Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629590
160 pages

p. 675 à 706
doi: en cours

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Vol. 53 2003/5

2003 Revue française de science politique

Faire la guerre, mais laquelle ? Les institutions militaires des États-unis entre identités bureaucratiques et préférences stratégiques

Thomas Lindemann Thomas Lindemann est maître de conférences à l’université de Toulouse-I et chargé de recherches au Centre Morris Janowitz (Institut d’études politiques de Toulouse). Il est l’auteur de « Les néo-idéalistes et l’étude de la guerre », Revue française de science politique, 50 (3), juin 2000, p. 515-530 ; « Ludendorff et la guerre totale. Une approche perceptuelle », dans Fr. Géré, Th. Widemann (dir.), La guerre totale, Paris, Economica, 2001, p. 23-38 ; Les doctrines darwiniennes et la Guerre de 1914, Paris, Economica, 2001 ; « Aux origines de la Première Guerre mondiale », dans B. Cabanes, E. Husson (dir.), Sociétés en Guerre (1911-1946), Paris, Armand Colin, 2003, p. 7-22. Il a dirigé, avec Michel Louis Martin, Les militaires et la guerre, Paris, L’Harmattan, à paraître en 2003. Ses recherches portent actuellement sur les politiques de défense et la théorie constructiviste (Institut d’études politiques de Toulouse, 2ter, rue des Puits Creusés, 31000 Toulouse < lindemannt@yahoo.com>).
Cet article s’attache à expliquer la réticence des hauts responsables militaires américains à s’engager dans des opérations autres que la guerre et leur préférence pour des guerres peu meurtrières, en combinant des approches rationalistes avec celles dites réflexives. La radicalisation de la tendance à l’évitement des pertes se laisse comprendre par la menace des intérêts corporatistes de l’institution militaire américaine dans l’ère post-soviétique. La finalité de « la moindre mort » offre à l’armée américaine des perspectives budgétaires considérables. C’est toutefois l’approche constructiviste qui éclaire pourquoi l’institution militaire américaine a choisi, parmi toutes les options disponibles pour la défense de ses intérêts budgétaires, l’option de la minimisation des pertes. La plupart des alternatives – comme une participation accrue aux opérations de maintien de la paix – ne correspondaient pas à son référentiel identitaire exaltant la spécificité combative du métier des armes. En d’autres termes, à côté des intérêts corporatifs stables d’une institution militaire, il existe des intérêts malléables et dépendants d’une identité organisationnelle, comme le type de mission auquel une institution militaire aspire. This article seeks to explain why high ranking American military are reluctant to other than war operations, while preferring low casualties conventional war, by combining rationalistic approaches with reflexives one’s. The radicalisation of the tendency to avoid losses is indeed understandable from the corporative viewpoint : it allows the military to justify their demands for increasing resources and equipment. It is however the constructivist approach which enlights why, among all possible options to defend their interest, the American military institution chooses to focus on the issue of casualty avoidement. Most other alternate options, such as participating to peacekeeping operations, do not fit with their self referential system, exalting the heroic view of military profession. In other words, besides the recurrent corporate interests of the military institution, their are other more shifting interests which depend upon on organizational identity such as that which military institution aspires to.
Les conflits armés classiques à forte intensité et se déroulant au-delà des frontières nationales sont devenus rares [1]. La presque totalité des engagements militaires américains récents correspond au type de missions dites « interventionnistes », caractérisées par l’emploi de moyens militaires limités et l’ingérence directe dans les affaires intérieures d’un autre État, ayant le plus souvent comme objectif d’assister une population menacée par son régime [2]. Les hauts responsables militaires américains se sont montrés constamment plus réticents à s’engager dans ces conflits que les décideurs civils – tant en Somalie (1992), en Bosnie (1992, 1995), au Kosovo (1999) et même dans le conflit plus classique contre l’Irak (1991) [3]. Encore plus récemment, l’état-major était réticent à s’engager dans l’opération Anaconda contre les forces d’Al Quaida (2002) et il est resté réservé à l’égard d’un recours à la force contre le régime irakien (2002/2003) [4]. Il a aussi pesé de tout son poids, une fois le conflit au Kosovo déclenché, pour éviter les opérations terrestres ou des vols à basse altitude susceptibles de provoquer des pertes humaines. Les responsables de l’armée américaine semblent seulement approuver des interventions militaires lorsqu’une victoire militaire est à la fois certaine, rapide et peu coûteuse en vies humaines [5]. Comment donc comprendre tant cette réticence de l’état-major américain à s’impliquer dans les conflits interventionnistes que sa priorité donnée à l’évitement des pertes humaines américaines ?
L’élaboration et la mise en œuvre des stratégies militaires sont souvent considérées comme une traduction fidèle de demandes politiques, sociétales et géostratégiques. Les interprétations de la stratégie militaire américaine ne font pas exception. Tout se passe comme si l’institution militaire était, conformément à l’idéal wébérien du fonctionnaire neutre, composée de techniciens acceptant sans résistance les finalités imposées par le pouvoir civil. Alors que les analyses de la politique agricole, de la politique de santé, de la politique d’éducation ou de la réforme de l’État prennent pour acquis que les catégories professionnelles interviennent dans la formulation des politiques en fonction de leurs intérêts corporatistes et de leur vision du monde [6], tout se passe comme si le monde militaire était gouverné par la seule logique de la rationalité pure. Ainsi, le premier réflexe des analystes qui examinent l’aversion américaine vis-à-vis des pertes humaines lors des missions interventionnistes est de considérer celle-ci comme un corollaire inévitable des structures externes à l’institution militaire. Ils la ramènent le plus souvent à la prédominance des États-Unis au sein du système international ou aux structures démographiques des sociétés post-industrielles [7], caractérisées par l’émergence des valeurs individualistes et un niveau très élevé de la division sociale du travail [8]. Or, ces explications sont empiriquement fragiles. Certes, la prédominance américaine au sein du système international peut constituer le facteur explicatif d’une victoire militaire impliquant peu de morts (du moins, en ce qui les concerne). Cependant, même dans le contexte bipolaire, les responsables militaires américains ont lié leur participation aux « opérations autres que la guerre » [9] à un niveau de pertes très faible. Leur insistance à vouloir retirer leurs soldats du Liban après qu’un camion d’explosifs eut tué 243 militaires à Beyrouth, en octobre 1986, en est l’illustration. En revanche, la plus grande difficulté des théories évolutionnistes insistant sur l’individualisation progressive des sociétés modernes tient à leur incapacité à expliquer les raisons pour lesquelles l’opinion américaine est, contrairement à un mythe répandu, plus tolérante envers des pertes que l’institution militaire [10].
Contrairement à ces perspectives systémiques, nous aimerions mettre en avant le rôle des acteurs militaires dans l’élaboration de la stratégie américaine. Ce questionnement est important car nous partons du postulat que les stratégies militaires, loin de correspondre toujours aux exigences de l’environnement international, pourraient être déformées par le filtre spécifique de l’institution militaire. Le décalage entre ce qui serait stratégiquement possible et souhaitable et ce qui existe dans la planification militaire peut être considérable. Deux points de vue sont particulièrement stimulants dans l’examen du poids spécifique de l’institution militaire dans la formulation des stratégies : l’approche bureaucratique et l’approche constructiviste. Les constructivistes insistent sur le rôle autonome des idées et des « structures intersubjectives » dans la genèse des préférences stratégiques. Leurs études postulent qu’il n’existe pas nécessairement un rapport déterminé entre structures « objectives » – l’environnement du système international – et comportements stratégiques [11]. Dans cette perspective, les mêmes structures matérielles peuvent être différemment interprétées et, de ce fait, engendrer une pluralité de choix. Les préférences stratégiques traduisent une certaine vision du monde, relativement constante et donc pas nécessairement réceptive aux changements de la « réalité objective ». Ces études ont, jusqu’ici, mis l’accent sur la manière dont les décideurs civilo-militaires conçoivent la nature des menaces et les meilleurs moyens d’y faire face [12]. Elles ont aussi établi que les modalités de l’usage de la force varient d’une institution militaire à l’autre et dépendent notamment de sa culture organisationnelle [13]. Une telle approche suggère que l’aversion des hauts responsables militaires américains à l’encontre des pertes humaines et leur réticence à s’engager dans des missions interventionnistes relèvent davantage des identités institutionnelles que des nécessités stratégiques.
En revanche, l’approche bureaucratique (Bureaucratic Politics Paradigm), élaborée par Graham Allison, Roger Hilsman ou Morton Halperin [14], considère que les choix stratégiques sont souvent tributaires des intérêts corporatifs de l’institution militaire et le résultat d’un compromis entre ses différents services. Ainsi, le choix de la Corée du Nord de rompre avec le traité de non-prolifération nucléaire (2003) est peut-être moins l’expression d’un changement d’esprit de son leader Kim Jong-Il que d’un changement de rapport de force à l’intérieur de l’administration nord-coréenne en faveur des forces armées et, plus précisément, de celles qui en retirent le plus de bénéfices [15]. L’optique bureaucratique nous amène à examiner si l’aversion des responsables militaires américains vis-à-vis des pertes humaines et leur insistance à obtenir une supériorité écrasante en cas de conflit armé correspondent à leurs intérêts organisationnels, comme celui d’obtenir un budget de défense élevé.
Ces deux perspectives sont, en apparence, difficilement compatibles. Les constructivistes considèrent que les intérêts des forces armées sont variables et dépendants de leur culture organisationnelle, alors que l’approche bureaucratique proclame que toute institution militaire possède, indépendamment de tout contexte social, certains intérêts stables. Notre ambition est de montrer qu’une compréhension satisfaisante de la stratégie militaire américaine exige la combinaison de ces deux perspectives. Selon nous, l’analyse en termes d’intérêts corporatifs éclaire utilement la radicalisation de l’aversion des militaires américains contre les pertes dans la période de l’après-guerre froide, où ils étaient initialement confrontés à des restrictions budgétaires considérables. L’objectif de la minimisation des pertes permettait la justification d’une supériorité militaire écrasante face à tout adversaire imaginable et le maintien d’un budget militaire, qui représente actuellement plus de 40 % de l’ensemble des dépenses de défense dans le monde. En revanche, l’approche constructiviste indique pourquoi l’institution militaire américaine a choisi, parmi toutes les options disponibles pour la défense de ses intérêts budgétaires, l’option de la minimisation des pertes. La plupart des alternatives – comme une participation accrue aux opérations de maintien de la paix, voire leur emploi dans des missions humanitaires – ne correspondaient pas à son référentiel identitaire exaltant la spécificité combative du métier des armes. En d’autres termes, à côté des intérêts corporatifs stables d’une institution militaire – par exemple, l’intérêt à se défendre contre des restrictions budgétaires –, il existe à nos yeux des intérêts malléables et dépendants d’une identité organisationnelle – comme, par exemple, le type de mission auquel une institution militaire aspire [16].
 
Deux regards théoriques
 
 
La stratégie américaine d’après l’approche bureaucratique
L’approche bureaucratique considère que les politiques de sécurité ne sont pas le résultat d’un calcul conscient d’un acteur unitaire, mais plutôt le résultat d’un marchandage complexe entre différents acteurs [17]. Ceux-ci détermineraient leurs recommandations stratégiques moins en fonction de l’impératif de la sécurité nationale et des paramètres de l’environnement international qu’en fonction de leur affiliation institutionnelle. Ils calculent donc aussi l’effet que pourrait avoir un choix stratégique sur leur organisation. Par exemple, la planification et la conduite des guerres affectent les ressources attribuées à l’institution militaire et ses divers services. Le débat classique entre l’Armée de l’air et les forces terrestres sur l’efficacité des bombardements aériens démontre comment les prismes bureaucratiques déterminent souvent les positions défendues. Les acteurs sont donc fréquemment motivés par les intérêts et les perceptions de leur organisation. Allison cite à cet égard l’adage attribué à Miles : « La position que vous défendez s’explique par la position que vous occupez. » [18] Dans l’optique d’Allison, chaque organisation possède certains intérêts stables indépendamment du contexte social [19].
Le modèle bureaucratique d’Allison a fait l’objet de multiples critiques, insistant notamment sur le fait que les décideurs ne prennent pas toujours la défense corporative de leur organisation [20]. Mais les critiques adressées à Allison se fondent souvent sur une conception stéréotypée des intérêts bureaucratiques selon laquelle les forces armées seraient toujours favorables aux solutions musclées et le corps diplomatique, attentif à sa mission d’obtenir des accords et d’améliorer les contacts internationaux de son pays, soucieux d’exploiter d’abord tout l’éventail de la négociation. Or, les choses sont sensiblement plus complexes. Le ministre des Affaires étrangères peut très bien vouloir s’appuyer sur l’outil militaire pour sortir son pays d’un isolement diplomatique, alors que certaines options militaires peuvent être considérées comme peu rentables et trop coûteuses par l’institution militaire [21]. En outre, il convient de tenir compte du fait que les hauts responsables gouvernementaux sont souvent socialisés dans plusieurs institutions. Ce parcours pluridimensionnel s’accompagne souvent de loyautés multiples. En revanche, le parcours des hauts responsables militaires est le plus souvent homogène et leur contact avec les autres entités gouvernementales reste limité. La conformité entre la position institutionnelle et la position défendue devrait donc être particulièrement élevée chez les hauts responsables militaires [22].
Le cadre analytique de l’approche bureaucratique a été appliqué à l’institution militaire dans les travaux de Jack Snyder et Barry Posen [23]. Des études empiriques plus récentes sur la doctrine militaire soviétique [24], la prolifération nucléaire [25], la stratégie de la marine américaine [26] ou l’attitude des forces armées américaines dans la guerre irakienne de 1991 [27] ont pu établir de solides liens entre la position institutionnelle et la conception stratégique des acteurs militaires. Selon ces auteurs, chaque institution militaire aspire à préserver et à augmenter ses ressources financières, son autonomie, son prestige et cherche à réduire l’incertitude dans la conduite des opérations militaires, conformément à la tendance des grandes organisations à élaborer des procédures standardisées pour les traitements des cas les plus fréquents [28]. Ces intérêts organisationnels conduisent à certaines préférences stratégiques de l’institution militaire, comme son penchant pour des doctrines militaires offensives, l’escalade, et son manque d’enthousiasme pour des opérations militaires limitées et étroitement surveillées par le pouvoir civil.
Quant à l’aversion des hauts responsables américains vis-à-vis des pertes humaines et des missions interventionnistes, l’approche bureaucratique nous apporte plusieurs éclairages que laissent dans l’ombre quelques phénomènes qui se prêtent difficilement à une analyse en termes d’intérêt corporatif. L’objectif de la limitation des pertes ne permet pas seulement aux forces armées de revendiquer un budget considérable, mais correspond à leur désir de limiter l’ingérence des civils dans la gestion des opérations militaires. Un taux de pertes peu élevé réduit la pression du pouvoir civil dans le sens d’une interruption ou d’une limitation de ces opérations, pour satisfaire l’opinion publique. En termes de prestige, des guerres peu coûteuses en vies humaines revalorisent l’usage de l’outil militaire et laissent paraître la fonction militaire sous un angle moins effrayant. Quant à la réticence des militaires américains à s’engager dans des missions interventionnistes, que ce soit au Kosovo, en Somalie ou en Bosnie, elle peut aussi être ramenée à des mobiles bureaucratiques. Ces missions sont des opérations nettement circonscrites car leur objectif n’est pas l’élimination de l’armée ennemie, mais plutôt la protection d’une population menacée. Cette finalité défensive requiert un contrôle continu des opérations militaires par le pouvoir civil, qui y détermine le dosage de la force et le choix des cibles. Les militaires peuvent avoir l’impression que, dans ces conflits, la responsabilité d’un échec militaire leur incombe, tandis que les civils en retirent les bénéfices en cas de réussite. En outre, ces opérations impliquent souvent des tâches plus civiles, comme l’assistance humanitaire, et sont, de ce fait, peu valorisantes dans la carrière d’un soldat.
Mais la grille bureaucratique se heurte rapidement à un certain nombre de problèmes lorsqu’on procède à une analyse plus fine des acteurs militaires. Si la doctrine de la minimisation des pertes profite globalement à l’institution militaire américaine, elle n’en reste pas moins problématique pour l’Armée de terre. Elle risque de déplacer le centre de gravité de l’armée américaine en faveur de l’Armée de l’air et des forces aéronavales. Les opérations effectuées à grande distance sont moins coûteuses en vies humaines que les engagements terrestres. Pourtant, les hauts responsables de l’Armée de terre ne cherchent pas à assouplir l’impératif de la minimisation des pertes et souscrivent à cet objectif. Une autre difficulté de l’approche bureaucratique est son manque de force prédictive concernant l’attitude des responsables militaires envers les missions interventionnistes. Malgré leur caractère peu conforme aux missions traditionnelles du combat, les opérations interventionnistes fournissent quand même un argumentaire budgétaire justificatif dans un contexte de raréfaction des conflits inter-étatiques. L’approche bureaucratique n’est pas en mesure d’appréhender pourquoi l’attitude des militaires envers ces missions est variable dans l’espace et dans le temps. D’autres armées, notamment scandinave, canadienne ou allemande, ont une attitude plus positive envers ce type de missions et les hauts responsables militaires américains étaient, avant la guerre du Vietnam, nettement plus enclins à participer à ces missions que dans la période suivante.
L’amendement constructiviste des préférences stratégiques
Afin de comprendre ces anomalies, il convient, à nos yeux, d’examiner les changements identitaires au sein de l’armée américaine, qui ont conduit à la redéfinition de ses intérêts après la rupture de l’expérience vietnamienne. La formation d’une identité professionnelle s’opère en confrontation avec l’environnement sociétal. Pour déterminer leur rôle, les militaires ne doivent pas seulement décoder l’environnement international, mais aussi leur environnement « national ». Une approche enrichissante pour notre analyse provient de l’étude cognitive des politiques publiques. Les travaux de ce courant ont établi que les politiques publiques traduisent une certaine vision de la place du secteur concerné au sein de la société globale. Lorsque les médiateurs d’une politique publique estiment qu’un secteur est en contradiction avec le référentiel global, ils tentent de l’ajuster aux normes globales en sachant qu’un décalage entre le global et le sectoriel est, à long terme, intenable [29]. Cela ne signifie pas que la lecture du global par les médiateurs soit nécessairement correcte. Elle ne reflète pas toujours les normes globales d’une société. La perception du global par les médiateurs est plus décisive que sa réalité.
Avant de procéder à leurs choix stratégiques, les militaires sont obligés de se faire une image du rapport global-sectoriel. Ils doivent réfléchir à la place qu’occupe l’institution militaire au sein de leur société. Qu’elle soit fondée ou non, la perception qu’ils ont du rôle que leur accorde l’environnement civil influe en grande partie sur leur identité. S’ils évaluent négativement leur environnement sociétal, il est probable qu’ils valoriseront le caractère distinctif de leur métier par rapport aux activités civiles. Nous voulons définir l’ensemble de ces représentations comme référentiel identitaire. La réponse aux questions suivantes permettra, selon nous, l’identification empirique de ce référentiel :
  • quelle place et quel soutien la société accorde-t-elle à la chose militaire du point de vue des militaires ? Estiment-ils pouvoir compter sur le soutien de l’opinion publique et des décideurs politiques dans un conflit armé ?
  • Les militaires insistent-ils sur leur spécificité en mettant l’accent sur leur fonction proprement guerrière (le « professionnalisme radical ») [30] ? Ou bien adhèrent-ils à une conception sécularisée, voire banalisée, de leur métier, en admettant la polyvalence (militaire, diplomatique, humanitaire, etc.) de leurs missions ?
La combinaison de l’image qu’ont les militaires de l’environnement civil et de la valorisation plus ou moins forte de leurs spécificités combattantes conduit à la constitution de quatre idéaux-types identitaires. Ces référentiels peuvent influer sur la disposition des responsables militaires à accepter des pertes dans des conflits armés et à s’engager dans des missions interventionnistes.
Le premier type identitaire est celui du militaire héroïque considérant la société civile réceptive à la chose militaire. Il exalte les vertus combattantes et cultive une forte conscience de sa particularité. Historiquement, l’identité héroïque est liée à une époque où l’identification avec l’État nation prévalait sur toutes les autres loyautés. Les militaires européens avant la guerre de 1914 ou les militaires japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale correspondent à ce modèle. L’identité du guerrier héroïque conditionne un intérêt à ne pas se dérober au « danger mortel » [31]. Le militaire héroïque affiche une attitude ambiguë face aux missions interventionnistes. D’une part, il peut compter sur le soutien de l’environnement civil dans ces missions. Il n’aura pas le souci d’être abandonné par l’opinion publique. D’autre part, ces missions ne correspondent pas à l’image héroïque qu’il se fait de sa profession car elles ne permettent que rarement d’obtenir une victoire. L’attitude la plus probable du militaire héroïque est l’acceptation sans enthousiasme de ces missions [32].
Une deuxième possibilité se présente lorsque les militaires se sentent reconnus par leur société et relativisent leur spécificités combattantes, en insistant davantage sur leur caractère civil. Ce référentiel d’intégration (au sens d’une identification positive du militaire avec son environnement civil) est favorable « aux opérations autres que la guerre » exigeant des compétences polyvalentes. Confiante dans le soutien de son environnement civil, l’institution militaire ne sera pas obsédée par la minimisation des pertes. Empiriquement, ce référentiel correspond probablement le mieux aux armées nordiques (Danemark, Suède, Norvège) et à celle du Canada [33].
Un troisième type identitaire correspond aux militaires estimant que l’environnement civil est peu réceptif à la chose militaire et qui sont soucieux d’affirmer la normalité du métier des armes, au lieu d’en faire une profession sui generis. Ce référentiel d’assimilation s’oppose aux missions interventionnistes « militarisées » et à l’acceptation des pertes. L’armée de l’Allemagne contemporaine en fournit un exemple. Le taux des objecteurs de conscience y est traditionnellement élevé et le « prestige social de l’officier peut être considéré comme proche de celui des artisans ou des ouvriers spécialisés » [34]. L’armée allemande hésite à s’engager dans des opérations extérieures militarisées. En revanche, conformément à sa perception de l’environnement civil et à l’image démilitarisée qu’elle désire projeter de son institution, elle participe volontiers à des opérations extérieures de faible intensité, dans un cadre multilatéral.
Enfin, le quatrième type identitaire est celui qui caractérise, à nos yeux, les responsables militaires américains depuis la guerre du Vietnam. Ce référentiel de repli se traduit à la fois par une forte méfiance envers l’environnement civil et une compréhension étroitement militaire du métier des armes, largement réduite à sa dimension combattante. Un tel référentiel est peu compatible avec des missions interventionnistes et l’acceptation des pertes dans de telles missions. Et cela, pour deux raisons. Premièrement, leur méfiance envers la société et le pouvoir civil nourrit chez les militaires la crainte que les civils ne les soutiennent plus lorsqu’un conflit devient coûteux en vies humaines. L’armée chinoise de l’époque de Sun Tsu en fournit un exemple. Sa stratégie d’évitement du combat était conçue comme moyen de rendre la guerre plus acceptable à une société récalcitrante à la chose militaire [35]. Deuxièmement, une conception exclusivement militaire du métier des armes dévalorise facilement les opérations de nature limitée où l’usage de la force est étroitement surveillé par le pouvoir civil et incompatible avec le désir d’obtenir la victoire sur le champ de bataille.
Si les préférences stratégiques des armées sont tributaires des identités variables dans le temps et dans l’espace, nous ne postulons pas pour autant que tout est socialement construit et possible. Conformément au constructivisme d’un Alexander Wendt [36], nous pensons qu’une fois créée, une institution aura tendance à vouloir assurer sa propre survie. Chaque organisation aspire – indépendamment du contexte social – à s’assurer un minimum de ressources financières, d’autonomie et de reconnaissance sociale [37]. La radicalisation de l’aversion des militaires américains vis-à-vis des pertes, se manifestant en particulier lors de la guerre du Kosovo, serait incompréhensible par une variable culturelle par définition plus susceptible d’éclairer la continuité que le changement. En d’autres termes, ce sont les intérêts corporatifs de l’institution militaire américaine qui sont à l’origine de cette transformation. En revanche, la direction de cette transformation a été déterminée par des prismes culturels. Le choix du dogme de la minimisation des pertes entre les autres alternatives correspondant aux intérêts corporatifs de l’institution militaire était, selon nous, conditionné par son référentiel identitaire de repli.
Notre démonstration sur la compatibilité de l’approche constructiviste avec l’approche bureaucratique s’articulera en plusieurs étapes. Il s’agit d’abord de démontrer qu’une identité existe, c’est-à-dire que l’institution militaire américaine définit son rôle au sein de la société d’une manière durable et relativement autonome par rapport aux conjonctures stratégiques et aux mutations sociétales [38]. Nous montrerons qu’un tel référentiel identitaire s’est formé après le traumatisme vietnamien. Nous tenterons ensuite de rendre plausible un lien de causalité entre ce référentiel identitaire de repli et les pratiques stratégiques. Conformément à la méthode dite de la comparaison contrôlée, nous privilégions l’étude d’un corpus empirique comportant des variations dans la variable explicative (le référentiel identitaire) et dans lequel d’autres variables tierces peuvent être supposées relativement constantes [39]. Le choix de la césure chronologique de la guerre du Vietnam – la période génératrice d’un changement de référentiel – nous a paru conforme à cette exigence. Les années consécutives à cette guerre ne sont marquées ni par un changement radical de la situation internationale américaine (continuité du système bipolaire), ni par une soudaine transformation des structures démographiques (déclin de la natalité), économiques ou « idéelles » (valeurs postmodernes) de la société américaine. En revanche, tout porte à croire que cette guerre a profondément modifié le référentiel identitaire de l’armée américaine. Une rupture radicale des pratiques stratégiques de l’armée post-phase vietnamienne avec celles de la période précédente conforterait considérablement notre thèse. Enfin, nous nous consacrerons à un examen de l’interaction entre intérêts bureaucratiques (relativement stables) et référentiel identitaire (variable) dans la genèse de l’aversion américaine vis-à-vis des pertes humaines. Si les intérêts corporatifs de l’armée américaine constituent bel et bien une force motrice de la radicalisation de la stratégie de « risque minimal », ils ont été filtrés par des matrices cognitives.
 
La formation et la persistance d’un référentiel de repli au sein de l’armée américaine
 
 
La désillusion des militaires à l’égard des « civils »
L’expérience vietnamienne a durablement façonné l’identité de l’armée américaine. Les leçons de l’histoire s’imposent toutefois rarement d’elles-mêmes. Elles sont perçues à travers le prisme des dispositions et des positions des acteurs. Il y a nécessairement un effet de perspective dans la manière dont les traumatismes collectifs sont vécus. Alors que la guerre du Vietnam a peu troublé la vie quotidienne de nombreux Américains, elle a été vécue de manière intense par l’élite civilo-militaire, vivement contestée par une « contre-élite » dans les rues, les campus universitaires et une partie des médias. Un sondage dirigé par Holsti et Rosenau en 1977 révèle à quel point les leçons imaginées concernant le Vietnam divergent en fonction du statut socio-professionnel et des orientations idéologiques des personnes interrogées [40]. Alors que, pour certains, cette guerre a été perdue par un manque de fermeté politique, militaire et nationale, d’autres, au contraire, se sentent confirmés dans leur conviction selon laquelle la force brute est rarement payante, surtout dans des situations nationales complexes.
Quant à l’élite militaire, Holsti et Rosenau relèvent qu’elle attribue la défaite moins à la nature du conflit ou à des erreurs stratégiques qu’à des facteurs exogènes et, en premier lieu, à l’environnement civil [41]. Cette interprétation permettait aux militaires américains de se déculpabiliser en transférant la responsabilité au bouc émissaire civil. Ainsi, pour les officiers interrogés, la guerre a surtout été perdue sur le front « intérieur » en raison des agissements « subversifs » des médias [42], des dissidents internes et de la faiblesse des décideurs politiques. L’armée fustigea aussi les limites imposées par des dirigeants politiques trop soucieux d’éviter l’escalade du conflit et l’obligeant « à se battre avec les mains liées derrière son dos ». Le général William Westmoreland, dirigeant les opérations au Vietnam, déclara que l’ennemi aurait « gagné la guerre à Washington » [43].
La frustration des vétérans de la guerre du Vietnam fut encore renforcée par leur sentiment d’abandon au retour dans leur pays. Des productions hollywoodiennes comme Rambo : First Blood Part II ou Missing in Action, dans lesquelles les héros prennent leur revanche sur l’armée nord-vietnamienne et dans lesquelles les politiciens sont égoïstes et incompétents reflètent, en partie, cette aliénation des militaires envers leur nation, malgré leur représentation caricaturale de la guerre. La plupart des responsables de l’armée américaine seraient sans doute d’accord avec ce sentiment exprimé par deux vétérans de la guerre du Vietnam : « La nation qui nous envoya à la guerre n’était pas là pour nous accueillir. » [44] De tels ressentiments ont contribué à alimenter chez les militaires la conscience de leur particularité au sein de la société américaine. Un colonel de l’Army, Andrew Bacevich, a récemment affirmé : « II existe un soupçon profondément enraciné chez les militaires américains à l’égard de la société. Cela fait partie de l’arrière-goût amer laissé par l’expérience vietnamienne. » [45] Richard Kohn, ancien directeur de l’enseignement historique au sein de l’Armée de l’air, relève aussi cet isolement affectif de l’armée post-période vietnamienne : « Ils parlent d’eux-mêmes en tant que “nous” et se considèrent séparés de la société … » [46]
L’enracinement durable du traumatisme vietnamien tient aussi aux transformations et aux bouleversements provoqués au sein de l’institution militaire dans le contexte de cette guerre : abolition de la conscription en 1973, réduction drastique du budget de défense, pourcentage élevé de déserteurs et de consommateurs de stupéfiants, dégradation de l’image de l’armée dans les médias. Les révélations sur des massacres commis sur la population civile ou l’utilisation du napalm et des défoliants ont provoqué un doute profond sur l’intégrité morale de l’armée américaine. Il n’est pas totalement erroné de considérer que celle-ci fut, au lendemain de la guerre du Vietnam, assez proche d’un « chaos organisationnel » [47].
Les propos des hauts responsables militaires révèlent, pour la plupart, la permanence de la méfiance ressentie envers les responsables politiques et la société américaine. Le général Creighton Abrams, chef de l’état-major à la fin de la guerre du Vietnam, fut fortement animé par le souci de surmonter la rupture diagnostiquée dans la triade clausewitzienne « gouvernement-soldat-peuple ». Il transféra, en 1973, une grande partie des capacités de soutien dans les réserves. Toute opération d’envergure exigea, de ce fait, leur mobilisation préalable. Cette mesure technique avait pour arrière-pensée d’obliger le pouvoir civil à stimuler l’élan patriotique en cas de conflit. Elle visait aussi à rendre plus difficile l’emploi prolongé des forces dans des « guerres d’enlisement », car la durée de déploiement des réservistes est limitée par la loi américaine [48].
Ces expressions, plus ou moins diffuses, d’un sentiment d’aliénation des militaires envers leur environnement civil furent conceptualisées au début des années 1980 par le colonel Henry Summers. Il tirait les premières conséquences doctrinales de ce décalage perçu entre monde militaire et monde civil. Summers était, en 1979, officiellement nommé par l’US Army pour mener une enquête extensive sur le rôle de l’armée américaine durant la guerre du Vietnam [49]. Le résultat de cette enquête fut publié dans un ouvrage intitulé On Strategy : The Vietnam War in Context (1981) [50]. L’impact de cette étude a été considérable puisqu’elle fut diffusée dans l’intégralité du corps des officiers généraux et figurait dans les programmes d’études des écoles de guerre. Summers y fustige en particulier le pouvoir civil, son absence de clarté dans ses objectifs politiques et son refus d’utiliser d’une manière décisive l’outil militaire [51]. Cette analyse culmine déjà sur la suggestion pratique de lier l’emploi de la force au soutien de l’opinion américaine [52].
Mais la véritable médiation doctrinale entre les changements perçus dans le rapport global-sectoriel est opérée en 1984 par le général Powell, qui tire le plus clairement les conséquences stratégiques de cette nouvelle appréciation pessimiste de l’environnement civil en « conditionnant » le recours à la force. La doctrine Powell-Weinberger proclame la nécessité de réunir six critères d’engagement pour toute intervention des forces armées : l’identification de l’intérêt national, la volonté d’obtenir la victoire militaire, un but politique précis et la clarté des objectifs militaires, l’adéquation des buts politiques aux moyens militaires, le soutien de l’opinion et du Congrès, et l’épuisement de tous les moyens non-militaires. Si seul le cinquième critère se réfère explicitement à l’environnement civil, les conditions 1, 2 et 3 en découlent assez logiquement. La deuxième condition (une victoire militaire) permet de minimiser l’inférence civile dans la gestion des conflits militaires et de contourner la stratégie d’escalade graduée. Si seules des guerres décisives et vitales sont autorisées, alors il devient presque impensable qu’une quelconque « faiblesse civile » puisse troubler les opérations militaires. Il en est de même pour la troisième condition (clarté des objectifs politiques et militaires) visant à exclure l’emploi prolongé des forces armées dans des opérations purement défensives [53]. Cette conception restrictive de l’emploi de la force fut, à l’époque, contestée par des décideurs politiques. Le secrétaire d’État George Shultz exigea, en octobre 1984, une plus grande souplesse dans l’usage de la force armée afin que les États-Unis ne deviennent pas le Hamlet des nations [54].
Si la méfiance des militaires américains envers l’environnement civil est un produit du traumatisme vietnamien, elle s’est, entre-temps, institutionnalisée à travers les enseignements dispensés dans les écoles de guerre, la transmission orale, les écrits des vétérans ou encore le culte des « soldats portés disparus ». Le colonel Summers a ainsi occupé, de 1979 à 1985, la chaire MacArthur au sein de l’US Army War College et ses écrits sont toujours cités dans les Field Manuals de l’Army (par exemple, ceux de 1986 et de 1993). Toute une nouvelle génération d’officiers a été sensibilisée aux leçons des anciens. Un cours professé à West Point (2002), dans la rubrique Military Art and Science, s’intitule ainsi « Korea, Vietnam and the American Experience ». Il existe peu d’indices selon lesquels l’armée américaine se livrerait à un réexamen des causes de la défaite vietnamienne. Le major H. R. McMaster, qui a enseigné à West Point, a publié, en 1997, un ouvrage intitulé de manière significative Dereliction of Duty : Lyndon Johnson, Robert McNamara, The Joint Chiefs of Staff and the Lies that Led to Vietnam [55]. McMaster s’y livre à un véritable réquisitoire contre l’administration Johnson, accusée d’avoir entraîné clandestinement l’Amérique dans une guerre sans avoir eu un objectif politique précis. La seule perspective novatrice de son analyse par rapport à celle de Summers réside dans sa critique envers les « cinq hommes silencieux » de l’état-major. Son texte constitue un appel à une plus forte résistance de la profession militaire contre les « mauvaises » décisions des « politiciens ». L’accueil enthousiaste de l’ouvrage par le chef d’état-major conjoint, Henry Shelton, qui l’a distribué à l’ensemble des membres de l’état-major, confirme la permanence d’un malaise militaire envers l’environnement civil [56].
Le recentrage sur la fonction spécifiquement militaire
La réévaluation de l’environnement civil par l’institution militaire pouvait difficilement être sans conséquences sur l’image que celle-ci avait d’elle-même. Ce processus de redéfinition identitaire culmine dans un recentrage sur les aspects plus spécifiquement militaires du métier des armes. L’appréciation plus critique de l’environnement civil par l’armée se reflète dans une dévalorisation des missions exigeant des compétences polyvalentes et semblables à celles requises dans le secteur civil.
Sur la question de la détermination des frontières du secteur militaire (le référentiel sectoriel) deux conceptions du métier des armes s’affrontaient à l’intérieur de l’institution militaire américaine dans la période pré-vietnamienne. La première, dont le représentant le plus éminent est le général MacArthur, valorise l’image du « soldat-combattant ». Elle met l’accent sur sa fonction spécifiquement guerrière. En revanche, la deuxième correspond davantage à l’image du « soldat-diplomate ». Cette tendance fut incarnée par George Marshall et ses héritiers. Elle se distingue par une conception plus pragmatique et pluraliste du métier des armes. Elle est surtout plus réceptive aux implications politiques de l’usage de la force [57].
L’ère post-vietnamienne n’a pas débouché sur une nouvelle conception du métier des armes, mais a plutôt consacré la victoire des « combattants » sur les « soldats-diplomates » [58]. L’identité plus étroitement militaire des hauts responsables militaires se matérialise empiriquement par une valorisation des missions combattantes et un rejet des tâches plus civiles – comme les opérations de maintien de la paix –, une aversion à l’égard de l’usage dosé de la force, un mépris pour les intellectuels et l’exaltation de l’expérience guerrière. Ce professionnalisme radical n’est pas une tendance qui englobe tous les aspects de la vie militaire américaine. Les résultats des études évaluant l’écart entre les valeurs de l’institution militaire et celles de la société civile sont plutôt nuancés [59]. Néanmoins, en ce qui concerne la question de la mission du soldat, un consensus s’est dégagé pour que celui-ci doive presque exclusivement servir et être préparé à la guerre victorieuse.
La rupture avec le modèle du « soldat polyvalent » se situe au milieu des années 1970. Les années 1950 et 1960 avaient vu la naissance du « soldat-diplomate » : de nombreux militaires (les généraux Marshall, Eisenhower ou l’amiral Leahy, etc.) exercèrent des fonctions politiques à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale et furent amenés à négocier avec des gouvernements étrangers. L’irruption de l’arme nucléaire et la nécessité de mieux maîtriser l’outil militaire pour éviter l’escalade apocalyptique renforça la prise de conscience qu’un haut responsable militaire devait posséder des compétences politiques. Le président Kennedy invita les responsables militaires à s’impliquer dans la prise de décision de politique internationale [60]. Il demanda formellement aux membres de l’état-major de lui donner « leur meilleur jugement sur des questions économiques, politiques et psychologiques, aussi bien que sur celles strictement militaires » [61]. L’élargissement du domaine de compétence militaire ne suscita pas toujours l’enthousiasme au sein des forces armées, mais il fut accepté. L’introduction des cours politiques, économiques et sociologiques dans les académies militaires et les écoles de guerre en est la preuve. L’inauguration d’un programme préparant les officiers aux rôles de conseillers politiques dans les pays du Tiers Monde [62] ou l’implication des militaires dans des programmes de construction civile, d’écologie, d’éducation ou de santé publique révéla une « civilisation » croissante de la profession militaire [63]. Selon un article de la revue Army de mars 1964 : « L’officier d’aujourd’hui doit non seulement être un amalgame curieux entre combattant et diplomate, il doit être simultanément géopoliticien et instructeur. » [64] Le général Maxwell Taylor, l’un des concepteurs de la stratégie de riposte flexible, promulgua une vision souple de l’emploi de la force [65]. Alors que, pour certains militaires, le concept de la guerre limitée était tout simplement synonyme de la guerre non nucléaire, il impliquait, chez Taylor, un dosage politiquement ajusté de la force militaire. Si des restrictions politiques dans l’usage de la force étaient accueillies avec scepticisme par une grande partie de la profession militaire, certains responsables militaires se sont toutefois ralliés aux idées tayloriennes [66].
Mais ce modèle fut de plus en plus critiqué dans les années 1970. La guerre du Vietnam laissa l’armée avec la sensation amère qu’elle avait été employée dans des missions pour lesquelles elle n’était pas adaptée. Le colonel Summers affirme ainsi que l’engagement politique de l’armée dans la lutte anti-guérilla était une erreur. L’armée américaine aurait dû se contenter de mener des opérations militaires classiques, en confiant à l’armée sud-vietnamienne la pacification des populations. Le programme d’entraînement des officiers pour des missions dites anti-subversives dans le Tiers Monde fut alors réduit [67].
L’humiliation subie par les États-Unis lors de la guerre du Vietnam amena les responsables militaires à fustiger la guerre politique et à revenir aux stratégies et aux doctrines de la guerre conventionnelle [68]. Alors que l’école absolutiste du « Never Again » (en référence à la guerre limitée en Corée) manquait, dans les années 1960, de défenseurs puissants, elle devint dominante avec le désastre vietnamien [69]. La notion même de « guerre limitée » inspira aux militaires une profonde répugnance [70]. Les documents doctrinaux de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air, publiés après 1976, manifestent tous ce rejet de la guerre limitée. Le concept d’AirLand Battle, conçu en 1982, révise ainsi la stratégie de défense contre une attaque conventionnelle des forces du Pacte de Varsovie en Europe. Tout en proclamant la nécessité d’une meilleure coordination inter-armées, la doctrine représente surtout une réhabilitation des actions militaires offensives. Elle vise explicitement à vaincre de manière décisive les forces soviétiques en tentant de concentrer une puissance de feu écrasante par des manœuvres rapides sur les arrières et les points faibles de l’adversaire [71]. Les Field Manuals de 1982 et 1986 ne mentionnent nulle part les termes de « guerre limitée », « limité », « limitations » et « limites » [72]. L’hégémonie américaine dans la période de l’après-guerre froide a naturellement conforté l’ethos de combat de l’armée américaine, car celle-ci a désormais la voie libre pour obtenir des « victoires décisives » [73].
Un autre signe de ce recentrage sur la dimension strictement militaire au milieu des années 1970 fut la dissolution du département de science politique au sein de l’Air Force Academy. Au lieu de mettre l’accent sur la polyvalence du soldat, les académies militaires et les écoles de guerre rappelaient désormais que le premier devoir de l’armée était de « gagner les guerres de la nation ». Cette vision puriste conduisit même à des réserves à l’égard des missions mixtes comportant un volet « militaire » pourtant important, comme les opérations de maintien de la paix. Une enquête récente menée auprès des élèves de West Point démontre ainsi que les cadets de première année ont encore une vision globalement positive des opérations de maintien de la paix. Mais cette approbation décline rapidement au fur et à mesure des années. Le pourcentage des élèves présentant les symptômes de « l’esprit du combat » augmente jusqu’à atteindre 65 % en dernière année, alors qu’il n’était que de 39 % à l’entrée dans cette école [74].
Le recentrage de l’élite militaire américaine sur l’ethos de combat doit aussi être appréhendé dans le contexte d’une défaite militaire non seulement coûteuse en vies humaines, mais aussi en termes de forces morales. Les dirigeants militaires de l’ère post-Vietnam étaient confrontés à la mission délicate de rétablir un esprit de vainqueur au sein d’une armée encore démoralisée et hantée par le spectre de la défaite. L’autobiographie du général Powell reflète ces préoccupations [75]. Il cite abondamment des chefs militaires martiaux parlant un langage grossier et aspirant à revitaliser leurs hommes, en inventant, par exemple, « le football de combat » où tous les coups sont permis en l’absence d’arbitre. Le mépris de Powell pour les « penseurs profonds » exprime ce nouveau purisme militaire en suggérant que le vrai combat n’est pas un métier pour les stratèges civils [76]. Ce ressentiment contre l’intellectualisme constituait un lieu commun dans l’institution militaire américaine, qui « réagissait à la défaite de Vietnam en se focalisant nettement plus sur le combat … » [77].
 
L’évolution de la pratique stratégique depuis la guerre du Vietnam
 
 
La dépréciation des « missions interventionnistes »
Depuis les années 1970, les hauts responsables militaires américains se sont globalement montrés plus réticents à préconiser l’usage de la force que le pouvoir civil. Il convient de contextualiser cette réticence, qui ne doit pas être comprise comme l’expression d’un quelconque pacifisme. L’armée reste toujours disposée à s’engager dans des guerres classiques où l’objectif est la victoire militaire contre une armée régulière.
L’armée américaine, au lendemain de sa défaite, n’était nullement disposée à s’aventurer de nouveau dans un combat d’épuisement dans des contrées tropicales. Contrairement au président Carter, à son conseiller à la sécurité, Zbigniev Brzezinski, et au secrétaire d’État, Cyrus Vance, l’état-major se prononça, en 1978, contre une intervention militaire dans la Corne de l’Afrique [78]. Il avait aussi écarté, en 1975, la recommandation du secrétaire d’État Kissinger de bombarder avec des B-52 des pistes d’atterrissage cambodgiennes à l’occasion de la crise du Mayaguez, en évoquant le spectre d’un enlisement [79]. Le même souci d’éviter des engagements durables, exigeant le soutien de l’environnement civil, motiva la surprenante modération de l’état-major américain dans la crise coréenne en 1976, durant laquelle pourtant deux officiers américains avaient été tués par des soldats nord-coréens dans la zone démilitarisée [80].
L’opposition de l’état-major américain vis-à-vis d’interventions mal définies s’est encore intensifiée dans les années 1980 sous les présidences Reagan et Bush. L’état-major a cherché à éviter toute implication directe de ses forces dans la guerre civile au Salvador (1983) ou au Nicaragua, contre le pouvoir sandiniste (1985). Le même scénario s’est reproduit en 1989, toujours à propos d’une intervention éventuelle au Nicaragua. L’amiral à la retraite William Crowe, ancien chef de l’état-major, devait alors peser de tout son poids pour contrecarrer le reaganien Elliot Abrams [81]. En citant les leçons du Vietnam, l’état-major fit référence à l’absence de soutien public en faveur d’une intervention directe en Amérique centrale [82]. Une autre motivation des hauts responsables militaires fut leur suspicion à être engagé de nouveau dans une « guerre politique » exigeant des opérations non exclusivement militaires. L’armée américaine n’y était nullement préparée [83]. Il a fallu l’amendement « Nunn-Cohen » de 1987 pour revitaliser la stratégie de la « contre-insurrection ». Le succès a été plutôt limité. L’un des enseignants d’un tel centre de « Counter-Insurgency » à Ft. Bragg rapporte : « Certains étudiants américains […] nous ont informé qu’ils étaient des “combattants” et qu’ils n’étaient pas certains de savoir les raisons pour lesquelles ils étaient ici … » [84] La crainte d’être entraîné dans un conflit prolongé et sans issue motiva également la réticence de l’état-major à s’impliquer dans l’opération de maintien de la paix au Liban (1982-1984), ainsi que le fait de conseiller de ne pas intervenir dans le Golfe Persique en 1984 ou avec des forces terrestres contre la Libye (1986) [85].
En revanche, les responsables de l’armée américaine étaient plus favorables aux opérations « décisives » permettant d’obtenir une victoire militaire rapide ou, au moins, un succès de prestige. L’intervention militaire sur l’île de Grenade, en 1983, dirigée contre un ennemi minuscule, était de ce point de vue idéale. Si l’état-major exprima quelques réserves par peur de ne pas obtenir l’assentiment de l’opinion publique, le colonel Olivier North et l’amiral Poindexter étaient, au sein du National Security Council, les avocats les plus farouches d’une solution pro-interventionniste [86]. En octobre 1983, l’état-major américain renforça massivement ses troupes, après une résistance un peu plus forte que prévue, afin d’exclure tout risque d’enlisement. La même préoccupation de « sécurisation » de l’environnement civil explique la raison pour laquelle l’accès des médias au théâtre des opérations fut soigneusement contrôlé et canalisé par les responsables militaires [87]. L’état-major des armées approuva aussi des frappes punitives, comme l’interception aérienne, en 1985, des pirates de la croisière Achille Lauro, le bombardement de la Libye, en 1986, ou la riposte contre l’Iran, en 1987, suite à l’attaque de deux navires américains dans le Golfe Persique. Il n’existait aucun risque d’implication durable dans ces opérations. L’armée pouvait démontrer en toute impunité sa force [88].
L’opération « Just Cause », en 1989, contre le général Noriega (Panama), a également été non seulement approuvée, mais activement promue par les hauts responsables militaires [89]. Pourtant, dans les années précédentes (1986-1989), les mêmes responsables avaient à plusieurs reprises exprimé leurs réserves contre une intervention [90]. Cette opposition était, en partie, due à l’objectif non traditionnel de cette mission, consistant à capturer un chef d’État impliqué dans le trafic de stupéfiants [91]. Les réticences premières des militaires sont surtout compréhensibles lorsqu’on prend en compte le caractère très limité de l’option militaire initialement envisagée. Il était seulement question de récupérer Noriega et non de vaincre les forces militaires panaméennes. Or, le chef d’état-major Powell parvint, fin 1989, à convaincre le président Bush d’accepter une action plus décisive, prévoyant l’attaque de 27 cibles différentes destinée à « détruire l’ensemble de la structure militaire du commandement » panaméen [92]. Ce nouveau plan incarnait le nouvel ethos combatif de l’armée post-Vietnam, en refusant de se donner un autre objectif que la victoire totale.
La fin de la guerre froide n’a en rien atténué cette tendance à l’évitement des engagements militaires indécis. Ainsi, lors de la crise du Golfe, les responsables militaires ont – contrairement aux civils, comme le conseiller spécial à la Sécurité, Ben Swowcroft, et le secrétaire de la Défense, Cheney – longtemps recommandé une politique d’endiguement de l’Irak visant à épuiser, dans un premier temps, tout l’éventail des sanctions économiques et diplomatiques [93]. Durant cette crise s’est illustrée une nouvelle fois la profonde méfiance des décideurs militaires envers leur environnement civil. Ceux-ci ont mis l’accent sur la condition préalable à toute intervention, à savoir une supériorité écrasante et le soutien inconditionnel de l’opinion publique et des décideurs politiques. Le général Schwarzkopf, préoccupé par l’impact potentiel du « body-bag factor » sur l’opinion américaine, fit tout pour éviter de s’enliser dans une bataille terrestre d’usure avec des pertes grandissantes [94].
Pendant la crise bosniaque, en 1992, le général Powell a cru bon d’exprimer publiquement l’opposition des officiers à un engagement militaire, dans un article du New York Times intitulé « Why Generals Get Nervous » [95], deux semaines après avoir donné un entretien retentissant au même quotidien [96]. Powell se dit opposé à une intervention en Bosnie car il ne croit pas que des frappes limitées puissent obtenir des résultats significatifs. En référence à la guerre de Vietnam, il remarque que l’histoire aurait réfuté l’approche de l’escalade graduée [97]. Dans son entretien, il s’exprime de manière plus radicale : « Aussitôt que les politiciens disent qu’une intervention est limitée, cela signifie qu’ils ne se préoccupent pas de savoir s’ils obtiennent un résultat ou non … La clef est d’obtenir des résultats décisifs pour accomplir la mission. » [98] Les propos de Powell reflètent à la fois une forte suspicion envers les décideurs civils et une conception étroitement combative de la guerre, où rien n’existe en dehors de la victoire décisive ou de la défaite. Eliot Cohen affirme, de son côté, que l’état-major conjoint aurait, avant l’accord de Dayton de 1995, toujours fourni des réponses destinées à dissuader les décideurs civils de recourir à la force, lorsqu’il était sollicité par ces derniers pour évaluer les chances d’une action militaire efficace en ex-Yougoslavie [99]. L’hésitation des responsables militaires à s’engager en Bosnie résidait aussi dans leur conviction que les civils manqueraient d’intérêt ou de compétence pour trouver une stratégie de sortie [100].
Les militaires américains étaient, de la même façon, sceptiques face à l’opération « Restore Hope » en Somalie (1992/1993) [101] et y sont devenus farouchement hostiles après avoir subi des pertes dans une opération de poursuite du général Aideed. L’échec en Somalie a paradoxalement apaisé les frictions entre pouvoirs civil et militaire car l’administration Clinton s’est, en mai 1994, de facto alignée sur la doctrine de Powell/ Weinberger avec la directive présidentielle PD 25 précisant « que les États-Unis ne soutiendraient plus aucune opération de maintien de la paix qui ne sert pas les intérêts stratégiques américains ». Les États-Unis se sont, par la suite, aussi bien abstenus d’intervenir au Rwanda (1994) qu’au Liberia (1996), alors qu’ils sont intervenus en Haïti, malgré le très faible enthousiasme des responsables militaires (1994). Ces années sont marquées par une réaffirmation de la fonction combattante de l’armée au détriment des missions plus civiles, comme les opérations de maintien de la paix. En 1997, l’ancien chef d’état-major Shalikashvili rappelle que, face à la multiplication de leurs missions, il « est important de mettre en avant la compétence centrale des forces armées, qui est la suivante : le combat » [102].
Une comparaison des conseils militaires « post-Vietnam » avec ceux de la période allant de 1945 à 1973 met en relief l’évolution de l’armée américaine dans sa conception de l’emploi de la force. Contrairement à la période post-Vietnam, les militaires américains avaient, durant l’époque précédente, une forte confiance dans les vertus de l’outil militaire. L’étude de Richard Betts, sur les recommandations des militaires américains concernant l’usage de la force depuis 1945, établit que les militaires étaient, pour la période 1945-1973, au moins aussi souvent favorables au recours à la force que le pouvoir civil [103]. En revanche, dans la période suivante, une attitude de type « on peut le faire » a souvent cédé la place au sein de l’institution militaire américaine à une attitude de type « ne rien faire ». Ainsi, une conception plus souple de la force s’est effacée au profit d’un classicisme rigide où seules les options permettant la réalisation d’une guerre courte et victorieuse sont encore approuvées sans réserve. L’armée pré-Vietnam s’était non seulement bien adaptée à la guerre limitée en Corée, à l’exception notable de MacArthur [104], mais avait accepté sans rechigner à participer à des missions « interventionnistes » – certes encore rares à l’époque – comme celle des Marines au Liban (1958) ou le déploiement de 20 000 soldats en République Dominicaine [105].
La « sensibilité » militaire aux pertes dans ces missions
L’hésitation grandissante des responsables de l’armée post-Vietnam à s’impliquer dans des interventions militaires s’accompagne d’une tendance indéniable à sécuriser celles-ci au maximum une fois que le principe de l’intervention a été décidé par le pouvoir civil. Les derniers engagements de l’armée américaine illustrent une diminution progressive et significative de ses pertes, comme l’indique le tableau suivant [106] :

Guerre de Corée, 1950-1953 36 913
Vietnam, 1964-1973 58 177
Liban, 1983 265
Îles de Grenade, 1983 19
Panama, 1989 23
Golfe Persique, 1991 383
Somalie, 1992/1993 43
Bosnie, 1992-1995 3
Haïti, 1994-1996 4
Kosovo, 1999 2

Une immense supériorité technologique face à tous les adversaires rend cette diminution des pertes possible, mais ne l’explique pas totalement. Les mesures extrêmes de précaution prises par les responsables américains pour épargner la vie de leurs soldats illustrent le fait que la minimisation des pertes résulte d’un choix délibéré. Pendant la guerre du Golfe, une opération de débarquement des forces maritimes sur les côtes irakiennes a été annulée à la dernière minute du fait de quelques mines sous-marines [107]. De même, les responsables militaires, tout comme le pouvoir civil, considéraient de façon unanime qu’un retrait de la Somalie s’imposait après l’échec de l’opération de poursuite du général Aideed, ayant causé le décès de 18 soldats américains.
Durant la guerre du Kosovo, certains observateurs se sont posés la question de savoir si l’objectif de la mission – empêcher les atrocités commises sur la population kosovare – ne fut pas relégué au second plan face à la volonté affichée de ne pas risquer des vies individuelles au sein de l’armée américaine. Les règles d’engagement ont empêché la mise en œuvre d’une protection plus efficace de la population kosovare tout en protégeant au maximum la vie des soldats américains. Le refus de l’état-major américain d’un engagement terrestre en est une autre illustration. La carte cognitive des décideurs militaires révèle leur sentiment que l’opinion publique américaine ne supporterait pas d’éventuelles pertes dans les rangs de l’armée. Le chef d’état-major Shelton a ainsi évoqué le « test Dover » (lieu où sont rapatriés les soldats décédés au combat) avant de songer à une intervention [108].
La corrélation entre référentiel identitaire de repli et aversion contre les pertes se vérifie lorsqu’on examine les variations identitaires et celles des préférences stratégiques au sein de l’armée américaine. Selon l’étude de Gelpi et Feaver, reposant sur un sondage auprès des officiers américains entre septembre 1998 et mai 1999 et corrélant leur tolérance aux pertes humaines à plusieurs variables (âge, affiliation partisane, degré d’aliénation envers le pouvoir civil, type de mission, etc.), ceux des officiers qui s’estiment particulièrement méfiants envers le pouvoir civil sont précisément les moins enclins à accepter des pertes humaines au cours d’un conflit. Pour les auteurs, l’analyse « indique que ce genre d’aliénation, de manque de confiance et d’animosité latente a un effet corrosif sur la disposition des militaires à accepter des pertes dans des opérations militaires […]. Ce manque de confiance peut être vu – au moins partiellement – comme héritage de l’ère vietnamienne » [109]. En outre, les officiers plus jeunes, qui n’ont pas directement subi le traumatisme vietnamien, sont, selon la même enquête, plus enclins à accepter des pertes que leurs aînés.
En ce qui concerne l’impact de l’identité combative et absolutiste de l’institution militaire américaine, il convient de noter que le refus de subir des pertes lors de conflits n’est pas généralisé, mais essentiellement limité aux missions interventionnistes. L’enquête réalisée par Gelpi et Feaver démontre que les militaires sont nettement moins enclins à accepter des pertes dans le cadre de ces missions interventionnistes que les personnes interrogées dans les enquêtes d’opinion, alors qu’ils acceptent des pertes importantes dans des missions plus classiques, où il s’agit de vaincre les forces ennemies (comme dans l’éventualité d’une intervention chinoise contre Taïwan). La focalisation de l’armée américaine sur les missions de combat se révèle même lors des opérations de maintien de la paix. Alors que les forces armées scandinaves sont réputées pour leur conduite civile dans ces opérations – jouant, par exemple, en Macédoine, au volley-ball pendant les missions d’observation –, les soldats américains sont lourdement équipés et ont l’interdiction formelle d’adresser la parole aux populations civiles [110].
 
Intérêts corporatifs et filtres « culturels »
 
 
La radicalisation de la tendance à l’évitement des pertes, dont le point culminant fut la guerre du Kosovo, ne peut pas être expliquée exclusivement par une variable culturelle, qui est, par définition, relativement constante. Mais le « référentiel identitaire » peut aussi être examiné comme une variable intermédiaire qui détermine comment un changement influe sur des choix stratégiques (la variable dépendante). Une variable constante telle que la culture organisationnelle peut, pour cette raison, contribuer à l’explication d’un changement. La radicalisation de la stratégie de pertes minimales est, à nos yeux, due à un mécanisme comparable. Ainsi, si la menace des intérêts corporatistes de l’institution militaire américaine dans l’ère post-soviétique est à l’origine de ce changement, ce sont des filtres culturels qui ont déterminé la manière dont l’armée américaine a relevé le défi des restrictions budgétaires.
L’intérêt corporatif à l’égard de la minimisation des pertes
L’ambition affichée par les militaires américains de gagner des guerres décisives avec « zéro mort » peut être appréhendée comme une tentative de justifier l’utilité d’un budget de défense élevé – surtout pour l’US Air Force et la Navy. La finalité « de la moindre mort », aussi bien que celle de la guerre courte et victorieuse, offre à l’armée américaine des perspectives budgétaires considérables. Plus les guerres doivent être courtes, victorieuses et sans pertes humaines, et plus une supériorité militaire écrasante dans tous les domaines – volume, équipement et entraînement des forces armées – se trouve justifiée.
L’intérêt corporatiste en faveur d’une guerre peu meurtrière apparaît plus nettement encore lorsqu’on prend en compte le contexte stratégique global de l’ère post-soviétique. La faible probabilité d’un affrontement inter-étatique majeur impose à l’institution militaire américaine la nécessité de s’adapter à un contexte stratégique où il n’existe plus de grande puissance ennemie. Alors que les militaires occidentaux n’avaient, dans le contexte de l’affrontement bipolaire, aucun mal à justifier leurs ressources, ils se retrouvent soudainement dans une situation où ils n’ont aucune mission majeure. Les opinions occidentales et les pouvoirs civils attendent des militaires des propositions permettant d’encaisser les dividendes de la paix. Toutes les armées occidentales ont ainsi été rapidement exposées, à partir de 1990, aux pressions budgétaires [111].
Dans cette situation, les responsables de l’armée américaine n’ont pu que saluer un argumentaire légitimant une supériorité écrasante face à tous les adversaires imaginables. Il est certes trop simpliste d’affirmer que les militaires américains ont inventé la guerre non létale pour conserver un budget élevé. L’idée de la guerre à zéro mort est probablement née durant la guerre du Golfe. Les responsables militaires ont été eux-mêmes surpris par la faiblesse des pertes américaines lors de ce conflit [112]. Cette divine surprise a, par la suite, fourni aux militaires américains un argument puissant pour faire valoir leurs intérêts budgétaires. À propos de la guerre du Golfe, Michael M. Mazarr, Don M. Snider et James A. Blackwell constatent ainsi un glissement sémantique dans la justification de la sophistication technologique de l’armement américain. Alors que, pendant la guerre froide, elle était censée compenser l’infériorité quantitative en hommes et en matériel face à l’Union soviétique, elle devient soudainement un outil pour sauver la vie des soldats américains et de leurs alliés [113].
L’importance que les militaires américains accordent à la minimisation des pertes est sans doute variable et doit être déclinée à travers les filtres bureaucratiques des divers services. Malgré la rivalité entre les armes, les militaires américains disposent, grâce au renforcement des compétences de l’état-major conjoint ou au secrétaire à la Défense, des acteurs qui représentent l’ensemble des forces armées dans les processus de décision américains. Ces acteurs politico-militaires interviennent notamment dans les débats et décisions budgétaires. Ils jouent un rôle clef dans la médiatisation entre l’environnement global et la politique sectorielle militaire. Or, les documents inspirés par les secrétaires à la Défense et les chefs d’état-major conjoints montrent que l’argument de la minimisation des pertes est fréquemment utilisé pour justifier un budget élevé de défense. Ainsi, les documents stratégiques officiels du Pentagone, le Bottom-up Review de 1993 ou les Quadriennal Review de 1997 et de 2001, réclament les moyens nécessaires pour atteindre l’objectif consistant à gagner des guerres décisives avec des pertes minimales. Le Bottom-up Review postule que les forces américaines doivent être structurées en fonction d’une finalité conduisant à obtenir des victoires décisives dans deux guerres régionales majeures simultanées tout en réduisant « le risque de pertes américaines significatives » [114]. Le document lie l’exigence du perfectionnement des armes et de la supériorité militaire américaine à l’objectif d’une guerre décisive et la moins létale possible : « Nous devons conserver la supériorité technologique de nos armements et de notre équipement dans le monde […]. Cette supériorité technologique nous a aidé à obtenir la victoire avec plus de rapidité et moins de pertes. » [115]
La guerre non létale comme enjeu de la lutte budgétaire entre les services
De nombreux responsables de l’Armée de l’air, comme les colonels Warden, Jensen et Meilinger [116], ont joué un rôle précurseur dans la propagation de l’idée d’une guerre peu meurtrière et essentiellement aérienne. Le colonel Warden fit grand bruit en 1989 lorsqu’il publia The Air Campaign : Planning for Combat. Il y préconise de diriger principalement la force aérienne sur les centres de gravité de l’adversaire. Le potentiel révolutionnaire de sa conception réside dans le fait qu’elle aspire à vaincre l’adversaire sans véritablement livrer bataille et ceci, en paralysant ses centres nerveux. Dans un article intitulé « L’ennemi en tant que système » [117], il propose une théorie des cercles concentriques de vulnérabilités ennemies. Contrairement à l’approche clausewitzienne, il place les armées et les populations ennemies à la périphérie de son modèle. En revanche, la direction militaire et politique, les fonctions organiques (énergie, nourriture) et l’infrastructure de l’ennemi y sont au centre. Sa théorie implique en pratique un recentrage de l’effort de guerre sur les points névralgiques de l’adversaire au détriment du combat rapproché [118]. D’ailleurs, Warden inspira le plan de la campagne aérienne de la guerre du Golfe. Son idée de l’engagement de précision contre les centres de gravité est reprise dans les documents doctrinaux de l’USAF [119].
L’ancrage aérien de la guerre non létale et désengagée n’est pas anodin et reflète les prismes cognitifs et corporatifs de l’USAF. Traditionnellement, l’Armée de l’air valorise, avec ses moyens sophistiqués, le type du soldat-manager cherchant à planifier et à maîtriser la réalité guerrière grâce aux progrès techniques. Cette lentille techniciste de l’Armée de l’air et sa volonté d’éliminer le plus possible les frictions humaines se traduisent dans l’ambition perfectionniste de la guerre non létale. Ce type de guerre marginalise le facteur humain et le soldat héroïque au profit du technicien, car les forces morales deviennent secondaires lorsqu’on peut obtenir la victoire sans entrer en contact direct avec l’ennemi. Or, la conception stratégique de Warden confère un rôle prédominant à l’Armée de l’air. Dans une telle guerre, celle-ci dispose quasiment du monopole des opérations initiales visant à neutraliser les systèmes nerveux de l’adversaire et à amoindrir considérablement son potentiel militaire. Dans cette perspective, les forces aériennes peuvent éventuellement forcer la décision avant même que les forces terrestres n’interviennent.
Les responsables de l’USAF sont aussi parmi les promoteurs les plus actifs de « la révolution dans les affaires militaires ». Celle-ci confère un rôle accru au combat à distance, reposant essentiellement sur les forces aériennes. L’objectif de la minimisation des pertes justifie la domination informationnelle dans le secteur de la reconnaissance aérienne et spatiale. Une production accrue d’avions de reconnaissance et le développement des satellites en est la conséquence logique [120]. Depuis la fin de la guerre froide, l’Armée de l’air a considérablement augmenté ses moyens de reconnaissance aérienne et spatiale. L’USAF a également développé ses moyens de guerre électronique permettant le brouillage ou la destruction de la défense anti-aérienne de l’adversaire. Les F-16 C, Fighting Faucons, armés des missiles antiradar AGM–88 HARM, ont, entre-temps, succédé aux Wild Wessels F-4G, qui avaient contribué, lors de la Guerre du Golfe, à la neutralisation de la DCA irakienne [121]. Au nom de la guerre non létale, l’USAF a aussi pu promouvoir la production des drones, désormais capables de bombarder des positions ennemies, et des bombardiers « furtifs », indétectables par des radars ennemis.
Cependant, une tradition bien établie de répartition budgétaire entre les forces aériennes, navales et terrestres a freiné un déplacement plus sensible en faveur de l’aérien. Depuis presque vingt ans, la part relative des services au budget de défense est quasiment immuable et cela, malgré la rupture stratégique de 1989/1991. La proposition du Pentagone pour le budget de défense de l’année fiscale 2003 attribue toujours la majeure part du budget à la marine (108,3 milliards de dollars), suivie de très peu par l’Armée de l’air (107 milliards). En revanche, avec 90,9 de milliards, l’Armée de terre est devancée. L’USAF (l’armée de l’air) obtient par ailleurs la plus forte augmentation budgétaire, par rapport à l’année fiscale 2002 (12,7 milliards de dollars, contre 10 milliards pour l’Army et 9,5 milliards pour la Navy) [122]. L’objectif de la minimisation des pertes devrait favoriser, à moyen terme, une réorientation du budget de défense vers une structure des forces dominée par l’Armée de l’air. La guerre menée contre l’État taliban, fidèle au principe de la guerre peu létale, a, malgré quelques opérations isolées des forces spéciales de l’Army, plutôt renforcé la position de l’USAF. William M. Arkin, du Washington Post, a réclamé, à la suite de la victoire militaire contre l’État taliban, un rôle plus central pour les forces aériennes [123].
Enfin, c’est surtout la répartition des responsabilités au sein de l’armée américaine qui traduit un rééquilibrage tangible au profit de l’USAF. La hiérarchie de l’armée se trouve modifiée suite aux récentes interventions militaires utilisant de façon massive des forces aériennes. Le SACEUR (Supreme Allied Commander in Europe – Commandement suprême allié en Europe), le général Joseph Ralston (remplaçant le général Wesley Clark, US Army) provient de l’US Air Force