Faire la guerre, mais laquelle ? Les institutions militaires des États-unis entre identités bureaucratiques et préférences stratégiques
Thomas Lindemann
Cet article s’attache à expliquer la réticence des hauts responsables militaires américains à s’engager dans des opérations autres que la guerre et leur préférence pour des guerres peu meurtrières, en combinant des approches rationalistes avec celles dites réflexives. La radicalisation de la tendance à l’évitement des pertes se laisse comprendre par la menace des intérêts corporatistes de l’institution militaire américaine dans l’ère post-soviétique. La finalité de « la moindre mort » offre à l’armée américaine des perspectives budgétaires considérables. C’est toutefois l’approche constructiviste qui éclaire pourquoi l’institution militaire américaine a choisi, parmi toutes les options disponibles pour la défense de ses intérêts budgétaires, l’option de la minimisation des pertes. La plupart des alternatives – comme une participation accrue aux opérations de maintien de la paix – ne correspondaient pas à son référentiel identitaire exaltant la spécificité combative du métier des armes. En d’autres termes, à côté des intérêts corporatifs stables d’une institution militaire, il existe des intérêts malléables et dépendants d’une identité organisationnelle, comme le type de mission auquel une institution militaire aspire.
This article seeks to explain why high ranking American military are reluctant to other than war operations, while preferring low casualties conventional war, by combining rationalistic approaches with reflexives one’s. The radicalisation of the tendency to avoid losses is indeed understandable from the corporative viewpoint : it allows the military to justify their demands for increasing resources and equipment. It is however the constructivist approach which enlights why, among all possible options to defend their interest, the American military institution chooses to focus on the issue of casualty avoidement. Most other alternate options, such as participating to peacekeeping operations, do not fit with their self referential system, exalting the heroic view of military profession. In other words, besides the recurrent corporate interests of the military institution, their are other more shifting interests which depend upon on organizational identity such as that which military institution aspires to.
• Deux regards théoriques
— La stratégie américaine d’après l’approche bureaucratique
— L’amendement constructiviste des préférences stratégiques
• La formation et la persistance d’un référentiel de repli au sein de l’armée américaine
— La désillusion des militaires à l’égard des « civils »
— Le recentrage sur la fonction spécifiquement militaire
• L’évolution de la pratique stratégique depuis la guerre du Vietnam
— La dépréciation des « missions interventionnistes »
— La « sensibilité » militaire aux pertes dans ces missions
• Intérêts corporatifs et filtres « culturels »
— L’intérêt corporatif à l’égard de la minimisation des pertes
— La guerre non létale comme enjeu de la lutte budgétaire entre les services
— Les limites de l’approche bureaucratique