice, semble avoir disparu). Il y a là une masse de témoignages de manifestants, de policiers, de témoins, en particulier un grand nombre de riverains du carrefour Voltaire-Charonne. Grâce à tous ces documents, grâce également aux témoignages de plusieurs commissaires en fonction au cours de cette période, J.-P. Brunet, qui pratique avec sûreté les critiques externes et internes chères aux historiens, nous décrit l’engrenage et le déroulement de la tragédie : logique des manifestations interdites, état d’esprit de la hiérarchie policière, charges féroces du service d’ordre, riposte des manifestants agressés, exacerbation de la haine des deux côtés. Le bilan du drame frappa tant les contemporains qu’immédiatement furent avancées des explications à la violence policière : la manifestation aurait été communiste, le drame aurait résulté d’une provocation de l’OAS, thèses dont l’auteur démontre l’inanité.
De nouvelles règles d’intervention du service d’ordre auraient été dégagées après cette tragédie. Mais si, en mai 1968, on n’eut à déplorer aucun mort, c’est, pour J.-P. Brunet, à la personnalité de Maurice Grimaud qu’on le doit. Le nouveau préfet de police (il avait remplacé Maurice Papon en janvier 1967) avait en effet fermement rappelé aux fonctionnaires sous ses ordres les principes républicains de base. Et l’auteur, de l’opposer à son prédécesseur qui, en octobre 1961, avait laissé entendre à la police qu’elle serait couverte, quoi qu’il arrive. Dans une série d’annexes, J.-P. Brunet publie deux documents qu’il commente dans le cours de son texte et qui tentent d’apprécier si, mis à la place de Papon, Grimaud aurait été obéi. Pour Jean-Noël Jeanneney, il ne faut pas sous-estimer « le poids d’une volonté ferme, dans les temps où le destin hésite ». Pour Maurice Grimaud lui-même, dont la longue lettre à l’auteur concernant son précédent livre apparaît d’une finesse remarquable, le contexte de la fin de la guerre d’Algérie et l’exacerbation des passions ne lui auraient certainement pas permis de maîtriser les débordements policiers.
J.-P. Brunet montre, en conclusion, que Charonne a marqué le paroxysme de la violence atteinte en métropole pendant la guerre d’Algérie. Au-delà du drame de Charonne, ses réflexions sur l’emploi de la violence dans une démocratie et un État de droit intéressent tous ceux qui font profession d’étudier la vie politique et, naturellement, tous les citoyens.
Nicole RACINE
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
GACON (Stéphane)
– L’amnistie. De la Commune à la guerre d’Algérie. – Paris, Le Seuil, 2002. 428 p. (L’univers historique)
La question de l’amnistie politique se pose dans l’ouvrage de Stéphane Gacon comme une question de temporalité politique et historique ; elle se résume à cette question : quand l’amnistie, considérée comme un mal nécessaire, s’impose-t-elle dans la vie politique française ? Le talent de ce texte, issu d’une thèse de doctorat en histoire, est de rendre compte des crises franco-françaises qui, depuis 1871, n’ont pu trouver d’issue que dans l’apaisement lié à l’amnistie. Cet apaisement qui ne trompe d’ailleurs pas les protagonistes : la paix sociale s’obtient au prix de l’amnésie
[2] ; la fondation (en 1871) ou la refondation (en 1945) du régime républicain passe par l’intégration des adversaires du régime. Acte tout à la fois de clémence et d’autorité, l’amnistie politique dans la France républicaine ne se fait pas dans le consensus, comme en témoignent les vifs débats dont le Parlement est le théâtre, ainsi que la durée des procédures d’amnistie. La question de la temporalité redevient ainsi centrale : l’amnistie n’est pas postérieure à la crise politique, mais en débat pendant la crise, perçue, par exemple, dès la Libération comme un passage scandaleux, mais nécessaire vers la normalisation politique, au risque – déjà – du trouble de la mémoire et du dégoût des résistants d’hier (p. 250).
Décrites avec précision, les procédures d’amnistie politique liées à la Commune, à l’affaire Dreyfus, aux fusillés de 1917, à la Collaboration et à la guerre d’Algérie, permettent de comprendre le sens de ces « mesures collectives d’oubli » qui sont la marque du souverain (d’où l’initiative parlementaire de l’amnistie, à distinguer du droit de grâce individuelle associé au pouvoir exécutif). Elles doivent permettre de mettre un terme à la crise politique par une mesure de droit qui absout les « lampistes » afin de favoriser l’amnésie du corps social, mais en échange de laquelle la condamnation des « meneurs » et des chefs permet d’assurer la justice de l’État. L’amnistie évite ainsi de prolonger une fracture trop profonde dans l’opinion française, tout en reconnaissant par cette procédure d’exception un malaise social larvé. Mais l’apaisement qui est attendu de l’amnésie reste paradoxal et très relatif. On relèvera à ce sujet les pages intéressantes consacrées à la place de la mémoire et au rôle de l’historien. En effet, l’ordonnance de 1981 (p. 42-43) protège toute personne contre une citation de faits amnistiés, assurant du même coup contre la tentation historienne de soulever le couvercle des passions antirépublicaines.
Si S. Gacon traite avec sérieux et conviction de la question de l’amnistie en France, on peut parfois regretter que, cédant à une nécessité académique de comparatisme, son propos perde de sa force dans le traitement plus superficiel réservé à d’autres situations d’amnistie (Italie post-fasciste, Espagne post-franquiste, décommunisation). Son grand mérite reste, en effet, de rendre compte d’une spécificité républicaine française dans la pratique de l’amnistie comparée aux pratiques des régimes autoritaires dans lesquels l’amnistie relève davantage du droit de grâce régalien. Les propos qu’il tient sur l’amnistie-réconciliation associée aux transitions vers la démocratie dans le cône Sud de l’Amérique latine ou en Afrique de Sud, aussi informés soient-ils, n’atteignent ainsi pas la qualité de la réflexion sur le pardon en politique mise en œuvre par Sandrine Lefranc
[3].
Alexandre BOZA
Institut d’études politiques de Paris
LUTTWAK (Edward N.) – Le grand livre de la stratégie. De la paix et de la guerre. – Paris, Odile Jacob, 2002.
Edward N. Luttwak est connu pour ses analyses provocantes et souvent brillantes de la « chose militaire » et son ouvrage sur « la » stratégie, désormais traduit en français et allemand, suscitera certainement des controverses et des polémiques en Europe. L’auteur occupe une place éminente dans le débat stratégique américain et a notamment conceptualisé les « guerres posthéroïques ». Attaché au Centre d’études stratégiques et internationales de Washington, il est proche de l’administration Bush et il a même été membre du Conseil national de sécurité.
L’ambition de E. N. Luttwak peut paraître démesurée, car il ne propose rien de moins qu’une théorie générale de la stratégie comparable au grand traité De la guerre de Carl von Clausewitz. Pour E. N. Luttwak, toute définition exhaustive de ce terme se heurte à la complexité de la réalité. La lecture de l’ouvrage révèle cependant une compréhension assez traditionnelle de la stratégie, comprise comme la compétition de deux volontés antagoniques, dans laquelle le recours à la force armée est réel ou potentiel. Les exemples empiriques de E. N. Luttwak s’appuient surtout sur des affrontements armés – les grandes guerres interétatiques –, alors qu’il aborde peu la compétition stratégique en temps de paix – politique d’armement, organisation et budget des forces armées, plans militaires ou dissuasion. Ce choix n’est pas sans poser des problèmes, car la rationalité stratégique s’affirme probablement davantage dans des situations existentielles – où l’enjeu est la survie – qu’en temps de paix, où des logiques corporatives, culturelles et politiques sont moins « disciplinées ».
Mais si l’analyse de E. N. Luttwak reflète assez fidèlement le modèle de l’acteur rationnel, celui-ci revendique pour la stratégie une logique particulière qu’il qualifie de paradoxale. Ce paradoxe stratégique, qui se traduit dans l’adage si vis pacem para bellum, est essentiellement dû à la dimension horizontale de la stratégie, c’est-à-dire à l’interaction des volontés antagoniques. Car, en matière de stratégie, il ne s’agit pas de se battre contre une matière inanimée – il n’y a pas, en ce sens, de l’aménagement du territoire –, mais de combattre un adversaire ayant la capacité de réagir et, éventuellement, d’anticiper nos « coups ». L’usage fréquent de comportements stratégiques « illogiques » – le débarquement des forces alliées en Normandie et non dans le Pas-de-Calais, ou le débarquement audacieux de Mac Arthur à Inchon, loin derrière les lignes de front, lors la guerre de Corée – s’explique par le fait que la surprise est souvent le seul moyen de priver l’autre d’une capacité de réaction. E. N. Luttwak note aussi les coûts associés à l’attaque surprise, qui échappent à toute tentative de systématisation. La meilleure surprise est parfois justement une attaque frontale conventionnelle en plein jour comme l’ont pratiqué les Israéliens contre les Syriens en 1982 au Liban. L’immense érudition militaire de l’auteur lui permet souvent de relativiser la logique paradoxale. Ses passages « non paradoxaux » sont peut-être justement les plus forts de l’ouvrage. Ainsi, il admet que le comportement stratégique des régimes démocratiques suit souvent une logique linéaire. À la différence de l’Allemagne nazie, de l’Union soviétique stalinienne, du Japon impérial ou de l’Irak en 1990, presque aucune puissance démocratique ne s’est aventurée à déclencher une guerre « surprise ». Le modèle de l’acteur rationnel et machiavélique convient sans doute mieux aux régimes autoritaires dont le processus de prise de décision est davantage centralisé et immunisé contre les pressions de l’opinion publique. Dans la dynamique de l’interaction entre différents acteurs, la logique paradoxale, la transformation d’un succès en échec est, conformément à Clausewitz, ramenée à l’éloignement de l’attaquant de ses bases logistiques au fur et à mesure de sa progression en territoire ennemi ou au relâchement de l’effort du vainqueur, à la différence du vaincu soucieux de tirer les enseignements de ses déboires. L’un des aspects les plus convaincants de l’ouvrage est la dialectique entre mesures, contre-mesures, contre-contre-mesures en temps de guerre. En d’autres termes, rien en matière de stratégie ne peut être considéré comme un verdict définitif. Même le monopole américain sur l’arme nucléaire entre 1945 et 1949 n’a pas pu mettre fin à la compétition stratégique. S’il a incité l’Union soviétique à renoncer au recours direct à la force en Europe orientale, il l’a incité à l’usage de la subversion à grande échelle. E. N. Luttwak s’oppose nettement à ceux qui croient à la sécurité absolue ou à la guerre sans risques – comme les défenseurs d’un système antimissiles ou de la guerre sans pertes. L’illusion de maîtriser le phénomène stratégique est bien sûr liée à l’actuelle suprématie militaire écrasante des États-Unis, privant les adversaires potentiels d’une capacité de réaction. E. N. Luttwak a probablement raison d’y voir un phénomène transitoire. Conformément à une logique réaliste, il insiste sur le mécanisme de l’équilibre des forces, qui incite à moyen terme les autres grandes puissances à s’allier contre l’hegemon américain.
L’ouvrage a aussi le mérite d’exposer la stratégie dans sa dimension verticale – le niveau technique, tactique, opérationnel, puis la stratégie de théâtre et la grande stratégie. Il démontre la disharmonie possible entre ces différents niveaux. Des succès militaires éclatants, comme ceux de l’Allemagne nazie au début de la guerre ou des Japonais à Pearl Harbor, ont ainsi paradoxalement affaibli la position diplomatico-stratégique de ces bélligérants et indirectement contribué à leur défaite finale.
La combinaison de l’analyse horizontale et verticale de la stratégie révèle une immense complexité et peu d’ouvrages ont aussi richement et clairement illustré ces dimensions que celui de E. N. Luttwak. Le goût du paradoxe le pousse cependant parfois à quelques excès lorsqu’il préconise, par exemple, d’abolir les missions de maintien de la paix pour permettre à la guerre d’établir un rapport de forces stable et durable. Cette recommandation de créer la paix par la guerre repose sur une vision traditionaliste des relations internationales, écartant toute considération éthique au profit de la force brute. S’il est probable qu’une extermination totale des Tutsis au Rwanda aurait permis une pacification durable de ce pays, on peut néanmoins se demander si le silence de cimetière est une paix désirable. Nous pensons aussi que le modèle simpliste d’action-réaction convient mal à l’analyse de la course aux armements. Comment expliquer dans cette optique que les États-Unis dépensent en matière de défense presque autant à eux seuls que le reste du monde ? Une plus forte valorisation des variables culturelles, psychologiques et bureaucratiques dans l’analyse stratégique aurait permis d’éclairer les déviations de la logique paradoxale.
L’ouvrage, stimulant et provocant, brille surtout par l’érudition historique de son auteur. Le prix de cette grande fresque stratégique est la simplification et surtout un certain laxisme dans la conceptualisation théorique. Des études de cas plus détaillées seront sans doute encore nécessaires pour mieux préciser dans quelles conditions la logique paradoxale prévaut sur d’autres logiques.
Thomas LINDEMANN
Université de Toulouse I
Centre Morris Janowitz
Institut d’études politiques de Toulouse
BARREAU (Jocelyne) dir. – Quelle démocratie sociale dans le monde du travail ?
–, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003.
Le point de départ de cet ouvrage dirigé par Jocelyne Barreau, professeur d’économie à Rennes 2, est un colloque organisé en 2001 pour fêter le vingtième anniversaire de l’ISSTO, l’Institut des sciences sociales du travail de l’Ouest. Son intérêt est qu’il associe à la fois des universitaires, français et étrangers, représentants de plusieurs disciplines, intéressés à des titres divers à l’étude du syndicalisme (sociologie, économie, science politique, droit privé et droit public) et des syndicalistes de trois confédérations (CGT, CFDT et CGT-FO) exerçant des responsabilités locales, départementales et régionales dans l’Ouest de la France. Le livre est donc conçu comme un va-et-vient entre, d’une part, des articles à vocation universitaire faisant le point sur l’état des connaissances ou des débats autour de la thématique « syndicalisme et démocratie sociale » et, d’autre part, des débats retranscrits entre syndicalistes et chercheurs. Trois questions sont plus particulièrement abordées : les dimensions de la démocratie sociale, aussi bien dans une perspective comparée qu’historique, la place occupée par l’État, autour de la question centrale de l’articulation entre loi et négociation, l’arbitrage réalisé par les syndicats entre des rôles traditionnels et des rôles dits émergents, dont l’appropriation par les organisations est considérée comme un enjeu fondamental (et problématique) pour les années à venir. C’est dans cette dernière partie que l’ouvrage présente réellement tout son intérêt, notamment lorsqu’est abordée la thématique de la territorialisation de l’action syndicale. On peut en effet voir de quelles manières les confédérations doivent répondre à des sollicitations qui, si elles concernent encore la question de l’emploi, ont pour caractéristique principale d’être définies en dehors des entreprises et des administrations (environnement, développement durable, aménagement urbain, développement rural, etc.). Ce faisant, les syndicats doivent parvenir à gérer en même temps des missions classiques, notamment la défense des salariés et de l’emploi, et des missions nouvelles dont la prise en compte peut conduire à les transformer en généralistes de l’action publique. De là découle une définition nouvelle de la démocratie sociale, qui s’étendrait très au-delà du monde du travail pour impliquer toutes les situations dans lesquelles les acteurs sociaux doivent être aidés et représentés.
Pierre MATHIOT
CERAPS-Université de Lille 2
RADVANYI (Jean) dir. – Les États postsoviétiques. Identités en construction, transformations politiques, trajectoires économiques. – Paris, Armand Colin, 2003. 235 p. Bibliogr. Index. (U)
Cet ouvrage fait suite à De l’URSS à la CEI. Douze États en quête d’identité (Paris, Ellipses, 1997), également produit par l’Observatoire des États postsoviétiques de l’INALCO, et poursuit la même démarche, en intégrant cette fois les États baltes. Comme le précédent, il présente le rare avantage d’être le fruit d’une collaboration entre des enseignants confirmés et de jeunes chercheurs.
Son dessein est d’examiner la manière dont chacun des quinze États issus du démantèlement de l’URSS tente de construire son identité nationale, à partir de l’héritage soviétique et tout en le rejetant pour une bonne part, d’où une ambiguïté fondamentale, assumée avec plus ou moins de bonheur selon les cas. Il n’est pas donné à tous de pouvoir sauter par-dessus la « parenthèse » soviétique pour renouer avec un passé antérieur idéalisé. Cette construction identitaire est à la fois interne et externe. Elle passe donc aussi par la quête de nouveaux partenaires, rendue possible par la formidable déconstruction géopolitique due à la disparition de l’URSS. Au niveau mondial, deux blocs imperméables ont éclaté. Du point de vue de ces républiques, le schéma bipolaire tripartite : « Nous [l’URSS], nos amis et les autres » a fait place à des dispositions en étoile : « Moi [ex-République soviétique] et les autres ». Chaque République indépendante se cherche des alliés parmi les autres États, qui ne sont plus ni frères ni ennemis, mais à la fois partenaires et concurrents potentiels.
Chaque chapitre est construit sur le même modèle : commençant par une carte actualisée du pays et un encadré regroupant les principaux indicateurs socio-économiques (malheureusement sans critique des sources chiffrées), il dresse un tableau économique et politique de chaque pays (Estonie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Ukraine, Biélorussie, Fédération de Russie, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan) en examinant successivement les quatre aspects suivants : construction de l’identité nationale, situation politique, évolution économique et relations extérieures.
Ce précieux inventaire d’actualité, tout en donnant une part équilibrée aux forces centrifuges et centripètes auxquelles est soumis chaque pays, montre bien à quel point les clivages se sont accrus et les voies semblent s’être définitivement écartées, entre tiers-mondisation et intégration européenne. Si les routes sont divergentes, les destinations aussi finissent par différer. Mais, entre l’analyse de chaque cas (dans les chapitres) et celle de tous les cas (dans l’introduction), il est permis de regretter l’absence de synthèses à différents niveaux : intrarégional (États baltes, Sud-Ouest, Fédération de Russie, Caucase et Asie centrale), interrégional et global. Sans elles, le lecteur pourrait être tenté de classer les bons et les mauvais élèves, sur les voies de la libéralisation économique et de la démocratisation politique – classement qui n’a guère de sens, mais que l’ordre des chapitres induit discrètement – ou d’opposer caricaturalement deux modèles contraires, représentés respectivement par l’ensemble Caucase-Asie centrale et par les pays Baltes. Il resterait encore à questionner l’identité ou du moins la spécificité de cette entité issue du passé : « LEXURSE » [l’ex-URSS]
– pour suivre J. Radvanyi – et à envisager ses hypothétiques perspectives d’avenir, au-delà de ponctuels accords régionaux ayant succédé à une CEI mort-née.
Carole FERRET
EHESS
FRANZESE (Robert J.) – Macroeconomic Policies of Developed Democracies. – Cambridge, Cambridge University Press, 2002. 308 p. Bibliogr. Index.
La politique éditoriale de ces cinq dernières années a été particulièrement propice en terme de publication d’ouvrages d’économie politique consacrés à des degrés divers à l’État providence
[4], à la fois signe de l’importance de ce courant de recherche hors de nos frontières, de son renouvellement, mais également de l’actualité de la question de l’État providence. L’ouvrage de Robert Franzese constitue une illustration de ce que peut être une économie politique idéale, nourrie d’ambitions théoriques
[5] dans le va-et-vient entre phénomènes politiques et phénomènes économiques, et accordant une importance fondamentale aux tests empiriques des propositions. La qualité et la portée de l’ouvrage devraient rapidement lui conférer le statut de classique.
R. Franzese considère l’État providence comme le résultat, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de l’intervention des gouvernements consistant à octroyer une assurance sociale pour les handicaps, la maladie, la vieillesse et le chômage, à fournir des biens et des services publics, à produire des politiques macro-économiques et à gérer les cycles macro-économiques grâce aux instruments fiscaux, monétaires et de négociation salariale. Souhaitant expliquer les variations comparées dans l’espace et dans le temps de l’État providence, R. Franzese fonde sa théorie sur le fait que, depuis la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements des démocraties capitalistes sont confrontés uniformément au hiatus entre distribution des richesses et distribution du pouvoir politique, qui induit des objectifs différenciés de politiques publiques, dont la nature est paradoxale et qui deviennent progressivement conflictuels : d’une part, favoriser l’efficacité du capitalisme et la croissance, et, de l’autre, atténuer ses conséquences inégalitaires dans la distribution des richesses. Le paradoxe est que le développement capitaliste ne peut perdurer politiquement que si le gouvernement intervient pour compenser les risques relatifs aux variations macro-économiques et protéger les travailleurs, ce qui en retour diminue les incitations qui fondent le développement capitaliste lui-même nécessaire à l’existence de l’État providence.
R. Franzese met en évidence, sur un échantillon de 21 pays, de manière didactique et très documentée, la croissance globale de l’intervention des États dans l’économie (redistribution, dette publique, emploi public) et ses reculs sélectifs, soulignant à la fois les convergences et les divergences d’évolution des pays, mais également les variations internes à un pays. Ainsi, si l’évolution historique commune rend compte de 48 % de la variation du poids des transferts publics dans le PIB depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les variations entre pays en expliquent 43 %. En revanche, les variations du niveau de la dette publique dans le PIB proviennent à 55 % des différences entre pays et à 26 % des variations au sein des pays. Au-delà des instruments, R. Franzese s’attache également à appréhender les variations dans les performances économiques depuis 1945 – chômage, inflation, croissance – et à les expliquer. En trois chapitres substantiels – les interventions gouvernementales en matière de redistribution, le financement de ces interventions par la dette publique et la régulation monétaire de la situation macroéconomique – il explique l’origine, les variations et les conséquences de l’intervention étatique.
Pour R. Franzese, la croissance très largement partagée de l’intervention étatique trouve son origine dans les pressions universelles issues de distributions divergentes de l’influence politique et des ressources économiques, ainsi que de l’exposition partagée aux mêmes conditions politico-économiques domestiques ou internationales. Mais, et c’est la partie fondamentale de l’ouvrage, les réponses gouvernementales à ces pressions et challenges communs ont également différé entre les pays dans le temps parce que les institutions politico-économiques nationales et internationales et la structuration des intérêts ont interagi pour informer différemment les incitations auxquelles font face les gouvernements. Pour mettre cela en évidence, R. Franzese mobilise et teste avec succès diverses théories institutionnelles
[6] («
veto players » de Tsebelis, par exemple) ou partisanes (cycles électoraux notamment). Ainsi, la neutralisation des capacités législatives par la présence de nombreux «
veto players » institutionnels ou partisans et leur éloignement idéologique entraînent une adaptation plus lente aux chocs ou aux changements de conditions de l’environnement, prolongeant le
statu quo, quel qu’il soit, déficit ou excédent budgétaire, par exemple, et augmentant, par conséquent, l’impact à long terme de tous les autres déterminants politico-économiques. De même, R. Franzese réhabilite les cycles électoraux (principalement dans les politiques de redistribution) en les révisant (manipulation préélectorale et post-électorale des politiques), établissant leur impact empirique et explicitant leur condition d’existence : l’importance que le législateur accorde à des votes supplémentaires dans une élection particulière, le degré de maîtrise des instruments de politiques dans le contexte politico-institutionnel domestique et international et, enfin, l’intensité de l’effet sur les électeurs des manipulations des politiques.
Enfin, R. Franzese met en évidence le fait que l’accroissement de l’intervention étatique et ses effets (déficits accumulés produisant des niveaux d’endettement contraignant) ont singulièrement diminué l’efficacité et les marges de manœuvre en matière fiscale. En réaction, les gouvernements se sont tournés vers les politiques monétaires et les politiques de réforme institutionnelle et structurelle
[7]. Le propos de R. Franzese prend une acuité et une actualité particulière quand il souligne que ces réformes, souvent marquées du sceau de la recherche de l’efficacité, recèlent des conséquences importantes en matière de redistribution et donc, en terme d’arbitrage efficacité-équité, perpétuant, par là même, l’opposition classique droite-gauche.
Sylvain BROUARD
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
[1]
Cf. le compte-rendu de cet ouvrage paru dans la
Revue française de science politique, 50 (2), avril 2000, p. 353-356.
[2]
S. Gacon propose, dans son premier chapitre, une généalogie de l’amnistie politique. Il rappelle, à juste titre, l’origine politique commune de l’amnistie et de l’amnésie, conséquence de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. notre ère). Une guerre civile oppose, en 403 av. n. è., à Athènes, les partisans de l’oligarchie (les « Trente ») et ceux de la démocratie ; la victoire de ces derniers n’est complète que par une loi qui « consacre l’oubli » pour préserver la cité d’une nouvelle guerre civile. Cf. également les travaux de N. Loraux, notamment
La cité divisée, Paris, Payot, 1997.
[3]
Sandrine Lefranc (
Politiques du pardon, Paris, PUF, 2002) développe les mêmes exemples, mais dans une perspective de science politique qui permet à la fois de rendre compte des singularités historiques, mais également de prendre du recul sur le sens associé aux notions de pardon ou d’oubli qui sont au cœur de la pratique de l’amnistie politique.
[4]
Entre beaucoup d’autres et parmi les plus récents : C. Boix,
Political Parties, Growth and Equality, Cambridge, Cambridge University Press, 1998 ; G. Garett,
Partisan Politics in Global Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 1998 ; L. Mosley,
Global Capital and National Governments, Cambridge, Cambridge University Press, 2003 ; E. Huber, J. Stephens,
Development and Crisis of the Welfare State : Parties and Policies in Global Economy, Chicago, University of Chicago Press, 2001 ; D. Swank,
Global Capital, Political Institutions, and Policy Change in Developed Welfare State, Cambridge, Cambridge University Press, 2002 ; H. Wilensky,
Rich Democracies : Political Economy, Public Policy and Performance, Berkeley, University of California Press, 2003. Pour un large tour d’horizon des problématiques de recherche en économie politique, cf. P. Le Galès, B. Palier, « Introduction : l’économie politique en débat », dans
L’Année de la régulation, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 17-46.
[5]
Au niveau théorique, on ne peut passer sous silence le travail récent le plus avancé en terme de modélisation, qui est incontestablement celui de T. Persson, G. Tabelini,
Political Economics : Explaining Economic Policy, Cambridge, MIT Press, 2002. Pour un manuel d’économie politique récent, cf. A. Drazen,
Political Economy in Macroeconomics, Princeton, Princeton University Press, 2000.
[6]
Pour une approche générale et complémentaire de l’impact des variables institutionnelles, cf. P. Hall, D. Soskice, « Les variétés du capitalisme », dans L’Année de la régulation, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 47-124.
[7]
Sur la question des réformes économiques structurelles portant sur l’amélioration des conditions de l’offre («
supply side »), cf. tout particulièrement C. Boix,
op. cit.